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Bon anniversaire, monsieur le Président

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jacques chirac

Monsieur le Président, `

Je vous fais une lettre pour vous souhaiter un bon anniversaire.
Je voudrais vous dire, bien que j’aie fait partie de ceux qui vous ont combattu politiquement une bonne partie de leur vie, que j’ai toujours eu pour vous une étrange affection. Sans doute parce que vous étiez encore un peu gaulliste et qu’il y a quelque chose dans le gaullisme qui continuera à me fasciner, longtemps. Une certaine intelligence de l’histoire, un désir de ne pas cantonner une nation comme la nôtre à devenir une unité économico-administrative d’un empire mondialisé continuaient à habiter votre démarche. Démarche, cela est à prendre dans tous les sens du terme, comme dans la Théorie de la démarche de Balzac. Une façon de se mouvoir physiquement mais aussi de savoir où l’on veut aller.

Je veux ainsi voir, derrière vos multiples métamorphoses, celles qui vous firent prôner le « travaillisme à la française » dans les années 70, le thatchérisme dans les années 80 avant de prétendre combattre la « fracture sociale » dans les années 90, une manière d’unité qui était tout simplement l’amour de la France pour ce qu’elle est : une vieille nation intelligente mais fatiguée, qui a besoin de rêver à autre chose qu’à la réduction des déficits et à la mise en conformité de sa société avec les exigences du marché comme on met en conformité les prises électriques d’une maison.
Je n’ai jamais voté pour vous, à vrai dire. À une époque, vous m’avez même fait peur. Mais j’étais jeune et les affiches de la gauche pour les législatives de 86 qui vous représentaient subliminalement comme loup avec le slogan « Au secours la droite revient ! » représentaient bien l’état d’esprit du temps, dans mon camp.

Si on avait su… Je ne peux aussi que vous en vouloir pour les manifs étudiantes de 86 contre la loi Devaquet. Avec Pasqua à l’Intérieur et Pandraud à la sécurité, j’ai vraiment eu l’impression que vous vouliez jouer le remake de mai 68. C’est vrai que cela s’était bien terminé pour vous, en 68. Seulement en 86, vous n’aviez plus en face de vous une jeunesse majoritairement politisée. Dans les cortèges, il y avait même ce mot d’ordre énervant : « Pas de récupération politique ». Je vous dois ainsi mes premières charges un peu violentes de CRS, la saveur des lacrymos et quelques coups de matraques. Il n’empêche que la nuit où deux étudiants ont été défigurés et où Malik Oussekine a été tué, vous avez trouvé que ça faisait beaucoup et vous avez abandonné la réforme.
Aucune réforme ne vaut la mort d’un jeune homme, c’est sans doute ce que vous vous êtes dit et c’était d’une grande sagesse. Rien ne me prouve aujourd’hui que cette sagesse, chez un homme de droite comme chez un social-démocrate sera encore au rendez-vous  quand on entrera dans le dur, le très dur des politiques austéritaires.

Je n’ai pas voté pour vous non plus en 2002, ou plutôt j’ai voté blanc. Je savais très bien que vous ne profiteriez pas de cet avertissement pour tenter, au moins tenter, un gouvernement d’union nationale. Et malgré la fameuse « quinzaine antifasciste » de l’entre-deux-tours qui a fait que tant de mes amis ont mis un bulletin à votre nom dans l’urne, je n’ai pas cédé. Je trouvais un peu fort que tout le monde vous ayant présenté comme « Supermenteur » jusqu’au 21 avril 2002, vous soyez devenu des 20h05 le dernier rempart de la République.

En revanche, en 1995, au deuxième tour, j’ai hésité. Sérieusement. La fracture sociale, ça me parlait plus que le socialisme sauce Alain Minc de Jospin qui ressemblait à un professeur de math de 4ème. Mais bon, vous connaissez les communistes, monsieur le Président, puisque vous aviez négocié avec la CGT les accords de Grenelle en 68. On dit que vous aviez une arme dans la poche mais que finalement, vous vous êtes diablement entendu avec votre interlocuteur privilégié, un certain Henri Krasucki. Les communistes sont disciplinés,  et on a donc voté pour le prof de maths.
Je me suis dit, cette fois-ci, que j’avais eu raison. À part la reprise des essais nucléaires de l’été 95, histoire de montrer au monde que la France en avait encore dans le pantalon, vous vous êtes assez vite rallié à ce qu’on commençait à appeler la pensée unique et vous l’avez payé très cher en novembre-décembre 95.

Mais vous, au moins, contrairement à votre successeur, les manifs, vous ne faisiez pas semblant de ne pas les voir. Céder devant elles, c’était là aussi une forme de sagesse de votre part. Bien sûr, ce n’est pas la rue qui gouverne mais si la rue s’agite six mois après une élection, c’est que l’usure du pouvoir politique s’accélère forcément. Vous êtes le premier à l’avoir compris et à avoir décidé de gouverner à vue, pour essayer de blesser le moins possible. « Primum non nocere », d’abord ne pas nuire, le vieux principe de la médecine antique.

Je pourrais vous reprocher aussi l’Europe. D’autant plus que votre tempérament, votre intelligence, votre instinct vous auraient dû vous pousser à voter non à tous les traités depuis Maastricht et à préférer Séguin à Juppé.
Parce que quand même, souvenez-vous de votre émancipation fondatrice. Un vrai geste de jeune homme : l’appel de Cochin. Un accident sur une route de Corrèze (est-ce qu’on avait encore des DS en 1978, ou des R16 ?), l’hôpital et hop, le coup du « parti de l’étranger ».
Une scène de film à la Sautet ou la Granier-Deferre quand il adapte Creezy de Félicien Marceau avec Alain Delon dans le premier rôle. Vous étiez un homme de ce temps-là, quand la parole politique était encore performative, comme on dit en linguistique.

Mais j’oublie tout. J’oublie tout parce qu’en 2003 vous avez dit non à Bush pour aller faire la guerre en Irak. Dans mon camp, on était persuadé que vous cèderiez à la fin comme vous avez cédé sur tant de choses. Mais vous avez tenu et ce, avec un certain panache, aidé par Villepin à l’ONU. Et je me suis senti absurdement fier d’être français, ce jour-là, d’appartenir à « une vieille nation » qui ne se laissait pas abuser par les oripeaux d’une guerre contre l’ « axe du mal » qui masquait si mal une expédition néocoloniale à finalité pétrolifère.

Je ne sais pas, monsieur le Président, si vous suivez ce qui se passe à l’UMP, si même cela vous intéresse encore. Je préfère saluer votre combat contre la maladie, une de ces maladies qui dépossède de ce que l’on a été et qui sont les pires. Je vous sais lecteur de poésie car vous êtes de la dernière génération où les hommes politiques étaient cultivés.
Alors j’espère que vous préférez relire Saint John Perse et Chronique, son magnifique poème sur le grand âge :
« Grand âge, nous voici. Fraîcheur du soir sur les hauteurs, souffle du large sur tous les seuils, et nos fronts mis à nu pour de plus vastes cirques… »

Bon anniversaire, monsieur le Président.

*Photo : quicheisinsane

Décès d’Erik Izraelewicz : On achève bien les morts

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Dans la Rome antique, l’art de la nécrologie était soumis à l’impératif «  De mortuis, aut bonum, aut nihil ». Des défunts, il faut dire soit du bien, soit rien. Cela vaut, bien entendu, pour les oraisons funèbres religieuses ou laïques écrites ou prononcées immédiatement après le décès de la personne concernée. Le temps du jugement  sans concessions sur sa personnalité et ses actions s’ouvrira, bien entendu, à l’issue d’une période de deuil raisonnable.

Dans l’ensemble, la tradition française en la matière est l’héritière de la sagesse romaine, et ferait bien de s’y tenir, car les flingages au pied du cercueil sont aussi méprisables que les tirs sur les ambulances. Je ferais cependant, une exception pour le regretté Christopher Hitchens, qui s’était fait une spécialité des nécros à chaud au vitriol des grands de ce monde, de la politique ou du show biz. Il sera pardonné parce qu’il avait un talent immense, et qu’il s’attaquait, justement à des personnages de notoriété universelle et non pas à des notables de village. Ce n’est pas le cas de la responsable médias de Télérama qui s’est fait censurer, à juste titre, par sa direction pour avoir critiqué les qualités de manager (entre autres de Télérama) de feu Erik Izraelewicz, brusquement décédé le 27 novembre. Personne, en revanche, n’a pu empêcher Daniel Schneidermann de déverser son venin sur le défunt, qui fut un temps son collègue au Monde. Sans le talent d’Hitchens, mais avec la hargne d’un âne donnant un coup de sabot à un cheval terrassé.

Il aurait dû suivre l’exemple de Slate.fr et Médiapart, tous deux fondés par des hiérarques du Monde ne portant pas Izra dans leur cœur : nihil. Moi, Izra, je l’aimais bien et je salue sa mémoire. On en reparlera, plus tard.

Vers le redressement improductif !

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mariage gay emploi hollande

Se gausser des réformes sociétales engagées par le nouveau gouvernement est du dernier chic chez les « penseurs » réactionnaires et leurs omniprésents relais médiatiques − et hélas aussi du côté d’une pseudo-gauche populiste. Les uns et les autres osent nier que l’ouverture du droit au mariage et à l’adoption pour les couple gays et lesbiens, le droit de vote pour les étrangers non communautaires aux élections locales, le droit de mourir dans la dignité, le renforcement des textes contre le harcèlement sexuel, l’abolition des lois sécuritaires et liberticides sarkozystes ou encore le lancement de grands chantiers pédagogiques à l’Éducation nationale représentent d’enthousiasmantes avancées historiques.

Face à cette révolution qui s’engage, certains de ces aigris hurlent à la décadence programmée de la « nation », d’autres n’y voient que poudre aux yeux et maquillage malhabile d’une absence de vrai changement maintenant.[access capability= »lire_inedits »] Les plus indécrottables de ces archéos accusent carrément la gauche de non-assistance à classe ouvrière en danger et entonnent avec leurs maigres chœurs la rengaine habituelle du social sacrifié au sociétal. On connaît la chanson : elle fait, hélas, plus penser au répertoire suranné de Daniel Guichard et de Jean Ferrat qu’aux œuvres de Diam’s et de Grand Corps Malade…

Qu’espèrent donc ces dinosaures-là, ce dernier carré de la prolomania ? Une France du troisième millénaire peuplée de 60 millions de Jean Gabin en salopette graisseuse et d’Arletty faubouriennes ? « Prolétaire, prolétaire, est-ce que j’ai une gueule de prolétaire ?»

Défendre l’emploi industriel, voire réclamer, comme certains grands psychotiques, une ré-industrialisation de nos territoires ne relève pas seulement de l’acharnement thérapeutique. Cela revient, de fait, à revendiquer plus de pollution, plus de paysages défigurés, plus de risques sanitaires. Et on n’évoquera même pas la fâcheuse propension de ces classes douteuses à voter sans états d’âme pour les partis extrémistes…

Chacun sait que notre économie ne redécollera qu’en menant à terme sa révolution post-industrielle : en terre de modernité, l’ouvrier ou l’ingénieur sont aussi ringardisés que le savetier berrichon de Jean-Pierre Pernault. Il ne s’agit donc pas de négliger le drame du chômage, mais de se concentrer sur la nécessaire rénovation des pratiques, des mentalités et des modes de consommation : la révolution pacifique engagée par François Hollande et Jean-Marc Ayrault recèle de fantastiques gisements d’emplois, bien plus porteurs d’avenir que les éphémères Trente Glorieuses.

