La littérature est la source de toutes sortes de jouissances. Le jeu de massacre en est une. À l’heure de la compréhension obligatoire d’autrui, il s’agit d’une jouissance à la fois honteuse et recherchée. C’est un paradoxe de notre temps qui a érigé la tolérance et l’ouverture sur l’autre en dogmes: les écrivains haineux prolifèrent, mais leurs haines paraissent souvent arbitraires et mesquines, et les saintes colères, à force d’éclater pour un oui ou pour un non, ou de s’inventer des ennemis sur mesure, sonnent faux. L’artiste maudit et subventionné s’agitant au milieu de la foule de ses semblables a bien du mal à passer pour un type persécuté, à la pensée originale et libre, dont la violence littéraire serait seule légitime. « Tous des cons ! », qu’elle soit lancée in petto ou par écrit, est l’exclamation la plus banale de notre temps, et il est difficile de prétendre produire une œuvre avec un soubassement conceptuel aussi court et consensuel.

Il faut donc remercier notre confrère de Causeur François Marchand de nous avoir offert l’occasion, grâce à une écriture vive et un humour féroce et omniprésent, de jouir d’un jeu de massacre romanesque total, dont la violence paraît presque légitime à un catholique dans mon genre, dans le fond acquis aux dogmes contemporains susmentionnés. Comme son titre l’indique, Un week-end en famille, c’est l’histoire d’un type, un intellectuel parisien, qui se rend en week-end dans sa belle-famille en Samouse, canton rural imaginaire, quoique composé presque exclusivement de bagnoles, de zones pavillonnaires et de centres commerciaux. Ce type considère à juste titre ces centres commerciaux comme les temples d’une religion satanique triomphante, dont les adeptes habitent les zones pavillonnaires en question. Il décidera d’agir afin de rétablir la vraie foi, imitant en cela le Christ chassant les marchands du temple. Il prendra cher, un peu moins que son modèle cependant.

A l’heure où la France d’en haut et des centres-villes semble découvrir avec une commisération teintée d’un vague mépris[1. Je pense en particulier au numéro du magazine Télérama de la première semaine de septembre qui consacrait un dossier à la France des zones périurbaines sans une seule fois, au mépris de tous les dogmes journalistiques en vigueur, donner la parole à un de leurs habitants.] la France qui dort aux pavillons des culs tournés, celle qui dit merde à la capitale, à ses immigrés et à ses bobos, et semble se désintéresser de tout ce qui n’est pas elle, la haine totale et radicale que notre néo-prophète voue à cette France d’en bas, à sa beauferie satisfaite et son consumérisme béat, est peut-être un hommage qu’elle lui rend : à tout prendre, comment, lorsqu’on est un homme libre, ne pas préférer la haine et le conflit à la pitié et au mépris ?

*Photo : BenSpark

Un week-end en famille, François Marchand (Cherche Midi)

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Florentin Piffard
est modernologue.
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