Depuis hier après-midi, la rue Compans, dans le XIXème arrondissement de Paris, est sous haute surveillance policière. C’est là en effet que se trouvent les locaux de Charlie Hebdo qui, dans son édition d’aujourd’hui, publie en pages intérieures de nouvelles caricatures de Mahomet, dessinées par les auteurs-maisons. La couverture du journal, plus soft, met en scène un musulman à turban et un juif à papillotes (voir ci-dessus).

Il n’y a donc pas eu d’affichage public de celui que les musulmans croyants et les journalistes pressés qualifient de prophète, contrairement au numéro du 2 novembre dernier, dont de mystérieux incendiaires avaient pris prétexte pour mettre le feu aux locaux de Charlie, contrairement aussi au fameux numéro de 2006 qui s’en était suivi d’une homérique bataille judiciaire entre l’équipe du journal, alors dirigé par Philippe Val et toute une cohorte d’apprentis censeurs islamiques.

Pour voir les fameuses caricatures, il faut donc aller chez son kiosquier, lui donner de son plein gré des sous, et chercher les quelques images supposées impies parmi la centaine de dessins publiés chaque semaine par la bande de l’ami Charb. Charb que je salue bien bas au passage, ainsi que les vaillants fonctionnaires de police chargés de le protéger 24 heures sur 24 depuis l’attentat de l’automne dernier et les nombreuses menaces anonymes qui l’ont accompagné.

Un naïf aurait pu croire que cette modération relative des satiristes éviterait que l’on jetât de l’huile sur le feu. C’était sans compter avec les nombreux – et concurrents – organismes qui prétendent représenter les musulmans de France. À peine la nouvelle connue, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) part au quart de tour et publie sous le titre « Récidive d’un hebdomadaire irresponsable », un communiqué assez peu nuancé qui commence ainsi: « Nous apprenons que l’hebdomadaire « Charlie Hebdo » s’apprête à publier, demain mercredi 19 septembre, des caricatures blessantes du Prophète de l’islam. Encore une fois, un hebdomadaire insignifiant profite de la liberté d’expression et d’une actualité dramatique pour se faire une notoriété. Notre pays, et le monde plus généralement, n’ont pas besoin de ce genre de provocation. »

La suite est du même tonneau et après un vibrant appel à s’indigner assorti d’une vague précaution oratoire appelant à ne tuer personne, l’UOIF conclut qu’elle va demander à la justice française de faire valoir le droit. Un peu comme viennent de le faire Kate et William d’Angleterre.

Du côté du Conseil Français du Culte Musulman, c’est illico et texto le même credo. Dans un communiqué publié quelques instants plus tard, on lit : « Le CFCM a appris avec une profonde consternation la publication mercredi par l’hebdomadaire Charlie Hebdo de dessins insultants à l’égard du prophète de l’islam. Le CFCM condamne avec la plus grande vigueur ce nouvel acte islamophobe qui vise à offenser délibérément les sentiments des Musulmans. Le CFCM exprime sa profonde inquiétude face à cet acte irresponsable qui, dans un contexte très tendu, risque d’exacerber les tensions et de provoquer des réactions préjudiciables. Le CFCM, profondément attaché à la liberté d’expression considère que rien ne peut justifier l’insulte et l’incitation à la haine. Le CFCM lance un appel pressant aux musulmans de France à ne pas céder à la provocation et les exhorte à exprimer leur indignation dans la sérénité par des moyens légaux. »

On notera qu’il y a toutefois une différence entre ces deux communiqués quasi identiques. Le CFCM n’est pas, contrairement à l’UOIF, une banale association loi 1901 puisque ce fameux Conseil a été porté sur les fonts baptismaux par les représentants de l’État (coucou Nicolas!) pour parler, nous a-t-on dit, au nom de tous les musulmans de France. On peut s’interroger sur la vocation parapublique d’un organisme qui appelle à bafouer les lois de la République, notamment celles garantissant à la presse une réelle liberté d’expression. S’il s’avère que le CCFM a une position contraire à nos valeurs fondamentales, la moindre des choses serait de remettre à plat les questions afférentes à son financement et à celui des associations cultuelles qui en sont l’ossature, qu’il s’agisse d’argent public ou de fonds en provenance d’États étrangers.

Un tour de vis qui risque de se faire attendre : notre premier ministre Jean-Marc Ayrault, qu’on imaginait vaguement garant de nos libertés et a minima, chaud partisan du primat de la laïcité prôné par François Hollande lors de son fameux discours du Bourget a lui aussi entonné la rengaine de la provocation en condamnant à l’avance, dès hier, le geste de Charlie et en exprimant « dans le contexte actuel », sa « désapprobation face à tout excès » et en appelant à ce qu’il qualifie d’ « esprit de responsabilité de chacun ». Je vous ferai grâce de la déclaration encore plus suspecte de Laurent Fabius. Il est vrai que celui-ci a été interrogé par la presse alors qu’il était en visite officielle en Egypte. À Rome, parle comme les Romains.

Je vous épargnerai aussi les mines contrites et les contorsions oratoires des speakers et speakerines des JT ou des grandes radios. Depuis une semaine, ils s’acharnent à nous faire croire qu’un obscur propagandiste copte est à l’origine de la vague de violence et de meurtres qui secoue actuellement le monde arabe – ce qui revient mine de rien à expliquer que les Américains sont directement responsables de ce qui leur est arrivé le 11 septembre 2001.

*Image : Charlie Hebdo/Charb

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