Ce bouleversement dans la structure même du travail et donc de la société n’est pas une obscure prévision d’expert : il suffit de regarder autour de nous pour le voir prendre corps, presque physiquement. Usines délabrées de Montreuil transformées en lofts, porcheries pollueuses du Perche réhabilitées en résidences secondaires, drogueries has-been des centres-villes miraculeusement métamorphosées en spas bio ou en cabinets de psy pour animaux de compagnie. Cet élan créatif qui, déjà, ré-enchante la ville pourra, demain, changer la vie, comme le disaient si bien Arthur Rimbaud et François Mitterrand. Oui, le mouvement de modernisation du pays est lancé. Oui, il faut oublier l’industrie à la Zola. Oui, les désinvestissements d’aujourd’hui sont les emplois de demain.

Des exemples ? Ils fourmillent ! Scrutons, pour commencer, les retombées économiques et sociales de l’innovation la plus emblématique de ce quinquennat. Nos concitoyens dépensent en moyenne 12 000 euros pour leur mariage. Si l’on table sur le chiffre, raisonnable, de 10% de gays et lesbiennes sur une population adulte de 40 millions de Français, cela revient à 4 millions de mariés potentiels, donc 2 millions de couples. Or il ne fait aucun doute que l’immense majorité de ceux-ci voudront profiter immédiatement de ce droit au mariage qui leur a été si injustement refusé depuis des millénaires.

La multiplication est simple, à la portée de la plupart des élèves de terminale S : 12 000 x 2 000 000 = 24 milliards ! Et encore ce chiffre est-il probablement en dessous de la vérité, les LGBT étant notoirement plus généreux que les hétérosexuels en matière de dépenses festives et conviviales. Faites le calcul : le SMIC annuel s’élevant, toutes charges comprises, à environ 24 000 euros, on crée 1 million d’emplois sur un an, ou disons 250 000 emplois pérennes pendant quatre ans, entre 2013 et l’échéance de 2017 ! Et franchement, n’est-il pas plus agréable, pour un salarié, de confectionner des pièces montées, de conduire des limousines ou de servir des mojitos à l’occasion d’un mariage plutôt que de limer la tôle huit heures par jour à PSA-Aulnay ?

Ces perspectives de créations d’emplois, pour enthousiasmantes qu’elles soient, sont encore incomplètes. Qui dit hausse du nombre des mariages dit multiplication prévisible des divorces. D’où des débouchés supplémentaires à venir dans la magistrature et chez les avocats (toutes professions qui, par ailleurs, bénéficieront aussi de l’application stricte des lois mémorielles en vigueur ainsi que de celles qui suivront).

Cette rapide démonstration sur les formidables potentialités de relance économique induites par le mariage gay vaut pour toutes les réformes en cours et à venir. Demain, on créera dans les hôpitaux des postes de médecins ou d’infirmières euthanasistes, et bien sûr de psychologues accompagnants. Et alors que la plupart des étudiants en langues d’aujourd’hui finissent leurs cursus universitaires à Pôle Emploi, demain, le vote des étrangers multipliera par 100 le nombre des traducteurs-interprètes. Il faudra cependant veiller à ce que, durant leur formation, ceux-ci n’aient pas étudié uniquement l’anglais, l’allemand ou l’espagnol …

Génératrice d’emplois, aussi, la fantastique réforme de l’École préconisée par la FCPE : si redoublements, notes et devoirs sont supprimés dans le primaire, ce mouvement touchera inéluctablement le secondaire et le supérieur − où l’on envisagera vite, assez logiquement, de supprimer aussi les cours. Certes, dans un premier temps, des centaines de milliers de postes d’enseignants disparaîtront. Mais avec un seul salaire d’agrégé, on peut payer trois ou quatre moniteurs de sports, animateurs musicaux ou agents de sécurité, toutes professions justement accessibles aux jeunes sans qualifications excessives et discriminantes issus de l’École du futur.

La place nous manque pour détailler ici, emploi par emploi et réforme par réforme, le potentiel extraordinaire des changements en cours. Mais tous les experts sont formels : il y a des millions d’emploi à la clé, il suffit d’ouvrir la porte !

Plus réel que la fiction

Pasticher son prochain est parfois un artisanat désespérant : on prend toujours le risque d’être doublé par sa cible. Ainsi, le 2 novembre, en plein bouclage de ce numéro, je suis tombé sur cet article d’Aurélie Collas sur Le Monde.fr. Il s’intitule, sans rire : « Prévenir la violence scolaire, un métier d’avenir » et commence ainsi : « Dorothée Flory n’a pas le profil d’un vigile ou d’un policier. Sa spécialité, c’est la psychologie, l’accompagnement éducatif, l’insertion sociale. Sa méthode, une voix douce plutôt que des gros yeux. Rien à voir avec l’image du « super-pion » qui pèse sur les 500 Assistants de prévention et de sécurité (APS), dont Dorothée fait partie, recrutés au cours des mois de septembre et octobre dans les établissements les plus sensibles. » Allez vous donner du mal, après ça.[/access]

*Photo : Autolib.

Budget : encore un crash du PS et des Verts au Sénat

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C’était il y a à peine un an, le premier octobre 2011. Le socialiste pyrénéen Jean-Pierre Bel venait d’être élu président du Sénat et au PS, l’heure était au lyrisme le plus débridé. Pour François Hollande, qui n’était encore à l’époque qu’élu corrézien et candidat à la candidature, ce basculement faisait figure d’événement majeur « Ce qui vient de se produire est d’une certaine façon historique parce que c’est la première fois qu’un président de la République de droite perd la majorité au Sénat ». « Et, pour le prochain président de la République, s’il est de gauche, ce sera la première fois qu’il y aura la possibilité de travailler avec une majorité de gauche au Sénat. Ni François Mitterrand pendant ses deux septennats, ni Lionel Jospin quand il était Premier ministre n’avaient eu cette configuration ».

Un an après, patatras : la majorité socialo-verte du Sénat n’en finit pas d’accumuler les déculottées. Déjà mise en minorité sur plusieurs projets de loi stratégiques (énergie, Sécu, etc.) , elle vient d’assister, impuissante au rejet des rejets, celui du volet recettes de la loi de finance, donc du budget 2013.

Le scénario est le même que pour les flops précédents : les communistes, estimant –à juste titre, en vérité- qu’on méprisait systématiquement leurs amendements, se sont abstenus au moment du vote, avec le résultat qu’on sait.

Certes, le budget finira par être adopté puisque le dernier mot reviendra à l’Assemblée. Mais pour ce qui est du confort de « travailler avec une majorité de gauche au Sénat », François Hollande repassera.

L’intox Borloo

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borloo ump udi

L’UDI va-t-elle manger l’UMP ? En pleine crise ouverte à droite, le parti de Jean-Louis Borloo aimerait bien prendre le leadership de l’opposition. Hasard du calendrier, Borloo inaugurait ce mercredi le nouveau siège de son parti. Et il  a lancé au sujet de l’UMP : « Nous ne nous réjouissons pas de la situation de notre partenaire de coalition. Force est de constater qu’en l’absence de l’UDI, créée avant la situation actuelle, il n’y aurait pas de force crédible et sereine d’alternance ». « Jean-Louis Borloo va piloter de fait l’alternance. Quoiqu’il arrive, l’UMP n’est plus en capacité de prendre  le leadership », a martelé Yves Jégo, vice-président de l’UDI.

Pour l’heure, parmi les défections, on compte deux députés : l’ex-ministre Pierre Méhaignerie et le député de la Mayenne Yannick Favennec. La sénatrice Chantal Jouanno avait également quitté l’UMP pour l’UDI mais bien avant la crise actuelle. L’UDI annonce également jusqu’à 1000 adhérents UMP par jour qui arrivent dans ses rangs. La crainte d’une droitisation de l’UMP sauce Copé, le dégoût des militants, autant de facteurs sur lesquels mise l’UDI pour rafler la mise. Borloo a d’ores et déjà annoncé que son parti sera « largement » devant l’UMP aux européennes.

Dans la tête de Borloo, il y a sûrement le souvenir de 1999. Lors des européennes, la liste RPR-DL menée par un certain Nicolas Sarkozy a été devancée par la liste Pasqua-Villiers (13,05% contre 12,82%). La droite était alors divisée et en pleine crise, subissant les contre-coups de sa défaite aux législatives de 1997, c’était l’époque de « la droite la plus bête du monde ». Lors des régionales 98, la droite doit son maintien à l’appui du FN dans certains conseils régionaux, mais perd la région Paca et l’Ile-de-France. En avril 1999, peu avant les européennes, Philippe Séguin, n’arrivant pas à constituer sa liste, démissionne de la présidence du RPR et laisse sa place à Nicolas Sarkozy. Sans résultat, Pasqua, avec sa liste dissidente, devient la première force à droite.

Vu comme cela, un boulevard s’est ouvert pour Borloo. D’autant plus que la crise actuelle de l’UMP dépasse celle du RPR de 1999. Mais plusieurs obstacles se dressent encore devant lui.
D’ordre idéologique, d’une part. La liste Pasqua-de Villiers, deux opposants à Maastricht, s’appuyait sur une attitude très critique à l’égard de l’Europe. En plein processus de passage à l’Euro, l’euroscepticisme de nombreux électeurs de droite à permis à l’ex-ministre de l’Intérieur de faire un joli score.
À l’inverse, qu’est-ce qui sépare Borloo et l’UMP ? Sur l’Europe, pas grand chose. Idem sur l’économie. Certes, à l’UDI, on se montre critique au sujet des positions sur la sécurité et l’immigration de l’UMP, mais cela suffit-il à constituer un clivage ? Et Borloo pourrait-il rompre avec le discours droitier de Copé et autres sans passer pour un suppôt du PS ? En se montrant critique avec la Constitution européenne, Pasqua avait réussi à rompre tant avec la gauche qu’avec le RPR.

D’autre part, il ne suffit pas de partir en échappée, encore faut-il avoir des ressources pour gagner le sprint final. Si en 1999, Pasqua a réussi à battre le RPR, ce sera son seul et unique coup d’éclat. Et le RPR renaîtra de ses cendres. En 1999, Michèle Alliot-Marie est élue à la tête du RPR, contre le candidat de Chirac Jean-Paul Delevoye et un certain François Fillon, entre autres prétendants. En 2001, lors des municipales, la droite perd Paris et Lyon mais dépasse la gauche à l’échelle nationale. En 2002, Jospin n’est pas qualifié pour le second tour et la droite regagne le pouvoir. Nicolas Sarkozy devient ministre de l’Intérieur et connaîtra le destin que l’on sait. Charles Pasqua, quant à lui, rompra avec Villiers, puis renoncera à se présenter à la présidentielle 2002.
En cela, Borloo a-t-il les ressources pour conquérir et asseoir son leadership sur l’UMP ? L’UDI est elle-même minée par les divisions entre ses différentes composantes : le Nouveau Centre, la FED de Jean-Christophe Lagarde, les radicaux… L’UDI manque aussi de vrais cadres : en dehors de Borloo, qui peut-on citer comme leaders médiatiques du parti ? De plus, malgré la scission des fillonistes, l’UMP compte encore un solide réseau d’élus locaux et de parlementaires. Et hormis Méhaignerie et Favennec, on compte encore peu de départs au sein de l’UMP. Jean-Pierre Raffarin, figure des centristes de l’UMP et fervent soutien de Copé, n’a pas l’intention de rendre sa carte.

