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Après mai, fais ce qu’il te plaît

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apres mai assayas

Il y a dans Après mai une séquence où les jeunes se retrouvent en masse, fument des pétards (voire plus), écoutent de la musique et font un immense feu de joie. Une scène semblable, on l’a déjà vu dans L’eau froide, le meilleur film d’Assayas à ce jour. Et la comparaison de ces deux moments suffisent à montrer que quelque chose s’est perdu chez le cinéaste : ce que son film possédait, il y a (presque) 20 ans, comme énergie et souffle romantique, on peinera à le retrouver ici. Alors qu’il était autrefois au cœur de l’action et du grand brasier de la révolte, Assayas joue désormais au moraliste qui va tirer des leçons de l’Histoire.

Autre petit détail qui en dit long : un de ses personnages lit les Écrits de Malevitch qui ne sortiront pourtant qu’en 1975 aux éditions Champ libre. On va me dire que je chipote et qu’une petite erreur de ce style est totalement insignifiante. Sauf qu’elle est assez révélatrice de la manière dont Assayas s’empare de ce qui l’intéresse dans cette époque pour justifier son propos. Ainsi, son héros (Gilles) sera celui qui lit systématiquement les bons livres (Simon Leys, les situationnistes…) et qui a raison contre tout le monde (évidemment que Malevitch est mille fois plus intéressant que Mao et Trotsky!) . Son regard rétrospectif n’est pas dénué de cette manie contemporaine qui ne cherche pas à se plonger dans les moments historiques pour tenter de les comprendre mais les juge à l’aune de notre médiocre présent où tout ce qui s’éloigne un tant soit peu de la ligne démocratico-droit-de- l’hommiste est tenu pour suspect !

Après mai nous invite à une petite balade au début des années 70 (en 1971, pour être précis). Après l’onde de choc de Mai 68, la jeunesse reste fortement politisée et mobilisée. Des lycéens organisent des manifestations, se révoltent contre l’oppression du Pouvoir et de la police de Marcellin. Mais des luttes intestines au sein de ces groupes révolutionnaires voient le jour, entre les trotskistes orthodoxes, les mao-spontex et ceux qui, comme Gilles, préfèrent une voie libertaire et artistique.
Le film se suit au début sans ennui mais sans véritable passion dans la mesure où Assayas échoue à trouver un souffle romanesque et se contente d’une sorte de catalogue de brocante en alignant les vignettes si « typiques » de l’époque : la collection de vinyles, la Free Press, les tenues improbables, la liberté sexuelle, la drogue, les différentes faces du discours politique d’alors, etc.

Après mai est un film d’antiquaire (comme le dit justement Burdeau avec lequel je n’ai pourtant aucune affinité) où le cinéaste retombe dans les travers du film de « reconstitution » qui plombaient déjà ses Destinées sentimentales (quel pensum!).
Pour Assayas, il s’agit de se replonger dans ces années-là pour justifier son parcours de cinéaste, d’abord tenté par la révolte radicale (la tentation de la clandestinité pointe le bout de son nez chez certains des camarades de Gilles) puis s’éloignant du « tout politique » pour choisir une voie artistique. Cette vision n’est pas forcément blâmable mais elle gêne dans la mesure où jamais le cinéaste ne laisse planer un peu d’ambiguïté. Le regard que Gilles porte sur l’époque est biaisé dans la mesure où c’est celui de l’auteur 40 ans après. Du coup, le film navigue entre un folklore un peu poussiéreux (les films militants aussi riant qu’un discours de chef de cellule cégétiste!) et un regard assez condescendant sur l’époque. Comme si Gilles devinait d’emblée TOUTES les « erreurs » et les impasses dans lesquelles allaient s’engouffrer ses contemporains.
Un exemple entre mille, même si il est à peine suggéré : en Italie, un type affirme que la CIA cherche par tous les moyens à empêcher les communistes de prendre les pouvoirs et qu’elle est prête à tous les coups. Or même si ce n’est pas dit, Assayas pense, à mon avis, aux écrits de Debord et Sanguinetti sur les collisions entre la CIA et les brigades rouges qui furent le meilleur moyen trouvé pour sauver le capitalisme en Italie. Mais cette vision est inimaginable en 1971 et montre bien de quel point de vue se place le cinéaste : celui de quelqu’un qui surplombe l’Histoire et en tire des conclusions sans véritablement se mouiller.

Quel intérêt de montrer les impasses (sans doute réelles) du gauchisme si le programme est déjà établi d’avance et qu’il n’y a pas de véritable altérité ? Les personnages qui entourent Gilles restent des caricatures (ceux qui se radicalisent, ceux qui veulent se « caser » ou partir…). Et ils permettent à Assayas de multiplier les vignettes si « signifiantes » (tout ce qui est relatif aux « voyages » vers le Népal ou l’Afghanistan, à l’avortement, aux drogues dures…) mais qui ne dépassent jamais le stade du catalogue.
Et dans cette forêt, seul le héros, très conscient de ce qui est le chemin « juste », trace sa voie avec l’aplomb de celui que sait déjà. Et dans la mesure où tout est déjà tracé, le film n’a plus qu’à illustrer un peu fadement des « traces » d’une époque révolue.

Même la dimension sentimentale et romantique paraît très fabriquée. Gilles reste hanté par une jeune fille qui le quittera et se brûlera les ailes à la flamme des excès de l’époque. À la fin du film, son visage réapparaîtra sur un écran de cinéma (expérimental), comme si notre héros avait enfin réussi à dépasser ses contradictions et les résoudre dans l’Art (le cinéma comme moyen de donner une éternité à un sentiment amoureux). Mais même ici, on sent que le cinéaste n’est pas véritablement habité (à l’inverse d’un Garrel lorsqu’il réalise Les amants réguliers).
Voulant fuir à tout prix l’écueil du film d’ « ancien combattant », il ne parvient pas à donner un tant soit peu de fièvre subjective à son œuvre , se contentant (c’est devenu une habitude chez lui depuis 4-5 films) d’apposer sa « griffe » sur ce qui n’est pourtant, au final, que du cinéma de « qualité française » assez ronronnant…

Sade à la portée des caniches

fifty shades grey

Chaque fois qu’un roman de cul connaît le succès, la presse découvre la lune et simule la surprise, feignant d’oublier qu’elle a déjà traité le sujet à d’innombrables reprises. C’est l’alliance du marronnier et de la feuille de vigne, illustrée jadis par les longues pages consacrées aux triomphes d’Histoire d’O et d’Emmanuelle et, naguère, par le déferlement de commentaires sur La Vie sexuelle de Catherine M. (un million d’exemplaires vendus, 29 traductions) ou l’Éloge des femmes mûres de Stephen Vizinczey. Sur ce point, Cinquante nuances de Grey, de Mme E. L. James, ne présente donc rien de bien nouveau − sinon le volume des ventes, dont on ne sait plus très bien s’il se situe à 30, 40 ou 50 millions d’exemplaires dans le monde, mais dont l’éditeur français affirme qu’il a atteint les 40 000 le jour de sa sortie en librairie, la FNAC ayant dépassé les 15 000 ventes dès le lendemain. Des chiffres relativement fabuleux[1. Relativisons : le 10 novembre 1960, à Londres, on aurait vendu 200 000 exemplaires de la version de poche non expurgée de l’Amant de Lady Chatterley…], donc, mais qui doivent être replacés dans la perspective d’une industrialisation, d’une massification et d’une mondialisation des « produits culturels »[access capability= »lire_inedits »] − qui permettent à certains d’entre eux d’atteindre des volumes de ventes qui auraient paru tout simplement inconcevables dix ans plus tôt, mais qui sembleront peut-être modestes dans une décennie.

Mais ce qui suscite la curiosité de la presse, ce n’est pas seulement l’énormité des chiffres, ni le fait qu’elle porte sur un genre très particulier, c’est, comme toujours, le caractère mystérieux du succès : le sentiment que le best-seller est une sorte de roulette, une loterie fabuleuse qui, de nos jours, suffit à rendre son heureux gagnant riche et célèbre (combien d’articles a-t-on écrit sur la fortune de J. K. Rowling, la maman d’Harry Potter, qui dépasse celle de la reine d’Angleterre ? Ou pour signaler que Mme James est devenue en 2011, par on ne sait quel miracle, l’une des 100 personnes les plus influentes du monde[2. Belinda Luscombe, « The 100 Most Influential People in the World [archive] » sur time.com, TIME, 2012.]). Une loterie dont on aimerait bien trouver la martingale.

Comment, alors, expliquer le phénomène Cinquante nuances de Grey ?
Premier élément de réponse, en creux : de toute évidence, son succès n’est pas dû aux éminentes qualités littéraires de l’ouvrage. L’intrigue est d’une banalité si absolue qu’elle ne peut qu’être volontaire. Une très jolie fille, naturellement vierge et a priori effarouchée par tout ce qui se situe au-dessous de la ceinture, tombe éperdument amoureuse d’un milliardaire, jeune, beau comme un astre et mystérieux en diable, un certain Christian Grey, « le célibataire le plus riche, le plus énigmatique, le plus insaisissable de la côte Ouest ». Grey a tout ce qu’il faut pour plaire à une jeune fille : il règne sur quelques centaines de milliers d’employés, vole en hélicoptère et roule en Audi 4×4, avec chauffeur s’il vous plaît. En revanche, ou en plus, il est adepte d’une sexualité hors normes, à laquelle il va initier l’oie blanche tombée entre ses griffes. Et conformément aux canons du genre, celle-ci va passer par toutes les étapes convenues, de l’épouvante à l’addiction. Au total, une histoire qui relève de la collection Harlequin, épicée d’un brin de sadomasochisme. Épicée, mais avec modération : le contrat érotique que Christian Grey a fait signer à sa proie stipule d’ailleurs expressément que ne sera commis « aucun acte impliquant le sang » (sic). Autant dire qu’on est loin, vraiment très loin, des cauchemars qui hantent les 120 journées de Sodome, les œuvres libertines du baron von Sacher-Masoch ou les textes clandestins de Mandiargues. Cinquante nuances, c’est le SM bien tempéré, le divin marquis à la portée des caniches, le bondage pour les bonnes âmes.

Des caniches que les fulgurances stylistiques toutes relatives de Mme James ne choqueront pas non plus − la dame usant d’une écriture au degré zéro, où l’on appelle un chat un chat et où l’on dit « Aïe, putain de…, j’ai mal ! » lorsqu’on s’est inopinément coincé les testicules dans une porte. Quelques phrases d’anthologie circulent déjà sur la Toile : nul doute qu’elles resteront dans les annales : « Avaler le sperme tu sais faire. Avec mention excellent à l’oral » (il est vrai qu’à l’écrit, cela perd de son charme) ; « Il est en moi, me remplit, me pistonne à un rythme acharné » (c’est le privilège des grands patrons) ; « Sa main passe de ma taille à mes hanches puis s’empare de mon intimité… Hou la. Quand il retire son short, il libère son érection. Oh la vache… » Oh la vache, en effet.
L’histoire de la littérature indiquait déjà ce que confirme le triomphe de Cinquante nuances : la qualité de l’écriture n’est pour rien dans le succès d’un ouvrage, et les foules aveugles peuvent tout aussi bien se ruer sur un chef-d’œuvre que plébisciter un produit préfabriqué dépourvu de tout intérêt.

