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Blaise Cendrars, voyageur mythographe

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Blaise Cendrars est enfin arrivé au port. Deux volumes de ses œuvres autobiographiques accompagnés d’un album viennent de paraître en Pléiade. Cet écrivain insaisissable mort en 1961, voyageur mythographe, pour ne pas dire mythomane, dont la volonté permanente fut de brouiller les pistes et d’effacer ses traces, aurait-il été heureux qu’on lui signifiât par cette consécration éditoriale la fin de son errance ? Gageons que oui : le principal souci de Cendrars aura été de se construire une légende, parce que la légende est un masque mais aussi, étymologiquement, parce ce que la légende, c’est ce qui doit être lu.
Et nous devons lire et relire Cendrars, aujourd’hui plus que jamais. Cet écrivain du voyage qui détestait cette appellation nous apprend comment disparaître, comment partir, un de ses verbes fétiches. Quand le nomadisme des modernes consiste à évoluer dans des non-lieux identiques sous toutes les latitudes, tout en étant toujours joignables, Cendrars témoigne d’un temps où le départ avait encore un sens et répondait à une nécessité :

Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir

Ce poème est le plus connu de Cendrars. Ce n’est pas un hasard : il est l’exergue indispensable pour saisir le projet de l’écrivain. On ne peut aimer que dans le départ, on ne peut aimer que dans la rupture, on ne peut aimer que dans la réinvention constante de soi.[access capability= »lire_inedits »] Cendrars redoutait les points de départ (il a très vite renié la Suisse où il était né en 1887) comme les points d’arrivée. Il ne se sentait bien que dans l’entre-deux : sa patrie, c’était le mouvement. On l’a pour cela hâtivement classé dans les manuels en compagnie de Morand ou Larbaud. C’est un peu court : contrairement aux deux autres, ce qui compte pour lui dans le voyage, ce n’est pas le voyage, c’est l’amour.
À son sujet, l’histoire littéraire a souvent été vite en besogne : si Cendrars bourlingue, pour reprendre un autre de ses verbes totémiques, qui a donné le titre d’un de ses grands livres, ce n’est pas seulement pour découvrir le vaste monde dont il sent en ce début de vingtième siècle qu’il ne sera plus vaste très longtemps, mais pour se décentrer, pour n’être jamais là où on l’attend. Ce n’est pas la distance qui importe : on peut être très loin tout près. Certes, le jeune homme nommé Sauser a connu Moscou et New-York tandis que l’homme devenu Cendrars a presque fait du Brésil une patrie possible, mais on sent bien dans Bourlinguer, ce chant d’amour aux ports, que l’Ailleurs commence aussi bien à Brest, La Corogne ou Rotterdam qu’à « Paris-port-de-mer » où notre voyageur, soudain immobile, fait le nègre à la bibliothèque Mazarine en recopiant des romans de chevalerie.
Ne nous méprenons pas, cependant : cet éloge dialectique d’une absence qui permet de se retrouver n’exprime ni le dégoût de soi, ni le désir d’enracinement. Claude Leroy, le maître d’œuvre de cette édition, montre de façon lumineuse comment Cendrars joue avec les deux sens du verbe partir, qui signifiait aussi, il y a longtemps, partager, séparer et même se séparer de quelqu’un ou de quelque chose, c’est-à-dire accoucher.
Cendrars a voyagé, parfois, comme Michaux, par l’imagination, tout en refusant que le voyage soit un triste rendez-vous avec soi-même à l’autre bout du monde. Réel ou fantasmé, le voyage est à la fois la rencontre des autres – « Le monde est plein de Nègres et de Négresses / Des femmes des hommes des hommes des femmes » –, mais aussi la découverte d’un autre visage de soi. N’oublions pas qu’il a choisi son pseudonyme parce qu’il évoquait les cendres dont le phénix toujours renaît. Et des renaissances, il en a connu plusieurs.
La plus violente fut la guerre de 14, comme pour Apollinaire. Apollinaire et Cendrars ont d’ailleurs des destins parallèles et croisés. Apollinaire fera le portrait de Cendrars pour un galeriste et Cendrars écrira un hommage posthume à Apollinaire dès 1919. Tous deux sont des étrangers de langue française qui aiment la France. Tous deux le prouvent en s’engageant volontairement. Il est des renaissances dont on meurt : blessé à la tête, Apollinaire est trépané et emporté par la grippe espagnole. Quant à Cendrars, la guerre ne le tue pas mais le mutile. Le 28 septembre 1915, lors de l’assaut d’une ferme en Champagne, il est amputé du bras droit au-dessous du coude. Sa main d’écrivain, évidemment. Mais cette infirmité n’abattra pas le phénix, comme le montre le mot émerveillé et ironique de Picasso : « Cendrars, le poète qui est revenu de la guerre avec un bras en plus. »
Cendrars racontera cette guerre beaucoup plus tard, en 1946, dans La Main coupée, texte qui, avec Bourlinguer, L’Homme foudroyé et Le Lotissement du ciel, forme la tétralogie de récits de souvenirs rassemblés dans le volume de la Pléiade. Mais La Main coupée a une particularité, qui n’est pas mince. Cendrars est né à la littérature avec le cubisme, il est l’ami de tous les peintres de son époque qui comptent, et il y a chez lui une manière de cubisme littéraire qui fait exploser les formes pour en créer de nouvelles. La plupart du temps, il écrit comme il voyage, sans destination précise, sans plan préconçu – en tout cas c’est l’impression qu’il veut donner. On vagabonde, on extravague entre des fragments qui font se chevaucher les époques et les lieux, mêlent le vrai, le faux, le presque vrai, inventant une forme d’autofiction, le nombrilisme en moins. Sauf dans La Main coupée, récit sans fioritures d’une guerre qui est aussi une exploration des hommes, au travers de courts chapitres où l’horreur est tranquillement quotidienne.
Renaître encore, renaître toujours, voilà le seul voyage qui vaille. Pour l’accomplir, il faut avoir la morale d’un homme en cavale, d’un passager clandestin, d’un hors-la-loi définitif. Avez-vous remarqué que dans sur notre planète quadrillée par une surveillance électronique généralisée, il n’y a plus de cavale possible ? Les irréguliers sont vite repérés et arrêtés. Cendrars refuse d’être arrêté, à tous les sens du terme, comme l’indomptable Moravagine, personnage monstre d’un roman monstre. On ne s’étonnera donc pas de son goût pour François Villon, poète, truand et surtout homme à la biographie incertaine qui disparaît soudain des écrans radars du Moyen Âge sans que l’on sache quand et comment il est mort. Dans une préface de 1938 à un essai sur Villon qui ne verra jamais le jour, Cendrars expliquait son identification fraternelle à l’auteur de la Ballade des pendus : « Comme lui n’ayant pas terminé mes études, les ayant à peine ébauchées, comme lui me délectant de mes mauvaises fréquentations, et m’étant mis (…) hors de la cité, délibérément hors de la patrie pour mieux me connaître ou, ce qui revient au même, vivre, perdre ma vie avec les hommes. »
Apollinaire écrivait dans Calligrammes : « Je chante la joie d’errer et le plaisir d’en mourir. » Cendrars aurait pu chanter « la joie d’errer et le plaisir d’en renaître ».[/access]

Œuvres autobiographiques complètes de Blaise Cendrars (édition publiée sous la direction de Claude Leroy), La Pléiade, 2013.

Album Cendrars (iconographie choisie et commentée par Laurence Campa), La Pléiade, 2013.

Le rêveur du beau

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ziem petit palais

En 1975, Claude Régy met en scène la pièce de Nathalie Sarraute, C’est beau. On y voit l’impossible situation morale d’un couple, qui n’ose dire, en présence de leur fils, d’un objet, d’un paysage, d’un tableau « C’est beau ! ». Le fils révèle à ses parents la convention insupportable, qui gouverne cette expression pourtant modeste et sincère. La pièce signalait que nous étions véritablement entrés dans l’ère du doute, et que nous ne pourrions plus reconnaître innocemment une simple sensation de plaisir. L’exceptionnel talent de Sarraute rendait cela à la fois supportable et amer. Mais on se disait que, peut-être, il y aurait une issue…
Les temps ont changé. Aujourd’hui, nous sommes toujours plus ou moins coupables, mais nous avons des circonstances atténuantes et, surtout, nous prétendons avoir le droit de dire notre satisfaction et notre reconnaissance devant l’œuvre d’un peintre. Pourtant, après Auschwitz, les choses ne se sont pas arrangées, et nous nous installons, pour finir, dans un temps étrange qui détruit lentement, les uns après les autres, les éléments de notre confort et de notre incomparable mode de vie. Nous voyons aussi qu’une partie de la classe artistique nous intime l’ordre de nous rendre à des « événements », à des « installations » parfois intéressantes, souvent navrantes, qui mêlent le ricanement hypercritique à la dérision grimaçante. Malgré cela, quelque chose persiste en nous, qui veut sortir, se libérer, nous entraîner à murmurer « C’est beau ! ».
L’exposition que le Petit Palais – grâces soient rendues à ce musée, qui jamais ne nous déçoit !- consacre à Félix Ziem, montre des œuvres d’une évidente beauté. Dira-t-on de cette beauté qu’elle est académique, classique, ou encore banale, on n’aura pas résolu son énigme : « Il a vu les Indes, chassé le tigre, rêvé sur le Nil en regardant les ibis roses. il a cherché la couleur à travers le monde. Je vois encore son œil bleu profond se fixant sur un ciel clair, aux environs de Versailles, et je l’entends dire en hochant la tête :
– C’est beau, un ciel ! J’en ai tant vu des ciels ! 
On l’avait oublié, mais la postérité, bonne fille et juge équitable, retrouve enfin Félix Ziem !
« Félix Ziem ? Un illustrateur pour carte postale ! Un pourvoyeur en toiles joliment colorées, bien propres à décorer les murs de la bourgeoisie du Second empire ! ». Ce jugement définitif ne rend compte que de la part la plus commerciale de sa production, qui fit sa fortune en effet. Il serait regrettable qu’il écartât d’emblée les esprits curieux d’une œuvre importante. Il faut demeurer sourd à la plainte des grincheux, des arbitres du goût, des censeurs de la néo-conformité : piètres suiveurs de Baudelaire et de son beau bizarre, ils vont répétant que la société veut du progrès dans les arts, et que cela se démontre par l’avant-garde. Ils réclament de la transgression partout c’est à dire nulle part, et  pâment devant un beau bazar… Or, il n’est pas de progrès en cette matière. Il n’y a que des chocs, des éblouissements, des tremblements de chair et d’esprit, des suffocations cérébrales. On verra d’ailleurs, plus loin, avec quel entrain, quelle réjouissante ironie, l’œuvre de Ziem fut reléguée au rang de vieillerie décoratrice par un homme pressé, un « lyrique industriel » enragé de vitesse, auprès de qui nos petits Modernes font morne et blême figure.
Félix Ziem fut en effet couvert d’honneurs, aimé des princes et des Républiques, recherché par la bourgeoisie et par les spéculateurs, il fournit à tous les salons du faubourg Saint-germain des vues de Venise, et parut, sa vie durant, satisfait du sort matériel et moral que son talent lui mérita. Tout cela est vrai mais ne dissipe pas son mystère, ni ne rend justice au projet artistique de ce coloriste surdoué : restituer la surprise heureuse que lui procurait  les formes, les lignes, l’«organisation» admirable qu’il distinguait dans le spectacle du monde. Confiant à la lumière le premier rôle, il se consacra aux effets physiques qu’elle produit sur la matière, aux troublantes animations qu’elle suscite dans le monde visible. C’est ainsi que dans L‘Envol des flamands roses , le battement des ailes de tous ces oiseaux libère une évaporation de plumes, d’air et d’eau, un gaz adorablement coloré, provoque une suspension de particules heureuses, une collision d’atomes tendres, qui contamine l’ensemble de la toile et lui donne l’apparence d’une colonne de chaleur au paradis, d’un remuement féerique presque abstrait.
Félix Ziem est né à Beaune en 1821 d’une mère bourguignonne et d’un père peut-être arménien d’origine. Elève à l’école des beaux-arts de Dijon, il semble d’abord s’orienter vers l’architecture, sans doute par obéissance obligée à son père. Mais sa vocation est ailleurs. C’est ici qu’il faut chercher les témoignages de contemporains dans les rayons de la bibliothèque. Rendez-vous chez les plus fameux concierges du XIXe siècle, mauvaises langues mais plumes légères, qui ont tenu une loge bruyante, fréquentée par tout ce qui comptait alors : les frères Goncourt. Jules meurt en 1870 ;  le 14 février 1872, Edmond a pour voisin de table Félix Ziem. Ils se parlent. Les deux hommes se revoient le 1er mars ; Edmond est l’hôte, Félix l’invité. Ce dernier se livre à une confession, qui dessine la silhouette d’un homme résolu, tout à a fois acharné et dilettante, d’une totale indépendance : « En 1839, il remportait, à Dijon, […] trois prix : succès qui lui assurait la médaille et une bourse pour étudier à Paris. Mais il était déjà un peu révolutionnaire dans l’art. Une cabale se formait contre lui, et le préfet lui retirait sa bourse. Une scène s’ensuivait avec le préfet, qui faisait jeter l’artiste à la porte de son cabinet. Le jeune Ziem avait déjà la confiance dans le succès, l’audace, la jactance. Il disait alors qu’il ne voulait pas être marchandé ainsi, et qu’il lui fallait étudier à Rome. Son père s’y refusait, un père dur sans tendresse. Il avait alors perdu sa mère, une mère qui l’adorait […]  Alors il décampait de la maison paternelle, sans un sou […] » . 