Quitter l’UMP pour un député, c’est prendre le risque de voir un candidat UMP se présenter contre soi aux prochaines élections et donc mettre sa place en danger. C’est surtout quitter le seul parti capable de mener l’alternance pour la prochaine présidentielle. En effet, si Borloo peut faire la nique à l’UMP aux européennes, ira-t-il pour autant jusqu’à se présenter en 2012 contre le candidat de l’UMP ? On se souvient du psychodrame de la dernière élection. Borloo avait finalement renoncé à se présenter après avoir ouvert son QG de campagne et joué les gros bras contre Sarkozy. Un manque d’ambition sans doute.

Le moment Borloo est donc plus fugace qu’on ne le croit. Mais il constitue un joli feuilleton pour journalistes politiques non rassasiés par l’UMP. On a les distractions qu’on peut.

Le coup dangereux du président Morsi

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mohamed morsi egypte

Jeudi 22 Novembre, Mohamed Morsi a promulgué une déclaration constitutionnelle. Ce document le place au-dessus du pouvoir judiciaire en immunisant ses décisions contre tout recours. Comme Morsi détenait déjà les pouvoirs législatif et exécutif[1. En vertu d’une déclaration du 12 Août], beaucoup voient dans ce coup de force l’instauration d’une dictature personnelle. Au vu du contexte politique, il s’agit plutôt d’un acte risqué et maladroit.

Explication de texte. L’avancée de la transition égyptienne dépend de l’adoption d’une constitution, laquelle conditionnera la tenue d’élections législatives, et donc l’établissement d’un parlement et d’un gouvernement légitimes. Or l’organe chargé de rédiger la constitution est non seulement affaibli par les défections successives des représentants des partis séculiers, des églises et des syndicats mais aussi menacé par un recours devant la Haute Cour Constitutionnelle.
En protégeant l’Assemblée Constituante contre la possibilité d’une dissolution à l’article 5 de la déclaration, Morsi espère garantir le rythme de la transition afin de bénéficier rapidement d’une assise institutionnelle légitime car la situation économique inquiétante de l’Egypte et les attentes générées par la révolution exigent des réformes urgentes. Le peuple juge en effet le président et sa confrérie d’origine, les Frères Musulmans, responsables de l’inertie entraînée par le flou institutionnel.

Certes, Mohamed Morsi atténue son coup de force en accordant deux concessions à l’opposition. Tout d’abord, il octroie deux mois supplémentaires à l’Assemblée constituante pour proposer un texte. Cela rompt avec l’empressement qui avait entraîné les démissions de série de l’Assemblée. En prolongeant le temps de la négociation constitutionnelle, Morsi espère renforcer l’institution constituante et la recomposer en la rendant plus représentative. Mais ce vœu pieux qui fait de peu cas du clivage qui fracture la scène politique égyptienne et oppose des acteurs dits « séculiers » à des islamistes. Les seconds ont globalement salué la décision du président, là où les premiers, se sentant acculés, ont dénoncé l’emprise croissante des Frères Musulmans sur l’organe constituant et ont initié un mouvement populaire de protestation contre la déclaration présidentielle.
Pourtant, le texte répond à une demande de la rue en ordonnant la réouverture des poursuites judiciaires contre les personnes suspects d’avoir réprimé la Révolution du 25 Janvier. Cependant, la présence de cette mesure dans un texte élargissant les pouvoirs du président donne l’impression à la jeunesse de Tahrir d’être bernée. Morsi n’instrumentalise-t-il pas la révolution pour régler ses comptes avec les vestiges de l’ancien régime ?

Globalement, Morsi compromet la posture d’arbitre que lui confère sa fonction présidentielle. Plutôt respecté par la classe politique, il a reçu la semaine dernière l’ancien secrétaire général de la Ligue Arabe Amr Moussa, le nassériste Hamdeen Sabahi et l’ancien chef de l’Agence internationale de l’Energie Atomique Mohamed Al-Baradei, autant d’opposants qui le qualifient désormais… de dictateur ! En outre, son socle de légitimité diminue comme peau de chagrin depuis le retrait de Ghad al Thawra ,dernier représentant politique séculier de l’Assemblée Constituante au lendemain de la déclaration présidentielle. Pour ce parti, il n’est pas question de devenir les « laïcs utiles » de la confrérie.

Juste après son élection, on pensait que Morsi allait inaugurer les chrysanthèmes. Six mois plus tard, le président détient tous les pouvoirs mais doit affronter la défiance des magistrats, des révolutionnaires et des partis séculiers. Un rôle bien pesant, qui le rapproche d’un certain Toutankhamon, mort jeune après une trajectoire fulgurante…

*Photo : European External Action Service – EEAS

Deux partis, une seule idéologie

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Hollande Sarkozy TVA mariage gay

Il n’aura pas fallu plus de six mois au nouveau gouvernement pour démontrer ce que les souverainistes – au nombre desquels j’ai l’honneur de compter- s’échinent depuis si longtemps à faire comprendre aux Français : les différences entre le Parti socialiste et l’UMP sont purement artificielles.
Combien sont-ils, électeurs à la fibre sociale bien galbée, à avoir déposé dans l’urne un bulletin « François Hollande » en avril dernier, délaissant avec amertume celui estampillé du nom de Jean-Luc Mélenchon ? Et inversement, combien sont-ils à droite, à avoir voté Nicolas Sarkozy tout en regrettant de faire faux bond à une Marine Le Pen qui mettait pourtant les mots exacts sur leurs sentiments ? Chacun souhaitant davantage battre le candidat de l’autre bord plutôt que faire gagner le sien, le vote de raison a triomphé du vote de conviction lors de la dernière présidentielle.

Pour l’électeur, la tentation de voter pour le Front national ou le Front de gauche est abrasée par la crainte qu’il sera le seul, que ceux qui pensent comme lui se résoudront finalement à voter pour l’un des deux grands partis qui représente toujours un moindre mal. La coopération échoue au profit d’une sanction atténuée, le fameux dilemme du prisonnier proposé par le mathématicien Albert W. Tucker semble avoir trouvé une nouvelle application lors de la dernière présidentielle.

François Hollande a gagné, mais le socialisme gouvernemental est mort en 1983. L’échec du programme commun et de ses mesures éminemment sociales a démontré que la synthèse entre socialisme et économie de marché n’était pas viable. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un parti de notables sociaux-démocrates agitant les totems de la lutte des classes en période électorale pour mieux s’en délester une fois parvenus au pouvoir.
Écartant soigneusement la politique de la demande qui vise à stimuler la consommation en revalorisant les salaires et les prestations sociales, le gouvernement a préféré opter pour les mesures du rapport Gallois, lequel préconise un accroissement et une diversification de l’offre afin de doper la compétitivité des entreprises françaises, de les faire monter en gamme, et à terme, d’embellir la conjoncture économique et sociale du pays. Rien de bien socialiste dans tout cela.

À droite, la situation est identique. Dans ce qui est encore l’UMP, c’est le général De Gaulle que l’on invoque en période électorale, par des envolées lyriques venant flatter la sensibilité plébéienne sur ce sujet phare qu’est la grandeur de la France. Une idée sur laquelle Nicolas Sarkozy s’est fait élire en 2007, et qu’il a ensuite réduite à l’état de vieil adage désuet dans son exercice du pouvoir, tout comme le PS l’a fait pour la lutte des classes et le progrès social. Ayant gagné à cette époque en donnant de tout à tout le monde, il fallut bien qu’il y ait des lésés au terme de son mandat. Comme pour l’insécurité ou le pouvoir d’achat, ce reniement de l’engagement gaulliste n’a semble-t-il pas été pardonné.

Le constat est là, les deux grands partis sont imbriqués dans la construction d’une Europe unifiée sous le sceau social-démocrate, et c’est pour cela qu’ils se détournent de leur base idéologique. Mais cette révolution du paysage politique et des institutions s’opère en sourdine, et bien peu réalisent que la politique de la France ne se décide non plus à Paris, mais à Bruxelles. Reconnaître les choses telles qu’elles sont, ce serait finalement pour le PS et l’UMP comme une invitation faite aux électeurs à rejoindre les rangs des deux fronts.

Pas étonnant, dans ces conditions, que se forme une communauté de vue au sein de la vie politique française. L’échec du socialisme, la pérennisation de l’économie de marché, et enfin l’avènement de l’Union européenne, tous ces facteurs ont bel et bien brouillé les repères politiques. Mais les clivages sont difficiles à déloger de l’imaginaire collectif, notamment lorsque les médias jouent dessus et magnifient le duel factice qui a lieu tous les cinq ans pour le fauteuil de chef de l’État.
Dès lors, subsistent encore quelques sujets sociétaux pour rappeler à l’électorat que l’on a changé de gouvernement en mai dernier. Le droit de vote des étrangers ne se fera pas ; quant au mariage pour tous, il se fera sans doute au risque de fracturer la société française.

Idéologiquement, un seul grand thème distingue encore droite et gauche, c’est celui de l’immigration. La droite oppose un profond scepticisme devant l’ouverture des frontières et le multiculturalisme célébrés par la gauche. Mais cela est encore trop peu. Dès lors, comment être de gauche en 2012 ? Définir un ennemi de la cause ; recréer perpétuellement le fascisme en galvaudant le mot ; voir, comme Renaud Dély, une droite « brune » là où il n’y a que qu’une droite conventionnelle affranchie de ses oripeaux centristes ; bref, recréer la guerre d’Espagne et le contexte des années 30, telle est la diversion que certains ont choisie.

Fièvre du combat politique, ivresse idéologique, il faut bien ces gages de substitution pour faire vivre ses convictions, lorsque qu’au sommet de l’État siègent sur un trône amputé de sa légitimité deux partis pour une seule idée de la France.

*Photo : claudedegoutte.

Erdogan : indigné mais pas trop

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Une série défraie la chronique en Turquie, comme on dit dans les mauvaises gazettes. Soliman le Magnifique, biopic du sultan ottoman, fait un carton depuis deux saisons à Ankara comme dans le monde arabe, preuve que les exportations turques se portent un peu mieux que les nôtres. Mais l’objet du scandale n’est pas là. Figurez-vous que cette telenovela historique montre un Soliman noceur, buveur de vin et joyeux luron au milieu de son harem, bref pas très islamiquement correct. Ce qui énerve passablement le premier ministre « islamiste modéré » Recep Tayyip Erdogan, téléspectateur et historien amateur à ses heures perdues : « Nous vivons dans un monde de sept milliards d’individus et nous connaissons notre rôle. Nous allons dans toutes les régions où nos ancêtres sont allés à dos de cheval et nous nous soucions de ces régions. L’empire a atteint son apogée sous le règne de l’empereur Soliman (…) Il a passé 30 ans de sa vie à cheval, menant des guerres et conquérant des villes » explique Erdogan.

Calomniateur, mensonger et racoleur, le film de télévision aurait donc créé un Soliman bankable, faute de pouvoir s’attacher les services de Tabatha Cash,  dans le but diabolique de ternir l’image de l’Empire ottoman, donc de l’islam et de la Turquie.

Belle indignation hessélienne que voilà ! Etonnamment, on entendait nettement moins les cris d’orfraie d’Erdogan lorsque sa chère télévision diffusait La Vallée des loups-Irak, adapté sur grand écran en 2005. Un grand succès de l’industrie culturelle turque mettant en scène les turpitudes de l’armée américaine en Irak, avec un éloge du jihad et le refrain habituel sur les complicités juives de l’US Army.

