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Les partis, ça marchait mieux avant

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Ce qui arrive à l’UMP fait bien entendu rire de bon cœur tout ceux qui n’aiment pas l’UMP, c’est-à-dire si en croit toutes les élections depuis 2007, une bonne majorité de Français. Nous n’aurons pas la cruauté de rappeler la façon parfois spectaculaire dont le parti créé par Alain Juppé au nom de l’union de la droite et du centre a perdu tous les pouvoirs municipaux, départementaux, régionaux avant de connaître une triple défaite en un an avec le Sénat, la présidentielle et les législatives.
Mais on aurait tort de rire, surtout si on aime la politique, l’engagement et la dispute démocratique. Un parti qui se casse la figure, c’est comme un journal qui disparaît, ce n’est jamais bon signe.

Ce qui arrive à l’UMP, c’est ce qui arrive aux partis qui veulent forcer leur tempérament. Expliquons-nous : il y a des partis, des mouvements qui sont faits pour la démocratie interne et d’autres non. Il y a des partis qui ont un corpus idéologique fort et d’autres qui font preuve d’une grande plasticité. En l’occurrence, ce clivage n’a pas grand chose à voir avec la gauche et la droite mais plutôt avec d’un côté un vieil héritage jacobin et de l’autre un vieux legs girondin.

Du côté des jacobins, on peut placer les gaullistes et les communistes. Les gaullistes voulaient promouvoir une droite sociale, colbertiste et une alliance entre le capital et le travail. Il y eut même à une époque des gaullistes de gauches comme René Capitan. Et cela n’avait rien de commun avec les ralliements de l’ouverture sarkozyste qui ont surtout été des débauchages individuels alors que les gaullistes de gauche restèrent gaullistes à la fois par conviction et par un attachement historique venu de la Résistance. Quant aux communistes, leur objectif d’une rupture avec le capitalisme et d’une transformation révolutionnaire de la société est inscrit dans leurs gênes depuis le Congrès de Tours, il y a plus de 90 ans.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces deux-là, le gaulliste et le communiste, se sont entendus de manière plus ou moins explicite dans quelques grands moments de notre histoire. Pendant la période du CNR, par exemple, quand il s’est agi de reconstruire la France après la guerre ou encore, en 68, lors des accords de Grenelle quand le PCF a préféré négocier de substantielles avancées sociales avec Pompidou plutôt que de continuer dans la fuite en avant pseudo-révolutionnaire de l’aventurisme gauchiste et estudiantin.

Du côté des girondins, on trouvera le centre, les socialistes et plus récemment les Verts.
Ces courants d’idées se sont toujours davantage vécus sous la forme de clubs, de collectifs, d’associations ou encore de conventions. On rappellera que la constitution d’une force de gauche non communiste a dû attendre la création du Parti socialiste au congrès d’Epinay en 1971 et cet exploit n’a pu se produire que grâce à l’habileté manœuvrière de Mitterrand qui n’était pas socialiste et n’a pris sa carte que ce jour-là.
Le centre, par sa définition même, a toujours été partagé entre la droite et la gauche, ce qui explique ses infinies métamorphoses plus ou moins opportunistes. Les radicaux sont ainsi divisés entre Parti radical valoisien et Parti radical de gauche depuis une éternité. Et le centre-droit non gaulliste n’a cessé de se chercher une forme et une place dans un paysage politique rendu encore plus binaire par la Vème république. Il a fallu que Giscard crée l’UDF pour concilier les démocrates chrétiens, les libéraux sociaux, les républicains indépendants. Et encore, la machine n’a pas tenu bien longtemps une fois qu’Alain Madelin et François Bayrou ont compris qu’ils n’avaient pas grand chose de commun.
Et les Verts, ah, les Verts… On a tellement moqué leurs multiples tendances, leurs scissions (le MEI de Waechter, ça existe toujours ?), leurs divergences exposées au grand jour, encore aujourd’hui alors que deux des leurs sont au gouvernement, que l’on a oublié qu’ils n’étaient au départ qu’un conglomérat d’associations de protection de l’environnement. Ce que les média sarcastiques appellent leurs divisions est en fait leur vrai mode de fonctionnement et apparemment, ça ne leur a pas si mal réussi puisqu’ils ont réussi en vingt ans à s’installer dans le paysage politique.

Encore une fois, c’est une question de tempérament. Le désordre créatif peut convenir à des verts, des socialistes, des centristes. Sans doute parce qu’ils ne croient pas à l’incarnation en politique, qu’ils ne croient pas au chef. Sans doute parce que, comme le gaullisme ou le communisme, ils ne sont pas nés dans la clandestinité ou tout au moins dans un environnement fortement hostile comme le PC des années 20.
L’engagement, pour un girondin de gauche ou de droite, n’oblige pas à renoncer à une partie de ses opinions pour se soumettre à l’intérêt général d’une cause ou d’une vision. D’où l’art florentin de la synthèse que l’on a pu voir dans les congrès respectifs de ces congrès où les portes claquées et les coups de mentons n’empêchent pas de revenir une heure après autour de la table pour signer un accord.

Cela ne s’est jamais, jusqu’à une date récente, passé de cette manière chez les gaullistes et les communistes. Il est intéressant de remarquer, à ce propos, que jusqu’aux années 90, RPR et PCF avaient le même système d’organisation avec un comité central, un bureau politique et une forme de centralisme démocratique qui faisait qu’un chef, une fois désigné en congrès par des délégués, était le chef une fois pour toutes. Et ce, au nom du vieux principe léniniste qui fait que si on discute à la base et en interne, au sommet et à l’externe, on ne veut plus voir qu’une seule tête.

Archaïque ? Peut-être. Il n’empêche que le RPR, ça marchait mieux avant que ça s’appelle l’UMP et le PCF avant que Robert Hue n’engage la désastreuse « mutation » qui a failli transformé le vieux parti de Thorez en une annexe de la social-démocratie. Mais au RPR comme au PCF, et d’ailleurs dans une certaine mesure dans l’Eglise Catholique aussi, il a fallu faire moderne, c’est-à-dire transparent parce que la transparence, c’est mieux. Or la transparence, c’est très bien quand il s’agit de parler du financement des partis par exemple, mais certainement pas dans l’élaboration de leur doctrine ou de leur programme.

Si ça intéresse vraiment le citoyen de prendre part à l’élaboration d’un programme politique ou à la désignation du chef de parti, c’est bien simple : il prend une carte d’adhérent. Et s’il n’est pas content, il la rend. L’engagement politique, ce n’est pas un dîner de gala.

*Photo : UDF.

Bundesrepublik über alles ?

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Angela Merkel allemagne

« Welcome to Berlin, the new capital of Europe » : c’est ainsi que Gideon Rachman intitulait sa chronique du 23 octobre dans le Financial Times. Est-ce à dire que l’Allemagne aurait annexé l’Europe et transféré sa capitale de Bruxelles vers la grande ville prussienne ? Subirions-nous à nouveau le cauchemar de l’occupation nazie en 1940 ? Ou bien l’honorable chroniqueur se livrerait-il à une facétie de mauvais goût à l’encontre de ses lecteurs ?
Rien de tout cela. L’Allemagne d’Angela Merkel est pacifiste. Les batailles que mènent ses ressortissants sont économiques. Et, présentement, la Chancelière allemande est, du moins en paroles, des plus fidèles au projet européen et au maintien de la monnaie unique. Mais Gideon Rachman n’a rien d’un plaisantin non plus. De retour d’un voyage d’information à Berlin, il entendait porter à la connaissance du public le changement de rapport de forces qui s’est produit à la faveur de la crise de l’euro. L’État allemand se trouve placé en position d’arbitre d’une situation inédite depuis la création de l’Europe.[access capability= »lire_inedits »]Et, de ce fait, c’est à Berlin qu’ont lieu les discussions décisives sur l’avenir du Vieux Continent délabré.

L’imbroglio européen

L’installation de la puissance allemande au cœur du dispositif européen est le pur produit de la crise de l’euro et des choix qui ont été faits, depuis 2010, pour tenter de la surmonter. Elle procède d’un imbroglio qui n’a cessé de s’enchevêtrer au fil des dix-neuf ou vingt sommets qui se sont réunis pour aviser de la conduite à tenir, à partir du postulat que la monnaie unique, objet sacral, devait poursuivre sa course, nonobstant les difficultés sans cesse accrues que son maintien occasionnait.
Nous allons tenter de récapituler les étapes principales qui y ont conduit.
Au départ du projet de monnaie européenne, il y a une idée simple : c’est qu’il faut donner à d’autres pays que l’Allemagne la chance de disposer d’une monnaie de qualité allemande. Toutes les autres considérations du plaidoyer pour la monnaie unique doivent être considérées comme secondaires. Ses promoteurs pensaient que, si des pays comme la Grèce, le Portugal ou la Finlande, sans parler de la France, pouvaient s’offrir désormais le privilège d’une monnaie forte, bénéficiant d’un crédit incontesté, ils avanceraient plus vite vers la prospérité. Raymond Barre, comme Jacques Delors, insistaient, il y a vingt ans, sur cet argument déterminant.

Or, la monnaie unique a atteint son objectif. Les États, les entreprises, les banques et les particuliers de l’ensemble de la zone monétaire unifiée ont pu bénéficier, au bout de quelques années, de conditions d’emprunt égales ou proches de celles consenties à leurs homologues de l’ancienne zone mark. Les agences de notation, les prêteurs et les traders ont souscrit au postulat suivant lequel l’appartenance à l’euro offrait une garantie de solvabilité aux débiteurs.
La réussite du plan initial de l’euro peut être considérée comme déterminante pour son échec ultérieur. Il semble inutile d’insister aujourd’hui sur le surendettement de l’État grec, des banques irlandaises, des entreprises et des particuliers espagnols et portugais, qui a entraîné leur détresse présente. Mais à condition toutefois de rappeler que les dettes ont pu s’élancer vers des sommets à partir des conditions d’emprunt incroyablement favorables ménagées par l’appartenance à la zone euro. Un préjugé doctrinal, partagé par les autorités européennes, les gouvernements, les investisseurs, les agences de notation, les économistes, les journalistes, est au fondement de cette expérience malencontreuse.

Ce point ne nous donne encore qu’un premier aperçu de l’imbroglio. Où sont en effet les dettes disproportionnées contractées par les uns et les autres dans le contexte favorable de l’unification monétaire ? Dans les comptes des agents financiers européens : les banques, les compagnies d’assurances, les fonds de placement. Surtout les banques. Celles-ci ont souscrit sans vergogne les emprunts émis au sein de la zone, quel que fût le débiteur de référence, et quelles que fussent les circonstances. C’est ainsi que les banques françaises n’ont cessé de se procurer des titres de dettes des différents pays de la zone, y compris en 2009, année de leur entrée dans une violente récession. Jusqu’à la révélation de la falsification grecque, ceux qu’on appelle les « investisseurs » ont acheté aveuglément les dettes des pays du Sud comme des pays du Nord.

Quand le premier sommet de crise se réunit en catastrophe, les 9 et 10 mai 2010 à Bruxelles, après que l’ensemble des investisseurs européens a appelé à une action d’urgence le 7 mai, pour parer un nouvel effondrement du crédit, analogue à celui déclenché par la chute de Lehman Brothers, deux options sont ouvertes. La première, recommandée par la médecine financière, consiste à autoriser une banqueroute partielle de l’État grec, afin de réduire drastiquement sa dette colossale, tout en lui offrant la faculté de sortir de la monnaie unique pour rétablir la compétitivité de son économie. Simultanément, il fallait offrir à cet État une assistance financière transitoire pour lui permettre d’attendre le retour de la prospérité favorisé par la dévaluation, assistance qui aurait pu être assortie d’une mise en demeure de remettre en ordre le secteur public. Mais la première option n’a pas été envisagée. Le sommet s’est rallié à une solution paradoxale, consistant à placer l’État grec sous perfusion financière, en réclamant des mesures d’ajustement sévères des dépenses publiques. Autrement dit, on a organisé un nouvel endettement collectif de la zone s’ajoutant aux dettes considérables contractées par ses membres à titre individuel. Et l’on a interdit la mesure d’ajustement monétaire qui aurait rendu efficace le réajustement des comptes publics.

La deuxième option correspondait aux exigences des créanciers. Ceux-ci ne pouvaient plus se délester des titres de l’État grec sans subir des pertes considérables. Mais ils ne voulaient pas, non plus, subir la dépréciation de ces titres et de l’ensemble des créances détenues sur l’économie grecque qui aurait résulté de l’introduction d’une nouvelle drachme, dévaluée de 40% ou 50%. Si l’on réfléchit à ce point, on comprend le caractère fatidique du premier sommet des 9 et 10 mai 2010, qui a orienté toutes les décisions ultérieures touchant l’Irlande, le Portugal, Chypre, maintenant l’Espagne. Sauvegarder les États était la préoccupation affichée dès l’origine, avant que la sauvegarde de l’euro ne devienne l’alibi politique des plans de secours à répétition. Est-il cependant besoin de dire que la préservation des créances de qualité douteuse stockées dans les comptes des agents financiers l’a emporté sur toute autre considération ? Depuis lors, les dirigeants politiques et monétaires de la zone euro s’ingénient à protéger les banques. On peut donc soutenir que ce sommet a représenté une sorte de Munich des détenteurs de la légitimité publique devant des acteurs privés dont la puissance ne justifie pas qu’on les préserve d’une faillite financière engendrée par la faillite intellectuelle et professionnelle de leurs dirigeants.

On a donc fait le choix d’ajouter de la dette à la dette. L’important, à ce stade, est de comprendre que l’accumulation de dettes individuelles et collectives ne débouche pas sur une mutualisation en bonne et due forme. Chaque État continue d’être engagé par ses emprunts propres tandis que les États encore bénéficiaires de la confiance des prêteurs s’engagent formellement dans le cadre du mécanisme de stabilité. Construction baroque qui aboutit à ce que des États, comme la France ou l’Italie, empruntent pour aider les partenaires en détresse, alors qu’ils supportent les fardeaux considérables légués par le passé. Construction dangereuse surtout dans la mesure où les politiques d’austérité menées dans l’ensemble des pays du Sud ont entraîné une rechute économique européenne qui rend encore plus problématique le remboursement des sommes dues.

