Jeudi 22 Novembre, Mohamed Morsi a promulgué une déclaration constitutionnelle. Ce document le place au-dessus du pouvoir judiciaire en immunisant ses décisions contre tout recours. Comme Morsi détenait déjà les pouvoirs législatif et exécutif[1. En vertu d’une déclaration du 12 Août], beaucoup voient dans ce coup de force l’instauration d’une dictature personnelle. Au vu du contexte politique, il s’agit plutôt d’un acte risqué et maladroit.

Explication de texte. L’avancée de la transition égyptienne dépend de l’adoption d’une constitution, laquelle conditionnera la tenue d’élections législatives, et donc l’établissement d’un parlement et d’un gouvernement légitimes. Or l’organe chargé de rédiger la constitution est non seulement affaibli par les défections successives des représentants des partis séculiers, des églises et des syndicats mais aussi menacé par un recours devant la Haute Cour Constitutionnelle.
En protégeant l’Assemblée Constituante contre la possibilité d’une dissolution à l’article 5 de la déclaration, Morsi espère garantir le rythme de la transition afin de bénéficier rapidement d’une assise institutionnelle légitime car la situation économique inquiétante de l’Egypte et les attentes générées par la révolution exigent des réformes urgentes. Le peuple juge en effet le président et sa confrérie d’origine, les Frères Musulmans, responsables de l’inertie entraînée par le flou institutionnel.

Certes, Mohamed Morsi atténue son coup de force en accordant deux concessions à l’opposition. Tout d’abord, il octroie deux mois supplémentaires à l’Assemblée constituante pour proposer un texte. Cela rompt avec l’empressement qui avait entraîné les démissions de série de l’Assemblée. En prolongeant le temps de la négociation constitutionnelle, Morsi espère renforcer l’institution constituante et la recomposer en la rendant plus représentative. Mais ce vœu pieux qui fait de peu cas du clivage qui fracture la scène politique égyptienne et oppose des acteurs dits « séculiers » à des islamistes. Les seconds ont globalement salué la décision du président, là où les premiers, se sentant acculés, ont dénoncé l’emprise croissante des Frères Musulmans sur l’organe constituant et ont initié un mouvement populaire de protestation contre la déclaration présidentielle.
Pourtant, le texte répond à une demande de la rue en ordonnant la réouverture des poursuites judiciaires contre les personnes suspects d’avoir réprimé la Révolution du 25 Janvier. Cependant, la présence de cette mesure dans un texte élargissant les pouvoirs du président donne l’impression à la jeunesse de Tahrir d’être bernée. Morsi n’instrumentalise-t-il pas la révolution pour régler ses comptes avec les vestiges de l’ancien régime ?

Globalement, Morsi compromet la posture d’arbitre que lui confère sa fonction présidentielle. Plutôt respecté par la classe politique, il a reçu la semaine dernière l’ancien secrétaire général de la Ligue Arabe Amr Moussa, le nassériste Hamdeen Sabahi et l’ancien chef de l’Agence internationale de l’Energie Atomique Mohamed Al-Baradei, autant d’opposants qui le qualifient désormais… de dictateur ! En outre, son socle de légitimité diminue comme peau de chagrin depuis le retrait de Ghad al Thawra ,dernier représentant politique séculier de l’Assemblée Constituante au lendemain de la déclaration présidentielle. Pour ce parti, il n’est pas question de devenir les « laïcs utiles » de la confrérie.

Juste après son élection, on pensait que Morsi allait inaugurer les chrysanthèmes. Six mois plus tard, le président détient tous les pouvoirs mais doit affronter la défiance des magistrats, des révolutionnaires et des partis séculiers. Un rôle bien pesant, qui le rapproche d’un certain Toutankhamon, mort jeune après une trajectoire fulgurante…

*Photo : European External Action Service – EEAS

Lire la suite