Mais alors, si les qualités n’y sont pour rien, d’où vient le succès ? Plutôt qu’avouer qu’on ne sait pas, il est d’usage d’évoquer « l’air du temps », et les correspondances mystérieuses qui se tisseraient entre un ouvrage, un public et une époque : toutes choses égales par ailleurs, c’est ainsi que Jünger expliquait le succès du Voyage au bout de la nuit : « L’atmosphère de nihilisme, de pessimisme et de décadence sur un arrière-fond de tropiques, de drogue, de guerre et de guerre civile, était en phase avec les turbulences de ces années-là. »
Pour Cinquante nuances, cette explication est peut-être plus pertinente que pour le chef-d’œuvre de Céline. Car le livre de Mme James semble faire parfaitement écho à « l’ère du « trans » » qui est la nôtre.
« Trans », comme transgression, mais pas trop. Juste assez pour piquer la curiosité, pour émoustiller le cœur de cible, sans pour autant dissuader la ménagère de moins de 50 ans, ou d’un peu plus, de placer le volume sous plastique dans son Caddie, au vu et au su des autres clientes du supermarché, entre les nouilles quotidiennes, le beurre demi-sel et les sex toys bio garantis sans phtalates. La transgression consensuelle, en somme.

« Trans », comme transparence, propreté, hygiène. Alors qu’un sondage récent nous apprend que plus des trois quarts des Français prennent au moins une douche par jour (ce qui, au vu de la consommation d’eau, est physiquement impossible), le « Mom Porn » de grande consommation se doit de fleurer bon le propre : la « soumise » l’est au préalable à tous les contrôles gynécologiques nécessaires, elle doit être « rasée/épilée en tous temps », précise la convention érotique citée plus haut ; bien entendu, « elle ne fumera pas », ce qui est incontestablement dégoûtant, malpropre et mauvais pour la santé. Quant au dominateur, Grey le milliardaire, il exhalera constamment « une odeur de linge frais et de gel douche ». La sodomie, d’accord, mais parfumée à la violette. Le sexe récurrent, mais récuré.

« Trans », enfin, comme transgenre : et c’est peut-être l’ingrédient décisif du succès mondial de Cinquante nuances. Transgenre, d’abord, puisque l’ouvrage n’a pas été écrit par un homme, qu’on pourrait toujours soupçonner d’intentions perverses, ni par une ex-call-girl, ni par une partouzarde compulsive, mais par une « honnête mère de famille », entre une réunion de parents d’élèves et la confection de sa fameuse blanquette du dimanche. Transgenre, ensuite et par conséquent, dans la mesure où ce livre est destiné aux dames elles-mêmes, et notamment, auxdites mères de famille qui, après avoir visionné Desperate Housewives, avaient envie de franchir une étape supplémentaire de l’évolution. La prochaine consistera peut-être à épouser leurs voisines, avec lesquelles elles auront au préalable passé de si délicieuses après-midi à grignoter des cookies home made en commentant les amours torrides d’Anastasia et de Grey. À moins qu’elles n’optent pour la levrette avec leur caniche (nous y revoilà), à l’oreille duquel elles pourront murmurer qu’« on vit décidément une époque formidable, darling… ».[/access]

*Photo : jeepersmedia.

E. L. James, Cinquante nuances de Grey, éd. J.-C. Lattès, 17 euros.

De l’engagement artistique comme mission

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assayas apres mai

Olivier Assayas sort un très beau film qui parle avec un juste recul de l’époque, de la méfiance face à l’engagement et aux dérives délirantes de l’après mai 68.  Le spectateur suit le regard singulier du personnage principal Gilles (Clément Métayer) alter ego du cinéaste ainsi que les trajectoires de ses amis qui oscillent entre engagement politique et expérimentations esthétiques. Alain (Félix Armand), l’autre artiste qui-part en Afghanistan en compagnie de deux américains ; Christine (Lola Créton) qui choisit  la cause politique mais cherche surtout un certain confort amoureux ; Jean-Pierre (Hugo Conzelmann), le militant, imperturbable et dogmatique ; Laure (Carole Combes), sorte de muse hippie égarée dans les affres de la sensualité et de la drogue.  Dans Après mai, tous les garçons et les filles cherchent  un chemin entre les impératifs du groupe et leur quête personnelle. En cela, ce film reflète avec justesse cette époque de tourments, montrant les désirs individuels qui fleurissaient sous l’idée de révolution après le joli mois de mai en France et dans le monde.

Sortir du collectif pour s’épanouir en tant qu’être humain responsable, trouver sa voie au travers de la création artistique tel est le but de ces adolescents rebelles amoureux de la campagne et admirateurs de Frans Hals, ce grand peintre néerlandais du siècle d’or. Faire de sa vie un engagement esthétique, penser l’art comme résistance au monde dans la société spectaculaire marchande qui domine la vie : autant de thèmes développés par Olivier Assayas dans ce film sensible et secret. Le versant sentimental du film est passionnant car il nous rappelle combien, dans cette période de « révolution sexuelle », les rapports entre filles et garçons étaient loin d’être libérés et évidents. L’époque très fleur bleue était marquée par une éducation sentimentale très flaubertienne.

Assayas atteint une virtuosité touchante dans de nombreuses scènes : celle de l’auberge de jeunesse à Florence où la sensualité des adolescents répond à la  protest-song Ballad Of William Worthy de Phil Ochs, ou  lorsqu’il nous ouvre son film par une manifestation où les étudiants sont chargés par la police. Ces deux séquences illustrent avec brio la vitalité de la jeunesse, son sens de la rébellion, une sorte de beauté pure du geste révolutionnaire.

Après mai est un grand film sur la croyance et l’engagement, quoiqu’en disent certains critiques aveuglés par leur oeillères idéologiques. La scène finale, où Gilles va au cinéma voir un film expérimental de Kenneth Anger  nous le montre découvrant en surimpression sur l’écran l’image de Laure, sa première petite amie tragiquement morte dans une fête hippie, qui lui tend la main, comme pour lui intimer la mission de transmettre par l’art du cinéma ses pensées sur le monde. À n’en pas douter, Après mai est le roman d’apprentissage d’un jeune garçon qui trouve sa place et sa raison de vivre, le cinéma, dans l’univers corseté des années 1970.

Hollande, Sarkozy et la grande cuiller

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Qui se souvient du François Hollande chef de l’opposition ? Lorsqu’il occupait la fonction de premier secrétaire du P.S aux premiers temps de la présidence Sarkozy, le député-maire de Tulle surfait allègrement sur les bas instincts du peuple de gauche. Sarko-facho insinuait une affiche du MJS montrant le visage de Nicolas Sarkozy illustrée de la légende : « Votez Le Pen ». Pendant ce temps, s’indignant que le président consulte le chef du Front National – comme l’ensemble des dirigeants de partis politiques – sur sa politique européenne, Hollande dénonçait en substance le pouvoir corrompu à cause duquel, « lorsque ce ne sont pas ses idées », c’est Le Pen en personne que Nicolas Sarkozy invite à l’Elysée le 20 juin 2007. Vous connaissez le couplet habituel – expulsions de clandestins, rafles, soutien total à RESF, alors autant vous la faire courte…

Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Manuel Valls a annoncé des critères de régularisation des clandestins au cas par cas et un objectif d’expulsions chiffré inavoué qui rappellent mystérieusement la politique de son prédécesseur Claude Guéant, que les jeunes militants socialistes plaçaient à peu près entre Papon et Bousquet dans leur wall of fame des bourreaux de la République.
Ô surprise, en plein examen des propositions de la commission Jospin pour une vie politique plus belle et plus éthique, voilà t’y pas qu’une certaine Marine Le Pen a été reçue hier à l’Elysée par le président himself, comme l’ensemble des candidats à la présidentielle, l’intergalactique Jacques Cheminade compris. On ignore si, conformément à l’adage populaire, notre président normal s’est muni d’une longue cuiller pour s’entretenir avec la candidate qui représente tout de même 18% des suffrages populaires.

Mais en lisant la biographie que Philippe Cohen et Pierre Péan consacrent à Jean-Marie Le Pen, Une histoire française, tout particulièrement les pages décrivant par le menu détail les renvois d’ascenseur électoraux entre Bernard Tapie, le PCF alsacien et le fondateur du Front National, on se dit que la gauche française ferait bien de méditer la parabole de la paille et de la poutre.

Jean-Marie Le Pen, Une histoire française, Philippe Cohen et Pierre Péan (Robert Laffont)

Virgile en Veyne

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eneide paul veyne virgile

« Timeo Danaos et dona ferentes », comme savent tous les érudits lecteurs d’Astérix. Mais sinon ? Longtemps que le poème fondateur de l’Empire romain a disparu, à défaut des bibliothèques, des mains mêmes de l’honnête homme qui en a au mieux conservé quelques traces obscures, obscures comme un cours de latin de seconde où entre professeur normalienne ratée à lunettes et Gaffiot de dernier recours, des adolescences se sont presque entièrement perdues.

Enfin Veyne vint, si l’on ose dire. Le professeur honoraire du Collège de France, qui pour un lardon des années 2000 élevé parmi Potter et Elmer l’éléphant paraît presque aussi vieux que son sujet, réussit le jouissif tour de force de donner une version nouvelle de l’Enéide qui ne soit pas chiante comme la pluie, faisandée comme Leconte de Lisle ou grotesque comme une Bible de chez Bayard. En un mot, c’est beau comme de l’antique, et on s’y connaît. Enfin, M. Paul Veyne vient réparer une flagrante injustice de notre époque, je veux dire la romanophobie, qui fait préférer à tout un chacun les lamentables chants répétitifs de la destruction d’Ilion, ou les frasques du sordide Ulysse, le plus menteur de tous les hommes, aux filiaux élans d’Enée le pieux.

Au prétexte parfaitement oiseux que Virgile ne serait qu’un répétiteur du céciteux aède, doublé d’un flagorneur d’Octave, on délaisse ses pages sublimes d’où Didon lance à tous les amants trahis du monde les cris les plus troublants, où le héros avait le droit d’insulter tous les dieux, surtout les déesses d’ailleurs, surtout sa mère en fait, la dissimulatrice Vénus. Ça se passait en Afrique du Nord en plus. Mais c’était l’époque où tous les petits garçons ne s’y appelaient pas Mohamed, où Eros prenait les traits d’Ascagne, où l’on prenait le doux vin dans des cratères d’or, quand les nuits s’étiraient comme l’amour dans des récits de combats sans fin.