Or, voici que le choix de sauver l’euro et les banques produit un dernier fruit vénéneux. Les pays dits « du Sud », toujours prisonniers de la nasse de la monnaie unique, se sont résignés à comprimer leurs salaires. La rémunération du travail baisse un peu partout, dans une proportion qui va de 15% à 30%. Ils rétablissent ainsi provisoirement leur compétitivité au prix d’une compression encore plus drastique de leurs demandes intérieures que celle définie par les plans de rigueur officiels. Ce faisant, ils portent atteinte aux débouchés de leurs partenaires de la zone euro jusqu’ici mieux lotis qu’eux. La France subit en ce moment même les effets de ces orientations étroitement liées à la stratégie inaugurée en mai 2010. Nous allons payer d’une deuxième récession aussi sévère, sinon plus, que la précédente, notre action militante en faveur de l’euro et notre soutien caché aux banquiers amis du pouvoir.

Au milieu du sombre paysage qui s’est esquissé ces trois dernières années, l’Allemagne fait figure de forteresse. Elle est le seul grand pays européen à afficher un PIB supérieur − de 2% − à celui de début 2008. Elle a pleinement profité de l’investissement massif des grands pays émergents. Elle a presque rétabli l’équilibre de ses comptes publics. Son chômage a décru avec le secours, il est vrai, de la démographie : ce sont les classes maigres qui entrent aujourd’hui sur son marché du travail. Ses entreprises sont si solides qu’elles semblent pouvoir encaisser une seconde récession.
Mais cette force, qu’elle ne cherche pas à dissimuler, l’expose aux revendications de plus en plus insistantes de ses partenaires en difficulté. Ceux qu’on pourrait appeler les clochards et les éclopés de l’Europe du Sud d’une part, mais aussi la France. Ces revendications prennent deux formes. Ou bien on réclame que l’Allemagne subventionne les États les plus démunis. Ou bien on propose, comme François Hollande, qu’elle se prête à une opération de mutualisation des dettes publiques – par la création d’eurobonds − qui ferait d’elle le garant des dettes européennes, quelle qu’en soit l’origine.

C’est ce à quoi s’oppose Angela Merkel, avec le soutien majoritaire de la population allemande. Engagée dans un programme d’assistance aux pays en faillite, exposée au risque d’un engagement supplémentaire avec l’Espagne en grave difficulté, son premier objectif consiste à limiter la « casse » financière pour le Trésor public allemand. Il lui faut atteindre le rendez-vous électoral de septembre 2013 sans nouveau drame qui verrait l’échec des politiques menées jusqu’ici et la désintégration de la monnaie unique. Son plaidoyer est invariable. Les États en difficulté doivent remettre de l’ordre dans leurs comptes publics et dans leurs économies : c’est le prix qu’ils doivent payer pour le maintien des secours extérieurs. Quant au passage éventuel à une dette mutualisée, il implique que les budgets nationaux soient désormais soumis à la censure européenne, sous le contrôle discret des coéquipiers de la Chancelière.

Angela Merkel a raison. La solidarité doit être consentie, donc négociée. La solidarité contrainte, telle que la préconisent certains économistes français, s’apparente purement et simplement à du racket. Et la mutualisation des dettes appelle logiquement le fédéralisme budgétaire que repoussent les énarques français désireux de rester les gestionnaires des intérêts de leur clientèle politique. La Chancelière pourrait être encore plus sévère à l’endroit de la France, en faisant observer que sa proposition d’émettre des eurobonds revient à fabriquer, avec les dettes publiques européennes, un équivalent des cocktails de dettes privées américaines, baptisés CDOs, qui ont débouché sur la crise financière de 2008. Les eurobonds conjugueraient le subprime rate grec ou espagnol avec le prime rate allemand ou finlandais. Ils incarneraient une nouvelle forme de trucage financier.
Mais Angela Merkel a tort dans sa manière d’avoir raison. Les sacrifices réclamés aux pays dits « du Sud » sont restés inopérants. L’activité économique y décline encore, la consommation mais aussi l’investissement, gage de compétitivité future, y sont en repli, le chômage atteint des proportions qui se rapprochent de celles enregistrées par l’Allemagne, l’Angleterre et les États-Unis durant les années 1930. La stabilisation, possible, se fera vraisemblablement au niveau d’une dépression de l’activité et de l’emploi. Et voici maintenant que la France, premier partenaire commercial de l’Allemagne, est entrée en récession. La question se pose donc d’ores et déjà de savoir si la prospérité germanique pourra se maintenir au sein d’une Europe délabrée, et avec d’autant plus d’acuité que les débouchés nouveaux conquis dans les pays émergents, entre 2009 et 2012, par les entreprises allemandes tendent à plafonner. Bref, la récession guette notre grand voisin.

Angela Merkel a tort encore quand elle laisse planer la faculté d’une sorte de fédéralisme économique européen, sous tutelle implicite de l’Allemagne, en contrepartie de la garantie que son pays offrirait pour la dette à venir des pays de la zone euro. Car la question n’est pas de savoir si l’Allemagne veut, mais si elle peut. Or, sans faire injure à la qualité des entreprises allemandes et du travail allemand, la réponse est catégorique. Non, l’Allemagne n’est pas le géant qui pourrait porter sur ses épaules les nains européens. Il faudrait pour cela une Allemagne de 200 millions d’habitants, voire plus, dotée de surcroît d’une population active s’accroissant au lieu de décliner.

La Chancelière est-elle aveugle au point de ne pas apercevoir ces aspects décisifs pour la position à tenir dans la crise européenne ? Il semble difficile de l’imaginer. Berlin a probablement pris conscience que l’imbroglio financier européen préfigure une impasse économique et politique, que le moment se rapproche de la fin de l’euro et de la fin de l’Europe. La question allemande serait alors d’ordre politique. Conscients de la gravité historique de la crise, les dirigeants allemands feraient tout ce qui est nécessaire pour empêcher que leur responsabilité soit engagée dans un démantèlement du système et que, comme l’a proféré Joschka Fischer, on puisse dire qu’Angela Merkel aura été la troisième personnalité allemande à détruire l’Europe en l’espace d’un siècle, après Guillaume II et Adolf Hitler. Mais ils voudraient maintenir intacts, dans la crise, la solidité financière du Trésor public et la fidélité à l’État de droit incarnée par la Cour constitutionnelle de Karlsruhe. Serait ainsi préservée la capacité d’action à venir de la République fédérale, en fonction des circonstances nouvelles qui ne manqueront pas d’apparaître. Cela signifierait aussi que l’Allemagne, estimant avoir retrouvé sa dignité historique, après la terrible expérience nazie et la phase de purgatoire de l’après-guerre, veut pouvoir tenir son rang dans le monde nouveau du XXIe siècle. Avec ou sans l’Europe.[/access]

*Photo : World Economic Forum

Nationalisation de Mittal : Guaino soutient Montebourg

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Tous les cadors de l’UMP n’ont pas les deux yeux braqués sur la rue de Vaugirard, le tribunal administratif ou les formules « spécial déjeuner » de François Fillon.

Au moins l’un d’entre eux semble penser que ce n’est pas parce que le parti s’autodétruit avec vaillance, qu’il faut extrapoler ce champ de ruines à tout le pays et laisser parachever, notamment, la reconversion totale de la Lorraine en friche industrielle.

C’est ainsi que le député des Yvelines Henri Guaino vient d’apporter, dans Les Echos, un soutien très marqué à la proposition d’Arnaud Montebourg de nationalisation –temporaire et possiblement partielle, rappelons-le – du site de Florange: « Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas l’envisager. Arnaud Montebourg a tort d’utiliser une forme polémique, mais, sur le fond, il a raison : l’Etat ne peut pas rester indifférent au sort de la sidérurgie.»

Ce soutien est d’autant plus appréciable pour le ministre du redressement machinchose que le dernier mohican gaulliste de l’UMP sait de quoi il parle : quand il était à l’Elysée, c’est lui qui avait personnellement suivi ce dossier pour l’ex-président de la République. Et Guaino profite même de son interview aux Echos pour balancer un joli scoop : « La nationalisation temporaire est une question que nous nous étions posée avec Nicolas Sarkozy sur le modèle de ce qui avait été fait pour Alstom. Il faut se reposer sérieusement cette question aujourd’hui. »

Bref Guaino ne dit pas autre chose que Sapin ou Mosco. Sauf que lui y croit sans doute vraiment.

Pourquoi l’UMP n’implosera pas

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Cope-Fillon-Des paroles et des actes

Il semble de bon ton de présenter l’implosion de l’UMP comme quasi inéluctable. D’une part, la guerre des deux clans rassemblés derrière François Fillon et Jean-François Copé, par sa violence, laisserait trop de traces pour que le parti puisse vraiment se reconstruire. D’autre part, pour les commentateurs avertis, l’opposition serait irréconciliable entre les options politiques de la « droite décomplexée » et celles d’un courant plus « moral ». Seule la poigne et la dynamique de Nicolas Sarkozy, avant et après 2007, avaient pu concilier les deux. Il semble pourtant permis de remettre en cause cette pseudo-évidence en s’appuyant sur les deux plans, idéologique d’abord, politicien ensuite.

Sur le plan idéologique, rappelons d’abord que le parti gaulliste – il serait d’ailleurs plus juste de revenir aux sources et d’évoquer le « rassemblement » gaulliste -, a toujours combiné en son sein une composante plus droitière et une mouvance plus « sociale », qui alla même parfois jusqu’à revendiquer l’appellation de « gaullisme de gauche ». Contrairement à ce qu’on lit, il n’y a pas par exemple d’un côté une « ligne Buisson » et de l’autre une « ligne Guaino »… tout simplement parce que les deux hommes soutiennent Copé, comme d’ailleurs Jean-Pierre Raffarin, du courant « humaniste ». S’il y a eu des différences entre les candidats, celles qui furent surmédiatisées relevèrent plus de la forme que du fond.

L’UMP n’est cependant pas le gaullisme, et n’est même pas un RPR qui s’accommodait tant bien que mal de la présence à ses côtés d’une formation ouvertement concurrentielle de centre-droit comme l’UDF. Plus que cela, l’UMP s’est voulu le grand parti « attrape-tout » de la droite française, fédérant notamment les deux traditions politiques distinctes que l’on a coutume de désigner, à la suite de René Rémond, par les étiquettes de « bonapartiste » et d’« orléaniste ». Il convient cependant de rappeler que cette OPA n’est arrivée à son apogée que sur des bases politiciennes, et non autour de constructions idéologiques, lorsqu’en 2007 des éléments centristes, soucieux d’assurer leur avenir politique, ont rejoint l’UMP pour les élections législatives. Restés marginaux, ils pourraient maintenant retourner au Modem de François Bayrou ou, plus vraisemblablement, à l’UDI de Jean-Louis Borloo, mais il s’agit de cas peu nombreux. L’autre hypothèse, celle d’une scission « de droite », dans laquelle des éléments souverainistes et assez largement populistes se retrouveraient alliés au Front National, est encore moins convaincante, car elle supposerait de la part des élus transfuges une rupture avec le discours autorisé et des risques de sanctions médiatiques auxquels ils ne sont sans doute pas prêts. L’UMP peut donc continuer sans problème à faire cohabiter les éléments divers qui la constituent, et cette logique d’union est plus encore évidente si l’on se place maintenant au niveau de la pratique politique.

En l’absence de bouleversement majeur conduisant à une refondation du type de 1958, la vie de nos deux grands « partis de gouvernement », PS et UMP, n’est pas structurée par les citoyens, ni même par les militants, mais par des élus qui attendent avant tout de leur parti une investiture qui soit un gage certain de victoire. Si des formations ouvertement concurrentes, ayant toutes deux vocation à devenir majoritaires, coexistent sur le même côté de l’échiquier politique, on peut envisager des accords systématiques de désistement en faveur du candidat arrivé en tête. Mais ce n’est qu’un pis-aller. Il vaut mieux garantir son élection en obtenant une investiture grâce à son entregent dans les instances dirigeantes d’un parti à la base électorale la plus large possible, plutôt que d’attendre son succès du vote entre plusieurs formations d’électeurs toujours versatiles. Ainsi, même desservie par l’échec présidentiel, perdue dans une querelle de chefs et vacillante sur sa base idéologique, l’UMP reste la meilleure garantie pour trouver ou retrouver à moindre coût le chemin des ors de la République.

Les seules « implosions » possibles seraient finalement les conséquences de choix tactiques. Il peut s’avérer plus rentable pour certains de constituer un parti nouveau ou de renforcer un parti indépendant, de petit format, allié cette fois plus que rival, pour négocier avant l’élection une alliance qui réserve des places (bien situées sur une liste ou avec des circonscriptions garanties). L’exemple vient ici de la manière magistrale dont les Verts ont joué leur ralliement électoral de 2007 au PS, avec un gain exceptionnel en termes de sièges, et sur la base d’une capacité de nuisance largement exagérée, comme l’a démontré le score de leur candidate à la présidentielle. C’est aussi la tactique choisie par certaines de nos femmes politiques, qui ont compris qu’il valait mieux être la Première Dame d’un néant militant hâtivement baptisé parti pour négocier ensuite une place aussi éminente qu’imméritée sur la seule foi de leur image d’icône médiatique en ces temps de parité obligatoire.
Dans les deux cas cependant, le choix est risqué. D’abord, parce que seuls les premiers des transfuges, ceux qui se trouveront aux meilleures places de ces petits partis alliés, seront servis. Ensuite, parce que si le soutien médiatique cesse et/ou que le parti dominant accepte la confrontation électorale, nos fins tacticiens risquent fort de se retrouver le bec dans l’eau, confrontés à la distorsion entre image médiatique et réalité électorale.

