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Église, une nouvelle jeunesse

manif pour tous jeunesse catholique

Qui sont ces cathos qui sifflent sur nos têtes ? Après neuf mois de couvaison, de convulsions, de risques de fausse-couche, la parturition a-t-elle eu lieu ? La France s’est en tout cas colorée d’une teinte nouvelle, qui moire un peu plus son visage. La Manif pour tous a dévoilé une force que nul n’avait su voir venir et qui, même si elle a échoué dans son premier but, entend ne pas déserter le paysage. Derrière les manifestations massives et unitaires, on ne peut pas ignorer la floraison de mouvements spontanés comme les Veilleurs, le Camping pour tous, le Printemps français ou les Hommen qui témoignent d’une évidente mutation par rapport aux décennies catholiques précédentes.
Une certaine jeunesse catholique – qui n’a pas grand-chose à voir avec le cliché « lodens et mocassins », prisé par les médias – a découvert les joies et les servitudes de l’affirmation de soi, en même temps que la sensation de sa force. Mais cette génération ne vient pas de nulle part : elle est le fruit d’une lente préparation entamée il y a quarante ans.
Ce sont les enfants d’une trinité pontificale : de Jean Paul II, ils ont appris la capacité à se rassembler, à se compter (4,5 millions de personnes aux JMJ de Manille – record absolu) et à se montrer spectaculairement calmes, dignes et conviviaux ; de Benoît XVI, ils ont connu la profondeur, l’accord de la raison et de la foi, l’approfondissement aussi de la voie écologique ; enfin, de François, même tout jeune pape, la charité et l’amour du plus faible.
Ce sont les enfants du retournement de l’esprit du Concile, dans cette herméneutique de la continuité que prônait Benoît XVI. Ils aiment la liturgie, la rénovent respectueusement, et se rassemblent spontanément pour prier entre eux – ce qui étonne le contemporain. C’est d’ailleurs d’un groupe de formation et de prières, Even, lancé par un jeune prêtre étonnant autant que discret, le père Leproux, qui officie maintenant à Saint-Germain-des-Prés, que sont venus les premiers Veilleurs.
Ils luttent contre la dénaturation du mariage mais aussi contre les OGM. Ça épate le bourgeois, c’est pour eux aussi naturel que de pratiquer la non-violence. Et pourtant, d’où leur vient cette conscience politique qui détonne par sa maturité dans un monde où on est maintenant adolescent  jusqu’à 45 ans ? [access capability= »lire_inedits »] Bien malin qui le saura. Ils n’ont jamais entendu parler du Larzac et de Lanza del Vasto[1. Lanza del Vasto (1901-1981) fut disciple de Gandhi avant de fonder en France les Communautés de l’Arche, prônant la résistance à la technique et la non-violence. Poète et philosophe prolifique, il s’illustra notamment en organisant la guérilla pacifique du Larzac dans les années 1970.]. Cet été, ils projettent de marcher de Lyon jusqu’à Paris, en traversant la France des perdus, des oubliés, friches industrielles comme villages égarés. Ils se souviennent vaguement d’une marche des Beurs qui, il y a trente ans, les y précéda. Mais ils n’étaient même pas nés. « Sur les traces de la colonne Leclerc », affirment-ils naïvement, sans craindre le point Godwin. Plutôt de Lattre et la 1ère Armée, les corrige-t-on.
Bien entendu, les sociologues ont oublié des paramètres déterminants : d’abord, le baby-boom chez les cathos ne s’est jamais arrêté, au contraire, il a pris son essor après 1968 quand l’autre s’achevait ; pour une raison évidente, qui est que l’encyclique de Paul VI, Humanae vitae proscrit les moyens chimiques ou mécaniques de contraception au profit d’une contraception naturelle – un texte vent debout contre le monde qui faisait dire au philosophe post-marxiste Horkheimer : « Paul VI a plus raison même qu’il le sait. » Vient ensuite une façon de penser que l’on pourrait comparer, toutes proportions gardées, à l’esprit de revanche des Français après la défaite de 1870 : le slogan « On est chez nous ! », souvent scandé pendant les manifs, ne renvoyait pas à une dialectique du Français contre l’étranger, mais à la résistance au changement désordonné et obligatoire du monde. Pour tous ces motifs, par amour aussi de la famille en tant qu’organe protecteur, les cathos ont donc eu des enfants, beaucoup d’enfants, depuis trente ans, voire quarante. Dix frères et sœurs, soixante cousins germains, et c’est une république de France qui recommence. Car la démographie, elle, ne ment pas.
Se pose alors la question complexe de la communautarisation des catholiques de France. On peut dire qu’elle a commencé depuis quarante ans, mais pas de leur fait : les diverses lois sociétales votées dans la ferveur de la révolution des mœurs les ont peu à peu écartés des centres du pouvoir, qu’ils soient politiques, médiatiques ou culturels, se surajoutant à la vieille méfiance, d’ailleurs absurde, nourrie par les « républicains » laïcistes à l’endroit du goupillon, toujours suspecté de vouloir refaire alliance avec son ami le sabre pour menacer la paix civile. Les expulsions, la séparation et l’affaire des fiches n’ont toujours pas été digérées, des deux côtés, un siècle plus tard. Reste, chez les catholiques, l’amertume d’une injustice, tempérée par un véritable amour du bien commun, surtout dans une nation qu’ils ont construite. Alors, depuis plus d’une génération, les catholiques vivent la situation paradoxale, peut-être comparable – psychologiquement, s’entend – à celle des juifs en d’autres époques, d’être dans les faits pour moitié dans le monde commun, pour moitié en dehors. Alors, oui, ça complote, ça fantasme le retour à un ordre rêvé, ça crée des codes propres, ça finit par savoir qui est de la famille et qui n’en est pas, ça se renifle à cent mètres, à des prénoms, à des tenues vestimentaires, à des coiffures, à des goûts, à des lectures. Ça crée une contre-culture. Mais le catho a la mauvaise habitude, contrairement aux membres d’autres communautés, d’être indécrottablement exogame. La ghettoïsation ne lui convient pas et, toujours, il cherche à en sortir, et toujours il désire évangéliser la société. C’est plus fort que lui.
Il a cette autre mauvaise habitude, corrélée à la première, de ne pas répondre aux injonctions de classe, telles que Marx les a définies. Le pays a aujourd’hui la mémoire courte, mais il suffit de se pencher sur le XIXe siècle pour se rappeler qu’à d’autres moments, le catholicisme, réduit malgré lui à la bourgeoisie, a tenté, et réussi, des sorties vers le reste du monde et notamment vers les classes populaires. Dès les années 1820, derrière les Lamennais, Lacordaire et autres Ozanam, le catholicisme traditionaliste et légitimiste, défait par la Révolution française, se tournait vers les nouvelles classes ouvrières, et aussi vers les campagnes. Les enfants de l’an 13 sont en réalité nés en 1973 et ils accomplissement enfin la jonction des Lip, des paysans du Larzac et des opposants à la loi Veil. Ce qu’ils ont baptisé l’écologie humaine, celle qui se soucie du sort du chômeur, du SDF comme des OGM, des embryons, des bébés-éprouvettes et des vieux qu’on abat. L’aggiornamento que réclamait Jean XXIII est achevé.[/access]

*Photo: Mon_Tours

Ilan Halevi est mort

ilan halevi israel

La disparition d’un « classard », comme on désigne dans mon village de Haute-Savoie ceux qui sont nés la même année que vous, est toujours traumatisante. Et cela, même si ledit classard fut tout au long de sa vie, de la maternelle jusqu’au club du troisième âge, votre ennemi intime, celui que l’on adorait détester, et qui vous le rendait bien. Ces inimitiés survivent parfois au-delà de la mort, comme dans le cas du père d’Ariel Sharon, qui refusa d’être enterré dans la place de cimetière qui lui avait été attribuée par la direction de son moshav de Kfar Malal, au prétexte qu’il aurait dû côtoyer pour l’éternité un voisin auquel il n’adressait plus la parole.
Ilan Halévi, ci-devant vice-ministre des affaires étrangères de l’Autorité Palestinienne, intime de feu Yasser Arafat, était mon classard, né en  octobre 1943 à Lyon, ville où je jouissais alors, insouciant du contexte, des premiers mois de ma présence au sein des vivants. Être nés juifs la même année, dans la même ville, dans un pays où l’occupant nazi et ses auxiliaires vichystes avaient des projets très précis concernant votre avenir, cela crée un lien. Si âpres aient été les controverses qui les ont opposés, la mort de l’un de ces anciens bébés de la guerre et de la Shoah provoque chez le survivant un sentiment de manque.
C’est pourquoi je n’éprouve aucune envie de cogner post mortem sur un homme sur lequel je n’aurais eu aucun scrupule à tirer si les circonstances nous avaient revêtus d’un uniforme militaire, et pourvu d’un fusil. Nous nous fîmes seulement la guerre par le verbe et par la plume, et je lui rends les honneurs dus à l’ennemi mort au combat, même si ce dernier passe pour un traître aux yeux de nombre de mes amis.
Rien ne m’empêche, en revanche, de traiter comme ils le méritent ceux qui se sont livrés à de vibrants éloges funèbres d’Ilan Halévi, faisant de lui le modèle de ce que devraient être les juifs de France : « un métèque générique », selon Nicole Lapierre, épouse à la ville d’Edwy Plenel. Pour elle, c’est le fin du fin de l’existence humaine. « Un intellectuel juif engagé au coté des Palestiniens dans l’espoir de favoriser une paix véritable au Proche-Orient » selon Pierre Haski, co-fondateur du site Rue89. Un pacifiste, donc, dont le cœur saignait à chaque attentat anti-israélien, mais pas au point de démissionner de son poste.
Qu’Ilan Halevi ait fait de sa judéité une arme pour combattre le sionisme en la mettant au service des pires ennemis de l’Etat juif est  de bonne guerre : s’il avait gardé le nom de famille,  Alain Albert, qui lui fut officiellement attribué par la République Française après son adoption par le second mari de sa mère, sa carrière au sein du Fatah palestinien fût passée quasi inaperçue. Sa notoriété et son audience doivent beaucoup, certes, à ses indéniables qualités intellectuelles et à son incontestable habilité politique. Mais sa posture assumée d’homme public « 100% juif et 100% arabe » avait fait de lui un Ovni politico-médiatique. Qu’un juif choisisse le camp des ennemis de ceux de son peuple qui croient à la nécessité d’un royaume ou d’un Etat des juifs au sein des Nations n’est ni nouveau, ni exceptionnel. Flavius Josèphe sous l’Empire romain, et les ultra-orthodoxes juifs des Neturei Karta qui vont baiser aujourd’hui les babouches de Mahmoud Ahmadinejad en sont les emblèmes d’hier et d’aujourd’hui. C’est cela qui fait tomber en pâmoison les auteurs d’éloges funèbres d’Ilan Halévi, pour qui il n’est de bon juif que ceux qui veulent la mort d’Israël. Comme ils n’osent pas défendre en leur nom ce programme radical, ils font une standing ovation à ceux qui se réclament de leurs origines juives pour diaboliser les « sionistes ». C’est ainsi qu’un historien israélien fourvoyé dans un sujet qu’il ne maîtrise pas, Shlomo Sand, est devenu une gloire de Saint-Germain-des-Prés en prétendant que le peuple juif et Israël sont de pures inventions et en « démissionnant » à grand bruit de ce peuple…
Ce que cherchent ces antisionistes de salon, c’est moins à honorer la mémoire de leurs idoles qu’à faire honte aux juifs, intellectuels ou boutiquiers, qui ne voient aucune contradiction à aimer leur patrie et à s’y sentir bien, et à se soucier de la pérennité d’un Etat qui à la houtzpah de se vouloir juif et démocratique.
Pour que l’hommage posthume fût parfait, il fallait, de surcroît, qu’Ilan Halevi passât pour un martyr de son choix courageux. Il aurait été victime, selon Pierre Haski, d’une « haine tenace qui n’a pas disparu avec le temps ». Au risque de décevoir Haski, et tous ceux qui qui prêtent aux Israéliens des passions qu’ils n’ont pas, il faut bien constater que les responsables de l’Etat juif prenaient Ilan Halévi pour ce qu’il était en réalité : un politicien mineur du Fatah, utilisé par Arafat dans des opérations de relations publiques avec l’intelligentsia française. Seuls quelques excités marginaux de l’extrême droite israélienne francophone tombaient dans le piège grossier tendu par Arafat : faire de lui un « traître générique » c’était lui donner une importance qu’il était loin d’avoir. Quand les Israéliens « haïssent » ceux qu’ils estiment constituer un danger majeur pour leur Etat, ils prennent des mesures qui réduisent notablement leur espérance de vie.  À l’égard d’Halevi, la majorité des Israéliens, classe politique et opinion publique confondues, éprouvaient plutôt une vague curiosité : des « mauvais juifs », ce n’est pas cela qui manque sur cette terre – voir Noam Chomsky ou Richard Falk – mais on s’en est toujours accommodé. Celui-là était un peu différent des autres, car il parle hébreu, et est devenu sous-ministre chez Arafat. Et alors ? On fait avec, de minimis non curat praetor… Si les Français veulent faire de lui un héros, c’est leur affaire, pas la nôtre. On a beaucoup d’autres chats, et des plus hargneux, à fouetter.
Nos auteurs de nécrologies hagiographiques d’Ilan Halevi ont cependant pieusement passé sous silence son choix de faire célébrer ses obsèques en terre française, au Père Lachaise, et non pas à Ramallah. Tout près du lieu où il a été incinéré se trouve  la tombe d’un autre Halévy prénommé Ludovic (1834-1908), dont la gloire est, elle, immortelle : il fut, avec Henri Meilhac, le librettiste de Carmen et des plus célèbres opéras bouffes de Jacques Offenbach. Ce n’était, pour les deux derniers, pas toujours simple d’être juifs dans la France d’Edouard Drumont, mais au moins on ne leur reprochait pas sans cesse l’existence d’un petit Etat proche oriental…

*Photo : TV5.