C’était aussi l’occasion pour les Romains de moquer leur propre religion de branquignoles, en rappelant qu’ils ne croyaient pas le moins du monde à leurs divinités corrompues, mais que seule leur importait la dévotion à leurs pères et mères, et à travers eux, à leurs ancêtres, ceux qui leur avaient donné en plus de la vie la Ville. Ce bons Romains qui comme Veyne le rappelle étaient patriotes comme pas deux avaient finit par résoudre l’éternel problème de la guerre : plutôt que d’aller cogner le voisin irascible une année sur deux, ils l’avaient gentiment annexé. Et ainsi la Pax augustiana s’étendant sur toute la terre vengeait Troie des Grecs perfides guerroyant. C’est de cela que Virgile est le poète, de l’âge d’or qui vient, et il est remarquable qu’il ait été écouté, qu’il soit l’un de ces rares prophètes du bonheur dont le chant ait coïncidé avec ce qui advenait. Car déjà la Vierge venait, et l’enfant miraculeux. Et peut-être le savait-il, car il était le Poète.

L’Enéide, Virgile, nouvelle traduction de Paul Veyne, (Albin Michel/Les Belles Lettres), 2012, 434 pages, 24 euros.

*Image : wikipedia.

Mariages mixtes : des fantasmes aux chiffres

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mariage mixte islam immigration

La France s’est construit une réputation de championne des mariages mixtes à partir de très peu de données et beaucoup de commentaires peu informés. Les résultats d’enquêtes sont pourtant clairs : chez les enfants d’immigrés, l’endogamie religieuse est massive.

Les données fournies par l’état-civil sur la nationalité des conjoints ne permettent pas de mesurer la mixité culturelle ou religieuse des mariages, puisque ceux qui sont célébrés entre Français et étrangers comprennent des mariages entre personnes de même origine ou de même confession. L’état-civil ne dit rien non plus des nombreux mariages célébrés à l’étranger. En 2006, 60 % des Français dont le conjoint étranger était admis à résider en France étaient eux-mêmes d’origine étrangère.[access capability= »lire_inedits »] Ces entrées correspondaient soit à des mariages célébrés en France (46 % des mariages entre Français et étrangers enregistrés à l’état-civil), soit à des mariages célébrés à l’étranger (56 % des mariages retranscrits à l’état-civil)[1. Enquête sur les parcours de migrants réalisée par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES).].

Pour mesurer la mixité ethnique et religieuse, les enquêtes qui collectent les informations auprès des intéressés sur eux-mêmes et leurs conjoints sont donc davantage appropriées que celles tirées de l’état-civil. En 1992, l’enquête « Mobilité géographique et insertion sociale » (MGIS), que j’ai conduite pour l’INED avec le concours de l’INSEE, portait sur les immigrés et les enfants d’immigrés de quelque origine, sans mention de l’affiliation religieuse, en raison de négociations difficiles avec la CNIL. Parmi les personnes originaires de pays musulmans nées en France, seuls les 20-29 ans d’origine algérienne avaient été interrogés. Très peu de mariages avaient encore été conclus, compte tenu de leur âge, et les principaux résultats diffusés portaient donc sur les unions, y compris les unions libres : 26 % des filles et 45 % des garçons d’origine algérienne (deux parents immigrés) vivaient avec un conjoint « natif au carré »[2. Né en France de deux parents nés en France.] en 1992.

Malgré mes mises en garde de l’époque, ces résultats sur la mixité des unions ont été systématiquement interprétés comme portant sur les mariages. On en a aussi trop souvent déduit que cette mixité reflétait en gros celle de personnes d’origine étrangère musulmanes. Or aucune information sur leur appartenance religieuse n’était disponible. S’est ainsi répandue l’idée selon laquelle la mixité était loin d’être dérisoire chez les musulmans de France. On s’est notamment vanté de nos bons résultats par rapport à l’Allemagne, alors que les enfants de Turcs, en France comme en Allemagne, ne sont pas plus enclins à la mixité et vont très souvent se marier en Turquie.
Seize ans plus tard, l’INED et l’INSEE ont conduit une nouvelle enquête, appelée « Trajectoires et origines » (TEO), plus large et plus systématique, sur les immigrés âgés de 18 à 60 ans et les enfants d’immigrés âgés de 18 à 50 ans de toutes origines. L’origine et l’affiliation religieuse des enquêtés, de leur premier conjoint et de leur conjoint actuel, lorsqu’elles diffèrent, sont connues. Les échantillons sont plus larges, mais dispersés sur des tranches d’âges plus amples. L’enquête TEO permet donc d’avoir une idée précise de la manière dont se marient les musulmans, les catholiques et ceux qui ne professent aucune religion.

On se marie dans sa religion et les musulmans ne font pas exception. Ils pratiquent même une endogamie encore plus stricte que les catholiques puisque environ 90 % des musulmans enfants d’immigrés nés en France ou venus en France enfants ont célébré un premier mariage avec un conjoint de même confession, les hommes comme les femmes (contre 80 % en moyenne chez les catholiques). La théorie de l’assimilation voudrait que l’exogamie soit facilitée chez ceux qui ont eu un contact prolongé avec la société française. Ce n’est pas le cas, puisque les musulmans entrés comme adultes en France contractent un peu moins de mariages endogames que les enfants d’immigrés nés ou élevés en partie en France.
Une actualisation en 2008 des unions conclues par les enfants d’origine algérienne nés en France, et appartenant aux générations enquêtées en 1992, aboutit, seize ans plus tard, à une proportion d’unions mixtes voisine de 36 % pour les hommes comme pour les femmes.

L’endogamie religieuse est supérieure à l’endogamie ethnique parce que les parents immigrés musulmans n’ont pas toujours transmis leur religion à leurs enfants ou que ces derniers s’en sont détournés. Les enfants de musulmans sortis de la religion ne se marient donc pas comme musulmans. C’est la sécularisation qui facilite l’exogamie. Or celle-ci a reculé entre l’enquête MGIS de 1992 et l’enquête TEO de 2008 : les 20-29 ans ne sont plus que 14 % à se déclarer sans religion contre 30 % en 1992. La transmission de l’islam dans les familles d’au moins un parent musulman a été minoritaire parmi les enfants nés en 1958 1964 (43 %). Elle a doublé parmi ceux qui appartiennent aux générations 1985-1989. Il ne faut donc pas s’attendre à une progression de l’exogamie dans les populations originaires de pays musulmans mais, au contraire, à un recul. L’endogamie religieuse des musulmans est d’autant plus remarquable qu’ils sont encore très minoritaires (6,4 % de la population de la France en 2008, 8 % des 18-50 ans).

Les espoirs étaient en partie fondés sur l’observation, en 1992, d’une sécularisation non négligeable des populations d’origine algérienne dont on attendait qu’elle s’approfondisse, suivant en cela la tendance globale observée en France. Or, rien de tel ne s’est produit. La sécularisation croissante de la société française n’a pas été un facteur d’entraînement mais de raidissement. Résultat, le catholicisme est en chute libre alors que l’islam se transmet de mieux en mieux. C’est un fait, et l’on ne peut reprocher aux musulmans l’effondrement de la croyance dans la religion majoritaire. En revanche, ils ont parfaitement compris qu’une stricte endogamie était nécessaire pour que l’islam prospère en France, et plus largement en Europe. Reste à savoir comment le modèle assimilateur français pourrait encore fonctionner sans le secours des mariages mixtes, d’autant que ce modèle est passé de mode parmi les élites françaises qui lui préfèrent la valorisation de la diversité. Elles vont être servies.[/access]

*Photo : Iza & Audrey Love !

Whopper rules ! Burger King est de retour chez nous !

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Il y a de cela quelques mois, juste après le débat qui opposait François Hollande à Nicolas Sarkozy entre les deux tours de la présidentielle, je m’étais ému (sur ma page Facebook, hein, et non pas dans Causeur, de peur qu’on m’on me censurât) qu’aucun des deux candidats, pourtant pas avares de promesses,ne réponde à mes attentes à moi et ne s’engage à faire revenir en France le seul industriel du burger qui vaille d’être fréquenté – les connaisseurs auront bien sur reconnu Burger King.

Bien sûr un Whopper, ou même un Steakhouse XT, n’égaleront jamais un burger de chez Joe Allen, ni même ceux que l’amateur avisé (et probablement périurbain) prépare dans son jardin. N’empêche, comparer un produit de chez BK à son équivalent de chez McDo, c’est mettre en balance Aretha Franklin et Beyonce.

Quant à comparer un whopper avec un burger belgo-français de chez Quick -même s’il n’est pas halal- c’est, disons, aussi pertinent que de juger le talent des frères Coen à l’aune de celui des frères Dardenne.

Donc le retour de Burger King en France, annoncé cette semaine, est la première vraie bonne nouvelle de ce quinquennat. Il est la preuve insigne que les investisseurs mondiaux ne sont pas effrayés par le spectre de la nationalisation. Il prouve aussi que si la gauche au pouvoir tient rarement ses promesses, il lui arrive parfois d’honorer les engagements qu’elle n’a pas pris…

À Florange, les hauts-fourneaux rêvent de l’Après-Mittal

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florance mittal arcelor montebourg

Après une remontée de « démondialisationite », qui fit dire à Boris Johnson, le maire de Londres, que les sans-culottes étaient au pouvoir en France, Arnaud le redresseur brandit la menace d’une nationalisation temporaire du site Arcelor Mittal de Florange. Le site étant inscrit au greffe du tribunal de commerce de Nancy, l’Etat peut en prendre le contrôle sans le consentement de son propriétaire, moyennant une indemnisation, dont on ignore le montant exact mais qui pourrait se situer aux alentours de 400 millions d’euros.

