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Canonisons Clément Marot !

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Clement Marot

J’ai précédemment évoqué ici la Pérégrination de Brendan de Clonfert, le grand Nicolas Boileau et puis l’auteur du Fou d’Elsa, l’inoubliable Louis Aragon. Je parlerai cette fois-ci du charmant, du délicieux, du malheureux aussi Clément Marot (1496-1544).

Ce natif de Cahors n’avait d’autre vocation que celle, fort modeste, de poète de cour. Pour le reste, il semble avoir aimé les plaisirs, les banquets, la compagnie des femmes. Il fut le protégé de Marguerite d’Alençon, la sœur du roi François 1er, lequel, d’ailleurs, avait pour lui une sympathie évidente.
Marot, nous indique le Lagarde et Michard, « cultiva d’abord la poésie savante et artificielle des rhétoriqueurs, mais les tribulations de son existence le mirent en possession de son vrai génie. »[access capability= »lire_inedits »] On ne saurait mieux dire. Sa vie (à divers égards mal connue), fut continuellement assombrie par les querelles religieuses. Il fut accusé d’avoir mangé de la viande en carême, puis d’avoir trempé dans la fameuse « affaire des placards » (des brûlots d’inspiration protestante, clandestinement affichés). Il fut emprisonné deux fois pour ces motifs. Il proclama cependant sa fidélité catholique : « Point ne suis lutheriste / Ni zwinglien, et moins anabaptiste : / Je suis de Dieu par son fils Jésus-Christ. »
Cette belle proclamation ne suffisait pas dans le temps des sectaires, et les soupçons le poursuivirent à mesure que s’aggravait le conflit avec la Réforme. Rien d’ailleurs n’interdit de penser qu’il eut réellement des sympathies pour celle-ci. Il s’était lié d’amitié avec le jeune Calvin. Et puis, c’était tout simplement un homme libre et joyeux, qui préfigure à certains égards ce qu’on devait appeler plus tard l’esprit libertin. Il fut ami de Rabelais, auquel il dédia un poème. Il édita les poésies de François Villon.

Passons sur les détails biographiques. Il ne cessa plus d’être tracassé. Il connut l’exil, en Navarre d’abord, où l’accueillit la même Marguerite d’Alençon, puis à Ferrare où Renée, princesse française, laissait vivre en paix protestants et juifs. Puis il crut trouver refuge à Genève, où gouvernait désormais Jean Calvin. Hélas ! L’ami de jeunesse s’était mué en un dictateur fou (Balzac voyait en lui l’inventeur de la Terreur politique). La danse était devenue un délit, la drague une infraction. Ce n’était pas du goût de ce pauvre Clément. Incriminé par les cathos, rebuté par les protestants, il se réfugia à Turin, où il courait encore le jupon (on a un poème dans lequel il reproche à une femme de demander 10 écus pour coucher avec lui, alors qu’il n’en a que 6 à proposer).
C’est là qu’il mourut. Il fut inhumé dans un couvent de la ville. Dans sa remarquable somme Les Écrivains français en leur tombeau[1. Flammarion, 1997.], Philippe Barret nous apprend que sa sépulture fut détruite à une date inconnue, peut-être à l’initiative de l’Inquisition. Quel homme fallait-il qu’il fût pour qu’on le poursuivît ainsi post-mortem ? Un homme qui dénonçait « le froid vent d’ignorance et sa tourbe / Qui haut sçavoir persecute et destourbe, / Et qui de cœur est si dure ou si tendre / Que vérité ne veult ou peult entendre. » Voilà en effet de quoi se faire mal voir, aujourd’hui comme hier.
La tombe a disparu, donc, mais on connaît l’épitaphe que lui consacra son ami Léon Jamet : « Ci gît celui que peu de terre coeuvre / Qui toute France enrichit de son œuvre / Ci dort un mort qui toujours vif sera / Tant que la France en français parlera. »

Tout n’est pas lisible dans cette œuvre ; il s’y trouve un peu trop de compositions officielles, de pièces de circonstances purement rhétoriques. Néanmoins, je canonise ici solennellement Clément Marot comme le saint patron des esprits libres persécutés par les gardiens de vaches sacrées. Et cela me paraît d’actualité, car les gardiens de vaches sacrées, il s’en trouve aujourd’hui dans tous les camps. Je canonise notre charmant Clément Marot, qui demeurera un ami tant que la France en français parlera.[/access]

*Photo : Clément Marot (Stifts- och landsbiblioteket i Skara).

Novembre : et si on mangeait des tripes ?

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tripes abats novembre

Pour la 12ème année consécutive, le mois de novembre célèbre les produits tripiers. Artisans bouchers, tripiers, grands chefs, bistrotiers, toute la profession se plie en quatre pour nous faire aimer les abats. Le pari était loin d’être gagné dans une société qui valorise les légumes calibrés comme des playmates et les plats préparés par les apprentis-chimistes de l’agro-alimentaire.

Alors, faire manger des tripoux d’Auvergne, des pieds paquets marseillais ou des groins de cochon à la France des supermarchés, ça semblait une mission vraiment impossible. Il fallait une bonne dose d’inconscience pour relever ce défi et croire à la résurrection de cette cuisine d’autrefois. Mais en gastronomie comme au cinéma, les souvenirs sont plus forts que les modes. Si on ne se lasse pas d’un vieux Gabin en noir et blanc, on prend le même plaisir à (re)découvrir les abats. « Ce mot désigne l’ensemble des morceaux du bœuf, du veau, de l’agneau et du porc qui ne sont pas rattachés à la carcasse de l’animal » comme le précisent les organisateurs de cette manifestation. Ils avouent même que « la profession préfère substituer cette dénomination peu flatteuse à celle, plus valorisante et bien plus appétissante, de « Produits tripiers ». Si le mot « abats » fait peur, c’est qu’il nous replonge fissa dans un monde disparu, celui des Halles grouillantes au cœur de Paris, des nappes à carreaux, des casse-croûtes pantagruéliques et des ballons de Beaujolais qui tintent dans la nuit fraîche.
Et oui, manger des abats, c’est retrouver cette poésie-là, s’attabler avec René Fallet, Georges Brassens, Lino Ventura, Jean Carmet, Bernard Blier ou Michel Audiard (meilleur buveur que mangeur selon Lino). Vous me direz que ces images « dépassées » ne peuvent émouvoir que les éternels nostalgiques que nous sommes.

Et nous refaire, à chaque fois, le coup des Tontons Flingueurs de la fourchette a quelque chose d’agaçant et de réactionnaire. Si les abats ont fait un retour en force ces dix dernières années et s’ils sont même devenus snobinards dans certains milieux, nous n’y pouvons pas grand-chose. Nous connaissons tous des médecins ou des notaires bien propres sur eux, avec leurs belles vestes en tweed et leurs souliers patinés qui, une fois à table, se prennent pour des forts des Halles. Que voulez-vous, ces hommes-là rêvent d’enfiler une canadienne en cuir et de dévorer au petit matin un tablier de sapeur sur le zinc d’un rade de banlieue. Chacun a ses propres mythologies et les notables d’aujourd’hui comme d’hier ont toujours eu un faible pour les plats canailles. Admettons que les abats se soient embourgeoisés et qu’ils fassent principalement le succès d’établissements où les additions s’envolent allègrement, ils n’en demeurent pas moins des produits d’une grande qualité gustative et surtout d’un coût très abordable. Les professionnels ont bien compris que pour faire venir à eux une nouvelle clientèle, il fallait dépasser les images d’Epinal des années 50/60 et parler pouvoir d’achat. Selon eux, « avec un prix moyen autour de 8,42 € le kilo, ils remplissent le caddie sans alourdir l’addition. Champion du pouvoir d’achat toutes catégories confondues, le porc (foie, pieds, tête, rognons) se situe généralement à un peu plus de 4 € le kilo, tandis que le veau, plus coûteux, reste à moins de 17 € le kilo, toujours en prix d’achat moyen ». Avec de tels arguments économiques, les produits tripiers vont devenir les chouchous des ménagères. De plus, ils sont faciles à cuisiner et offrent de grandes vertus médicinales. Riches en fer, bourrés de vitamines et faibles en lipides, ils rassureront celles et ceux qui font attention à leur ligne. Depuis l’Antiquité, les abats ont toujours été synonymes de puissance et de bonne santé. Au lieu de dépenser dans des produits remplis de mauvaises graisses et dopés aux conservateurs, les abats ont le mérite de rassembler les français toutes classes, origines et confessions confondues.

Vous avez aimé le bio, la « slow food », la vinification naturelle, vous aimerez, à coup sûr, les produits tripiers. À quand au menu des cantines les rognons de veau, les pieds de porc ou de succulentes tripes à la mode de Caen ?

Trois mariages et un enterrement

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L’enterrement, c’est celui de Han Suyin. La mort avait tardé à prendre soin d’elle et elle était tombée dans l’oubli avant de s’en aller vers un improbable ailleurs à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. La fin de sa vie, elle l’avait passée à Lausanne où j’aurais pu la rencontrer et lui parler de l’admiration que ma mère lui portait. Elle rêvait d’un destin identique à celui d’Han Suyin, romancière cosmopolite qui avait pris la relève de Pearl Buck (prix Nobel, 1938), elle aussi oubliée, elle aussi fascinée par la Chine, elle aussi immensément populaire de son vivant. Han Suyin occupait, comme Pearl Buck, une place de choix dans toutes les bibliothèques des familles bourgeoises dans les années cinquante. Suyin bénéficia, en outre, de deux privilèges exceptionnels : être incarnée au cinéma par Jennifer Jones dans le film de Henry King : La colline de l’adieu (1955) et finir ses jours sur les rives lémaniques, comme Audrey Hepburn, Charlie Chaplin, Georges Simenon ou Hugo Pratt. Même Coco Chanel, qui a toujours une suite au Lausanne-Palace, est enterrée au cimetière du Bois-de-Vaux. Il vaut mieux mourir à Lausanne qu’y vivre.