Acquittement de George Zimmerman : la loi plus forte que l’émoi

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george zimmerman martin

Le  15 octobre 1995 fut prononcé l’acquittement de l’ancien joueur (noir) de football américain O. J. Simpson. Celui-ci était poursuivi pour avoir assassiné son ex-femme (blanche) et l’amant de celle-ci. Son arrestation, quasiment en flagrant délit, avait donné lieu à une spectaculaire course-poursuite filmée par toutes les télévisions. L’acquittement d’O. J. Simpson, après un procès qui suscita beaucoup de passion, et malgré des charges accablantes, provoqua des manifestations de joie dans la communauté noire. Les commentaires de la presse et de l’intelligentsia américaines furent très mesurés, la dimension raciale du débat ayant été très présente. Par la suite, O. J. Simpson écrivit, par bravade, un livre dans lequel il reconnaissait quasiment être l’auteur du double meurtre.
Le 13 juillet dernier, une cour de Floride  a prononcé l’acquittement de George Zimmerman pour le meurtre de Trayvon Martin, un Noir de 17 ans. Celui-ci avait été abattu d’une balle  en mars 2012 en Floride alors qu’il rentrait chez lui, le soir, après avoir acheté des bonbons. M. Zimmerman, un justicier de quartier auto-proclamé,  a prétendu qu’il l’avait pris pour un malfaiteur sous la capuche de son sweat-shirt. Cette décision a provoqué une grande émotion dans la communauté noire, à l’image de la réaction outrée de Michaël Moore et d’autres intellectuels qui furent pourtant plus silencieux au moment de l’acquittement de Simpson.  La presse américaine a jugé ce verdict « désespérant » mais « sans surprise« .
Ce parallèle est simplement destiné à illustrer la  complexité de  la question raciale aux États-Unis, son caractère très passionnel, le défi que représente l’inégalité foncière entre Noirs et Blancs face à la justice, inégalités qui n’ont pas seulement une origine sociale. Mais aussi, ce qui peut peut-être apparaître comme rassurant. Dans un cas comme dans l’autre les décisions d’acquittement étaient justifiées au regard des principes du procès pénal et du droit applicable en la circonstance. D’ailleurs, ceux qui ont suivi le procès de George Zimmermann ne se faisaient aucune illusion sur la décision qui serait rendue. Aucune illusion, car la personnalité terriblement déplaisante de l’auteur du coup de feu mortel, ses obsessions sécuritaires,  le caractère tragique de la mort d’un adolescent noir sans histoire, tout cela appelait intuitivement une déclaration de culpabilité et une condamnation. Sauf que la justice pénale américaine a bien fonctionné, et comme dans le cas d’O. J. Simpson a pris la décision qui s’imposait sur le plan judiciaire.
Dans le système américain, on considère  qu’un coupable en liberté est un désordre, et un innocent en prison, la pire des injustices. En France, sans trop forcer le trait, on peut dire que c’est le contraire. Aux États-Unis, le système est accusatoire et les jurés délibèrent seuls sans la présence des magistrats. Ils sont mis à l’écart pendant toute la durée du procès afin d’être l’abri des influences extérieures. La déclaration de culpabilité doit être prise à l’unanimité.  Il ne doit subsister aucun «doute raisonnable» quant à celle-ci.  Nous sommes en France, sous le régime de « l’intime conviction », les magistrats, avec leur autorité, font partie du jury, et les décisions sont prises à la majorité.  Dans ces conditions, et sans faire de procès d’intention à quiconque, il est plus difficile de faire prévaloir le principe selon lequel « le doute doit profiter à l’accusé ».
Autre différence, il n’y a pas de « constitution de partie civile ». C’est-à-dire que la procédure pénale et la procédure civile sont étanches. La poursuite est de la seule responsabilité du parquet qui représente l’État et par conséquent l’intérêt général. Elle n’est donc pas « polluée » par l’intervention d’intérêts particuliers qui, en bonne logique, n’ont pas leur place dans le procès pénal. La protection des victimes étant d’ailleurs mieux assurée dans le système américain  puisque les recours civils  peuvent aboutir, même si au pénal il y a eu une décision d’acquittement. Et ce parce qu’il n’y a pas identité entre la faute pénale et la faute civile – les règles d’établissement de cette dernière étant beaucoup plus souples.
Les règles de la justice pénale sont les conséquences de la récupération par l’État moderne du pouvoir de punir. Celui-ci est en effet dépositaire d’une prérogative tout à fait exorbitante, celle de la « violence légitime » qui s’exprime par le « pouvoir sur les corps ». Enfermer les gens, éventuellement à vie, voire les tuer, dès lors que l’on considère qu’ils ont commis des actes transgressant gravement le pacte social,  c’est un pouvoir qui nécessite d’être exercé au travers de règles extrêmement strictes. Pour qu’une décision de cette nature soit légitime, et c’est la condition impérative  de cette légitimité, il faut qu’elle ait été prise après une procédure irréprochable. Qui assure un véritable débat contradictoire, qui devra aboutir, non pas à une vérité objective, mais, ce qui n’est pas la même chose, à une vérité judiciaire,  base de la décision prise. Cela explique,  les différents principes tels que : pas de crimes ni de peine sans textes qui le prévoient, non-rétroactivité, charge de la preuve, bénéfice du doute, droits de la défense, secret professionnel, respect scrupuleux des règles de procédure, etc…
Dans l’affaire Simpson,  l’accusation s’était trouvée en grande difficulté car l’ensemble de la procédure d’enquête avait été menée par des services de police dirigés par une brute,  ayant manifesté une passion ouvertement raciste, dont il était coutumier. L’ensemble de cette enquête s’était donc trouvée disqualifiée. L’accusation ne disposait plus des éléments permettant d’aboutir à une condamnation régulière.  La décision d’acquittement était alors juridiquement imparable aussi difficile fut-elle à accepter sur le plan moral.  Elle suscita chez nous, à quelques exceptions près, une incompréhension scandalisée.
Il serait trop long  de revenir sur tous les aspects de  l’affaire examinée récemment par la cour de Floride, mais simplement sur ceux qui ont été les enjeux des débats. George Zimmerman,  caricature  d’adepte de l’autodéfense,  avait-il  repéré sa victime, en raison de la couleur de sa peau et de son sweat à capuche, stéréotype du jeune délinquant noir ? Question importante, puisque pour qu’il y ait meurtre, il faut prouver que la mort a été donnée « par méchanceté, haine ou rancœur« . Cette preuve n’a pu être rapportée.
Ensuite, c’est la question de la légitime défense qui  a été débattue. En Floride, la loi « Stand Your Ground » (« défendez votre territoire« )  interprète de façon très large cette notion.  Et exigeait que ce soit l’accusation, le procureur qui prouve que Zimmerman ne se trouvait pas en état de légitime défense.  Cette preuve n’a pu être rapportée.
Trayvon Martin s’est-il ou non rebellé contre l’inconnu qui l’avait pris en filature, le  prenant pour un cambrioleur?  Il y a incontestablement eu une bagarre, mais on ne sait pas, et on ne saura jamais comment elle s’est déroulée.
Selon l’AFP, «George Zimmerman a affirmé avoir été agressé par l’adolescent, tandis qu’il est revenu à l’accusation, de façon perverse, de prouver au jury que le garde ne se trouvait pas en état de légitime défense, et de tâcher de démêler « sans l’ombre d’un doute » les derniers instants d’une rencontre qui n’avait pas eu de témoin direct. »  Résumé parfait,  sauf l’expression « de façon perverse ».  Ce n’est que le respect des principes d’un procès pénal régulier.
Autre son de cloche chez Robert Zimmerman, le frère de  l’accusé qui clame que : «selon le jury son frère a agi correctement dans la défense de sa vie en conformité avec la loi ».  Radicalement faux. On n’en sait rien.
En revanche, écoutons attentivement Ta-Nehisi Coates, éditorialiste du magazine  Atlantic, quand il explique : «Les procès ne sont pas de stricts substituts de moralité. Tout ce qui est immoral n’est pas illégal – et n’est pas supposé l’être. Je veux vivre dans une société qui présume l’innocence [d’un accusé]. Je veux vivre dans cette société-là, même lorsque je sens qu’une personne devrait être punie.»  Impeccable.
En France où traditionnellement l’innocence bafouée ne gêne pas beaucoup, où le coupable en liberté est la pire des injures, et où la tradition du « la fin justifie les moyens »  est malheureusement bien ancrée dans les têtes et les pratiques, j’imagine les réactions outrées et les critiques ricanantes.  Chez nous, les multiples violations des règles de l’instruction sont normales et légitimes, dès lors qu’il s’agit de faire un carton sur tel ou tel homme politique, tel joueur de handball, tel homme d’affaires.
On vilipende « les avocats procéduriers », vous savez, ceux qui demandent que la justice respecte sa propre légalité. On considère aussi que le procès pénal est là avant tout pour permettre aux victimes « de faire leur deuil ».  On hurle contre le Conseil Constitutionnel quand on est de droite, on hurle contre le Conseil Constitutionnel quand on est de gauche. Et on s’accommode très bien des régulières condamnations de  la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme.
Les États-Unis, ne s’autoproclament pas comme nous « patrie des droits de l’homme ». Ils sont bourrés de défauts, parfois ils me révulsent, et même me font peur. Mais j’aime bien quand ils nous rappellent  aussi difficile et risqué cela soit-il, que « la forme est la sœur jumelle de la liberté ».

*Photo : George Zimmerman Trial.

Vanessa Paradis, star verte et vertueuse

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Obsession, le supplément « mode, tendances et culture » (les trois étant probablement synonymes) du Nouvel Obs se plait à dégoter de petites initiatives citoyennes pas trop coûteuses pour les femmes libérées CSP+. Logique qu’on s’y soit cru obligé d’y diligenter une enquête sans concessions  sur Vanessa Paradis, « égérie engagée d’H&M conscious ».
Les faits ? La star sert de porte-manteau à la nouvelle collection « green-conscious » (conscience verte : comprend qui peut) du groupe H&M, qui tente de combiner dans des T-shirt en coton biologique « tendance et matières recyclées », consumérisme et éco-citoyenneté, mode et responsabilité. Bref, de surfer sur la vague éthique et verte, car la bonne conscience s’affiche comme autrefois les bonnes mœurs. Le bonheur des dames comme il faut passe désormais dans un shopping « eco-responsable », qui permet de s’acheter à bas prix une âme en polyester recyclé.
« L’ambassadrice de charme »  se dit « très concernée » par le développement durable, et ravie de joindre l’utile à l’agréable en conciliant son « goût pour le vintage » avec  un engagement citoyen. Elle avoue son enthousiasme dans Elle : « Ça me plaît de représenter une marque populaire, accessible, et une collection qui tente d’éveiller les consciences à l’avenir de notre planète »
Sans douter de la bonne foi de la chanteuse engagée, on peut raisonnablement regretter qu’elle ne se soit pas un peu renseignée avant de nous donner des leçons de morale : en servant de femme-sandwich à l’entreprise suédoise, elle devient la caution éthiquable du système d’exploitation (oui-oui) dont se sert l’industrie de la mode sous la forme du doux euphémisme de « division internationale du travail ».
En effet, si on se penche de plus près sur l’étiquette, on s’aperçoit souvent que le 100% coton est  « made in Cambodia » (ou autres pays anciennement tiers-mondistes et désormais « en développement »). On apprend sur le site de peuples-solidaires que H&M, avec d’autres gentilles entreprises comme Zara et Gap, fait fabriquer sa gamme green conscious au Cambodge, où l’on recense près de 2900 cas d’évanouissements par épuisements dans les usines textiles depuis 2011, et où le salaire est passé récemment de 47 à 57 euros par mois (soit le prix de trois t-shirts « conscients » en jersey).
La moderne dame patronnesse vend les nouvelles indulgences du capitalisme mondialisé. Le Paradis est plus que jamais un truc de riches.