Pourquoi s’offusquer du silence approbateur d’Erdogan ? Ces œuvres complotistes ont dû lui rappeler sa jeunesse de Frère Musulman, lorsqu’il écrivit et mit en scène Maskomya¸ une pièce de théâtre en forme d’acronyme[1. Ma comme maçon, Kom comme communiste et Ya comme yahudi, juif.] inspirée de la thèse du grand complot bolchévico-judéo-maçonnique. Si c’est pas une vision de l’Histoire, ça…

Les statistiques, une chance pour la France ?

insee immigration guilluy

En 2008, 3,7 millions d’étrangers et 5,3 millions d’immigrés ont été recensés en France, selon une étude publiée le 10 octobre par l’Insee. Ce rapport fait ressortir qu’environ 6,7 millions de personnes sont issues d’une famille dont au moins un des parents est immigré[1. Suivant la nomenclature statistique officielle, est dit « immigré » « une personne née étrangère dans un pays étranger, résidant en France » et « descendant d’immigré » « une personne née et résidant en France, ayant au moins un parent immigré ».]. Ce vaste ouvrage socio-démographique  souligne en outre que les descendants d’immigrés se trouvent dans une « situation intermédiaire » : ils vivent mieux que leurs parents mais moins bien que les Français de souche et souffriraient fréquemment de discriminations.

Il y a maintes façons d’apprécier ces chiffres. Un premier constat s’impose : qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en afflige, l’immigration massive existe.[access capability= »lire_inedits »] La gauche morale, représentée par le sociologue Michel Wieviorka, chante les louanges d’une immigration heureuse dans le meilleur des mondes globalisés possible. Sa sensibilité lacrymale lui fera verser quelques larmes sur les inévitables discriminations à l’embauche ou au logement dont sont victimes les enfants d’immigrés, figures idéales du martyr prolétarisé, à l’image de la Marianne colorée symbole de la Fête de l’Huma. À droite, on versera des larmes de crocodile sur les « petits Blancs » qui se font chiper leur pain au chocolat par des racailles enturbannées et on déplorera l’échec de la sacro-sainte « intégration » devant des foules de militants UMP aussi attachés à la maîtrise de l’immigration qu’à l’ouverture des frontières.

Hypocrisie, j’écris ton nom ! La gauche post-socialiste a beau jeu de célébrer d’un même élan « diversité » et « métissage » − deux concepts antithétiques, puisque, comme l’a démontré Pierre-André Taguieff, le métissage généralisé engendre l’uniformité − en se constituant un beau réservoir de voix dans les banlieues. La droite post-nationale, si elle tranche apparemment avec l’aveuglement irénique des degauche, se bornera à dénoncer les manifestations les plus superficielles de l’immigration : affaires de voile, islamisation, développement des commerces halal, sans s’attaquer à ses causes structurelles : une mondialisation sans frontières. Nicolas Sarkozy et Claude Guéant ont eu beau promettre de diviser le nombre d’arrivants par deux pendant la dernière campagne présidentielle, cela ne mangeait pas de pain. Mis à part notre excellent confrère Tefy Andriamanana, qui a osé écrire que, sous le quinquennat Sarkozy, le solde migratoire était de 75% supérieur à celui des années Jospin ?

De nos jours, les flux migratoires sont majoritairement d’origine familiale et ne se limitent donc pas à la dynamique centripète capitaliste de l’« armée de réserve » : révolu le temps où Bouygues vantait les mérites du travailleur maghrébin bon marché, corvéable et taillable à merci, afin de contourner les revendications sociales des ouvriers français. Aujourd’hui, ce sont les vils employeurs des sans-papiers et autres travailleurs au black, français ou immigrés, qui font « suer le burnous », phénomène dont les statistiques officielles n’ont cure.

Revenons à nos moutons. Puisque la majorité des  recensés provient d’une « immigration d’auto-engendrement », ainsi que le relève Michèle Tribalat dans un essai fort bien informé[3. Les Yeux grands fermés : l’immigration en France, Paris, Denoël, mars 2010.], l’immigration est désormais synonyme d’implantation quasi définitive. Y compris lorsque les « mariages mixtes » s’avèrent être la plupart du temps des unions endogames entre un conjoint naturalisé ou fils d’immigré et sa promise arrachée à sa terre natale (voir page xxx). Et qui dit implantation dit insertion économique. C’est là où le bât blesse, dixit l’Insee. Les fils d’immigrés subiraient d’insupportables discriminations, bien davantage que leurs parents qui se sont pourtant saignés aux quatre veines pour élever leur progéniture dans les meilleures conditions possibles et lui offrir un avenir plus radieux.

La discrimination, mythe ou réalité ? Contrairement à ce qu’objectait Thomas Legrand à notre chère Élisabeth Lévy sur le plateau de Philippe Labro[2. « Langues de bois s’abstenir », présenté par Philippe Labro sur D8, émission du 10/10/2012.], les discriminations sont aussi bien partagées que le racisme − contre lequel nul n’est immunisé, fût-il juif, Noir ou borgne, voire les trois à la fois comme feu Sammy Davis Jr. ! Grâce à Christophe Guilluy, on sait désormais qu’un habitant de Verdun bénéficie d’un tissu associatif − et du réseau d’aides diverses qui va avec − cent fois inférieur à celui d’un banlieusard lambda. N’est-ce pas discriminant ? Comme l’a presque chanté Dominique Grange, « on expulse (Kevin) » mais « Mohamed (ne) se dresse » pas ! Les nouveaux partisans, francs-tireurs de la guerre ethnique encouragée par l’idéologie diversitaire, doivent dorénavant montrer patte blanche devant les instances étatiques qui confondent « pauvreté » avec « banlieues ». Une injustice ne rattrapant pas l’autre, le deux poids-deux mesures officiel n’excuse en rien les discriminations anti- (fils d’) immigrés, il en relativise le poids. En République laïque, chacun sa croix : Marianne veille sur tous !

Un dernier élément devrait semer le trouble dans la classe politique : 97% des descendants d’immigrés se sentent français, mais déplorent néanmoins le regard peu amène des desouche, accusés de leur renvoyer leur altérité en pleine face. Qu’en déduire : que le racisme se combat à la racine, qu’il faut (ré)éduquer les masses, leur inculquer de sains principes dès le plus jeune âge, les sensibiliser aux heures-les-plus sombres, etc, etc. ? Sortons de cette vulgate. Au risque de paraître désespérément pessimiste, sinon carrément catastrophiste, nous pensons que le « cauchemar immigré » n’a pas de solution. L’expression n’est pas de Jean-Marie Le Pen, mais du debordien Mezioud Ouldamer, auteur d’un remarquable livre éponyme[4. Le Cauchemar immigré dans la décomposition de la France, Lebovici, 1986.]. Entre autres thèses fatalistes, il y soutient que l’immigré n’est pas plus « une chance pour la France » que la cause de son déclin. L’immigration massive achève de décomposer une France déjà vérolée par les bulldozers de l’industrialisation et de l’urbanisation, la globalisation gommant de surcroît toutes les aspérités communautaires non convertibles en marchandises. Et la France sclérosée achève de détruire les derniers reliquats d’une culture arabe, africaine ou asiatique réduite à l’état de folklore pour citoyens-du-monde en mal d’exotisme, voire de réservoir identitaire pour apprentis djihadistes prêchant l’United Colors of Islam. L’inversion des flux migratoires, ce vieux fantasme de l’extrême droite, n’est pas plus de ce monde que le paradis multi-ethnique et métissé vendu par les pubards d’Euro RSCG, du Medef ou du Front de Gauche. Tant économique et social qu’identitaire, le malaise contemporain dépasse de loin l’« insécurité culturelle » si brillamment théorisée par Christophe Guilluy. Mais ne comptez pas sur l’Insee pour vous l’avouer…[/access]

*Photo : Eric Parker (marché de Barbès, Paris).

Mort d’Arafat : les Experts Ramallah

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arafat israel mossad

De quoi Yasser Arafat est-il mort ? Et si sa mort n’a pas été naturelle, qui l’a tué ? Voilà les deux questions qui dominent la couverture médiatique de l’enquête pour assassinat conduite depuis août par trois juges d’instruction de Nanterre. Dans le cadre de cette procédure judiciaire, le corps d’Arafat a été exhumé hier, des échantillons ont été prélevés et confiés à des équipes de médecins légistes français, suisses ainsi – à la demande des Palestiniens- qu’à des experts russes. Lors du précédent épisode de ce feuilleton à rebondissements, l’Institut de radiophysique de Lausanne avait détecté une quantité anormalement élevée de polonium sur les effets personnels du Raïs confiés à sa veuve Souha Arafat.

Clin d’œil de l’histoire ou signe des temps, l’exhumation de la dépouille de l’ancien président turc Turgut Özal vient également de révéler une dose anormale de polonium, alimentant les rumeurs d’empoisonnement. L’ex allié turc d’Israël aurait-il eu recours aux mêmes méthodes que le FSB russe, qui avait employé des doses phénoménales de polonium pour empoisonner mortellement son espion rebelle Litvinenko à Londres ? La paranoïa gagne vite une opinion gavée de séries comme Les Experts ou NCIS et séduite par la théorie du complot. Pourtant, comparaison n’est pas raison. L’empoisonnement de Litvinenko, une authentique opération au polonium, avait rapidement laissé des traces flagrantes sur le physique de sa victime avant son agonie. Rien de tel n’est arrivé à Arafat, ce qui n’empêchera bien évidemment pas les spéculations de fleurir.

Pour l’opinion publique palestinienne et arabe, le rôle des enquêteurs n’est pas de chercher la vérité mais de valider leur thèse. Pour s’en rendre compte, il suffit de se poser la question suivante : et si les enquêteurs concluaient que Yasser Arafat était mort de cause naturelle, les Palestiniens accepteraient-ils ce constat ? La réponse est évidemment non.
L’exhumation d’hier répond avant tout à des impératifs politiques, loin des démarches scientifiques et juridiques dans laquelle on la drape. Contrairement à ce que certains font croire, la vérité n’est pas à portée de microscope. De toute façon, la plupart de ceux qui conjecturent autour de la responsabilité du Mossad dans la mort d’Arafat estiment que l’affaire est entendue : soit l’empoisonnement sera prouvé, soit l’absence d’éléments compromettants attestera le fait qu’ « on nous cache tout, on nous dit rien ». Les enquêteurs n’ont plus qu’à valider leur hypothèse ; encore que dans le cas contraire, les conspirationnistes auraient bien entendu raison…

Il y a pourtant fort à parier que les résultats des analyses des échantillons et les conclusions des enquêteurs ne désigneront pas de coupable ou d’assassin. Même si la présence de poison était détectée, il faudrait en outre démontrer qui l’a administré, quand et comment, ce que l’enquête n’est évidemment pas en mesure de faire. Toute cette agitation n’est donc rien d’autre que le produit d’une cascade de chantages : politiquement il est impossible pour la France de classer sans suite la plainte de Madame Arafat et pour les dirigeants palestiniens de faire autre chose que coopérer pleinement avec l’enquête. Tout le monde craint d’attirer les soupçons sur lui et de donner du grain à moudre aux complotistes.

Il faudra sans doute plusieurs décennies pour élucider l’énigme de la mort d’Arafat. Après la mort des principaux protagonistes, la question sera peut-être dépassionnée, et la réponse davantage à chercher dans des cartons archivés que dans la dépouille du leader palestinien.

*Photo : rogimmi.