Exposition Félix Ziem, J’ai rêvé le beau, peintures et aquarelles, Petit palais, du 14 février au 4 août 2013 

*Photo : © ZIEM Petit Palais / Roger-Viollet.

Caillassage à Brétigny-sur-Orge : La société déraille

Alors que le bilan définitif du déraillement du Paris-Limoges à Brétigny-sur-Orge (Essonne) n’est pas encore connu, et que l’enquête sur les causes de ce drame ne fait que commencer, les chaînes d’information et les sites d’information ont beaucoup bavardé mais donné peu d’informations. À l’exception du site du Parisien. Le journal rapporte en effet que le travail des secours a été perturbé par des « jeunes »… « Deux personnes ont été placées en garde à vue pour avoir dérobé des téléphones portables appartenant à des membres du SAMU. Des véhicules de secours ont également été caillassés. Les policiers doivent faire face à une grosse tension pour maintenir le cordon de sécurité : énormément de curieux font pression pour entrer. » Que les curieux voyeuristes soient des idiots, c’est entendu. Que des gamins désœuvrés attaquent les véhicules de secours transportant les blessés, c’en est une autre. Un syndicaliste policier expliquait également à nos confrères d’Europe1.fr que certains « jeunes » ont pillé les cadavres : « à 17 heures 30, alors que nos collègues interviennent, ils voient un groupe de jeunes qui approchent et qui semblent porter secours aux victimes. Très rapidement, ils se rendent compte que ces individus sont présents pour dépouiller les victimes et notamment les premiers cadavres ». Ca s’est passé en France. Quelque part au XXIe siècle.
Mais ne sombrons pas dans l’amertume, et attendons avec une grande impatience les premières réactions de sociologues à ce sujet. S’ils ne sont pas tous partis en vacances on les verra peut-être sur les plateaux de télévision nous expliquer non pas les causes du déraillement lui-même, mais excuser avec un grand sourire bienveillant ces « jeunes » « désœuvrés »… car oui, ma bonne dame, si les jeunes attaquent les pompiers c’est à cause de la crise, de l’urbanisme, des contrôles de police au faciès, de la pénurie de stages, des trains en retard…
Hier un train a déraillé, et c’est un drame national. Hier la société aussi a déraillé. Et c’est le drame dans le drame.

Jacques Séguéla a une Rolex dans la tête

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jacques seguela tapie

Il y a des êtres qu’on devrait laisser tranquille.
Il y a des personnalités que les médias ne devraient plus tenter.
Je demande que Jacques Séguéla soit dispensé de nous prodiguer ses pensées et ses analyses. Je n’ai rien contre son bronzage et sa passion des Rolex mais il me semble qu’ils ont parfumé son cerveau.
Il est libre d’écrire les livres qu’il veut et de nous faire détester la rencontre entre Nicolas Sarkozy et Carla Bruni en nous décrivant par le menu sa totale absence de romantisme.
Il peut s’abandonner à des boutades ridicules et vulgaires qui révèlent ce qu’il y a d’insupportable dans l’élitisme qui n’est pas, sur le plan intellectuel, à la hauteur de ses moyens.
Il a, paraît-il, inventé le slogan « La force tranquille » pour François Mitterrand mais il ne va pas exploiter ce capital pour l’éternité. Le candidat a été plus formidable que le concept.
Mais rien ne l’arrête jamais.
Il est vrai que convié à la radio ou à la télévision et consulté comme un oracle, ce mondain qui fait illusion a droit à la parole et il en profite.
Sa dernière trouvaille : comparer la communication de Bernard Tapie avec celle de François Mitterrand en affirmant que le premier est un grand communicant et le second le meilleur (20 minutes).
Ce n’est pas parce que notre ancien président éprouvait une trouble fascination pour son éphémère ministre que l’un a quoi que ce soit à voir avec l’autre. Au contraire. Mitterrand, probablement, était d’autant plus curieux de la personnalité de Tapie que le mode d’expression, le langage de celui-ci étaient aux antipodes des siens et que rien ne ressemblait moins à la suavité et à l’intelligence griffeuses et impitoyables de François Mitterrand que la gouaille éloquente et irrésistible de Bernard Tapie.
Bernard Tapie va interjeter appel de l’ordonnance de saisie d’une partie de ses biens et de ses finances. Il affirme ne plus pouvoir même rédiger un chèque de dix euros. Depuis le mois de mai 2012, il se bat, il se débat, il argumente, il réplique, il fonce et rudoie, bateleur de talent, il y a quelque chose de désespéré et presque de touchant dans cette lutte quasi quotidienne dont les médias lui offrent généreusement l’opportunité.
Il ne me convainc pas, parce que précisément cette affaire, datant de 1995, n’est plus étrangère à la plupart des citoyens depuis au moins 2008 et encore moins depuis l’élection de François Hollande. Il n’est pas un média qui ne se plaise à recenser les erreurs et les mensonges de Tapie, tout en le cultivant parce que son aura sulfureuse attire et qu’au moment même où on perçoit les trucs et les manoeuvres, on est pourtant obligé de se dire : « Tout de même, quel punch, quelle résistance, quel bagout ! »
Si je me laissais aller, si je ne craignais de choquer, je ne pourrais me déprendre d’une forme d’indulgence cynique pour Tapie qui a toujours été ce qu’il montre et qui révulse ou séduit, c’est selon, alors que, pour les quelques autres qui ont froidement, lucidement, frauduleusement, eux qui avaient la charge au plus haut niveau de l’état de droit, favorisé les intérêts de ce flibustier, je n’éprouve qu’une immense désillusion. Celle qui naît du gouffre entre des responsabilités éminentes et la petitesse des comportements. Celle que suscite la dégradation du service de l’Etat en service de Tapie.
Jacques Séguéla aurait dû mieux appréhender ce qu’est devenue la parole de Tapie. Aujourd’hui communicant imparfait, contradicteur puissant mais peu crédible, il lui manque ce qui fait le fond de toute entreprise de persuasion qui prétend convaincre, bouleverser, emporter la décision : un peu de vérité, de la plausibilité, l’acceptation des données indiscutables, le refus d’une surenchère qui n’affecte pas seulement ce qu’elle traite mais l’ensemble du propos.
La force redoutable de Tapie hier, par exemple en face de Jean-Marie Le Pen lors d’un fameux et violent débat, tenait au fait qu’il s’appuyait sur un socle pas dénué de fondement, souvent juste, clairement admissible. On avait envie, à cause de cette présomption de pertinence, d’être de son côté.
Aujourd’hui, c’est l’inverse.
On admire l’artiste mais il peine. Il a trop à remonter.
Jacques Séguéla, avec sa Rolex dans la tête, ne nous aide pas à comprendre.
Pourquoi lui demander son avis ?

*Photo : itélé.

Fioraso lutte contre les inégalités intellectuelles

La bourse au mérite, qui récompensait les élèves ayant obtenu mention Très Bien au bac dont les parents ne sont pas imposables, sera  abolie dès la rentrée prochaine, a annoncé l’extraordinaire Geneviève Fioraso. Au nom de la courageuse réduction des déficits publics, et sous le prétexte vaseux d’un « redéploiement de moyens », le gouvernement choisit de supprimer une mesure plus symbolique que coûteuse (50 millions par an contre 2.5 milliards pour les bourses sociales), qui incarnait pourtant une certaine idée de l’école. Un idéal méritocratique qui permit notamment au petit Charles, fils d’une rempailleuse de chaises, et au petit Albert, fils d’une femme de ménage analphabète, de devenir les grands Péguy et Camus (et oui, sachez-le, sans les bourses au mérite les deux écrivains auraient fini respectivement curé de campagne et gardien de chèvres, et on aurait été bien embêté).
Mais la gauche bourdieusienne a vite oublié cette idée que le talent pouvait être un levier pour s’émanciper de la misère sociale. Aux chiottes l’idée darwinienne – pour ne pas dire raciste – selon laquelle les meilleurs devraient être récompensés : du social, et puis c’est tout ! Au nom de l’œuvre irréfutable du sociologue, elle considère le mérite comme un privilège, et regarde ceux qui réussissent avec un œil suspicieux et envieux – ce que Nietzsche appelait le « ressentiment du rachitique ». L’école étant désormais  le « lieu de reproduction des inégalités sociales » (Bourdieu), elle doit nécessairement devenir celui de l’assistanat. Résultat : elle devient de plus en plus le lieu de production du nivellement intellectuel, et la bourse au mérite était l’un des derniers garde-fous qui permettait de juguler cette égalitarisation par le bas.
Pour poursuivre ce beau travail de rabotage, je propose d’attribuer une bourse d’excellence à ceux qui réussissent encore à rater leur bac. En vérité, je vous le dis, ceux là sont les vrais méritants, car échouer à cette réussite programmée par le laxisme bienveillant de l’éducation nationale, c’est un peu comme gagner le tour de France sans stéroïdes anabolisants. Sachons les récompenser.

