Quitte à contredire à nouveau l’excellente Anne Hidalgo, ce sont bien ses 40 ans que fêtera aujourd’hui le Front National, fondé en 1972 par une poignée d’extrême droitistes en quête de relative respectabilité.

Pour ce faire, les juristes trublions d’Assas et autres blousons noirs à cheveux longs issus d’Occident puis d’Ordre Nouveau eurent l’idée lumineuse d’avancer masqués derrière un inoffensif prête-nom à cravate club qu’ils prétendaient manipuler à loisir, un politicien totalement démonétisé de la Quatrième nommé Jean-Marie Le Pen.

La suite est connue : un an à peine après le premier congrès, JMLP était le seul proprio du Front, en fait et plus seulement en titre. Quant à ses apprentis marionnettistes, soit ils passèrent sous les fourches caudines du nouveau boss, soit ils allèrent voir si l’herbage était plus gras chez Giscard ou Chirac, après l’échec total de leur Parti des Forces Nouvelles à concurrencer le Front dont le rusé Le Pen les avait dépossédés.

Depuis ces temps baptismaux, bien de l’eau a coulé sous les ponts, et bien des Français se sont ralliés au Front. Ce qui amène Le Nouvel Observateur à se poser, à l’occasion de cet unhappy birthday, une question des plus pertinentes : quel bilan tirer de trente ans[1. Trente ans et non pas quarante, parce que durant sa première décennie d’existence, le FN dépassa rarement la barre psychologique du 1% des voix.] de mobilisation anti-FN ? Pour répondre à cette interrogation délicate s’il en est, notre consœur Estelle Gross a choisi de s’adresser à Nonna Mayer, du Centre d’études européennes de Sciences Po-CNRS. Pour résumer, on dira que Nonna Mayer est une universitaire engagée, contemptrice de longue date du FN et de ses électeurs. C’est aussi, incontestablement, une chercheuse respectable et respectée.

Certes, on pourra partager ou non quelques unes des analyses développées par la politiste dans cette interview, par exemple lorsqu’elle explique que « le discours de Nicolas Sarkozy à Grenoble a servi Marine Le Pen ». Mais on ne pourra qu’être en phase avec le bilan globalement dubitatif qu’elle dresse des mille et une mobilisations anti Le Pen qui ont émaillé notre paysage politique depuis le scrutin municipal fondateur de Dreux en 1983, première apparition du FN dans la cour des grands – qu’il ne quittera plus depuis, en voix sinon en sièges.

Ainsi à la question sans détour d’Estelle Gross : « La stigmatisation a-t-elle été profitable au Front national ? », la réponse de Nonna Mayer se révèle de nature à désespérer le plus blindé des antifas : « Toutes ces actions ciblées contre un parti perçu « pas comme les autres », le FN, ne marchent pas nécessairement et peuvent avoir des effets pervers. Le problème ce n’est pas seulement le Front national, c’est pourquoi il se développe. Donc la véritable stratégie payante consiste à s’attaquer aux causes, à proposer une solution politique, et ça, c’est beaucoup plus difficile. La lutte contre le Front national, présenté comme l’ennemi public numéro un ne suffit pas. Surtout si elle est uniquement emballée dans les bons sentiments et dans l’indignation morale.» Bien vu, non ?

La conclusion si claire et si nette de l’interview, mérite elle aussi d’être méditée et pour ma part, je la ferais volontiers graver dans le marbre : « Le problème n’est pas de se polariser sur ce parti, il est un indicateur des choses qui ne vont pas. C’est à la gauche de faire une politique de gauche et à la droite de faire une politique de droite sans se laisser entraîner dans ce piège.»

Bref, une lecture qu’on recommandera tant à ceux qui ne croient plus à l’efficacité de l’indignation antifasciste qu’à ceux qui y croient encore tout en se demandant pourquoi ça ne marche pas. Parmi ces derniers, on retrouvera beaucoup de confrères journalistes, et notamment ceux de l’hebdo de Laurent Joffrin, à qui je conseillerai donc vivement de consulter leur propre journal. Espérons cependant, qu’après lecture, le vigilant Renaud Dély n’ira pas ajouter Nonna Mayer à ses fiches d’infamie sur « Les néo-fachos et leurs amis ».

*Photo : Ernesto Morales.

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