C’est pourquoi, tant qu’elle représentera cette sécurité pour les élus, même si elle connaît quelques départs tactiques, et peut-être en sus celui du perdant du conflit actuel, l’UMP n’implosera pas, pas plus que le PS n’a implosé après le congrès de Reims de 2008, après les mêmes fraudes -réelles ou supposées -, les mêmes haines et les mêmes divisions de courants. Les deux grands partis n’imploseront que lorsque des « labels » concurrents garantiront mieux la réélection de leurs élus – permettant ainsi à ces derniers de mettre en œuvre plus efficacement leurs idéaux au service du bien public. Ou lorsque la crise de fond vers laquelle s’achemine notre société aura vraiment rebattu les cartes…

*Photo : Des paroles et des actes.

Qui va à la chasse perd son squat

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Plusieurs compagnies de CRS ont procédé ce matin dès l’aube à l’évacuation forcée d’un squat géant près de Rennes.

Installé dans une ancienne maison de retraite à Pacé , ce campement abriterait d’après les militants locaux de Droit au logement, qui avait « réquisitionné » le bâtiment, près de 250 demandeurs d’asile.

« Les forces de l’ordre sont arrivées sur place à 04h15 » et depuis « plus personne ne peut entrer ni sortir », a expliqué à l’AFP le responsable de l’association pour l’Ille et Vilaine. Les occupants, ajoute-t-il « vont être convoqués par la préfecture qui leur donnera leur destination »

Ladite préfecture d’Ille-et-Vilaine a indiqué hier que des tickets de bus seront distribués aux expulsés pour leur permettre de rejoindre la préfecture , qui procédera à leur relogement sans « aucune mise à la rue ».

On est donc très content pour ces 250 réfugiés politiques présumés, principalement d’origine géorgienne, arménienne et mongole qui trouveront ainsi plus facilement à se loger qu’une famille lambda de prolétaires banlieusards.

Et on est au passage aussi assez amusé par l’opportunisme sans faille du ministre de l’Intérieur, qui pour procéder à cette expulsion sans rencontrer de trop de résistance des gauchos de service, a su attendre le bon moment, c’est-à-dire celui où tous les militants alter du Grand Ouest sont partis camper à Notre-Dame des Landes…

France Télévisions en guerre contre le viol, vraiment ?

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sinz viol france televisions

En France, nous dit-on, une femme est violée toutes les huit minutes. Face à cette urgence, France Télévisions a décidé d’agir et, comme l’explique son président Rémy Pflimlin, de « mettre en place un dispositif au long cours pour contribuer à faire reculer les violences faites aux femmes ». Pour joindre des actes aux paroles, France Télé a mis en place un site internet (plateforme interactive en novlangue) intitulé « Viol, les voix du silence ». De plus, pendant la semaine du 19 novembre elle a diffusé deux documentaires, Viol, double peine de Karine Dusfour et Viol, elles se manifestent présenté comme un « manifeste politique » dont l’ambition le producteur est de faire aussi fort que le « Manifeste des 343 salopes » pour l’avortement de 1971.

Au vu de l’importance, bien réelle, de la cause, la chaîne aurait sans doute gagné à être moins grandiloquente et plus sincèrement concernée par ce drame. L’accusation est grave, mais la lecture de l’interview accordée par notre confrère Caroline Sinz au Midi Libre « tous ensemble contre le viol », sonne comme un rappel salutaire à ce que « charité bien ordonnée commence par soi-même ».

Souvenez-vous, c’était il y à peine un an : Caroline Sinz, envoyée spéciale de France 3 en Egypte, avait été violée au milieu de la foule cairote le 24 novembre 2011. En plein jour, vers onze heures du matin sur la place Tahrir au Caire, la journaliste avait été encerclée par quelques dizaines d’hommes qui l’ont séparée de son équipe, l’ont déshabillée avant de la violer pendant presque une heure. Malgré son calvaire, Caroline Sinz a pu réaliser et transmettre un reportage dans lequel elle relate son agression. À sa stupéfaction, ces images seront coupées au montage. Pour la chaîne, réagit Caroline Sinz, « le viol, c’est honteux, tabou. Si on m’avait tiré dessus, cela aurait paru plus glorieux ! »

Mais la journaliste n’était pas au bout de ses peines. À son retour, elle a affronté l’incompréhension et le manque de solidarité de certains de ses confrères qui ont carrément mis sa parole en doute. En filigrane, ils lui faisaient passer le message suivant : ne pas faire de vague, ne pas se plaindre. La pression a été telle que Caroline Sinz a demandé (et obtenu) son transfert dans un autre service de France Télévisions.

À la lecture de ce témoignage édifiant, ceux qui n’auront pas regardé les « films manifestes » ni consulté la « plateforme interactive et militante » n’en reconnaîtront pas moins le chemin de croix « classique » que subissent nombre de victimes de viol, ce que Karine Dusfour a très justement qualifié de « double peine ». À l’inévitable sentiment de culpabilité (on ne peut pas s’empêcher de se demander si on aurait pu mieux résister, si ce n’était pas aussi de notre faute) s’ajoutent les accusations tacites d’un entourage qui veut tourner la page le plus rapidement possible. Autrement dit, la victime devient le problème.

Dans ce cas précis le « problème » posé par la victime est encore plus gênant car les agresseurs sont les « héros » du printemps arabe et de la révolution du Nil et donc eux aussi victimes (de l’Occident, bien évidemment).
Caroline Sinz a découvert que le plus important n’est pas ce qu’elle a subi mais plutôt l’identité de ses bourreaux. Ainsi, la journaliste a enduré la vraie double peine : être la victime accidentelle de ceux que la doxa médiatique considère comme victimes par définition.

On n’osera dans cette occurrence nauséeuse, évoquer la triple peine, qui consiste à entendre toute une semaine durant les pharisiens qui ont nié son drame se faire mousser en donnant au bon peuple des leçons de morale et de solidarité interactive.

*Photo : UN Women Gallery, « Ne me harcèle pas, la rue m’appartient autant qu’à toi ».

Montebourg veut bouter Mittal hors de France !

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Arnaud Montebourg Mittal florange

Depuis sa nomination, on accuse avec constance le ministre du redressement productif d’être à ce poste essentiellement pour amuser la galerie ouvrière pendant qu’à Bercy ou rue de Grenelle, les vrais ministres avalisent les plans « sociaux » et les transferts de technologies stratégiques vers la Chine ou le Brésil. Il y a du vrai là-dedans, mais pas que. Et même depuis la tribune en carton-pâte de son ministère du schmilblick, l’homme à la marinière XXL garde le pouvoir d’énerver les zélotes du TINA (There Is No Alternative), par exemple quand il prononce des mots aussi sacrilèges que « nationalisation », comme c’est le cas depuis le début de ce mois dans le dossier Arcelor.

C’est ainsi que la semaine dernière, on avait pu entendre Michel Sapin recadrer sèchement Arnaud en expliquant du haut de sa science infuse qu’il était hors de question que l’Etat se mouille plus que de mesure dans le merdier de Florange. « On n’est plus à l’époque où l’on nationalise la sidérurgie », avait expliqué Michel Sapin en haussant les épaules. Il est vrai que le ministre du travail sait de quoi il parle : il fut l’un des ténors du gouvernement Jospin qui restera dans l’Histoire comme le gouvernement le plus privatiseur de la Vème République. (On retrouvait aussi dans cette Dream Team sociale-libérale à donf’ un certain Jean-Luc M… qui fut candidat du F… de G… à la dernière présidentielle, mais je n’en dirais pas plus, j’ai bien trop peur d’être dénoncé à la vindicte populaire des DJ d’Oberkampf et des webmasters de la Butte aux Cailles comme « journaliste policier qui fait des fiches »).

Mais revenons à nos laminoirs laminés qu’on ne saurait nationaliser parce que l’Europe d’aujourd’hui n’est pas la France d’hier et encore moins, brrrr, l’URSS d’avant-hier. Et ne voilà-t-il pas que j’apprends par une dépêche AFP publiée ce dimanche que ce week-end non seulement Sapin, mais aussi son collègue Mosco ont mangé de concert leurs chapeaux. Que nous dit cette dépêche dominicale ? « Les ministres de l’Economie et du Travail ont apporté leur soutien dimanche à leur collègue Arnaud Montebourg, qui demande au groupe de sidérurgie ArcelorMittal de céder l’ensemble du site de Florange (Moselle), et non la simple portion qu’il veut fermer. »

Et il est vrai que dans le genre volte face, Sapin a fait encore plus fort que Nicolas Cage dans le film (délectable) de John Woo, n’hésitant pas à déclarer, hier sur RTL : « il y a une solidarité totale du gouvernement dans son entier et en particulier des deux soldats de l’emploi, Arnaud Montebourg et moi-même » avant d’enfoncer le clou en n’excluant plus une reprise en main temporaire de l’Etat pour dit-il « faciliter la transaction ». Nationalisation temporaire ? Arnaud -qui n’est pas plus bolchévik que je suis fan de Noir Désir ou de Lorie- n’en demandait pas tant. Et pas moins, en vérité : pour Montebourg, ce ralliement de Sapin, c’est Noël avant l’heure !

Et du coup, c’est le petit ministre en mousse qui reprend la main, pas plus tard que ce matin, dans les colonnes des Echos, ragaillardi, voire ressuscité par la conversion miraculeuse au dirigisme honni de ses deux principaux adversaires socialistes. Sapin et Mosco reculent ? Montebourg en rajoute aussitôt une couche en expliquant au quotidien économique (c’est une façon de parler, hein : en vrai, à 1,70 € l’exemplaire, Les Echos ça coûte plus cher que Le Monde ou Libé, et beaucoup plus cher que 20 minutes). Donc pour ceux qui suivent, Montebourg a déclaré ce matin aux Echos, sans plus de chichis : « Nous ne voulons plus de Mittal en France parce qu’ils n’ont pas respecté la France. » Voilà ce qui s’appelle parler. Et pas pour ne rien dire, comme je l’ai maintes fois reproché à Arnaud ces derniers mois. Mais alors, qu’est-ce qui nous vaut ce sang neuf ?

En fait, je crois qu’au terme d’un bon gros semestre de cafouillage, de verbiage et de cocufiage, notre président de la République – on n’imagine pas une seconde que l’Elysée soit étrangère à ce retournement express de Sapin et Mosco- ait enfin compris qu’il fallait jouer de toutes les cordes de son violon. Qu’un Etat digne de ce nom doit à la fois manier la carotte et la baston, les cadeaux fiscaux aux entreprises vertueuses et le rétablissement de la peine de mort (autrement dit la nationalisation, fût-elle partielle et temporaire) pour les patrons voyous, voleurs de subventions et serial killers d’emplois.

Toute cette agitation suffira-t-elle à sauver Florange et à préserver les 20 000 emplois français que Lakshmi Mittal menace de zapper si on touche à ses jouets ? On espère que oui. Mais on craint que non. Faute de vraie volonté politique, tout d’abord. Par exemple, au cas, fort probable, où Bruxelles se fâcherait. Et faute, aussi, de cadre juridique approprié à une telle intervention étatique. Pourtant il existait bel et bien dans le programme du candidat Hollande une proposition promettant une loi sur la reprise des sites industriels rentables. Une idée jugée tellement stratégique que celui qui n’était encore que député de Corrèze avait personnellement déposé un projet de loi en ce sens en février 2012 à l’Assemblée Nationale, alors tenue par l’UMP.

On aurait pu imaginer que la nouvelle majorité socialiste et verte issue des législatives de juin dernier se précipiterait pour donner corps à cette loi et tenter de mettre fin au carnage industriel made in France. Hélas, l’examen de cette proposition de loi a été repoussée à plus tard, la majorité parlementaire a jugé, semble-t-il, qu’il était beaucoup plus urgent de légiférer sur le mariage gay…

*Photo : Le Parisien magazine.

Génération identitaire, génération lyrique

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generation identitaire islam poitiers

Samedi 20 octobre, quelques dizaines de militants d’un groupuscule nouvellement arrivé sur le marché politique, Génération identitaire, ont occupé pendant quelques heures le toit d’une vaste mosquée en construction à Poitiers (Vienne), avant d’en être délogés sans violence par la police. Pour le Bloc identitaire, un mouvement politique dont le programme s’articule autour de trois axes principaux − l’enracinement identitaire (contre la « République désincarnée »), l’action sociale et l’écologie − il s’agissait de lancer, par un happening dont il a le secret, sa toute nouvelle « branche jeunesse ».

Sur les banderoles déployées sur le toit de la mosquée de Poitiers, on pouvait lire, outre le nom du mouvement en question, un appel à un référendum sur « l’immigration et l’islamisation de la France », et une date connue de tous : 732.[access capability= »lire_inedits »] Quelles que soient les pensées profondes que l’on peut imputer aux manifestants (mais la politique ou a fortiori la justice ont-elles vocation à sonder les reins et les cœurs ?), il faut bien admettre que l’on a connu « provocation haineuse » (Manuel Valls) plus virulente, et que les appels multiples à la dissolution du groupuscule en question semblent difficiles à justifier sur la base d’un délit aussi ténu. Faudra-t-il dissoudre la CGT parce qu’elle occupe des usines, le DAL parce qu’il occupe des appartements vides, ou les organisations de défense des sans-papiers parce qu’ils ont organisé l’occupation d’églises dont la construction était bel et bien achevée, parfois depuis quelques siècles ? Bien sûr que non.