Ce qui fascinait ma mère, c’était la vie sentimentale d’Han Suyin. Cette jeune fille née en Mandchourie des amours d’un ingénieur chinois et d’une intellectuelle belge, convola successivement avec un général du Kuomintang assassiné par les communistes, puis avec un sinologue anglais travaillant en Malaisie pour les services de contre-espionnage et enfin, après des liaisons qui firent scandale et qu’elle raconta dans Multiple Splendeur, avec un colonel indien vivant à Katmandou. Cosmopolite, elle le fut jusqu’à la moelle. Pédiatre, elle avait ouvert un hôpital à Singapour. Écrivain, elle maîtrisait trois langues : le français, l’anglais et le chinois. Diplomate, elle se lia avec Mao avant de rompre pendant la Révolution culturelle. Sur le Tibet, où elle avait vécu, elle écrivit des livres qui ravirent les Chinois et exaspérèrent les Tibétains. Elle s’attira les foudres du plus averti des sinologues, Simon Leys, qui la brocarda en ces termes : « Jamais une autorité plus durable n’a été fondée sur un propos plus changeant. La seule constante de cette œuvre tient dans la constance avec laquelle les événements ont à chaque tournant démenti ses analyses et pronostics. »

11 Novembre : après le deuil, le souvenir

11 novembre australie

Jusqu’à présent, les commémorations du 11 Novembre célébraient l’issue victorieuse de la Grande Guerre mais également la fin d’un conflit dont le prix du sang fut terrifiant. La France était durablement et profondément meurtrie dans sa chair et dans son esprit. La mort du dernier poilu, Lazare Ponticelli, en mars 2008, a été l’occasion de s’interroger sur le sens à donner à ces célébrations. Nul besoin, en effet, de commission d’enquête pour s’apercevoir qu’elles suscitent un intérêt fléchissant des français, et c’est un euphémisme ! Ingratitude, légèreté, individualisme outrancier de l’homme moderne ? Plus probablement, la souffrance de tout un peuple a passé et ce dernier ne trouve plus sa place dans ces cérémonies.
Il y a bientôt un an, Nicolas Sarkozy annonçait vouloir faire du 11 Novembre « la date de commémoration de la Grande guerre et de tous les morts pour la France ». Il s’agissait d’éviter la « fossilisation » assurait l’entourage présidentiel ; en somme, de redonner un nouveau souffle. Cette annonce fut diversement appréciée mais ne déchaîna pas les passions et une loi fut votée en ce sens le 28 février dernier. On nota sobrement une analogie avec le « Memorial Day » au cours duquel, chaque dernier lundi du mois de mai, les Américains honorent les soldats morts au cours des guerres menées par les Etats-Unis. À peine, amabilités politiciennes obligent, intenta-t-on, sans grande ardeur, un procès en « américanisation » du 11 Novembre.
La formulation provocante du constat ne lui ôte pourtant pas sa pertinence : le souvenir est une réalité vivante qui meurt quand on l’immobilise. Si elles ne parviennent pas à s’affranchir d’un cérémonial qui s’est figé avec le temps, ces cérémonies perdront leur sens et donc leur légitimité aux yeux des français. Elles ne seront guère plus qu’un anachronisme auquel s’accrochent quelques anciens combattants amers de constater, impuissants, l’incompréhension et le désintérêt de leurs concitoyens.

« Les peuples heureux n’ont pas d’histoire » disait Hegel. Peut-être! Plus sûrement, les peuples qui ne comprennent plus la leur se cloîtrent définitivement dans une schizophrénie absurde. Alors, oui, ces célébrations sont nécessaires pour donner du sens à notre histoire. Qui voyage en Australie un 25 avril peut vivre – le mot est particulièrement approprié – l’ANZAC Day[1. L’ANZAC Day célèbre chaque année le premier jour du débarquement du corps australien et néo-zélandais à Gallipoli -détroit des Dardanelles- en 1915. Impliquant également des forces britanniques et françaises opposées à l’armée turque, les opérations se soldèrent, après plusieurs mois de violents combats, par un échec sans appel et la mort de dizaines de milliers de jeunes soldats.]. On ne peut qu’être impressionné par la ferveur populaire, l’enthousiasme et la fierté de ces foules qui participent et assistent ce jour-là à des manifestations patriotiques. Paradoxalement, alors qu’une multitude de soldats connut un destin funeste, les gens que l’on croise semblent heureux. Qui aurait ainsi l’idée saugrenue de fêter joyeusement l’assaut du chemin des Dames ou l’enfer de Verdun ?
En fait, et c’est le secret d’un peuple qui s’est approprié son histoire, les Australiens ne célèbrent pas ce jour-là un fait d’arme ni leur institution militaire. En honorant tous les citoyens qui ont un jour porté les armes, ils s’honorent eux-mêmes en tant que Nation.

Un soldat mort n’est pas un mort ordinaire. Indépendamment des raisons qui ont poussé l’Etat à lui demander de se battre, son statut est celui de héros. Il appartient ainsi, et c’est bien là le sens du Soldat Inconnu, à la Nation toute entière. Mais après le temps du deuil, vient celui du souvenir. Nos anciens, survivants d’un cataclysme de souffrance, ont porté, leur vie durant, le voile du premier. Nos générations peuvent aujourd’hui, sans craindre de paraître désinvolte, cultiver la flamme du second. La souffrance a passé.

En Australie, lors de l’ANZAC Day, tous les citoyens sont invités à arborer leurs propres décorations militaires, celles de leurs parents, grands-parents, proches ou bien le fameux « poppy », fleur de coquelicot en tissu, pendant britannique du Bleuet de France. Point de concours de gloire, mais la joie simple du souvenir, une envie de partager un moment fort et symbolique qui rassemble la Nation à travers les époques.
Pour affermir la cohésion morale des Français, nous pouvons probablement nous imprégner de cet état d’esprit et faire ainsi du 11 Novembre un hommage du peuple à tous ses soldats en vivant l’idéal pour lequel ils se sont battus : un peuple en paix et heureux de vivre ensemble.

*Photo : Xavier de Jauréguiberry.

Back to the USA

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Charlize Theron young adult

1. Une jeune Russe à Hollywood

C’est une jeune fille telle que je les aime. Née en 1905 à Saint-Pétersbourg, Lisa Rosenbaum connaît une enfance dorée dans l’appartement de sa famille, qui donne sur la perspective Nevski. Elle a pour amie Olga Nabokov, la sœur d’un certain Vladimir. Elle lit beaucoup et tient son journal intime. Le jour de son treizième anniversaire, elle écrit : « Aujourd’hui, j’ai décidé d’être athée. » Elle le restera jusqu’à sa mort, en 1982. Une autre décision s’impose à 16 ans : ne pas avoir d’enfant. Elle n’y dérogera pas. Enfin et surtout, après la Révolution d’Octobre, dont elle perçoit d’emblée l’imposture et la cruauté, elle choisit, quel que soit le prix à payer, de s’exiler aux États-Unis, ne serait-ce que pour assouvir sa passion du cinéma et ne pas être asphyxiée par un collectivisme qui l’horripile.[access capability= »lire_inedits »]
La religion, « ce poison de l’humanité », ne trouve pas non plus grâce aux yeux de cette jeune rebelle qui, dès qu’elle foule le sol américain, change de nom pour que sa judéité ne lui colle pas à la peau. Dorénavant, elle s’appellera Ayn Rand. Elle a 21 ans, 50 dollars en poche et la version anglaise de Ainsi parlait Zarathoustra comme viatique. Cécil B. de Mille lui mettra le pied à l’étrier. Débute alors une carrière de scénariste, de romancière et de philosophe qui, sans qu’elle ait renoncé à ses idéaux d’adolescente, lui vaudra d’être l’auteur le plus lu aux États-Unis après la Bible et le plus exécré en France où sa passion de l’égoïsme, son anti-communisme radical et sa déposition sans complexe devant la commission maccarthyste chargée de démasquer les complices de l’infiltration pro-soviétique à Hollywood susciteront l’indignation.

Il faut avoir vécu ce qu’elle et sa famille ont subi à Leningrad pour comprendre sa haine inexpiable pour toute forme de socialisme. Elle compterait aujourd’hui parmi les anti-Obama les plus farouches et serait ravie d’être citée par Paul Ryan. S’il fallait résumer la pensée d’Ayn Rand, je choisirais ces quelques lignes de son autobiographie, We the living : « Personne ne peut dire à un homme pourquoi il doit vivre. Personne ne peut s’arroger ce droit parce qu’il y a en l’homme des choses qui sont au-dessus de tous les États, de toutes les collectivités. Quelles choses ? Son esprit et ses valeurs. Tout homme digne de ce nom ne vit que pour lui-même. Nous n’y pouvons rien parce que l’homme est né ainsi, seul, entier, une fin en soi. Aucune loi, aucun parti ne pourra jamais tuer cette chose en l’homme qui sait dire : « Je » . »

Cette libertarienne est étonnamment proche de deux de ses contemporaines : Louise Brooks et Dorothy Parker, ainsi que de son ami l’architecte Frank Lloyd Wright. Elle participera d’ailleurs au tournage du film de King Vidor : Le Rebelle (1949) avec Gary Cooper et Patricia O’Neal, tiré de son livre The Fountainhead qui s’inspire du destin de Frank Lloyd Wright. Elle sera ulcérée que son plaidoyer pour l’individualisme soit amputé de sa phrase la plus célèbre : « Je ne suis pas un homme qui vit pour les autres », ainsi que d’une scène de viol qui reflétait sa conception de la sexualité, où le sado-masochisme tenait le premier rôle. Elle méprisait autant le puritanisme religieux que la politique sociale consistant à prendre à Pierre pour donner à Jacques par l’intermédiaire de l’État. Le plus surprenant, c’est qu’une jeune Russe athée, libertine et anarchiste, ait exercé et exerce encore une telle influence aux États-Unis. Ronald Reagan la qualifiait de « Jeanne d’Arc du capitalisme » et même Hillary Clinton avouait avoir eu « sa période Ayn Rand ». Mais, comme le note son biographe Alain Laurent, dans son essai : Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel (éd. Les Belles Lettres), l’intellectuel français, qu’il soit de droite ou de gauche, tient trop à l’État social pour que la pensée d’Ayn Rand puisse le séduire. Aussi n’ai-je guère été surpris que Le Monde lance une double offensive contre l’économiste Hayek et contre Ayn Rand, censés tous les deux célébrer un capitalisme anarchique et débridé qui magnifie l’inégalité et demeure indifférent à la souffrance des déshérités. Avec de tels arguments, comment ne pas haïr Ayn Rand ? Et tant qu’à faire, Nietzsche ou Stirner, qui l’inspirèrent ?

2. Les avantages d’une maîtresse plus âgée

Ayn Rand qui, même à un âge avancé, ne dédaignait pas les jeunes gens, a certainement lu la lettre de Benjamin Franklin, un des pères de la Constitution américaine, certes, mais aussi un des esprits les plus facétieux des États-Unis, sur l’art de choisir sa maîtresse. Lui qui avait inventé le paratonnerre et savait donc à quoi s’en tenir en matière de psychologie féminine, conseillait à ses amis de préférer les femmes mûres aux plus jeunes, même si, a priori, cela pouvait sembler incongru. Il avançait plusieurs arguments, dont cinq au moins tiennent encore la route aujourd’hui. Les voici :
1. Parce que les femmes, quand elles cessent d’être belles, s’efforcent de devenir bonnes.
2. Parce que, grâce à leur grande expérience, elles sont plus discrètes dans la conduite d’une intrigue afin de prévenir les soupçons.
3. Parce qu’il n’y a pas le risque d’enfants.
4. Parce ce que le remords est moindre. Avoir rendu une jeune fille malheureuse peut vous faire ressasser de sombres pensées. Rien de tout cela pour avoir rendu une femme mûre heureuse.
5. Elles sont si reconnaissantes !

