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Twitter et l’éternel présent

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140 signes de bonheur. C’est le « concept » − comme disent les publicitaires − du réseau social Twitter, dont politiques et autres médiatiques raffolent. Pour l’utilisateur câblé, cent possibilités virtuelles s’épanouissent : échanger des noms d’oiseaux avec Nadine Morano, traiter publiquement Jean-Marc Ayrault de « grand méchant mou », etc. Que demande le peuple ?
Mais il arrive que la machine déraille. Sous un nom barbare (hashtag, à vos souhaits !), un sujet de conversation lancé au débotté peut virer au pugilat. Ainsi du consternant #unbonjuif qui défraya la chronique du racisme 2.0. Légitimement indignée, la ministre Najat Vallaud-Belkacem se fendit d’une tribune dans Le Monde sommant Twitter d’épousseter sa cave à immondices.
Mais plutôt que de nous attarder sur le sort des auteurs de blagues rancies, revenons sur la mésaventure qu’a vécue un ami, appelons-le « Paul », un temps inscrit un soir de beuverie solitaire sur ce site où des Fénéon du dimanche rédigent leurs « nouvelles en trois lignes »[ 1. En 1906, le journaliste anarchiste Félix Fénéon rédigeait des brèves d’actualité sous le nom de « nouvelles en trois lignes » publiées par Le Matin.], l’esprit en moins, l’orthographe boiteuse en plus. Voilà qu’un message assassin dont il ne comprend goutte tire Paul du sommeil. Un accusateur  public – un pléonasme dans le monde merveilleux d’Internet – le désigne comme l’auteur de messages d’insultes décochés sous pseudo.[access capability= »lire_inedits »] Dans sa diatribe, l’imprécateur, appelons-le « Lancelot », a bien pris soin de mettre le nom de Paul en exergue pour figurer la délation dans toute sa splendeur scripturaire : « Ça t’amuse de me traiter de p… et de s…. , cher Paul ? ». Incapable de poser la moindre question à son procureur, qui l’a « bloqué » d’office, Paul se voit moralement condamné sans autre forme de procès.
La seule solution ? Appeler un contact commun, susceptible de jouer les missi dominici dans cette ténébreuse affaire. L’interlocuteur de Paul lui indique que son Fouquier-Tinville a été, quelques jours plus tôt, pris à partie par un multirécidiviste de l’agression virtuelle. Et les soupçons se sont portés sur Paul en raison de son manque d’assiduité twittique, le délit de sale gueule idéologique ayant fait le reste. Une fois son innocence prouvée, Paul n’a eu droit ni aux excuses ni aux regrets de Lancelot. Point de chichis sur le Web !
Grâce à Twitter,  Paul a donc eu droit à son quart d’heure de célébrité warholien. Ainsi entré dans l’éphémère postérité cybertechnologique, mon ami désormais technophobe m’invita à méditer sur la frénésie instantanéiste de Twitter. Bernanos défendait sa France contre les robots. Instruit par l’expérience, Paul protège désormais sa « e-réputation » en « googlisant » régulièrement son nom. Un vrai héros de notre temps…[/access]

*Photo : eldh.

Chypre : au secours, la droite revient !

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anastasiades chypre droite

On y a un peu moins fait attention que pour l’Italie mais il y a aussi eu des élections présidentielles à Chypre, l’île d’Aphrodite. Dimanche, Nicos Anastasiades (DYSI), l’impétrant de droite, a été élu Président de la République avec 57,5% des suffrages exprimés contre 42,52% pour Stavros Malas, le candidat de gauche. Le sortant, eurosceptique assez populaire, était un… communiste : Demetris Christophias.
Dire qu’un pays de l’UE avait un chef d’Etat communiste depuis 2008 qui a même pris la présidence de l’Union en 2012 et que personne ne le savait ! C’est sans doute que les observateurs et les touristes n’ont aperçu aucun goulag sur les plages. Il faut dire que Christophias n’a – malheureusement- pas tenté un remake de la prise du Palais d’Hiver avec les bureaux de la Commission européenne.
Comme Mario Monti, monsieur « tout le monde aime ma rigueur mais je fais 10% quand je me présente », Nicolas Anastasiades était le cheval choisi par Bruxelles et la Troïka, casaque austérité, toque hyper rigueur. Mais lui, contrairement à Monti, c’était sa première fois et il a bénéficié de la panique du peuple chypriote qui en a oublié la partie nord de l’île occupée par les Turcs, habituellement grand argument électoral, pour ne plus se concentrer que sur la situation économique.
Chypre a dû solliciter en 2012 une aide financière extérieure. Parce qu’elle a un système de protection sociale scandaleux ?  Une fonction publique hyperbolique ? Des retraités de 45 ans, des semaines de 30 heures ? Même pas. C’est peut-être ce qu’on finira par dire pour légitimer les purges à venir mais s’il y a eu le feu à la maison d’Aphrodite, c’est en raison des pertes subies par ses banques à la suite de la restructuration de la dette de la Grèce voisine. L’État ne peut plus se financer sur les marchés depuis mai 2011. Il a désormais besoin de 17, 5 milliards d’euros.
L’Europe veut bien aider, mais il va falloir faire comme elle veut, quand elle veut, élections ou pas. Et les 17, 5 milliards ne viendront qu’aux conditions habituelles : privatisation des grands groupes publics, baisse des salaires, hausse des impôts. Anastasiades, selon un scénario désormais bien connu, a présenté un programme d’allégeance à la Troïka tout en expliquant aux électeurs déboussolés que c’était la seule voie possible, quand bien même on commence à savoir depuis quelques années que la potion tue le malade.
Plus triste, mais finalement si peu surprenant, un des premiers à avoir réagi à l’élection chypriote est le ministre socialiste des finances Pierre Moscovici. Il a fait savoir son sentiment par Twitter. Aurait-il déploré la défaite, moins lourde que prévue, de Stavros Malas, le candidat de gauche ? Pas vraiment… Son gazouillis est dépourvu d’ambiguïté : « Je salue les résultats de l’élection chypriote pour les négociations sur le programme d’assistance financière, dans l’intérêt de la zone euro ».
Et l’intérêt des peuples, alors?
L’intérêt des peuples… Comment dit-on, déjà, en grec, « Faut pas rêver » ? Et puis comment le dit-on en portugais, en espagnol, en gaélique, en italien ? Et en social-libéral ?