Les infortunes du réel

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priere de rue islam laicite

Le réel a disparu. Il a été kidnappé. Après tout, qui s’en plaindra, à part quelques réacs patentés – et quelques électeurs grognons qui subissent leur déplorable influence ? On se demande ce qu’ils lui trouvent, à leur réel, qu’ils appellent aussi Histoire. Le côté rétro sans doute. Au cinéma, ça a son charme. En trois dimensions, c’est moins reluisant : beaucoup de bruit, et je ne vous parle pas des odeurs. Le réel, ça pue. Et les ravisseurs ont la narine délicate.
Bon débarras. Dans ce réel de triste mémoire, les États avaient des ennemis, à qui ils faisaient la guerre, et des alliés, qu’ils espionnaient. Ce n’était pas très gentil. Il fallait que cela cesse, notre Président ne le lui a pas envoyé dire, à Obama. Désormais, ou c’est imminent, les gentils pays ont de gentils amis avec lesquels ils négocient de gentils accords, quoi qu’il n’y ait plus rien à négocier : ce qui est à nous est à eux et ce qui est à eux est à nous. Il faudrait songer à prévenir les Américains, les Chinois et les autres, parce qu’ils semblent avoir zappé une partie de ce gentil programme. Ce n’est pas faute de se mettre en quatre pour leur être agréables : chez nous, les jeunes du monde entier pourront étudier en anglais. Il serait discourtois de les inviter à apprendre notre langue, avec ses chichis et affèteries. Ainsi, ils auront l’impression d’être chez eux, la Tour Eiffel en plus.
Ah, il a bonne mine, votre réel : division compétition, confrontation. Des gens qui n’aiment pas vivre ensemble. Des cultures qui se regardent en chiens de faïence. Des différences parfois irréconciliables – au XXIe siècle, il faut oser. Et des fous du réel qui brandissent une règle commune, ils l’appellent laïcité. À les entendre, elle est menacée tous les quatre matins. Sauf que, pour eux, toutes les menaces ne se valent pas. Ils se disent gênés de ne croiser que des femmes voilées au supermarché, mais trouvent  normal que, dans tous les villages de France, il y ait une église, et pas de synagogue ni de mosquée.
Le réel ment. En tout cas, il exagère beaucoup. C’est Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, qui le dit. Dans un rapport remis le 25 juin au Premier ministre, il est formel : « La France n’a pas de problème avec sa laïcité. » Le problème, ce sont les laïques qui se livrent à « une dramatisation politique de ces sujets ». Et la « montée évidente de l’islamophobie dans le pays ».[access capability= »lire_inedits »]
Pourtant, un autre réel est possible. Avec les bonnes lunettes, on voit que toutes les religions, toutes les cultures, toutes les civilisations se donnent la main ; que les peuples sont frères et les nations en couple ; que les électeurs socialistes ne votent jamais pour le Front national. Certes, il reste quelques réglages à faire pour effacer toute trace du monde ancien. À commencer par ces gens, sans doute un peu simples, qui voient du réel partout, et qui n’en sont guère satisfaits. Pourtant, quand on leur dit que leur réel n’existe pas, c’est pire, ils deviennent dingues. À leur décharge, ils aimeraient bien, eux aussi, faire partie de la France des rappeurs et des webdesigners[1. Cette heureuse synthèse sort du sémillant cerveau du non moins sémillant Marc Cohen.]et vivre un multiculturalisme apaisé dans du Haussmann starckisé. Las, dans la néo-réalité, il n’y a pas de place pour eux.
En attendant, le réel n’est pas perdu pour tout le monde. Il faudrait arrêter de la prendre pour une blonde, la blonde ! Elle a compris qu’il lui suffisait de dire aux gens qu’elle voit ce qu’ils voient pour qu’ils la suivent. On essaye de lui coller un procès en nazisme pour avoir parlé de l’occupation de rues par des musulmans qui priaient, mais si ça se trouve, le juge dira que, quand on occupe des rues, c’est une occupation. Et puis tous ces gens simples, ils n’aiment pas trop ça, les prières de rue – islamophobes, vous dis-je. Quand on accuse leur Marine d’« incitation à la haine raciale[2. Quelques heures après la levée, par le Parlement européen, de l’immunité parlementaire de Marine le Pen, dans le cadre d’une enquête pour « incitation à la haine raciale », plus de 20 000 personnes avaient signé une pétition en sa faveur.] », ils pensent, eux, qu’il n’y a dans ses propos ni haine, ni incitation, ni race[3. Que Cyril Bennasar soit remercié pour ce raccourci].C’est ballot.
Alors je me demande si, à force de taper sur le réel, il ne va pas finir par tomber dans de mauvaises mains. C’est ce que pensent mes amis réactionnaires (oui, j’ai des amis réactionnaires). Ils disent que le réel, c’est la nuance, la complexité, la dialectique. Qu’il faut en parler avec délicatesse. Et que Marine Le Pen manque de délicatesse. Que c’est une chose d’entendre ce que les gens disent, et une autre de leur dire ce qu’ils veulent entendre, une chose de comprendre la langue des bistrots, une autre de la parler. Mes amis réacs se sont étranglés quand, sur France Inter, elle a expliqué à un étranger installé depuis vingt ans en France  que, s’il perdait son boulot, il perdrait son titre de séjour quelques mois plus tard. Pour la présidente du FN, il y a un ticket-retour : on vient en France pour travailler ; quand on n’a plus de travail, on rentre chez soi. Mes amis réacs pensent qu’il faut arrêter ou réduire drastiquement les flux migratoires, sans doute restreindre le regroupement familial. Pour eux, il y a un seul domaine où la préférence nationale est légitime: la définition des règles. Mais ils ne veulent pas d’un monde où chacun devrait rentrer « chez soi » après le boulot. Parce que, disent-ils, si on n’a qu’une patrie, on peut avoir de multiples chez-soi. N’empêche, ils ont peut-être raison : on devrait retrouver le réel avant que ce soit lui qui nous retrouve.[/access]

*Photo : herstalle

Europe : croisade contre la croix

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europe laicite christianisme

Dans un article intitulé « Une Europe plus laïque, divisée par la croix »  le New-York Times s’interroge sur le déni des « racines chrétiennes » de l’Europe par les autorités politiques de l’Union.
Le NYT évoque un épisode éminemment significatif, mais peu commenté dans les médias français. En novembre dernier, la Commission européenne a ordonné qu’on retire les symboles religieux  qui décoraient des euros commémoratifs célébrant le 1150ème anniversaire de l’arrivée de Cyrille et Méthode en Slovaquie, où ils apportèrent le christianisme : les croix et les auréoles entourant les deux saints étaient jugés incompatibles avec le principe d’une Union laïque, bureaucratique, et culturellement neutre. Tout un symbole, quant on sait que les deux saints avaient étés sacrés co-patrons de l’Europe par Jean-Paul II en 1985.
La décision a provoqué un tollé chez les élites religieuses et politiques du pays, à tel point que la Commission européenne a finalement dû s’incliner. L’archevêque de Bratislava Zvolensky s’est insurgé contre ce « sécularisme militant », déclarant : « il y a dans l’UE un mouvement qui veut imposer une neutralité religieuse absolue et récuse toute forme de tradition chrétienne ».
En réalité, il s’agit moins de « christianophobie », que d’un rejet général de toute forme d’héritage, qu’il soit religieux, culturel ou philosophique : l’Union Européenne se veut avant tout un espace politique post-historique où les individus, jouissant de la liberté suprême de ne pas avoir de passé, ne seraient unis que par les seuls liens du libre-échange et de la démocratie représentative.
D’où cette « Europe divisée par la croix » décrite par le quotidien américain. D’un côté, les pays d’Europe de l’Ouest, la France et le Royaume-Uni[1. Où un récent sondage indique que davantage de personnes croient aux extra-terrestres qu’en Dieu.] en tête, où la religion comme affaire privée et la neutralité axiologique de l’Etat[2. Assumée par l’Etat libéral anglo-saxon, la neutralité axiologique règne aussi en France puisque la République ne reconnaît que des individus égaux en droits unis au sein d’une communauté nationale érigée au rang de mythe.] sont des dogmes unanimement acceptés. De l’autre, les pays récemment sortis du bloc soviétique, où la religion imprègne encore fortement le tissu social, ont encore la prétention de rester dans l’histoire et s’entêtent à défendre leur identité nationale.
À sa création, l’UE, influencée par les démocrates-chrétiens (Gasperi, Adenauer, Schuman, Spaak) baignait dans des références historiques aussi bien païennes (le mythe d’Europe, entre autres) que chrétiennes qui exprimaient la volonté de s’inscrire dans un projet historique spécifique.
Le drapeau de l’Union, dessiné par Arsène Meitz, un catholique français, fait ainsi ostensiblement allusion au manteau bleu de la Vierge Marie et à sa couronne de 12 étoiles. Aujourd’hui, cette évidence a été réinterprétée dans un sens purement profane par la bureaucratie bruxelloise, qui lui dénie tout caractère religieux : « il symbolise l’idéal d’unité, de solidarité et d’harmonie », explique un fonctionnaire.
Dans ce reniement, la France est plus que jamais le coq de l’évangile. Ainsi était-ce Jospin, qui, en 2001, avait insisté pour que la référence à l’héritage « religieux » de l’Union soit effacée du projet de Constitution et remplacée par la simple mention d’une « conscience spirituelle et morale » délestée de tout héritage historique européen. Même les pauvres Grecs se sont vu refuser l’entrée dans la Constitution européenne, alors que leur héritage philosophique et civilisationnel est peu suspect de récupération ethnique ou religieuse, et moins « clivant » que la référence chrétienne. Dans une tribune publiée par Libération en 2004, plusieurs intellectuels, dont Paul Thibaud et Philippe Raynaud, s’indignaient de l’« hyperdémocratisme autosuffisant de nos éminences » après le rejet par les bureaucrates d’une phrase de Périclès sur la démocratie qui devait servir d’exergue à la Constitution, sous prétexte que la démocratie athénienne n’était pas assez « morale » (il y avait des esclaves, et les femmes ne votaient pas : ah les salauds !).
Ce rejet des différentes strates de l’histoire européenne est sans doute symptomatique de la victoire de la stratégie économiste à la Monnet sur le rêve d’une Europe culturelle. Depuis la création de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier dans les années 1950, la construction européenne s’est appuyée sur l’économie plutôt que sur un legs culturel, philosophique ou religieux. La main invisible plutôt que l’identité, tel est le credo artificialiste de l’UE.
Résultat, le déni de ses racines a fait de  l’UE un « monstre froid », sans mémoire et sans âme, dirigé par une élite acculturée, qui invente une mythologie et des veaux d’or, comme la monnaie unique, pour pallier à ce déracinement.
Peu de médias l’ont relevé mais Angela Merkel a récemment déclaré : « Nous n’avons pas trop d’Islam, nous avons trop peu de christianisme », soulignant ainsi que la menace ne vient pas d’un ennemi extérieur selon elle fantasmé, mais du refus de l’identité chrétienne du vieux continent. Cette révision de sa propre histoire est particulièrement prégnante en France. Dans le culte hexagonal de la repentance,  le « sanglot de l’homme blanc » (Bruckner) qui nous pousse à réécrire l’histoire suivant nos catégories morales d’aujourd’hui,  peut-être faut-il voir la conséquence d’une conception laïcarde de la société qui confine à la haine de soi. Contre cette amnésie, nos partenaires allemands cultivent une vision plus « romantique » de l’identité européenne, où du moins « hégélienne » : les institutions s’enracinent dans un monde vécu et une histoire. À ce titre, les piliers chrétiens pourraient davantage emporter l’adhésion des peuples que toutes les déclarations des droits possibles et imaginables.
Telle serait la voie de salut possible pour la crise de civilisation européenne : chercher non plus le comment de l’Europe, mais son pourquoi.
Plus que jamais, le passé est l’avenir de l’Europe.

PMA, GPA, Europe à 32… Peut-on encore dire merde à l’Inéluctable ?

pma gpa euro

S’il est une chose à retenir de l’épisode Manif pour Tous, c’est bien l’entreprise réussie de délégitimation du mouvement, savamment orchestrée par un pouvoir en mal de marqueurs sociaux, et diligemment relayée par un système médiatique en ordre de bataille à l’occasion de cette étape Historique. Pour toutes celles et ceux qui ont ressenti l’impérieuse nécessité de se mobiliser contre la défiguration programmée de notre Code civil, il reste le goût amer de ne pas avoir été considéré comme un adversaire régulier, digne de produire des arguments recevables dans le cadre d’un affrontement civilisé. Alors que nous avions naïvement espéré un débat de fond à la hauteur des enjeux (y a t-il oui ou non une alternative au rouleau compresseur de l’Indifférencié ?), Sainte Najat a finalement déçu en optant pour un blitzkrieg médiatique dont l’arme privilégiée fut, une fois de plus, la diabolisation de l’ennemi (halte aux fachos en capuchon rose !). Evidemment, une telle tactique présente un avantage de taille : pourquoi ouvrir la porte à un vrai débat avec de faux réacs – et ainsi prendre le risque inutile de ragaillardir des millions de français jusqu’alors tétanisés par l’inéluctable marche du Progrès – alors qu’il suffit de caricaturer allégrement les protagonistes d’une manif dont on trouvera bien, parmi eux, une poignée de dégénérés fascisants à même de s’adjuger une place de choix dans le zapping de Canal ? Ce qu’il y a de vraiment pratique avec les extrémistes de service, c’est qu’on est en droit de les ignorer royalement (« we don’t negotiate with terrorists »), on se doit plutôt de les rééduquer, voir de les humilier en public, pour ensuite s’offusquer de la violence dont certains font preuve, faute d’être véritablement entendus, violence elle-même récupérée pour mieux diaboliser l’ensemble du groupe. Imparable.
Il est toujours croustillant de noter à quel point la gauche est prompte à convoquer le Mal absolu pour mieux légitimer ses projets de mutilation du réel; « homophobes », « réacs », « intégristes », autant d’épouvantails visant à disqualifier d’entrée la malheureuse famille tradi, pour ne pas dire ringarde, pour qui la pilule du Progrès ne passe pas, mais alors pas du tout ! Et voilà comment, par un tour de passe-passe médiatique dont seule la mairie de Paris a le secret, la Manif pour Tous devient l’Amicale des nostalgiques du Maréchal (un peu comme lorsque l’on substitue sciemment les fameux « ultras » aux sacro-saints « jeunes de banlieues » pour ne pas écorner le political correctness de mise dans notre beau pays). La joute argumentative, inévitablement contradictoire et anxiogène, qu’un tel sujet aurait sans doute mérité, s’est une fois de plus volatilisée au profit de la morale publique triomphante. Rien de nouveau sous le soleil.
Dès lors, une question se pose : dans un monde où la dialectique a laissé place à l’épuration systématique, où la moindre voix contradictoire est étouffée par le vrombissement de la bien-pensance made in France Télévisions, quelle marge de manœuvre reste t-il à l’individu pour faire entendre sa voix ? De quels outils démocratiques dispose t-il pour rendre compte du sentiment de dépossession qui l’afflige ? Il y a fort à parier que la majorité partira sur un bon vieux vote protestataire façon 21 Avril (le vintage est à la mode) tandis que les plus téméraires opteront pour l’immolation par le feu sous l’œil avide des caméras… Bref, la « boîte à outils » paraît une fois de plus bien maigre au regard du niveau de frustration record d’une large partie de la population – qui a dit que nous étions assis sur un baril de poudre ?
Ce qui est sûr, c’est qu’avec les états généraux sur la PMA qui se profilent à l’horizon (déjà repoussés à 2014 par le CCNE), les politiques et leurs complices ne vont pas se gêner pour nous rejouer la petite musique du Progrès en marche. Ah, il va vraiment falloir qu’il prenne sur lui l’électeur hideux du Front national !
Pour autant, tout n’est pas encore totalement foutu… Face au discours cathodique ambiant, semble poindre un mouvement de résistance dont l’objet est bien de désacraliser l’incontestable pour mieux lui botter les fesses. Pour s’en convaincre il suffit d’observer ce qui se passe actuellement sur le terrain économique où de nombreux experts iconoclastes, de Sapir à Gréau, commencent à faire entendre leurs voix dissidentes sur les bienfaits supposés de la monnaie unique – thème évidemment repris sur le tard par les populistes de tous bords. Le refrain suranné du « There is no alternative », si cher à feu Margaret, commence justement à prendre l’eau. Après des années de profonde léthargie, les peuples d’Europe renoncent peu à peu à l’eurobéatitude stérile et réalisent avec effroi que « nous sommes dans un monde de méchants et pas dans un monde de gentils » comme l’a récemment rappelé DSK devant un parterre de sénateurs visiblement peu habitués à tant de violence verbale…
En ces temps difficiles, allons-nous enfin surmonter nos propres tabous jusqu’à réintroduire de la négativité – et donc de la vie – dans une Europe en proie à un angélisme délétère ? Rien n’est moins sûr.
Toujours est-il que le réel reprend du poil de la bête, si bien que la Gauche Illuminée n’a d’autres choix que de se préoccuper de la vraie vie des gens à défaut de poursuivre sa Mission Civilisatrice. C’est en ce sens que la crise actuelle recèle la promesse, sinon des lendemains qui chantent, du moins d’un bon bol d’air frais dans cette ambiance post-historique qui ne dit pas son nom.