Benjamin Franklin, qui avait été journaliste, savait qu’il n’y a pas une grande différence entre le commérage et le journalisme. Loin de s’en agacer, il s’en réjouissait. Pourquoi ? Parce que, à l’opposé des belles âmes qui pensent qu’il ne faut pas diffamer son prochain, il estimait qu’une seule journée passée sans discréditer nos semblables était une journée perdue. Et cela pour la simple et bonne raison que ce que l’on peut dire de pire sur nous n’est jamais que la moitié de ce que nous mériterions d’entendre si nos écarts étaient connus.

3. « Feeling Minnesota »

Hélas, tout le monde aux États-Unis n’a pas l’esprit incisif d’un Benjamin Franklin, ni la fougue libertaire d’Ayn Rand. On se morfond souvent dans des petites villes comme Mercury, située, comme nul n’est censé l’ignorer, dans le Minnesota. C’est là, précisément, que la plus inquiétante des séductrices, Charlize Theron, se rend pour reconquérir un ex et revivre son adolescence. Un plan pourri d’avance, mais jouissif dans le film Young Adult, de Jason Reitman, mais oui, le fils d’Ivan, et l’auteur de Juno. On découvrira en voyant ce film en DVD ce que signifie au quotidien l’expression « feeling Minnesota » ( avoir le moral dans les talons ) et la nécessité absolue de rompre avec son passé, comme Ayn Rand. Ou, dans le film, la sublime Charlize Theron qui reprend la route à la conquête d’un pays de rêves et de bleds pourris : les USA.[/access]

*Photo : Charlize Theron dans Young Adult.

L’éternel retour d’Alexandre Vialatte

Alexandre Vialatte cri du canard bleu

Il y a plus de quarante ans disparaissait l’écrivain. Aujourd’hui cependant, le mort est toujours bien vivant. Nous sortons à peine de l’ « Année Vialatte » – organisée en 2011 par le groupe de presse Centre-France, éditeur du quotidien régional La Montagne auquel l’écrivain a collaboré durant près de vingt ans – que paraît aux éditions du Dilettante un nouveau texte inédit du montagnard, écrit en 1933 : Le cri du canard bleu. Les réserves dans lesquelles puisent les amis de Vialatte pour faire vivre son œuvre semblent infinies. Le fond de tiroir ne manque pas de coffre. Il faut dire que l’écrivain a finalement assez peu publié de son vivant : quelques romans (Battling le ténébreux en 1928, Le fidèle Berger en 1942, Les fruits du Congo en 1951), des livres sur l’Auvergne et des monceaux de traductions de l’Allemand. Les premières parutions en recueils de ses splendides chroniques de presse devront attendre les années 70-80. Plusieurs romans inachevés ou inachevables ont déjà été publiés de manière posthume dont La maison du joueur de flûte et La dame du Job – texte remontant aux années 20, sur lequel Vialatte a tenté de revenir vers la fin de sa vie, et qui comporte de nombreuses similitudes avec ce Canard qu’on nous présente aujourd’hui.

Dans Le cri du canard bleu, texte d’une quarantaine de pages, on retrouve les thèmes vialattiens habituels : la nostalgie de l’enfance, l’attrait mystérieux et magique des images publicitaires, les personnages pittoresques et fantasques. Vialatte décrit l’éveil d’un jeune garçon qui découvre un sentiment doux, étrange et nouveau au contact de sa maîtresse d’école ; un sentiment bien différent de l’amitié qu’il voue à sa petite camarade de classe, Amélie. « Amélie n’avait pas le ‘signe’ ; elle est l’enfant de tous les jours, la vestale des humbles marmites. Elle a le tort du pain quotidien. » La maîtresse, elle « s’abreuvait de Rousseau et de sombres poètes qui affirmaient d’un ton provocant qu’il fallait vivre de légumes… Elle lisait dans la nature à livre ouvert. Un jour, elle n’y tint plus ; lasse de la mappemonde qui ne savait que tourner sur elle-même, elle s’en alla sans crier gare… » Avant de partir elle offre au jeune Etienne Berger un canard bleu en porcelaine issu de la collection de zoologie pédagogique… un canard qu’elle prétend bleu, d’ailleurs, mais qui est vert en réalité car « elle tyrannisait la couleur comme elle despotisait les âmes ». S’ensuit le récit de l’éveil du garçonnet aux choses de la vie : « Nous comprîmes soudain que la nature est païenne, que la philosophie peut égarer les âmes, que le venin se cache dans les fleurs », et un développement sur ce que la nostalgie peut nous apporter de douceur et de tristesse. Une nostalgie qui accompagne le jeune Berger jusqu’à l’âge adulte… « En Allemagne, au bord du Rhin, où je me suis réveillé de mon adolescence… »

Ce bref roman inachevé est complété par une note du fils de l’écrivain, Pierre Vialatte, qui veille jalousement sur l’héritage littéraire de son père, et une préface assez remarquable de François Feer : « Pourquoi je suis devenu auvergnat », décrivant la façon dont – en effet – l’œuvre du montagnard fait pernicieusement de ses admirateurs des auvergnats militants, amoureux par procuration d’une Auvergne absolue.

Si cette publication vient étendre notre connaissance de Vialatte romancier (il est évident, soit dit en passant, que le chroniqueur laissera bien davantage son empreinte que l’auteur de romans…), on peut s’interroger sur l’opportunité de ce projet. Le Cri du canard bleu aurait peut-être trouvé plus honnêtement sa place en « complément » de La Dame du Job par exemple – ou en appendice d’une édition intégrale de ses œuvres, que nous appelons de nos vœux. Un texte, osons finalement le mot, qui ne casse pas trois pattes à un canard… même bleu.

Le cri du canard bleu, Alexandre Vialatte (Le Dilettante)

Jean-Patrick Manchette, retour sur les ondes

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Jean-Patrick Manchette, que l’on a appelé le pape du néo-polar, ce qui ne lui aurait pas plu car il n’aimait ni les papes ni le suffixe néo, est mort en 1995, en laissant derrière lui une œuvre courte mais marquante dans laquelle on trouve des chefs-d’œuvre définitifs comme Le Petit Bleu de la Côte Ouest, La position du tireur couché ou encore L’affaire N’Gustro (inspiré plus ou moins par l’affaire Ben Barka). Signe qu’il est sorti depuis longtemps du ghetto du genre, les éditions Gallimard lui ont consacré un volume Quarto et les éditions Rivages ont publié l’intégralité de son œuvre de critique littéraire et cinématographique.

On ne compte plus les études, y compris universitaires, qui lui sont consacrées et les écrivains comme Jean Echenoz qui reconnaissent explicitement leur dette à ce maître du style comportementaliste où se mêle l’humour à la froide observation clinique du monde.
On écoutera donc avec intérêt l’émission qui lui sera consacrée sur France-Culture par Christine Lecerf, samedi 10 novembre, de 16h à 17h.

On retrouvera parmi les intervenants le fils de Manchette, Doug Headline mais aussi Claude Mesplède, spécialiste du genre ainsi que l’écrivain Serge Quadruppani et notre confrère Jérôme Leroy.

Le Monde fait sa contre-révolution

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Le Monde Maistre Boutang

Depuis quelques semaines, les rebelles sont à l’honneur dans les kiosques à journaux. Le Monde propose à ses lecteurs, pour 5,90 euros chacun, dix suppléments d’environ deux cents pages présentant des personnages en opposition avec leur époque.
On trouve ainsi deux tomes sur les résistants, des volumes sur Victor Hugo, Jean Jaurès, Georges Clémenceau ou Léon Blum, sur la révolution de 1848, etc.
Grégoire Kauffmann a eu l’idée judicieuse et courageuse de demander à Jérôme Besnard une anthologie des auteurs de la contre-révolution. De Rivarol à Michel Mohrt, l’occasion nous est fournie de faire un tour dans les textes de ceux qui s’opposent au monde tel qu’il va, surtout quand il est trop tard. Ce huitième tome est disponible pendant une semaine depuis ce jeudi matin.

À la lecture de l’introduction de Jérôme Besnard, il s’avère difficile de ne pas penser aux Antimodernes d’Antoine Compagnon. Ce livre ne se trouve pourtant pas dans la bibliographie proposée en fin d’ouvrage. On comprend qu’elles ne pouvaient pas être exhaustives : les brèves présentations des auteurs suffisent à saisir la richesse des références. Comme l’universitaire, Jérôme Besnard insiste longuement sur la crise que connaît ce courant de pensée après les errements de nombre de ses membres durant la seconde guerre. Mais il perçoit avec plus de justesse le renouveau qui s’opère dès la Libération, avec des romanciers comme Jacques Perret et Jean de La Varende, les Hussards, le philosophe Pierre Boutang, l’essayiste Thierry Maulnier, les historiens Philippe Ariès et même le lettriste repenti Michel Mourre… L’auteur consacre évidemment une partie de l’introduction à dissocier les personnalités sulfureuses dont il va être question des fascistes, collaborateurs et nazis en tout genre.
Aurait-il pris autant de pincettes si Le Monde n’était pas à l’origine de la commande ? On peut imaginer que non, mais les précautions liminaires ne s’avèrent pas pour autant des excuses déguisées. Jérôme Besnard nous plonge sans hésitation dans cet univers méconnu de ceux qui n’ont jamais pensé comme il faut. Il parvient même à les englober dans une formule saisissante : « Le versant chevaleresque de l’esprit rebelle français ».

Beaucoup de romanciers dans cette anthologie : la pensée monarchiste ne peut pas se dissocier de la dimension esthétique. Deux penseurs figurent au cœur de l’ouvrage et structurent la mouvance : Joseph de Maistre et Charles Maurras.
Jérôme Besnard apporte des présentations riches et précises. Soulignons un tic significatif de l’auteur : il stipule systématiquement les origines de l’écrivain dont il va parler. Il fait ainsi référence au « savoyard Joseph de Maistre », à « l’aveyronnais Louis de Bonald », au « malouin Chateaubriand », au « normand Jules Barbey d’Aurevilly ». On apprend qu’Antoine de Rivarol est « fils d’un aubergiste », que Joseph de Maistre est « issu d’une famille de robe » alors que Louis Veuillot est « issu d’un milieu populaire » et que Michel Mohrt est « né dans une famille royaliste de Basse-Bretagne ». Une manière de faire comprendre qu’il faut chercher les racines pour trouver l’homme.

Les amateurs apprécieront de voir ces extraits emblématiques se confronter les uns aux autres. Une occasion de situer les écrivains dans leur chronologie, de distinguer leurs modèles comme leurs disciples, et de reconnaître ainsi les bienfaits de la transmission.
Ceux qui ont la chance de n’avoir pas encore lu ces textes les découvriront de la meilleure manière qui soit : contextualisés, simplement présentés sans glose superflue.

On vous dit qu’il est « rebelle » de lire Joseph de Maistre. Ne vous en privez pas.