*Photo : European People’s Party – EPP.

Le Mali, c’est pas fini !

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La reprise des combats à Gao, à l’initiative des islamistes de Mujao et de francs-tireurs embusqués, montre à quel point Laurent Fabius a été imprudent en annonçant que les troupes françaises se retireraient du Mali à partir de mars. Du coup, les images de François Hollande, acclamé par la population de Tombouctou, ne sont pas sans rappeler le triomphalisme de George W. Bush après la prise de Bagdad : le 1er mai 2003, sur le porte-avions nucléaire USS Abraham Lincoln, le président américain avait déclaré, un peu précipitamment, que la mission en Irak était « accomplie ».
On avait à l’époque beaucoup critiqué George W. Bush : l’unilatéralisme des États-Unis, le prétexte de la guerre contre le terrorisme pour mettre la main sur le pétrole irakien, le bretzel avalé de travers, etc. On pourrait reprendre aujourd’hui certains de ces arguments, alors que la France semble bien seule au Mali et qu’elle a besoin de sécuriser les alentours des mines d’uranium du Niger. George W. Bush et François Hollande ont donc crié victoire trop tôt; sans doute la précipitation de technocrates qui ont l’habitude de raisonner en terme de territoires – que l’on administre ou que l’on prend à l’ennemi. Ça sent la fin du dix-neuvième siècle, quand l’armée française, dirigée par les colonels Gallieni et Archinard, en remontant le fleuve Niger jusqu’à Tombouctou, mettait fin à l’épisode djihadiste – déjà – de l’Empire Toucouleur et repoussait les Touaregs vers le massif des Iforas. Aujourd’hui, on en est encore là ! Or, à travers l’idée que l’on gagne un conflit parce que l’on a conquis un territoire, on exprime une conception conventionnelle de la guerre: on oublie que des terroristes, qui n’ont pas d’uniforme et qui peuvent frapper à tout moment se trouvent sans doute encore dans les villes libérées. Comment George W. Bush et François Hollande, qui ont tous les deux déclaré la guerre au terrorisme, ont-ils pu l’oublier ?
C’est l’occasion de mesurer combien la guerre a évolué au cours des dernières décennies. Elle oppose de moins en moins des nations. Il était une époque où l’on faisait la guerre à des idéologies : on se battait contre le nazisme ou contre le communisme. Aujourd’hui, sans doute parce qu’on est forcément tolérant, on ne se bat plus contre des idéologies ou des croyances, et on se garderait bien de les nommer, pour ne pas les stigmatiser. Désormais, on se bat contre le terrorisme, c’est-à-dire contre une façon d’utiliser la violence. Des champs de bataille, la guerre s’est déplacée dans les villes et tue toujours plus de civils, au point de rendre la convention de Genève légèrement obsolète. Les conflits sont ainsi devenus asymétriques : des États forts, bien intégrés à la mondialisation, se retrouvent opposés à des groupes armés qui n’ont aucun intérêt à mener une guerre conventionnelle, car ils sont beaucoup plus faibles. Cette asymétrie favorise le terrorisme et la guérilla, et incite l’ennemi à pratiquer l’esquive. Cela nous donne l’impression que les soldats français de l’opération Serval progressent un peu trop facilement dans le désert. La supériorité technologique permet certes de reprendre des territoires et des les occuper mais elle ne garantit pas la victoire, car l’adversaire, de toute façon, ne s’estimera jamais vaincu. Aucun missile intelligent ne pourra empêcher un kamikaze de faire exploser son véhicule, comme c’est déjà arrivé plusieurs fois ces derniers jours à Kidal. Le conflit asymétrique met en évidence les différences entre les adversaires : les statuts, les moyens employés, les méthodes et les valeurs ne sont évidemment pas les mêmes. L’adversaire n’a pas les mêmes critères de victoire ou de défaite. Car, comme l’explique Jacques Baud dans La Guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur [1. Jacques Baud, La Guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur, Editions du Rocher, 2003], les guerres asymétriques « visent davantage à influencer et à infléchir qu’à conquérir ». Finalement, c’est comme si les terroristes avaient réussi leur coup : ils sont arrivés à attirer la France sur le terrain du choc des civilisations cher à Samuel Huntington. N’est-ce pas le message envoyé par les shebab somaliens, quand ils ont diffusé sur twitter la photo de la dépouille du soldat français tué au combat ? Ils avaient bien pris soin de mettre en évidence le crucifix qu’il portait en pendentif autour du cou et avaient lâché ce commentaire perfide : « A return of the crusades, but the cross could not save him from the sword ». Aussi, du Mali à la Somalie, en passant par le Nigeria, tous ces groupes terroristes, mi-islamistes mi-crapules, pourtant de nature fort différente, donnent aujourd’hui l’impression d’être unis contre la France. En ouvrant en même temps deux fronts contre un terrorisme qui semble mondialisé, au Mali et en Somalie, François Hollande ne confirme-t-il pas les thèses que les néo-conservateurs américains avaient développées après les attentats du 11 septembre 2001 ? Quand on y pense, il y a de quoi s’étrangler avec son bretzel.