Bon anniversaire, monsieur le Président

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jacques chirac

jacques chirac

Monsieur le Président, `

Je vous fais une lettre pour vous souhaiter un bon anniversaire.
Je voudrais vous dire, bien que j’aie fait partie de ceux qui vous ont combattu politiquement une bonne partie de leur vie, que j’ai toujours eu pour vous une étrange affection. Sans doute parce que vous étiez encore un peu gaulliste et qu’il y a quelque chose dans le gaullisme qui continuera à me fasciner, longtemps. Une certaine intelligence de l’histoire, un désir de ne pas cantonner une nation comme la nôtre à devenir une unité économico-administrative d’un empire mondialisé continuaient à habiter votre démarche. Démarche, cela est à prendre dans tous les sens du terme, comme dans la Théorie de la démarche de Balzac. Une façon de se mouvoir physiquement mais aussi de savoir où l’on veut aller.

Je veux ainsi voir, derrière vos multiples métamorphoses, celles qui vous firent prôner le « travaillisme à la française » dans les années 70, le thatchérisme dans les années 80 avant de prétendre combattre la « fracture sociale » dans les années 90, une manière d’unité qui était tout simplement l’amour de la France pour ce qu’elle est : une vieille nation intelligente mais fatiguée, qui a besoin de rêver à autre chose qu’à la réduction des déficits et à la mise en conformité de sa société avec les exigences du marché comme on met en conformité les prises électriques d’une maison.
Je n’ai jamais voté pour vous, à vrai dire. À une époque, vous m’avez même fait peur. Mais j’étais jeune et les affiches de la gauche pour les législatives de 86 qui vous représentaient subliminalement comme loup avec le slogan « Au secours la droite revient ! » représentaient bien l’état d’esprit du temps, dans mon camp.

Si on avait su… Je ne peux aussi que vous en vouloir pour les manifs étudiantes de 86 contre la loi Devaquet. Avec Pasqua à l’Intérieur et Pandraud à la sécurité, j’ai vraiment eu l’impression que vous vouliez jouer le remake de mai 68. C’est vrai que cela s’était bien terminé pour vous, en 68. Seulement en 86, vous n’aviez plus en face de vous une jeunesse majoritairement politisée. Dans les cortèges, il y avait même ce mot d’ordre énervant : « Pas de récupération politique ». Je vous dois ainsi mes premières charges un peu violentes de CRS, la saveur des lacrymos et quelques coups de matraques. Il n’empêche que la nuit où deux étudiants ont été défigurés et où Malik Oussekine a été tué, vous avez trouvé que ça faisait beaucoup et vous avez abandonné la réforme.
Aucune réforme ne vaut la mort d’un jeune homme, c’est sans doute ce que vous vous êtes dit et c’était d’une grande sagesse. Rien ne me prouve aujourd’hui que cette sagesse, chez un homme de droite comme chez un social-démocrate sera encore au rendez-vous  quand on entrera dans le dur, le très dur des politiques austéritaires.

Je n’ai pas voté pour vous non plus en 2002, ou plutôt j’ai voté blanc. Je savais très bien que vous ne profiteriez pas de cet avertissement pour tenter, au moins tenter, un gouvernement d’union nationale. Et malgré la fameuse « quinzaine antifasciste » de l’entre-deux-tours qui a fait que tant de mes amis ont mis un bulletin à votre nom dans l’urne, je n’ai pas cédé. Je trouvais un peu fort que tout le monde vous ayant présenté comme « Supermenteur » jusqu’au 21 avril 2002, vous soyez devenu des 20h05 le dernier rempart de la République.

En revanche, en 1995, au deuxième tour, j’ai hésité. Sérieusement. La fracture sociale, ça me parlait plus que le socialisme sauce Alain Minc de Jospin qui ressemblait à un professeur de math de 4ème. Mais bon, vous connaissez les communistes, monsieur le Président, puisque vous aviez négocié avec la CGT les accords de Grenelle en 68. On dit que vous aviez une arme dans la poche mais que finalement, vous vous êtes diablement entendu avec votre interlocuteur privilégié, un certain Henri Krasucki. Les communistes sont disciplinés,  et on a donc voté pour le prof de maths.
Je me suis dit, cette fois-ci, que j’avais eu raison. À part la reprise des essais nucléaires de l’été 95, histoire de montrer au monde que la France en avait encore dans le pantalon, vous vous êtes assez vite rallié à ce qu’on commençait à appeler la pensée unique et vous l’avez payé très cher en novembre-décembre 95.

Mais vous, au moins, contrairement à votre successeur, les manifs, vous ne faisiez pas semblant de ne pas les voir. Céder devant elles, c’était là aussi une forme de sagesse de votre part. Bien sûr, ce n’est pas la rue qui gouverne mais si la rue s’agite six mois après une élection, c’est que l’usure du pouvoir politique s’accélère forcément. Vous êtes le premier à l’avoir compris et à avoir décidé de gouverner à vue, pour essayer de blesser le moins possible. « Primum non nocere », d’abord ne pas nuire, le vieux principe de la médecine antique.

Je pourrais vous reprocher aussi l’Europe. D’autant plus que votre tempérament, votre intelligence, votre instinct vous auraient dû vous pousser à voter non à tous les traités depuis Maastricht et à préférer Séguin à Juppé.
Parce que quand même, souvenez-vous de votre émancipation fondatrice. Un vrai geste de jeune homme : l’appel de Cochin. Un accident sur une route de Corrèze (est-ce qu’on avait encore des DS en 1978, ou des R16 ?), l’hôpital et hop, le coup du « parti de l’étranger ».
Une scène de film à la Sautet ou la Granier-Deferre quand il adapte Creezy de Félicien Marceau avec Alain Delon dans le premier rôle. Vous étiez un homme de ce temps-là, quand la parole politique était encore performative, comme on dit en linguistique.

Mais j’oublie tout. J’oublie tout parce qu’en 2003 vous avez dit non à Bush pour aller faire la guerre en Irak. Dans mon camp, on était persuadé que vous cèderiez à la fin comme vous avez cédé sur tant de choses. Mais vous avez tenu et ce, avec un certain panache, aidé par Villepin à l’ONU. Et je me suis senti absurdement fier d’être français, ce jour-là, d’appartenir à « une vieille nation » qui ne se laissait pas abuser par les oripeaux d’une guerre contre l’ « axe du mal » qui masquait si mal une expédition néocoloniale à finalité pétrolifère.

Je ne sais pas, monsieur le Président, si vous suivez ce qui se passe à l’UMP, si même cela vous intéresse encore. Je préfère saluer votre combat contre la maladie, une de ces maladies qui dépossède de ce que l’on a été et qui sont les pires. Je vous sais lecteur de poésie car vous êtes de la dernière génération où les hommes politiques étaient cultivés.
Alors j’espère que vous préférez relire Saint John Perse et Chronique, son magnifique poème sur le grand âge :
« Grand âge, nous voici. Fraîcheur du soir sur les hauteurs, souffle du large sur tous les seuils, et nos fronts mis à nu pour de plus vastes cirques… »

Bon anniversaire, monsieur le Président.

*Photo : quicheisinsane

Décès d’Erik Izraelewicz : On achève bien les morts

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Dans la Rome antique, l’art de la nécrologie était soumis à l’impératif «  De mortuis, aut bonum, aut nihil ». Des défunts, il faut dire soit du bien, soit rien. Cela vaut, bien entendu, pour les oraisons funèbres religieuses ou laïques écrites ou prononcées immédiatement après le décès de la personne concernée. Le temps du jugement  sans concessions sur sa personnalité et ses actions s’ouvrira, bien entendu, à l’issue d’une période de deuil raisonnable.

Dans l’ensemble, la tradition française en la matière est l’héritière de la sagesse romaine, et ferait bien de s’y tenir, car les flingages au pied du cercueil sont aussi méprisables que les tirs sur les ambulances. Je ferais cependant, une exception pour le regretté Christopher Hitchens, qui s’était fait une spécialité des nécros à chaud au vitriol des grands de ce monde, de la politique ou du show biz. Il sera pardonné parce qu’il avait un talent immense, et qu’il s’attaquait, justement à des personnages de notoriété universelle et non pas à des notables de village. Ce n’est pas le cas de la responsable médias de Télérama qui s’est fait censurer, à juste titre, par sa direction pour avoir critiqué les qualités de manager (entre autres de Télérama) de feu Erik Izraelewicz, brusquement décédé le 27 novembre. Personne, en revanche, n’a pu empêcher Daniel Schneidermann de déverser son venin sur le défunt, qui fut un temps son collègue au Monde. Sans le talent d’Hitchens, mais avec la hargne d’un âne donnant un coup de sabot à un cheval terrassé.

Il aurait dû suivre l’exemple de Slate.fr et Médiapart, tous deux fondés par des hiérarques du Monde ne portant pas Izra dans leur cœur : nihil. Moi, Izra, je l’aimais bien et je salue sa mémoire. On en reparlera, plus tard.

Vers le redressement improductif !

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mariage gay emploi hollande

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Se gausser des réformes sociétales engagées par le nouveau gouvernement est du dernier chic chez les « penseurs » réactionnaires et leurs omniprésents relais médiatiques − et hélas aussi du côté d’une pseudo-gauche populiste. Les uns et les autres osent nier que l’ouverture du droit au mariage et à l’adoption pour les couple gays et lesbiens, le droit de vote pour les étrangers non communautaires aux élections locales, le droit de mourir dans la dignité, le renforcement des textes contre le harcèlement sexuel, l’abolition des lois sécuritaires et liberticides sarkozystes ou encore le lancement de grands chantiers pédagogiques à l’Éducation nationale représentent d’enthousiasmantes avancées historiques.

Face à cette révolution qui s’engage, certains de ces aigris hurlent à la décadence programmée de la « nation », d’autres n’y voient que poudre aux yeux et maquillage malhabile d’une absence de vrai changement maintenant.[access capability= »lire_inedits »] Les plus indécrottables de ces archéos accusent carrément la gauche de non-assistance à classe ouvrière en danger et entonnent avec leurs maigres chœurs la rengaine habituelle du social sacrifié au sociétal. On connaît la chanson : elle fait, hélas, plus penser au répertoire suranné de Daniel Guichard et de Jean Ferrat qu’aux œuvres de Diam’s et de Grand Corps Malade…

Qu’espèrent donc ces dinosaures-là, ce dernier carré de la prolomania ? Une France du troisième millénaire peuplée de 60 millions de Jean Gabin en salopette graisseuse et d’Arletty faubouriennes ? « Prolétaire, prolétaire, est-ce que j’ai une gueule de prolétaire ?»

Défendre l’emploi industriel, voire réclamer, comme certains grands psychotiques, une ré-industrialisation de nos territoires ne relève pas seulement de l’acharnement thérapeutique. Cela revient, de fait, à revendiquer plus de pollution, plus de paysages défigurés, plus de risques sanitaires. Et on n’évoquera même pas la fâcheuse propension de ces classes douteuses à voter sans états d’âme pour les partis extrémistes…

Chacun sait que notre économie ne redécollera qu’en menant à terme sa révolution post-industrielle : en terre de modernité, l’ouvrier ou l’ingénieur sont aussi ringardisés que le savetier berrichon de Jean-Pierre Pernault. Il ne s’agit donc pas de négliger le drame du chômage, mais de se concentrer sur la nécessaire rénovation des pratiques, des mentalités et des modes de consommation : la révolution pacifique engagée par François Hollande et Jean-Marc Ayrault recèle de fantastiques gisements d’emplois, bien plus porteurs d’avenir que les éphémères Trente Glorieuses.