*Photo : Mon_Tours.

Bac 2013 : Comment je suis tombé sur la perle rare

Elles sont grosses, mais elles ne vous déçoivent pas. Les années passent, mais elles vous restent fidèles. Je veux parler des perles du bac. La livraison 2013 est si bonne qu’elle ne nous suffit plus. Les regards se tournent déjà vers 2014. On en redemande. Certaines bévues sont si comiques qu’elles semblent légitimer le caractère annuel de cet examen.
« Le travail n’est pas toujours révélateur d’un potentiel : par exemple, certains élèves de ma classe n’ont rien fait pendant l’année et ils auront quand même leur bac. »
Ou encore :
« On voit que l’Union Européenne occupe une place centrale dans les échangismes internationaux. »
Ou encore :
« Grâce à la montée de l’islamisme qui sont austère au politique occidentaux, cette austerité atteind son paroxisme le 11 septembre 2011 lors de l’attentat contre les Etats-unis sur les deux tours jumelles du world trade senteur. »
Ou encore :
« En 1792 les Français déclarent la guerre à plusieurs pays d’Europe pour leur apporter la paix. »
Quelle justesse dans l’erreur ! Il n’en faudrait pas beaucoup plus pour que cette forme d’humour ne m’apparaisse supérieure à l’humour belge, ce qui n’est pas peu dire. Pourtant, c’est en lisant une étude tout à fait sérieuse que je suis tombé sur la perle rare. J’étais assis à la bibliothèque, et je préparais tranquillement mon prochain séminaire sur la notion de dette lorsque j’ai lu ceci : « La liberté moderne est essentiellement l’absence de dette (…) C’est un fait que nous expérimentons quotidiennement. Nous sommes tous ravis de nous libérer d’une dette négative grâce au marché et au mécanisme monétaire. » Ravis ? Grâce au marché ? Quelle pénétrante analyse ! Quelle description on ne peut plus exacte de notre situation réelle ! Précisons que l’auteur est professeur émérite à l’Institut national de la recherche scientifique. Je pense que dans ce titre, c’est surtout le dernier mot qui est important. Flaubert nous avait prévenus : traitée sans ménagement par la littérature, c’est auprès de la science que la stupidité humaine trouvera refuge et consolation. Sans doute n’est-il pas inutile de s’en rappeler à l’heure où l’on fait circuler ce florilège estudiantin. Si les élèves peuvent commettre des bourdes, la palme de la bêtise reviendra toujours à leurs professeurs.

Les invités-surprise

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Ce fut, paraît-il, un combat homérique entre les forces du passé et le parti de l’avenir. Qu’on se rassure, le passé a été vaincu. Mais personne ne s’attendait à ce qu’il oppose une telle résistance. La France des familles, qui a déboulé sur la scène publique avec la Manif pour tous, semblait avoir intériorisé sa défaite. Elle rasait les murs pour aller à la messe, et se résignait à être la tête de Turc des amuseurs appointés et autres faiseurs d’opinion. Quand ils s’amusaient à la faire enrager en vomissant ou en moquant ses bondieuseries, seule une infime minorité réagissait, à coups de prières, de processions et d’imprécations contre les modernes et la modernité. Pour la joie de ses tourmenteurs, qui trouvaient dans ces accès de rage sans direction ni lendemain la preuve inespérée que le péril (homophobe, réactionnaire ou catho-intégriste) qu’ils dénonçaient bruyamment était bien réel. Alliés objectifs, Jean-Michel Ribes et Civitas faisaient le spectacle.

Le débat sur le « mariage pour tous » démarrait donc sous les meilleurs auspices. Le camp du Progrès allait jouer à se faire peur pour pouvoir, ensuite, d’autant mieux écraser l’infâme que l’infâme était plutôt chétif.
En lieu et place des phalanges excitées et des groupuscules folkloriques qu’on attendait, c’est le pays catho, provincial et convenable qui s’est rappelé à notre bon souvenir. En quelques semaines, des mères de famille dépourvues de toute expérience militante se sont transformées en manifestantes chevronnées, des fils de famille peu portés à l’engagement, hormis pour réussir leur prépa, ont découvert l’âcreté des gaz lacrymogènes, des lycéens protégés des bruits du monde par les murs de leurs écoles privées ont appris l’art de la banderole. Que des défenseurs supposés de l’ordre bourgeois s’emparent de la grammaire de la contestation, voilà qui n’était pas prévu au programme. Sur l’autre rive, on hésitait entre la stupéfaction et l’indignation. Une manif de droite, ça ressemblait à une usurpation.
Qui sont ces gens et que veulent-ils ? À ces questions apparemment simples, il n’y a pas de réponses simples.
Observateurs et acteurs tournent autour du pot (et nous avec), dans l’espoir de trouver la formule ou le concept qui rendra lumineuse une réalité d’autant plus opaque qu’elle est formée de plusieurs strates. Des cathos, certes, en tout cas dans leur écrasante majorité, mais quel genre de cathos ? En vérité, de tous les genres : conciliaires et tradis, exaltés et tranquilles, libéraux et décroissants. Tous les genres, à la notable exception du catho de gauche, espèce qui a peut-être sombré dans la tourmente. L’une des conséquences de cette poussée de fièvre collective sera sans doute d’avoir durablement ancré à droite le catholicisme français.
Tous cathos ou presque, donc, même si des musulmans se sont mobilisés en nombre significatif, rompant l’alliance tenue pour naturelle entre la gauche et les enfants de l’immigration[1. Les juifs qui n’en pensent pas moins sont restés relativement silencieux, peut-être gênés par le fait que leur voix avait été portée par un texte (excellent au demeurant) signé par le grand rabbin Gilles Bernheim.]. Et avec ça, conservateurs revendiqués : au-delà du mariage à l’ancienne, ils affirment défendre les fondements de notre civilisation menacés, pensent-ils, par l’hédonisme libertaire issu de Mai-68.
Beaucoup sont réfractaires, voire hostiles à la liberté des moeurs. Mais une minorité seulement serait prête, si elle le pouvait, à remettre en cause l’avortement ou les droits des homosexuels. Au plus fort de la mobilisation, toutes les sensibilités, de franchement réac à catho branché, coexistent, non sans mal, dans la MPT, jusqu’à l’éviction de notre amie Frigide Barjot et de ses mini-jupes, quelques jours avant la dernière manif. On voit alors apparaître une minorité dans la minorité, que l’on peut qualifier, sans vouloir l’offenser, de littéralement réactionnaire, sur laquelle la gauche a habilement concentré ses tirs.
Cela n’a fait qu’aggraver un malentendu originel. Tout étonnés de faire l’Histoire, les MPT se sont largement abusés sur l’Histoire qu’ils font s’ils croient avoir initié un « Mai-68 à l’envers ». En première analyse, ce sont bien les « valeurs de 68 » qui creusent la fracture culturelle entre la France des cathos et celle des bobos. Mais ces discours antagonistes cachent une proximité souterraine entre ces deux France qui ne se parlent pas.
Les uns veulent de la norme, les autres veulent que la norme soit l’absence de normes. Chacun fait ce qui lui plaît ! L’arme atomique du combat pour la suprématie culturelle. Qui résisterait à une telle promesse ? Pas votre servante, assurément, mais en réalité, pas non plus ces jeunes gens nouvellement entrés dans la carrière. Car ils sont aussi, à leur façon paradoxale, des enfants de 68. Comme l’observe justement Marcel Gauchet, la tradition qu’ils prétendent ressusciter n’a jamais existé. Le mariage d’amour et de foi qu’ils ont érigé en modèle n’a guère à voir avec le mariage bourgeois, d’intérêts et de convention, pratiqué par leurs grands-parents. Ils se voient en nostalgiques de l’Ancien Régime. Ce sont des modernes.
Ils se fichent des consignes de l’Église, et plus encore de celles des partis. Veulent applaudir le pape sans se cacher. Et même en se montrant. Bref, eux aussi entendent vivre comme il leur plaira. Et le faire savoir. La découverte de la visibilité crée un autre canal de proximité souterraine entre les deux France. Les « cathos » ne se sont pas seulement initiés au vocabulaire de la contestation, ils ont appris la grammaire identitaire. Reste à savoir s’ils opteront pour la voie communautaire qui s’offre à eux. Ils peuvent devenir l’une des minorités qui composent la mosaïque française, et se jeter dans la mêlée pour obtenir à leur profit des accommodements avec la règle commune. Ils auront leur « part du ghetto[2. Vieille blague que je dois à Joseph Macé-Scaron.] », mais perdront leur statut de culture d’accueil. Soit ils incarnent la France, soit ils sont la communauté catholique. Certains investiront sans doute la politique classique. Les « purs » rejoindront les Veilleurs. Les partis de droite lorgnent tous avec convoitise sur ce nouveau marché électoral, tout en proclamant que « surtout, pas de récupération ». En attendant, à l’approche des municipales, les MPT ont table ouverte à l’UMP comme au Front national. Et au PS, la consigne semble être de ne plus les insulter, et même de leur causer meilleur. On a dû se rappeler qu’ils votaient.
L’interminable débat a eu une autre conséquence, plus insidieuse. Loin d’avoir les vertus apaisantes d’un échange civilisé entre les différents secteurs de la société, la foire d’empoigne qu’a été le débat sur le « mariage pour tous » a abouti à un inquiétant durcissement du climat idéologique. On ne s’amusera jamais assez de voir des apôtres ravis du multiculturalisme afficher sans la moindre vergogne leur mépris ou leur haine pour une culture qui a sans doute le défaut de ne pas être assez exotique à leurs yeux. Après des mois de variations sur le thème de l’homophobie, on peut compter sur les chevau-légers de la gauche sociétale pour agiter la menace du « retour de bâton » pour justifier que leurs adversaires soient réduits au silence. L’arbitraire commence avec les petites choses. Pour le jeune homme condamné à passer ses vacances en prison quand les casseurs du Trocadéro se la couleront douce, ce n’est pas une petite chose. Pas une petite chose non plus que Bruno et Virginie Tellenne soient menacés d’expulsion d’un appartement qu’ils occupent en toute légalité, et dénoncés comme de grands bourgeois par des salauds à grande conscience qui mènent la résistance depuis leur terrasse dominant Paris. Enfin, pour la palanquée de hauts fonctionnaires de la Culture qui viennent d’être congédiés sans ménagement par Aurélie Filippetti, ce n’est pas non plus une si petite chose. Vous ne voyez pas le rapport ? Trois points, ça fait une ligne. Bien sûr, on ne peut pas parler de « chasse aux sorcières ». Déjà, de peur d’être mal jugés, ou de devenir tricards on n’ose plus dire tout haut ce qu’on pense. Un jour, on n’osera plus le penser. Ce sera le bonheur pour tous.

Cet article en accès libre ouvre le dossier « Bobos contre Cathos » de Causeur n°4 (nouvelle série) numéro spécial été. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 5,90 € le numéro / abonnement à partir de 14,90 €.