Extension du domaine de la foi

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manif pour tous cathos

« Le médium, c’est le message. » La maxime de Marshall McLuhan nous enseigne que les médias créent la réalité qu’ils montrent. Elle s’applique tout aussi bien au mouvement de contestation contre la loi Taubira. Davantage que le refus du mariage et de l’adoption pour les couples de même sexe, c’est le choix de la rue qui, par la logique propre de cette forme particulière de mobilisation, a façonné un véritable phénomène social, un mouvement de masse à la fois très catholique et foncièrement contemporain, dépassant la cause qui lui a donné naissance.
Après presque un an de débat passionné quoique rarement passionnant – il est opportun de rappeler qu’il y a deux ans, la question semblait être déjà réglée dans l’opinion. Il y a un an  encore, après la victoire de François Hollande à l’élection présidentielle et celle de la gauche aux législatives, les Français semblaient globalement favorables à l’ouverture du mariage et de l’adoption : selon l’IFOP,  au début de l’été 2012, 63% des sondés soutenaient le mariage homosexuel et 53 % l’adoption pour tous. C’est dans ce contexte que le PS inscrit ces mesures dans son « Projet 2012 ». Comme avant Maastricht, comme avant le référendum sur le traité constitutionnel européen, le gouvernement, et d’ailleurs l’ensemble de la classe politique, sont convaincus que l’affaire est pliée.
Mais cette adhésion d’apparence solide est déjà à nuancer : entre 2011 et 2012, le soutien à l’adoption connaît un léger reflux à mesure que les projets du gouvernement se précisent. Sensibilisés à la question concrète de la filiation, certains ont changé d’avis.
C’est à ce moment-là, à la veille du 15 août 2012, que les évêques de France appellent les fidèles à prier pour la famille, dans un texte s’opposant au mariage homosexuel et à l’homoparentalité. La vraie bataille commence. À la rentrée 2012, quelques personnalités issues d’une quarantaine d’associations – dont certaines ne sont que des coquilles vides  – adoptent une stratégie commune et décident de constituer un front aussi large que possible contre la loi Taubira. Alors que la polémique fait déjà rage dans les émissions-café du commerce des radios et des télés, Frigide Barjot rêve d’un rassemblement unitaire qui irait des associations catholiques aidées par l’Église à Lionel Jospin, son épouse Sylviane Agacinski et Jean-Pierre Chevènement, sans oublier les quelques parlementaires de gauche, souvent élus des Antilles, opposés au projet de loi. Très rapidement, la décision d’appeler à des manifestations géantes est prise ; une première date est fixée au 18 novembre  et le collectif adopte le nom qui restera le label du mouvement : la Manif pour tous.
Pendant ce temps, le débat cathodique continue et fixe les lignes de clivage. Selon une enquête d’opinion IFOP réalisée pour Le Monde, début novembre, si 61% du panel interrogé se déclare toujours favorable au mariage gay, les partisans de l’adoption ne sont plus que 48%. L’équilibre des forces ne bougera plus. En d’autres termes, avant même la première manifestation, chacun a choisi sa religion. Les manifestations n’auront pas d’impact durable sur l’opinion générale. Mais peu à peu,  la grosse machine de la Manif pour tous commence à dicter sa propre logique : radicalisation du message, rétrécissement de la base de la mobilisation.
Pourquoi ?.[access capability= »lire_inedits »] Si le débat médiatique donne l’occasion de mettre aux prises des personnes et des points de vue contradictoires – encore que dans un dispositif qui s’avère souvent être un piège –, seuls les plus motivés et les plus organisés ont l’énergie de battre le pavé. Par ailleurs, si quelques électrons libres de gauche se sont opposés au « mariage pour tous » dans les médias, ils ne sont pas prêts à descendre dans la rue pour se mêler à une foule catholique et de droite. En outre, T-Shirts, banderoles et slogans ne favorisent pas les messages les plus subtils et nuancés. Les formules doivent être courtes et claires. Voilà comment le mouvement se réduit, sociologiquement et idéologiquement, à sa base la plus étroite et la plus radicale : les catholiques plus ou moins pratiquants. Entre novembre 2012 et fin mai 2013, grâce à la mobilisation, les cathos ont graduellement pris conscience d’exister en tant que groupe social soudé par l’expérience et la joie de se retrouver ensemble. Souvent minoritaires dans leur vie quotidienne, des centaines de milliers de catholiques qui ont participé à au moins une manifestation se sont sentis, au moins pour un après-midi, majoritaires. Et la couverture médiatique globalement hostile au mouvement a renforcé le sentiment de solidarité et d’appartenance des sympathisants de la Manif pour tous.
Ce processus a abouti à un curieux épisode : le succès de la mobilisation et la cristallisation d’un noyau dur catholique en son sein ont entraîné la marginalisation puis l’éviction pure et simple de sa figure de proue. Le talent médiatique de Frigide Barjot, précieux lorsque le débat se cantonnait aux plateaux de télévision et de radio, n’a pas pu empêcher son exclusion du mouvement lorsque celui-ci, se recentrant autour de son noyau dur catholique, a souhaité avoir un leader à son image. Frigide Barjot a progressivement cessé de représenter les centaines de milliers de personnes qu’elle avait largement contribué à mobiliser pendant l’hiver 2012-2013. À cette évolution sociologique s’est ajouté un changement de stratégie. Tandis que le mouvement créé par la mobilisation dépassait sa cause initiale, c’est-à-dire l’opposition au mariage gay, Frigide Barjot campait sur ses positions de septembre 2012 : rassembler large et lutter exclusivement contre la loi Taubira en avançant, si besoin était, des contre-propositions comme l’union civile. Mais le gros des troupes avait pris conscience de sa force  et compris que la vague soulevée dépassait la question du « mariage pour tous ».
Les manifestations de l’hiver ont joué le rôle d’une « Catho Pride ». L’amertume ancienne créée par une laïcité faite pour des athées qui consentaient tout juste à tolérer ces croyants arriérés nourrit un désir inconscient de revanche. Si on ajoute les tentatives répétées visant à marginaliser voire à évacuer la dimension chrétienne de l’histoire et de l’identité françaises, on voit se dessiner  un profond « ras-le-bol ». Cette laïcité-là, cette vision-là du passé, des centaines de milliers voire des millions de catholiques français l’avaient en travers de la gorge depuis longtemps.
Au sujet de la nouvelle génération de catholiques, on parle souvent de l’« effet JMJ », ces rassemblements de la jeunesse catholique qui ont créé un sentiment d’appartenance à un groupe puissant. Mais ce phénomène est plus large. D’une manière plus générale, le pontificat de Jean Paul II a beaucoup contribué à redonner aux catholiques la fierté d’appartenir à l’Église. Mais c’est surtout le bouleversement radical des rapports entre les fidèles et l’Église qui a changé la donne : les laïques ne sont plus des ouailles passives et consommatrices de sacrements. Ils ont appris à être citoyens d’une République, c’est-à-dire qu’ils ont acquis, dans leurs rapports avec l’État, le statut de participants souverains plutôt que de sujets passifs et soumis. L’Église, à son tour, les sollicite de plus en plus en tant qu’acteurs et s’emploie  à élargir le champ d’action du religieux vers les autres domaines de la vie.
Aujourd’hui plus qu’auparavant, être un bon catholique en France exige des efforts dépassant largement le culte. S’impliquer dans la vie de l’entreprise, dans la vie sociale et politique fait désormais partie intégrante de l’engagement religieux des catholiques français. Dans ces conditions, la religion n’entend plus se contenter de la dimension cultuelle ni se confiner à la sphère privée. En ce sens, la loi Taubira n’a été qu’un prétexte pour investir la place publique dans une démarche qui, pour le moment, relève plus de la prise de conscience collective et de l’affirmation identitaire que d’une revendication politique concrète. Cependant, comme le montre l’exemple des juifs et des musulmans, la frontière entre les deux est loin d’être claire et tranchée.
Que cette mobilisation trouve une nouvelle cause, un ordre du jour qui lui permettrait de se structurer, de s’institutionnaliser et de perdurer ou qu’elle échoue sur les plages estivales, une chose est certaine : une nouvelle génération de catholiques vient de recevoir son baptême du feu. Ainsi, il n’est pas exagéré de conclure qu’au défi lancé par les musulmans de France à l’esprit de la loi de 1905  s’ajoute maintenant sa remise en cause par le réveil d’un nouveau catholicisme identitaire.[/access]

*Photo: Mon_Tours

14 Juillet : la Nation n’était pas à la fête

14 juillet hollande drucker

Comme chaque 14 juillet au matin, le poste de télé est allumé chez moi. J’ai pris l’habitude depuis des années de regarder le défilé militaire. N’imaginez pas que je sois au garde-à-vous devant la télévision.  J’ai souvent autre chose à faire : le numéro d’été de Causeur à lire, enguirlander les enfants qui se chamaillent ou m’enquérir des cagettes dont je dispose pour allumer mon barbecue périurbain…
Cette année, des figures imposées et quelques nouveautés ont jalonné cette matinée audiovisuelle de fête nationale.  On s’en serait bien passé mais nous sommes en 2013, n’en demandons pas trop. Il y a d’abord eu ces sifflets adressés au chef de l’Etat lors de son passage sur les Champs-Elysées. Renseignements pris, c’est une escouade de la Manif pour Tous qui est à l’origine de cette initiative imbécile. On fera à ce sujet deux remarques. Primo, il est complètement incohérent de traiter François Hollande de diviseur de la nation quand il accélère le processus législatif pour faire passer la loi Taubira puis de venir troubler ce grand moment d’unité nationale que sont les festivités du 14 juillet. Secundo, ce genre de bêtise n’aurait pas pu avoir lieu si Frigide Barjot dirigeait encore ce mouvement. Parce ce qu’elle connaît le poids des symboles, et qu’elle respecte profondément les institutions de notre pays. Ceux qui ont pris sa place s’avèrent extrêmement vulgaires alors même qu’ils invoquaient sa prétendue vulgarité  pour lui retirer son porte-parolat.  Comme si les sifflets ne suffisaient pas, on fut encore davantage consterné devant les réactions des uns et des autres, comme Pierre Lellouche, qui appuya d’un tweet ces quolibets adressés au « fossoyeur de l’armée française ». Comme si les restrictions budgétaires dans la Grande muette n’avaient pas été largement entamées sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, qui détestait les militaires et ne le cachait même pas. Réactions pavloviennes également du côté du PS, pour dénoncer les siffleurs et Pierre Lellouche. Pourtant, certains ne s’indignaient guère, voire  se mettaient eux-mêmes à siffler  lorsque Nicolas Sarkozy était victime d’outrages dans l’exercice de ses fonctions présidentielles. Il n’y a pas eu que Lellouche pour briller sur Twitter. Xavier Cantat, élu vert et compagnon de Cécile Duflot, logiquement invité à assister au défilé, paradait ainsi : « Fier que la chaise à mon nom reste vide au défilé de bottes des Champs-Elysées ». Monsieur Cantat n’aime pas les bottes, c’est son droit. Qu’il ait néanmoins la décence de ne pas se prévaloir d’une invitation que l’Etat -ce salaud qui entretient une armée bottée- lui a généreusement octroyée alors qu’il ne fait que vivre avec une ministre, fût-elle Cécile Duflot. Il était très facile à Madame Duflot de demander aux responsables du protocole de ne pas installer de chaise à son antimilitariste de compagnon. On aurait ainsi échappé à ce tweet, témoignage d’antimilitarisme de salon. Au fait, rappelons que c’est l’armée de la Nation qui rend hommage au pouvoir politique démocratiquement élu en défilant devant lui, et pas l’inverse comme le croient stupidement Eva Joly et certains verts.
Je passe sur la programmation musicale des chœurs de l’armée française, quelque peu fantaisiste cette année. Car la cerise, l’énorme cerise sur le gâteau se situait beaucoup plus haut. Dans le ciel de Paris. Figurez-vous que France 2 avait décidé de célébrer la famille Drucker comme si le 14 juillet ne suffisait pas en lui-même. Ainsi, Marie a pu interviewer son tonton qui avait embarqué dans un avion de la Patrouille de France. Imagine-t-on, en d’autres temps, Léon Zitrone sauter en parachute ? Ou même Jean-Claude Narcy piloter un char Leclerc ? Puisque Rémy Pfimlin a décidé de mettre ses animateurs vedettes en première ligne pour gagner la bataille de l’audimat, suggérons-lui d’autres idées. Pourquoi Nagui n’exécuterait pas un saut à l’élastique depuis le haut de la Tour Eiffel, ou David Pujadas une escalade à mains nues de la Tour Montparnasse à l’occasion des festivités célébrant la Libération de Paris ?
À part ça, le Président de la République a parlé, en ce 14 juillet. Il nous a dit que la reprise était là. Quand on vous dit qu’il y a des figures imposées dont on se passerait…

 

*Photo : France 2.

Comme un homard déguisé en Lou Reed

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cannabis mark haskell smithe defonce

On pardonnera à Défoncé (Baked en VO) de Mark Haskell Smith son titre un rien racoleur. Car le dernier titre de ce surdoué du roman noir américain, auteur des joyaux subversifs que sont Delicious et Salty, est davantage un polar sur la drogue que les drogués, c’est-à-dire un roman violent, drôle, atroce à l’occasion, mais jamais sordide, trash ou misérabiliste. Mark Haskell Smith n’est ni moraliste ni hypocrite, il renvoie sans jamais s’appesantir, juste par la force comique de sa narration, un certain libéralisme-conservateur à ses  contradictions prohibitionnistes. Car si plein de gens vont se massacrer dans Défoncé, y compris avec un gode-ceinture, ce n’est jamais parce qu’ils se droguent mais parce qu’ils sont obligés de transgresser la loi pour le faire.
D’ailleurs, le héros, complètement débordé dès les premières pages, comme d’habitude chez Mark Haskell Smith, est un jeune homme du nom de Miro Basinas qui se considère davantage comme un botaniste de génie que comme un dealer. Ce qui l’intéresse, dans son petit labo de Los Angeles, c’est de mettre au point le Château Pétrus de la weed, le Beluga de la marie-jeanne, le Belotta de la beuh.
Quand il y parvient, il décide de se rendre à Amsterdam pour la prestigieuse Cannabis Cup qui couronne chaque année la meilleure herbe. Et voilà notre Miro Basinas qui la gagne haut la main avec son Elephant Crush contre une autre drogue joliment appelée Ennemi d’Etat. Au passage, il rencontre un tenancier de coffee shop réputé, Gus van der Jipp, qui se déclare prêt à la commercialiser et il tombe amoureux d’une jolie universitaire portugaise qu’il met assez vite enceinte. Bref, nous sommes en plein success story sur fond de volutes cannabiques,  de maisons à pignons et de canaux baudelairiens.
Tout va dégénérer quand Miro Basinas rentre au pays.  La vieille Europe semble un paradis de douceur en comparaison de la Cité des Anges. C’est un des avantages du polar américain qui nous rappelle sans cesse que si l’Europe, ce n’est pas terrible, les USA sont un miroir aux alouettes. Des alouettes qu’on a facilement tendance à descendre à coup d’AK 47 à la moindre contrariété ethnique ou à la moindre surdose d’antidépresseurs.
À Los Angeles,  comme dans toute la Californie, la vente et la consommation du cannabis sont autorisées pour des raisons médicales. Un des pontes de ce commerce légal et hypocrite a une chaîne de magasins et décide de voler la réserve et les plants d’origine de la merveilleuse Elephant Crush de Miro pour étouffer la concurrence.  C’est tout de suite comme ça, dans les économies mixtes. L’Etat encadre mais il crée des rentes de situation et certains sont prêts à tout pour les préserver comme n’importe quel syndicaliste français. Mais à la différence du syndicaliste qui prend en otage l’usager, le revendeur subventionné qui cherche à préserver son monopole préfère employer des tueurs, comme l’assez effrayant irlando-salvadorien Shamus Noriega.
Miro pourra, après avoir pris une bastos dans le buffet, compter sur l’aide de son copain Gus qui va arriver d’Europe avec la belle portugaise. Gus retrouvera Miro déguisé en jeune missionnaire mormon, ce qui est une bonne idée sauf quand son compagnon de chambre, autre jeune sectateur de l’Eglise des Saints des Derniers Jours découvre un peu par hasard les plaisirs du SM avec une star de la pop qui ressemble furieusement à Madonna.
On aura compris qu’il semble assez difficile de trouver ennuyeux Défoncé de Mark Haskell Smith, même si vous n’avez jamais fumé un joint. On pourra éventuellement reprocher à l’auteur de vous en donner l’envie, tant les descriptions des séances de dégustation valent celles du beaujolais dans un roman de René Fallet.
Et puis surtout, si vous débarquez à L.A, il y a cet avertissement vestimentaire que vous ne trouverez jamais dans le guide du routard,  et qui en même temps vous donnera une idée du ton typique de Mark Haskell Smith : « Vincent fixait le Hollandais assis en face de lui. Qu’est-ce qu’ils ont ces européens ? Ils débarquent à LA habillés pour l’enterrement d’un type branché : T-shirt noir, sweat gris, veste en cuir noir, jean noir, bottes noires et visage rouge luisant. Ce type avait l’air d’un homard déguisé en Lou Reed. Pourquoi les Européens ne regardent jamais la météo ? »

Défoncé de Mark Haskell Smith (traduction de Julien Guérif), Rivages/Thriller, 2013.