*Image : wiki commons.

Happy end pour le blasphème

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Pasolini blaspheme salo

En 1930, lorsqu’un film dépassait les bornes, on pouvait commencer par l’interdiction pure et simple et conclure par l’excommunication papale. C’était L’Âge d’or. Luis Bunuel se permettait d’y défenestrer un évêque. Aujourd’hui, c’est dans l’indifférence générale que les hommes d’Église sont filmés comme des simples d’esprit ou des pervers endimanchés.

Avec sa représentation profane de la Cène de Léonard de Vinci, Viridiana (1961) fut interdit en Espagne, en Suisse et en Italie. Si le propos de Bunuel était de montrer la difficulté à pratiquer la charité chrétienne ici-bas, les nombreux détournements publicitaires ou cinématographiques de ces vingt dernières années prétendent tout au plus à un vague racolage connoté. Il est cependant bien rare qu’ils créent le moindre émoi.[access capability= »lire_inedits »]
Lorsque Rivette, en 1966, vit se liguer contre lui parents d’élèves pétitionnaires, nonnes en colère et politiciens outrés, c’est parce qu’il avait l’audace d’adapter La Religieuse de Diderot, qui traitait essentiellement des dévoiements de la vie monastique. Quand il réalise Ne touchez pas à la hache, quarante ans plus tard, personne ne grince des dents alors même que c’est cette fois la vocation religieuse qui est mise en question, puisque la duchesse de Langeais ne prend le voile que pour supporter le dépit d’une passion amoureuse.
En 1985, Je vous salue Marie de Godard abordait les rapports entre le corps et l’âme, transposant de nos jours le mystère de l’Immaculée Conception. Il provoquait l’ire de religieux qui n’avaient vu que l’affiche, tandis que les innombrables représentations gadgétisées de vierges-mères dans l’heroic fantasy, la science-fiction ou la comédie avaient toujours laissé ceux-ci de marbre.

La Dernière tentation du Christ (1988) de Scorsese, adapté de Nikos Kazantzakis, montrait Jésus fondant une famille et abandonnant sa mission divine, avant de se ressaisir car il s’agissait là d’une ultime tentation sur la croix. Face à cette interrogation éminemment chrétienne sur la double nature du Christ, la réaction ne se fit pas attendre : exactions dans de nombreuses salles de cinéma, réactions indignées de dignitaires, menaces en tous genres. Personne cependant ne s’était offusqué de la très irrespectueuse satire des Monty Python, La Vie de Brian, quelques années plus tôt. Et lorsque deux décennies plus tard, Da Vinci Code spécule sur la descendance de Jésus et Marie-Madeleine, c’est surtout l’occasion de débats policés entre érudits bon teint.

C’est peu dire que le blasphème, au terme de ce florilège, apparaît comme une notion assez floue. Au cinéma en tout cas. En bonne logique spectaculaire, le contexte, le climat politico-médiatique, les intentions supposés et la notoriété de ceux qui s’y adonnent, semblent davantage pris en compte que l’objet même du scandale. L’incohérence des réactions tient sans doute, alors, à un furieux désir de reconnaissance couplé à l’incertitude doctrinale. Dans les démocraties post-modernes en effet, les religions ne structurent pas les normes collectives. Elles ne représentent qu’une identité parmi d’autres, une opinion respectable parce que relative. Ne pouvant rien régenter, elles tiennent avant tout à demeurer visibles, à éprouver la fierté de voir leurs pratiques privées accueillies dans l’espace public. Parallèlement, l’hyper-individualisme a fini de faire vaciller le socle immuable des valeurs, des dogmes et des credo, construisant de bric et de broc des univers spirituels sur mesure, libertaires ou coercitifs, hédonistes ou mortifères, soit autant de tribus que de spectateurs. Cela tombe bien car ces mêmes démocraties adorent les identités ainsi présentées, communicantes et syncrétistes, mouvantes et singulières, pittoresques et non exclusives.

De fait, le blasphème ou ce qui se présente comme tel ne peut que se radicaliser, répondant ainsi à plusieurs attentes : celle d’une société libérale qui ne fait passer ses désastres économiques et sociaux qu’à grands coups de discordes sociétales passagères ; celle des tribus elles-mêmes qui acquièrent ainsi davantage de visibilité, mais qui surtout, devant l’outrance sans équivoque, n’ont pas à longtemps hésiter pour comprendre qu’elles sont indignées. Ainsi, pour choquer efficacement, n’est-il plus recommandé de se poser d’ennuyeuses questions sur la nature du Christ : le couvrir d’excréments suffit. De même, la simple représentation de Mahomet risquant d’être prétexte à d’interminables discussions théologiques, autant le grimer d’emblée en chef de guerre stupide et lubrique pour obtenir d’excellents effets.

Mais cette société qui est la tolérance même, qui se fait gloire de respecter la liberté de ceux qui pensent comme elle, qui assure qu’elle a droit au blasphème comme au dernier iPhone et qu’il ferait beau voir qu’on l’en prive, qui incite perpétuellement à briser des tabous et à subvertir des codes qui ne sont pas les siens, qui saura en dresser le portrait blasphématoire ? Qui saura mettre à jour le caractère faisandé de son prétendu humanisme, l’hypocrisie de son antiracisme, le chiqué de son antifascisme (Pasolini a tout dit dans ses Écrits corsaires[1. « Je crois que le véritable fascisme, c’est ce que les sociologues ont appelé, de façon trop débonnaire, la « société de consommation ». Une définition à l’air inoffensif, purement indicative. Et bien non ! Si on observe la réalité avec attention, mais surtout si on est capable de lire à l’intérieur des objets, des paysages, dans l’urbanisme et, surtout, à l’intérieur de l’homme, on voit que les résultats de cette société de consommation sans souci sont les résultats d’une dictature, d’un véritable fascisme. »]). Quel film saura donc révéler que la société de consommation est totalitaire ? Inutile de l’attendre, il a déjà été réalisé, justement par Pasolini, en 1975: Salo n’est supportable que si on se persuade qu’il ne traite que de la Seconde Guerre mondiale; le scandale arrive lorsqu’on a enfin compris qu’il traite bel et bien de notre temps.[/access]

*Photo : Salo de Pasolini.

Adieu au choc d’égalité !

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marx ayrault hollande

Comme d’habitude, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault s’est pris les pieds dans le tapis. Tout a commencé au lendemain de l’élection de François Hollande, quand a été commandé à Karl Marx, philosophe et économiste allemand assez contesté et très peu écouté par Angela Merkel, un rapport sur les moyens de provoquer « un choc d’égalité ». À quoi pouvait donc s’attendre le gouvernement ? Dans une France où se creuse de plus en plus profondément un fossé jugé nécessaire à la bonne marche de l’économie, ce fossé entre une hyperclasse qui tire tous les bénéfices de la mondialisation et une classe moyenne qui se paupérise à grande vitesse, le tandem de l’exécutif prenait plusieurs risques importants.
D’abord, celui de dérouter le peuple français qui ne l’avait pas élu pour ça mais au contraire pour réduire la Dette à tout prix, renoncer à la durée légale du travail, aux congés payés, promouvoir la fin de la protection sociale, mettre en place une augmentation des prélèvements obligatoires et des impôts sur le revenu ainsi qu’une baisse des prestations sociales. Sans compter l’augmentation de la TVA accueillie avec les applaudissements que l’on sait du côté des 8 millions de pauvres.

Un peuple français parfaitement convaincu de la lucidité et de l’honnêteté de ces patrons du Comité des Forges demandant 60 milliards de baisses sur le coût du travail. Bref, un peuple prêt à se sacrifier pour accompagner joyeusement la marche forcée vers l’équilibre des comptes, en consentant à prendre l’essentiel de l’effort sur ses mâles épaules.
Mais voilà, le rapport Marx et son « choc d’égalité » heurtent les idées reçues. On en a beaucoup parlé dans la presse avant même d’en connaître la substance, ce qui est une sacrée erreur de communication, une de plus de la part de ces amateurs qui nous gouvernent. Du coup, tout le monde a donné son avis avant que les conclusions exactes et les mesures préconisées par monsieur Marx ne soient connues intégralement. Les syndicats ont trouvé que ce rapport allait dans le bon sens, à part la CFDT qui voyait dans un extrait du préambule une menace pour le dialogue social adulte qui règne en France depuis des décennies : « L’histoire de la société française jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes. »

L’UMP, déjà très remontée contre le mariage gay, y a vu une aubaine et a enfin trouvé le moyen d’attaquer le gouvernement Ayrault sur ses intentions économiques et sociales supposées car cela finissait par se voir que la droite n’avait pas de politique alternative. Réactions encore plus hostiles du côté du patronat, bien sûr, mais aussi du Front de Gauche qui estimait de son côté que Karl Marx ne prenait pas en compte la transition écologique et, implicitement, continuait de recommander le tout-nucléaire.
Le gouvernement a alors modulé sa communication. Il ne serait plus question de « choc d’égalité » mais d’un « pacte d’égalité » étalé sur le quinquennat. Il n’empêche que ce rapport Marx questionne car il bouscule un certain nombre de ces avantages acquis, de ces conservatismes timides sur lesquels les riches se sont crispés. Il vaut mieux, on le sait, dans un pays comme le nôtre vivre de la rente que du travail. Un patronat de droit divin affirme bien haut que sur ces questions tout retour en arrière, tout détricotage serait une régression. Le rapport Marx ose en effet, par exemple, revenir sur un sujet tabou à savoir une privatisation des profits et une socialisation des pertes devenue une saine habitude du patronat des grands groupes qui fait payer ses plans sociaux par l’Etat, par exemple lors des départs anticipés en préretraite.
Maintenant que l’on connaît exactement les principales mesures du plan Marx, on comprendra qu’il a de fortes chances d’être enterré : le peuple armé, la fin de la bureaucratie, tout le personnel étant élu et révocable, rémunéré au niveau d’un travailleur et le remplacement du Parlement par la démocratie directe. Et le rapport de conclure : « Nous nous bornons à montrer au monde ce pour quoi il est réellement en train de se battre, et la conscience est quelque chose qu’il doit acquérir, même s’il n’en veut pas. »

Face à des travailleurs de plus en plus précarisés contraints d’accepter des reculs incessants devant le chantage aux délocalisations, le rapport Marx aurait donc forcé ce gouvernement social-libéral à un aggiornamento communiste.
Cette politique courageuse, exigeante, éminemment moderne, il est bien évident que ce ne sera pas Ayrault qui la mettra en place, ni lui, ni un autre. C’est dommage pour la France qui aurait pu ainsi retrouver son premier rang dans le monde et redevenir le modèle qu’elle était jadis.
Quant à monsieur Marx, qu’il retourne plutôt à ses chères études.

*Photo : Dunechaser.

Canonisons Clément Marot !

