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Canonisons Clément Marot !

Canonisons Clément Marot !

Clement Marot

J’ai précédemment évoqué ici la Pérégrination de Brendan de Clonfert, le grand Nicolas Boileau et puis l’auteur du Fou d’Elsa, l’inoubliable Louis Aragon. Je parlerai cette fois-ci du charmant, du délicieux, du malheureux aussi Clément Marot (1496-1544).

Ce natif de Cahors n’avait d’autre vocation que celle, fort modeste, de poète de cour. Pour le reste, il semble avoir aimé les plaisirs, les banquets, la compagnie des femmes. Il fut le protégé de Marguerite d’Alençon, la sœur du roi François 1er, lequel, d’ailleurs, avait pour lui une sympathie évidente.
Marot, nous indique le Lagarde et Michard, « cultiva d’abord la poésie savante et artificielle des rhétoriqueurs, mais les tribulations de son existence le mirent en possession de son vrai génie. »[access capability=”lire_inedits”] On ne saurait mieux dire. Sa vie (à divers égards mal connue), fut continuellement assombrie par les querelles religieuses. Il fut accusé d’avoir mangé de la viande en carême, puis d’avoir trempé dans la fameuse « affaire des placards » (des brûlots d’inspiration protestante, clandestinement affichés). Il fut emprisonné deux fois pour ces motifs. Il proclama cependant sa fidélité catholique : “Point ne suis lutheriste / Ni zwinglien, et moins anabaptiste : / Je suis de Dieu par son fils Jésus-Christ.”
Cette belle proclamation ne suffisait pas dans le temps des sectaires, et les soupçons le poursuivirent à mesure que s’aggravait le conflit avec la Réforme. Rien d’ailleurs n’interdit de penser qu’il eut réellement des sympathies pour celle-ci. Il s’était lié d’amitié avec le jeune Calvin. Et puis, c’était tout simplement un homme libre et joyeux, qui préfigure à certains égards ce qu’on devait appeler plus tard l’esprit libertin. Il fut ami de Rabelais, auquel il dédia un poème. Il édita les poésies de François Villon.

Passons sur les détails biographiques. Il ne cessa plus d’être tracassé. Il connut l’exil, en Navarre d’abord, où l’accueillit la même Marguerite d’Alençon, puis à Ferrare où Renée, princesse française, laissait vivre en paix protestants et juifs. Puis il crut trouver refuge à Genève, où gouvernait désormais Jean Calvin. Hélas ! L’ami de jeunesse s’était mué en un dictateur fou (Balzac voyait en lui l’inventeur de la Terreur politique). La danse était devenue un délit, la drague une infraction. Ce n’était pas du goût de ce pauvre Clément. Incriminé par les cathos, rebuté par les protestants, il se réfugia à Turin, où il courait encore le jupon (on a un poème dans lequel il reproche à une femme de demander 10 écus pour coucher avec lui, alors qu’il n’en a que 6 à proposer).
C’est là qu’il mourut. Il fut inhumé dans un couvent de la ville. Dans sa remarquable somme Les Écrivains français en leur tombeau[1. Flammarion, 1997.], Philippe Barret nous apprend que sa sépulture fut détruite à une date inconnue, peut-être à l’initiative de l’Inquisition. Quel homme fallait-il qu’il fût pour qu’on le poursuivît ainsi post-mortem ? Un homme qui dénonçait « le froid vent d’ignorance et sa tourbe / Qui haut sçavoir persecute et destourbe, / Et qui de cœur est si dure ou si tendre / Que vérité ne veult ou peult entendre. » Voilà en effet de quoi se faire mal voir, aujourd’hui comme hier.
La tombe a disparu, donc, mais on connaît l’épitaphe que lui consacra son ami Léon Jamet : « Ci gît celui que peu de terre coeuvre / Qui toute France enrichit de son œuvre / Ci dort un mort qui toujours vif sera / Tant que la France en français parlera. »

Tout n’est pas lisible dans cette œuvre ; il s’y trouve un peu trop de compositions officielles, de pièces de circonstances purement rhétoriques. Néanmoins, je canonise ici solennellement Clément Marot comme le saint patron des esprits libres persécutés par les gardiens de vaches sacrées. Et cela me paraît d’actualité, car les gardiens de vaches sacrées, il s’en trouve aujourd’hui dans tous les camps. Je canonise notre charmant Clément Marot, qui demeurera un ami tant que la France en français parlera.[/access]

*Photo : Clément Marot (Stifts- och landsbiblioteket i Skara).

Octobre 2012 . N°52

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain. Dernier livre paru : <em>La langue française au défi,</em> Flammarion, 2009.

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