La pratique n’est évidemment pas nouvelle ni spécifiquement française, l’on se souvient qu’ Obama intervint pour sauver General Motors, que Sarkozy (rappelez-vous, c’était lui le président, avant) se glorifiait d’avoir sorti Alstom de la mouise et que le Land de Sarre, par exemple, fit de même pour quelques aciéries. Même si les mécanismes diffèrent dans la forme, les principes sont équivalents : le détail important étant dans l’adjonction de l’adjectif temporaire, censé calmer les ardeurs des libéraux fanatiques et rassurer les marchés fébriles, surtout en période de crise…

Crise il y a depuis un certain temps dans ce qu’il reste de la sidérurgie française et je vous en ai déjà longuement parlé sur tous les tons, crise il y a également dans la maison Mittal endettée à hauteur de 23,2 milliards de dollars (pour un chiffre d’affaires annuel de 94 milliards) et dont les pertes au troisième trimestre 2012 s’élèvent à 709 millions de dollars. Deux agences de notation ont d’ailleurs qualifié les titres de la dette Mittal de spéculatifs, c’est à dire très risqués… Pas étonnant que le gaillard dégraisse là où ça rapporte le moins, la demande mondiale d’acier ayant baissé ces dernières années et la concurrence étant , comme partout ailleurs, plutôt rude, notamment entre les grands groupes indiens (Tata, Mittal) et russes (Severstal)…

La nationalisation, ou prise de contrôle par l’Etat, même temporaire, a de quoi satisfaire un certain nombre d’acteurs, tant à droite qu’à gauche. Sur le principe, on peut discuter de la régularité d’évincer un acteur par la force pour installer un de ses concurrents. Les syndicalistes me semblent (quoique les cadres restent méfiants et ils ont raison de ne pas avoir la mémoire courte, les années Mauroy n’ayant pas laissé un souvenir très joyeux) s’en réjouir un peu trop vite.
À Florange comme ailleurs, l’on espère encore mais en grattant un peu, force est de constater que peu y croient vraiment, seule la paie compte : peu importe d’où elle vient, travail et chômage finissent par être inséparables, surtout parce qu’aucune des promesses de Mittal n’a été tenue. Lors de la fermeture de Gandrange (2009, lieu de mémoire sarkozyen), il fut promis en contrepartie de rénover les fameux hauts fourneaux de Patural (Hayange) en 2013-2015, ceux-là mêmes qui sont aujourd’hui à l’arrêt. Il faut préciser qu’il y avait toutefois une condition : que la conjoncture soit favorable. Depuis, évidemment, le réel est revenu par la fenêtre…

La menace montebourgeoise, s’accompagne d’une litanie somme tout légitime sur les agissements des « patrons-voyous », s’y ajoute un contentieux fiscal entre l’Etat et l’industriel, que ce dernier, excellent patron ayant installé son siège à Luxembourg pour être au plus près de ses employés bien-aimés, nie vigoureusement. Évitons les métaphores culturellement connotées (un journaliste a même utilisé l’image du tandoori), pour nous concentrer sur les propos de ceux qui savent : tiens, mon buraliste hier au soir commentant la une du Répu (c’est ainsi que les lorrains abrègent le nom de leur quotidien régional, non sans arrières pensées) « mort de rire, Mittal a marié sa fille l’année dernière : 15 millions d’euros (chiffre à vérifier) en petits fours, sa maison à Londres vaut 150 millions, il s’en tape de Florange ! » Si vous ne croyez pas votre buraliste, arrêtez immédiatement de fumer.

Mais l’Histoire semble s’accélérer, le gouvernement veut absolument montrer aux travailleurs du fer, en guise de cadeau de Noël sans doute, qu’il se préoccupe avant tout d’eux ; ne pas s’éloigner trop vite des militants et responsables de terrain (je ne parle pas du « peuple » ce ramassis dégoutant de réactionnaires) : certains, comme Michel Liebgott député-maire de Fameck, restent fidèles à leurs convictions et à leur enracinement contrairement à des ambitieux originaires des mêmes contrées (Aurélie Filipetti, ministre en exercice), mais le PS a à cœur, et c’est de bonne guerre, de montrer une certaine unité dans le paraître…

Aux dernières nouvelles, disais-je, l’Arnaud (il est de coutume chez nous de mettre un article devant le prénom) annonçait fièrement qu’il a un repreneur-mystère, prêt à investir 400 millions d’euros, sa fortune personnelle, pour les beaux yeux de la vierge de Hayange, et ça n’est pas un « financier », et paf le gros mot est lâché comme un vent nauséabond à la face de l’Histoire, la démondialisation le démange l’Arnaud et, comme disait Enver Hoxha : « il faut gratter où ça démange » (apocryphe), à moins que ce ne fut Kim Il Sung… Bref la mariée est trop belle. Résumons, si je comprends bien le tour de passe-passe : l’investisseur, éventuel repreneur qui aime tellement la tôle qu’il en rêve jour et nuit et qui ne sait pas quoi faire de son argent (400 millions, une paille !) met ses 400 briques dans le pot, l’Etat qui a acheté de force l’usine au méchant Indien, en met 420, histoire de rester majoritaire, des fois que… Argent qu’il a trouvé en cédant 1% de GDF-Suez.

Posons une question idiote : si le fameux idéaliste retire ses billes parce qu’après tout il préfère le chocolat ou acheter une île des Caraïbes, que se passera-t-il ? L’Etat se retrouvera avec 2600 sidérurgistes mécontents sur les bras et une usine encore fumante, pas facile à gérer, il en sait quelque chose l’Etat. Autrement dit pour en sauver 600, risquer d’en perdre 2500 ? Autre hypothèse farfelue : l’humaniste secourable est le très attendu Mordachov (Severstal), c’est à dire un oligarque russe pur jus de Poutine, quelle différence avec l’affreux Mittal vous demandez-vous ? Franchement je ne vois pas, la coupe de cheveux peut-être ou les habitudes alimentaires…

La machine en tout cas est lancée, ultimatum, volonté affichée, pression des principaux intéressés qui croient encore au Père Noël, timide chantage de l’industriel qui agite ses vingt mille protégés, enfumage, quasi-unanimité des acteurs visibles, à part le MEDEF, et j’en passe. Le dénouement est sans aucun doute proche, on attend les fumées. Pourtant nous ne serions pas loin de la vraie bonne solution, avec de l’audace et des morceaux de socialisme dedans : reprendre la baraque et confier la gestion du site aux salariés ; et s’ils se cassent la figure, ils seront les seuls responsables… Tant qu’à brasser des chimères riantes (comme la vallée de la Fensch ma chérie), allons-y gaiement !

*Photo : François Hollande.

Ex-Yougoslavie : L’Europe compte un criminel contre l’Humanité en moins

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Le 15 avril 2011, au terme de trois années de procès, les ex-généraux croates Gotovina et Markac avaient été condamnés respectivement par le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie de La Haye à 24 et 18 ans de prison, le premier pour crimes contre l’humanité et le second pour crimes de guerre -tous faits perpétrés contre des prisonniers et des civils serbes de leur pays lors de la guerre de Croatie (1991-1995).

Ante Gotovina avait notamment mené en 1995 l’opération « Tempête » qui avait pour but la reconquête de la République serbe autoproclamée de Krajina précipité la fin de la guerre de Croatie. La chambre d’appel du TPIY a estimé vendredi que la condamnation des deux hommes en première instance avait été basée « à tort » sur l’existence « d’une entreprise criminelle commune dont le but était le déplacement forcé et définitif des civils serbes de la région de la Krajina« .

Vladimir Vukcevic, le procureur serbe chargé des crimes de guerre a aussitôt, qualifié ce verdict de « scandaleux » et « juridiquement incompréhensible« . Le magistrat serbe a estimé que le TPIY a prononcé deux verdicts « complètement opposés » après examens des mêmes preuves, à savoir de lourdes peines en première instance et un acquittement en appel. Pour le magistrat, le nettoyage ethnique par les forces croates de la minorité serbe de Krajina a été « un des plus graves crimes de guerre commis en ex-Yougoslavie. Il s’agit de meurtres, de déportations et de menaces proférées contres des centaines de milliers de personnes ». » Et il s’explique mal la différence entre le premier verdict du TPI et celui rendu en appel, et ce alors que la défense des militaires n’a apporté aucun élément nouveau permettant de les innocenter.

Et pourtant, un élément nouveau, il y en a bel et bien un : la Croatie -où malgré leurs condamnations l’an dernier MM. Gotovina et Markac faisaient et font plus que jamais figure de héros nationaux- doit rejoindre l’UE en juillet prochain. Pas plus que la femme de César, on ne saurait soupçonner de penchants criminels voire ethnocidaires un Etat membre de l’Union.

Mariage homosexuel : le désir et l’ordre

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homoparentalite mariage gay

Le mariage homosexuel provoque davantage de remous que ne l’escomptaient le président Hollande et son Premier ministre Ayrault. Cette réforme promeut l’égalité de tous – comprendre l’arasement de tout ce qui dépasse de l’homo consumans – au nom d’une marchandisation généralisée de la société. L’on sait que le Droit, depuis une dizaine d’années, a quasiment remplacé la Loi, puisqu’il vient souffler au législateur – qui est l’émanation du Peuple – les normes dont il doit se saisir. Et ce, en raison, des poussées sociétales qui contraignent l’organisation sociale et qui finissent par bousculer l’ordre étatique. L’Etat n’est plus ce « gros animal » ou ce « monstre froid », autrefois décrié par les philosophes, mais une machinerie informe dont les rouages s’étendent partout, sans âme directrice.

Revenons-en aux faits : quelle est la situation, aujourd’hui, en France ? Il existe déjà plusieurs couples homosexuels qui ont pratiqué des inséminations artificielles pour les femmes et des gestations pour autrui pour les hommes à l’étranger. Ils donneront naissance à un enfant ou le ramèneront en France pour l’adopter. Autrement dit, ces couples se mettent sciemment dans l’illégalité et produisent une situation de droit intenable : avoir un « enfant douteux » dont on ne sait pas si la filiation peut être prouvée ou non[1. Jean Hauser, « Le choix du gouvernement est incohérent », Le Figaro, 8 novembre 2012.]. De deux choses l’une : ou l’Etat sanctionne une situation manifestement délictueuse et se voit dans l’obligation de retirer l’enfant aux dits couples en infraction, ou bien il modifie sa législation afin de mettre en conformité le droit avec la réalité sociale. Le problème est que la loi sur le mariage homosexuel ne règle rien : elle accorde un nouveau droit-créance à une catégorie de la population sans prévoir les conséquences de ce droit – situation inepte.

On l’aura compris, l’enjeu d’importance n’est pas le mariage, mais la modification du droit de la famille pour ce qui concerne la filiation : doit-elle rester attachée au couple biologique (avec l’exception consentie à l’adoption) ou doit-elle devenir l’effet d’une volonté ? Le débat pourra peut-être avoir lieu, mais sa conclusion semble déjà écrite : comment imaginer, en effet, que l’Etat retire aux couples homosexuels des enfants illégalement conçus ? Et si tel était le cas, la Cour européenne des droits de l’homme mettrait en demeure les autorités concernées de mettre fin à ce qui serait perçu comme une intolérable atteinte au bonheur personnel.

Ce qui entraîne deux séries de conséquences. D’un point de vue juridique, il sera désormais permis à des individus de contrevenir aux règles sociales (i.e au bien commun) pour satisfaire leurs désirs personnels, justifiés ou non. Autrement dit, le droit aura pour mission de consacrer, avec l’appui du législateur, des situations de fait. D’un point de vue politique, cela signifie que la chère volonté générale n’est plus de mise dans nos sociétés démocratiques sectorisées. Il n’appartient plus, en effet, aux représentants du peuple de dessiner les contours de l’organisation sociale à travers l’adoption de lois. Ce sont au contraire les multiples segments de la société, plus ou moins organisés en groupes d’intérêt, qui imposent à l’Etat son calendrier politique. Cela s’appelle tout simplement du management : le gouvernement répond à la loi de l’offre et de la demande en optimisant au maximum son retour sur investissement politique. Mais de démocratie, « le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple », il n’en est plus question. Mariage homosexuel ou pas.