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Clement Marot

Clement Marot

J’ai précédemment évoqué ici la Pérégrination de Brendan de Clonfert, le grand Nicolas Boileau et puis l’auteur du Fou d’Elsa, l’inoubliable Louis Aragon. Je parlerai cette fois-ci du charmant, du délicieux, du malheureux aussi Clément Marot (1496-1544).

Ce natif de Cahors n’avait d’autre vocation que celle, fort modeste, de poète de cour. Pour le reste, il semble avoir aimé les plaisirs, les banquets, la compagnie des femmes. Il fut le protégé de Marguerite d’Alençon, la sœur du roi François 1er, lequel, d’ailleurs, avait pour lui une sympathie évidente.
Marot, nous indique le Lagarde et Michard, « cultiva d’abord la poésie savante et artificielle des rhétoriqueurs, mais les tribulations de son existence le mirent en possession de son vrai génie. »[access capability= »lire_inedits »] On ne saurait mieux dire. Sa vie (à divers égards mal connue), fut continuellement assombrie par les querelles religieuses. Il fut accusé d’avoir mangé de la viande en carême, puis d’avoir trempé dans la fameuse « affaire des placards » (des brûlots d’inspiration protestante, clandestinement affichés). Il fut emprisonné deux fois pour ces motifs. Il proclama cependant sa fidélité catholique : « Point ne suis lutheriste / Ni zwinglien, et moins anabaptiste : / Je suis de Dieu par son fils Jésus-Christ. »
Cette belle proclamation ne suffisait pas dans le temps des sectaires, et les soupçons le poursuivirent à mesure que s’aggravait le conflit avec la Réforme. Rien d’ailleurs n’interdit de penser qu’il eut réellement des sympathies pour celle-ci. Il s’était lié d’amitié avec le jeune Calvin. Et puis, c’était tout simplement un homme libre et joyeux, qui préfigure à certains égards ce qu’on devait appeler plus tard l’esprit libertin. Il fut ami de Rabelais, auquel il dédia un poème. Il édita les poésies de François Villon.

Passons sur les détails biographiques. Il ne cessa plus d’être tracassé. Il connut l’exil, en Navarre d’abord, où l’accueillit la même Marguerite d’Alençon, puis à Ferrare où Renée, princesse française, laissait vivre en paix protestants et juifs. Puis il crut trouver refuge à Genève, où gouvernait désormais Jean Calvin. Hélas ! L’ami de jeunesse s’était mué en un dictateur fou (Balzac voyait en lui l’inventeur de la Terreur politique). La danse était devenue un délit, la drague une infraction. Ce n’était pas du goût de ce pauvre Clément. Incriminé par les cathos, rebuté par les protestants, il se réfugia à Turin, où il courait encore le jupon (on a un poème dans lequel il reproche à une femme de demander 10 écus pour coucher avec lui, alors qu’il n’en a que 6 à proposer).
C’est là qu’il mourut. Il fut inhumé dans un couvent de la ville. Dans sa remarquable somme Les Écrivains français en leur tombeau[1. Flammarion, 1997.], Philippe Barret nous apprend que sa sépulture fut détruite à une date inconnue, peut-être à l’initiative de l’Inquisition. Quel homme fallait-il qu’il fût pour qu’on le poursuivît ainsi post-mortem ? Un homme qui dénonçait « le froid vent d’ignorance et sa tourbe / Qui haut sçavoir persecute et destourbe, / Et qui de cœur est si dure ou si tendre / Que vérité ne veult ou peult entendre. » Voilà en effet de quoi se faire mal voir, aujourd’hui comme hier.
La tombe a disparu, donc, mais on connaît l’épitaphe que lui consacra son ami Léon Jamet : « Ci gît celui que peu de terre coeuvre / Qui toute France enrichit de son œuvre / Ci dort un mort qui toujours vif sera / Tant que la France en français parlera. »

Tout n’est pas lisible dans cette œuvre ; il s’y trouve un peu trop de compositions officielles, de pièces de circonstances purement rhétoriques. Néanmoins, je canonise ici solennellement Clément Marot comme le saint patron des esprits libres persécutés par les gardiens de vaches sacrées. Et cela me paraît d’actualité, car les gardiens de vaches sacrées, il s’en trouve aujourd’hui dans tous les camps. Je canonise notre charmant Clément Marot, qui demeurera un ami tant que la France en français parlera.[/access]

*Photo : Clément Marot (Stifts- och landsbiblioteket i Skara).

Novembre : et si on mangeait des tripes ?

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tripes abats novembre

tripes abats novembre

Pour la 12ème année consécutive, le mois de novembre célèbre les produits tripiers. Artisans bouchers, tripiers, grands chefs, bistrotiers, toute la profession se plie en quatre pour nous faire aimer les abats. Le pari était loin d’être gagné dans une société qui valorise les légumes calibrés comme des playmates et les plats préparés par les apprentis-chimistes de l’agro-alimentaire.

Alors, faire manger des tripoux d’Auvergne, des pieds paquets marseillais ou des groins de cochon à la France des supermarchés, ça semblait une mission vraiment impossible. Il fallait une bonne dose d’inconscience pour relever ce défi et croire à la résurrection de cette cuisine d’autrefois. Mais en gastronomie comme au cinéma, les souvenirs sont plus forts que les modes. Si on ne se lasse pas d’un vieux Gabin en noir et blanc, on prend le même plaisir à (re)découvrir les abats. « Ce mot désigne l’ensemble des morceaux du bœuf, du veau, de l’agneau et du porc qui ne sont pas rattachés à la carcasse de l’animal » comme le précisent les organisateurs de cette manifestation. Ils avouent même que « la profession préfère substituer cette dénomination peu flatteuse à celle, plus valorisante et bien plus appétissante, de « Produits tripiers ». Si le mot « abats » fait peur, c’est qu’il nous replonge fissa dans un monde disparu, celui des Halles grouillantes au cœur de Paris, des nappes à carreaux, des casse-croûtes pantagruéliques et des ballons de Beaujolais qui tintent dans la nuit fraîche.
Et oui, manger des abats, c’est retrouver cette poésie-là, s’attabler avec René Fallet, Georges Brassens, Lino Ventura, Jean Carmet, Bernard Blier ou Michel Audiard (meilleur buveur que mangeur selon Lino). Vous me direz que ces images « dépassées » ne peuvent émouvoir que les éternels nostalgiques que nous sommes.

Et nous refaire, à chaque fois, le coup des Tontons Flingueurs de la fourchette a quelque chose d’agaçant et de réactionnaire. Si les abats ont fait un retour en force ces dix dernières années et s’ils sont même devenus snobinards dans certains milieux, nous n’y pouvons pas grand-chose. Nous connaissons tous des médecins ou des notaires bien propres sur eux, avec leurs belles vestes en tweed et leurs souliers patinés qui, une fois à table, se prennent pour des forts des Halles. Que voulez-vous, ces hommes-là rêvent d’enfiler une canadienne en cuir et de dévorer au petit matin un tablier de sapeur sur le zinc d’un rade de banlieue. Chacun a ses propres mythologies et les notables d’aujourd’hui comme d’hier ont toujours eu un faible pour les plats canailles. Admettons que les abats se soient embourgeoisés et qu’ils fassent principalement le succès d’établissements où les additions s’envolent allègrement, ils n’en demeurent pas moins des produits d’une grande qualité gustative et surtout d’un coût très abordable. Les professionnels ont bien compris que pour faire venir à eux une nouvelle clientèle, il fallait dépasser les images d’Epinal des années 50/60 et parler pouvoir d’achat. Selon eux, « avec un prix moyen autour de 8,42 € le kilo, ils remplissent le caddie sans alourdir l’addition. Champion du pouvoir d’achat toutes catégories confondues, le porc (foie, pieds, tête, rognons) se situe généralement à un peu plus de 4 € le kilo, tandis que le veau, plus coûteux, reste à moins de 17 € le kilo, toujours en prix d’achat moyen ». Avec de tels arguments économiques, les produits tripiers vont devenir les chouchous des ménagères. De plus, ils sont faciles à cuisiner et offrent de grandes vertus médicinales. Riches en fer, bourrés de vitamines et faibles en lipides, ils rassureront celles et ceux qui font attention à leur ligne. Depuis l’Antiquité, les abats ont toujours été synonymes de puissance et de bonne santé. Au lieu de dépenser dans des produits remplis de mauvaises graisses et dopés aux conservateurs, les abats ont le mérite de rassembler les français toutes classes, origines et confessions confondues.

Vous avez aimé le bio, la « slow food », la vinification naturelle, vous aimerez, à coup sûr, les produits tripiers. À quand au menu des cantines les rognons de veau, les pieds de porc ou de succulentes tripes à la mode de Caen ?

Trois mariages et un enterrement

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L’enterrement, c’est celui de Han Suyin. La mort avait tardé à prendre soin d’elle et elle était tombée dans l’oubli avant de s’en aller vers un improbable ailleurs à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. La fin de sa vie, elle l’avait passée à Lausanne où j’aurais pu la rencontrer et lui parler de l’admiration que ma mère lui portait. Elle rêvait d’un destin identique à celui d’Han Suyin, romancière cosmopolite qui avait pris la relève de Pearl Buck (prix Nobel, 1938), elle aussi oubliée, elle aussi fascinée par la Chine, elle aussi immensément populaire de son vivant. Han Suyin occupait, comme Pearl Buck, une place de choix dans toutes les bibliothèques des familles bourgeoises dans les années cinquante. Suyin bénéficia, en outre, de deux privilèges exceptionnels : être incarnée au cinéma par Jennifer Jones dans le film de Henry King : La colline de l’adieu (1955) et finir ses jours sur les rives lémaniques, comme Audrey Hepburn, Charlie Chaplin, Georges Simenon ou Hugo Pratt. Même Coco Chanel, qui a toujours une suite au Lausanne-Palace, est enterrée au cimetière du Bois-de-Vaux. Il vaut mieux mourir à Lausanne qu’y vivre.