*Photo : Magharebia.

Stéphane Hessel, un saint laïc ?

stephane hessel libeOctobre 2010, la France est en effervescence. Un petit opuscule d’une trentaine de pages défraye la chronique. Les librairies sont assiégées et quatre millions d’exemplaires sont vendus tandis que le livre est traduit en 31 langues. C’est un séisme, un tsunami. « Indignez-vous » scande alors un vieux monsieur. Et sa voix résonne de Madrid à Athènes, de Bruxelles à New York, de Londres à Paris. C’est l’écholalie. Stéphane Hessel, l’ancien diplomate, l’ancien secrétaire de la Commission des Droits de l’Homme, le déporté de Buchenwald et de Dora peut-être fier. Le résistant de la première heure se donne en héritage et c’est une nouvelle génération qui s’en fait la récipiendaire, prête non plus à lutter contre le nazisme mais contre les inégalités de richesse, contre la politique d’immigration, contre le poids de la finance mondialisée, contre l’affaiblissement de la sécurité sociale et le régime des retraites, contre l’hégémonie d’Israël face à la Palestine. 
Stéphane Hessel est mort dans la nuit de mardi à mercredi, il avait 95 ans. La France semble depuis quelques jours avoir perdu une partie de son âme, le peuple hurle Santo subito et les voix des politiques se parent du ton chevrotant de Malraux accueillant Jean Moulin et son terrible cortège. C’est que Stéphane Hessel laisse derrière lui une quantité d’orphelins. À Madrid, Athènes, Bruxelles, New York, Londres et Paris, le vieux monsieur avait, selon Edgar Morin, réveillé des peuples jusqu’à présent très passifs. Les hommages, nombreux, ne se sont pas fait attendre. Le Président Hollande s’est incliné devant la « grande figure, dont la vie exceptionnelle aura été consacrée à la défense de la dignité humaine », Jean-François Copé a salué « un grand Français », avec sa « force de conviction, sa sincérité » et Bertrand Delanoë a rappelé « l’héritage inestimable de sa combativité au service des valeurs universelles de l’homme, et de son sens inaliénable de la liberté ». Sobrement, nos confrères de Libération, qui consacrent un cahier de 32 pages au grand homme, en ont conclu : « L’indignation doit entrer au Panthéon ». 
En théorisant l’indignation, Stéphane Hessel avait renversé la charge de la contribution citoyenne. À l’inverse de la célèbre phrase de John Fitzgerald Kennedy, il ne fallait plus se demander ce que l’on pouvait faire pour le pays mais ce que le pays pouvait faire pour nous. Chacun devait ériger son bon plaisir en créance pour que la paix règne. Enfin, quelqu’un se levait contre la guerre, la misère, et célébrait l’amour en rejetant toute forme d’injustice !
Le sage savait aussi se montrer autoritaire et cela lui avait valu quelques critiques acerbes du sévère mais toujours excellent Romaric Sangars : « Indignez-vous, Vivez ! Ces mots d’ordre exprimés avec impératif plus point d’exclamation ont vraiment un détestable écho de propagande pubarde et totalitaire. « Vivez ! » Voilà qui vous donne l’envie immédiate de contacter l’Agence Générale du Suicide, que le sémillant Jacques Rigaut avait fondée au temps du Surréalisme ».
Stéphane Hessel est parti trop tôt, sans avoir eu le temps de transmettre les nombreuses autres causes pour lesquelles il fallait s’indigner. À tous ceux qui le pleurent, il faut leur conseiller de lire Antifa. Dans cette brochure de même format qu’Indignez-vous, le poète suisse Oskar Freysinger prolonge – non sans ironie – la doctrine hesselienne en démultipliant les pistes d’indignation. Parmi une multitude de propositions, on y trouvera celle d’abolir les faits car « ce sont eux qui créent des différences entre les gens. Pas de faits, pas d’injustice » mais aussi la bonne action car « il n’y a pas d’indignation si on ne voit que le bien ».
« Sa capacité d’indignation était sans limite, sauf celle de sa propre vie » concluait François Hollande dans son vibrant hommage au disparu.
À ceux qui décident de s’indigner de tout, nous préférons Stendhal disant : « L’indignation est le déplaisir que nous cause l’idée du succès de celui que nous en jugeons indigne ».

*Photo : hamburgr.

Les minarets : un complot arménien ?

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Rendons aux Césars de la diaspora ce qui leur appartient. Nouvelles d’Arménie Magazine nous apprend ainsi que le plus grand constructeur de mosquées en Turquie s’appelle… Stepan Aratan. Arménien de son état, l’architecte a reçu la médaille d’argent de l’association de protection des monuments de Turquie il y a vingt ans de cela, a même révélé le journal turc Hürriyet, ensuite repris par des médias arméniens. Cerise sur le gâteau ottoman, l’ambitieux concepteur a même reçu un certificat le désignant comme le constructeur du plus grand nombre de bâtiments islamiques dans le pays. Ironie du sort, Aratan est né en 1929 à Istanbul, une petite décennie après le génocide arménien, puis a accompli une carrière de prof de maths au sein du système scolaire privé arménien en Turquie.