Blaise Cendrars, voyageur mythographe

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blaise cendrars pleiade voyage

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Blaise Cendrars est enfin arrivé au port. Deux volumes de ses œuvres autobiographiques accompagnés d’un album viennent de paraître en Pléiade. Cet écrivain insaisissable mort en 1961, voyageur mythographe, pour ne pas dire mythomane, dont la volonté permanente fut de brouiller les pistes et d’effacer ses traces, aurait-il été heureux qu’on lui signifiât par cette consécration éditoriale la fin de son errance ? Gageons que oui : le principal souci de Cendrars aura été de se construire une légende, parce que la légende est un masque mais aussi, étymologiquement, parce ce que la légende, c’est ce qui doit être lu.
Et nous devons lire et relire Cendrars, aujourd’hui plus que jamais. Cet écrivain du voyage qui détestait cette appellation nous apprend comment disparaître, comment partir, un de ses verbes fétiches. Quand le nomadisme des modernes consiste à évoluer dans des non-lieux identiques sous toutes les latitudes, tout en étant toujours joignables, Cendrars témoigne d’un temps où le départ avait encore un sens et répondait à une nécessité :

Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir

Ce poème est le plus connu de Cendrars. Ce n’est pas un hasard : il est l’exergue indispensable pour saisir le projet de l’écrivain. On ne peut aimer que dans le départ, on ne peut aimer que dans la rupture, on ne peut aimer que dans la réinvention constante de soi.[access capability= »lire_inedits »] Cendrars redoutait les points de départ (il a très vite renié la Suisse où il était né en 1887) comme les points d’arrivée. Il ne se sentait bien que dans l’entre-deux : sa patrie, c’était le mouvement. On l’a pour cela hâtivement classé dans les manuels en compagnie de Morand ou Larbaud. C’est un peu court : contrairement aux deux autres, ce qui compte pour lui dans le voyage, ce n’est pas le voyage, c’est l’amour.
À son sujet, l’histoire littéraire a souvent été vite en besogne : si Cendrars bourlingue, pour reprendre un autre de ses verbes totémiques, qui a donné le titre d’un de ses grands livres, ce n’est pas seulement pour découvrir le vaste monde dont il sent en ce début de vingtième siècle qu’il ne sera plus vaste très longtemps, mais pour se décentrer, pour n’être jamais là où on l’attend. Ce n’est pas la distance qui importe : on peut être très loin tout près. Certes, le jeune homme nommé Sauser a connu Moscou et New-York tandis que l’homme devenu Cendrars a presque fait du Brésil une patrie possible, mais on sent bien dans Bourlinguer, ce chant d’amour aux ports, que l’Ailleurs commence aussi bien à Brest, La Corogne ou Rotterdam qu’à « Paris-port-de-mer » où notre voyageur, soudain immobile, fait le nègre à la bibliothèque Mazarine en recopiant des romans de chevalerie.
Ne nous méprenons pas, cependant : cet éloge dialectique d’une absence qui permet de se retrouver n’exprime ni le dégoût de soi, ni le désir d’enracinement. Claude Leroy, le maître d’œuvre de cette édition, montre de façon lumineuse comment Cendrars joue avec les deux sens du verbe partir, qui signifiait aussi, il y a longtemps, partager, séparer et même se séparer de quelqu’un ou de quelque chose, c’est-à-dire accoucher.
Cendrars a voyagé, parfois, comme Michaux, par l’imagination, tout en refusant que le voyage soit un triste rendez-vous avec soi-même à l’autre bout du monde. Réel ou fantasmé, le voyage est à la fois la rencontre des autres – « Le monde est plein de Nègres et de Négresses / Des femmes des hommes des hommes des femmes » –, mais aussi la découverte d’un autre visage de soi. N’oublions pas qu’il a choisi son pseudonyme parce qu’il évoquait les cendres dont le phénix toujours renaît. Et des renaissances, il en a connu plusieurs.
La plus violente fut la guerre de 14, comme pour Apollinaire. Apollinaire et Cendrars ont d’ailleurs des destins parallèles et croisés. Apollinaire fera le portrait de Cendrars pour un galeriste et Cendrars écrira un hommage posthume à Apollinaire dès 1919. Tous deux sont des étrangers de langue française qui aiment la France. Tous deux le prouvent en s’engageant volontairement. Il est des renaissances dont on meurt : blessé à la tête, Apollinaire est trépané et emporté par la grippe espagnole. Quant à Cendrars, la guerre ne le tue pas mais le mutile. Le 28 septembre 1915, lors de l’assaut d’une ferme en Champagne, il est amputé du bras droit au-dessous du coude. Sa main d’écrivain, évidemment. Mais cette infirmité n’abattra pas le phénix, comme le montre le mot émerveillé et ironique de Picasso : « Cendrars, le poète qui est revenu de la guerre avec un bras en plus. »
Cendrars racontera cette guerre beaucoup plus tard, en 1946, dans La Main coupée, texte qui, avec Bourlinguer, L’Homme foudroyé et Le Lotissement du ciel, forme la tétralogie de récits de souvenirs rassemblés dans le volume de la Pléiade. Mais La Main coupée a une particularité, qui n’est pas mince. Cendrars est né à la littérature avec le cubisme, il est l’ami de tous les peintres de son époque qui comptent, et il y a chez lui une manière de cubisme littéraire qui fait exploser les formes pour en créer de nouvelles. La plupart du temps, il écrit comme il voyage, sans destination précise, sans plan préconçu – en tout cas c’est l’impression qu’il veut donner. On vagabonde, on extravague entre des fragments qui font se chevaucher les époques et les lieux, mêlent le vrai, le faux, le presque vrai, inventant une forme d’autofiction, le nombrilisme en moins. Sauf dans La Main coupée, récit sans fioritures d’une guerre qui est aussi une exploration des hommes, au travers de courts chapitres où l’horreur est tranquillement quotidienne.
Renaître encore, renaître toujours, voilà le seul voyage qui vaille. Pour l’accomplir, il faut avoir la morale d’un homme en cavale, d’un passager clandestin, d’un hors-la-loi définitif. Avez-vous remarqué que dans sur notre planète quadrillée par une surveillance électronique généralisée, il n’y a plus de cavale possible ? Les irréguliers sont vite repérés et arrêtés. Cendrars refuse d’être arrêté, à tous les sens du terme, comme l’indomptable Moravagine, personnage monstre d’un roman monstre. On ne s’étonnera donc pas de son goût pour François Villon, poète, truand et surtout homme à la biographie incertaine qui disparaît soudain des écrans radars du Moyen Âge sans que l’on sache quand et comment il est mort. Dans une préface de 1938 à un essai sur Villon qui ne verra jamais le jour, Cendrars expliquait son identification fraternelle à l’auteur de la Ballade des pendus : « Comme lui n’ayant pas terminé mes études, les ayant à peine ébauchées, comme lui me délectant de mes mauvaises fréquentations, et m’étant mis (…) hors de la cité, délibérément hors de la patrie pour mieux me connaître ou, ce qui revient au même, vivre, perdre ma vie avec les hommes. »
Apollinaire écrivait dans Calligrammes : « Je chante la joie d’errer et le plaisir d’en mourir. » Cendrars aurait pu chanter « la joie d’errer et le plaisir d’en renaître ».[/access]

Œuvres autobiographiques complètes de Blaise Cendrars (édition publiée sous la direction de Claude Leroy), La Pléiade, 2013.

Album Cendrars (iconographie choisie et commentée par Laurence Campa), La Pléiade, 2013.

Le rêveur du beau

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ziem petit palais

ziem petit palais

En 1975, Claude Régy met en scène la pièce de Nathalie Sarraute, C’est beau. On y voit l’impossible situation morale d’un couple, qui n’ose dire, en présence de leur fils, d’un objet, d’un paysage, d’un tableau « C’est beau ! ». Le fils révèle à ses parents la convention insupportable, qui gouverne cette expression pourtant modeste et sincère. La pièce signalait que nous étions véritablement entrés dans l’ère du doute, et que nous ne pourrions plus reconnaître innocemment une simple sensation de plaisir. L’exceptionnel talent de Sarraute rendait cela à la fois supportable et amer. Mais on se disait que, peut-être, il y aurait une issue…
Les temps ont changé. Aujourd’hui, nous sommes toujours plus ou moins coupables, mais nous avons des circonstances atténuantes et, surtout, nous prétendons avoir le droit de dire notre satisfaction et notre reconnaissance devant l’œuvre d’un peintre. Pourtant, après Auschwitz, les choses ne se sont pas arrangées, et nous nous installons, pour finir, dans un temps étrange qui détruit lentement, les uns après les autres, les éléments de notre confort et de notre incomparable mode de vie. Nous voyons aussi qu’une partie de la classe artistique nous intime l’ordre de nous rendre à des « événements », à des « installations » parfois intéressantes, souvent navrantes, qui mêlent le ricanement hypercritique à la dérision grimaçante. Malgré cela, quelque chose persiste en nous, qui veut sortir, se libérer, nous entraîner à murmurer « C’est beau ! ».
L’exposition que le Petit Palais – grâces soient rendues à ce musée, qui jamais ne nous déçoit !- consacre à Félix Ziem, montre des œuvres d’une évidente beauté. Dira-t-on de cette beauté qu’elle est académique, classique, ou encore banale, on n’aura pas résolu son énigme : « Il a vu les Indes, chassé le tigre, rêvé sur le Nil en regardant les ibis roses. il a cherché la couleur à travers le monde. Je vois encore son œil bleu profond se fixant sur un ciel clair, aux environs de Versailles, et je l’entends dire en hochant la tête :
– C’est beau, un ciel ! J’en ai tant vu des ciels ! 
On l’avait oublié, mais la postérité, bonne fille et juge équitable, retrouve enfin Félix Ziem !
« Félix Ziem ? Un illustrateur pour carte postale ! Un pourvoyeur en toiles joliment colorées, bien propres à décorer les murs de la bourgeoisie du Second empire ! ». Ce jugement définitif ne rend compte que de la part la plus commerciale de sa production, qui fit sa fortune en effet. Il serait regrettable qu’il écartât d’emblée les esprits curieux d’une œuvre importante. Il faut demeurer sourd à la plainte des grincheux, des arbitres du goût, des censeurs de la néo-conformité : piètres suiveurs de Baudelaire et de son beau bizarre, ils vont répétant que la société veut du progrès dans les arts, et que cela se démontre par l’avant-garde. Ils réclament de la transgression partout c’est à dire nulle part, et  pâment devant un beau bazar… Or, il n’est pas de progrès en cette matière. Il n’y a que des chocs, des éblouissements, des tremblements de chair et d’esprit, des suffocations cérébrales. On verra d’ailleurs, plus loin, avec quel entrain, quelle réjouissante ironie, l’œuvre de Ziem fut reléguée au rang de vieillerie décoratrice par un homme pressé, un « lyrique industriel » enragé de vitesse, auprès de qui nos petits Modernes font morne et blême figure.
Félix Ziem fut en effet couvert d’honneurs, aimé des princes et des Républiques, recherché par la bourgeoisie et par les spéculateurs, il fournit à tous les salons du faubourg Saint-germain des vues de Venise, et parut, sa vie durant, satisfait du sort matériel et moral que son talent lui mérita. Tout cela est vrai mais ne dissipe pas son mystère, ni ne rend justice au projet artistique de ce coloriste surdoué : restituer la surprise heureuse que lui procurait  les formes, les lignes, l’«organisation» admirable qu’il distinguait dans le spectacle du monde. Confiant à la lumière le premier rôle, il se consacra aux effets physiques qu’elle produit sur la matière, aux troublantes animations qu’elle suscite dans le monde visible. C’est ainsi que dans L‘Envol des flamands roses , le battement des ailes de tous ces oiseaux libère une évaporation de plumes, d’air et d’eau, un gaz adorablement coloré, provoque une suspension de particules heureuses, une collision d’atomes tendres, qui contamine l’ensemble de la toile et lui donne l’apparence d’une colonne de chaleur au paradis, d’un remuement féerique presque abstrait.
Félix Ziem est né à Beaune en 1821 d’une mère bourguignonne et d’un père peut-être arménien d’origine. Elève à l’école des beaux-arts de Dijon, il semble d’abord s’orienter vers l’architecture, sans doute par obéissance obligée à son père. Mais sa vocation est ailleurs. C’est ici qu’il faut chercher les témoignages de contemporains dans les rayons de la bibliothèque. Rendez-vous chez les plus fameux concierges du XIXe siècle, mauvaises langues mais plumes légères, qui ont tenu une loge bruyante, fréquentée par tout ce qui comptait alors : les frères Goncourt. Jules meurt en 1870 ;  le 14 février 1872, Edmond a pour voisin de table Félix Ziem. Ils se parlent. Les deux hommes se revoient le 1er mars ; Edmond est l’hôte, Félix l’invité. Ce dernier se livre à une confession, qui dessine la silhouette d’un homme résolu, tout à a fois acharné et dilettante, d’une totale indépendance : « En 1839, il remportait, à Dijon, […] trois prix : succès qui lui assurait la médaille et une bourse pour étudier à Paris. Mais il était déjà un peu révolutionnaire dans l’art. Une cabale se formait contre lui, et le préfet lui retirait sa bourse. Une scène s’ensuivait avec le préfet, qui faisait jeter l’artiste à la porte de son cabinet. Le jeune Ziem avait déjà la confiance dans le succès, l’audace, la jactance. Il disait alors qu’il ne voulait pas être marchandé ainsi, et qu’il lui fallait étudier à Rome. Son père s’y refusait, un père dur sans tendresse. Il avait alors perdu sa mère, une mère qui l’adorait […]  Alors il décampait de la maison paternelle, sans un sou […] » . 