Ce bouleversement dans la structure même du travail et donc de la société n’est pas une obscure prévision d’expert : il suffit de regarder autour de nous pour le voir prendre corps, presque physiquement. Usines délabrées de Montreuil transformées en lofts, porcheries pollueuses du Perche réhabilitées en résidences secondaires, drogueries has-been des centres-villes miraculeusement métamorphosées en spas bio ou en cabinets de psy pour animaux de compagnie. Cet élan créatif qui, déjà, ré-enchante la ville pourra, demain, changer la vie, comme le disaient si bien Arthur Rimbaud et François Mitterrand. Oui, le mouvement de modernisation du pays est lancé. Oui, il faut oublier l’industrie à la Zola. Oui, les désinvestissements d’aujourd’hui sont les emplois de demain.

Des exemples ? Ils fourmillent ! Scrutons, pour commencer, les retombées économiques et sociales de l’innovation la plus emblématique de ce quinquennat. Nos concitoyens dépensent en moyenne 12 000 euros pour leur mariage. Si l’on table sur le chiffre, raisonnable, de 10% de gays et lesbiennes sur une population adulte de 40 millions de Français, cela revient à 4 millions de mariés potentiels, donc 2 millions de couples. Or il ne fait aucun doute que l’immense majorité de ceux-ci voudront profiter immédiatement de ce droit au mariage qui leur a été si injustement refusé depuis des millénaires.

La multiplication est simple, à la portée de la plupart des élèves de terminale S : 12 000 x 2 000 000 = 24 milliards ! Et encore ce chiffre est-il probablement en dessous de la vérité, les LGBT étant notoirement plus généreux que les hétérosexuels en matière de dépenses festives et conviviales. Faites le calcul : le SMIC annuel s’élevant, toutes charges comprises, à environ 24 000 euros, on crée 1 million d’emplois sur un an, ou disons 250 000 emplois pérennes pendant quatre ans, entre 2013 et l’échéance de 2017 ! Et franchement, n’est-il pas plus agréable, pour un salarié, de confectionner des pièces montées, de conduire des limousines ou de servir des mojitos à l’occasion d’un mariage plutôt que de limer la tôle huit heures par jour à PSA-Aulnay ?

Ces perspectives de créations d’emplois, pour enthousiasmantes qu’elles soient, sont encore incomplètes. Qui dit hausse du nombre des mariages dit multiplication prévisible des divorces. D’où des débouchés supplémentaires à venir dans la magistrature et chez les avocats (toutes professions qui, par ailleurs, bénéficieront aussi de l’application stricte des lois mémorielles en vigueur ainsi que de celles qui suivront).

Cette rapide démonstration sur les formidables potentialités de relance économique induites par le mariage gay vaut pour toutes les réformes en cours et à venir. Demain, on créera dans les hôpitaux des postes de médecins ou d’infirmières euthanasistes, et bien sûr de psychologues accompagnants. Et alors que la plupart des étudiants en langues d’aujourd’hui finissent leurs cursus universitaires à Pôle Emploi, demain, le vote des étrangers multipliera par 100 le nombre des traducteurs-interprètes. Il faudra cependant veiller à ce que, durant leur formation, ceux-ci n’aient pas étudié uniquement l’anglais, l’allemand ou l’espagnol …

Génératrice d’emplois, aussi, la fantastique réforme de l’École préconisée par la FCPE : si redoublements, notes et devoirs sont supprimés dans le primaire, ce mouvement touchera inéluctablement le secondaire et le supérieur − où l’on envisagera vite, assez logiquement, de supprimer aussi les cours. Certes, dans un premier temps, des centaines de milliers de postes d’enseignants disparaîtront. Mais avec un seul salaire d’agrégé, on peut payer trois ou quatre moniteurs de sports, animateurs musicaux ou agents de sécurité, toutes professions justement accessibles aux jeunes sans qualifications excessives et discriminantes issus de l’École du futur.

La place nous manque pour détailler ici, emploi par emploi et réforme par réforme, le potentiel extraordinaire des changements en cours. Mais tous les experts sont formels : il y a des millions d’emploi à la clé, il suffit d’ouvrir la porte !

Plus réel que la fiction

Pasticher son prochain est parfois un artisanat désespérant : on prend toujours le risque d’être doublé par sa cible. Ainsi, le 2 novembre, en plein bouclage de ce numéro, je suis tombé sur cet article d’Aurélie Collas sur Le Monde.fr. Il s’intitule, sans rire : « Prévenir la violence scolaire, un métier d’avenir » et commence ainsi : « Dorothée Flory n’a pas le profil d’un vigile ou d’un policier. Sa spécialité, c’est la psychologie, l’accompagnement éducatif, l’insertion sociale. Sa méthode, une voix douce plutôt que des gros yeux. Rien à voir avec l’image du « super-pion » qui pèse sur les 500 Assistants de prévention et de sécurité (APS), dont Dorothée fait partie, recrutés au cours des mois de septembre et octobre dans les établissements les plus sensibles. » Allez vous donner du mal, après ça.[/access]

*Photo : Autolib.

Budget : encore un crash du PS et des Verts au Sénat

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C’était il y a à peine un an, le premier octobre 2011. Le socialiste pyrénéen Jean-Pierre Bel venait d’être élu président du Sénat et au PS, l’heure était au lyrisme le plus débridé. Pour François Hollande, qui n’était encore à l’époque qu’élu corrézien et candidat à la candidature, ce basculement faisait figure d’événement majeur « Ce qui vient de se produire est d’une certaine façon historique parce que c’est la première fois qu’un président de la République de droite perd la majorité au Sénat ». « Et, pour le prochain président de la République, s’il est de gauche, ce sera la première fois qu’il y aura la possibilité de travailler avec une majorité de gauche au Sénat. Ni François Mitterrand pendant ses deux septennats, ni Lionel Jospin quand il était Premier ministre n’avaient eu cette configuration ».

Un an après, patatras : la majorité socialo-verte du Sénat n’en finit pas d’accumuler les déculottées. Déjà mise en minorité sur plusieurs projets de loi stratégiques (énergie, Sécu, etc.) , elle vient d’assister, impuissante au rejet des rejets, celui du volet recettes de la loi de finance, donc du budget 2013.

Le scénario est le même que pour les flops précédents : les communistes, estimant –à juste titre, en vérité- qu’on méprisait systématiquement leurs amendements, se sont abstenus au moment du vote, avec le résultat qu’on sait.

Certes, le budget finira par être adopté puisque le dernier mot reviendra à l’Assemblée. Mais pour ce qui est du confort de « travailler avec une majorité de gauche au Sénat », François Hollande repassera.

L’intox Borloo

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borloo ump udi

borloo ump udi

L’UDI va-t-elle manger l’UMP ? En pleine crise ouverte à droite, le parti de Jean-Louis Borloo aimerait bien prendre le leadership de l’opposition. Hasard du calendrier, Borloo inaugurait ce mercredi le nouveau siège de son parti. Et il  a lancé au sujet de l’UMP : « Nous ne nous réjouissons pas de la situation de notre partenaire de coalition. Force est de constater qu’en l’absence de l’UDI, créée avant la situation actuelle, il n’y aurait pas de force crédible et sereine d’alternance ». « Jean-Louis Borloo va piloter de fait l’alternance. Quoiqu’il arrive, l’UMP n’est plus en capacité de prendre  le leadership », a martelé Yves Jégo, vice-président de l’UDI.

Pour l’heure, parmi les défections, on compte deux députés : l’ex-ministre Pierre Méhaignerie et le député de la Mayenne Yannick Favennec. La sénatrice Chantal Jouanno avait également quitté l’UMP pour l’UDI mais bien avant la crise actuelle. L’UDI annonce également jusqu’à 1000 adhérents UMP par jour qui arrivent dans ses rangs. La crainte d’une droitisation de l’UMP sauce Copé, le dégoût des militants, autant de facteurs sur lesquels mise l’UDI pour rafler la mise. Borloo a d’ores et déjà annoncé que son parti sera « largement » devant l’UMP aux européennes.

Dans la tête de Borloo, il y a sûrement le souvenir de 1999. Lors des européennes, la liste RPR-DL menée par un certain Nicolas Sarkozy a été devancée par la liste Pasqua-Villiers (13,05% contre 12,82%). La droite était alors divisée et en pleine crise, subissant les contre-coups de sa défaite aux législatives de 1997, c’était l’époque de « la droite la plus bête du monde ». Lors des régionales 98, la droite doit son maintien à l’appui du FN dans certains conseils régionaux, mais perd la région Paca et l’Ile-de-France. En avril 1999, peu avant les européennes, Philippe Séguin, n’arrivant pas à constituer sa liste, démissionne de la présidence du RPR et laisse sa place à Nicolas Sarkozy. Sans résultat, Pasqua, avec sa liste dissidente, devient la première force à droite.

Vu comme cela, un boulevard s’est ouvert pour Borloo. D’autant plus que la crise actuelle de l’UMP dépasse celle du RPR de 1999. Mais plusieurs obstacles se dressent encore devant lui.
D’ordre idéologique, d’une part. La liste Pasqua-de Villiers, deux opposants à Maastricht, s’appuyait sur une attitude très critique à l’égard de l’Europe. En plein processus de passage à l’Euro, l’euroscepticisme de nombreux électeurs de droite à permis à l’ex-ministre de l’Intérieur de faire un joli score.
À l’inverse, qu’est-ce qui sépare Borloo et l’UMP ? Sur l’Europe, pas grand chose. Idem sur l’économie. Certes, à l’UDI, on se montre critique au sujet des positions sur la sécurité et l’immigration de l’UMP, mais cela suffit-il à constituer un clivage ? Et Borloo pourrait-il rompre avec le discours droitier de Copé et autres sans passer pour un suppôt du PS ? En se montrant critique avec la Constitution européenne, Pasqua avait réussi à rompre tant avec la gauche qu’avec le RPR.

D’autre part, il ne suffit pas de partir en échappée, encore faut-il avoir des ressources pour gagner le sprint final. Si en 1999, Pasqua a réussi à battre le RPR, ce sera son seul et unique coup d’éclat. Et le RPR renaîtra de ses cendres. En 1999, Michèle Alliot-Marie est élue à la tête du RPR, contre le candidat de Chirac Jean-Paul Delevoye et un certain François Fillon, entre autres prétendants. En 2001, lors des municipales, la droite perd Paris et Lyon mais dépasse la gauche à l’échelle nationale. En 2002, Jospin n’est pas qualifié pour le second tour et la droite regagne le pouvoir. Nicolas Sarkozy devient ministre de l’Intérieur et connaîtra le destin que l’on sait. Charles Pasqua, quant à lui, rompra avec Villiers, puis renoncera à se présenter à la présidentielle 2002.
En cela, Borloo a-t-il les ressources pour conquérir et asseoir son leadership sur l’UMP ? L’UDI est elle-même minée par les divisions entre ses différentes composantes : le Nouveau Centre, la FED de Jean-Christophe Lagarde, les radicaux… L’UDI manque aussi de vrais cadres : en dehors de Borloo, qui peut-on citer comme leaders médiatiques du parti ? De plus, malgré la scission des fillonistes, l’UMP compte encore un solide réseau d’élus locaux et de parlementaires. Et hormis Méhaignerie et Favennec, on compte encore peu de départs au sein de l’UMP. Jean-Pierre Raffarin, figure des centristes de l’UMP et fervent soutien de Copé, n’a pas l’intention de rendre sa carte.