Ce qui fascinait ma mère, c’était la vie sentimentale d’Han Suyin. Cette jeune fille née en Mandchourie des amours d’un ingénieur chinois et d’une intellectuelle belge, convola successivement avec un général du Kuomintang assassiné par les communistes, puis avec un sinologue anglais travaillant en Malaisie pour les services de contre-espionnage et enfin, après des liaisons qui firent scandale et qu’elle raconta dans Multiple Splendeur, avec un colonel indien vivant à Katmandou. Cosmopolite, elle le fut jusqu’à la moelle. Pédiatre, elle avait ouvert un hôpital à Singapour. Écrivain, elle maîtrisait trois langues : le français, l’anglais et le chinois. Diplomate, elle se lia avec Mao avant de rompre pendant la Révolution culturelle. Sur le Tibet, où elle avait vécu, elle écrivit des livres qui ravirent les Chinois et exaspérèrent les Tibétains. Elle s’attira les foudres du plus averti des sinologues, Simon Leys, qui la brocarda en ces termes : « Jamais une autorité plus durable n’a été fondée sur un propos plus changeant. La seule constante de cette œuvre tient dans la constance avec laquelle les événements ont à chaque tournant démenti ses analyses et pronostics. »

11 Novembre : après le deuil, le souvenir

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11 novembre australie

11 novembre australie

Jusqu’à présent, les commémorations du 11 Novembre célébraient l’issue victorieuse de la Grande Guerre mais également la fin d’un conflit dont le prix du sang fut terrifiant. La France était durablement et profondément meurtrie dans sa chair et dans son esprit. La mort du dernier poilu, Lazare Ponticelli, en mars 2008, a été l’occasion de s’interroger sur le sens à donner à ces célébrations. Nul besoin, en effet, de commission d’enquête pour s’apercevoir qu’elles suscitent un intérêt fléchissant des français, et c’est un euphémisme ! Ingratitude, légèreté, individualisme outrancier de l’homme moderne ? Plus probablement, la souffrance de tout un peuple a passé et ce dernier ne trouve plus sa place dans ces cérémonies.
Il y a bientôt un an, Nicolas Sarkozy annonçait vouloir faire du 11 Novembre « la date de commémoration de la Grande guerre et de tous les morts pour la France ». Il s’agissait d’éviter la « fossilisation » assurait l’entourage présidentiel ; en somme, de redonner un nouveau souffle. Cette annonce fut diversement appréciée mais ne déchaîna pas les passions et une loi fut votée en ce sens le 28 février dernier. On nota sobrement une analogie avec le « Memorial Day » au cours duquel, chaque dernier lundi du mois de mai, les Américains honorent les soldats morts au cours des guerres menées par les Etats-Unis. À peine, amabilités politiciennes obligent, intenta-t-on, sans grande ardeur, un procès en « américanisation » du 11 Novembre.
La formulation provocante du constat ne lui ôte pourtant pas sa pertinence : le souvenir est une réalité vivante qui meurt quand on l’immobilise. Si elles ne parviennent pas à s’affranchir d’un cérémonial qui s’est figé avec le temps, ces cérémonies perdront leur sens et donc leur légitimité aux yeux des français. Elles ne seront guère plus qu’un anachronisme auquel s’accrochent quelques anciens combattants amers de constater, impuissants, l’incompréhension et le désintérêt de leurs concitoyens.

« Les peuples heureux n’ont pas d’histoire » disait Hegel. Peut-être! Plus sûrement, les peuples qui ne comprennent plus la leur se cloîtrent définitivement dans une schizophrénie absurde. Alors, oui, ces célébrations sont nécessaires pour donner du sens à notre histoire. Qui voyage en Australie un 25 avril peut vivre – le mot est particulièrement approprié – l’ANZAC Day[1. L’ANZAC Day célèbre chaque année le premier jour du débarquement du corps australien et néo-zélandais à Gallipoli -détroit des Dardanelles- en 1915. Impliquant également des forces britanniques et françaises opposées à l’armée turque, les opérations se soldèrent, après plusieurs mois de violents combats, par un échec sans appel et la mort de dizaines de milliers de jeunes soldats.]. On ne peut qu’être impressionné par la ferveur populaire, l’enthousiasme et la fierté de ces foules qui participent et assistent ce jour-là à des manifestations patriotiques. Paradoxalement, alors qu’une multitude de soldats connut un destin funeste, les gens que l’on croise semblent heureux. Qui aurait ainsi l’idée saugrenue de fêter joyeusement l’assaut du chemin des Dames ou l’enfer de Verdun ?
En fait, et c’est le secret d’un peuple qui s’est approprié son histoire, les Australiens ne célèbrent pas ce jour-là un fait d’arme ni leur institution militaire. En honorant tous les citoyens qui ont un jour porté les armes, ils s’honorent eux-mêmes en tant que Nation.

Un soldat mort n’est pas un mort ordinaire. Indépendamment des raisons qui ont poussé l’Etat à lui demander de se battre, son statut est celui de héros. Il appartient ainsi, et c’est bien là le sens du Soldat Inconnu, à la Nation toute entière. Mais après le temps du deuil, vient celui du souvenir. Nos anciens, survivants d’un cataclysme de souffrance, ont porté, leur vie durant, le voile du premier. Nos générations peuvent aujourd’hui, sans craindre de paraître désinvolte, cultiver la flamme du second. La souffrance a passé.

En Australie, lors de l’ANZAC Day, tous les citoyens sont invités à arborer leurs propres décorations militaires, celles de leurs parents, grands-parents, proches ou bien le fameux « poppy », fleur de coquelicot en tissu, pendant britannique du Bleuet de France. Point de concours de gloire, mais la joie simple du souvenir, une envie de partager un moment fort et symbolique qui rassemble la Nation à travers les époques.
Pour affermir la cohésion morale des Français, nous pouvons probablement nous imprégner de cet état d’esprit et faire ainsi du 11 Novembre un hommage du peuple à tous ses soldats en vivant l’idéal pour lequel ils se sont battus : un peuple en paix et heureux de vivre ensemble.

*Photo : Xavier de Jauréguiberry.

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Charlize Theron young adult

Charlize Theron young adult

1. Une jeune Russe à Hollywood

C’est une jeune fille telle que je les aime. Née en 1905 à Saint-Pétersbourg, Lisa Rosenbaum connaît une enfance dorée dans l’appartement de sa famille, qui donne sur la perspective Nevski. Elle a pour amie Olga Nabokov, la sœur d’un certain Vladimir. Elle lit beaucoup et tient son journal intime. Le jour de son treizième anniversaire, elle écrit : « Aujourd’hui, j’ai décidé d’être athée. » Elle le restera jusqu’à sa mort, en 1982. Une autre décision s’impose à 16 ans : ne pas avoir d’enfant. Elle n’y dérogera pas. Enfin et surtout, après la Révolution d’Octobre, dont elle perçoit d’emblée l’imposture et la cruauté, elle choisit, quel que soit le prix à payer, de s’exiler aux États-Unis, ne serait-ce que pour assouvir sa passion du cinéma et ne pas être asphyxiée par un collectivisme qui l’horripile.[access capability= »lire_inedits »]
La religion, « ce poison de l’humanité », ne trouve pas non plus grâce aux yeux de cette jeune rebelle qui, dès qu’elle foule le sol américain, change de nom pour que sa judéité ne lui colle pas à la peau. Dorénavant, elle s’appellera Ayn Rand. Elle a 21 ans, 50 dollars en poche et la version anglaise de Ainsi parlait Zarathoustra comme viatique. Cécil B. de Mille lui mettra le pied à l’étrier. Débute alors une carrière de scénariste, de romancière et de philosophe qui, sans qu’elle ait renoncé à ses idéaux d’adolescente, lui vaudra d’être l’auteur le plus lu aux États-Unis après la Bible et le plus exécré en France où sa passion de l’égoïsme, son anti-communisme radical et sa déposition sans complexe devant la commission maccarthyste chargée de démasquer les complices de l’infiltration pro-soviétique à Hollywood susciteront l’indignation.

Il faut avoir vécu ce qu’elle et sa famille ont subi à Leningrad pour comprendre sa haine inexpiable pour toute forme de socialisme. Elle compterait aujourd’hui parmi les anti-Obama les plus farouches et serait ravie d’être citée par Paul Ryan. S’il fallait résumer la pensée d’Ayn Rand, je choisirais ces quelques lignes de son autobiographie, We the living : « Personne ne peut dire à un homme pourquoi il doit vivre. Personne ne peut s’arroger ce droit parce qu’il y a en l’homme des choses qui sont au-dessus de tous les États, de toutes les collectivités. Quelles choses ? Son esprit et ses valeurs. Tout homme digne de ce nom ne vit que pour lui-même. Nous n’y pouvons rien parce que l’homme est né ainsi, seul, entier, une fin en soi. Aucune loi, aucun parti ne pourra jamais tuer cette chose en l’homme qui sait dire : « Je » . »

Cette libertarienne est étonnamment proche de deux de ses contemporaines : Louise Brooks et Dorothy Parker, ainsi que de son ami l’architecte Frank Lloyd Wright. Elle participera d’ailleurs au tournage du film de King Vidor : Le Rebelle (1949) avec Gary Cooper et Patricia O’Neal, tiré de son livre The Fountainhead qui s’inspire du destin de Frank Lloyd Wright. Elle sera ulcérée que son plaidoyer pour l’individualisme soit amputé de sa phrase la plus célèbre : « Je ne suis pas un homme qui vit pour les autres », ainsi que d’une scène de viol qui reflétait sa conception de la sexualité, où le sado-masochisme tenait le premier rôle. Elle méprisait autant le puritanisme religieux que la politique sociale consistant à prendre à Pierre pour donner à Jacques par l’intermédiaire de l’État. Le plus surprenant, c’est qu’une jeune Russe athée, libertine et anarchiste, ait exercé et exerce encore une telle influence aux États-Unis. Ronald Reagan la qualifiait de « Jeanne d’Arc du capitalisme » et même Hillary Clinton avouait avoir eu « sa période Ayn Rand ». Mais, comme le note son biographe Alain Laurent, dans son essai : Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel (éd. Les Belles Lettres), l’intellectuel français, qu’il soit de droite ou de gauche, tient trop à l’État social pour que la pensée d’Ayn Rand puisse le séduire. Aussi n’ai-je guère été surpris que Le Monde lance une double offensive contre l’économiste Hayek et contre Ayn Rand, censés tous les deux célébrer un capitalisme anarchique et débridé qui magnifie l’inégalité et demeure indifférent à la souffrance des déshérités. Avec de tels arguments, comment ne pas haïr Ayn Rand ? Et tant qu’à faire, Nietzsche ou Stirner, qui l’inspirèrent ?

2. Les avantages d’une maîtresse plus âgée

Ayn Rand qui, même à un âge avancé, ne dédaignait pas les jeunes gens, a certainement lu la lettre de Benjamin Franklin, un des pères de la Constitution américaine, certes, mais aussi un des esprits les plus facétieux des États-Unis, sur l’art de choisir sa maîtresse. Lui qui avait inventé le paratonnerre et savait donc à quoi s’en tenir en matière de psychologie féminine, conseillait à ses amis de préférer les femmes mûres aux plus jeunes, même si, a priori, cela pouvait sembler incongru. Il avançait plusieurs arguments, dont cinq au moins tiennent encore la route aujourd’hui. Les voici :
1. Parce que les femmes, quand elles cessent d’être belles, s’efforcent de devenir bonnes.
2. Parce que, grâce à leur grande expérience, elles sont plus discrètes dans la conduite d’une intrigue afin de prévenir les soupçons.
3. Parce qu’il n’y a pas le risque d’enfants.
4. Parce ce que le remords est moindre. Avoir rendu une jeune fille malheureuse peut vous faire ressasser de sombres pensées. Rien de tout cela pour avoir rendu une femme mûre heureuse.
5. Elles sont si reconnaissantes !