Exposition Félix Ziem, J’ai rêvé le beau, peintures et aquarelles, Petit palais, du 14 février au 4 août 2013 

*Photo : © ZIEM Petit Palais / Roger-Viollet.

Caillassage à Brétigny-sur-Orge : La société déraille

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Alors que le bilan définitif du déraillement du Paris-Limoges à Brétigny-sur-Orge (Essonne) n’est pas encore connu, et que l’enquête sur les causes de ce drame ne fait que commencer, les chaînes d’information et les sites d’information ont beaucoup bavardé mais donné peu d’informations. À l’exception du site du Parisien. Le journal rapporte en effet que le travail des secours a été perturbé par des « jeunes »… « Deux personnes ont été placées en garde à vue pour avoir dérobé des téléphones portables appartenant à des membres du SAMU. Des véhicules de secours ont également été caillassés. Les policiers doivent faire face à une grosse tension pour maintenir le cordon de sécurité : énormément de curieux font pression pour entrer. » Que les curieux voyeuristes soient des idiots, c’est entendu. Que des gamins désœuvrés attaquent les véhicules de secours transportant les blessés, c’en est une autre. Un syndicaliste policier expliquait également à nos confrères d’Europe1.fr que certains « jeunes » ont pillé les cadavres : « à 17 heures 30, alors que nos collègues interviennent, ils voient un groupe de jeunes qui approchent et qui semblent porter secours aux victimes. Très rapidement, ils se rendent compte que ces individus sont présents pour dépouiller les victimes et notamment les premiers cadavres ». Ca s’est passé en France. Quelque part au XXIe siècle.
Mais ne sombrons pas dans l’amertume, et attendons avec une grande impatience les premières réactions de sociologues à ce sujet. S’ils ne sont pas tous partis en vacances on les verra peut-être sur les plateaux de télévision nous expliquer non pas les causes du déraillement lui-même, mais excuser avec un grand sourire bienveillant ces « jeunes » « désœuvrés »… car oui, ma bonne dame, si les jeunes attaquent les pompiers c’est à cause de la crise, de l’urbanisme, des contrôles de police au faciès, de la pénurie de stages, des trains en retard…
Hier un train a déraillé, et c’est un drame national. Hier la société aussi a déraillé. Et c’est le drame dans le drame.

Jacques Séguéla a une Rolex dans la tête

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jacques seguela tapie

jacques seguela tapie

Il y a des êtres qu’on devrait laisser tranquille.
Il y a des personnalités que les médias ne devraient plus tenter.
Je demande que Jacques Séguéla soit dispensé de nous prodiguer ses pensées et ses analyses. Je n’ai rien contre son bronzage et sa passion des Rolex mais il me semble qu’ils ont parfumé son cerveau.
Il est libre d’écrire les livres qu’il veut et de nous faire détester la rencontre entre Nicolas Sarkozy et Carla Bruni en nous décrivant par le menu sa totale absence de romantisme.
Il peut s’abandonner à des boutades ridicules et vulgaires qui révèlent ce qu’il y a d’insupportable dans l’élitisme qui n’est pas, sur le plan intellectuel, à la hauteur de ses moyens.
Il a, paraît-il, inventé le slogan « La force tranquille » pour François Mitterrand mais il ne va pas exploiter ce capital pour l’éternité. Le candidat a été plus formidable que le concept.
Mais rien ne l’arrête jamais.
Il est vrai que convié à la radio ou à la télévision et consulté comme un oracle, ce mondain qui fait illusion a droit à la parole et il en profite.
Sa dernière trouvaille : comparer la communication de Bernard Tapie avec celle de François Mitterrand en affirmant que le premier est un grand communicant et le second le meilleur (20 minutes).
Ce n’est pas parce que notre ancien président éprouvait une trouble fascination pour son éphémère ministre que l’un a quoi que ce soit à voir avec l’autre. Au contraire. Mitterrand, probablement, était d’autant plus curieux de la personnalité de Tapie que le mode d’expression, le langage de celui-ci étaient aux antipodes des siens et que rien ne ressemblait moins à la suavité et à l’intelligence griffeuses et impitoyables de François Mitterrand que la gouaille éloquente et irrésistible de Bernard Tapie.
Bernard Tapie va interjeter appel de l’ordonnance de saisie d’une partie de ses biens et de ses finances. Il affirme ne plus pouvoir même rédiger un chèque de dix euros. Depuis le mois de mai 2012, il se bat, il se débat, il argumente, il réplique, il fonce et rudoie, bateleur de talent, il y a quelque chose de désespéré et presque de touchant dans cette lutte quasi quotidienne dont les médias lui offrent généreusement l’opportunité.
Il ne me convainc pas, parce que précisément cette affaire, datant de 1995, n’est plus étrangère à la plupart des citoyens depuis au moins 2008 et encore moins depuis l’élection de François Hollande. Il n’est pas un média qui ne se plaise à recenser les erreurs et les mensonges de Tapie, tout en le cultivant parce que son aura sulfureuse attire et qu’au moment même où on perçoit les trucs et les manoeuvres, on est pourtant obligé de se dire : « Tout de même, quel punch, quelle résistance, quel bagout ! »
Si je me laissais aller, si je ne craignais de choquer, je ne pourrais me déprendre d’une forme d’indulgence cynique pour Tapie qui a toujours été ce qu’il montre et qui révulse ou séduit, c’est selon, alors que, pour les quelques autres qui ont froidement, lucidement, frauduleusement, eux qui avaient la charge au plus haut niveau de l’état de droit, favorisé les intérêts de ce flibustier, je n’éprouve qu’une immense désillusion. Celle qui naît du gouffre entre des responsabilités éminentes et la petitesse des comportements. Celle que suscite la dégradation du service de l’Etat en service de Tapie.
Jacques Séguéla aurait dû mieux appréhender ce qu’est devenue la parole de Tapie. Aujourd’hui communicant imparfait, contradicteur puissant mais peu crédible, il lui manque ce qui fait le fond de toute entreprise de persuasion qui prétend convaincre, bouleverser, emporter la décision : un peu de vérité, de la plausibilité, l’acceptation des données indiscutables, le refus d’une surenchère qui n’affecte pas seulement ce qu’elle traite mais l’ensemble du propos.
La force redoutable de Tapie hier, par exemple en face de Jean-Marie Le Pen lors d’un fameux et violent débat, tenait au fait qu’il s’appuyait sur un socle pas dénué de fondement, souvent juste, clairement admissible. On avait envie, à cause de cette présomption de pertinence, d’être de son côté.
Aujourd’hui, c’est l’inverse.
On admire l’artiste mais il peine. Il a trop à remonter.
Jacques Séguéla, avec sa Rolex dans la tête, ne nous aide pas à comprendre.
Pourquoi lui demander son avis ?

*Photo : itélé.

Fioraso lutte contre les inégalités intellectuelles

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La bourse au mérite, qui récompensait les élèves ayant obtenu mention Très Bien au bac dont les parents ne sont pas imposables, sera  abolie dès la rentrée prochaine, a annoncé l’extraordinaire Geneviève Fioraso. Au nom de la courageuse réduction des déficits publics, et sous le prétexte vaseux d’un « redéploiement de moyens », le gouvernement choisit de supprimer une mesure plus symbolique que coûteuse (50 millions par an contre 2.5 milliards pour les bourses sociales), qui incarnait pourtant une certaine idée de l’école. Un idéal méritocratique qui permit notamment au petit Charles, fils d’une rempailleuse de chaises, et au petit Albert, fils d’une femme de ménage analphabète, de devenir les grands Péguy et Camus (et oui, sachez-le, sans les bourses au mérite les deux écrivains auraient fini respectivement curé de campagne et gardien de chèvres, et on aurait été bien embêté).
Mais la gauche bourdieusienne a vite oublié cette idée que le talent pouvait être un levier pour s’émanciper de la misère sociale. Aux chiottes l’idée darwinienne – pour ne pas dire raciste – selon laquelle les meilleurs devraient être récompensés : du social, et puis c’est tout ! Au nom de l’œuvre irréfutable du sociologue, elle considère le mérite comme un privilège, et regarde ceux qui réussissent avec un œil suspicieux et envieux – ce que Nietzsche appelait le « ressentiment du rachitique ». L’école étant désormais  le « lieu de reproduction des inégalités sociales » (Bourdieu), elle doit nécessairement devenir celui de l’assistanat. Résultat : elle devient de plus en plus le lieu de production du nivellement intellectuel, et la bourse au mérite était l’un des derniers garde-fous qui permettait de juguler cette égalitarisation par le bas.
Pour poursuivre ce beau travail de rabotage, je propose d’attribuer une bourse d’excellence à ceux qui réussissent encore à rater leur bac. En vérité, je vous le dis, ceux là sont les vrais méritants, car échouer à cette réussite programmée par le laxisme bienveillant de l’éducation nationale, c’est un peu comme gagner le tour de France sans stéroïdes anabolisants. Sachons les récompenser.