*Photo: shane gelinas

Une lecture de plage

Lorsqu’il mourut en 2003 à l’âge de cinquante ans, le romancier chilien Roberto Bolaño laissait derrière lui un immense chef-d’œuvre inachevé, en cinq parties, mystérieusement intitulé 2666. Avec ses 1376 pages, l’édition de poche ressemble à une brique. A cause de son contenu foisonnant, litanique et irrésumable, mais aussi de ses dimensions appropriées, je le lis à la piscine. La troisième partie, intitulée « Partie des crimes », se résume à chroniquer la découverte, aux abords de la ville de Santa Teresa au Mexique, de dizaines de cadavres de jeunes femmes violées et torturées. Cette agglomération de bars louches et de manufactures miséreuses au bord du désert de Sonora ressemble fortement à Ciudad Juárez, cité ravagée par la guerre des gangs et où des centaines de femmes ont vraiment été assassinées, impunément, depuis les années 1990. Lorsque la procession des horreurs m’hypnotise avec ses répétitions amples et obsessionnelles rappelant une Passion de Bach, je glisse le pavé sous ma nuque, me tourne vers le ciel et ferme les paupières pour laisser le soleil m’inonder les yeux comme un halo rouge.
J’entends d’ici les rombières qui s’éventent avec Marie-Claire : « Quelle idée pour une lecture de plage !» Mais l’art a cet avantage sur le toc qu’il transfigure la réalité la plus sordide et nous ouvre l’âme à des horizons inattendus. Qui reprocherait à Baudelaire d’avoir chanté une charogne dans ses Fleurs du Mal, ou à Lynch d’entamer son film culte Blue Velvet par un gros plan sur une oreille coupée ? Bolaño consacra ses dernières énergies de cancéreux à ce livre-cathédrale, ce livre-catacombe, ce réseau de destins et de correspondances entortillé comme un système neuronal. Son univers en apparence absurde respire et pense par lui-même et nous fait penser quand nous nous y abandonnons.
D’où le pavé sous la nuque, le halo rouge et la rêverie fertile qu’ils initient. Pourquoi l’auteur nous décrit-il avec tant de minutie ces personnages sans intérêt de flics suants et dépassés ? De journalistes curieux mais velléitaires ? De magistrats cyniques et d’universitaires superflus ? Parce qu’ils nous sont familiers, d’autant plus familiers qu’ils sont inconsistants, parce qu’ils ne composent pas une lointaine province mais le monde où nous vivons. Parce que ces êtres-fonctions, ces êtres de paille sont totalement démunis et anesthésiés face au mal. Au mal qui, lui, rejaillit avec une réalité aiguë et choquante. Les seuls vrais personnages, dans ce livre, sont les criminels. Le crime est toujours égal à lui-même, mais il n’y a plus de justiciers pour le contenir. Même plus un citoyen pourvu de courage, armé d’une once d’esprit de sacrifice. Le crime est seul sur le ring.
J’ouvre alors les yeux et je regarde autour de moi. Violations de la vie privée, manipulations, irresponsabilité, impunité, complaisance, hypocrisie. Nous sommes tétanisés par notre propre effondrement. La veulerie est identique, moins les cadavres de pucelles, mais ce n’est qu’une question de temps. Il n’est pas loin, le désert de Sonora : il est en nous.

Roberto Bolaño, 2666, Christian Bourgois.

Lire en regardant Gerard Courant

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gerard courant lire arrabal

C’est en 1978 que Gérard Courant débute ce qui deviendra sa série la plus célèbre : Cinématon. Le concept minimaliste du film est simple mais fructueux : filmer en gros plan et le temps d’une bobine de super 8 (soit trois minutes et des poussières) une personnalité du monde des arts et du spectacle en lui laissant faire ce qu’elle veut. À ce jour, le cinéaste a tourné plus de 2700 portraits d’individus de tous horizons : des cinéastes (Godard, Pialat, Oshima, Chahine, Wenders, Garrel, Fuller, Scola…), des comédiens (Bonnaire, Jugnot, Bohringer, Stévenin, Chabat…), des écrivains (Noguez, Paucard, Sollers, Matzneff, Dutourd…), des artistes (Ben, Monory, Ernest Pignon-Ernest…), des philosophes (Faye, Lyotard…), des critiques, des politiciens, des dessinateurs et même notre bien-aimée patronne Elisabeth Lévy (qui a dit « vil flatteur » ?).
Outre l’inestimable intérêt « archéologique » de cet impressionnant tableau de la vie culturelle française de la fin du 20ème siècle et du début du 21ème, le dispositif diabolique inventé par Courant lui permet de revenir à l’essence même du cinéma : enregistrer le Réel le temps d’une bobine comme au temps des frères Lumière, s’écarter du théâtre en se concentrant sur les visages et en privant les modèles filmés de la parole.
Lorsqu’il débute la série Lire en 1986, le cinéaste adopte le même dispositif que celui de Cinématon mais y ajoute le son et une contrainte : il s’agira pour les écrivains filmés de lire les premières pages de leur dernier ouvrage publié. C’est Félix Guattari qui ouvre le bal avec un texte sur Genet. Le spectateur croisera ensuite sur son chemin les visages de Dominique Noguez et Alain Paucard (fidèles complices de Courant) puis ceux de Sollers, Teulé, Dutourd, Aron, Arrabal, Matzneff et une dizaine d’autres.
Cette fois, l’entreprise évoque moins les frères Lumière que Sacha Guitry lorsqu’il réalise Ceux de chez nous en 1915, ambitieux projet d’encyclopédie visuelle regroupant les portraits des plus grands artistes de l’époque (Renoir, Mirbeau, Degas, Rodin, Anatole France…). Dans Lire, il y a ce plaisir de voir les écrivains de notre temps et d’entendre leur voix, la musique de leurs mots. Mais l’exercice n’est pas forcément aisé : certains s’emmêlent les pinceaux et bredouillent (Jean Teulé) et si certains grands écrivains ne parviennent pas vraiment à faire entendre leur style (la lecture un peu décevante de Promenade dans un parc par Louis Calaferte), d’autres dont nous ne goûtons guère la prose se montrent fort habiles dans cet exercice (le cauteleux Philippe Sollers s’avère être un remarquable « liseur »).
De la poésie de Jean Berteault au recueil d’aphorismes (les « Euphorismes » de Grégoire Lacroix), tous les genres littéraires sont représentés. Et il faut même un certain talent de lecteur à Jean-Pierre Faye pour rendre vivant un essai philosophique plutôt ardu (La raison narrative) ou à Roger Odin pour éclaircir un traité consacré à la « sémio-pragmatique » !
Chaque film est une invitation à un voyage littéraire : on se laisse captiver par le génie du conteur Pierre Gripari, par la truculence rigolarde de l’excellent Alain Paucard et il arrive même que notre cœur se serre lorsque la pétillante comédienne Rosette lit les pages consacrées à l’agonie de son père au début du Grand méchant père.
Contrairement à Cinématon, le dispositif de Lire laisse moins de marge de manœuvre aux modèles filmés pour être originaux. Certains tentent néanmoins d’agrémenter le cadre : Arrabal lit derrière un jeu d’échec ou, dans un autre film, reproduit à l’identique un tableau placé derrière lui (avec deux mystérieuses mains posées sur ses épaules). Alain Paucard lit Les criminels du béton en extérieur, devant un beau panorama de ce Paris dont il déplore la disparation. Quant à Dominique Noguez, hasard ou préméditation, il laisse bien en évidence dans sa bibliothèque un ouvrage de Cioran et L’enfer lors de sa lecture des Derniers jours du monde.
Avec cette série Lire, Gérard Courant poursuit d’une certaine manière son travail d’archiviste et nous offre un panorama passionnant de la vie littéraire de 1986 à nos jours. Son œuvre constituera, à n’en point douter, une mine d’or pour les archéologues des temps futurs.
Lire (1-75) de Gérard Courant. 3 DVD. Editions L’Harmattan.

*Photo: Fernando Arrabal lit « Humbles paradis » (1987) par Gérard Courant – Lire #10.

De l’Orient à Venise

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ziem felix palais

Ziem sera artiste ou ne sera rien ! Il prend le risque de l’aventure. Quelques jours plus tard, le voici à Marseille, où un ami de son père, « un ingénieur civil, […] le fait attacher aux travaux de Roquefavour […]. Il entremêle ses travaux de bureau, d’aquarelles qu’il exécute d’après les coins pittoresques de Marseille. Roquefavour est terminé. On attend le duc d’Orléans, qui doit venir le visiter. L’ingénieur lui demande s’il peut en faire une grande vue pittoresque. Il exécute cette vue. Le duc d’Orléans la remarque, et lui fait la commande […] de quatre vues de Marseille pour son album. La commande de l’Altesse est connue. Les Marseillais s’arrachent les aquarelles du jeune peintre, les élèves pleuvent. Il quitte son bureau, et se met à vivre de ce qu’il gagne. »[1. Jules Claretie, La vie à Paris, 1880-1910, Eugène Fasquelle éditeur.].
Avec cet événement, Félix Ziem trouve son destin. Il visite l’Italie, première et précoce étape de son « grand tour », qui le conduira, quelques années plus tard, pèlerin de la lumière, en Russie (jusqu’en Perse. «[Il] arrive à Venise. Venise, du premier coup, il la sent : ça va être la ville de sa peinture. Il y trouve tout ce qu’il aime, la coloration, la mer, le meublant pittoresque de la marine Mais avant d’en faire sa patrie pour de longues années, il veut voir […] l’école de peinture de Paris […] .». Après son apprentissage parisien, le jeune homme « repart aussitôt pour Venise, que, sauf une excursion de neuf mois en Russie, il habite jusqu’en 1848. […] Enfin […] il se retrouvait en 1848 [à Paris]. Bientôt après, il remportait, au Salon, une première médaille. Son affaire était faite. »[2. Journal des Goncourt, Mémoires de la vie littéraire, 1872-1877.].
L’examen de sa biographie ne modifie que légèrement le récit d’Edmond de Goncourt. On retrouve le voyageur inlassable, l’observateur au coup de crayon habile et rapide (ses carnets de croquis sont superbes. On le voit expérimenter, en grand dessinateur, des angles de vue, et affirmer sa « manière » : une ligne d’horizon très basse pour libérer une belle hauteur de ciel ou un fort premier plan que suscite, à l’arrière, une simple ébauche de paysage, de monuments, mais vigoureuse, Le caïque de la Sultane illustration). L’Orient « compliqué et lointain » le fascine ; il en devient un fin connaisseur et apprend l’arabe. Solitaire, farouchement indépendant, romantique et bourgeois, il échappe aux classifications et ne se soucie que de parfaire son art. Au début de son propre et passionnant Journal, il note, en 1854 : « Je commence à écrire afin de pouvoir m’édifier sur ma peinture et masser mes idées, détruire mes perplexités et suivre une marche réglée et absolue, car le vague de mes inspirations successives m’entraîne et me fait perdre le développement de la force que je sens en moi. ». En 1851, l’État acquiert son « premier » Ziem : Venise, vue du Palais des Doges. Dès lors, sans les rechercher, il accumule les honneurs et les hommages : par le legs d’Alfred Chauchard, l’un des plus passionnants homme d’affaires du XIXe siècle, collectionneur avisé, il est le premier peintre dont une œuvre entre au Louvre de son vivant (1910).
Ziem, si l’on en croit nombre de ses contemporains, fut d’un commerce très séduisant, débarrassé des attributs de l’artiste débraillé. Il s’attire de belles amitiés. Vincent Van-Gogh admire sa lumière, Rodin lui offre une sculpture : « Il a traversé les palais et le désert. Il a donné des leçons d’aquarelle à la reine Victoria, au prince Fritz, le futur empereur d’Allemagne. Il a connu le tsar de toutes les Russies, l’empereur Nicolas dont un geste autrefois faisait trembler l’Europe. Il fut le camarade de Chopin, et c’est chez lui, dans son atelier, que le maître eut l’inspiration première de son immortelle Marche funèbre. » [3. Gustave Coquiot, Des gloires déboulonnées, André Delpeuch éditeur.].
Il fallait bien que son esthétique quelque peu « belle époque » parfois (vraiment, là n’est pas l’essentiel !), et ses vues de Venise reproduites à l’infini lui valussent, même indirectement, des rebuffades, pire, des sarcasmes ! C’est ici qu’entre en scène le critique d’art Gustave Coquiot (1865-1926). Rappelant l’amour unique de Ziem pour la Sérénissime, il oppose (3) à ses « vénitianeries » la harangue d’un fameux agitateur, d’un énervé, plus percutant, plus convainquant aussi, et beaucoup plus radical que n’importe lequel de nos dominants de la critique présente. Il se nomme Filippo Tomaso Marinetti (1876-1944), poète, théoricien, futuriste italien, qui deviendra fasciste, bref, un type infréquentable de nos jours. Mais il possède des arguments, et il est en colère. Gustave Coquiot cite de longs passages d’une conférence que donna Marinetti vers 1910, et ce dernier n’y va pas de main morte ! Il s’en prend à la ville et à ses habitants. C’est Venise qu’il assassine, et c’est Ziem qui saigne ! Marinetti veut du neuf, de l’électricité, de la vitesse, des locomotives : « Vénitiens, Vénitiens ! Pourquoi vouloir être encore et toujours les fidèles esclaves du passé, les vils gardiens du plus grand bordel de l’histoire, les infirmiers du plus triste hôpital du monde, où languissent des âmes mortellement empoisonnées par le virus du sentimentalisme. »
Et Octave Mirbeau enfoncera un peu plus la ville dans sa lagune : « Venise a chaviré sous le poids des imbéciles. Les littérateurs l’ont peinte et les peintres l’ont décrite. […] Venise n’est plus qu’une carte postale en couleurs. Quant aux hommes et quant aux femmes, ils ont été noyés dans la lagune. Il ne reste plus que des gondoliers, des grandes dames et quelques lévriers. »[4. Texte d’Octave Mirbeau pour une exposition de Claude Monet, Venise, chez Bernheim jeune et Cie, repris dans L’Art moderne, 2 juin 1912.].
Il faut lire Mirbeau, Marinetti, les intransigeants, les colériques et autres atrabilaires, mais les lire à Venise, et se rendre sans crainte au Petit palais : si l’on y entre dubitatif, voire hostile, on en sort définitivement « philoziemite » !

Exposition Félix Ziem, J’ai rêvé le beau, peintures et aquarelles, Petit palais, du 14 février au 4 août 2013 

*Photo : © ZIEM Petit Palais / Roger-Viollet.