*Photo : NobMouse

Après mai, fais ce qu’il te plaît

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apres mai assayas

apres mai assayas

Il y a dans Après mai une séquence où les jeunes se retrouvent en masse, fument des pétards (voire plus), écoutent de la musique et font un immense feu de joie. Une scène semblable, on l’a déjà vu dans L’eau froide, le meilleur film d’Assayas à ce jour. Et la comparaison de ces deux moments suffisent à montrer que quelque chose s’est perdu chez le cinéaste : ce que son film possédait, il y a (presque) 20 ans, comme énergie et souffle romantique, on peinera à le retrouver ici. Alors qu’il était autrefois au cœur de l’action et du grand brasier de la révolte, Assayas joue désormais au moraliste qui va tirer des leçons de l’Histoire.

Autre petit détail qui en dit long : un de ses personnages lit les Écrits de Malevitch qui ne sortiront pourtant qu’en 1975 aux éditions Champ libre. On va me dire que je chipote et qu’une petite erreur de ce style est totalement insignifiante. Sauf qu’elle est assez révélatrice de la manière dont Assayas s’empare de ce qui l’intéresse dans cette époque pour justifier son propos. Ainsi, son héros (Gilles) sera celui qui lit systématiquement les bons livres (Simon Leys, les situationnistes…) et qui a raison contre tout le monde (évidemment que Malevitch est mille fois plus intéressant que Mao et Trotsky!) . Son regard rétrospectif n’est pas dénué de cette manie contemporaine qui ne cherche pas à se plonger dans les moments historiques pour tenter de les comprendre mais les juge à l’aune de notre médiocre présent où tout ce qui s’éloigne un tant soit peu de la ligne démocratico-droit-de- l’hommiste est tenu pour suspect !

Après mai nous invite à une petite balade au début des années 70 (en 1971, pour être précis). Après l’onde de choc de Mai 68, la jeunesse reste fortement politisée et mobilisée. Des lycéens organisent des manifestations, se révoltent contre l’oppression du Pouvoir et de la police de Marcellin. Mais des luttes intestines au sein de ces groupes révolutionnaires voient le jour, entre les trotskistes orthodoxes, les mao-spontex et ceux qui, comme Gilles, préfèrent une voie libertaire et artistique.
Le film se suit au début sans ennui mais sans véritable passion dans la mesure où Assayas échoue à trouver un souffle romanesque et se contente d’une sorte de catalogue de brocante en alignant les vignettes si « typiques » de l’époque : la collection de vinyles, la Free Press, les tenues improbables, la liberté sexuelle, la drogue, les différentes faces du discours politique d’alors, etc.

Après mai est un film d’antiquaire (comme le dit justement Burdeau avec lequel je n’ai pourtant aucune affinité) où le cinéaste retombe dans les travers du film de « reconstitution » qui plombaient déjà ses Destinées sentimentales (quel pensum!).
Pour Assayas, il s’agit de se replonger dans ces années-là pour justifier son parcours de cinéaste, d’abord tenté par la révolte radicale (la tentation de la clandestinité pointe le bout de son nez chez certains des camarades de Gilles) puis s’éloignant du « tout politique » pour choisir une voie artistique. Cette vision n’est pas forcément blâmable mais elle gêne dans la mesure où jamais le cinéaste ne laisse planer un peu d’ambiguïté. Le regard que Gilles porte sur l’époque est biaisé dans la mesure où c’est celui de l’auteur 40 ans après. Du coup, le film navigue entre un folklore un peu poussiéreux (les films militants aussi riant qu’un discours de chef de cellule cégétiste!) et un regard assez condescendant sur l’époque. Comme si Gilles devinait d’emblée TOUTES les « erreurs » et les impasses dans lesquelles allaient s’engouffrer ses contemporains.
Un exemple entre mille, même si il est à peine suggéré : en Italie, un type affirme que la CIA cherche par tous les moyens à empêcher les communistes de prendre les pouvoirs et qu’elle est prête à tous les coups. Or même si ce n’est pas dit, Assayas pense, à mon avis, aux écrits de Debord et Sanguinetti sur les collisions entre la CIA et les brigades rouges qui furent le meilleur moyen trouvé pour sauver le capitalisme en Italie. Mais cette vision est inimaginable en 1971 et montre bien de quel point de vue se place le cinéaste : celui de quelqu’un qui surplombe l’Histoire et en tire des conclusions sans véritablement se mouiller.

Quel intérêt de montrer les impasses (sans doute réelles) du gauchisme si le programme est déjà établi d’avance et qu’il n’y a pas de véritable altérité ? Les personnages qui entourent Gilles restent des caricatures (ceux qui se radicalisent, ceux qui veulent se « caser » ou partir…). Et ils permettent à Assayas de multiplier les vignettes si « signifiantes » (tout ce qui est relatif aux « voyages » vers le Népal ou l’Afghanistan, à l’avortement, aux drogues dures…) mais qui ne dépassent jamais le stade du catalogue.
Et dans cette forêt, seul le héros, très conscient de ce qui est le chemin « juste », trace sa voie avec l’aplomb de celui que sait déjà. Et dans la mesure où tout est déjà tracé, le film n’a plus qu’à illustrer un peu fadement des « traces » d’une époque révolue.

Même la dimension sentimentale et romantique paraît très fabriquée. Gilles reste hanté par une jeune fille qui le quittera et se brûlera les ailes à la flamme des excès de l’époque. À la fin du film, son visage réapparaîtra sur un écran de cinéma (expérimental), comme si notre héros avait enfin réussi à dépasser ses contradictions et les résoudre dans l’Art (le cinéma comme moyen de donner une éternité à un sentiment amoureux). Mais même ici, on sent que le cinéaste n’est pas véritablement habité (à l’inverse d’un Garrel lorsqu’il réalise Les amants réguliers).
Voulant fuir à tout prix l’écueil du film d’ « ancien combattant », il ne parvient pas à donner un tant soit peu de fièvre subjective à son œuvre , se contentant (c’est devenu une habitude chez lui depuis 4-5 films) d’apposer sa « griffe » sur ce qui n’est pourtant, au final, que du cinéma de « qualité française » assez ronronnant…

Sade à la portée des caniches

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fifty shades grey

fifty shades grey

Chaque fois qu’un roman de cul connaît le succès, la presse découvre la lune et simule la surprise, feignant d’oublier qu’elle a déjà traité le sujet à d’innombrables reprises. C’est l’alliance du marronnier et de la feuille de vigne, illustrée jadis par les longues pages consacrées aux triomphes d’Histoire d’O et d’Emmanuelle et, naguère, par le déferlement de commentaires sur La Vie sexuelle de Catherine M. (un million d’exemplaires vendus, 29 traductions) ou l’Éloge des femmes mûres de Stephen Vizinczey. Sur ce point, Cinquante nuances de Grey, de Mme E. L. James, ne présente donc rien de bien nouveau − sinon le volume des ventes, dont on ne sait plus très bien s’il se situe à 30, 40 ou 50 millions d’exemplaires dans le monde, mais dont l’éditeur français affirme qu’il a atteint les 40 000 le jour de sa sortie en librairie, la FNAC ayant dépassé les 15 000 ventes dès le lendemain. Des chiffres relativement fabuleux[1. Relativisons : le 10 novembre 1960, à Londres, on aurait vendu 200 000 exemplaires de la version de poche non expurgée de l’Amant de Lady Chatterley…], donc, mais qui doivent être replacés dans la perspective d’une industrialisation, d’une massification et d’une mondialisation des « produits culturels »[access capability= »lire_inedits »] − qui permettent à certains d’entre eux d’atteindre des volumes de ventes qui auraient paru tout simplement inconcevables dix ans plus tôt, mais qui sembleront peut-être modestes dans une décennie.

Mais ce qui suscite la curiosité de la presse, ce n’est pas seulement l’énormité des chiffres, ni le fait qu’elle porte sur un genre très particulier, c’est, comme toujours, le caractère mystérieux du succès : le sentiment que le best-seller est une sorte de roulette, une loterie fabuleuse qui, de nos jours, suffit à rendre son heureux gagnant riche et célèbre (combien d’articles a-t-on écrit sur la fortune de J. K. Rowling, la maman d’Harry Potter, qui dépasse celle de la reine d’Angleterre ? Ou pour signaler que Mme James est devenue en 2011, par on ne sait quel miracle, l’une des 100 personnes les plus influentes du monde[2. Belinda Luscombe, « The 100 Most Influential People in the World [archive] » sur time.com, TIME, 2012.]). Une loterie dont on aimerait bien trouver la martingale.

Comment, alors, expliquer le phénomène Cinquante nuances de Grey ?
Premier élément de réponse, en creux : de toute évidence, son succès n’est pas dû aux éminentes qualités littéraires de l’ouvrage. L’intrigue est d’une banalité si absolue qu’elle ne peut qu’être volontaire. Une très jolie fille, naturellement vierge et a priori effarouchée par tout ce qui se situe au-dessous de la ceinture, tombe éperdument amoureuse d’un milliardaire, jeune, beau comme un astre et mystérieux en diable, un certain Christian Grey, « le célibataire le plus riche, le plus énigmatique, le plus insaisissable de la côte Ouest ». Grey a tout ce qu’il faut pour plaire à une jeune fille : il règne sur quelques centaines de milliers d’employés, vole en hélicoptère et roule en Audi 4×4, avec chauffeur s’il vous plaît. En revanche, ou en plus, il est adepte d’une sexualité hors normes, à laquelle il va initier l’oie blanche tombée entre ses griffes. Et conformément aux canons du genre, celle-ci va passer par toutes les étapes convenues, de l’épouvante à l’addiction. Au total, une histoire qui relève de la collection Harlequin, épicée d’un brin de sadomasochisme. Épicée, mais avec modération : le contrat érotique que Christian Grey a fait signer à sa proie stipule d’ailleurs expressément que ne sera commis « aucun acte impliquant le sang » (sic). Autant dire qu’on est loin, vraiment très loin, des cauchemars qui hantent les 120 journées de Sodome, les œuvres libertines du baron von Sacher-Masoch ou les textes clandestins de Mandiargues. Cinquante nuances, c’est le SM bien tempéré, le divin marquis à la portée des caniches, le bondage pour les bonnes âmes.

Des caniches que les fulgurances stylistiques toutes relatives de Mme James ne choqueront pas non plus − la dame usant d’une écriture au degré zéro, où l’on appelle un chat un chat et où l’on dit « Aïe, putain de…, j’ai mal ! » lorsqu’on s’est inopinément coincé les testicules dans une porte. Quelques phrases d’anthologie circulent déjà sur la Toile : nul doute qu’elles resteront dans les annales : « Avaler le sperme tu sais faire. Avec mention excellent à l’oral » (il est vrai qu’à l’écrit, cela perd de son charme) ; « Il est en moi, me remplit, me pistonne à un rythme acharné » (c’est le privilège des grands patrons) ; « Sa main passe de ma taille à mes hanches puis s’empare de mon intimité… Hou la. Quand il retire son short, il libère son érection. Oh la vache… » Oh la vache, en effet.
L’histoire de la littérature indiquait déjà ce que confirme le triomphe de Cinquante nuances : la qualité de l’écriture n’est pour rien dans le succès d’un ouvrage, et les foules aveugles peuvent tout aussi bien se ruer sur un chef-d’œuvre que plébisciter un produit préfabriqué dépourvu de tout intérêt.