Les infortunes du réel

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priere de rue islam laicite

priere de rue islam laicite

Le réel a disparu. Il a été kidnappé. Après tout, qui s’en plaindra, à part quelques réacs patentés – et quelques électeurs grognons qui subissent leur déplorable influence ? On se demande ce qu’ils lui trouvent, à leur réel, qu’ils appellent aussi Histoire. Le côté rétro sans doute. Au cinéma, ça a son charme. En trois dimensions, c’est moins reluisant : beaucoup de bruit, et je ne vous parle pas des odeurs. Le réel, ça pue. Et les ravisseurs ont la narine délicate.
Bon débarras. Dans ce réel de triste mémoire, les États avaient des ennemis, à qui ils faisaient la guerre, et des alliés, qu’ils espionnaient. Ce n’était pas très gentil. Il fallait que cela cesse, notre Président ne le lui a pas envoyé dire, à Obama. Désormais, ou c’est imminent, les gentils pays ont de gentils amis avec lesquels ils négocient de gentils accords, quoi qu’il n’y ait plus rien à négocier : ce qui est à nous est à eux et ce qui est à eux est à nous. Il faudrait songer à prévenir les Américains, les Chinois et les autres, parce qu’ils semblent avoir zappé une partie de ce gentil programme. Ce n’est pas faute de se mettre en quatre pour leur être agréables : chez nous, les jeunes du monde entier pourront étudier en anglais. Il serait discourtois de les inviter à apprendre notre langue, avec ses chichis et affèteries. Ainsi, ils auront l’impression d’être chez eux, la Tour Eiffel en plus.
Ah, il a bonne mine, votre réel : division compétition, confrontation. Des gens qui n’aiment pas vivre ensemble. Des cultures qui se regardent en chiens de faïence. Des différences parfois irréconciliables – au XXIe siècle, il faut oser. Et des fous du réel qui brandissent une règle commune, ils l’appellent laïcité. À les entendre, elle est menacée tous les quatre matins. Sauf que, pour eux, toutes les menaces ne se valent pas. Ils se disent gênés de ne croiser que des femmes voilées au supermarché, mais trouvent  normal que, dans tous les villages de France, il y ait une église, et pas de synagogue ni de mosquée.
Le réel ment. En tout cas, il exagère beaucoup. C’est Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, qui le dit. Dans un rapport remis le 25 juin au Premier ministre, il est formel : « La France n’a pas de problème avec sa laïcité. » Le problème, ce sont les laïques qui se livrent à « une dramatisation politique de ces sujets ». Et la « montée évidente de l’islamophobie dans le pays ».[access capability= »lire_inedits »]
Pourtant, un autre réel est possible. Avec les bonnes lunettes, on voit que toutes les religions, toutes les cultures, toutes les civilisations se donnent la main ; que les peuples sont frères et les nations en couple ; que les électeurs socialistes ne votent jamais pour le Front national. Certes, il reste quelques réglages à faire pour effacer toute trace du monde ancien. À commencer par ces gens, sans doute un peu simples, qui voient du réel partout, et qui n’en sont guère satisfaits. Pourtant, quand on leur dit que leur réel n’existe pas, c’est pire, ils deviennent dingues. À leur décharge, ils aimeraient bien, eux aussi, faire partie de la France des rappeurs et des webdesigners[1. Cette heureuse synthèse sort du sémillant cerveau du non moins sémillant Marc Cohen.]et vivre un multiculturalisme apaisé dans du Haussmann starckisé. Las, dans la néo-réalité, il n’y a pas de place pour eux.
En attendant, le réel n’est pas perdu pour tout le monde. Il faudrait arrêter de la prendre pour une blonde, la blonde ! Elle a compris qu’il lui suffisait de dire aux gens qu’elle voit ce qu’ils voient pour qu’ils la suivent. On essaye de lui coller un procès en nazisme pour avoir parlé de l’occupation de rues par des musulmans qui priaient, mais si ça se trouve, le juge dira que, quand on occupe des rues, c’est une occupation. Et puis tous ces gens simples, ils n’aiment pas trop ça, les prières de rue – islamophobes, vous dis-je. Quand on accuse leur Marine d’« incitation à la haine raciale[2. Quelques heures après la levée, par le Parlement européen, de l’immunité parlementaire de Marine le Pen, dans le cadre d’une enquête pour « incitation à la haine raciale », plus de 20 000 personnes avaient signé une pétition en sa faveur.] », ils pensent, eux, qu’il n’y a dans ses propos ni haine, ni incitation, ni race[3. Que Cyril Bennasar soit remercié pour ce raccourci].C’est ballot.
Alors je me demande si, à force de taper sur le réel, il ne va pas finir par tomber dans de mauvaises mains. C’est ce que pensent mes amis réactionnaires (oui, j’ai des amis réactionnaires). Ils disent que le réel, c’est la nuance, la complexité, la dialectique. Qu’il faut en parler avec délicatesse. Et que Marine Le Pen manque de délicatesse. Que c’est une chose d’entendre ce que les gens disent, et une autre de leur dire ce qu’ils veulent entendre, une chose de comprendre la langue des bistrots, une autre de la parler. Mes amis réacs se sont étranglés quand, sur France Inter, elle a expliqué à un étranger installé depuis vingt ans en France  que, s’il perdait son boulot, il perdrait son titre de séjour quelques mois plus tard. Pour la présidente du FN, il y a un ticket-retour : on vient en France pour travailler ; quand on n’a plus de travail, on rentre chez soi. Mes amis réacs pensent qu’il faut arrêter ou réduire drastiquement les flux migratoires, sans doute restreindre le regroupement familial. Pour eux, il y a un seul domaine où la préférence nationale est légitime: la définition des règles. Mais ils ne veulent pas d’un monde où chacun devrait rentrer « chez soi » après le boulot. Parce que, disent-ils, si on n’a qu’une patrie, on peut avoir de multiples chez-soi. N’empêche, ils ont peut-être raison : on devrait retrouver le réel avant que ce soit lui qui nous retrouve.[/access]

*Photo : herstalle

Europe : croisade contre la croix

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europe laicite christianisme

europe laicite christianisme

Dans un article intitulé « Une Europe plus laïque, divisée par la croix »  le New-York Times s’interroge sur le déni des « racines chrétiennes » de l’Europe par les autorités politiques de l’Union.
Le NYT évoque un épisode éminemment significatif, mais peu commenté dans les médias français. En novembre dernier, la Commission européenne a ordonné qu’on retire les symboles religieux  qui décoraient des euros commémoratifs célébrant le 1150ème anniversaire de l’arrivée de Cyrille et Méthode en Slovaquie, où ils apportèrent le christianisme : les croix et les auréoles entourant les deux saints étaient jugés incompatibles avec le principe d’une Union laïque, bureaucratique, et culturellement neutre. Tout un symbole, quant on sait que les deux saints avaient étés sacrés co-patrons de l’Europe par Jean-Paul II en 1985.
La décision a provoqué un tollé chez les élites religieuses et politiques du pays, à tel point que la Commission européenne a finalement dû s’incliner. L’archevêque de Bratislava Zvolensky s’est insurgé contre ce « sécularisme militant », déclarant : « il y a dans l’UE un mouvement qui veut imposer une neutralité religieuse absolue et récuse toute forme de tradition chrétienne ».
En réalité, il s’agit moins de « christianophobie », que d’un rejet général de toute forme d’héritage, qu’il soit religieux, culturel ou philosophique : l’Union Européenne se veut avant tout un espace politique post-historique où les individus, jouissant de la liberté suprême de ne pas avoir de passé, ne seraient unis que par les seuls liens du libre-échange et de la démocratie représentative.
D’où cette « Europe divisée par la croix » décrite par le quotidien américain. D’un côté, les pays d’Europe de l’Ouest, la France et le Royaume-Uni[1. Où un récent sondage indique que davantage de personnes croient aux extra-terrestres qu’en Dieu.] en tête, où la religion comme affaire privée et la neutralité axiologique de l’Etat[2. Assumée par l’Etat libéral anglo-saxon, la neutralité axiologique règne aussi en France puisque la République ne reconnaît que des individus égaux en droits unis au sein d’une communauté nationale érigée au rang de mythe.] sont des dogmes unanimement acceptés. De l’autre, les pays récemment sortis du bloc soviétique, où la religion imprègne encore fortement le tissu social, ont encore la prétention de rester dans l’histoire et s’entêtent à défendre leur identité nationale.
À sa création, l’UE, influencée par les démocrates-chrétiens (Gasperi, Adenauer, Schuman, Spaak) baignait dans des références historiques aussi bien païennes (le mythe d’Europe, entre autres) que chrétiennes qui exprimaient la volonté de s’inscrire dans un projet historique spécifique.
Le drapeau de l’Union, dessiné par Arsène Meitz, un catholique français, fait ainsi ostensiblement allusion au manteau bleu de la Vierge Marie et à sa couronne de 12 étoiles. Aujourd’hui, cette évidence a été réinterprétée dans un sens purement profane par la bureaucratie bruxelloise, qui lui dénie tout caractère religieux : « il symbolise l’idéal d’unité, de solidarité et d’harmonie », explique un fonctionnaire.
Dans ce reniement, la France est plus que jamais le coq de l’évangile. Ainsi était-ce Jospin, qui, en 2001, avait insisté pour que la référence à l’héritage « religieux » de l’Union soit effacée du projet de Constitution et remplacée par la simple mention d’une « conscience spirituelle et morale » délestée de tout héritage historique européen. Même les pauvres Grecs se sont vu refuser l’entrée dans la Constitution européenne, alors que leur héritage philosophique et civilisationnel est peu suspect de récupération ethnique ou religieuse, et moins « clivant » que la référence chrétienne. Dans une tribune publiée par Libération en 2004, plusieurs intellectuels, dont Paul Thibaud et Philippe Raynaud, s’indignaient de l’« hyperdémocratisme autosuffisant de nos éminences » après le rejet par les bureaucrates d’une phrase de Périclès sur la démocratie qui devait servir d’exergue à la Constitution, sous prétexte que la démocratie athénienne n’était pas assez « morale » (il y avait des esclaves, et les femmes ne votaient pas : ah les salauds !).
Ce rejet des différentes strates de l’histoire européenne est sans doute symptomatique de la victoire de la stratégie économiste à la Monnet sur le rêve d’une Europe culturelle. Depuis la création de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier dans les années 1950, la construction européenne s’est appuyée sur l’économie plutôt que sur un legs culturel, philosophique ou religieux. La main invisible plutôt que l’identité, tel est le credo artificialiste de l’UE.
Résultat, le déni de ses racines a fait de  l’UE un « monstre froid », sans mémoire et sans âme, dirigé par une élite acculturée, qui invente une mythologie et des veaux d’or, comme la monnaie unique, pour pallier à ce déracinement.
Peu de médias l’ont relevé mais Angela Merkel a récemment déclaré : « Nous n’avons pas trop d’Islam, nous avons trop peu de christianisme », soulignant ainsi que la menace ne vient pas d’un ennemi extérieur selon elle fantasmé, mais du refus de l’identité chrétienne du vieux continent. Cette révision de sa propre histoire est particulièrement prégnante en France. Dans le culte hexagonal de la repentance,  le « sanglot de l’homme blanc » (Bruckner) qui nous pousse à réécrire l’histoire suivant nos catégories morales d’aujourd’hui,  peut-être faut-il voir la conséquence d’une conception laïcarde de la société qui confine à la haine de soi. Contre cette amnésie, nos partenaires allemands cultivent une vision plus « romantique » de l’identité européenne, où du moins « hégélienne » : les institutions s’enracinent dans un monde vécu et une histoire. À ce titre, les piliers chrétiens pourraient davantage emporter l’adhésion des peuples que toutes les déclarations des droits possibles et imaginables.
Telle serait la voie de salut possible pour la crise de civilisation européenne : chercher non plus le comment de l’Europe, mais son pourquoi.
Plus que jamais, le passé est l’avenir de l’Europe.

PMA, GPA, Europe à 32… Peut-on encore dire merde à l’Inéluctable ?

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pma gpa euro

pma gpa euro

S’il est une chose à retenir de l’épisode Manif pour Tous, c’est bien l’entreprise réussie de délégitimation du mouvement, savamment orchestrée par un pouvoir en mal de marqueurs sociaux, et diligemment relayée par un système médiatique en ordre de bataille à l’occasion de cette étape Historique. Pour toutes celles et ceux qui ont ressenti l’impérieuse nécessité de se mobiliser contre la défiguration programmée de notre Code civil, il reste le goût amer de ne pas avoir été considéré comme un adversaire régulier, digne de produire des arguments recevables dans le cadre d’un affrontement civilisé. Alors que nous avions naïvement espéré un débat de fond à la hauteur des enjeux (y a t-il oui ou non une alternative au rouleau compresseur de l’Indifférencié ?), Sainte Najat a finalement déçu en optant pour un blitzkrieg médiatique dont l’arme privilégiée fut, une fois de plus, la diabolisation de l’ennemi (halte aux fachos en capuchon rose !). Evidemment, une telle tactique présente un avantage de taille : pourquoi ouvrir la porte à un vrai débat avec de faux réacs – et ainsi prendre le risque inutile de ragaillardir des millions de français jusqu’alors tétanisés par l’inéluctable marche du Progrès – alors qu’il suffit de caricaturer allégrement les protagonistes d’une manif dont on trouvera bien, parmi eux, une poignée de dégénérés fascisants à même de s’adjuger une place de choix dans le zapping de Canal ? Ce qu’il y a de vraiment pratique avec les extrémistes de service, c’est qu’on est en droit de les ignorer royalement (« we don’t negotiate with terrorists »), on se doit plutôt de les rééduquer, voir de les humilier en public, pour ensuite s’offusquer de la violence dont certains font preuve, faute d’être véritablement entendus, violence elle-même récupérée pour mieux diaboliser l’ensemble du groupe. Imparable.
Il est toujours croustillant de noter à quel point la gauche est prompte à convoquer le Mal absolu pour mieux légitimer ses projets de mutilation du réel; « homophobes », « réacs », « intégristes », autant d’épouvantails visant à disqualifier d’entrée la malheureuse famille tradi, pour ne pas dire ringarde, pour qui la pilule du Progrès ne passe pas, mais alors pas du tout ! Et voilà comment, par un tour de passe-passe médiatique dont seule la mairie de Paris a le secret, la Manif pour Tous devient l’Amicale des nostalgiques du Maréchal (un peu comme lorsque l’on substitue sciemment les fameux « ultras » aux sacro-saints « jeunes de banlieues » pour ne pas écorner le political correctness de mise dans notre beau pays). La joute argumentative, inévitablement contradictoire et anxiogène, qu’un tel sujet aurait sans doute mérité, s’est une fois de plus volatilisée au profit de la morale publique triomphante. Rien de nouveau sous le soleil.
Dès lors, une question se pose : dans un monde où la dialectique a laissé place à l’épuration systématique, où la moindre voix contradictoire est étouffée par le vrombissement de la bien-pensance made in France Télévisions, quelle marge de manœuvre reste t-il à l’individu pour faire entendre sa voix ? De quels outils démocratiques dispose t-il pour rendre compte du sentiment de dépossession qui l’afflige ? Il y a fort à parier que la majorité partira sur un bon vieux vote protestataire façon 21 Avril (le vintage est à la mode) tandis que les plus téméraires opteront pour l’immolation par le feu sous l’œil avide des caméras… Bref, la « boîte à outils » paraît une fois de plus bien maigre au regard du niveau de frustration record d’une large partie de la population – qui a dit que nous étions assis sur un baril de poudre ?
Ce qui est sûr, c’est qu’avec les états généraux sur la PMA qui se profilent à l’horizon (déjà repoussés à 2014 par le CCNE), les politiques et leurs complices ne vont pas se gêner pour nous rejouer la petite musique du Progrès en marche. Ah, il va vraiment falloir qu’il prenne sur lui l’électeur hideux du Front national !
Pour autant, tout n’est pas encore totalement foutu… Face au discours cathodique ambiant, semble poindre un mouvement de résistance dont l’objet est bien de désacraliser l’incontestable pour mieux lui botter les fesses. Pour s’en convaincre il suffit d’observer ce qui se passe actuellement sur le terrain économique où de nombreux experts iconoclastes, de Sapir à Gréau, commencent à faire entendre leurs voix dissidentes sur les bienfaits supposés de la monnaie unique – thème évidemment repris sur le tard par les populistes de tous bords. Le refrain suranné du « There is no alternative », si cher à feu Margaret, commence justement à prendre l’eau. Après des années de profonde léthargie, les peuples d’Europe renoncent peu à peu à l’eurobéatitude stérile et réalisent avec effroi que « nous sommes dans un monde de méchants et pas dans un monde de gentils » comme l’a récemment rappelé DSK devant un parterre de sénateurs visiblement peu habitués à tant de violence verbale…
En ces temps difficiles, allons-nous enfin surmonter nos propres tabous jusqu’à réintroduire de la négativité – et donc de la vie – dans une Europe en proie à un angélisme délétère ? Rien n’est moins sûr.
Toujours est-il que le réel reprend du poil de la bête, si bien que la Gauche Illuminée n’a d’autres choix que de se préoccuper de la vraie vie des gens à défaut de poursuivre sa Mission Civilisatrice. C’est en ce sens que la crise actuelle recèle la promesse, sinon des lendemains qui chantent, du moins d’un bon bol d’air frais dans cette ambiance post-historique qui ne dit pas son nom.