Église, une nouvelle jeunesse

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manif pour tous jeunesse catholique

manif pour tous jeunesse catholique

Qui sont ces cathos qui sifflent sur nos têtes ? Après neuf mois de couvaison, de convulsions, de risques de fausse-couche, la parturition a-t-elle eu lieu ? La France s’est en tout cas colorée d’une teinte nouvelle, qui moire un peu plus son visage. La Manif pour tous a dévoilé une force que nul n’avait su voir venir et qui, même si elle a échoué dans son premier but, entend ne pas déserter le paysage. Derrière les manifestations massives et unitaires, on ne peut pas ignorer la floraison de mouvements spontanés comme les Veilleurs, le Camping pour tous, le Printemps français ou les Hommen qui témoignent d’une évidente mutation par rapport aux décennies catholiques précédentes.
Une certaine jeunesse catholique – qui n’a pas grand-chose à voir avec le cliché « lodens et mocassins », prisé par les médias – a découvert les joies et les servitudes de l’affirmation de soi, en même temps que la sensation de sa force. Mais cette génération ne vient pas de nulle part : elle est le fruit d’une lente préparation entamée il y a quarante ans.
Ce sont les enfants d’une trinité pontificale : de Jean Paul II, ils ont appris la capacité à se rassembler, à se compter (4,5 millions de personnes aux JMJ de Manille – record absolu) et à se montrer spectaculairement calmes, dignes et conviviaux ; de Benoît XVI, ils ont connu la profondeur, l’accord de la raison et de la foi, l’approfondissement aussi de la voie écologique ; enfin, de François, même tout jeune pape, la charité et l’amour du plus faible.
Ce sont les enfants du retournement de l’esprit du Concile, dans cette herméneutique de la continuité que prônait Benoît XVI. Ils aiment la liturgie, la rénovent respectueusement, et se rassemblent spontanément pour prier entre eux – ce qui étonne le contemporain. C’est d’ailleurs d’un groupe de formation et de prières, Even, lancé par un jeune prêtre étonnant autant que discret, le père Leproux, qui officie maintenant à Saint-Germain-des-Prés, que sont venus les premiers Veilleurs.
Ils luttent contre la dénaturation du mariage mais aussi contre les OGM. Ça épate le bourgeois, c’est pour eux aussi naturel que de pratiquer la non-violence. Et pourtant, d’où leur vient cette conscience politique qui détonne par sa maturité dans un monde où on est maintenant adolescent  jusqu’à 45 ans ? [access capability= »lire_inedits »] Bien malin qui le saura. Ils n’ont jamais entendu parler du Larzac et de Lanza del Vasto[1. Lanza del Vasto (1901-1981) fut disciple de Gandhi avant de fonder en France les Communautés de l’Arche, prônant la résistance à la technique et la non-violence. Poète et philosophe prolifique, il s’illustra notamment en organisant la guérilla pacifique du Larzac dans les années 1970.]. Cet été, ils projettent de marcher de Lyon jusqu’à Paris, en traversant la France des perdus, des oubliés, friches industrielles comme villages égarés. Ils se souviennent vaguement d’une marche des Beurs qui, il y a trente ans, les y précéda. Mais ils n’étaient même pas nés. « Sur les traces de la colonne Leclerc », affirment-ils naïvement, sans craindre le point Godwin. Plutôt de Lattre et la 1ère Armée, les corrige-t-on.
Bien entendu, les sociologues ont oublié des paramètres déterminants : d’abord, le baby-boom chez les cathos ne s’est jamais arrêté, au contraire, il a pris son essor après 1968 quand l’autre s’achevait ; pour une raison évidente, qui est que l’encyclique de Paul VI, Humanae vitae proscrit les moyens chimiques ou mécaniques de contraception au profit d’une contraception naturelle – un texte vent debout contre le monde qui faisait dire au philosophe post-marxiste Horkheimer : « Paul VI a plus raison même qu’il le sait. » Vient ensuite une façon de penser que l’on pourrait comparer, toutes proportions gardées, à l’esprit de revanche des Français après la défaite de 1870 : le slogan « On est chez nous ! », souvent scandé pendant les manifs, ne renvoyait pas à une dialectique du Français contre l’étranger, mais à la résistance au changement désordonné et obligatoire du monde. Pour tous ces motifs, par amour aussi de la famille en tant qu’organe protecteur, les cathos ont donc eu des enfants, beaucoup d’enfants, depuis trente ans, voire quarante. Dix frères et sœurs, soixante cousins germains, et c’est une république de France qui recommence. Car la démographie, elle, ne ment pas.
Se pose alors la question complexe de la communautarisation des catholiques de France. On peut dire qu’elle a commencé depuis quarante ans, mais pas de leur fait : les diverses lois sociétales votées dans la ferveur de la révolution des mœurs les ont peu à peu écartés des centres du pouvoir, qu’ils soient politiques, médiatiques ou culturels, se surajoutant à la vieille méfiance, d’ailleurs absurde, nourrie par les « républicains » laïcistes à l’endroit du goupillon, toujours suspecté de vouloir refaire alliance avec son ami le sabre pour menacer la paix civile. Les expulsions, la séparation et l’affaire des fiches n’ont toujours pas été digérées, des deux côtés, un siècle plus tard. Reste, chez les catholiques, l’amertume d’une injustice, tempérée par un véritable amour du bien commun, surtout dans une nation qu’ils ont construite. Alors, depuis plus d’une génération, les catholiques vivent la situation paradoxale, peut-être comparable – psychologiquement, s’entend – à celle des juifs en d’autres époques, d’être dans les faits pour moitié dans le monde commun, pour moitié en dehors. Alors, oui, ça complote, ça fantasme le retour à un ordre rêvé, ça crée des codes propres, ça finit par savoir qui est de la famille et qui n’en est pas, ça se renifle à cent mètres, à des prénoms, à des tenues vestimentaires, à des coiffures, à des goûts, à des lectures. Ça crée une contre-culture. Mais le catho a la mauvaise habitude, contrairement aux membres d’autres communautés, d’être indécrottablement exogame. La ghettoïsation ne lui convient pas et, toujours, il cherche à en sortir, et toujours il désire évangéliser la société. C’est plus fort que lui.
Il a cette autre mauvaise habitude, corrélée à la première, de ne pas répondre aux injonctions de classe, telles que Marx les a définies. Le pays a aujourd’hui la mémoire courte, mais il suffit de se pencher sur le XIXe siècle pour se rappeler qu’à d’autres moments, le catholicisme, réduit malgré lui à la bourgeoisie, a tenté, et réussi, des sorties vers le reste du monde et notamment vers les classes populaires. Dès les années 1820, derrière les Lamennais, Lacordaire et autres Ozanam, le catholicisme traditionaliste et légitimiste, défait par la Révolution française, se tournait vers les nouvelles classes ouvrières, et aussi vers les campagnes. Les enfants de l’an 13 sont en réalité nés en 1973 et ils accomplissement enfin la jonction des Lip, des paysans du Larzac et des opposants à la loi Veil. Ce qu’ils ont baptisé l’écologie humaine, celle qui se soucie du sort du chômeur, du SDF comme des OGM, des embryons, des bébés-éprouvettes et des vieux qu’on abat. L’aggiornamento que réclamait Jean XXIII est achevé.[/access]

*Photo: Mon_Tours

Ilan Halevi est mort

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ilan halevi israel

ilan halevi israel

La disparition d’un « classard », comme on désigne dans mon village de Haute-Savoie ceux qui sont nés la même année que vous, est toujours traumatisante. Et cela, même si ledit classard fut tout au long de sa vie, de la maternelle jusqu’au club du troisième âge, votre ennemi intime, celui que l’on adorait détester, et qui vous le rendait bien. Ces inimitiés survivent parfois au-delà de la mort, comme dans le cas du père d’Ariel Sharon, qui refusa d’être enterré dans la place de cimetière qui lui avait été attribuée par la direction de son moshav de Kfar Malal, au prétexte qu’il aurait dû côtoyer pour l’éternité un voisin auquel il n’adressait plus la parole.
Ilan Halévi, ci-devant vice-ministre des affaires étrangères de l’Autorité Palestinienne, intime de feu Yasser Arafat, était mon classard, né en  octobre 1943 à Lyon, ville où je jouissais alors, insouciant du contexte, des premiers mois de ma présence au sein des vivants. Être nés juifs la même année, dans la même ville, dans un pays où l’occupant nazi et ses auxiliaires vichystes avaient des projets très précis concernant votre avenir, cela crée un lien. Si âpres aient été les controverses qui les ont opposés, la mort de l’un de ces anciens bébés de la guerre et de la Shoah provoque chez le survivant un sentiment de manque.
C’est pourquoi je n’éprouve aucune envie de cogner post mortem sur un homme sur lequel je n’aurais eu aucun scrupule à tirer si les circonstances nous avaient revêtus d’un uniforme militaire, et pourvu d’un fusil. Nous nous fîmes seulement la guerre par le verbe et par la plume, et je lui rends les honneurs dus à l’ennemi mort au combat, même si ce dernier passe pour un traître aux yeux de nombre de mes amis.
Rien ne m’empêche, en revanche, de traiter comme ils le méritent ceux qui se sont livrés à de vibrants éloges funèbres d’Ilan Halévi, faisant de lui le modèle de ce que devraient être les juifs de France : « un métèque générique », selon Nicole Lapierre, épouse à la ville d’Edwy Plenel. Pour elle, c’est le fin du fin de l’existence humaine. « Un intellectuel juif engagé au coté des Palestiniens dans l’espoir de favoriser une paix véritable au Proche-Orient » selon Pierre Haski, co-fondateur du site Rue89. Un pacifiste, donc, dont le cœur saignait à chaque attentat anti-israélien, mais pas au point de démissionner de son poste.
Qu’Ilan Halevi ait fait de sa judéité une arme pour combattre le sionisme en la mettant au service des pires ennemis de l’Etat juif est  de bonne guerre : s’il avait gardé le nom de famille,  Alain Albert, qui lui fut officiellement attribué par la République Française après son adoption par le second mari de sa mère, sa carrière au sein du Fatah palestinien fût passée quasi inaperçue. Sa notoriété et son audience doivent beaucoup, certes, à ses indéniables qualités intellectuelles et à son incontestable habilité politique. Mais sa posture assumée d’homme public « 100% juif et 100% arabe » avait fait de lui un Ovni politico-médiatique. Qu’un juif choisisse le camp des ennemis de ceux de son peuple qui croient à la nécessité d’un royaume ou d’un Etat des juifs au sein des Nations n’est ni nouveau, ni exceptionnel. Flavius Josèphe sous l’Empire romain, et les ultra-orthodoxes juifs des Neturei Karta qui vont baiser aujourd’hui les babouches de Mahmoud Ahmadinejad en sont les emblèmes d’hier et d’aujourd’hui. C’est cela qui fait tomber en pâmoison les auteurs d’éloges funèbres d’Ilan Halévi, pour qui il n’est de bon juif que ceux qui veulent la mort d’Israël. Comme ils n’osent pas défendre en leur nom ce programme radical, ils font une standing ovation à ceux qui se réclament de leurs origines juives pour diaboliser les « sionistes ». C’est ainsi qu’un historien israélien fourvoyé dans un sujet qu’il ne maîtrise pas, Shlomo Sand, est devenu une gloire de Saint-Germain-des-Prés en prétendant que le peuple juif et Israël sont de pures inventions et en « démissionnant » à grand bruit de ce peuple…
Ce que cherchent ces antisionistes de salon, c’est moins à honorer la mémoire de leurs idoles qu’à faire honte aux juifs, intellectuels ou boutiquiers, qui ne voient aucune contradiction à aimer leur patrie et à s’y sentir bien, et à se soucier de la pérennité d’un Etat qui à la houtzpah de se vouloir juif et démocratique.
Pour que l’hommage posthume fût parfait, il fallait, de surcroît, qu’Ilan Halevi passât pour un martyr de son choix courageux. Il aurait été victime, selon Pierre Haski, d’une « haine tenace qui n’a pas disparu avec le temps ». Au risque de décevoir Haski, et tous ceux qui qui prêtent aux Israéliens des passions qu’ils n’ont pas, il faut bien constater que les responsables de l’Etat juif prenaient Ilan Halévi pour ce qu’il était en réalité : un politicien mineur du Fatah, utilisé par Arafat dans des opérations de relations publiques avec l’intelligentsia française. Seuls quelques excités marginaux de l’extrême droite israélienne francophone tombaient dans le piège grossier tendu par Arafat : faire de lui un « traître générique » c’était lui donner une importance qu’il était loin d’avoir. Quand les Israéliens « haïssent » ceux qu’ils estiment constituer un danger majeur pour leur Etat, ils prennent des mesures qui réduisent notablement leur espérance de vie.  À l’égard d’Halevi, la majorité des Israéliens, classe politique et opinion publique confondues, éprouvaient plutôt une vague curiosité : des « mauvais juifs », ce n’est pas cela qui manque sur cette terre – voir Noam Chomsky ou Richard Falk – mais on s’en est toujours accommodé. Celui-là était un peu différent des autres, car il parle hébreu, et est devenu sous-ministre chez Arafat. Et alors ? On fait avec, de minimis non curat praetor… Si les Français veulent faire de lui un héros, c’est leur affaire, pas la nôtre. On a beaucoup d’autres chats, et des plus hargneux, à fouetter.
Nos auteurs de nécrologies hagiographiques d’Ilan Halevi ont cependant pieusement passé sous silence son choix de faire célébrer ses obsèques en terre française, au Père Lachaise, et non pas à Ramallah. Tout près du lieu où il a été incinéré se trouve  la tombe d’un autre Halévy prénommé Ludovic (1834-1908), dont la gloire est, elle, immortelle : il fut, avec Henri Meilhac, le librettiste de Carmen et des plus célèbres opéras bouffes de Jacques Offenbach. Ce n’était, pour les deux derniers, pas toujours simple d’être juifs dans la France d’Edouard Drumont, mais au moins on ne leur reprochait pas sans cesse l’existence d’un petit Etat proche oriental…

*Photo : TV5.