Par un drôle de paradoxe, ce n’est donc pas l’émir du Qatar mais le rejeton octogénaire du premier peuple à avoir institué une Eglise chrétienne nationale qui s’avère le plus grand contributeur à l’islamisation de la Turquie, en plein boom depuis plusieurs décennies, à mesure que la nation d’Atatürk tourne le dos à son modèle laïque autoritaire. Ce que le journaliste Krikor Amirzayan traduit avec un mélange d’optimisme et d’esprit grinçant : « L’immense apport des Arméniens à la société turque dans l’Empire ottoman et à la Turquie moderne -née en partie du génocide arménien – se poursuit ! ».

De là à en déduire que la poussée de minarets un peu partout en Europe est un complot ourdi par le lobby arménien, il y a un pas que certains conspirationnistes ne seront pas les derniers à franchir…

 

 

Droit de réponse d’Olivier Poivre d’Arvor

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Le 24 janvier 2013, un article signé Luc Rosenzweig sur l’arrêt de l’émission « La Rumeur du Monde » comporte de graves inexactitudes et insinuations. Je vous demande donc un droit de réponse.
 » Jean-Marie Colombani ayant fait le choix en septembre 2012 d’animer une émission le vendredi soir sur France Inter alors qu’il en animait une autre depuis de nombreuses années le samedi midi à France Culture, ces deux émissions me paraissant fort proches par les thématiques traitées ainsi que par leurs dates de diffusion, j’ai à mon grand regret décidé d’arrêter « La Rumeur du Monde ». Je l’ai fait par respect de nos auditeurs, nombreux à s’étonner de ce « doublon », soucieux d’entendre sur France Culture des programmes inédits et d’entendre des voix propres à la chaîne. Sans quoi, à quoi bon la complémentarité des chaînes au sein de Radio France ?
Les situations de Laure Adler et de Philippe Meyer sont fort différentes. Outre que la règle que j’ai formalisée date de mon arrivée à France Culture, en 2010, et que ces deux producteurs disposaient déjà depuis longtemps de leurs émissions sur les deux chaînes, ces programmes n’ont rien à voir. Laure Adler interviewe à France Culture des personnalités de toute nature hors actualité et à France Inter parle de l’actualité théâtrale. Quant à Philippe Meyer, il parle politique sur France Culture et chanson sur France Inter.
L’insinuation la plus grave me concerne directement. Elle laisse à entendre que j’ai engagé Christine Ockrent pour remercier son compagnon Bernard Kouchner d’un soi disant soutien à ma carrière diplomatique alors qu’il était Ministre des Affaires étrangères. C’est aussi diffamatoire que fort mal informé. Travaillant pour le Quai d’Orsay depuis près de vingt ans, j’y ai été intégré comme ministre plénipotentiaire par voie tout à fait légale bien avant l’arrivée de Bernard Kouchner au Ministère. De quoi aurais-je par ailleurs à remercier Bernard Kouchner, alors qu’il est de notoriété publique que j’ai été prié de quitter mon poste de direction de Culturesfrance pendant la période où il était Ministre des Affaires étrangères ?
Quant à Christine Ockrent, il va de soi que je l’ai engagée pour ses très grandes qualités professionnelles et son excellente connaissance des questions internationales, comme tout son parcours de journaliste en témoigne. De la même manière et pour les mêmes raisons professionnelles, j’ai fait venir il y a deux ans auprès de moi à la direction adjointe de la chaîne, Sandrine Treiner, qui a ainsi quitté son poste à France 24.
Il reste tout de même affligeant, s’agissant de femmes de grande qualité, qu’on en soit encore dans cette société et à cette date à chercher les hommes qui seraient derrière leurs carrières.
En attendant, je vous recommande d’écouter chaque samedi de 12 h 45 à 13 h 30 « Affaires étrangères », une émission produite par Christine Ockrent qui, à la lecture des courriers reçus, semble satisfaire pleinement les auditeurs de France Culture.

*Photo : colmmacc.

Merci pour les banquiers !