Quitter l’UMP pour un député, c’est prendre le risque de voir un candidat UMP se présenter contre soi aux prochaines élections et donc mettre sa place en danger. C’est surtout quitter le seul parti capable de mener l’alternance pour la prochaine présidentielle. En effet, si Borloo peut faire la nique à l’UMP aux européennes, ira-t-il pour autant jusqu’à se présenter en 2012 contre le candidat de l’UMP ? On se souvient du psychodrame de la dernière élection. Borloo avait finalement renoncé à se présenter après avoir ouvert son QG de campagne et joué les gros bras contre Sarkozy. Un manque d’ambition sans doute.

Le moment Borloo est donc plus fugace qu’on ne le croit. Mais il constitue un joli feuilleton pour journalistes politiques non rassasiés par l’UMP. On a les distractions qu’on peut.

Le coup dangereux du président Morsi

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mohamed morsi egypte

mohamed morsi egypte

Jeudi 22 Novembre, Mohamed Morsi a promulgué une déclaration constitutionnelle. Ce document le place au-dessus du pouvoir judiciaire en immunisant ses décisions contre tout recours. Comme Morsi détenait déjà les pouvoirs législatif et exécutif[1. En vertu d’une déclaration du 12 Août], beaucoup voient dans ce coup de force l’instauration d’une dictature personnelle. Au vu du contexte politique, il s’agit plutôt d’un acte risqué et maladroit.

Explication de texte. L’avancée de la transition égyptienne dépend de l’adoption d’une constitution, laquelle conditionnera la tenue d’élections législatives, et donc l’établissement d’un parlement et d’un gouvernement légitimes. Or l’organe chargé de rédiger la constitution est non seulement affaibli par les défections successives des représentants des partis séculiers, des églises et des syndicats mais aussi menacé par un recours devant la Haute Cour Constitutionnelle.
En protégeant l’Assemblée Constituante contre la possibilité d’une dissolution à l’article 5 de la déclaration, Morsi espère garantir le rythme de la transition afin de bénéficier rapidement d’une assise institutionnelle légitime car la situation économique inquiétante de l’Egypte et les attentes générées par la révolution exigent des réformes urgentes. Le peuple juge en effet le président et sa confrérie d’origine, les Frères Musulmans, responsables de l’inertie entraînée par le flou institutionnel.

Certes, Mohamed Morsi atténue son coup de force en accordant deux concessions à l’opposition. Tout d’abord, il octroie deux mois supplémentaires à l’Assemblée constituante pour proposer un texte. Cela rompt avec l’empressement qui avait entraîné les démissions de série de l’Assemblée. En prolongeant le temps de la négociation constitutionnelle, Morsi espère renforcer l’institution constituante et la recomposer en la rendant plus représentative. Mais ce vœu pieux qui fait de peu cas du clivage qui fracture la scène politique égyptienne et oppose des acteurs dits « séculiers » à des islamistes. Les seconds ont globalement salué la décision du président, là où les premiers, se sentant acculés, ont dénoncé l’emprise croissante des Frères Musulmans sur l’organe constituant et ont initié un mouvement populaire de protestation contre la déclaration présidentielle.
Pourtant, le texte répond à une demande de la rue en ordonnant la réouverture des poursuites judiciaires contre les personnes suspects d’avoir réprimé la Révolution du 25 Janvier. Cependant, la présence de cette mesure dans un texte élargissant les pouvoirs du président donne l’impression à la jeunesse de Tahrir d’être bernée. Morsi n’instrumentalise-t-il pas la révolution pour régler ses comptes avec les vestiges de l’ancien régime ?

Globalement, Morsi compromet la posture d’arbitre que lui confère sa fonction présidentielle. Plutôt respecté par la classe politique, il a reçu la semaine dernière l’ancien secrétaire général de la Ligue Arabe Amr Moussa, le nassériste Hamdeen Sabahi et l’ancien chef de l’Agence internationale de l’Energie Atomique Mohamed Al-Baradei, autant d’opposants qui le qualifient désormais… de dictateur ! En outre, son socle de légitimité diminue comme peau de chagrin depuis le retrait de Ghad al Thawra ,dernier représentant politique séculier de l’Assemblée Constituante au lendemain de la déclaration présidentielle. Pour ce parti, il n’est pas question de devenir les « laïcs utiles » de la confrérie.

Juste après son élection, on pensait que Morsi allait inaugurer les chrysanthèmes. Six mois plus tard, le président détient tous les pouvoirs mais doit affronter la défiance des magistrats, des révolutionnaires et des partis séculiers. Un rôle bien pesant, qui le rapproche d’un certain Toutankhamon, mort jeune après une trajectoire fulgurante…

*Photo : European External Action Service – EEAS

Deux partis, une seule idéologie

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Hollande Sarkozy TVA mariage gay

Hollande Sarkozy TVA mariage gay

Il n’aura pas fallu plus de six mois au nouveau gouvernement pour démontrer ce que les souverainistes – au nombre desquels j’ai l’honneur de compter- s’échinent depuis si longtemps à faire comprendre aux Français : les différences entre le Parti socialiste et l’UMP sont purement artificielles.
Combien sont-ils, électeurs à la fibre sociale bien galbée, à avoir déposé dans l’urne un bulletin « François Hollande » en avril dernier, délaissant avec amertume celui estampillé du nom de Jean-Luc Mélenchon ? Et inversement, combien sont-ils à droite, à avoir voté Nicolas Sarkozy tout en regrettant de faire faux bond à une Marine Le Pen qui mettait pourtant les mots exacts sur leurs sentiments ? Chacun souhaitant davantage battre le candidat de l’autre bord plutôt que faire gagner le sien, le vote de raison a triomphé du vote de conviction lors de la dernière présidentielle.

Pour l’électeur, la tentation de voter pour le Front national ou le Front de gauche est abrasée par la crainte qu’il sera le seul, que ceux qui pensent comme lui se résoudront finalement à voter pour l’un des deux grands partis qui représente toujours un moindre mal. La coopération échoue au profit d’une sanction atténuée, le fameux dilemme du prisonnier proposé par le mathématicien Albert W. Tucker semble avoir trouvé une nouvelle application lors de la dernière présidentielle.

François Hollande a gagné, mais le socialisme gouvernemental est mort en 1983. L’échec du programme commun et de ses mesures éminemment sociales a démontré que la synthèse entre socialisme et économie de marché n’était pas viable. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un parti de notables sociaux-démocrates agitant les totems de la lutte des classes en période électorale pour mieux s’en délester une fois parvenus au pouvoir.
Écartant soigneusement la politique de la demande qui vise à stimuler la consommation en revalorisant les salaires et les prestations sociales, le gouvernement a préféré opter pour les mesures du rapport Gallois, lequel préconise un accroissement et une diversification de l’offre afin de doper la compétitivité des entreprises françaises, de les faire monter en gamme, et à terme, d’embellir la conjoncture économique et sociale du pays. Rien de bien socialiste dans tout cela.

À droite, la situation est identique. Dans ce qui est encore l’UMP, c’est le général De Gaulle que l’on invoque en période électorale, par des envolées lyriques venant flatter la sensibilité plébéienne sur ce sujet phare qu’est la grandeur de la France. Une idée sur laquelle Nicolas Sarkozy s’est fait élire en 2007, et qu’il a ensuite réduite à l’état de vieil adage désuet dans son exercice du pouvoir, tout comme le PS l’a fait pour la lutte des classes et le progrès social. Ayant gagné à cette époque en donnant de tout à tout le monde, il fallut bien qu’il y ait des lésés au terme de son mandat. Comme pour l’insécurité ou le pouvoir d’achat, ce reniement de l’engagement gaulliste n’a semble-t-il pas été pardonné.

Le constat est là, les deux grands partis sont imbriqués dans la construction d’une Europe unifiée sous le sceau social-démocrate, et c’est pour cela qu’ils se détournent de leur base idéologique. Mais cette révolution du paysage politique et des institutions s’opère en sourdine, et bien peu réalisent que la politique de la France ne se décide non plus à Paris, mais à Bruxelles. Reconnaître les choses telles qu’elles sont, ce serait finalement pour le PS et l’UMP comme une invitation faite aux électeurs à rejoindre les rangs des deux fronts.

Pas étonnant, dans ces conditions, que se forme une communauté de vue au sein de la vie politique française. L’échec du socialisme, la pérennisation de l’économie de marché, et enfin l’avènement de l’Union européenne, tous ces facteurs ont bel et bien brouillé les repères politiques. Mais les clivages sont difficiles à déloger de l’imaginaire collectif, notamment lorsque les médias jouent dessus et magnifient le duel factice qui a lieu tous les cinq ans pour le fauteuil de chef de l’État.
Dès lors, subsistent encore quelques sujets sociétaux pour rappeler à l’électorat que l’on a changé de gouvernement en mai dernier. Le droit de vote des étrangers ne se fera pas ; quant au mariage pour tous, il se fera sans doute au risque de fracturer la société française.

Idéologiquement, un seul grand thème distingue encore droite et gauche, c’est celui de l’immigration. La droite oppose un profond scepticisme devant l’ouverture des frontières et le multiculturalisme célébrés par la gauche. Mais cela est encore trop peu. Dès lors, comment être de gauche en 2012 ? Définir un ennemi de la cause ; recréer perpétuellement le fascisme en galvaudant le mot ; voir, comme Renaud Dély, une droite « brune » là où il n’y a que qu’une droite conventionnelle affranchie de ses oripeaux centristes ; bref, recréer la guerre d’Espagne et le contexte des années 30, telle est la diversion que certains ont choisie.

Fièvre du combat politique, ivresse idéologique, il faut bien ces gages de substitution pour faire vivre ses convictions, lorsque qu’au sommet de l’État siègent sur un trône amputé de sa légitimité deux partis pour une seule idée de la France.

*Photo : claudedegoutte.

Erdogan : indigné mais pas trop

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Une série défraie la chronique en Turquie, comme on dit dans les mauvaises gazettes. Soliman le Magnifique, biopic du sultan ottoman, fait un carton depuis deux saisons à Ankara comme dans le monde arabe, preuve que les exportations turques se portent un peu mieux que les nôtres. Mais l’objet du scandale n’est pas là. Figurez-vous que cette telenovela historique montre un Soliman noceur, buveur de vin et joyeux luron au milieu de son harem, bref pas très islamiquement correct. Ce qui énerve passablement le premier ministre « islamiste modéré » Recep Tayyip Erdogan, téléspectateur et historien amateur à ses heures perdues : « Nous vivons dans un monde de sept milliards d’individus et nous connaissons notre rôle. Nous allons dans toutes les régions où nos ancêtres sont allés à dos de cheval et nous nous soucions de ces régions. L’empire a atteint son apogée sous le règne de l’empereur Soliman (…) Il a passé 30 ans de sa vie à cheval, menant des guerres et conquérant des villes » explique Erdogan.

Calomniateur, mensonger et racoleur, le film de télévision aurait donc créé un Soliman bankable, faute de pouvoir s’attacher les services de Tabatha Cash,  dans le but diabolique de ternir l’image de l’Empire ottoman, donc de l’islam et de la Turquie.

Belle indignation hessélienne que voilà ! Etonnamment, on entendait nettement moins les cris d’orfraie d’Erdogan lorsque sa chère télévision diffusait La Vallée des loups-Irak, adapté sur grand écran en 2005. Un grand succès de l’industrie culturelle turque mettant en scène les turpitudes de l’armée américaine en Irak, avec un éloge du jihad et le refrain habituel sur les complicités juives de l’US Army.