*Photo : Mon_Tours.

Bac 2013 : Comment je suis tombé sur la perle rare

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Elles sont grosses, mais elles ne vous déçoivent pas. Les années passent, mais elles vous restent fidèles. Je veux parler des perles du bac. La livraison 2013 est si bonne qu’elle ne nous suffit plus. Les regards se tournent déjà vers 2014. On en redemande. Certaines bévues sont si comiques qu’elles semblent légitimer le caractère annuel de cet examen.
« Le travail n’est pas toujours révélateur d’un potentiel : par exemple, certains élèves de ma classe n’ont rien fait pendant l’année et ils auront quand même leur bac. »
Ou encore :
« On voit que l’Union Européenne occupe une place centrale dans les échangismes internationaux. »
Ou encore :
« Grâce à la montée de l’islamisme qui sont austère au politique occidentaux, cette austerité atteind son paroxisme le 11 septembre 2011 lors de l’attentat contre les Etats-unis sur les deux tours jumelles du world trade senteur. »
Ou encore :
« En 1792 les Français déclarent la guerre à plusieurs pays d’Europe pour leur apporter la paix. »
Quelle justesse dans l’erreur ! Il n’en faudrait pas beaucoup plus pour que cette forme d’humour ne m’apparaisse supérieure à l’humour belge, ce qui n’est pas peu dire. Pourtant, c’est en lisant une étude tout à fait sérieuse que je suis tombé sur la perle rare. J’étais assis à la bibliothèque, et je préparais tranquillement mon prochain séminaire sur la notion de dette lorsque j’ai lu ceci : « La liberté moderne est essentiellement l’absence de dette (…) C’est un fait que nous expérimentons quotidiennement. Nous sommes tous ravis de nous libérer d’une dette négative grâce au marché et au mécanisme monétaire. » Ravis ? Grâce au marché ? Quelle pénétrante analyse ! Quelle description on ne peut plus exacte de notre situation réelle ! Précisons que l’auteur est professeur émérite à l’Institut national de la recherche scientifique. Je pense que dans ce titre, c’est surtout le dernier mot qui est important. Flaubert nous avait prévenus : traitée sans ménagement par la littérature, c’est auprès de la science que la stupidité humaine trouvera refuge et consolation. Sans doute n’est-il pas inutile de s’en rappeler à l’heure où l’on fait circuler ce florilège estudiantin. Si les élèves peuvent commettre des bourdes, la palme de la bêtise reviendra toujours à leurs professeurs.

Les invités-surprise

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Ce fut, paraît-il, un combat homérique entre les forces du passé et le parti de l’avenir. Qu’on se rassure, le passé a été vaincu. Mais personne ne s’attendait à ce qu’il oppose une telle résistance. La France des familles, qui a déboulé sur la scène publique avec la Manif pour tous, semblait avoir intériorisé sa défaite. Elle rasait les murs pour aller à la messe, et se résignait à être la tête de Turc des amuseurs appointés et autres faiseurs d’opinion. Quand ils s’amusaient à la faire enrager en vomissant ou en moquant ses bondieuseries, seule une infime minorité réagissait, à coups de prières, de processions et d’imprécations contre les modernes et la modernité. Pour la joie de ses tourmenteurs, qui trouvaient dans ces accès de rage sans direction ni lendemain la preuve inespérée que le péril (homophobe, réactionnaire ou catho-intégriste) qu’ils dénonçaient bruyamment était bien réel. Alliés objectifs, Jean-Michel Ribes et Civitas faisaient le spectacle.

Le débat sur le « mariage pour tous » démarrait donc sous les meilleurs auspices. Le camp du Progrès allait jouer à se faire peur pour pouvoir, ensuite, d’autant mieux écraser l’infâme que l’infâme était plutôt chétif.
En lieu et place des phalanges excitées et des groupuscules folkloriques qu’on attendait, c’est le pays catho, provincial et convenable qui s’est rappelé à notre bon souvenir. En quelques semaines, des mères de famille dépourvues de toute expérience militante se sont transformées en manifestantes chevronnées, des fils de famille peu portés à l’engagement, hormis pour réussir leur prépa, ont découvert l’âcreté des gaz lacrymogènes, des lycéens protégés des bruits du monde par les murs de leurs écoles privées ont appris l’art de la banderole. Que des défenseurs supposés de l’ordre bourgeois s’emparent de la grammaire de la contestation, voilà qui n’était pas prévu au programme. Sur l’autre rive, on hésitait entre la stupéfaction et l’indignation. Une manif de droite, ça ressemblait à une usurpation.
Qui sont ces gens et que veulent-ils ? À ces questions apparemment simples, il n’y a pas de réponses simples.
Observateurs et acteurs tournent autour du pot (et nous avec), dans l’espoir de trouver la formule ou le concept qui rendra lumineuse une réalité d’autant plus opaque qu’elle est formée de plusieurs strates. Des cathos, certes, en tout cas dans leur écrasante majorité, mais quel genre de cathos ? En vérité, de tous les genres : conciliaires et tradis, exaltés et tranquilles, libéraux et décroissants. Tous les genres, à la notable exception du catho de gauche, espèce qui a peut-être sombré dans la tourmente. L’une des conséquences de cette poussée de fièvre collective sera sans doute d’avoir durablement ancré à droite le catholicisme français.
Tous cathos ou presque, donc, même si des musulmans se sont mobilisés en nombre significatif, rompant l’alliance tenue pour naturelle entre la gauche et les enfants de l’immigration[1. Les juifs qui n’en pensent pas moins sont restés relativement silencieux, peut-être gênés par le fait que leur voix avait été portée par un texte (excellent au demeurant) signé par le grand rabbin Gilles Bernheim.]. Et avec ça, conservateurs revendiqués : au-delà du mariage à l’ancienne, ils affirment défendre les fondements de notre civilisation menacés, pensent-ils, par l’hédonisme libertaire issu de Mai-68.
Beaucoup sont réfractaires, voire hostiles à la liberté des moeurs. Mais une minorité seulement serait prête, si elle le pouvait, à remettre en cause l’avortement ou les droits des homosexuels. Au plus fort de la mobilisation, toutes les sensibilités, de franchement réac à catho branché, coexistent, non sans mal, dans la MPT, jusqu’à l’éviction de notre amie Frigide Barjot et de ses mini-jupes, quelques jours avant la dernière manif. On voit alors apparaître une minorité dans la minorité, que l’on peut qualifier, sans vouloir l’offenser, de littéralement réactionnaire, sur laquelle la gauche a habilement concentré ses tirs.
Cela n’a fait qu’aggraver un malentendu originel. Tout étonnés de faire l’Histoire, les MPT se sont largement abusés sur l’Histoire qu’ils font s’ils croient avoir initié un « Mai-68 à l’envers ». En première analyse, ce sont bien les « valeurs de 68 » qui creusent la fracture culturelle entre la France des cathos et celle des bobos. Mais ces discours antagonistes cachent une proximité souterraine entre ces deux France qui ne se parlent pas.
Les uns veulent de la norme, les autres veulent que la norme soit l’absence de normes. Chacun fait ce qui lui plaît ! L’arme atomique du combat pour la suprématie culturelle. Qui résisterait à une telle promesse ? Pas votre servante, assurément, mais en réalité, pas non plus ces jeunes gens nouvellement entrés dans la carrière. Car ils sont aussi, à leur façon paradoxale, des enfants de 68. Comme l’observe justement Marcel Gauchet, la tradition qu’ils prétendent ressusciter n’a jamais existé. Le mariage d’amour et de foi qu’ils ont érigé en modèle n’a guère à voir avec le mariage bourgeois, d’intérêts et de convention, pratiqué par leurs grands-parents. Ils se voient en nostalgiques de l’Ancien Régime. Ce sont des modernes.
Ils se fichent des consignes de l’Église, et plus encore de celles des partis. Veulent applaudir le pape sans se cacher. Et même en se montrant. Bref, eux aussi entendent vivre comme il leur plaira. Et le faire savoir. La découverte de la visibilité crée un autre canal de proximité souterraine entre les deux France. Les « cathos » ne se sont pas seulement initiés au vocabulaire de la contestation, ils ont appris la grammaire identitaire. Reste à savoir s’ils opteront pour la voie communautaire qui s’offre à eux. Ils peuvent devenir l’une des minorités qui composent la mosaïque française, et se jeter dans la mêlée pour obtenir à leur profit des accommodements avec la règle commune. Ils auront leur « part du ghetto[2. Vieille blague que je dois à Joseph Macé-Scaron.] », mais perdront leur statut de culture d’accueil. Soit ils incarnent la France, soit ils sont la communauté catholique. Certains investiront sans doute la politique classique. Les « purs » rejoindront les Veilleurs. Les partis de droite lorgnent tous avec convoitise sur ce nouveau marché électoral, tout en proclamant que « surtout, pas de récupération ». En attendant, à l’approche des municipales, les MPT ont table ouverte à l’UMP comme au Front national. Et au PS, la consigne semble être de ne plus les insulter, et même de leur causer meilleur. On a dû se rappeler qu’ils votaient.
L’interminable débat a eu une autre conséquence, plus insidieuse. Loin d’avoir les vertus apaisantes d’un échange civilisé entre les différents secteurs de la société, la foire d’empoigne qu’a été le débat sur le « mariage pour tous » a abouti à un inquiétant durcissement du climat idéologique. On ne s’amusera jamais assez de voir des apôtres ravis du multiculturalisme afficher sans la moindre vergogne leur mépris ou leur haine pour une culture qui a sans doute le défaut de ne pas être assez exotique à leurs yeux. Après des mois de variations sur le thème de l’homophobie, on peut compter sur les chevau-légers de la gauche sociétale pour agiter la menace du « retour de bâton » pour justifier que leurs adversaires soient réduits au silence. L’arbitraire commence avec les petites choses. Pour le jeune homme condamné à passer ses vacances en prison quand les casseurs du Trocadéro se la couleront douce, ce n’est pas une petite chose. Pas une petite chose non plus que Bruno et Virginie Tellenne soient menacés d’expulsion d’un appartement qu’ils occupent en toute légalité, et dénoncés comme de grands bourgeois par des salauds à grande conscience qui mènent la résistance depuis leur terrasse dominant Paris. Enfin, pour la palanquée de hauts fonctionnaires de la Culture qui viennent d’être congédiés sans ménagement par Aurélie Filippetti, ce n’est pas non plus une si petite chose. Vous ne voyez pas le rapport ? Trois points, ça fait une ligne. Bien sûr, on ne peut pas parler de « chasse aux sorcières ». Déjà, de peur d’être mal jugés, ou de devenir tricards on n’ose plus dire tout haut ce qu’on pense. Un jour, on n’osera plus le penser. Ce sera le bonheur pour tous.

Cet article en accès libre ouvre le dossier « Bobos contre Cathos » de Causeur n°4 (nouvelle série) numéro spécial été. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 5,90 € le numéro / abonnement à partir de 14,90 €.