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banques ue bce

L’An de grâce 2013 devait être celui de la réforme des banques. Grâce à la loi bancaire française, d’une part, à l’Union bancaire européenne, d’autre part, on allait mettre au pas ceux qui nous avaient plongés dans la mouise. Seulement, la loi française ayant reçu le nihil obstat des banques françaises et le projet européen étant désormais soutenu sans réserve par l’ensemble des banques de la zone euro, il faut croire qu’ils ne sont guère contraignants et que les pécheurs ont obtenu la rémission de leurs fautes au confessionnal. En clair, les affaires vont continuer. As usual.
La loi française vise à séparer le risque représenté par le prêteur, endossé par la banque commerciale classique, et celui créé par le trader, assumé par les salles de marchés qui font aujourd’hui partie des activités des mêmes grandes banques. À l’origine, le projet européen poursuivait le même objectif ; mais il tend, de surcroît, à mutualiser le système bancaire de la zone euro et à le soumettre à une supervision de la Banque centrale de Francfort[1. Bruxelles et Francfort voudraient étendre la supervision à l’ensemble des banques de l’Union, ce qui ne manque pas d’irriter la Pologne, la Suède ou le Royaume-Uni qui ne sont pas membres de la zone euro et n’ont donc aucune influence sur la politique de la BCE.]. Il s’agit, d’une part, d’empêcher que les risques nés de la spéculation sur les marchés financiers contaminent l’ensemble du système et, d’autre part, maintenant que nombre de faillites sont acquises[1], de renforcer la confiance dans les institutions financières en les soumettant à la surveillance du gendarme de Francfort.
Ces louables ambitions pourraient laisser croire que la sagesse est enfin de retour au sein de la nef des fous. En réalité, ce ne sont que des faux-semblants. La loi française ne changera rien à la politique qui a permis aux banques de spéculer, pour leur propre compte, sur les monnaies, les matières premières, les actions, les titres d’emprunt et sur les produits financiers qui en sont dérivés. Et l’Union bancaire, si elle voit le jour, conduira à assurer les banques contre la faillite par une garantie explicite des contribuables, invraisemblable fuite en avant quand on sait que les États sont exsangues et leurs contribuables doublement asphyxiés par les charges et par la récession.
Nicolas Sarkozy, François Hollande, même combat : dénonciation des « activités spéculatives », pour l’un, de la « finance sans visage » pour l’autre. Le discours du Bourget, en 2012, faisait donc écho à celui de Toulon jeté en pâture, en 2008, à une opinion médusée par le séisme financier. L’enjeu, dans les deux cas, était de savoir si, oui ou non, on allait laisser les banques continuer à se livrer à des opérations de « trading pour compte propre » (plus risquées et souvent plus rémunératrices que les opérations d’achats et de ventes de titres ou devises effectuées pour leurs clients). Nicolas Sarkozy a oublié qu’il l’avait posée, François Hollande fait mine d’y répondre par la présente loi bancaire. Mais pour que cela soit efficace, il faudrait soit que les banques commerciales cessent toute activité de trading pour compte propre, soit qu’elles les externalisent dans des sociétés avec lesquelles elles n’auraient ni lien capitalistique, ni relation de crédit – en bon français, il faudrait qu’elles vendent cette partie de leurs activités[2. Opération de vente qui s’appelle « spin off » dans le jargon économique et financier.].[access capability= »lire_inedits »]
En réalité, il n’y a pas de demi-mesure possible. Ou bien on maintient le mélange des genres actuel, ou bien on tranche dans le vif en instaurant une séparation étanche entre des sociétés spécialisées dans le trading pour compte propre qui spéculeront avec l’épargne qui leur est confiée, et les banques de dépôt qui se replieront sur leurs métiers traditionnels : le crédit et les services financiers.
François Hollande et Pierre Moscovici ont opté pour une pseudo-réforme qui s’apparente plutôt à un maquillage juridique du statu quo qui prévalait jusqu’ici. Aux termes de la loi, les banques devront concentrer leurs activités de trading les plus risquées dans des entités autonomes, mais qui seront leurs filiales à 100%, ce qui signifie que le trading pour compte propre demeure dans le périmètre de la banque. Le seul changement formel, c’est que les pertes éventuelles affecteront les comptes de filiales ; mais si ces pertes atteignent un montant substantiel, la maison-mère est nécessairement engagée.
En tout cas, dans les milieux d’affaires, nul ne s’y est trompé. À l’évidence, le Président n’a pas eu le cran de s’engager dans un conflit frontal avec les banquiers français. En clair, le déni de responsabilité se porte aussi bien à gauche qu’à droite et Pierre Moscovici protège les banques aussi bien que l’a fait Christine Lagarde. On ne saurait cependant se contenter de ce constat banal à pleurer.
Pourquoi les banques refusent-elles de se replier sur leurs activités traditionnelles ? Est-ce par orgueil, pour protéger l’image de « maîtres du monde » que leur conféraient les traders cocaïnés et les salles de marchés bourdonnantes popularisés par les médias à partir des années 1980 ? À vrai dire, ces apprentis-alchimistes qui, après avoir fait croire aux peuples crédules qu’ils savaient transformer le plomb en or, ont transformé en plomb l’or de nombreux épargnants, n’ont plus vraiment bonne presse. C’est donc plus trivialement une question de gros sous. Le trading pour compte propre a fini par représenter une part substantielle – le tiers, la moitié, voire plus – des profits déclarés et versés aux actionnaires. Le manque à gagner que représenterait son abandon ne serait sans doute pas compensé par les économies résultant du licenciement collectif des traders.
L’affaire de la loi bancaire s’achevant en « pipi de chat », restait à savoir si le chantage des banquiers allait aussi venir à bout du projet d’Union bancaire européenne, en préparation à Bruxelles sous l’autorité de notre compatriote Michel Barnier. Sur la base d’un rapport établi en 2012 par Erki Liikanen, président de la Banque de Finlande, le principe d’une séparation entre spéculation et crédit semblait acquis. Or, le 29 janvier, Bruxelles capitule en rase campagne[3. « Bruxelles retreat on key bank reform » Financial Times, 30 janvier 2013.]. Les banques concernées ont menacé, en cas d’adoption du texte, de fermer les robinets du crédit à la production et à la consommation. Et la récession européenne a encore affaibli les autorités publiques face à leurs maîtres banquiers. Une nouvelle contraction du crédit mettrait fin aux derniers espoirs de reprise économique.
Toutefois, l’échec du projet européen a au moins le mérite d’introduire un peu de vérité dans ce dossier opaque : si la loi française peut encore donner le change aux candides, la capitulation de la Commission résonne comme un aveu.
Il faut donc se pencher sur le deuxième volet du projet d’union bancaire : la soumission des banques à la supervision de la BCE.
Deux remarques préalables s’imposent. Premièrement, il existe de longue date un commissaire européen chargé de superviser les affaires bancaires et financières. Deuxièmement, la Banque centrale européenne est par construction, depuis sa naissance, en position idéale pour suivre les évolutions des banques de la zone euro : les chiffres de l’évolution du crédit dans les pays membres ainsi que ceux des défauts de paiement des débiteurs du système bancaire lui sont transmis en temps réel.