Mais alors, si les qualités n’y sont pour rien, d’où vient le succès ? Plutôt qu’avouer qu’on ne sait pas, il est d’usage d’évoquer « l’air du temps », et les correspondances mystérieuses qui se tisseraient entre un ouvrage, un public et une époque : toutes choses égales par ailleurs, c’est ainsi que Jünger expliquait le succès du Voyage au bout de la nuit : « L’atmosphère de nihilisme, de pessimisme et de décadence sur un arrière-fond de tropiques, de drogue, de guerre et de guerre civile, était en phase avec les turbulences de ces années-là. »
Pour Cinquante nuances, cette explication est peut-être plus pertinente que pour le chef-d’œuvre de Céline. Car le livre de Mme James semble faire parfaitement écho à « l’ère du « trans » » qui est la nôtre.
« Trans », comme transgression, mais pas trop. Juste assez pour piquer la curiosité, pour émoustiller le cœur de cible, sans pour autant dissuader la ménagère de moins de 50 ans, ou d’un peu plus, de placer le volume sous plastique dans son Caddie, au vu et au su des autres clientes du supermarché, entre les nouilles quotidiennes, le beurre demi-sel et les sex toys bio garantis sans phtalates. La transgression consensuelle, en somme.

« Trans », comme transparence, propreté, hygiène. Alors qu’un sondage récent nous apprend que plus des trois quarts des Français prennent au moins une douche par jour (ce qui, au vu de la consommation d’eau, est physiquement impossible), le « Mom Porn » de grande consommation se doit de fleurer bon le propre : la « soumise » l’est au préalable à tous les contrôles gynécologiques nécessaires, elle doit être « rasée/épilée en tous temps », précise la convention érotique citée plus haut ; bien entendu, « elle ne fumera pas », ce qui est incontestablement dégoûtant, malpropre et mauvais pour la santé. Quant au dominateur, Grey le milliardaire, il exhalera constamment « une odeur de linge frais et de gel douche ». La sodomie, d’accord, mais parfumée à la violette. Le sexe récurrent, mais récuré.

« Trans », enfin, comme transgenre : et c’est peut-être l’ingrédient décisif du succès mondial de Cinquante nuances. Transgenre, d’abord, puisque l’ouvrage n’a pas été écrit par un homme, qu’on pourrait toujours soupçonner d’intentions perverses, ni par une ex-call-girl, ni par une partouzarde compulsive, mais par une « honnête mère de famille », entre une réunion de parents d’élèves et la confection de sa fameuse blanquette du dimanche. Transgenre, ensuite et par conséquent, dans la mesure où ce livre est destiné aux dames elles-mêmes, et notamment, auxdites mères de famille qui, après avoir visionné Desperate Housewives, avaient envie de franchir une étape supplémentaire de l’évolution. La prochaine consistera peut-être à épouser leurs voisines, avec lesquelles elles auront au préalable passé de si délicieuses après-midi à grignoter des cookies home made en commentant les amours torrides d’Anastasia et de Grey. À moins qu’elles n’optent pour la levrette avec leur caniche (nous y revoilà), à l’oreille duquel elles pourront murmurer qu’« on vit décidément une époque formidable, darling… ».[/access]

*Photo : jeepersmedia.

E. L. James, Cinquante nuances de Grey, éd. J.-C. Lattès, 17 euros.

De l’engagement artistique comme mission

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assayas apres mai

assayas apres mai

Olivier Assayas sort un très beau film qui parle avec un juste recul de l’époque, de la méfiance face à l’engagement et aux dérives délirantes de l’après mai 68.  Le spectateur suit le regard singulier du personnage principal Gilles (Clément Métayer) alter ego du cinéaste ainsi que les trajectoires de ses amis qui oscillent entre engagement politique et expérimentations esthétiques. Alain (Félix Armand), l’autre artiste qui-part en Afghanistan en compagnie de deux américains ; Christine (Lola Créton) qui choisit  la cause politique mais cherche surtout un certain confort amoureux ; Jean-Pierre (Hugo Conzelmann), le militant, imperturbable et dogmatique ; Laure (Carole Combes), sorte de muse hippie égarée dans les affres de la sensualité et de la drogue.  Dans Après mai, tous les garçons et les filles cherchent  un chemin entre les impératifs du groupe et leur quête personnelle. En cela, ce film reflète avec justesse cette époque de tourments, montrant les désirs individuels qui fleurissaient sous l’idée de révolution après le joli mois de mai en France et dans le monde.

Sortir du collectif pour s’épanouir en tant qu’être humain responsable, trouver sa voie au travers de la création artistique tel est le but de ces adolescents rebelles amoureux de la campagne et admirateurs de Frans Hals, ce grand peintre néerlandais du siècle d’or. Faire de sa vie un engagement esthétique, penser l’art comme résistance au monde dans la société spectaculaire marchande qui domine la vie : autant de thèmes développés par Olivier Assayas dans ce film sensible et secret. Le versant sentimental du film est passionnant car il nous rappelle combien, dans cette période de « révolution sexuelle », les rapports entre filles et garçons étaient loin d’être libérés et évidents. L’époque très fleur bleue était marquée par une éducation sentimentale très flaubertienne.

Assayas atteint une virtuosité touchante dans de nombreuses scènes : celle de l’auberge de jeunesse à Florence où la sensualité des adolescents répond à la  protest-song Ballad Of William Worthy de Phil Ochs, ou  lorsqu’il nous ouvre son film par une manifestation où les étudiants sont chargés par la police. Ces deux séquences illustrent avec brio la vitalité de la jeunesse, son sens de la rébellion, une sorte de beauté pure du geste révolutionnaire.

Après mai est un grand film sur la croyance et l’engagement, quoiqu’en disent certains critiques aveuglés par leur oeillères idéologiques. La scène finale, où Gilles va au cinéma voir un film expérimental de Kenneth Anger  nous le montre découvrant en surimpression sur l’écran l’image de Laure, sa première petite amie tragiquement morte dans une fête hippie, qui lui tend la main, comme pour lui intimer la mission de transmettre par l’art du cinéma ses pensées sur le monde. À n’en pas douter, Après mai est le roman d’apprentissage d’un jeune garçon qui trouve sa place et sa raison de vivre, le cinéma, dans l’univers corseté des années 1970.

Hollande, Sarkozy et la grande cuiller

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Qui se souvient du François Hollande chef de l’opposition ? Lorsqu’il occupait la fonction de premier secrétaire du P.S aux premiers temps de la présidence Sarkozy, le député-maire de Tulle surfait allègrement sur les bas instincts du peuple de gauche. Sarko-facho insinuait une affiche du MJS montrant le visage de Nicolas Sarkozy illustrée de la légende : « Votez Le Pen ». Pendant ce temps, s’indignant que le président consulte le chef du Front National – comme l’ensemble des dirigeants de partis politiques – sur sa politique européenne, Hollande dénonçait en substance le pouvoir corrompu à cause duquel, « lorsque ce ne sont pas ses idées », c’est Le Pen en personne que Nicolas Sarkozy invite à l’Elysée le 20 juin 2007. Vous connaissez le couplet habituel – expulsions de clandestins, rafles, soutien total à RESF, alors autant vous la faire courte…

Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Manuel Valls a annoncé des critères de régularisation des clandestins au cas par cas et un objectif d’expulsions chiffré inavoué qui rappellent mystérieusement la politique de son prédécesseur Claude Guéant, que les jeunes militants socialistes plaçaient à peu près entre Papon et Bousquet dans leur wall of fame des bourreaux de la République.
Ô surprise, en plein examen des propositions de la commission Jospin pour une vie politique plus belle et plus éthique, voilà t’y pas qu’une certaine Marine Le Pen a été reçue hier à l’Elysée par le président himself, comme l’ensemble des candidats à la présidentielle, l’intergalactique Jacques Cheminade compris. On ignore si, conformément à l’adage populaire, notre président normal s’est muni d’une longue cuiller pour s’entretenir avec la candidate qui représente tout de même 18% des suffrages populaires.

Mais en lisant la biographie que Philippe Cohen et Pierre Péan consacrent à Jean-Marie Le Pen, Une histoire française, tout particulièrement les pages décrivant par le menu détail les renvois d’ascenseur électoraux entre Bernard Tapie, le PCF alsacien et le fondateur du Front National, on se dit que la gauche française ferait bien de méditer la parabole de la paille et de la poutre.

Jean-Marie Le Pen, Une histoire française, Philippe Cohen et Pierre Péan (Robert Laffont)

Virgile en Veyne

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eneide paul veyne virgile

eneide paul veyne virgile

« Timeo Danaos et dona ferentes », comme savent tous les érudits lecteurs d’Astérix. Mais sinon ? Longtemps que le poème fondateur de l’Empire romain a disparu, à défaut des bibliothèques, des mains mêmes de l’honnête homme qui en a au mieux conservé quelques traces obscures, obscures comme un cours de latin de seconde où entre professeur normalienne ratée à lunettes et Gaffiot de dernier recours, des adolescences se sont presque entièrement perdues.

Enfin Veyne vint, si l’on ose dire. Le professeur honoraire du Collège de France, qui pour un lardon des années 2000 élevé parmi Potter et Elmer l’éléphant paraît presque aussi vieux que son sujet, réussit le jouissif tour de force de donner une version nouvelle de l’Enéide qui ne soit pas chiante comme la pluie, faisandée comme Leconte de Lisle ou grotesque comme une Bible de chez Bayard. En un mot, c’est beau comme de l’antique, et on s’y connaît. Enfin, M. Paul Veyne vient réparer une flagrante injustice de notre époque, je veux dire la romanophobie, qui fait préférer à tout un chacun les lamentables chants répétitifs de la destruction d’Ilion, ou les frasques du sordide Ulysse, le plus menteur de tous les hommes, aux filiaux élans d’Enée le pieux.

Au prétexte parfaitement oiseux que Virgile ne serait qu’un répétiteur du céciteux aède, doublé d’un flagorneur d’Octave, on délaisse ses pages sublimes d’où Didon lance à tous les amants trahis du monde les cris les plus troublants, où le héros avait le droit d’insulter tous les dieux, surtout les déesses d’ailleurs, surtout sa mère en fait, la dissimulatrice Vénus. Ça se passait en Afrique du Nord en plus. Mais c’était l’époque où tous les petits garçons ne s’y appelaient pas Mohamed, où Eros prenait les traits d’Ascagne, où l’on prenait le doux vin dans des cratères d’or, quand les nuits s’étiraient comme l’amour dans des récits de combats sans fin.