Acquittement de George Zimmerman : la loi plus forte que l’émoi

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george zimmerman martin

george zimmerman martin

Le  15 octobre 1995 fut prononcé l’acquittement de l’ancien joueur (noir) de football américain O. J. Simpson. Celui-ci était poursuivi pour avoir assassiné son ex-femme (blanche) et l’amant de celle-ci. Son arrestation, quasiment en flagrant délit, avait donné lieu à une spectaculaire course-poursuite filmée par toutes les télévisions. L’acquittement d’O. J. Simpson, après un procès qui suscita beaucoup de passion, et malgré des charges accablantes, provoqua des manifestations de joie dans la communauté noire. Les commentaires de la presse et de l’intelligentsia américaines furent très mesurés, la dimension raciale du débat ayant été très présente. Par la suite, O. J. Simpson écrivit, par bravade, un livre dans lequel il reconnaissait quasiment être l’auteur du double meurtre.
Le 13 juillet dernier, une cour de Floride  a prononcé l’acquittement de George Zimmerman pour le meurtre de Trayvon Martin, un Noir de 17 ans. Celui-ci avait été abattu d’une balle  en mars 2012 en Floride alors qu’il rentrait chez lui, le soir, après avoir acheté des bonbons. M. Zimmerman, un justicier de quartier auto-proclamé,  a prétendu qu’il l’avait pris pour un malfaiteur sous la capuche de son sweat-shirt. Cette décision a provoqué une grande émotion dans la communauté noire, à l’image de la réaction outrée de Michaël Moore et d’autres intellectuels qui furent pourtant plus silencieux au moment de l’acquittement de Simpson.  La presse américaine a jugé ce verdict « désespérant » mais « sans surprise« .
Ce parallèle est simplement destiné à illustrer la  complexité de  la question raciale aux États-Unis, son caractère très passionnel, le défi que représente l’inégalité foncière entre Noirs et Blancs face à la justice, inégalités qui n’ont pas seulement une origine sociale. Mais aussi, ce qui peut peut-être apparaître comme rassurant. Dans un cas comme dans l’autre les décisions d’acquittement étaient justifiées au regard des principes du procès pénal et du droit applicable en la circonstance. D’ailleurs, ceux qui ont suivi le procès de George Zimmermann ne se faisaient aucune illusion sur la décision qui serait rendue. Aucune illusion, car la personnalité terriblement déplaisante de l’auteur du coup de feu mortel, ses obsessions sécuritaires,  le caractère tragique de la mort d’un adolescent noir sans histoire, tout cela appelait intuitivement une déclaration de culpabilité et une condamnation. Sauf que la justice pénale américaine a bien fonctionné, et comme dans le cas d’O. J. Simpson a pris la décision qui s’imposait sur le plan judiciaire.
Dans le système américain, on considère  qu’un coupable en liberté est un désordre, et un innocent en prison, la pire des injustices. En France, sans trop forcer le trait, on peut dire que c’est le contraire. Aux États-Unis, le système est accusatoire et les jurés délibèrent seuls sans la présence des magistrats. Ils sont mis à l’écart pendant toute la durée du procès afin d’être l’abri des influences extérieures. La déclaration de culpabilité doit être prise à l’unanimité.  Il ne doit subsister aucun «doute raisonnable» quant à celle-ci.  Nous sommes en France, sous le régime de « l’intime conviction », les magistrats, avec leur autorité, font partie du jury, et les décisions sont prises à la majorité.  Dans ces conditions, et sans faire de procès d’intention à quiconque, il est plus difficile de faire prévaloir le principe selon lequel « le doute doit profiter à l’accusé ».
Autre différence, il n’y a pas de « constitution de partie civile ». C’est-à-dire que la procédure pénale et la procédure civile sont étanches. La poursuite est de la seule responsabilité du parquet qui représente l’État et par conséquent l’intérêt général. Elle n’est donc pas « polluée » par l’intervention d’intérêts particuliers qui, en bonne logique, n’ont pas leur place dans le procès pénal. La protection des victimes étant d’ailleurs mieux assurée dans le système américain  puisque les recours civils  peuvent aboutir, même si au pénal il y a eu une décision d’acquittement. Et ce parce qu’il n’y a pas identité entre la faute pénale et la faute civile – les règles d’établissement de cette dernière étant beaucoup plus souples.
Les règles de la justice pénale sont les conséquences de la récupération par l’État moderne du pouvoir de punir. Celui-ci est en effet dépositaire d’une prérogative tout à fait exorbitante, celle de la « violence légitime » qui s’exprime par le « pouvoir sur les corps ». Enfermer les gens, éventuellement à vie, voire les tuer, dès lors que l’on considère qu’ils ont commis des actes transgressant gravement le pacte social,  c’est un pouvoir qui nécessite d’être exercé au travers de règles extrêmement strictes. Pour qu’une décision de cette nature soit légitime, et c’est la condition impérative  de cette légitimité, il faut qu’elle ait été prise après une procédure irréprochable. Qui assure un véritable débat contradictoire, qui devra aboutir, non pas à une vérité objective, mais, ce qui n’est pas la même chose, à une vérité judiciaire,  base de la décision prise. Cela explique,  les différents principes tels que : pas de crimes ni de peine sans textes qui le prévoient, non-rétroactivité, charge de la preuve, bénéfice du doute, droits de la défense, secret professionnel, respect scrupuleux des règles de procédure, etc…
Dans l’affaire Simpson,  l’accusation s’était trouvée en grande difficulté car l’ensemble de la procédure d’enquête avait été menée par des services de police dirigés par une brute,  ayant manifesté une passion ouvertement raciste, dont il était coutumier. L’ensemble de cette enquête s’était donc trouvée disqualifiée. L’accusation ne disposait plus des éléments permettant d’aboutir à une condamnation régulière.  La décision d’acquittement était alors juridiquement imparable aussi difficile fut-elle à accepter sur le plan moral.  Elle suscita chez nous, à quelques exceptions près, une incompréhension scandalisée.
Il serait trop long  de revenir sur tous les aspects de  l’affaire examinée récemment par la cour de Floride, mais simplement sur ceux qui ont été les enjeux des débats. George Zimmerman,  caricature  d’adepte de l’autodéfense,  avait-il  repéré sa victime, en raison de la couleur de sa peau et de son sweat à capuche, stéréotype du jeune délinquant noir ? Question importante, puisque pour qu’il y ait meurtre, il faut prouver que la mort a été donnée « par méchanceté, haine ou rancœur« . Cette preuve n’a pu être rapportée.
Ensuite, c’est la question de la légitime défense qui  a été débattue. En Floride, la loi « Stand Your Ground » (« défendez votre territoire« )  interprète de façon très large cette notion.  Et exigeait que ce soit l’accusation, le procureur qui prouve que Zimmerman ne se trouvait pas en état de légitime défense.  Cette preuve n’a pu être rapportée.
Trayvon Martin s’est-il ou non rebellé contre l’inconnu qui l’avait pris en filature, le  prenant pour un cambrioleur?  Il y a incontestablement eu une bagarre, mais on ne sait pas, et on ne saura jamais comment elle s’est déroulée.
Selon l’AFP, «George Zimmerman a affirmé avoir été agressé par l’adolescent, tandis qu’il est revenu à l’accusation, de façon perverse, de prouver au jury que le garde ne se trouvait pas en état de légitime défense, et de tâcher de démêler « sans l’ombre d’un doute » les derniers instants d’une rencontre qui n’avait pas eu de témoin direct. »  Résumé parfait,  sauf l’expression « de façon perverse ».  Ce n’est que le respect des principes d’un procès pénal régulier.
Autre son de cloche chez Robert Zimmerman, le frère de  l’accusé qui clame que : «selon le jury son frère a agi correctement dans la défense de sa vie en conformité avec la loi ».  Radicalement faux. On n’en sait rien.
En revanche, écoutons attentivement Ta-Nehisi Coates, éditorialiste du magazine  Atlantic, quand il explique : «Les procès ne sont pas de stricts substituts de moralité. Tout ce qui est immoral n’est pas illégal – et n’est pas supposé l’être. Je veux vivre dans une société qui présume l’innocence [d’un accusé]. Je veux vivre dans cette société-là, même lorsque je sens qu’une personne devrait être punie.»  Impeccable.
En France où traditionnellement l’innocence bafouée ne gêne pas beaucoup, où le coupable en liberté est la pire des injures, et où la tradition du « la fin justifie les moyens »  est malheureusement bien ancrée dans les têtes et les pratiques, j’imagine les réactions outrées et les critiques ricanantes.  Chez nous, les multiples violations des règles de l’instruction sont normales et légitimes, dès lors qu’il s’agit de faire un carton sur tel ou tel homme politique, tel joueur de handball, tel homme d’affaires.
On vilipende « les avocats procéduriers », vous savez, ceux qui demandent que la justice respecte sa propre légalité. On considère aussi que le procès pénal est là avant tout pour permettre aux victimes « de faire leur deuil ».  On hurle contre le Conseil Constitutionnel quand on est de droite, on hurle contre le Conseil Constitutionnel quand on est de gauche. Et on s’accommode très bien des régulières condamnations de  la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme.
Les États-Unis, ne s’autoproclament pas comme nous « patrie des droits de l’homme ». Ils sont bourrés de défauts, parfois ils me révulsent, et même me font peur. Mais j’aime bien quand ils nous rappellent  aussi difficile et risqué cela soit-il, que « la forme est la sœur jumelle de la liberté ».

*Photo : George Zimmerman Trial.

Vanessa Paradis, star verte et vertueuse

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Obsession, le supplément « mode, tendances et culture » (les trois étant probablement synonymes) du Nouvel Obs se plait à dégoter de petites initiatives citoyennes pas trop coûteuses pour les femmes libérées CSP+. Logique qu’on s’y soit cru obligé d’y diligenter une enquête sans concessions  sur Vanessa Paradis, « égérie engagée d’H&M conscious ».
Les faits ? La star sert de porte-manteau à la nouvelle collection « green-conscious » (conscience verte : comprend qui peut) du groupe H&M, qui tente de combiner dans des T-shirt en coton biologique « tendance et matières recyclées », consumérisme et éco-citoyenneté, mode et responsabilité. Bref, de surfer sur la vague éthique et verte, car la bonne conscience s’affiche comme autrefois les bonnes mœurs. Le bonheur des dames comme il faut passe désormais dans un shopping « eco-responsable », qui permet de s’acheter à bas prix une âme en polyester recyclé.
« L’ambassadrice de charme »  se dit « très concernée » par le développement durable, et ravie de joindre l’utile à l’agréable en conciliant son « goût pour le vintage » avec  un engagement citoyen. Elle avoue son enthousiasme dans Elle : « Ça me plaît de représenter une marque populaire, accessible, et une collection qui tente d’éveiller les consciences à l’avenir de notre planète »
Sans douter de la bonne foi de la chanteuse engagée, on peut raisonnablement regretter qu’elle ne se soit pas un peu renseignée avant de nous donner des leçons de morale : en servant de femme-sandwich à l’entreprise suédoise, elle devient la caution éthiquable du système d’exploitation (oui-oui) dont se sert l’industrie de la mode sous la forme du doux euphémisme de « division internationale du travail ».
En effet, si on se penche de plus près sur l’étiquette, on s’aperçoit souvent que le 100% coton est  « made in Cambodia » (ou autres pays anciennement tiers-mondistes et désormais « en développement »). On apprend sur le site de peuples-solidaires que H&M, avec d’autres gentilles entreprises comme Zara et Gap, fait fabriquer sa gamme green conscious au Cambodge, où l’on recense près de 2900 cas d’évanouissements par épuisements dans les usines textiles depuis 2011, et où le salaire est passé récemment de 47 à 57 euros par mois (soit le prix de trois t-shirts « conscients » en jersey).
La moderne dame patronnesse vend les nouvelles indulgences du capitalisme mondialisé. Le Paradis est plus que jamais un truc de riches.