Les réactions hystériques de la classe politique traditionnelle à ce petit coup d’agit-prop sont révélatrices de notre incapacité à appréhender les évolutions de la société française. Ainsi, les dénonciations pavloviennes, par exemple d’un Mélenchon, du rôle dans cette affaire de l’extrême-droite traditionnelle qui, par la lutte contre l’islamisation de la France, ne ferait que reproduire et élargir ses traditionnels mots d’ordre antisémites, sont complètement à côté de la plaque. La jeunesse identitaire ne se réclame en rien de la vieille droite antisémite française. Pour s’en convaincre, il suffit de l’écouter parler, plutôt que de plaquer bêtement des vieux schémas commodes, mais obsolètes, sur des réalités nouvelles.
La profession de foi postée sur YouTube est marquée par un jeunisme − moins ultra-nationaliste qu’ultra-narcissique − dans la lignée la plus fidèle des révolutionnaires en culotte courte de Mai-68. Comme leurs devanciers, ces jeunes-là sont ivres de leur propre jeunesse et ringardisent impitoyablement leurs aînés, rendus responsables de tous les maux du pays. Comme leurs précurseurs des années 1960, nos identitaires se proposent de « fermer les livres d’histoire » pour « descendre à nouveau dans la rue » et scander « La jeunesse au pouvoir ! ». S’ils ne cessent de s’en prendre à ceux qu’ils considèrent comme étant leurs aînés, la génération 68, c’est dans la plus pure tradition… de la génération 68. Les années ont passé et les jeunistes d’aujourd’hui rendent aux jeunistes d’hier la monnaie de leur pièce. « Nous sommes demain, vous êtes hier ! », disent ces jeunes gens piercés et mal rasés, face caméra et sur fond de musique sirupeuse. Sans prendre le moindre recul sur eux-mêmes ni craindre le ridicule, ces garçons qui n’ont jamais tenu un fusil serrent les mâchoires et prennent des poses avantageuses de guerriers spartiates pour affronter, avec leurs petits poings serrés sur des pancartes de manifs, la France multiculturelle − quoique désincarnée − à papa, comme d’autres se prenaient pour de grands résistants lorsqu’ils s’opposaient à coups de fleurs dans les cheveux aux « CRS-SS » de la France à Papy de Gaulle.

Avec cette génération identitaire, on assiste à l’émergence d’une nouvelle « génération lyrique », formule heureuse de l’essayiste québécois François Ricard pour définir la génération 68. Moins joyeuse et moins légère que la précédente sans doute, mais tout aussi lyrique. D’ailleurs, ce sont parfois ceux qui, aujourd’hui, s’étranglent d’indignation et en appellent à la plus grande sévérité à l’égard des ces manifestants jeunes et fiers de l’être qui, dans leur propre fougueuse jeunesse, occupaient illégalement, eux aussi, le plus sacré des bâtiments de notre pays. Sauf qu’à l’époque, ce bâtiment s’appelait la Sorbonne.

Bizarrement, dans un autre symptôme de l’affolement des boussoles idéologiques de notre pays, le Premier ministre a déclaré que les manifestations en question relevaient d’une « haine religieuse » inacceptable. C’est ainsi, aujourd’hui, en France : la lutte contre l’extension de l’influence d’une religion est appelée « haine religieuse ». À ce compte-là, pourquoi ne pas appeler la lutte contre le racisme « haine raciste » ? Mais j’y pense, c’est exactement ce que fait le CSA, par exemple, lorsqu’il accuse Zemmour de racisme parce qu’il dénonce ce qu’il pense être le racisme anti-homme blanc de Christiane Taubira. Nous sommes arrivés à un point de confusion intellectuelle telle qu’un mot ne peut que vouloir dire le contraire de ce qu’il dit.

C’est un fait : il n’y eut nul mot d’ordre chrétien dans cette manifestation. Il n’y a nulle guerre des religions en perspective dans notre pays, quels que soient les conflits interethniques, sociaux ou autres qui nous attendent. Qu’on arrête un peu les procès d’intention aux cathos qui, avec la destruction du mariage qui se prépare, la baisse dramatique de la pratique et des vocations religieuses, la déchristianisation de la France et la persécution généralisée des chrétiens d’Orient, ont d’autres chats à fouetter que de s’attaquer à la construction des mosquées dans notre pays.

Aucun catho, ni aucun homme libre d’aucune sorte ne peut être contraint à aimer l’islam. Et il est même possible de moquer la trouille qui anime tous ceux qui, par souci d’apaisement, se joignent aux dénonciateurs de l’« islamophobie ». La France n’est pas musulmane, et si un jour elle l’est, ce ne sera plus la France. En tant que catholique, je me dois d’affirmer cela. Cela ne contredit en rien mon opinion selon laquelle les musulmans doivent pouvoir disposer de lieux de culte décents en France. Et cela ne contredit en rien non plus le respect que je dois naturellement aux musulmans, comme au reste de l’humanité.

Ceux qui imputent à une guerre des religions naissante cette manifestation sont des menteurs. Le catholicisme et le christianisme au sens large n’ont rien à voir avec la défense d’une « identité » narcissique et fermée. N’importe qui disposant d’un minimum de culture sait que cette génération identitaire est l’un des signes les plus sûrs de la déchristianisation de notre pays. L’attachement narcissique au « sang » est parfaitement étranger à notre tradition. Ces jeunes gens invoquent leurs racines, mais c’est pour mieux se fermer à l’universalisme qui leur a été transmis par leurs lointains aînés catholiques. Le Charles Martel dont ils se réclament était le grand-père de Charlemagne, un roi presque illettré, mais honteux de son illettrisme, et fasciné par les cultures étrangères, latine et grecque. À mille lieux de la fierté identitaire. C’est cette fascination pour des sources culturelles qui nous sont extérieures qui constitue, selon le philosophe Rémi Brague, le cœur même de l’identité européenne.

De quelles racines parlent donc ces jeunes identitaires? Dans leur profession de foi au moins, ils n’ont pas un mot contre l’islam. Je trouve pour ma part beaucoup d’analogies entre l’intégrisme des porteuses de burqas et des salafistes de chez nous, dont le mode de vie est fondé sur le refus du monde concret dans lequel ils vivent, et cet intégrisme du sang et du sol défendu par ces jeunes Français si fiers d’être ce qu’ils sont. À chaque fois, on cherche à se prémunir contre ses voisins et à se purifier de la pollution générée par son environnement. Les gros plans en noir et blanc et les déclarations guerrières de leur clip de présentation ne sont pas sans rappeler l’esthétisme belliqueux de certains clips de rappeurs convertis. Après tout, peut-être n’est-ce pas un hasard si ces identitaires vont passer leurs samedis à la mosquée. Que le dimanche venu, ils retournent donc à l’église, et ils entendront un autre son de cloche.[/access]

*Image : Génération identitaire.

Copé joue à qui gagne perd

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droitisation ump cope simone le pen

On a beau avoir vingt-cinq ans d’expérience d’observateur des partis de droite, dont la moitié en immersion, le spectacle donné par l’UMP depuis une semaine a explosé tous nos repères en terme de folie politique. Ne nous mentons pas : dès le début, les responsabilités sont largement partagées entre les deux camps, lesquels ont triché comme savent le faire tous les politiques dans la moindre élection interne. Entre salade niçoise pour l’un, procurations à la chiraquienne pour l’autre, sans compter les comptes fantaisistes de la COCOE, on peut estimer que le résultat a été faussé et qu’on ne saura sans doute jamais qui a vraiment gagné, faute d’instances impartiales.

Ce que l’on peut en revanche savoir, c’est qui a d’ores et déjà gagné la bataille de la com’. Ou plutôt qui l’a davantage perdue que l’autre. Geoffroy Didier, l’un des deux « bébés Buisson » de la « droite forte » a beau crier au truquage des sondages, l’étude du JDD parue samedi montre que la cote de popularité de Jean-François Copé chute beaucoup plus lourdement que celle de François Fillon (-22 points en une semaine, record mondial battu !). C’est aussi le cas parmi les seuls sympathisants de droite, ce qui n’est pas sans importance si l’on part du principe que le député-maire de Meaux n’a jamais eu pour objectif de séduire l’électorat de gauche. Qu’il le veuille ou non, à tort ou à raison, Copé est aujourd’hui l’une des personnalités les plus détestées de France, comme Nicolas Anelka après la coupe du monde 2010. À l’époque, le footballeur aurait pu léguer sa fortune aux Restos du cœur –ce qui n’est pas du tout son genre- que sa cote de popularité aurait encore plongé. Quand on a mis en place la machine à énerver, la seule solution, c’est de disparaître des écrans radars le temps que cela passe.

Non seulement Jean-François Copé ne peut pas se permettre de disparaître, mais à la différence d’un footballeur pro il doit compter sur l’état de l’opinion à son égard. Or toutes ses interventions apparaissent comme des provocations et il continue d’alimenter la machine à envie de lui donner des baffes. La dernière en date, c’est l’annonce aux journalistes que l’UMP a enregistré 600 adhésions la nuit de dimanche à lundi après l’échec de la conciliation Juppé. Il fait penser à un gamin de cinq ans qui s’enfonce dans ses mensonges et qu’on a rudement envie de claquemurer dans sa chambre. Quand bien même six-cents psychopathes auraient choisi d’adhérer à l’UMP cette nuit-là, ce que ne goberait pas le militant copéiste le plus acharné, faire une telle annonce à la presse, c’est démontrer –je vais tenter d’utiliser des mots me mettant à l’abri d’un papier bleu- qu’on ne maîtrise pas toutes ses facultés de jugement.

Jean-François Copé semble croire qu’on lui « rendra justice » dans quelques mois ou dans quelques années du fait qu’il a tenu bon et n’a rien lâché dans cette bataille. S’appuie-t-il sur le seul précédent en matière de scission de l’histoire politique récente, le congrès mégrétiste de Marignane ? Effectivement, Bruno Mégret avait fait scission et en avait appelé à la justice, comme François Fillon s’apprête à le faire. Certes la justice avait fini par donner raison à celui qui jouait à domicile, Jean-Marie Le Pen, lequel avait fort bien rebondi puisqu’il s’était qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle trois ans plus tard, alors que son rival réalisait un maigre 2,34 %. Mais parier sur une issue similaire serait bien imprudent. D’abord, Bruno Mégret emmena des cadres avec lui, quand Fillon partirait avec des cadres et des parlementaires (sans doute la majorité des députés et sénateurs UMP). Ensuite, il n’est pas dit que la Justice donnerait le même résultat, compte tenu du manque de fiabilité de la COCOE. Enfin, parier sur la mémoire de poisson rouge des électeurs, c’est oublier que contrairement à la scission FN de 1999, celle de l’UMP aura été vécue en direct sur des chaînes d’info continue aujourd’hui accessibles à tous grâce à la TNT, ou sur internet. Une médiatisation, cent fois, mille fois plus importante, du fait aussi qu’il s’agit là d’un des deux plus grands partis de France.

Les images de Copé annonçant sa victoire avant les résultats officiels, cherchant à humilier son adversaire en lui proposant une vice-présidence, passant par pertes et profits la non-comptabilisation de trois départements d’outre-mer, expliquant au sortir d’une conciliation -qu’il n’a pas peu contribué à faire échouer- que cette dernière s’est déroulée « dans un climat cordial et sympathique » risquent de demeurer longtemps dans les têtes, et notamment celles de droite. Et si jamais la mémoire de l’électeur s’assoupissait, les images d’archives, qu’on peut retrouver en trois clics alors que les demandes à l’INA décourageaient auparavant les paresseux, viendront la réveiller instantanément.

Jean-François Copé n’a plus qu’une solution pour sauver son image dans le futur, c’est d’accepter un nouveau scrutin. Solution qu’il refuse, pour l’instant, se comportant en politicien suicidaire qui menace de tout faire sauter, le siège de l’UMP et lui avec. Les prochains jours diront s’il met sa menace à exécution.

Sardou : le mariage gay, il est pour

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Lorsque vous ouvrez négligemment votre Journal du Dimanche en pages cultures, une petite interview vous rappelle la fausseté de l’époque. En pleine promo pour son énième tournée triomphale, Michel Sardou détonne : « Je suis évidemment favorable au mariage gay ». L’esthète appréciera l’usage de l’adverbe, lequel suggère moins l’évidence du mariage homosexuel que celle de son approbation : comment pourrait-on être contre ? Mais l’ancien chanteur de droite, soutien de Nicolas Sarkozy lors de l’avant-dernière présidentielle, bat désormais sa coulpe. Comme si pourfendre son image de « réactionnaire » patenté ne suffisait pas, Sardou précise ne « même pas (avoir) sa carte à l’UMP » et soutenir tout de go le mariage des prêtres, le féminisme nouvelle génération et l’antiracisme institutionnalisé. De quoi faire passer Benjamin Biolay pour un réac en culotte de peau !

Au passage, dans sa diatribe contre le discours anti-islamisation, l’auteur de Je suis pour n’a pas de mots assez durs contre les semeurs de discorde au sein de la société française, en tout cas, à l’encontre de nos politiques obsédés par les affaires de pains au chocolat. Histoire de se racheter une conduite, il cite même sa vieille chanson Musulmanes (1987) comme un hymne à la « civilisation arabo-musulmane », preuve que le Sardou d’antan était moins monocolore qu’il n’y paraît. Quelque huit ans avant ce refrain so multikulti, Sardou entonnait pourtant une rengaine nettement moins glamour au titre explicite : Ils ont le pétrole mais c’est tout (1979). Au lendemain de la révolution iranienne, force est de constater qu’il tâtonnait quelque peu niveau anthropologie civilisationnelle. Morceaux choisis : « Ils ont le pétrole/ Mais ils n’ont que ça/Ils ont les barils, on a les bidons/ Mais pour boire, où vont-ils ?/ Chez Dom Pérignon /On a des idées/ Un gaspy futé/ Un Martel à  Poitiers/ Ils ont les dollars/ C’est très bien/ Nous, des têtes de lard/ De gaulois grognards/ Et chauvins./ Quand ton puits s’ra sec… plus d’jus dans l’citron/ Plus personne à La Mecque/ Viens à  la maison/ On boira mon vin/ De bon cœur ». Voilà qui sent le gros apéro saucisson-pinard qui tache.