Benjamin Franklin, qui avait été journaliste, savait qu’il n’y a pas une grande différence entre le commérage et le journalisme. Loin de s’en agacer, il s’en réjouissait. Pourquoi ? Parce que, à l’opposé des belles âmes qui pensent qu’il ne faut pas diffamer son prochain, il estimait qu’une seule journée passée sans discréditer nos semblables était une journée perdue. Et cela pour la simple et bonne raison que ce que l’on peut dire de pire sur nous n’est jamais que la moitié de ce que nous mériterions d’entendre si nos écarts étaient connus.

3. « Feeling Minnesota »

Hélas, tout le monde aux États-Unis n’a pas l’esprit incisif d’un Benjamin Franklin, ni la fougue libertaire d’Ayn Rand. On se morfond souvent dans des petites villes comme Mercury, située, comme nul n’est censé l’ignorer, dans le Minnesota. C’est là, précisément, que la plus inquiétante des séductrices, Charlize Theron, se rend pour reconquérir un ex et revivre son adolescence. Un plan pourri d’avance, mais jouissif dans le film Young Adult, de Jason Reitman, mais oui, le fils d’Ivan, et l’auteur de Juno. On découvrira en voyant ce film en DVD ce que signifie au quotidien l’expression « feeling Minnesota » ( avoir le moral dans les talons ) et la nécessité absolue de rompre avec son passé, comme Ayn Rand. Ou, dans le film, la sublime Charlize Theron qui reprend la route à la conquête d’un pays de rêves et de bleds pourris : les USA.[/access]

*Photo : Charlize Theron dans Young Adult.

L’éternel retour d’Alexandre Vialatte

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Alexandre Vialatte cri du canard bleu

Alexandre Vialatte cri du canard bleu

Il y a plus de quarante ans disparaissait l’écrivain. Aujourd’hui cependant, le mort est toujours bien vivant. Nous sortons à peine de l’ « Année Vialatte » – organisée en 2011 par le groupe de presse Centre-France, éditeur du quotidien régional La Montagne auquel l’écrivain a collaboré durant près de vingt ans – que paraît aux éditions du Dilettante un nouveau texte inédit du montagnard, écrit en 1933 : Le cri du canard bleu. Les réserves dans lesquelles puisent les amis de Vialatte pour faire vivre son œuvre semblent infinies. Le fond de tiroir ne manque pas de coffre. Il faut dire que l’écrivain a finalement assez peu publié de son vivant : quelques romans (Battling le ténébreux en 1928, Le fidèle Berger en 1942, Les fruits du Congo en 1951), des livres sur l’Auvergne et des monceaux de traductions de l’Allemand. Les premières parutions en recueils de ses splendides chroniques de presse devront attendre les années 70-80. Plusieurs romans inachevés ou inachevables ont déjà été publiés de manière posthume dont La maison du joueur de flûte et La dame du Job – texte remontant aux années 20, sur lequel Vialatte a tenté de revenir vers la fin de sa vie, et qui comporte de nombreuses similitudes avec ce Canard qu’on nous présente aujourd’hui.

Dans Le cri du canard bleu, texte d’une quarantaine de pages, on retrouve les thèmes vialattiens habituels : la nostalgie de l’enfance, l’attrait mystérieux et magique des images publicitaires, les personnages pittoresques et fantasques. Vialatte décrit l’éveil d’un jeune garçon qui découvre un sentiment doux, étrange et nouveau au contact de sa maîtresse d’école ; un sentiment bien différent de l’amitié qu’il voue à sa petite camarade de classe, Amélie. « Amélie n’avait pas le ‘signe’ ; elle est l’enfant de tous les jours, la vestale des humbles marmites. Elle a le tort du pain quotidien. » La maîtresse, elle « s’abreuvait de Rousseau et de sombres poètes qui affirmaient d’un ton provocant qu’il fallait vivre de légumes… Elle lisait dans la nature à livre ouvert. Un jour, elle n’y tint plus ; lasse de la mappemonde qui ne savait que tourner sur elle-même, elle s’en alla sans crier gare… » Avant de partir elle offre au jeune Etienne Berger un canard bleu en porcelaine issu de la collection de zoologie pédagogique… un canard qu’elle prétend bleu, d’ailleurs, mais qui est vert en réalité car « elle tyrannisait la couleur comme elle despotisait les âmes ». S’ensuit le récit de l’éveil du garçonnet aux choses de la vie : « Nous comprîmes soudain que la nature est païenne, que la philosophie peut égarer les âmes, que le venin se cache dans les fleurs », et un développement sur ce que la nostalgie peut nous apporter de douceur et de tristesse. Une nostalgie qui accompagne le jeune Berger jusqu’à l’âge adulte… « En Allemagne, au bord du Rhin, où je me suis réveillé de mon adolescence… »

Ce bref roman inachevé est complété par une note du fils de l’écrivain, Pierre Vialatte, qui veille jalousement sur l’héritage littéraire de son père, et une préface assez remarquable de François Feer : « Pourquoi je suis devenu auvergnat », décrivant la façon dont – en effet – l’œuvre du montagnard fait pernicieusement de ses admirateurs des auvergnats militants, amoureux par procuration d’une Auvergne absolue.

Si cette publication vient étendre notre connaissance de Vialatte romancier (il est évident, soit dit en passant, que le chroniqueur laissera bien davantage son empreinte que l’auteur de romans…), on peut s’interroger sur l’opportunité de ce projet. Le Cri du canard bleu aurait peut-être trouvé plus honnêtement sa place en « complément » de La Dame du Job par exemple – ou en appendice d’une édition intégrale de ses œuvres, que nous appelons de nos vœux. Un texte, osons finalement le mot, qui ne casse pas trois pattes à un canard… même bleu.

Le cri du canard bleu, Alexandre Vialatte (Le Dilettante)

Jean-Patrick Manchette, retour sur les ondes

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Jean-Patrick Manchette, que l’on a appelé le pape du néo-polar, ce qui ne lui aurait pas plu car il n’aimait ni les papes ni le suffixe néo, est mort en 1995, en laissant derrière lui une œuvre courte mais marquante dans laquelle on trouve des chefs-d’œuvre définitifs comme Le Petit Bleu de la Côte Ouest, La position du tireur couché ou encore L’affaire N’Gustro (inspiré plus ou moins par l’affaire Ben Barka). Signe qu’il est sorti depuis longtemps du ghetto du genre, les éditions Gallimard lui ont consacré un volume Quarto et les éditions Rivages ont publié l’intégralité de son œuvre de critique littéraire et cinématographique.

On ne compte plus les études, y compris universitaires, qui lui sont consacrées et les écrivains comme Jean Echenoz qui reconnaissent explicitement leur dette à ce maître du style comportementaliste où se mêle l’humour à la froide observation clinique du monde.
On écoutera donc avec intérêt l’émission qui lui sera consacrée sur France-Culture par Christine Lecerf, samedi 10 novembre, de 16h à 17h.

On retrouvera parmi les intervenants le fils de Manchette, Doug Headline mais aussi Claude Mesplède, spécialiste du genre ainsi que l’écrivain Serge Quadruppani et notre confrère Jérôme Leroy.

Le Monde fait sa contre-révolution

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Le Monde Maistre Boutang

Le Monde Maistre Boutang

Depuis quelques semaines, les rebelles sont à l’honneur dans les kiosques à journaux. Le Monde propose à ses lecteurs, pour 5,90 euros chacun, dix suppléments d’environ deux cents pages présentant des personnages en opposition avec leur époque.
On trouve ainsi deux tomes sur les résistants, des volumes sur Victor Hugo, Jean Jaurès, Georges Clémenceau ou Léon Blum, sur la révolution de 1848, etc.
Grégoire Kauffmann a eu l’idée judicieuse et courageuse de demander à Jérôme Besnard une anthologie des auteurs de la contre-révolution. De Rivarol à Michel Mohrt, l’occasion nous est fournie de faire un tour dans les textes de ceux qui s’opposent au monde tel qu’il va, surtout quand il est trop tard. Ce huitième tome est disponible pendant une semaine depuis ce jeudi matin.

À la lecture de l’introduction de Jérôme Besnard, il s’avère difficile de ne pas penser aux Antimodernes d’Antoine Compagnon. Ce livre ne se trouve pourtant pas dans la bibliographie proposée en fin d’ouvrage. On comprend qu’elles ne pouvaient pas être exhaustives : les brèves présentations des auteurs suffisent à saisir la richesse des références. Comme l’universitaire, Jérôme Besnard insiste longuement sur la crise que connaît ce courant de pensée après les errements de nombre de ses membres durant la seconde guerre. Mais il perçoit avec plus de justesse le renouveau qui s’opère dès la Libération, avec des romanciers comme Jacques Perret et Jean de La Varende, les Hussards, le philosophe Pierre Boutang, l’essayiste Thierry Maulnier, les historiens Philippe Ariès et même le lettriste repenti Michel Mourre… L’auteur consacre évidemment une partie de l’introduction à dissocier les personnalités sulfureuses dont il va être question des fascistes, collaborateurs et nazis en tout genre.
Aurait-il pris autant de pincettes si Le Monde n’était pas à l’origine de la commande ? On peut imaginer que non, mais les précautions liminaires ne s’avèrent pas pour autant des excuses déguisées. Jérôme Besnard nous plonge sans hésitation dans cet univers méconnu de ceux qui n’ont jamais pensé comme il faut. Il parvient même à les englober dans une formule saisissante : « Le versant chevaleresque de l’esprit rebelle français ».

Beaucoup de romanciers dans cette anthologie : la pensée monarchiste ne peut pas se dissocier de la dimension esthétique. Deux penseurs figurent au cœur de l’ouvrage et structurent la mouvance : Joseph de Maistre et Charles Maurras.
Jérôme Besnard apporte des présentations riches et précises. Soulignons un tic significatif de l’auteur : il stipule systématiquement les origines de l’écrivain dont il va parler. Il fait ainsi référence au « savoyard Joseph de Maistre », à « l’aveyronnais Louis de Bonald », au « malouin Chateaubriand », au « normand Jules Barbey d’Aurevilly ». On apprend qu’Antoine de Rivarol est « fils d’un aubergiste », que Joseph de Maistre est « issu d’une famille de robe » alors que Louis Veuillot est « issu d’un milieu populaire » et que Michel Mohrt est « né dans une famille royaliste de Basse-Bretagne ». Une manière de faire comprendre qu’il faut chercher les racines pour trouver l’homme.

Les amateurs apprécieront de voir ces extraits emblématiques se confronter les uns aux autres. Une occasion de situer les écrivains dans leur chronologie, de distinguer leurs modèles comme leurs disciples, et de reconnaître ainsi les bienfaits de la transmission.
Ceux qui ont la chance de n’avoir pas encore lu ces textes les découvriront de la meilleure manière qui soit : contextualisés, simplement présentés sans glose superflue.