Extension du domaine de la foi

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manif pour tous cathos

manif pour tous cathos

« Le médium, c’est le message. » La maxime de Marshall McLuhan nous enseigne que les médias créent la réalité qu’ils montrent. Elle s’applique tout aussi bien au mouvement de contestation contre la loi Taubira. Davantage que le refus du mariage et de l’adoption pour les couples de même sexe, c’est le choix de la rue qui, par la logique propre de cette forme particulière de mobilisation, a façonné un véritable phénomène social, un mouvement de masse à la fois très catholique et foncièrement contemporain, dépassant la cause qui lui a donné naissance.
Après presque un an de débat passionné quoique rarement passionnant – il est opportun de rappeler qu’il y a deux ans, la question semblait être déjà réglée dans l’opinion. Il y a un an  encore, après la victoire de François Hollande à l’élection présidentielle et celle de la gauche aux législatives, les Français semblaient globalement favorables à l’ouverture du mariage et de l’adoption : selon l’IFOP,  au début de l’été 2012, 63% des sondés soutenaient le mariage homosexuel et 53 % l’adoption pour tous. C’est dans ce contexte que le PS inscrit ces mesures dans son « Projet 2012 ». Comme avant Maastricht, comme avant le référendum sur le traité constitutionnel européen, le gouvernement, et d’ailleurs l’ensemble de la classe politique, sont convaincus que l’affaire est pliée.
Mais cette adhésion d’apparence solide est déjà à nuancer : entre 2011 et 2012, le soutien à l’adoption connaît un léger reflux à mesure que les projets du gouvernement se précisent. Sensibilisés à la question concrète de la filiation, certains ont changé d’avis.
C’est à ce moment-là, à la veille du 15 août 2012, que les évêques de France appellent les fidèles à prier pour la famille, dans un texte s’opposant au mariage homosexuel et à l’homoparentalité. La vraie bataille commence. À la rentrée 2012, quelques personnalités issues d’une quarantaine d’associations – dont certaines ne sont que des coquilles vides  – adoptent une stratégie commune et décident de constituer un front aussi large que possible contre la loi Taubira. Alors que la polémique fait déjà rage dans les émissions-café du commerce des radios et des télés, Frigide Barjot rêve d’un rassemblement unitaire qui irait des associations catholiques aidées par l’Église à Lionel Jospin, son épouse Sylviane Agacinski et Jean-Pierre Chevènement, sans oublier les quelques parlementaires de gauche, souvent élus des Antilles, opposés au projet de loi. Très rapidement, la décision d’appeler à des manifestations géantes est prise ; une première date est fixée au 18 novembre  et le collectif adopte le nom qui restera le label du mouvement : la Manif pour tous.
Pendant ce temps, le débat cathodique continue et fixe les lignes de clivage. Selon une enquête d’opinion IFOP réalisée pour Le Monde, début novembre, si 61% du panel interrogé se déclare toujours favorable au mariage gay, les partisans de l’adoption ne sont plus que 48%. L’équilibre des forces ne bougera plus. En d’autres termes, avant même la première manifestation, chacun a choisi sa religion. Les manifestations n’auront pas d’impact durable sur l’opinion générale. Mais peu à peu,  la grosse machine de la Manif pour tous commence à dicter sa propre logique : radicalisation du message, rétrécissement de la base de la mobilisation.
Pourquoi ?.[access capability= »lire_inedits »] Si le débat médiatique donne l’occasion de mettre aux prises des personnes et des points de vue contradictoires – encore que dans un dispositif qui s’avère souvent être un piège –, seuls les plus motivés et les plus organisés ont l’énergie de battre le pavé. Par ailleurs, si quelques électrons libres de gauche se sont opposés au « mariage pour tous » dans les médias, ils ne sont pas prêts à descendre dans la rue pour se mêler à une foule catholique et de droite. En outre, T-Shirts, banderoles et slogans ne favorisent pas les messages les plus subtils et nuancés. Les formules doivent être courtes et claires. Voilà comment le mouvement se réduit, sociologiquement et idéologiquement, à sa base la plus étroite et la plus radicale : les catholiques plus ou moins pratiquants. Entre novembre 2012 et fin mai 2013, grâce à la mobilisation, les cathos ont graduellement pris conscience d’exister en tant que groupe social soudé par l’expérience et la joie de se retrouver ensemble. Souvent minoritaires dans leur vie quotidienne, des centaines de milliers de catholiques qui ont participé à au moins une manifestation se sont sentis, au moins pour un après-midi, majoritaires. Et la couverture médiatique globalement hostile au mouvement a renforcé le sentiment de solidarité et d’appartenance des sympathisants de la Manif pour tous.
Ce processus a abouti à un curieux épisode : le succès de la mobilisation et la cristallisation d’un noyau dur catholique en son sein ont entraîné la marginalisation puis l’éviction pure et simple de sa figure de proue. Le talent médiatique de Frigide Barjot, précieux lorsque le débat se cantonnait aux plateaux de télévision et de radio, n’a pas pu empêcher son exclusion du mouvement lorsque celui-ci, se recentrant autour de son noyau dur catholique, a souhaité avoir un leader à son image. Frigide Barjot a progressivement cessé de représenter les centaines de milliers de personnes qu’elle avait largement contribué à mobiliser pendant l’hiver 2012-2013. À cette évolution sociologique s’est ajouté un changement de stratégie. Tandis que le mouvement créé par la mobilisation dépassait sa cause initiale, c’est-à-dire l’opposition au mariage gay, Frigide Barjot campait sur ses positions de septembre 2012 : rassembler large et lutter exclusivement contre la loi Taubira en avançant, si besoin était, des contre-propositions comme l’union civile. Mais le gros des troupes avait pris conscience de sa force  et compris que la vague soulevée dépassait la question du « mariage pour tous ».
Les manifestations de l’hiver ont joué le rôle d’une « Catho Pride ». L’amertume ancienne créée par une laïcité faite pour des athées qui consentaient tout juste à tolérer ces croyants arriérés nourrit un désir inconscient de revanche. Si on ajoute les tentatives répétées visant à marginaliser voire à évacuer la dimension chrétienne de l’histoire et de l’identité françaises, on voit se dessiner  un profond « ras-le-bol ». Cette laïcité-là, cette vision-là du passé, des centaines de milliers voire des millions de catholiques français l’avaient en travers de la gorge depuis longtemps.
Au sujet de la nouvelle génération de catholiques, on parle souvent de l’« effet JMJ », ces rassemblements de la jeunesse catholique qui ont créé un sentiment d’appartenance à un groupe puissant. Mais ce phénomène est plus large. D’une manière plus générale, le pontificat de Jean Paul II a beaucoup contribué à redonner aux catholiques la fierté d’appartenir à l’Église. Mais c’est surtout le bouleversement radical des rapports entre les fidèles et l’Église qui a changé la donne : les laïques ne sont plus des ouailles passives et consommatrices de sacrements. Ils ont appris à être citoyens d’une République, c’est-à-dire qu’ils ont acquis, dans leurs rapports avec l’État, le statut de participants souverains plutôt que de sujets passifs et soumis. L’Église, à son tour, les sollicite de plus en plus en tant qu’acteurs et s’emploie  à élargir le champ d’action du religieux vers les autres domaines de la vie.
Aujourd’hui plus qu’auparavant, être un bon catholique en France exige des efforts dépassant largement le culte. S’impliquer dans la vie de l’entreprise, dans la vie sociale et politique fait désormais partie intégrante de l’engagement religieux des catholiques français. Dans ces conditions, la religion n’entend plus se contenter de la dimension cultuelle ni se confiner à la sphère privée. En ce sens, la loi Taubira n’a été qu’un prétexte pour investir la place publique dans une démarche qui, pour le moment, relève plus de la prise de conscience collective et de l’affirmation identitaire que d’une revendication politique concrète. Cependant, comme le montre l’exemple des juifs et des musulmans, la frontière entre les deux est loin d’être claire et tranchée.
Que cette mobilisation trouve une nouvelle cause, un ordre du jour qui lui permettrait de se structurer, de s’institutionnaliser et de perdurer ou qu’elle échoue sur les plages estivales, une chose est certaine : une nouvelle génération de catholiques vient de recevoir son baptême du feu. Ainsi, il n’est pas exagéré de conclure qu’au défi lancé par les musulmans de France à l’esprit de la loi de 1905  s’ajoute maintenant sa remise en cause par le réveil d’un nouveau catholicisme identitaire.[/access]

*Photo: Mon_Tours

14 Juillet : la Nation n’était pas à la fête

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14 juillet hollande drucker

14 juillet hollande drucker

Comme chaque 14 juillet au matin, le poste de télé est allumé chez moi. J’ai pris l’habitude depuis des années de regarder le défilé militaire. N’imaginez pas que je sois au garde-à-vous devant la télévision.  J’ai souvent autre chose à faire : le numéro d’été de Causeur à lire, enguirlander les enfants qui se chamaillent ou m’enquérir des cagettes dont je dispose pour allumer mon barbecue périurbain…
Cette année, des figures imposées et quelques nouveautés ont jalonné cette matinée audiovisuelle de fête nationale.  On s’en serait bien passé mais nous sommes en 2013, n’en demandons pas trop. Il y a d’abord eu ces sifflets adressés au chef de l’Etat lors de son passage sur les Champs-Elysées. Renseignements pris, c’est une escouade de la Manif pour Tous qui est à l’origine de cette initiative imbécile. On fera à ce sujet deux remarques. Primo, il est complètement incohérent de traiter François Hollande de diviseur de la nation quand il accélère le processus législatif pour faire passer la loi Taubira puis de venir troubler ce grand moment d’unité nationale que sont les festivités du 14 juillet. Secundo, ce genre de bêtise n’aurait pas pu avoir lieu si Frigide Barjot dirigeait encore ce mouvement. Parce ce qu’elle connaît le poids des symboles, et qu’elle respecte profondément les institutions de notre pays. Ceux qui ont pris sa place s’avèrent extrêmement vulgaires alors même qu’ils invoquaient sa prétendue vulgarité  pour lui retirer son porte-parolat.  Comme si les sifflets ne suffisaient pas, on fut encore davantage consterné devant les réactions des uns et des autres, comme Pierre Lellouche, qui appuya d’un tweet ces quolibets adressés au « fossoyeur de l’armée française ». Comme si les restrictions budgétaires dans la Grande muette n’avaient pas été largement entamées sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, qui détestait les militaires et ne le cachait même pas. Réactions pavloviennes également du côté du PS, pour dénoncer les siffleurs et Pierre Lellouche. Pourtant, certains ne s’indignaient guère, voire  se mettaient eux-mêmes à siffler  lorsque Nicolas Sarkozy était victime d’outrages dans l’exercice de ses fonctions présidentielles. Il n’y a pas eu que Lellouche pour briller sur Twitter. Xavier Cantat, élu vert et compagnon de Cécile Duflot, logiquement invité à assister au défilé, paradait ainsi : « Fier que la chaise à mon nom reste vide au défilé de bottes des Champs-Elysées ». Monsieur Cantat n’aime pas les bottes, c’est son droit. Qu’il ait néanmoins la décence de ne pas se prévaloir d’une invitation que l’Etat -ce salaud qui entretient une armée bottée- lui a généreusement octroyée alors qu’il ne fait que vivre avec une ministre, fût-elle Cécile Duflot. Il était très facile à Madame Duflot de demander aux responsables du protocole de ne pas installer de chaise à son antimilitariste de compagnon. On aurait ainsi échappé à ce tweet, témoignage d’antimilitarisme de salon. Au fait, rappelons que c’est l’armée de la Nation qui rend hommage au pouvoir politique démocratiquement élu en défilant devant lui, et pas l’inverse comme le croient stupidement Eva Joly et certains verts.
Je passe sur la programmation musicale des chœurs de l’armée française, quelque peu fantaisiste cette année. Car la cerise, l’énorme cerise sur le gâteau se situait beaucoup plus haut. Dans le ciel de Paris. Figurez-vous que France 2 avait décidé de célébrer la famille Drucker comme si le 14 juillet ne suffisait pas en lui-même. Ainsi, Marie a pu interviewer son tonton qui avait embarqué dans un avion de la Patrouille de France. Imagine-t-on, en d’autres temps, Léon Zitrone sauter en parachute ? Ou même Jean-Claude Narcy piloter un char Leclerc ? Puisque Rémy Pfimlin a décidé de mettre ses animateurs vedettes en première ligne pour gagner la bataille de l’audimat, suggérons-lui d’autres idées. Pourquoi Nagui n’exécuterait pas un saut à l’élastique depuis le haut de la Tour Eiffel, ou David Pujadas une escalade à mains nues de la Tour Montparnasse à l’occasion des festivités célébrant la Libération de Paris ?
À part ça, le Président de la République a parlé, en ce 14 juillet. Il nous a dit que la reprise était là. Quand on vous dit qu’il y a des figures imposées dont on se passerait…

 

*Photo : France 2.

Comme un homard déguisé en Lou Reed

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cannabis mark haskell smithe defonce

cannabis mark haskell smithe defonce

On pardonnera à Défoncé (Baked en VO) de Mark Haskell Smith son titre un rien racoleur. Car le dernier titre de ce surdoué du roman noir américain, auteur des joyaux subversifs que sont Delicious et Salty, est davantage un polar sur la drogue que les drogués, c’est-à-dire un roman violent, drôle, atroce à l’occasion, mais jamais sordide, trash ou misérabiliste. Mark Haskell Smith n’est ni moraliste ni hypocrite, il renvoie sans jamais s’appesantir, juste par la force comique de sa narration, un certain libéralisme-conservateur à ses  contradictions prohibitionnistes. Car si plein de gens vont se massacrer dans Défoncé, y compris avec un gode-ceinture, ce n’est jamais parce qu’ils se droguent mais parce qu’ils sont obligés de transgresser la loi pour le faire.
D’ailleurs, le héros, complètement débordé dès les premières pages, comme d’habitude chez Mark Haskell Smith, est un jeune homme du nom de Miro Basinas qui se considère davantage comme un botaniste de génie que comme un dealer. Ce qui l’intéresse, dans son petit labo de Los Angeles, c’est de mettre au point le Château Pétrus de la weed, le Beluga de la marie-jeanne, le Belotta de la beuh.
Quand il y parvient, il décide de se rendre à Amsterdam pour la prestigieuse Cannabis Cup qui couronne chaque année la meilleure herbe. Et voilà notre Miro Basinas qui la gagne haut la main avec son Elephant Crush contre une autre drogue joliment appelée Ennemi d’Etat. Au passage, il rencontre un tenancier de coffee shop réputé, Gus van der Jipp, qui se déclare prêt à la commercialiser et il tombe amoureux d’une jolie universitaire portugaise qu’il met assez vite enceinte. Bref, nous sommes en plein success story sur fond de volutes cannabiques,  de maisons à pignons et de canaux baudelairiens.
Tout va dégénérer quand Miro Basinas rentre au pays.  La vieille Europe semble un paradis de douceur en comparaison de la Cité des Anges. C’est un des avantages du polar américain qui nous rappelle sans cesse que si l’Europe, ce n’est pas terrible, les USA sont un miroir aux alouettes. Des alouettes qu’on a facilement tendance à descendre à coup d’AK 47 à la moindre contrariété ethnique ou à la moindre surdose d’antidépresseurs.
À Los Angeles,  comme dans toute la Californie, la vente et la consommation du cannabis sont autorisées pour des raisons médicales. Un des pontes de ce commerce légal et hypocrite a une chaîne de magasins et décide de voler la réserve et les plants d’origine de la merveilleuse Elephant Crush de Miro pour étouffer la concurrence.  C’est tout de suite comme ça, dans les économies mixtes. L’Etat encadre mais il crée des rentes de situation et certains sont prêts à tout pour les préserver comme n’importe quel syndicaliste français. Mais à la différence du syndicaliste qui prend en otage l’usager, le revendeur subventionné qui cherche à préserver son monopole préfère employer des tueurs, comme l’assez effrayant irlando-salvadorien Shamus Noriega.
Miro pourra, après avoir pris une bastos dans le buffet, compter sur l’aide de son copain Gus qui va arriver d’Europe avec la belle portugaise. Gus retrouvera Miro déguisé en jeune missionnaire mormon, ce qui est une bonne idée sauf quand son compagnon de chambre, autre jeune sectateur de l’Eglise des Saints des Derniers Jours découvre un peu par hasard les plaisirs du SM avec une star de la pop qui ressemble furieusement à Madonna.
On aura compris qu’il semble assez difficile de trouver ennuyeux Défoncé de Mark Haskell Smith, même si vous n’avez jamais fumé un joint. On pourra éventuellement reprocher à l’auteur de vous en donner l’envie, tant les descriptions des séances de dégustation valent celles du beaujolais dans un roman de René Fallet.
Et puis surtout, si vous débarquez à L.A, il y a cet avertissement vestimentaire que vous ne trouverez jamais dans le guide du routard,  et qui en même temps vous donnera une idée du ton typique de Mark Haskell Smith : « Vincent fixait le Hollandais assis en face de lui. Qu’est-ce qu’ils ont ces européens ? Ils débarquent à LA habillés pour l’enterrement d’un type branché : T-shirt noir, sweat gris, veste en cuir noir, jean noir, bottes noires et visage rouge luisant. Ce type avait l’air d’un homard déguisé en Lou Reed. Pourquoi les Européens ne regardent jamais la météo ? »

Défoncé de Mark Haskell Smith (traduction de Julien Guérif), Rivages/Thriller, 2013.