C’était aussi l’occasion pour les Romains de moquer leur propre religion de branquignoles, en rappelant qu’ils ne croyaient pas le moins du monde à leurs divinités corrompues, mais que seule leur importait la dévotion à leurs pères et mères, et à travers eux, à leurs ancêtres, ceux qui leur avaient donné en plus de la vie la Ville. Ce bons Romains qui comme Veyne le rappelle étaient patriotes comme pas deux avaient finit par résoudre l’éternel problème de la guerre : plutôt que d’aller cogner le voisin irascible une année sur deux, ils l’avaient gentiment annexé. Et ainsi la Pax augustiana s’étendant sur toute la terre vengeait Troie des Grecs perfides guerroyant. C’est de cela que Virgile est le poète, de l’âge d’or qui vient, et il est remarquable qu’il ait été écouté, qu’il soit l’un de ces rares prophètes du bonheur dont le chant ait coïncidé avec ce qui advenait. Car déjà la Vierge venait, et l’enfant miraculeux. Et peut-être le savait-il, car il était le Poète.

L’Enéide, Virgile, nouvelle traduction de Paul Veyne, (Albin Michel/Les Belles Lettres), 2012, 434 pages, 24 euros.

*Image : wikipedia.

Mariages mixtes : des fantasmes aux chiffres

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mariage mixte islam immigration

mariage mixte islam immigration

La France s’est construit une réputation de championne des mariages mixtes à partir de très peu de données et beaucoup de commentaires peu informés. Les résultats d’enquêtes sont pourtant clairs : chez les enfants d’immigrés, l’endogamie religieuse est massive.

Les données fournies par l’état-civil sur la nationalité des conjoints ne permettent pas de mesurer la mixité culturelle ou religieuse des mariages, puisque ceux qui sont célébrés entre Français et étrangers comprennent des mariages entre personnes de même origine ou de même confession. L’état-civil ne dit rien non plus des nombreux mariages célébrés à l’étranger. En 2006, 60 % des Français dont le conjoint étranger était admis à résider en France étaient eux-mêmes d’origine étrangère.[access capability= »lire_inedits »] Ces entrées correspondaient soit à des mariages célébrés en France (46 % des mariages entre Français et étrangers enregistrés à l’état-civil), soit à des mariages célébrés à l’étranger (56 % des mariages retranscrits à l’état-civil)[1. Enquête sur les parcours de migrants réalisée par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES).].

Pour mesurer la mixité ethnique et religieuse, les enquêtes qui collectent les informations auprès des intéressés sur eux-mêmes et leurs conjoints sont donc davantage appropriées que celles tirées de l’état-civil. En 1992, l’enquête « Mobilité géographique et insertion sociale » (MGIS), que j’ai conduite pour l’INED avec le concours de l’INSEE, portait sur les immigrés et les enfants d’immigrés de quelque origine, sans mention de l’affiliation religieuse, en raison de négociations difficiles avec la CNIL. Parmi les personnes originaires de pays musulmans nées en France, seuls les 20-29 ans d’origine algérienne avaient été interrogés. Très peu de mariages avaient encore été conclus, compte tenu de leur âge, et les principaux résultats diffusés portaient donc sur les unions, y compris les unions libres : 26 % des filles et 45 % des garçons d’origine algérienne (deux parents immigrés) vivaient avec un conjoint « natif au carré »[2. Né en France de deux parents nés en France.] en 1992.

Malgré mes mises en garde de l’époque, ces résultats sur la mixité des unions ont été systématiquement interprétés comme portant sur les mariages. On en a aussi trop souvent déduit que cette mixité reflétait en gros celle de personnes d’origine étrangère musulmanes. Or aucune information sur leur appartenance religieuse n’était disponible. S’est ainsi répandue l’idée selon laquelle la mixité était loin d’être dérisoire chez les musulmans de France. On s’est notamment vanté de nos bons résultats par rapport à l’Allemagne, alors que les enfants de Turcs, en France comme en Allemagne, ne sont pas plus enclins à la mixité et vont très souvent se marier en Turquie.
Seize ans plus tard, l’INED et l’INSEE ont conduit une nouvelle enquête, appelée « Trajectoires et origines » (TEO), plus large et plus systématique, sur les immigrés âgés de 18 à 60 ans et les enfants d’immigrés âgés de 18 à 50 ans de toutes origines. L’origine et l’affiliation religieuse des enquêtés, de leur premier conjoint et de leur conjoint actuel, lorsqu’elles diffèrent, sont connues. Les échantillons sont plus larges, mais dispersés sur des tranches d’âges plus amples. L’enquête TEO permet donc d’avoir une idée précise de la manière dont se marient les musulmans, les catholiques et ceux qui ne professent aucune religion.

On se marie dans sa religion et les musulmans ne font pas exception. Ils pratiquent même une endogamie encore plus stricte que les catholiques puisque environ 90 % des musulmans enfants d’immigrés nés en France ou venus en France enfants ont célébré un premier mariage avec un conjoint de même confession, les hommes comme les femmes (contre 80 % en moyenne chez les catholiques). La théorie de l’assimilation voudrait que l’exogamie soit facilitée chez ceux qui ont eu un contact prolongé avec la société française. Ce n’est pas le cas, puisque les musulmans entrés comme adultes en France contractent un peu moins de mariages endogames que les enfants d’immigrés nés ou élevés en partie en France.
Une actualisation en 2008 des unions conclues par les enfants d’origine algérienne nés en France, et appartenant aux générations enquêtées en 1992, aboutit, seize ans plus tard, à une proportion d’unions mixtes voisine de 36 % pour les hommes comme pour les femmes.

L’endogamie religieuse est supérieure à l’endogamie ethnique parce que les parents immigrés musulmans n’ont pas toujours transmis leur religion à leurs enfants ou que ces derniers s’en sont détournés. Les enfants de musulmans sortis de la religion ne se marient donc pas comme musulmans. C’est la sécularisation qui facilite l’exogamie. Or celle-ci a reculé entre l’enquête MGIS de 1992 et l’enquête TEO de 2008 : les 20-29 ans ne sont plus que 14 % à se déclarer sans religion contre 30 % en 1992. La transmission de l’islam dans les familles d’au moins un parent musulman a été minoritaire parmi les enfants nés en 1958 1964 (43 %). Elle a doublé parmi ceux qui appartiennent aux générations 1985-1989. Il ne faut donc pas s’attendre à une progression de l’exogamie dans les populations originaires de pays musulmans mais, au contraire, à un recul. L’endogamie religieuse des musulmans est d’autant plus remarquable qu’ils sont encore très minoritaires (6,4 % de la population de la France en 2008, 8 % des 18-50 ans).

Les espoirs étaient en partie fondés sur l’observation, en 1992, d’une sécularisation non négligeable des populations d’origine algérienne dont on attendait qu’elle s’approfondisse, suivant en cela la tendance globale observée en France. Or, rien de tel ne s’est produit. La sécularisation croissante de la société française n’a pas été un facteur d’entraînement mais de raidissement. Résultat, le catholicisme est en chute libre alors que l’islam se transmet de mieux en mieux. C’est un fait, et l’on ne peut reprocher aux musulmans l’effondrement de la croyance dans la religion majoritaire. En revanche, ils ont parfaitement compris qu’une stricte endogamie était nécessaire pour que l’islam prospère en France, et plus largement en Europe. Reste à savoir comment le modèle assimilateur français pourrait encore fonctionner sans le secours des mariages mixtes, d’autant que ce modèle est passé de mode parmi les élites françaises qui lui préfèrent la valorisation de la diversité. Elles vont être servies.[/access]

*Photo : Iza & Audrey Love !

Whopper rules ! Burger King est de retour chez nous !

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Il y a de cela quelques mois, juste après le débat qui opposait François Hollande à Nicolas Sarkozy entre les deux tours de la présidentielle, je m’étais ému (sur ma page Facebook, hein, et non pas dans Causeur, de peur qu’on m’on me censurât) qu’aucun des deux candidats, pourtant pas avares de promesses,ne réponde à mes attentes à moi et ne s’engage à faire revenir en France le seul industriel du burger qui vaille d’être fréquenté – les connaisseurs auront bien sur reconnu Burger King.

Bien sûr un Whopper, ou même un Steakhouse XT, n’égaleront jamais un burger de chez Joe Allen, ni même ceux que l’amateur avisé (et probablement périurbain) prépare dans son jardin. N’empêche, comparer un produit de chez BK à son équivalent de chez McDo, c’est mettre en balance Aretha Franklin et Beyonce.

Quant à comparer un whopper avec un burger belgo-français de chez Quick -même s’il n’est pas halal- c’est, disons, aussi pertinent que de juger le talent des frères Coen à l’aune de celui des frères Dardenne.

Donc le retour de Burger King en France, annoncé cette semaine, est la première vraie bonne nouvelle de ce quinquennat. Il est la preuve insigne que les investisseurs mondiaux ne sont pas effrayés par le spectre de la nationalisation. Il prouve aussi que si la gauche au pouvoir tient rarement ses promesses, il lui arrive parfois d’honorer les engagements qu’elle n’a pas pris…

À Florange, les hauts-fourneaux rêvent de l’Après-Mittal

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florance mittal arcelor montebourg

florance mittal arcelor montebourg

Après une remontée de « démondialisationite », qui fit dire à Boris Johnson, le maire de Londres, que les sans-culottes étaient au pouvoir en France, Arnaud le redresseur brandit la menace d’une nationalisation temporaire du site Arcelor Mittal de Florange. Le site étant inscrit au greffe du tribunal de commerce de Nancy, l’Etat peut en prendre le contrôle sans le consentement de son propriétaire, moyennant une indemnisation, dont on ignore le montant exact mais qui pourrait se situer aux alentours de 400 millions d’euros.