Pour savoir si la surveillance de Francfort a une chance d’être efficace, il faut comprendre comment les autorités européennes « compétentes » se sont laissé déborder par les événements entre 2007 et 2009. Tout d’abord, comme nous l’avons expliqué dans la précédente livraison de ce magazine, les conditions d’emprunt favorables proposées aux différents emprunteurs de la zone laissaient préjuger, à tort, de leur prospérité future et de leur solvabilité. Ensuite, dans certains pays, l’essor économique permis par l’emballement du crédit a donné une certaine crédibilité à ces anticipations optimistes, avant le retour à la dure réalité. Enfin, on dirait que Bruxelles et Francfort sont dirigées par des borgnes dont l’œil valide ne regarde que les dettes publiques, comme si l’équilibre budgétaire était le seul critère de la solidité d’une économie, la question des dettes privées ayant été soigneusement éludée.
Le projet d’Union bancaire aurait donc dû, au minimum, être assorti d’une analyse de l’échec du dispositif antérieur. Mais l’Europe a ceci de commun avec l’ancienne Union soviétique que l’heure du bilan n’y sonne jamais, sauf pour dire qu’il est globalement positif et que, en l’absence de socialisme réel ou de construction européenne, ce serait encore bien pire. On va donc s’efforcer d’inventer un nouveau dispositif incarnant le « plus d’Europe » ou le « mieux d’Europe » qui figurent dans le bréviaire des zélotes, au mépris de la pureté de la langue.
À vrai dire, nous ignorons quelles modalités permettront au banquier de Francfort de superviser quelque 6 000 banques en Europe. Mais nous savons l’essentiel, qui empêche de prendre au sérieux un tel projet. En Occident, les banques centrales, qu’elles soient à Washington, à Londres, à Francfort, sont au service des banques. La crise de 2008, venue d’Amérique, et celle de 2010, apparue à la périphérie de la zone euro, ont montré deux choses. Premièrement, les banques sont contraintes de dissimuler leurs difficultés pour ne pas faire fuir leurs déposants et leurs prêteurs habituels : ce que l’économiste Gaël Giraud appelle un « mensonge structurel »[4. Illusion financière, Gaël Giraud, chapitre 6 « Le dilemme des banques centrales », Éditions de l’Atelier, 2012.]. Deuxièmement, les banques centrales ne peuvent pas ne pas tenter de prolonger l’existence des banques en difficulté et en faillite, avec le concours éventuel des États.
Et c’est pourquoi, au-delà de cette supervision proclamée depuis les « hauteurs béantes de l’Europe »[5. Les Hauteurs béantes de l’Europe, Roland Hureaux, Bartillat, 1999.], l’Union bancaire tente de mettre en place un dispositif de garantie générale des dépôts bancaires par les contribuables européens, qui reviendrait à instaurer la garantie des faillis par ceux qui sont parvenus à conserver leur solvabilité. L’Union bancaire réaliserait ainsi, à l’échelon des banques, ce que le Mécanisme européen de stabilité organise au profit des États. En d’autres termes, l’Union bancaire poursuivrait la fuite en avant commencée avec les plans de sauvetage des États.
Dans ces conditions, on peut toujours dénoncer les graves défaillances de la régulation publique dès que les intérêts du monde bancaire sont en jeu. Encore faut-il ouvrir enfin les  dossiers noirs de la réforme bancaire, apparus à la faveur de la crise. J’en recenserai trois.
Le « double loop ». La formule, désormais courante dans les médias économiques anglais et américains, désigne la double dépendance qui lie des États européens en faillite ou exposés à la faillite à des banques que la BCE a sauvées de la cessation de paiement[6. « Bruxelles retreat on key bank reform » Financial Times, 30 janvier 2013.]. C’est l’un des traits qui distinguent la situation en Europe de celle qui a cours en Amérique. En effet, les banques européennes étant très fortement engagées sur les dettes publiques de la zone, un défaut de paiement partiel des États leur serait fatal. À cela s’ajoute le fait que les emprunts nouveaux émis par les États sont désormais souscrits principalement par les banques du pays concerné : les portugaises pour les emprunts de Lisbonne, les espagnoles pour ceux de Madrid, les italiennes pour ceux de Rome.
L’économiste Gaël Giraud décrit avec simplicité la situation en résultant. « Un double élastique relie désormais le nageur (l’État ou la banque, selon le cas) et son sauveteur (idem) : si le premier coule, le second sera entraîné avec lui. Si le second coule, le premier sera lui aussi entraîné par le fond »[7. Illusion financière, op.cit. page 40.]. Au passage, il souligne que cette situation n’est pas sans lien avec la question du trading pour compte propre. Non seulement les États dépendent de la bonne volonté des banques qui souscrivent leurs nouveaux emprunts, mais ils sont soumis à leur pouvoir de détruire les finances publiques en jouant sur les CDS − credit default swaps − qui ont fait faire faillite à Lehman Brothers et à tant d’autres. La salle de marché de la BNP peut décider en quelques jours de l’insolvabilité du Trésor français en faisant monter le prix des CDS qui assurent notre dette publique.
On le voit, le rapport de force est plus que défavorable à la puissance publique, empêchée d’exercer son pouvoir normatif par sa dépendance vis-à-vis des banques. C’est d’autant plus consternant que les banques continuent de souscrire les dettes publiques non pas avec de l’épargne constituée mais avec de l’argent créé à leur bénéfice au guichet de la Banque centrale. Le vaudeville européen se joue à trois : États, banques, Banque centrale. L’argent emprunté à 0,75% au guichet de Francfort est replacé ensuite à 2,4% ou 5% dans les nouveaux emprunts des États. La complicité de la Banque centrale permet donc aux banques de se constituer une rente qui les enrichira – à condition bien sûr que les États échappent à la faillite.
La vérité des comptes bancaires. Depuis la fin 2008, les banques ont obtenu le privilège d’échapper aux règles comptables en vigueur sous l’autorité de l’organisme londonien, l’IASB, qui les a élaborées. L’IASB d’abord, le premier G20 de Londres ensuite, leur ont en effet donné une grande liberté dans l’évaluation de leurs créances publiques et privées. De sorte que personne, en dehors de quelques initiés du sérail bancaire, ne peut fournir un diagnostic plausible sur la santé financière des organismes concernés.
Plus grave encore que l’obscurité qui entoure les comptes bancaires, il y a leur falsification avouée. Comment se fait-il, en effet, que les banques espagnoles, affectées d’un taux de défaut et de retards de paiement de plus de 11%, équivalent à leur faillite virtuelle, puissent encore afficher des comptes en équilibre ? La chose est d’une simplicité confondante. Quand ces banques font procéder à la saisie des logements des ménages insolvables, elles comptabilisent à leur actif la valeur, plus ou moins réaliste, des biens saisis. Mais elles conservent aussi le montant de la créance qui n’est pas réglée, comme si le débiteur allait finalement s’acquitter de sa dette. Soit, très grossièrement, deux fois le montant de la créance due ! Or, ni la Banque d’Espagne, ni les autorités européennes n’ont agi pour faire cesser la falsification.
L’avenir du collatéral. La grande aventure du crédit en Occident, depuis trente ans, est fondée sur le recours massif aux garanties collatérales, telles que les hypothèques, et la faculté donnée aux prêteurs de revendre les prêts assortis de ces garanties. Que ce soit à Paris, à Bruxelles ou sous d’autres cieux en Occident, la crise avait offert l’occasion de poser la question du « collatéral » en ces termes : faut-il maintenir un régime qui facilite l’accumulation des dettes et la montée des risques de faillite ou doit-on créer des garde-fous pour limiter ces pratiques ? Ce débat fondamental n’a pas eu lieu. Espérons qu’il va enfin s’ouvrir. À moins, ce qui n’est pas exclu, que nous soyons requis par d’autres séismes.[/access]