Aujourd’hui, si on les lui remettait devant les narines, l’artiste de soixante-cinq printemps jugerait sans doute ces paroles nauséabondes. Après tout, c’est son droit le plus strict que de changer d’avis (et de parolier !). Et les nostalgiques pourront toujours se consoler à l’écoute de son subversif sosie grolandais Michel Sardouille…

Les partis, ça marchait mieux avant

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Ce qui arrive à l’UMP fait bien entendu rire de bon cœur tout ceux qui n’aiment pas l’UMP, c’est-à-dire si en croit toutes les élections depuis 2007, une bonne majorité de Français. Nous n’aurons pas la cruauté de rappeler la façon parfois spectaculaire dont le parti créé par Alain Juppé au nom de l’union de la droite et du centre a perdu tous les pouvoirs municipaux, départementaux, régionaux avant de connaître une triple défaite en un an avec le Sénat, la présidentielle et les législatives.
Mais on aurait tort de rire, surtout si on aime la politique, l’engagement et la dispute démocratique. Un parti qui se casse la figure, c’est comme un journal qui disparaît, ce n’est jamais bon signe.

Ce qui arrive à l’UMP, c’est ce qui arrive aux partis qui veulent forcer leur tempérament. Expliquons-nous : il y a des partis, des mouvements qui sont faits pour la démocratie interne et d’autres non. Il y a des partis qui ont un corpus idéologique fort et d’autres qui font preuve d’une grande plasticité. En l’occurrence, ce clivage n’a pas grand chose à voir avec la gauche et la droite mais plutôt avec d’un côté un vieil héritage jacobin et de l’autre un vieux legs girondin.

Du côté des jacobins, on peut placer les gaullistes et les communistes. Les gaullistes voulaient promouvoir une droite sociale, colbertiste et une alliance entre le capital et le travail. Il y eut même à une époque des gaullistes de gauches comme René Capitan. Et cela n’avait rien de commun avec les ralliements de l’ouverture sarkozyste qui ont surtout été des débauchages individuels alors que les gaullistes de gauche restèrent gaullistes à la fois par conviction et par un attachement historique venu de la Résistance. Quant aux communistes, leur objectif d’une rupture avec le capitalisme et d’une transformation révolutionnaire de la société est inscrit dans leurs gênes depuis le Congrès de Tours, il y a plus de 90 ans.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces deux-là, le gaulliste et le communiste, se sont entendus de manière plus ou moins explicite dans quelques grands moments de notre histoire. Pendant la période du CNR, par exemple, quand il s’est agi de reconstruire la France après la guerre ou encore, en 68, lors des accords de Grenelle quand le PCF a préféré négocier de substantielles avancées sociales avec Pompidou plutôt que de continuer dans la fuite en avant pseudo-révolutionnaire de l’aventurisme gauchiste et estudiantin.

Du côté des girondins, on trouvera le centre, les socialistes et plus récemment les Verts.
Ces courants d’idées se sont toujours davantage vécus sous la forme de clubs, de collectifs, d’associations ou encore de conventions. On rappellera que la constitution d’une force de gauche non communiste a dû attendre la création du Parti socialiste au congrès d’Epinay en 1971 et cet exploit n’a pu se produire que grâce à l’habileté manœuvrière de Mitterrand qui n’était pas socialiste et n’a pris sa carte que ce jour-là.
Le centre, par sa définition même, a toujours été partagé entre la droite et la gauche, ce qui explique ses infinies métamorphoses plus ou moins opportunistes. Les radicaux sont ainsi divisés entre Parti radical valoisien et Parti radical de gauche depuis une éternité. Et le centre-droit non gaulliste n’a cessé de se chercher une forme et une place dans un paysage politique rendu encore plus binaire par la Vème république. Il a fallu que Giscard crée l’UDF pour concilier les démocrates chrétiens, les libéraux sociaux, les républicains indépendants. Et encore, la machine n’a pas tenu bien longtemps une fois qu’Alain Madelin et François Bayrou ont compris qu’ils n’avaient pas grand chose de commun.
Et les Verts, ah, les Verts… On a tellement moqué leurs multiples tendances, leurs scissions (le MEI de Waechter, ça existe toujours ?), leurs divergences exposées au grand jour, encore aujourd’hui alors que deux des leurs sont au gouvernement, que l’on a oublié qu’ils n’étaient au départ qu’un conglomérat d’associations de protection de l’environnement. Ce que les média sarcastiques appellent leurs divisions est en fait leur vrai mode de fonctionnement et apparemment, ça ne leur a pas si mal réussi puisqu’ils ont réussi en vingt ans à s’installer dans le paysage politique.

Encore une fois, c’est une question de tempérament. Le désordre créatif peut convenir à des verts, des socialistes, des centristes. Sans doute parce qu’ils ne croient pas à l’incarnation en politique, qu’ils ne croient pas au chef. Sans doute parce que, comme le gaullisme ou le communisme, ils ne sont pas nés dans la clandestinité ou tout au moins dans un environnement fortement hostile comme le PC des années 20.
L’engagement, pour un girondin de gauche ou de droite, n’oblige pas à renoncer à une partie de ses opinions pour se soumettre à l’intérêt général d’une cause ou d’une vision. D’où l’art florentin de la synthèse que l’on a pu voir dans les congrès respectifs de ces congrès où les portes claquées et les coups de mentons n’empêchent pas de revenir une heure après autour de la table pour signer un accord.

Cela ne s’est jamais, jusqu’à une date récente, passé de cette manière chez les gaullistes et les communistes. Il est intéressant de remarquer, à ce propos, que jusqu’aux années 90, RPR et PCF avaient le même système d’organisation avec un comité central, un bureau politique et une forme de centralisme démocratique qui faisait qu’un chef, une fois désigné en congrès par des délégués, était le chef une fois pour toutes. Et ce, au nom du vieux principe léniniste qui fait que si on discute à la base et en interne, au sommet et à l’externe, on ne veut plus voir qu’une seule tête.

Archaïque ? Peut-être. Il n’empêche que le RPR, ça marchait mieux avant que ça s’appelle l’UMP et le PCF avant que Robert Hue n’engage la désastreuse « mutation » qui a failli transformé le vieux parti de Thorez en une annexe de la social-démocratie. Mais au RPR comme au PCF, et d’ailleurs dans une certaine mesure dans l’Eglise Catholique aussi, il a fallu faire moderne, c’est-à-dire transparent parce que la transparence, c’est mieux. Or la transparence, c’est très bien quand il s’agit de parler du financement des partis par exemple, mais certainement pas dans l’élaboration de leur doctrine ou de leur programme.

Si ça intéresse vraiment le citoyen de prendre part à l’élaboration d’un programme politique ou à la désignation du chef de parti, c’est bien simple : il prend une carte d’adhérent. Et s’il n’est pas content, il la rend. L’engagement politique, ce n’est pas un dîner de gala.

*Photo : UDF.

Bundesrepublik über alles ?

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Angela Merkel allemagne

Angela Merkel allemagne

« Welcome to Berlin, the new capital of Europe » : c’est ainsi que Gideon Rachman intitulait sa chronique du 23 octobre dans le Financial Times. Est-ce à dire que l’Allemagne aurait annexé l’Europe et transféré sa capitale de Bruxelles vers la grande ville prussienne ? Subirions-nous à nouveau le cauchemar de l’occupation nazie en 1940 ? Ou bien l’honorable chroniqueur se livrerait-il à une facétie de mauvais goût à l’encontre de ses lecteurs ?
Rien de tout cela. L’Allemagne d’Angela Merkel est pacifiste. Les batailles que mènent ses ressortissants sont économiques. Et, présentement, la Chancelière allemande est, du moins en paroles, des plus fidèles au projet européen et au maintien de la monnaie unique. Mais Gideon Rachman n’a rien d’un plaisantin non plus. De retour d’un voyage d’information à Berlin, il entendait porter à la connaissance du public le changement de rapport de forces qui s’est produit à la faveur de la crise de l’euro. L’État allemand se trouve placé en position d’arbitre d’une situation inédite depuis la création de l’Europe.[access capability= »lire_inedits »]Et, de ce fait, c’est à Berlin qu’ont lieu les discussions décisives sur l’avenir du Vieux Continent délabré.

L’imbroglio européen

L’installation de la puissance allemande au cœur du dispositif européen est le pur produit de la crise de l’euro et des choix qui ont été faits, depuis 2010, pour tenter de la surmonter. Elle procède d’un imbroglio qui n’a cessé de s’enchevêtrer au fil des dix-neuf ou vingt sommets qui se sont réunis pour aviser de la conduite à tenir, à partir du postulat que la monnaie unique, objet sacral, devait poursuivre sa course, nonobstant les difficultés sans cesse accrues que son maintien occasionnait.
Nous allons tenter de récapituler les étapes principales qui y ont conduit.
Au départ du projet de monnaie européenne, il y a une idée simple : c’est qu’il faut donner à d’autres pays que l’Allemagne la chance de disposer d’une monnaie de qualité allemande. Toutes les autres considérations du plaidoyer pour la monnaie unique doivent être considérées comme secondaires. Ses promoteurs pensaient que, si des pays comme la Grèce, le Portugal ou la Finlande, sans parler de la France, pouvaient s’offrir désormais le privilège d’une monnaie forte, bénéficiant d’un crédit incontesté, ils avanceraient plus vite vers la prospérité. Raymond Barre, comme Jacques Delors, insistaient, il y a vingt ans, sur cet argument déterminant.

Or, la monnaie unique a atteint son objectif. Les États, les entreprises, les banques et les particuliers de l’ensemble de la zone monétaire unifiée ont pu bénéficier, au bout de quelques années, de conditions d’emprunt égales ou proches de celles consenties à leurs homologues de l’ancienne zone mark. Les agences de notation, les prêteurs et les traders ont souscrit au postulat suivant lequel l’appartenance à l’euro offrait une garantie de solvabilité aux débiteurs.
La réussite du plan initial de l’euro peut être considérée comme déterminante pour son échec ultérieur. Il semble inutile d’insister aujourd’hui sur le surendettement de l’État grec, des banques irlandaises, des entreprises et des particuliers espagnols et portugais, qui a entraîné leur détresse présente. Mais à condition toutefois de rappeler que les dettes ont pu s’élancer vers des sommets à partir des conditions d’emprunt incroyablement favorables ménagées par l’appartenance à la zone euro. Un préjugé doctrinal, partagé par les autorités européennes, les gouvernements, les investisseurs, les agences de notation, les économistes, les journalistes, est au fondement de cette expérience malencontreuse.

Ce point ne nous donne encore qu’un premier aperçu de l’imbroglio. Où sont en effet les dettes disproportionnées contractées par les uns et les autres dans le contexte favorable de l’unification monétaire ? Dans les comptes des agents financiers européens : les banques, les compagnies d’assurances, les fonds de placement. Surtout les banques. Celles-ci ont souscrit sans vergogne les emprunts émis au sein de la zone, quel que fût le débiteur de référence, et quelles que fussent les circonstances. C’est ainsi que les banques françaises n’ont cessé de se procurer des titres de dettes des différents pays de la zone, y compris en 2009, année de leur entrée dans une violente récession. Jusqu’à la révélation de la falsification grecque, ceux qu’on appelle les « investisseurs » ont acheté aveuglément les dettes des pays du Sud comme des pays du Nord.

Quand le premier sommet de crise se réunit en catastrophe, les 9 et 10 mai 2010 à Bruxelles, après que l’ensemble des investisseurs européens a appelé à une action d’urgence le 7 mai, pour parer un nouvel effondrement du crédit, analogue à celui déclenché par la chute de Lehman Brothers, deux options sont ouvertes. La première, recommandée par la médecine financière, consiste à autoriser une banqueroute partielle de l’État grec, afin de réduire drastiquement sa dette colossale, tout en lui offrant la faculté de sortir de la monnaie unique pour rétablir la compétitivité de son économie. Simultanément, il fallait offrir à cet État une assistance financière transitoire pour lui permettre d’attendre le retour de la prospérité favorisé par la dévaluation, assistance qui aurait pu être assortie d’une mise en demeure de remettre en ordre le secteur public. Mais la première option n’a pas été envisagée. Le sommet s’est rallié à une solution paradoxale, consistant à placer l’État grec sous perfusion financière, en réclamant des mesures d’ajustement sévères des dépenses publiques. Autrement dit, on a organisé un nouvel endettement collectif de la zone s’ajoutant aux dettes considérables contractées par ses membres à titre individuel. Et l’on a interdit la mesure d’ajustement monétaire qui aurait rendu efficace le réajustement des comptes publics.

La deuxième option correspondait aux exigences des créanciers. Ceux-ci ne pouvaient plus se délester des titres de l’État grec sans subir des pertes considérables. Mais ils ne voulaient pas, non plus, subir la dépréciation de ces titres et de l’ensemble des créances détenues sur l’économie grecque qui aurait résulté de l’introduction d’une nouvelle drachme, dévaluée de 40% ou 50%. Si l’on réfléchit à ce point, on comprend le caractère fatidique du premier sommet des 9 et 10 mai 2010, qui a orienté toutes les décisions ultérieures touchant l’Irlande, le Portugal, Chypre, maintenant l’Espagne. Sauvegarder les États était la préoccupation affichée dès l’origine, avant que la sauvegarde de l’euro ne devienne l’alibi politique des plans de secours à répétition. Est-il cependant besoin de dire que la préservation des créances de qualité douteuse stockées dans les comptes des agents financiers l’a emporté sur toute autre considération ? Depuis lors, les dirigeants politiques et monétaires de la zone euro s’ingénient à protéger les banques. On peut donc soutenir que ce sommet a représenté une sorte de Munich des détenteurs de la légitimité publique devant des acteurs privés dont la puissance ne justifie pas qu’on les préserve d’une faillite financière engendrée par la faillite intellectuelle et professionnelle de leurs dirigeants.

On a donc fait le choix d’ajouter de la dette à la dette. L’important, à ce stade, est de comprendre que l’accumulation de dettes individuelles et collectives ne débouche pas sur une mutualisation en bonne et due forme. Chaque État continue d’être engagé par ses emprunts propres tandis que les États encore bénéficiaires de la confiance des prêteurs s’engagent formellement dans le cadre du mécanisme de stabilité. Construction baroque qui aboutit à ce que des États, comme la France ou l’Italie, empruntent pour aider les partenaires en détresse, alors qu’ils supportent les fardeaux considérables légués par le passé. Construction dangereuse surtout dans la mesure où les politiques d’austérité menées dans l’ensemble des pays du Sud ont entraîné une rechute économique européenne qui rend encore plus problématique le remboursement des sommes dues.