La pratique n’est évidemment pas nouvelle ni spécifiquement française, l’on se souvient qu’ Obama intervint pour sauver General Motors, que Sarkozy (rappelez-vous, c’était lui le président, avant) se glorifiait d’avoir sorti Alstom de la mouise et que le Land de Sarre, par exemple, fit de même pour quelques aciéries. Même si les mécanismes diffèrent dans la forme, les principes sont équivalents : le détail important étant dans l’adjonction de l’adjectif temporaire, censé calmer les ardeurs des libéraux fanatiques et rassurer les marchés fébriles, surtout en période de crise…

Crise il y a depuis un certain temps dans ce qu’il reste de la sidérurgie française et je vous en ai déjà longuement parlé sur tous les tons, crise il y a également dans la maison Mittal endettée à hauteur de 23,2 milliards de dollars (pour un chiffre d’affaires annuel de 94 milliards) et dont les pertes au troisième trimestre 2012 s’élèvent à 709 millions de dollars. Deux agences de notation ont d’ailleurs qualifié les titres de la dette Mittal de spéculatifs, c’est à dire très risqués… Pas étonnant que le gaillard dégraisse là où ça rapporte le moins, la demande mondiale d’acier ayant baissé ces dernières années et la concurrence étant , comme partout ailleurs, plutôt rude, notamment entre les grands groupes indiens (Tata, Mittal) et russes (Severstal)…

La nationalisation, ou prise de contrôle par l’Etat, même temporaire, a de quoi satisfaire un certain nombre d’acteurs, tant à droite qu’à gauche. Sur le principe, on peut discuter de la régularité d’évincer un acteur par la force pour installer un de ses concurrents. Les syndicalistes me semblent (quoique les cadres restent méfiants et ils ont raison de ne pas avoir la mémoire courte, les années Mauroy n’ayant pas laissé un souvenir très joyeux) s’en réjouir un peu trop vite.
À Florange comme ailleurs, l’on espère encore mais en grattant un peu, force est de constater que peu y croient vraiment, seule la paie compte : peu importe d’où elle vient, travail et chômage finissent par être inséparables, surtout parce qu’aucune des promesses de Mittal n’a été tenue. Lors de la fermeture de Gandrange (2009, lieu de mémoire sarkozyen), il fut promis en contrepartie de rénover les fameux hauts fourneaux de Patural (Hayange) en 2013-2015, ceux-là mêmes qui sont aujourd’hui à l’arrêt. Il faut préciser qu’il y avait toutefois une condition : que la conjoncture soit favorable. Depuis, évidemment, le réel est revenu par la fenêtre…

La menace montebourgeoise, s’accompagne d’une litanie somme tout légitime sur les agissements des « patrons-voyous », s’y ajoute un contentieux fiscal entre l’Etat et l’industriel, que ce dernier, excellent patron ayant installé son siège à Luxembourg pour être au plus près de ses employés bien-aimés, nie vigoureusement. Évitons les métaphores culturellement connotées (un journaliste a même utilisé l’image du tandoori), pour nous concentrer sur les propos de ceux qui savent : tiens, mon buraliste hier au soir commentant la une du Répu (c’est ainsi que les lorrains abrègent le nom de leur quotidien régional, non sans arrières pensées) « mort de rire, Mittal a marié sa fille l’année dernière : 15 millions d’euros (chiffre à vérifier) en petits fours, sa maison à Londres vaut 150 millions, il s’en tape de Florange ! » Si vous ne croyez pas votre buraliste, arrêtez immédiatement de fumer.

Mais l’Histoire semble s’accélérer, le gouvernement veut absolument montrer aux travailleurs du fer, en guise de cadeau de Noël sans doute, qu’il se préoccupe avant tout d’eux ; ne pas s’éloigner trop vite des militants et responsables de terrain (je ne parle pas du « peuple » ce ramassis dégoutant de réactionnaires) : certains, comme Michel Liebgott député-maire de Fameck, restent fidèles à leurs convictions et à leur enracinement contrairement à des ambitieux originaires des mêmes contrées (Aurélie Filipetti, ministre en exercice), mais le PS a à cœur, et c’est de bonne guerre, de montrer une certaine unité dans le paraître…

Aux dernières nouvelles, disais-je, l’Arnaud (il est de coutume chez nous de mettre un article devant le prénom) annonçait fièrement qu’il a un repreneur-mystère, prêt à investir 400 millions d’euros, sa fortune personnelle, pour les beaux yeux de la vierge de Hayange, et ça n’est pas un « financier », et paf le gros mot est lâché comme un vent nauséabond à la face de l’Histoire, la démondialisation le démange l’Arnaud et, comme disait Enver Hoxha : « il faut gratter où ça démange » (apocryphe), à moins que ce ne fut Kim Il Sung… Bref la mariée est trop belle. Résumons, si je comprends bien le tour de passe-passe : l’investisseur, éventuel repreneur qui aime tellement la tôle qu’il en rêve jour et nuit et qui ne sait pas quoi faire de son argent (400 millions, une paille !) met ses 400 briques dans le pot, l’Etat qui a acheté de force l’usine au méchant Indien, en met 420, histoire de rester majoritaire, des fois que… Argent qu’il a trouvé en cédant 1% de GDF-Suez.

Posons une question idiote : si le fameux idéaliste retire ses billes parce qu’après tout il préfère le chocolat ou acheter une île des Caraïbes, que se passera-t-il ? L’Etat se retrouvera avec 2600 sidérurgistes mécontents sur les bras et une usine encore fumante, pas facile à gérer, il en sait quelque chose l’Etat. Autrement dit pour en sauver 600, risquer d’en perdre 2500 ? Autre hypothèse farfelue : l’humaniste secourable est le très attendu Mordachov (Severstal), c’est à dire un oligarque russe pur jus de Poutine, quelle différence avec l’affreux Mittal vous demandez-vous ? Franchement je ne vois pas, la coupe de cheveux peut-être ou les habitudes alimentaires…

La machine en tout cas est lancée, ultimatum, volonté affichée, pression des principaux intéressés qui croient encore au Père Noël, timide chantage de l’industriel qui agite ses vingt mille protégés, enfumage, quasi-unanimité des acteurs visibles, à part le MEDEF, et j’en passe. Le dénouement est sans aucun doute proche, on attend les fumées. Pourtant nous ne serions pas loin de la vraie bonne solution, avec de l’audace et des morceaux de socialisme dedans : reprendre la baraque et confier la gestion du site aux salariés ; et s’ils se cassent la figure, ils seront les seuls responsables… Tant qu’à brasser des chimères riantes (comme la vallée de la Fensch ma chérie), allons-y gaiement !

*Photo : François Hollande.

Ex-Yougoslavie : L’Europe compte un criminel contre l’Humanité en moins

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Le 15 avril 2011, au terme de trois années de procès, les ex-généraux croates Gotovina et Markac avaient été condamnés respectivement par le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie de La Haye à 24 et 18 ans de prison, le premier pour crimes contre l’humanité et le second pour crimes de guerre -tous faits perpétrés contre des prisonniers et des civils serbes de leur pays lors de la guerre de Croatie (1991-1995).

Ante Gotovina avait notamment mené en 1995 l’opération « Tempête » qui avait pour but la reconquête de la République serbe autoproclamée de Krajina précipité la fin de la guerre de Croatie. La chambre d’appel du TPIY a estimé vendredi que la condamnation des deux hommes en première instance avait été basée « à tort » sur l’existence « d’une entreprise criminelle commune dont le but était le déplacement forcé et définitif des civils serbes de la région de la Krajina« .

Vladimir Vukcevic, le procureur serbe chargé des crimes de guerre a aussitôt, qualifié ce verdict de « scandaleux » et « juridiquement incompréhensible« . Le magistrat serbe a estimé que le TPIY a prononcé deux verdicts « complètement opposés » après examens des mêmes preuves, à savoir de lourdes peines en première instance et un acquittement en appel. Pour le magistrat, le nettoyage ethnique par les forces croates de la minorité serbe de Krajina a été « un des plus graves crimes de guerre commis en ex-Yougoslavie. Il s’agit de meurtres, de déportations et de menaces proférées contres des centaines de milliers de personnes ». » Et il s’explique mal la différence entre le premier verdict du TPI et celui rendu en appel, et ce alors que la défense des militaires n’a apporté aucun élément nouveau permettant de les innocenter.

Et pourtant, un élément nouveau, il y en a bel et bien un : la Croatie -où malgré leurs condamnations l’an dernier MM. Gotovina et Markac faisaient et font plus que jamais figure de héros nationaux- doit rejoindre l’UE en juillet prochain. Pas plus que la femme de César, on ne saurait soupçonner de penchants criminels voire ethnocidaires un Etat membre de l’Union.

Mariage homosexuel : le désir et l’ordre

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homoparentalite mariage gay

homoparentalite mariage gay

Le mariage homosexuel provoque davantage de remous que ne l’escomptaient le président Hollande et son Premier ministre Ayrault. Cette réforme promeut l’égalité de tous – comprendre l’arasement de tout ce qui dépasse de l’homo consumans – au nom d’une marchandisation généralisée de la société. L’on sait que le Droit, depuis une dizaine d’années, a quasiment remplacé la Loi, puisqu’il vient souffler au législateur – qui est l’émanation du Peuple – les normes dont il doit se saisir. Et ce, en raison, des poussées sociétales qui contraignent l’organisation sociale et qui finissent par bousculer l’ordre étatique. L’Etat n’est plus ce « gros animal » ou ce « monstre froid », autrefois décrié par les philosophes, mais une machinerie informe dont les rouages s’étendent partout, sans âme directrice.

Revenons-en aux faits : quelle est la situation, aujourd’hui, en France ? Il existe déjà plusieurs couples homosexuels qui ont pratiqué des inséminations artificielles pour les femmes et des gestations pour autrui pour les hommes à l’étranger. Ils donneront naissance à un enfant ou le ramèneront en France pour l’adopter. Autrement dit, ces couples se mettent sciemment dans l’illégalité et produisent une situation de droit intenable : avoir un « enfant douteux » dont on ne sait pas si la filiation peut être prouvée ou non[1. Jean Hauser, « Le choix du gouvernement est incohérent », Le Figaro, 8 novembre 2012.]. De deux choses l’une : ou l’Etat sanctionne une situation manifestement délictueuse et se voit dans l’obligation de retirer l’enfant aux dits couples en infraction, ou bien il modifie sa législation afin de mettre en conformité le droit avec la réalité sociale. Le problème est que la loi sur le mariage homosexuel ne règle rien : elle accorde un nouveau droit-créance à une catégorie de la population sans prévoir les conséquences de ce droit – situation inepte.

On l’aura compris, l’enjeu d’importance n’est pas le mariage, mais la modification du droit de la famille pour ce qui concerne la filiation : doit-elle rester attachée au couple biologique (avec l’exception consentie à l’adoption) ou doit-elle devenir l’effet d’une volonté ? Le débat pourra peut-être avoir lieu, mais sa conclusion semble déjà écrite : comment imaginer, en effet, que l’Etat retire aux couples homosexuels des enfants illégalement conçus ? Et si tel était le cas, la Cour européenne des droits de l’homme mettrait en demeure les autorités concernées de mettre fin à ce qui serait perçu comme une intolérable atteinte au bonheur personnel.

Ce qui entraîne deux séries de conséquences. D’un point de vue juridique, il sera désormais permis à des individus de contrevenir aux règles sociales (i.e au bien commun) pour satisfaire leurs désirs personnels, justifiés ou non. Autrement dit, le droit aura pour mission de consacrer, avec l’appui du législateur, des situations de fait. D’un point de vue politique, cela signifie que la chère volonté générale n’est plus de mise dans nos sociétés démocratiques sectorisées. Il n’appartient plus, en effet, aux représentants du peuple de dessiner les contours de l’organisation sociale à travers l’adoption de lois. Ce sont au contraire les multiples segments de la société, plus ou moins organisés en groupes d’intérêt, qui imposent à l’Etat son calendrier politique. Cela s’appelle tout simplement du management : le gouvernement répond à la loi de l’offre et de la demande en optimisant au maximum son retour sur investissement politique. Mais de démocratie, « le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple », il n’en est plus question. Mariage homosexuel ou pas.

*Photo : NobMouse