*Photo : aranjuez1404.

Etats-Unis : le droit de porter des armes dans la ligne de mire

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Un compromis semble se profiler dans les discussions en cours au Congrès américain, destinées à réduire la violence armée qui ensanglante régulièrement les Etats-Unis et qui pourrait satisfaire les deux parties en présence : une majorité considérant inaliénable le deuxième amendement de la Constitution garantissant au peuple que « le droit de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé »  et une minorité, plutôt démocrate, souhaitant limiter la circulation des armes à feu.
De l’avis majoritaire, aussi bien chez les Républicains que chez les Démocrates, se donner les moyens de vérifier les antécédents des acheteurs d’armes en ventes privées permettrait d’éviter que les armes à feu ne tombent entre de mauvaises mains, et particulièrement les armes de poing qui sont à l’origine de près de 75% des décès par balles. Cette mesure mettrait un terme à une faille qui permet actuellement à 40% des ventes de se dérouler sans surveillance.
Le sénateur républicain de l’Oklahoma Tom Coburn s’oppose toutefois à ce compromis, craignant qu’un registre centralisé des ventes ne soit tenu par le gouvernement, ce qui permettrait à ce dernier de les confisquer à tout moment à leurs propriétaires respectueux des lois et donc fondés à en posséder. Et, comme le rappelait Gil Mihaely dans notre numéro de janvier, le droit à disposer d’une arme est constitutionnellement garanti aux Etats-Unis, où il fait partie intégrante du droit du citoyen à se défendre contre les ingérences de l’Etat dans sa vie privée.
Ceci étant, les vendeurs d’armes américains sont d’ores et déjà tenus de vérifier les antécédents de leurs clients et de garder trace de leurs transactions. Or, s’interroge le New York Times, si les vérifications des vendeurs assermentés n’ont jamais fourni le prétexte à la constitution d’un fichier national, pourquoi serait-ce le cas pour les ventes privées, qui croissent de manière exponentielle avec internet ? D’autant que les registres des vendeurs, s’ils ne sont pas connectés à une base de données nationale des possesseurs d’armes à feu, n’en sont pas moins utiles à la police pour tracer les criminels.
Au nom des victimes potentielles, conclut le New York Times, les législateurs devraient passer outre les préventions du lobby des armes et rendre obligatoire la traçabilité des ventes d’armes pour vérifier les éventuels antécédents judiciaires de leurs acquéreurs. Après tout, les armes tuent, contrairement à la viande, fût-elle d’origine incertaine…

Internet : menaces sur la liberté d’expression ?