Or, voici que le choix de sauver l’euro et les banques produit un dernier fruit vénéneux. Les pays dits « du Sud », toujours prisonniers de la nasse de la monnaie unique, se sont résignés à comprimer leurs salaires. La rémunération du travail baisse un peu partout, dans une proportion qui va de 15% à 30%. Ils rétablissent ainsi provisoirement leur compétitivité au prix d’une compression encore plus drastique de leurs demandes intérieures que celle définie par les plans de rigueur officiels. Ce faisant, ils portent atteinte aux débouchés de leurs partenaires de la zone euro jusqu’ici mieux lotis qu’eux. La France subit en ce moment même les effets de ces orientations étroitement liées à la stratégie inaugurée en mai 2010. Nous allons payer d’une deuxième récession aussi sévère, sinon plus, que la précédente, notre action militante en faveur de l’euro et notre soutien caché aux banquiers amis du pouvoir.

Au milieu du sombre paysage qui s’est esquissé ces trois dernières années, l’Allemagne fait figure de forteresse. Elle est le seul grand pays européen à afficher un PIB supérieur − de 2% − à celui de début 2008. Elle a pleinement profité de l’investissement massif des grands pays émergents. Elle a presque rétabli l’équilibre de ses comptes publics. Son chômage a décru avec le secours, il est vrai, de la démographie : ce sont les classes maigres qui entrent aujourd’hui sur son marché du travail. Ses entreprises sont si solides qu’elles semblent pouvoir encaisser une seconde récession.
Mais cette force, qu’elle ne cherche pas à dissimuler, l’expose aux revendications de plus en plus insistantes de ses partenaires en difficulté. Ceux qu’on pourrait appeler les clochards et les éclopés de l’Europe du Sud d’une part, mais aussi la France. Ces revendications prennent deux formes. Ou bien on réclame que l’Allemagne subventionne les États les plus démunis. Ou bien on propose, comme François Hollande, qu’elle se prête à une opération de mutualisation des dettes publiques – par la création d’eurobonds − qui ferait d’elle le garant des dettes européennes, quelle qu’en soit l’origine.

C’est ce à quoi s’oppose Angela Merkel, avec le soutien majoritaire de la population allemande. Engagée dans un programme d’assistance aux pays en faillite, exposée au risque d’un engagement supplémentaire avec l’Espagne en grave difficulté, son premier objectif consiste à limiter la « casse » financière pour le Trésor public allemand. Il lui faut atteindre le rendez-vous électoral de septembre 2013 sans nouveau drame qui verrait l’échec des politiques menées jusqu’ici et la désintégration de la monnaie unique. Son plaidoyer est invariable. Les États en difficulté doivent remettre de l’ordre dans leurs comptes publics et dans leurs économies : c’est le prix qu’ils doivent payer pour le maintien des secours extérieurs. Quant au passage éventuel à une dette mutualisée, il implique que les budgets nationaux soient désormais soumis à la censure européenne, sous le contrôle discret des coéquipiers de la Chancelière.

Angela Merkel a raison. La solidarité doit être consentie, donc négociée. La solidarité contrainte, telle que la préconisent certains économistes français, s’apparente purement et simplement à du racket. Et la mutualisation des dettes appelle logiquement le fédéralisme budgétaire que repoussent les énarques français désireux de rester les gestionnaires des intérêts de leur clientèle politique. La Chancelière pourrait être encore plus sévère à l’endroit de la France, en faisant observer que sa proposition d’émettre des eurobonds revient à fabriquer, avec les dettes publiques européennes, un équivalent des cocktails de dettes privées américaines, baptisés CDOs, qui ont débouché sur la crise financière de 2008. Les eurobonds conjugueraient le subprime rate grec ou espagnol avec le prime rate allemand ou finlandais. Ils incarneraient une nouvelle forme de trucage financier.
Mais Angela Merkel a tort dans sa manière d’avoir raison. Les sacrifices réclamés aux pays dits « du Sud » sont restés inopérants. L’activité économique y décline encore, la consommation mais aussi l’investissement, gage de compétitivité future, y sont en repli, le chômage atteint des proportions qui se rapprochent de celles enregistrées par l’Allemagne, l’Angleterre et les États-Unis durant les années 1930. La stabilisation, possible, se fera vraisemblablement au niveau d’une dépression de l’activité et de l’emploi. Et voici maintenant que la France, premier partenaire commercial de l’Allemagne, est entrée en récession. La question se pose donc d’ores et déjà de savoir si la prospérité germanique pourra se maintenir au sein d’une Europe délabrée, et avec d’autant plus d’acuité que les débouchés nouveaux conquis dans les pays émergents, entre 2009 et 2012, par les entreprises allemandes tendent à plafonner. Bref, la récession guette notre grand voisin.

Angela Merkel a tort encore quand elle laisse planer la faculté d’une sorte de fédéralisme économique européen, sous tutelle implicite de l’Allemagne, en contrepartie de la garantie que son pays offrirait pour la dette à venir des pays de la zone euro. Car la question n’est pas de savoir si l’Allemagne veut, mais si elle peut. Or, sans faire injure à la qualité des entreprises allemandes et du travail allemand, la réponse est catégorique. Non, l’Allemagne n’est pas le géant qui pourrait porter sur ses épaules les nains européens. Il faudrait pour cela une Allemagne de 200 millions d’habitants, voire plus, dotée de surcroît d’une population active s’accroissant au lieu de décliner.

La Chancelière est-elle aveugle au point de ne pas apercevoir ces aspects décisifs pour la position à tenir dans la crise européenne ? Il semble difficile de l’imaginer. Berlin a probablement pris conscience que l’imbroglio financier européen préfigure une impasse économique et politique, que le moment se rapproche de la fin de l’euro et de la fin de l’Europe. La question allemande serait alors d’ordre politique. Conscients de la gravité historique de la crise, les dirigeants allemands feraient tout ce qui est nécessaire pour empêcher que leur responsabilité soit engagée dans un démantèlement du système et que, comme l’a proféré Joschka Fischer, on puisse dire qu’Angela Merkel aura été la troisième personnalité allemande à détruire l’Europe en l’espace d’un siècle, après Guillaume II et Adolf Hitler. Mais ils voudraient maintenir intacts, dans la crise, la solidité financière du Trésor public et la fidélité à l’État de droit incarnée par la Cour constitutionnelle de Karlsruhe. Serait ainsi préservée la capacité d’action à venir de la République fédérale, en fonction des circonstances nouvelles qui ne manqueront pas d’apparaître. Cela signifierait aussi que l’Allemagne, estimant avoir retrouvé sa dignité historique, après la terrible expérience nazie et la phase de purgatoire de l’après-guerre, veut pouvoir tenir son rang dans le monde nouveau du XXIe siècle. Avec ou sans l’Europe.[/access]

*Photo : World Economic Forum

Nationalisation de Mittal : Guaino soutient Montebourg

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Tous les cadors de l’UMP n’ont pas les deux yeux braqués sur la rue de Vaugirard, le tribunal administratif ou les formules « spécial déjeuner » de François Fillon.

Au moins l’un d’entre eux semble penser que ce n’est pas parce que le parti s’autodétruit avec vaillance, qu’il faut extrapoler ce champ de ruines à tout le pays et laisser parachever, notamment, la reconversion totale de la Lorraine en friche industrielle.

C’est ainsi que le député des Yvelines Henri Guaino vient d’apporter, dans Les Echos, un soutien très marqué à la proposition d’Arnaud Montebourg de nationalisation –temporaire et possiblement partielle, rappelons-le – du site de Florange: « Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas l’envisager. Arnaud Montebourg a tort d’utiliser une forme polémique, mais, sur le fond, il a raison : l’Etat ne peut pas rester indifférent au sort de la sidérurgie.»

Ce soutien est d’autant plus appréciable pour le ministre du redressement machinchose que le dernier mohican gaulliste de l’UMP sait de quoi il parle : quand il était à l’Elysée, c’est lui qui avait personnellement suivi ce dossier pour l’ex-président de la République. Et Guaino profite même de son interview aux Echos pour balancer un joli scoop : « La nationalisation temporaire est une question que nous nous étions posée avec Nicolas Sarkozy sur le modèle de ce qui avait été fait pour Alstom. Il faut se reposer sérieusement cette question aujourd’hui. »

Bref Guaino ne dit pas autre chose que Sapin ou Mosco. Sauf que lui y croit sans doute vraiment.

Pourquoi l’UMP n’implosera pas

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Cope-Fillon-Des paroles et des actes

Cope-Fillon-Des paroles et des actes

Il semble de bon ton de présenter l’implosion de l’UMP comme quasi inéluctable. D’une part, la guerre des deux clans rassemblés derrière François Fillon et Jean-François Copé, par sa violence, laisserait trop de traces pour que le parti puisse vraiment se reconstruire. D’autre part, pour les commentateurs avertis, l’opposition serait irréconciliable entre les options politiques de la « droite décomplexée » et celles d’un courant plus « moral ». Seule la poigne et la dynamique de Nicolas Sarkozy, avant et après 2007, avaient pu concilier les deux. Il semble pourtant permis de remettre en cause cette pseudo-évidence en s’appuyant sur les deux plans, idéologique d’abord, politicien ensuite.

Sur le plan idéologique, rappelons d’abord que le parti gaulliste – il serait d’ailleurs plus juste de revenir aux sources et d’évoquer le « rassemblement » gaulliste -, a toujours combiné en son sein une composante plus droitière et une mouvance plus « sociale », qui alla même parfois jusqu’à revendiquer l’appellation de « gaullisme de gauche ». Contrairement à ce qu’on lit, il n’y a pas par exemple d’un côté une « ligne Buisson » et de l’autre une « ligne Guaino »… tout simplement parce que les deux hommes soutiennent Copé, comme d’ailleurs Jean-Pierre Raffarin, du courant « humaniste ». S’il y a eu des différences entre les candidats, celles qui furent surmédiatisées relevèrent plus de la forme que du fond.

L’UMP n’est cependant pas le gaullisme, et n’est même pas un RPR qui s’accommodait tant bien que mal de la présence à ses côtés d’une formation ouvertement concurrentielle de centre-droit comme l’UDF. Plus que cela, l’UMP s’est voulu le grand parti « attrape-tout » de la droite française, fédérant notamment les deux traditions politiques distinctes que l’on a coutume de désigner, à la suite de René Rémond, par les étiquettes de « bonapartiste » et d’« orléaniste ». Il convient cependant de rappeler que cette OPA n’est arrivée à son apogée que sur des bases politiciennes, et non autour de constructions idéologiques, lorsqu’en 2007 des éléments centristes, soucieux d’assurer leur avenir politique, ont rejoint l’UMP pour les élections législatives. Restés marginaux, ils pourraient maintenant retourner au Modem de François Bayrou ou, plus vraisemblablement, à l’UDI de Jean-Louis Borloo, mais il s’agit de cas peu nombreux. L’autre hypothèse, celle d’une scission « de droite », dans laquelle des éléments souverainistes et assez largement populistes se retrouveraient alliés au Front National, est encore moins convaincante, car elle supposerait de la part des élus transfuges une rupture avec le discours autorisé et des risques de sanctions médiatiques auxquels ils ne sont sans doute pas prêts. L’UMP peut donc continuer sans problème à faire cohabiter les éléments divers qui la constituent, et cette logique d’union est plus encore évidente si l’on se place maintenant au niveau de la pratique politique.

En l’absence de bouleversement majeur conduisant à une refondation du type de 1958, la vie de nos deux grands « partis de gouvernement », PS et UMP, n’est pas structurée par les citoyens, ni même par les militants, mais par des élus qui attendent avant tout de leur parti une investiture qui soit un gage certain de victoire. Si des formations ouvertement concurrentes, ayant toutes deux vocation à devenir majoritaires, coexistent sur le même côté de l’échiquier politique, on peut envisager des accords systématiques de désistement en faveur du candidat arrivé en tête. Mais ce n’est qu’un pis-aller. Il vaut mieux garantir son élection en obtenant une investiture grâce à son entregent dans les instances dirigeantes d’un parti à la base électorale la plus large possible, plutôt que d’attendre son succès du vote entre plusieurs formations d’électeurs toujours versatiles. Ainsi, même desservie par l’échec présidentiel, perdue dans une querelle de chefs et vacillante sur sa base idéologique, l’UMP reste la meilleure garantie pour trouver ou retrouver à moindre coût le chemin des ors de la République.

Les seules « implosions » possibles seraient finalement les conséquences de choix tactiques. Il peut s’avérer plus rentable pour certains de constituer un parti nouveau ou de renforcer un parti indépendant, de petit format, allié cette fois plus que rival, pour négocier avant l’élection une alliance qui réserve des places (bien situées sur une liste ou avec des circonscriptions garanties). L’exemple vient ici de la manière magistrale dont les Verts ont joué leur ralliement électoral de 2007 au PS, avec un gain exceptionnel en termes de sièges, et sur la base d’une capacité de nuisance largement exagérée, comme l’a démontré le score de leur candidate à la présidentielle. C’est aussi la tactique choisie par certaines de nos femmes politiques, qui ont compris qu’il valait mieux être la Première Dame d’un néant militant hâtivement baptisé parti pour négocier ensuite une place aussi éminente qu’imméritée sur la seule foi de leur image d’icône médiatique en ces temps de parité obligatoire.
Dans les deux cas cependant, le choix est risqué. D’abord, parce que seuls les premiers des transfuges, ceux qui se trouveront aux meilleures places de ces petits partis alliés, seront servis. Ensuite, parce que si le soutien médiatique cesse et/ou que le parti dominant accepte la confrontation électorale, nos fins tacticiens risquent fort de se retrouver le bec dans l’eau, confrontés à la distorsion entre image médiatique et réalité électorale.