On vous dit qu’il est « rebelle » de lire Joseph de Maistre. Ne vous en privez pas.

*Image : wiki commons.

Happy end pour le blasphème

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Pasolini blaspheme salo

Pasolini blaspheme salo

En 1930, lorsqu’un film dépassait les bornes, on pouvait commencer par l’interdiction pure et simple et conclure par l’excommunication papale. C’était L’Âge d’or. Luis Bunuel se permettait d’y défenestrer un évêque. Aujourd’hui, c’est dans l’indifférence générale que les hommes d’Église sont filmés comme des simples d’esprit ou des pervers endimanchés.

Avec sa représentation profane de la Cène de Léonard de Vinci, Viridiana (1961) fut interdit en Espagne, en Suisse et en Italie. Si le propos de Bunuel était de montrer la difficulté à pratiquer la charité chrétienne ici-bas, les nombreux détournements publicitaires ou cinématographiques de ces vingt dernières années prétendent tout au plus à un vague racolage connoté. Il est cependant bien rare qu’ils créent le moindre émoi.[access capability= »lire_inedits »]
Lorsque Rivette, en 1966, vit se liguer contre lui parents d’élèves pétitionnaires, nonnes en colère et politiciens outrés, c’est parce qu’il avait l’audace d’adapter La Religieuse de Diderot, qui traitait essentiellement des dévoiements de la vie monastique. Quand il réalise Ne touchez pas à la hache, quarante ans plus tard, personne ne grince des dents alors même que c’est cette fois la vocation religieuse qui est mise en question, puisque la duchesse de Langeais ne prend le voile que pour supporter le dépit d’une passion amoureuse.
En 1985, Je vous salue Marie de Godard abordait les rapports entre le corps et l’âme, transposant de nos jours le mystère de l’Immaculée Conception. Il provoquait l’ire de religieux qui n’avaient vu que l’affiche, tandis que les innombrables représentations gadgétisées de vierges-mères dans l’heroic fantasy, la science-fiction ou la comédie avaient toujours laissé ceux-ci de marbre.

La Dernière tentation du Christ (1988) de Scorsese, adapté de Nikos Kazantzakis, montrait Jésus fondant une famille et abandonnant sa mission divine, avant de se ressaisir car il s’agissait là d’une ultime tentation sur la croix. Face à cette interrogation éminemment chrétienne sur la double nature du Christ, la réaction ne se fit pas attendre : exactions dans de nombreuses salles de cinéma, réactions indignées de dignitaires, menaces en tous genres. Personne cependant ne s’était offusqué de la très irrespectueuse satire des Monty Python, La Vie de Brian, quelques années plus tôt. Et lorsque deux décennies plus tard, Da Vinci Code spécule sur la descendance de Jésus et Marie-Madeleine, c’est surtout l’occasion de débats policés entre érudits bon teint.

C’est peu dire que le blasphème, au terme de ce florilège, apparaît comme une notion assez floue. Au cinéma en tout cas. En bonne logique spectaculaire, le contexte, le climat politico-médiatique, les intentions supposés et la notoriété de ceux qui s’y adonnent, semblent davantage pris en compte que l’objet même du scandale. L’incohérence des réactions tient sans doute, alors, à un furieux désir de reconnaissance couplé à l’incertitude doctrinale. Dans les démocraties post-modernes en effet, les religions ne structurent pas les normes collectives. Elles ne représentent qu’une identité parmi d’autres, une opinion respectable parce que relative. Ne pouvant rien régenter, elles tiennent avant tout à demeurer visibles, à éprouver la fierté de voir leurs pratiques privées accueillies dans l’espace public. Parallèlement, l’hyper-individualisme a fini de faire vaciller le socle immuable des valeurs, des dogmes et des credo, construisant de bric et de broc des univers spirituels sur mesure, libertaires ou coercitifs, hédonistes ou mortifères, soit autant de tribus que de spectateurs. Cela tombe bien car ces mêmes démocraties adorent les identités ainsi présentées, communicantes et syncrétistes, mouvantes et singulières, pittoresques et non exclusives.

De fait, le blasphème ou ce qui se présente comme tel ne peut que se radicaliser, répondant ainsi à plusieurs attentes : celle d’une société libérale qui ne fait passer ses désastres économiques et sociaux qu’à grands coups de discordes sociétales passagères ; celle des tribus elles-mêmes qui acquièrent ainsi davantage de visibilité, mais qui surtout, devant l’outrance sans équivoque, n’ont pas à longtemps hésiter pour comprendre qu’elles sont indignées. Ainsi, pour choquer efficacement, n’est-il plus recommandé de se poser d’ennuyeuses questions sur la nature du Christ : le couvrir d’excréments suffit. De même, la simple représentation de Mahomet risquant d’être prétexte à d’interminables discussions théologiques, autant le grimer d’emblée en chef de guerre stupide et lubrique pour obtenir d’excellents effets.

Mais cette société qui est la tolérance même, qui se fait gloire de respecter la liberté de ceux qui pensent comme elle, qui assure qu’elle a droit au blasphème comme au dernier iPhone et qu’il ferait beau voir qu’on l’en prive, qui incite perpétuellement à briser des tabous et à subvertir des codes qui ne sont pas les siens, qui saura en dresser le portrait blasphématoire ? Qui saura mettre à jour le caractère faisandé de son prétendu humanisme, l’hypocrisie de son antiracisme, le chiqué de son antifascisme (Pasolini a tout dit dans ses Écrits corsaires[1. « Je crois que le véritable fascisme, c’est ce que les sociologues ont appelé, de façon trop débonnaire, la « société de consommation ». Une définition à l’air inoffensif, purement indicative. Et bien non ! Si on observe la réalité avec attention, mais surtout si on est capable de lire à l’intérieur des objets, des paysages, dans l’urbanisme et, surtout, à l’intérieur de l’homme, on voit que les résultats de cette société de consommation sans souci sont les résultats d’une dictature, d’un véritable fascisme. »]). Quel film saura donc révéler que la société de consommation est totalitaire ? Inutile de l’attendre, il a déjà été réalisé, justement par Pasolini, en 1975: Salo n’est supportable que si on se persuade qu’il ne traite que de la Seconde Guerre mondiale; le scandale arrive lorsqu’on a enfin compris qu’il traite bel et bien de notre temps.[/access]

*Photo : Salo de Pasolini.

Adieu au choc d’égalité !

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marx ayrault hollande

marx ayrault hollande

Comme d’habitude, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault s’est pris les pieds dans le tapis. Tout a commencé au lendemain de l’élection de François Hollande, quand a été commandé à Karl Marx, philosophe et économiste allemand assez contesté et très peu écouté par Angela Merkel, un rapport sur les moyens de provoquer « un choc d’égalité ». À quoi pouvait donc s’attendre le gouvernement ? Dans une France où se creuse de plus en plus profondément un fossé jugé nécessaire à la bonne marche de l’économie, ce fossé entre une hyperclasse qui tire tous les bénéfices de la mondialisation et une classe moyenne qui se paupérise à grande vitesse, le tandem de l’exécutif prenait plusieurs risques importants.
D’abord, celui de dérouter le peuple français qui ne l’avait pas élu pour ça mais au contraire pour réduire la Dette à tout prix, renoncer à la durée légale du travail, aux congés payés, promouvoir la fin de la protection sociale, mettre en place une augmentation des prélèvements obligatoires et des impôts sur le revenu ainsi qu’une baisse des prestations sociales. Sans compter l’augmentation de la TVA accueillie avec les applaudissements que l’on sait du côté des 8 millions de pauvres.

Un peuple français parfaitement convaincu de la lucidité et de l’honnêteté de ces patrons du Comité des Forges demandant 60 milliards de baisses sur le coût du travail. Bref, un peuple prêt à se sacrifier pour accompagner joyeusement la marche forcée vers l’équilibre des comptes, en consentant à prendre l’essentiel de l’effort sur ses mâles épaules.
Mais voilà, le rapport Marx et son « choc d’égalité » heurtent les idées reçues. On en a beaucoup parlé dans la presse avant même d’en connaître la substance, ce qui est une sacrée erreur de communication, une de plus de la part de ces amateurs qui nous gouvernent. Du coup, tout le monde a donné son avis avant que les conclusions exactes et les mesures préconisées par monsieur Marx ne soient connues intégralement. Les syndicats ont trouvé que ce rapport allait dans le bon sens, à part la CFDT qui voyait dans un extrait du préambule une menace pour le dialogue social adulte qui règne en France depuis des décennies : « L’histoire de la société française jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes. »

L’UMP, déjà très remontée contre le mariage gay, y a vu une aubaine et a enfin trouvé le moyen d’attaquer le gouvernement Ayrault sur ses intentions économiques et sociales supposées car cela finissait par se voir que la droite n’avait pas de politique alternative. Réactions encore plus hostiles du côté du patronat, bien sûr, mais aussi du Front de Gauche qui estimait de son côté que Karl Marx ne prenait pas en compte la transition écologique et, implicitement, continuait de recommander le tout-nucléaire.
Le gouvernement a alors modulé sa communication. Il ne serait plus question de « choc d’égalité » mais d’un « pacte d’égalité » étalé sur le quinquennat. Il n’empêche que ce rapport Marx questionne car il bouscule un certain nombre de ces avantages acquis, de ces conservatismes timides sur lesquels les riches se sont crispés. Il vaut mieux, on le sait, dans un pays comme le nôtre vivre de la rente que du travail. Un patronat de droit divin affirme bien haut que sur ces questions tout retour en arrière, tout détricotage serait une régression. Le rapport Marx ose en effet, par exemple, revenir sur un sujet tabou à savoir une privatisation des profits et une socialisation des pertes devenue une saine habitude du patronat des grands groupes qui fait payer ses plans sociaux par l’Etat, par exemple lors des départs anticipés en préretraite.
Maintenant que l’on connaît exactement les principales mesures du plan Marx, on comprendra qu’il a de fortes chances d’être enterré : le peuple armé, la fin de la bureaucratie, tout le personnel étant élu et révocable, rémunéré au niveau d’un travailleur et le remplacement du Parlement par la démocratie directe. Et le rapport de conclure : « Nous nous bornons à montrer au monde ce pour quoi il est réellement en train de se battre, et la conscience est quelque chose qu’il doit acquérir, même s’il n’en veut pas. »

Face à des travailleurs de plus en plus précarisés contraints d’accepter des reculs incessants devant le chantage aux délocalisations, le rapport Marx aurait donc forcé ce gouvernement social-libéral à un aggiornamento communiste.
Cette politique courageuse, exigeante, éminemment moderne, il est bien évident que ce ne sera pas Ayrault qui la mettra en place, ni lui, ni un autre. C’est dommage pour la France qui aurait pu ainsi retrouver son premier rang dans le monde et redevenir le modèle qu’elle était jadis.
Quant à monsieur Marx, qu’il retourne plutôt à ses chères études.

*Photo : Dunechaser.