Voilà, c’est fini, Millet n’appartient plus au comité de lecture de la « banque centrale »[1. Ainsi surnomme-t-on la maison Gallimard.] ! Sa position n’était plus tenable : assiégé, replié dans son bureau, il entendait la rumeur qui enflait : « Millet, vous avez fait de nous vos otages. Nous sommes innocents de l’opprobre justifiée qui vous accable : à présent, quittez le cercle, allez « nazifier » ailleurs ! ». La camarilla des moralisateurs, qui, depuis le début, s’agitait sur la scène et dans la coulisse, a gagné ! Mme Ernaux, soulagée, peut se consacrer à ses romans minimalistes, et M. Le Clézio, à ses récits pour prépubères. Richard Millet, crucifié, le visage souillé de crachats et d’ordures, y aura gagné, à ses yeux tout au moins, ce surcroît de détestation universelle qu’il réclamait inconsciemment. Dommage ! on aurait pu s’affronter durement sur le sujet de la France, du métissage culturel et social, de la menace, réelle ou supposée, que représente une immigration massive. Ainsi s’achève une comédie française, où l’on aura entendu, une fois de plus, le chant lugubre des (petits) maîtres censeurs. La mécanique de ce rejet est simple, et il est aisé d’en retrouver le fonctionnement. On a employé ou suggéré les grands mots (fascisme, racisme, peste brune, bête immonde, etc.), les figures décroissantes de la scène parisienne ont fait leur numéro habituel : Laure Adler avait sonné la première charge, le 28 août : « Je pense qu’Antoine Gallimard va être obligé de prendre des décisions rapidement […] ». On connaît la suite : les belles âmes, réunies en un « faisceau » d’ulcérés, mené par Annie Ernaux, ont pétitionné : les jours de Millet étaient comptés.

Le premier signe d’une fin proche est venu de Belgique, jeudi : un certain Marc Filipson, libraire de son état, figure importante de la vie économique de son pays, avait fait connaître qu’il refusait de vendre le livre de Richard Millet, dont le titre exact est Langue fantôme suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik (éditions Pierre-Guillaume de Roux, 16 €, en vente dans toutes les bonnes maisons), dans sa librairie Filigranes, très fréquentée à Bruxelles. Interrogé par l’AFP, M. Filipson déclarait : « C’est la première fois […] que je prends une telle décision.». Il faut un début à tout ! M. Filipson prétendait que le texte de Richard Millet allait trop loin : jusqu’où devrait-on aller pour ne pas effrayer ce brave commerçant ? Question subsidiaire : de quel magistère moral se recommande-t-il pour interdire la lecture de l’ouvrage à ses concitoyens ? M. Filipson aurait pu se contenter d’être un censeur banal ; il s’augmenta d’un redoutable accusateur public, à l’échine sensible, et à la conscience frissonnante : « L’idée que Richard Millet est toujours éditeur chez Gallimard me fait froid dans le dos ».

Aurait-il entendu ce que murmurait récemment à l’oreille des lecteurs du Point Bernard-Henri Lévy ? En effet, le Mauriac du téléphone cellulaire[2. Mode de communication favori de BHL pour ses entretiens avec Nicolas Sarkozy, depuis la Libye.] consacre une page de son bloc-note à l’« affaire Millet ». Il y sème de méchantes et fallacieuses allusions aux livres précédents, qu’il prétend sans audience, de celui qu’il qualifie de « petit fonctionnaire des lettres ». Or, depuis toujours, les critiques littéraires, pour la plupart, ont reconnu en Richard Millet un écrivain, alors que le prolifique Bernard-Henri Lévy peine à démontrer qu’il est seulement un auteur. Quant au « petit fonctionnaire des lettres », on en trouve de plus obscurs dans le monde des éditeurs : deux prix Goncourt à son palmarès !

BHL achève sa diatribe par une sorte de menace à peine voilée : « L’affaire, on peut l’imaginer, ne fait que commencer.». Cela vient après une évocation de la maison Gallimard et de la NRF, dirigée par Drieu la Rochelle sous l’Occupation, orientant, par ce procédé, le scandale présent vers un infâme contexte historique. Enfin, il a cette phrase inquiétante : « Toute cette histoire serait burlesque, il y aurait quelque chose de pathétique dans ce désir d’être paria que l’on sent à chaque page de ces trois livres, si l’auteur n’avait, aussi, et précisément, destin lié à cette Maison. ». Allons, allons, Bernard-Henri, ce n’est pas de la dignité d’un libérateur des peuples du désert que d’en appeler, indirectement, au licenciement d’un salarié ! Cela fait un peu France moisie : aimeriez-vous qu’on vous surnommât « Le Rance d’Arabie » ?

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