*Photo: shane gelinas

Une lecture de plage

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Lorsqu’il mourut en 2003 à l’âge de cinquante ans, le romancier chilien Roberto Bolaño laissait derrière lui un immense chef-d’œuvre inachevé, en cinq parties, mystérieusement intitulé 2666. Avec ses 1376 pages, l’édition de poche ressemble à une brique. A cause de son contenu foisonnant, litanique et irrésumable, mais aussi de ses dimensions appropriées, je le lis à la piscine. La troisième partie, intitulée « Partie des crimes », se résume à chroniquer la découverte, aux abords de la ville de Santa Teresa au Mexique, de dizaines de cadavres de jeunes femmes violées et torturées. Cette agglomération de bars louches et de manufactures miséreuses au bord du désert de Sonora ressemble fortement à Ciudad Juárez, cité ravagée par la guerre des gangs et où des centaines de femmes ont vraiment été assassinées, impunément, depuis les années 1990. Lorsque la procession des horreurs m’hypnotise avec ses répétitions amples et obsessionnelles rappelant une Passion de Bach, je glisse le pavé sous ma nuque, me tourne vers le ciel et ferme les paupières pour laisser le soleil m’inonder les yeux comme un halo rouge.
J’entends d’ici les rombières qui s’éventent avec Marie-Claire : « Quelle idée pour une lecture de plage !» Mais l’art a cet avantage sur le toc qu’il transfigure la réalité la plus sordide et nous ouvre l’âme à des horizons inattendus. Qui reprocherait à Baudelaire d’avoir chanté une charogne dans ses Fleurs du Mal, ou à Lynch d’entamer son film culte Blue Velvet par un gros plan sur une oreille coupée ? Bolaño consacra ses dernières énergies de cancéreux à ce livre-cathédrale, ce livre-catacombe, ce réseau de destins et de correspondances entortillé comme un système neuronal. Son univers en apparence absurde respire et pense par lui-même et nous fait penser quand nous nous y abandonnons.
D’où le pavé sous la nuque, le halo rouge et la rêverie fertile qu’ils initient. Pourquoi l’auteur nous décrit-il avec tant de minutie ces personnages sans intérêt de flics suants et dépassés ? De journalistes curieux mais velléitaires ? De magistrats cyniques et d’universitaires superflus ? Parce qu’ils nous sont familiers, d’autant plus familiers qu’ils sont inconsistants, parce qu’ils ne composent pas une lointaine province mais le monde où nous vivons. Parce que ces êtres-fonctions, ces êtres de paille sont totalement démunis et anesthésiés face au mal. Au mal qui, lui, rejaillit avec une réalité aiguë et choquante. Les seuls vrais personnages, dans ce livre, sont les criminels. Le crime est toujours égal à lui-même, mais il n’y a plus de justiciers pour le contenir. Même plus un citoyen pourvu de courage, armé d’une once d’esprit de sacrifice. Le crime est seul sur le ring.
J’ouvre alors les yeux et je regarde autour de moi. Violations de la vie privée, manipulations, irresponsabilité, impunité, complaisance, hypocrisie. Nous sommes tétanisés par notre propre effondrement. La veulerie est identique, moins les cadavres de pucelles, mais ce n’est qu’une question de temps. Il n’est pas loin, le désert de Sonora : il est en nous.

Roberto Bolaño, 2666, Christian Bourgois.

Lire en regardant Gerard Courant

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gerard courant lire arrabal

gerard courant lire arrabal

C’est en 1978 que Gérard Courant débute ce qui deviendra sa série la plus célèbre : Cinématon. Le concept minimaliste du film est simple mais fructueux : filmer en gros plan et le temps d’une bobine de super 8 (soit trois minutes et des poussières) une personnalité du monde des arts et du spectacle en lui laissant faire ce qu’elle veut. À ce jour, le cinéaste a tourné plus de 2700 portraits d’individus de tous horizons : des cinéastes (Godard, Pialat, Oshima, Chahine, Wenders, Garrel, Fuller, Scola…), des comédiens (Bonnaire, Jugnot, Bohringer, Stévenin, Chabat…), des écrivains (Noguez, Paucard, Sollers, Matzneff, Dutourd…), des artistes (Ben, Monory, Ernest Pignon-Ernest…), des philosophes (Faye, Lyotard…), des critiques, des politiciens, des dessinateurs et même notre bien-aimée patronne Elisabeth Lévy (qui a dit « vil flatteur » ?).
Outre l’inestimable intérêt « archéologique » de cet impressionnant tableau de la vie culturelle française de la fin du 20ème siècle et du début du 21ème, le dispositif diabolique inventé par Courant lui permet de revenir à l’essence même du cinéma : enregistrer le Réel le temps d’une bobine comme au temps des frères Lumière, s’écarter du théâtre en se concentrant sur les visages et en privant les modèles filmés de la parole.
Lorsqu’il débute la série Lire en 1986, le cinéaste adopte le même dispositif que celui de Cinématon mais y ajoute le son et une contrainte : il s’agira pour les écrivains filmés de lire les premières pages de leur dernier ouvrage publié. C’est Félix Guattari qui ouvre le bal avec un texte sur Genet. Le spectateur croisera ensuite sur son chemin les visages de Dominique Noguez et Alain Paucard (fidèles complices de Courant) puis ceux de Sollers, Teulé, Dutourd, Aron, Arrabal, Matzneff et une dizaine d’autres.
Cette fois, l’entreprise évoque moins les frères Lumière que Sacha Guitry lorsqu’il réalise Ceux de chez nous en 1915, ambitieux projet d’encyclopédie visuelle regroupant les portraits des plus grands artistes de l’époque (Renoir, Mirbeau, Degas, Rodin, Anatole France…). Dans Lire, il y a ce plaisir de voir les écrivains de notre temps et d’entendre leur voix, la musique de leurs mots. Mais l’exercice n’est pas forcément aisé : certains s’emmêlent les pinceaux et bredouillent (Jean Teulé) et si certains grands écrivains ne parviennent pas vraiment à faire entendre leur style (la lecture un peu décevante de Promenade dans un parc par Louis Calaferte), d’autres dont nous ne goûtons guère la prose se montrent fort habiles dans cet exercice (le cauteleux Philippe Sollers s’avère être un remarquable « liseur »).
De la poésie de Jean Berteault au recueil d’aphorismes (les « Euphorismes » de Grégoire Lacroix), tous les genres littéraires sont représentés. Et il faut même un certain talent de lecteur à Jean-Pierre Faye pour rendre vivant un essai philosophique plutôt ardu (La raison narrative) ou à Roger Odin pour éclaircir un traité consacré à la « sémio-pragmatique » !
Chaque film est une invitation à un voyage littéraire : on se laisse captiver par le génie du conteur Pierre Gripari, par la truculence rigolarde de l’excellent Alain Paucard et il arrive même que notre cœur se serre lorsque la pétillante comédienne Rosette lit les pages consacrées à l’agonie de son père au début du Grand méchant père.
Contrairement à Cinématon, le dispositif de Lire laisse moins de marge de manœuvre aux modèles filmés pour être originaux. Certains tentent néanmoins d’agrémenter le cadre : Arrabal lit derrière un jeu d’échec ou, dans un autre film, reproduit à l’identique un tableau placé derrière lui (avec deux mystérieuses mains posées sur ses épaules). Alain Paucard lit Les criminels du béton en extérieur, devant un beau panorama de ce Paris dont il déplore la disparation. Quant à Dominique Noguez, hasard ou préméditation, il laisse bien en évidence dans sa bibliothèque un ouvrage de Cioran et L’enfer lors de sa lecture des Derniers jours du monde.
Avec cette série Lire, Gérard Courant poursuit d’une certaine manière son travail d’archiviste et nous offre un panorama passionnant de la vie littéraire de 1986 à nos jours. Son œuvre constituera, à n’en point douter, une mine d’or pour les archéologues des temps futurs.
Lire (1-75) de Gérard Courant. 3 DVD. Editions L’Harmattan.

*Photo: Fernando Arrabal lit « Humbles paradis » (1987) par Gérard Courant – Lire #10.

De l’Orient à Venise

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ziem felix palais

ziem felix palais

Ziem sera artiste ou ne sera rien ! Il prend le risque de l’aventure. Quelques jours plus tard, le voici à Marseille, où un ami de son père, « un ingénieur civil, […] le fait attacher aux travaux de Roquefavour […]. Il entremêle ses travaux de bureau, d’aquarelles qu’il exécute d’après les coins pittoresques de Marseille. Roquefavour est terminé. On attend le duc d’Orléans, qui doit venir le visiter. L’ingénieur lui demande s’il peut en faire une grande vue pittoresque. Il exécute cette vue. Le duc d’Orléans la remarque, et lui fait la commande […] de quatre vues de Marseille pour son album. La commande de l’Altesse est connue. Les Marseillais s’arrachent les aquarelles du jeune peintre, les élèves pleuvent. Il quitte son bureau, et se met à vivre de ce qu’il gagne. »[1. Jules Claretie, La vie à Paris, 1880-1910, Eugène Fasquelle éditeur.].
Avec cet événement, Félix Ziem trouve son destin. Il visite l’Italie, première et précoce étape de son « grand tour », qui le conduira, quelques années plus tard, pèlerin de la lumière, en Russie (jusqu’en Perse. «[Il] arrive à Venise. Venise, du premier coup, il la sent : ça va être la ville de sa peinture. Il y trouve tout ce qu’il aime, la coloration, la mer, le meublant pittoresque de la marine Mais avant d’en faire sa patrie pour de longues années, il veut voir […] l’école de peinture de Paris […] .». Après son apprentissage parisien, le jeune homme « repart aussitôt pour Venise, que, sauf une excursion de neuf mois en Russie, il habite jusqu’en 1848. […] Enfin […] il se retrouvait en 1848 [à Paris]. Bientôt après, il remportait, au Salon, une première médaille. Son affaire était faite. »[2. Journal des Goncourt, Mémoires de la vie littéraire, 1872-1877.].
L’examen de sa biographie ne modifie que légèrement le récit d’Edmond de Goncourt. On retrouve le voyageur inlassable, l’observateur au coup de crayon habile et rapide (ses carnets de croquis sont superbes. On le voit expérimenter, en grand dessinateur, des angles de vue, et affirmer sa « manière » : une ligne d’horizon très basse pour libérer une belle hauteur de ciel ou un fort premier plan que suscite, à l’arrière, une simple ébauche de paysage, de monuments, mais vigoureuse, Le caïque de la Sultane illustration). L’Orient « compliqué et lointain » le fascine ; il en devient un fin connaisseur et apprend l’arabe. Solitaire, farouchement indépendant, romantique et bourgeois, il échappe aux classifications et ne se soucie que de parfaire son art. Au début de son propre et passionnant Journal, il note, en 1854 : « Je commence à écrire afin de pouvoir m’édifier sur ma peinture et masser mes idées, détruire mes perplexités et suivre une marche réglée et absolue, car le vague de mes inspirations successives m’entraîne et me fait perdre le développement de la force que je sens en moi. ». En 1851, l’État acquiert son « premier » Ziem : Venise, vue du Palais des Doges. Dès lors, sans les rechercher, il accumule les honneurs et les hommages : par le legs d’Alfred Chauchard, l’un des plus passionnants homme d’affaires du XIXe siècle, collectionneur avisé, il est le premier peintre dont une œuvre entre au Louvre de son vivant (1910).
Ziem, si l’on en croit nombre de ses contemporains, fut d’un commerce très séduisant, débarrassé des attributs de l’artiste débraillé. Il s’attire de belles amitiés. Vincent Van-Gogh admire sa lumière, Rodin lui offre une sculpture : « Il a traversé les palais et le désert. Il a donné des leçons d’aquarelle à la reine Victoria, au prince Fritz, le futur empereur d’Allemagne. Il a connu le tsar de toutes les Russies, l’empereur Nicolas dont un geste autrefois faisait trembler l’Europe. Il fut le camarade de Chopin, et c’est chez lui, dans son atelier, que le maître eut l’inspiration première de son immortelle Marche funèbre. » [3. Gustave Coquiot, Des gloires déboulonnées, André Delpeuch éditeur.].
Il fallait bien que son esthétique quelque peu « belle époque » parfois (vraiment, là n’est pas l’essentiel !), et ses vues de Venise reproduites à l’infini lui valussent, même indirectement, des rebuffades, pire, des sarcasmes ! C’est ici qu’entre en scène le critique d’art Gustave Coquiot (1865-1926). Rappelant l’amour unique de Ziem pour la Sérénissime, il oppose (3) à ses « vénitianeries » la harangue d’un fameux agitateur, d’un énervé, plus percutant, plus convainquant aussi, et beaucoup plus radical que n’importe lequel de nos dominants de la critique présente. Il se nomme Filippo Tomaso Marinetti (1876-1944), poète, théoricien, futuriste italien, qui deviendra fasciste, bref, un type infréquentable de nos jours. Mais il possède des arguments, et il est en colère. Gustave Coquiot cite de longs passages d’une conférence que donna Marinetti vers 1910, et ce dernier n’y va pas de main morte ! Il s’en prend à la ville et à ses habitants. C’est Venise qu’il assassine, et c’est Ziem qui saigne ! Marinetti veut du neuf, de l’électricité, de la vitesse, des locomotives : « Vénitiens, Vénitiens ! Pourquoi vouloir être encore et toujours les fidèles esclaves du passé, les vils gardiens du plus grand bordel de l’histoire, les infirmiers du plus triste hôpital du monde, où languissent des âmes mortellement empoisonnées par le virus du sentimentalisme. »
Et Octave Mirbeau enfoncera un peu plus la ville dans sa lagune : « Venise a chaviré sous le poids des imbéciles. Les littérateurs l’ont peinte et les peintres l’ont décrite. […] Venise n’est plus qu’une carte postale en couleurs. Quant aux hommes et quant aux femmes, ils ont été noyés dans la lagune. Il ne reste plus que des gondoliers, des grandes dames et quelques lévriers. »[4. Texte d’Octave Mirbeau pour une exposition de Claude Monet, Venise, chez Bernheim jeune et Cie, repris dans L’Art moderne, 2 juin 1912.].
Il faut lire Mirbeau, Marinetti, les intransigeants, les colériques et autres atrabilaires, mais les lire à Venise, et se rendre sans crainte au Petit palais : si l’on y entre dubitatif, voire hostile, on en sort définitivement « philoziemite » !

Exposition Félix Ziem, J’ai rêvé le beau, peintures et aquarelles, Petit palais, du 14 février au 4 août 2013 

*Photo : © ZIEM Petit Palais / Roger-Viollet.