C’est pourquoi, tant qu’elle représentera cette sécurité pour les élus, même si elle connaît quelques départs tactiques, et peut-être en sus celui du perdant du conflit actuel, l’UMP n’implosera pas, pas plus que le PS n’a implosé après le congrès de Reims de 2008, après les mêmes fraudes -réelles ou supposées -, les mêmes haines et les mêmes divisions de courants. Les deux grands partis n’imploseront que lorsque des « labels » concurrents garantiront mieux la réélection de leurs élus – permettant ainsi à ces derniers de mettre en œuvre plus efficacement leurs idéaux au service du bien public. Ou lorsque la crise de fond vers laquelle s’achemine notre société aura vraiment rebattu les cartes…

*Photo : Des paroles et des actes.

Qui va à la chasse perd son squat

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Plusieurs compagnies de CRS ont procédé ce matin dès l’aube à l’évacuation forcée d’un squat géant près de Rennes.

Installé dans une ancienne maison de retraite à Pacé , ce campement abriterait d’après les militants locaux de Droit au logement, qui avait « réquisitionné » le bâtiment, près de 250 demandeurs d’asile.

« Les forces de l’ordre sont arrivées sur place à 04h15 » et depuis « plus personne ne peut entrer ni sortir », a expliqué à l’AFP le responsable de l’association pour l’Ille et Vilaine. Les occupants, ajoute-t-il « vont être convoqués par la préfecture qui leur donnera leur destination »

Ladite préfecture d’Ille-et-Vilaine a indiqué hier que des tickets de bus seront distribués aux expulsés pour leur permettre de rejoindre la préfecture , qui procédera à leur relogement sans « aucune mise à la rue ».

On est donc très content pour ces 250 réfugiés politiques présumés, principalement d’origine géorgienne, arménienne et mongole qui trouveront ainsi plus facilement à se loger qu’une famille lambda de prolétaires banlieusards.

Et on est au passage aussi assez amusé par l’opportunisme sans faille du ministre de l’Intérieur, qui pour procéder à cette expulsion sans rencontrer de trop de résistance des gauchos de service, a su attendre le bon moment, c’est-à-dire celui où tous les militants alter du Grand Ouest sont partis camper à Notre-Dame des Landes…

France Télévisions en guerre contre le viol, vraiment ?

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sinz viol france televisions

sinz viol france televisions

En France, nous dit-on, une femme est violée toutes les huit minutes. Face à cette urgence, France Télévisions a décidé d’agir et, comme l’explique son président Rémy Pflimlin, de « mettre en place un dispositif au long cours pour contribuer à faire reculer les violences faites aux femmes ». Pour joindre des actes aux paroles, France Télé a mis en place un site internet (plateforme interactive en novlangue) intitulé « Viol, les voix du silence ». De plus, pendant la semaine du 19 novembre elle a diffusé deux documentaires, Viol, double peine de Karine Dusfour et Viol, elles se manifestent présenté comme un « manifeste politique » dont l’ambition le producteur est de faire aussi fort que le « Manifeste des 343 salopes » pour l’avortement de 1971.

Au vu de l’importance, bien réelle, de la cause, la chaîne aurait sans doute gagné à être moins grandiloquente et plus sincèrement concernée par ce drame. L’accusation est grave, mais la lecture de l’interview accordée par notre confrère Caroline Sinz au Midi Libre « tous ensemble contre le viol », sonne comme un rappel salutaire à ce que « charité bien ordonnée commence par soi-même ».

Souvenez-vous, c’était il y à peine un an : Caroline Sinz, envoyée spéciale de France 3 en Egypte, avait été violée au milieu de la foule cairote le 24 novembre 2011. En plein jour, vers onze heures du matin sur la place Tahrir au Caire, la journaliste avait été encerclée par quelques dizaines d’hommes qui l’ont séparée de son équipe, l’ont déshabillée avant de la violer pendant presque une heure. Malgré son calvaire, Caroline Sinz a pu réaliser et transmettre un reportage dans lequel elle relate son agression. À sa stupéfaction, ces images seront coupées au montage. Pour la chaîne, réagit Caroline Sinz, « le viol, c’est honteux, tabou. Si on m’avait tiré dessus, cela aurait paru plus glorieux ! »

Mais la journaliste n’était pas au bout de ses peines. À son retour, elle a affronté l’incompréhension et le manque de solidarité de certains de ses confrères qui ont carrément mis sa parole en doute. En filigrane, ils lui faisaient passer le message suivant : ne pas faire de vague, ne pas se plaindre. La pression a été telle que Caroline Sinz a demandé (et obtenu) son transfert dans un autre service de France Télévisions.

À la lecture de ce témoignage édifiant, ceux qui n’auront pas regardé les « films manifestes » ni consulté la « plateforme interactive et militante » n’en reconnaîtront pas moins le chemin de croix « classique » que subissent nombre de victimes de viol, ce que Karine Dusfour a très justement qualifié de « double peine ». À l’inévitable sentiment de culpabilité (on ne peut pas s’empêcher de se demander si on aurait pu mieux résister, si ce n’était pas aussi de notre faute) s’ajoutent les accusations tacites d’un entourage qui veut tourner la page le plus rapidement possible. Autrement dit, la victime devient le problème.

Dans ce cas précis le « problème » posé par la victime est encore plus gênant car les agresseurs sont les « héros » du printemps arabe et de la révolution du Nil et donc eux aussi victimes (de l’Occident, bien évidemment).
Caroline Sinz a découvert que le plus important n’est pas ce qu’elle a subi mais plutôt l’identité de ses bourreaux. Ainsi, la journaliste a enduré la vraie double peine : être la victime accidentelle de ceux que la doxa médiatique considère comme victimes par définition.

On n’osera dans cette occurrence nauséeuse, évoquer la triple peine, qui consiste à entendre toute une semaine durant les pharisiens qui ont nié son drame se faire mousser en donnant au bon peuple des leçons de morale et de solidarité interactive.

*Photo : UN Women Gallery, « Ne me harcèle pas, la rue m’appartient autant qu’à toi ».

Montebourg veut bouter Mittal hors de France !

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Arnaud Montebourg Mittal florange

Arnaud Montebourg Mittal florange

Depuis sa nomination, on accuse avec constance le ministre du redressement productif d’être à ce poste essentiellement pour amuser la galerie ouvrière pendant qu’à Bercy ou rue de Grenelle, les vrais ministres avalisent les plans « sociaux » et les transferts de technologies stratégiques vers la Chine ou le Brésil. Il y a du vrai là-dedans, mais pas que. Et même depuis la tribune en carton-pâte de son ministère du schmilblick, l’homme à la marinière XXL garde le pouvoir d’énerver les zélotes du TINA (There Is No Alternative), par exemple quand il prononce des mots aussi sacrilèges que « nationalisation », comme c’est le cas depuis le début de ce mois dans le dossier Arcelor.

C’est ainsi que la semaine dernière, on avait pu entendre Michel Sapin recadrer sèchement Arnaud en expliquant du haut de sa science infuse qu’il était hors de question que l’Etat se mouille plus que de mesure dans le merdier de Florange. « On n’est plus à l’époque où l’on nationalise la sidérurgie », avait expliqué Michel Sapin en haussant les épaules. Il est vrai que le ministre du travail sait de quoi il parle : il fut l’un des ténors du gouvernement Jospin qui restera dans l’Histoire comme le gouvernement le plus privatiseur de la Vème République. (On retrouvait aussi dans cette Dream Team sociale-libérale à donf’ un certain Jean-Luc M… qui fut candidat du F… de G… à la dernière présidentielle, mais je n’en dirais pas plus, j’ai bien trop peur d’être dénoncé à la vindicte populaire des DJ d’Oberkampf et des webmasters de la Butte aux Cailles comme « journaliste policier qui fait des fiches »).

Mais revenons à nos laminoirs laminés qu’on ne saurait nationaliser parce que l’Europe d’aujourd’hui n’est pas la France d’hier et encore moins, brrrr, l’URSS d’avant-hier. Et ne voilà-t-il pas que j’apprends par une dépêche AFP publiée ce dimanche que ce week-end non seulement Sapin, mais aussi son collègue Mosco ont mangé de concert leurs chapeaux. Que nous dit cette dépêche dominicale ? « Les ministres de l’Economie et du Travail ont apporté leur soutien dimanche à leur collègue Arnaud Montebourg, qui demande au groupe de sidérurgie ArcelorMittal de céder l’ensemble du site de Florange (Moselle), et non la simple portion qu’il veut fermer. »

Et il est vrai que dans le genre volte face, Sapin a fait encore plus fort que Nicolas Cage dans le film (délectable) de John Woo, n’hésitant pas à déclarer, hier sur RTL : « il y a une solidarité totale du gouvernement dans son entier et en particulier des deux soldats de l’emploi, Arnaud Montebourg et moi-même » avant d’enfoncer le clou en n’excluant plus une reprise en main temporaire de l’Etat pour dit-il « faciliter la transaction ». Nationalisation temporaire ? Arnaud -qui n’est pas plus bolchévik que je suis fan de Noir Désir ou de Lorie- n’en demandait pas tant. Et pas moins, en vérité : pour Montebourg, ce ralliement de Sapin, c’est Noël avant l’heure !

Et du coup, c’est le petit ministre en mousse qui reprend la main, pas plus tard que ce matin, dans les colonnes des Echos, ragaillardi, voire ressuscité par la conversion miraculeuse au dirigisme honni de ses deux principaux adversaires socialistes. Sapin et Mosco reculent ? Montebourg en rajoute aussitôt une couche en expliquant au quotidien économique (c’est une façon de parler, hein : en vrai, à 1,70 € l’exemplaire, Les Echos ça coûte plus cher que Le Monde ou Libé, et beaucoup plus cher que 20 minutes). Donc pour ceux qui suivent, Montebourg a déclaré ce matin aux Echos, sans plus de chichis : « Nous ne voulons plus de Mittal en France parce qu’ils n’ont pas respecté la France. » Voilà ce qui s’appelle parler. Et pas pour ne rien dire, comme je l’ai maintes fois reproché à Arnaud ces derniers mois. Mais alors, qu’est-ce qui nous vaut ce sang neuf ?

En fait, je crois qu’au terme d’un bon gros semestre de cafouillage, de verbiage et de cocufiage, notre président de la République – on n’imagine pas une seconde que l’Elysée soit étrangère à ce retournement express de Sapin et Mosco- ait enfin compris qu’il fallait jouer de toutes les cordes de son violon. Qu’un Etat digne de ce nom doit à la fois manier la carotte et la baston, les cadeaux fiscaux aux entreprises vertueuses et le rétablissement de la peine de mort (autrement dit la nationalisation, fût-elle partielle et temporaire) pour les patrons voyous, voleurs de subventions et serial killers d’emplois.

Toute cette agitation suffira-t-elle à sauver Florange et à préserver les 20 000 emplois français que Lakshmi Mittal menace de zapper si on touche à ses jouets ? On espère que oui. Mais on craint que non. Faute de vraie volonté politique, tout d’abord. Par exemple, au cas, fort probable, où Bruxelles se fâcherait. Et faute, aussi, de cadre juridique approprié à une telle intervention étatique. Pourtant il existait bel et bien dans le programme du candidat Hollande une proposition promettant une loi sur la reprise des sites industriels rentables. Une idée jugée tellement stratégique que celui qui n’était encore que député de Corrèze avait personnellement déposé un projet de loi en ce sens en février 2012 à l’Assemblée Nationale, alors tenue par l’UMP.

On aurait pu imaginer que la nouvelle majorité socialiste et verte issue des législatives de juin dernier se précipiterait pour donner corps à cette loi et tenter de mettre fin au carnage industriel made in France. Hélas, l’examen de cette proposition de loi a été repoussée à plus tard, la majorité parlementaire a jugé, semble-t-il, qu’il était beaucoup plus urgent de légiférer sur le mariage gay…

*Photo : Le Parisien magazine.

Génération identitaire, génération lyrique

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generation identitaire islam poitiers

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Samedi 20 octobre, quelques dizaines de militants d’un groupuscule nouvellement arrivé sur le marché politique, Génération identitaire, ont occupé pendant quelques heures le toit d’une vaste mosquée en construction à Poitiers (Vienne), avant d’en être délogés sans violence par la police. Pour le Bloc identitaire, un mouvement politique dont le programme s’articule autour de trois axes principaux − l’enracinement identitaire (contre la « République désincarnée »), l’action sociale et l’écologie − il s’agissait de lancer, par un happening dont il a le secret, sa toute nouvelle « branche jeunesse ».

Sur les banderoles déployées sur le toit de la mosquée de Poitiers, on pouvait lire, outre le nom du mouvement en question, un appel à un référendum sur « l’immigration et l’islamisation de la France », et une date connue de tous : 732.[access capability= »lire_inedits »] Quelles que soient les pensées profondes que l’on peut imputer aux manifestants (mais la politique ou a fortiori la justice ont-elles vocation à sonder les reins et les cœurs ?), il faut bien admettre que l’on a connu « provocation haineuse » (Manuel Valls) plus virulente, et que les appels multiples à la dissolution du groupuscule en question semblent difficiles à justifier sur la base d’un délit aussi ténu. Faudra-t-il dissoudre la CGT parce qu’elle occupe des usines, le DAL parce qu’il occupe des appartements vides, ou les organisations de défense des sans-papiers parce qu’ils ont organisé l’occupation d’églises dont la construction était bel et bien achevée, parfois depuis quelques siècles ? Bien sûr que non.