Pourquoi s’offusquer du silence approbateur d’Erdogan ? Ces œuvres complotistes ont dû lui rappeler sa jeunesse de Frère Musulman, lorsqu’il écrivit et mit en scène Maskomya¸ une pièce de théâtre en forme d’acronyme[1. Ma comme maçon, Kom comme communiste et Ya comme yahudi, juif.] inspirée de la thèse du grand complot bolchévico-judéo-maçonnique. Si c’est pas une vision de l’Histoire, ça…

Les statistiques, une chance pour la France ?

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insee immigration guilluy

insee immigration guilluy

En 2008, 3,7 millions d’étrangers et 5,3 millions d’immigrés ont été recensés en France, selon une étude publiée le 10 octobre par l’Insee. Ce rapport fait ressortir qu’environ 6,7 millions de personnes sont issues d’une famille dont au moins un des parents est immigré[1. Suivant la nomenclature statistique officielle, est dit « immigré » « une personne née étrangère dans un pays étranger, résidant en France » et « descendant d’immigré » « une personne née et résidant en France, ayant au moins un parent immigré ».]. Ce vaste ouvrage socio-démographique  souligne en outre que les descendants d’immigrés se trouvent dans une « situation intermédiaire » : ils vivent mieux que leurs parents mais moins bien que les Français de souche et souffriraient fréquemment de discriminations.

Il y a maintes façons d’apprécier ces chiffres. Un premier constat s’impose : qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en afflige, l’immigration massive existe.[access capability= »lire_inedits »] La gauche morale, représentée par le sociologue Michel Wieviorka, chante les louanges d’une immigration heureuse dans le meilleur des mondes globalisés possible. Sa sensibilité lacrymale lui fera verser quelques larmes sur les inévitables discriminations à l’embauche ou au logement dont sont victimes les enfants d’immigrés, figures idéales du martyr prolétarisé, à l’image de la Marianne colorée symbole de la Fête de l’Huma. À droite, on versera des larmes de crocodile sur les « petits Blancs » qui se font chiper leur pain au chocolat par des racailles enturbannées et on déplorera l’échec de la sacro-sainte « intégration » devant des foules de militants UMP aussi attachés à la maîtrise de l’immigration qu’à l’ouverture des frontières.

Hypocrisie, j’écris ton nom ! La gauche post-socialiste a beau jeu de célébrer d’un même élan « diversité » et « métissage » − deux concepts antithétiques, puisque, comme l’a démontré Pierre-André Taguieff, le métissage généralisé engendre l’uniformité − en se constituant un beau réservoir de voix dans les banlieues. La droite post-nationale, si elle tranche apparemment avec l’aveuglement irénique des degauche, se bornera à dénoncer les manifestations les plus superficielles de l’immigration : affaires de voile, islamisation, développement des commerces halal, sans s’attaquer à ses causes structurelles : une mondialisation sans frontières. Nicolas Sarkozy et Claude Guéant ont eu beau promettre de diviser le nombre d’arrivants par deux pendant la dernière campagne présidentielle, cela ne mangeait pas de pain. Mis à part notre excellent confrère Tefy Andriamanana, qui a osé écrire que, sous le quinquennat Sarkozy, le solde migratoire était de 75% supérieur à celui des années Jospin ?

De nos jours, les flux migratoires sont majoritairement d’origine familiale et ne se limitent donc pas à la dynamique centripète capitaliste de l’« armée de réserve » : révolu le temps où Bouygues vantait les mérites du travailleur maghrébin bon marché, corvéable et taillable à merci, afin de contourner les revendications sociales des ouvriers français. Aujourd’hui, ce sont les vils employeurs des sans-papiers et autres travailleurs au black, français ou immigrés, qui font « suer le burnous », phénomène dont les statistiques officielles n’ont cure.

Revenons à nos moutons. Puisque la majorité des  recensés provient d’une « immigration d’auto-engendrement », ainsi que le relève Michèle Tribalat dans un essai fort bien informé[3. Les Yeux grands fermés : l’immigration en France, Paris, Denoël, mars 2010.], l’immigration est désormais synonyme d’implantation quasi définitive. Y compris lorsque les « mariages mixtes » s’avèrent être la plupart du temps des unions endogames entre un conjoint naturalisé ou fils d’immigré et sa promise arrachée à sa terre natale (voir page xxx). Et qui dit implantation dit insertion économique. C’est là où le bât blesse, dixit l’Insee. Les fils d’immigrés subiraient d’insupportables discriminations, bien davantage que leurs parents qui se sont pourtant saignés aux quatre veines pour élever leur progéniture dans les meilleures conditions possibles et lui offrir un avenir plus radieux.

La discrimination, mythe ou réalité ? Contrairement à ce qu’objectait Thomas Legrand à notre chère Élisabeth Lévy sur le plateau de Philippe Labro[2. « Langues de bois s’abstenir », présenté par Philippe Labro sur D8, émission du 10/10/2012.], les discriminations sont aussi bien partagées que le racisme − contre lequel nul n’est immunisé, fût-il juif, Noir ou borgne, voire les trois à la fois comme feu Sammy Davis Jr. ! Grâce à Christophe Guilluy, on sait désormais qu’un habitant de Verdun bénéficie d’un tissu associatif − et du réseau d’aides diverses qui va avec − cent fois inférieur à celui d’un banlieusard lambda. N’est-ce pas discriminant ? Comme l’a presque chanté Dominique Grange, « on expulse (Kevin) » mais « Mohamed (ne) se dresse » pas ! Les nouveaux partisans, francs-tireurs de la guerre ethnique encouragée par l’idéologie diversitaire, doivent dorénavant montrer patte blanche devant les instances étatiques qui confondent « pauvreté » avec « banlieues ». Une injustice ne rattrapant pas l’autre, le deux poids-deux mesures officiel n’excuse en rien les discriminations anti- (fils d’) immigrés, il en relativise le poids. En République laïque, chacun sa croix : Marianne veille sur tous !

Un dernier élément devrait semer le trouble dans la classe politique : 97% des descendants d’immigrés se sentent français, mais déplorent néanmoins le regard peu amène des desouche, accusés de leur renvoyer leur altérité en pleine face. Qu’en déduire : que le racisme se combat à la racine, qu’il faut (ré)éduquer les masses, leur inculquer de sains principes dès le plus jeune âge, les sensibiliser aux heures-les-plus sombres, etc, etc. ? Sortons de cette vulgate. Au risque de paraître désespérément pessimiste, sinon carrément catastrophiste, nous pensons que le « cauchemar immigré » n’a pas de solution. L’expression n’est pas de Jean-Marie Le Pen, mais du debordien Mezioud Ouldamer, auteur d’un remarquable livre éponyme[4. Le Cauchemar immigré dans la décomposition de la France, Lebovici, 1986.]. Entre autres thèses fatalistes, il y soutient que l’immigré n’est pas plus « une chance pour la France » que la cause de son déclin. L’immigration massive achève de décomposer une France déjà vérolée par les bulldozers de l’industrialisation et de l’urbanisation, la globalisation gommant de surcroît toutes les aspérités communautaires non convertibles en marchandises. Et la France sclérosée achève de détruire les derniers reliquats d’une culture arabe, africaine ou asiatique réduite à l’état de folklore pour citoyens-du-monde en mal d’exotisme, voire de réservoir identitaire pour apprentis djihadistes prêchant l’United Colors of Islam. L’inversion des flux migratoires, ce vieux fantasme de l’extrême droite, n’est pas plus de ce monde que le paradis multi-ethnique et métissé vendu par les pubards d’Euro RSCG, du Medef ou du Front de Gauche. Tant économique et social qu’identitaire, le malaise contemporain dépasse de loin l’« insécurité culturelle » si brillamment théorisée par Christophe Guilluy. Mais ne comptez pas sur l’Insee pour vous l’avouer…[/access]

*Photo : Eric Parker (marché de Barbès, Paris).

Mort d’Arafat : les Experts Ramallah

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arafat israel mossad

arafat israel mossad

De quoi Yasser Arafat est-il mort ? Et si sa mort n’a pas été naturelle, qui l’a tué ? Voilà les deux questions qui dominent la couverture médiatique de l’enquête pour assassinat conduite depuis août par trois juges d’instruction de Nanterre. Dans le cadre de cette procédure judiciaire, le corps d’Arafat a été exhumé hier, des échantillons ont été prélevés et confiés à des équipes de médecins légistes français, suisses ainsi – à la demande des Palestiniens- qu’à des experts russes. Lors du précédent épisode de ce feuilleton à rebondissements, l’Institut de radiophysique de Lausanne avait détecté une quantité anormalement élevée de polonium sur les effets personnels du Raïs confiés à sa veuve Souha Arafat.

Clin d’œil de l’histoire ou signe des temps, l’exhumation de la dépouille de l’ancien président turc Turgut Özal vient également de révéler une dose anormale de polonium, alimentant les rumeurs d’empoisonnement. L’ex allié turc d’Israël aurait-il eu recours aux mêmes méthodes que le FSB russe, qui avait employé des doses phénoménales de polonium pour empoisonner mortellement son espion rebelle Litvinenko à Londres ? La paranoïa gagne vite une opinion gavée de séries comme Les Experts ou NCIS et séduite par la théorie du complot. Pourtant, comparaison n’est pas raison. L’empoisonnement de Litvinenko, une authentique opération au polonium, avait rapidement laissé des traces flagrantes sur le physique de sa victime avant son agonie. Rien de tel n’est arrivé à Arafat, ce qui n’empêchera bien évidemment pas les spéculations de fleurir.

Pour l’opinion publique palestinienne et arabe, le rôle des enquêteurs n’est pas de chercher la vérité mais de valider leur thèse. Pour s’en rendre compte, il suffit de se poser la question suivante : et si les enquêteurs concluaient que Yasser Arafat était mort de cause naturelle, les Palestiniens accepteraient-ils ce constat ? La réponse est évidemment non.
L’exhumation d’hier répond avant tout à des impératifs politiques, loin des démarches scientifiques et juridiques dans laquelle on la drape. Contrairement à ce que certains font croire, la vérité n’est pas à portée de microscope. De toute façon, la plupart de ceux qui conjecturent autour de la responsabilité du Mossad dans la mort d’Arafat estiment que l’affaire est entendue : soit l’empoisonnement sera prouvé, soit l’absence d’éléments compromettants attestera le fait qu’ « on nous cache tout, on nous dit rien ». Les enquêteurs n’ont plus qu’à valider leur hypothèse ; encore que dans le cas contraire, les conspirationnistes auraient bien entendu raison…

Il y a pourtant fort à parier que les résultats des analyses des échantillons et les conclusions des enquêteurs ne désigneront pas de coupable ou d’assassin. Même si la présence de poison était détectée, il faudrait en outre démontrer qui l’a administré, quand et comment, ce que l’enquête n’est évidemment pas en mesure de faire. Toute cette agitation n’est donc rien d’autre que le produit d’une cascade de chantages : politiquement il est impossible pour la France de classer sans suite la plainte de Madame Arafat et pour les dirigeants palestiniens de faire autre chose que coopérer pleinement avec l’enquête. Tout le monde craint d’attirer les soupçons sur lui et de donner du grain à moudre aux complotistes.

Il faudra sans doute plusieurs décennies pour élucider l’énigme de la mort d’Arafat. Après la mort des principaux protagonistes, la question sera peut-être dépassionnée, et la réponse davantage à chercher dans des cartons archivés que dans la dépouille du leader palestinien.

*Photo : rogimmi.