Les réactions hystériques de la classe politique traditionnelle à ce petit coup d’agit-prop sont révélatrices de notre incapacité à appréhender les évolutions de la société française. Ainsi, les dénonciations pavloviennes, par exemple d’un Mélenchon, du rôle dans cette affaire de l’extrême-droite traditionnelle qui, par la lutte contre l’islamisation de la France, ne ferait que reproduire et élargir ses traditionnels mots d’ordre antisémites, sont complètement à côté de la plaque. La jeunesse identitaire ne se réclame en rien de la vieille droite antisémite française. Pour s’en convaincre, il suffit de l’écouter parler, plutôt que de plaquer bêtement des vieux schémas commodes, mais obsolètes, sur des réalités nouvelles.
La profession de foi postée sur YouTube est marquée par un jeunisme − moins ultra-nationaliste qu’ultra-narcissique − dans la lignée la plus fidèle des révolutionnaires en culotte courte de Mai-68. Comme leurs devanciers, ces jeunes-là sont ivres de leur propre jeunesse et ringardisent impitoyablement leurs aînés, rendus responsables de tous les maux du pays. Comme leurs précurseurs des années 1960, nos identitaires se proposent de « fermer les livres d’histoire » pour « descendre à nouveau dans la rue » et scander « La jeunesse au pouvoir ! ». S’ils ne cessent de s’en prendre à ceux qu’ils considèrent comme étant leurs aînés, la génération 68, c’est dans la plus pure tradition… de la génération 68. Les années ont passé et les jeunistes d’aujourd’hui rendent aux jeunistes d’hier la monnaie de leur pièce. « Nous sommes demain, vous êtes hier ! », disent ces jeunes gens piercés et mal rasés, face caméra et sur fond de musique sirupeuse. Sans prendre le moindre recul sur eux-mêmes ni craindre le ridicule, ces garçons qui n’ont jamais tenu un fusil serrent les mâchoires et prennent des poses avantageuses de guerriers spartiates pour affronter, avec leurs petits poings serrés sur des pancartes de manifs, la France multiculturelle − quoique désincarnée − à papa, comme d’autres se prenaient pour de grands résistants lorsqu’ils s’opposaient à coups de fleurs dans les cheveux aux « CRS-SS » de la France à Papy de Gaulle.

Avec cette génération identitaire, on assiste à l’émergence d’une nouvelle « génération lyrique », formule heureuse de l’essayiste québécois François Ricard pour définir la génération 68. Moins joyeuse et moins légère que la précédente sans doute, mais tout aussi lyrique. D’ailleurs, ce sont parfois ceux qui, aujourd’hui, s’étranglent d’indignation et en appellent à la plus grande sévérité à l’égard des ces manifestants jeunes et fiers de l’être qui, dans leur propre fougueuse jeunesse, occupaient illégalement, eux aussi, le plus sacré des bâtiments de notre pays. Sauf qu’à l’époque, ce bâtiment s’appelait la Sorbonne.

Bizarrement, dans un autre symptôme de l’affolement des boussoles idéologiques de notre pays, le Premier ministre a déclaré que les manifestations en question relevaient d’une « haine religieuse » inacceptable. C’est ainsi, aujourd’hui, en France : la lutte contre l’extension de l’influence d’une religion est appelée « haine religieuse ». À ce compte-là, pourquoi ne pas appeler la lutte contre le racisme « haine raciste » ? Mais j’y pense, c’est exactement ce que fait le CSA, par exemple, lorsqu’il accuse Zemmour de racisme parce qu’il dénonce ce qu’il pense être le racisme anti-homme blanc de Christiane Taubira. Nous sommes arrivés à un point de confusion intellectuelle telle qu’un mot ne peut que vouloir dire le contraire de ce qu’il dit.

C’est un fait : il n’y eut nul mot d’ordre chrétien dans cette manifestation. Il n’y a nulle guerre des religions en perspective dans notre pays, quels que soient les conflits interethniques, sociaux ou autres qui nous attendent. Qu’on arrête un peu les procès d’intention aux cathos qui, avec la destruction du mariage qui se prépare, la baisse dramatique de la pratique et des vocations religieuses, la déchristianisation de la France et la persécution généralisée des chrétiens d’Orient, ont d’autres chats à fouetter que de s’attaquer à la construction des mosquées dans notre pays.

Aucun catho, ni aucun homme libre d’aucune sorte ne peut être contraint à aimer l’islam. Et il est même possible de moquer la trouille qui anime tous ceux qui, par souci d’apaisement, se joignent aux dénonciateurs de l’« islamophobie ». La France n’est pas musulmane, et si un jour elle l’est, ce ne sera plus la France. En tant que catholique, je me dois d’affirmer cela. Cela ne contredit en rien mon opinion selon laquelle les musulmans doivent pouvoir disposer de lieux de culte décents en France. Et cela ne contredit en rien non plus le respect que je dois naturellement aux musulmans, comme au reste de l’humanité.

Ceux qui imputent à une guerre des religions naissante cette manifestation sont des menteurs. Le catholicisme et le christianisme au sens large n’ont rien à voir avec la défense d’une « identité » narcissique et fermée. N’importe qui disposant d’un minimum de culture sait que cette génération identitaire est l’un des signes les plus sûrs de la déchristianisation de notre pays. L’attachement narcissique au « sang » est parfaitement étranger à notre tradition. Ces jeunes gens invoquent leurs racines, mais c’est pour mieux se fermer à l’universalisme qui leur a été transmis par leurs lointains aînés catholiques. Le Charles Martel dont ils se réclament était le grand-père de Charlemagne, un roi presque illettré, mais honteux de son illettrisme, et fasciné par les cultures étrangères, latine et grecque. À mille lieux de la fierté identitaire. C’est cette fascination pour des sources culturelles qui nous sont extérieures qui constitue, selon le philosophe Rémi Brague, le cœur même de l’identité européenne.

De quelles racines parlent donc ces jeunes identitaires? Dans leur profession de foi au moins, ils n’ont pas un mot contre l’islam. Je trouve pour ma part beaucoup d’analogies entre l’intégrisme des porteuses de burqas et des salafistes de chez nous, dont le mode de vie est fondé sur le refus du monde concret dans lequel ils vivent, et cet intégrisme du sang et du sol défendu par ces jeunes Français si fiers d’être ce qu’ils sont. À chaque fois, on cherche à se prémunir contre ses voisins et à se purifier de la pollution générée par son environnement. Les gros plans en noir et blanc et les déclarations guerrières de leur clip de présentation ne sont pas sans rappeler l’esthétisme belliqueux de certains clips de rappeurs convertis. Après tout, peut-être n’est-ce pas un hasard si ces identitaires vont passer leurs samedis à la mosquée. Que le dimanche venu, ils retournent donc à l’église, et ils entendront un autre son de cloche.[/access]

*Image : Génération identitaire.

Copé joue à qui gagne perd

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droitisation ump cope simone le pen

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On a beau avoir vingt-cinq ans d’expérience d’observateur des partis de droite, dont la moitié en immersion, le spectacle donné par l’UMP depuis une semaine a explosé tous nos repères en terme de folie politique. Ne nous mentons pas : dès le début, les responsabilités sont largement partagées entre les deux camps, lesquels ont triché comme savent le faire tous les politiques dans la moindre élection interne. Entre salade niçoise pour l’un, procurations à la chiraquienne pour l’autre, sans compter les comptes fantaisistes de la COCOE, on peut estimer que le résultat a été faussé et qu’on ne saura sans doute jamais qui a vraiment gagné, faute d’instances impartiales.

Ce que l’on peut en revanche savoir, c’est qui a d’ores et déjà gagné la bataille de la com’. Ou plutôt qui l’a davantage perdue que l’autre. Geoffroy Didier, l’un des deux « bébés Buisson » de la « droite forte » a beau crier au truquage des sondages, l’étude du JDD parue samedi montre que la cote de popularité de Jean-François Copé chute beaucoup plus lourdement que celle de François Fillon (-22 points en une semaine, record mondial battu !). C’est aussi le cas parmi les seuls sympathisants de droite, ce qui n’est pas sans importance si l’on part du principe que le député-maire de Meaux n’a jamais eu pour objectif de séduire l’électorat de gauche. Qu’il le veuille ou non, à tort ou à raison, Copé est aujourd’hui l’une des personnalités les plus détestées de France, comme Nicolas Anelka après la coupe du monde 2010. À l’époque, le footballeur aurait pu léguer sa fortune aux Restos du cœur –ce qui n’est pas du tout son genre- que sa cote de popularité aurait encore plongé. Quand on a mis en place la machine à énerver, la seule solution, c’est de disparaître des écrans radars le temps que cela passe.

Non seulement Jean-François Copé ne peut pas se permettre de disparaître, mais à la différence d’un footballeur pro il doit compter sur l’état de l’opinion à son égard. Or toutes ses interventions apparaissent comme des provocations et il continue d’alimenter la machine à envie de lui donner des baffes. La dernière en date, c’est l’annonce aux journalistes que l’UMP a enregistré 600 adhésions la nuit de dimanche à lundi après l’échec de la conciliation Juppé. Il fait penser à un gamin de cinq ans qui s’enfonce dans ses mensonges et qu’on a rudement envie de claquemurer dans sa chambre. Quand bien même six-cents psychopathes auraient choisi d’adhérer à l’UMP cette nuit-là, ce que ne goberait pas le militant copéiste le plus acharné, faire une telle annonce à la presse, c’est démontrer –je vais tenter d’utiliser des mots me mettant à l’abri d’un papier bleu- qu’on ne maîtrise pas toutes ses facultés de jugement.

Jean-François Copé semble croire qu’on lui « rendra justice » dans quelques mois ou dans quelques années du fait qu’il a tenu bon et n’a rien lâché dans cette bataille. S’appuie-t-il sur le seul précédent en matière de scission de l’histoire politique récente, le congrès mégrétiste de Marignane ? Effectivement, Bruno Mégret avait fait scission et en avait appelé à la justice, comme François Fillon s’apprête à le faire. Certes la justice avait fini par donner raison à celui qui jouait à domicile, Jean-Marie Le Pen, lequel avait fort bien rebondi puisqu’il s’était qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle trois ans plus tard, alors que son rival réalisait un maigre 2,34 %. Mais parier sur une issue similaire serait bien imprudent. D’abord, Bruno Mégret emmena des cadres avec lui, quand Fillon partirait avec des cadres et des parlementaires (sans doute la majorité des députés et sénateurs UMP). Ensuite, il n’est pas dit que la Justice donnerait le même résultat, compte tenu du manque de fiabilité de la COCOE. Enfin, parier sur la mémoire de poisson rouge des électeurs, c’est oublier que contrairement à la scission FN de 1999, celle de l’UMP aura été vécue en direct sur des chaînes d’info continue aujourd’hui accessibles à tous grâce à la TNT, ou sur internet. Une médiatisation, cent fois, mille fois plus importante, du fait aussi qu’il s’agit là d’un des deux plus grands partis de France.

Les images de Copé annonçant sa victoire avant les résultats officiels, cherchant à humilier son adversaire en lui proposant une vice-présidence, passant par pertes et profits la non-comptabilisation de trois départements d’outre-mer, expliquant au sortir d’une conciliation -qu’il n’a pas peu contribué à faire échouer- que cette dernière s’est déroulée « dans un climat cordial et sympathique » risquent de demeurer longtemps dans les têtes, et notamment celles de droite. Et si jamais la mémoire de l’électeur s’assoupissait, les images d’archives, qu’on peut retrouver en trois clics alors que les demandes à l’INA décourageaient auparavant les paresseux, viendront la réveiller instantanément.

Jean-François Copé n’a plus qu’une solution pour sauver son image dans le futur, c’est d’accepter un nouveau scrutin. Solution qu’il refuse, pour l’instant, se comportant en politicien suicidaire qui menace de tout faire sauter, le siège de l’UMP et lui avec. Les prochains jours diront s’il met sa menace à exécution.

Sardou : le mariage gay, il est pour

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Lorsque vous ouvrez négligemment votre Journal du Dimanche en pages cultures, une petite interview vous rappelle la fausseté de l’époque. En pleine promo pour son énième tournée triomphale, Michel Sardou détonne : « Je suis évidemment favorable au mariage gay ». L’esthète appréciera l’usage de l’adverbe, lequel suggère moins l’évidence du mariage homosexuel que celle de son approbation : comment pourrait-on être contre ? Mais l’ancien chanteur de droite, soutien de Nicolas Sarkozy lors de l’avant-dernière présidentielle, bat désormais sa coulpe. Comme si pourfendre son image de « réactionnaire » patenté ne suffisait pas, Sardou précise ne « même pas (avoir) sa carte à l’UMP » et soutenir tout de go le mariage des prêtres, le féminisme nouvelle génération et l’antiracisme institutionnalisé. De quoi faire passer Benjamin Biolay pour un réac en culotte de peau !

Au passage, dans sa diatribe contre le discours anti-islamisation, l’auteur de Je suis pour n’a pas de mots assez durs contre les semeurs de discorde au sein de la société française, en tout cas, à l’encontre de nos politiques obsédés par les affaires de pains au chocolat. Histoire de se racheter une conduite, il cite même sa vieille chanson Musulmanes (1987) comme un hymne à la « civilisation arabo-musulmane », preuve que le Sardou d’antan était moins monocolore qu’il n’y paraît. Quelque huit ans avant ce refrain so multikulti, Sardou entonnait pourtant une rengaine nettement moins glamour au titre explicite : Ils ont le pétrole mais c’est tout (1979). Au lendemain de la révolution iranienne, force est de constater qu’il tâtonnait quelque peu niveau anthropologie civilisationnelle. Morceaux choisis : « Ils ont le pétrole/ Mais ils n’ont que ça/Ils ont les barils, on a les bidons/ Mais pour boire, où vont-ils ?/ Chez Dom Pérignon /On a des idées/ Un gaspy futé/ Un Martel à  Poitiers/ Ils ont les dollars/ C’est très bien/ Nous, des têtes de lard/ De gaulois grognards/ Et chauvins./ Quand ton puits s’ra sec… plus d’jus dans l’citron/ Plus personne à La Mecque/ Viens à  la maison/ On boira mon vin/ De bon cœur ». Voilà qui sent le gros apéro saucisson-pinard qui tache.

Aujourd’hui, si on les lui remettait devant les narines, l’artiste de soixante-cinq printemps jugerait sans doute ces paroles nauséabondes. Après tout, c’est son droit le plus strict que de changer d’avis (et de parolier !). Et les nostalgiques pourront toujours se consoler à l’écoute de son subversif sosie grolandais Michel Sardouille…