benbassa internet racisme

 « Poser des garde-fous, ce n’est pas restreindre la liberté » : voilà comment, dans un entretien récent, Mme le sénateur Benbassa tente de rassurer ceux qui auraient le mauvais goût d’être effrayés par son projet d’encadrer la liberté d’expression sur internet[1. Madame le sénateur Esther Benbassa (EELV) est en train de constituer au Sénat un groupe de réflexion composé de représentants des différentes tendances politiques afin de proposer une loi portant sur la liberté d’expression sur internet ; les propos sont tirés d’un entretien donné  le 21 février à Raphaële Karayan de L’Express.]. Mais on peut craindre qu’elle ne convaincra que les convaincus, puisque par définition même, un « garde-fou » a pour objet de « limiter une liberté » – par exemple, celle de l’aliéné qui aurait une envie pressante de se jeter par la fenêtre. C’est ce que Mme Benbassa reconnaît d’ailleurs en précisant que lesdits « garde-fous » seront aménagés « de la manière la plus « soft » possible » ; bref, qu’il s’agit bien de « limitations », mais que ces dernières ne seront pas trop rigoureuses… Juste ce qu’il faut
Juste ce qu’il faut ? Toute la question est là : une telle limitation est-elle réellement justifiée ? Dans l’entretien précité, Mme le sénateur explique que « Lors des débats sur la loi relative à la suppression de la discrimination dans les délais de prescription prévus par la loi sur la liberté de la presse (sic), et lors des auditions, il est ressorti que la majorité de ces actes se font sur internet, pas dans la presse ». Traduction par la journaliste qui l’interroge : « Elle s’est saisie du sujet après que les discussions sur la loi qui harmonise à un an les délais de prescription pour toutes les injures discriminatoires (qu’elles soient fondées sur la race, le sexe, la religion, l’orientation sexuelle ou le handicap), adoptée par le Sénat le 7 février et dont elle était rapporteure (re-sic), ont fait émerger la nécessité d’encadrer les propos injurieux sur internet ».
On savoure toujours cette propension à découvrir l’œuf de Colomb, et à s’apercevoir qu’un sujet urgentissime n’avait jusqu’ici été vu par personne. Les injures sur internet constituent donc une question toute nouvelle, un problème inédit : du moins pour Mme le sénateur qui, comme l’immense majorité des personnes de plus de soixante ans, percevra toujours Internet comme une nouveauté inouïe, un continent inexploré.  Peu importe que le net ait fêté ses 21 ans il y a quelques mois, il reste une terre vierge un peu effrayante qu’il importe par conséquent de réglementer au plus près, ne serait-ce que pour se rassurer soi-même. Et pour se persuader qu’on a vu, la première, ce qui n’allait pas : le fait que les internautes se laissent aller à oublier celui qui est en face, de l’autre côté du miroir. Petite précision au passage : c’est ce que disait déjà, il y a 19 ans, la créatrice du terme « nétiquette », Virginia Shea : on doit toujours se souvenir que c’est avec un être humain que l’on communique. Ainsi faut-il toujours se demander avant d’envoyer un message : « Dirais-je la même chose si la personne se trouvait en face de moi ? », « Si la réponse est non, réécrivez et relisez. Répétez le processus jusqu’à ce que vous ayez l’impression que vous pourriez dire ces mots à la personne en chair et en os aussi facilement que vous les lui transmettriez par Internet. Bien sûr, il est possible que vous adoriez dire des choses extrêmement grossières aux personnes que vous côtoyez. Dans ce cas, la nétiquette ne saurait vous aider. Commencez par acheter un manuel de bonnes manières »[2. Virginia Shea, Netiquette, Albion Books, mai 1994, p. 37] … Quant à la nécessité d’une telle réglementation de la liberté d’expression sur internet, elle paraît d’autant plus contestable que la législation punit depuis belle lurette les « propos injurieux », quel que soit leur mode de publication. C’est ainsi que l’article 29 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881 dispose que, dès lors qu’elle fait l’objet d’une « publication directe ou par voie de reproduction », « Toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait est une injure ». C’est ce qu’on peut appeler une définition à large spectre. Or, précise l’article 33 de ladite loi, ce comportement est sévèrement réprimé, notamment lorsque l’injure a été commise « envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée », ou encore, « à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap ». L’auteur du délit sera en effet  puni de « six mois d’emprisonnement et de 22 500 euros d’amende ».
On comprend volontiers que cette mansuétude coupable à l’égard de comportements particulièrement « nauséabonds » (tel est le terme consacré) puisse scandaliser Madame le sénateur Benbassa. Il semble toutefois que les garde-fous, pour reprendre son expression favorite, existent déjà, qu’ils n’ont d’ailleurs rien de franchement « soft », et qu’en l’occurrence, une nouvelle loi ne ferait qu’ajouter une couche supplémentaire au mille-feuille normatif. Sans compter qu’elle risquerait de remplir les prisons au moment précis où Madame le ministre de la Justice ne rêve que de les vider.

*Photo : brianjmatis.

Goodyear : Le grizzly qui cachait la forêt

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taylor protectionnisme montebourg

Résumons l’affaire. Goodyear veut fermer son usine de pneu d’Amiens parce qu’elle perd de l’argent. Le gouvernement cherche un repreneur et approche – notamment – Titan ; lequel regarde le dossier et, s’apercevant que l’affaire est dangereusement politisée (souvenez-vous de Mittal) et qu’en plus, le site est tenu par un « syndicat fou » (la CGT), décide de ne pas donner suite. Le 31 janvier, alors que Goodyear confirme son intention de fermer le site, Montebourg écrit au P-DG de Titan, Maurice « Morry » Taylor dit The Grizz, pour tenter de le rattraper au collet mais, dans sa réponse, ledit grizzly, fidèle à son style quelque peu (comment dire ?) rugueux, envoie le ministre balader.
Jusque-là, pas de quoi fouetter un chat : nous avons fait le choix – démocratiquement – d’un modèle social qui implique un niveau de taxes, de réglementation et d’interventionnisme élevé de telle sorte que, malgré la taille de notre marché intérieur et de celui de l’Union européenne au milieu duquel nous nous trouvons, des entreprises comme Goodyear ou Titan préfèrent de plus en plus aller investir ailleurs.
Mais là où l’affaire du grizzly devient plus intéressante, c’est que la lettre qu’il a adressée au ministre du Redressement Productif s’est mystérieusement retrouvée dans la presse.
Gros scandale parce que le plantigrade s’offre une charge à la hussarde contre le ministre et la sacro-sainte CGT mais aussi, et surtout, à cause d’un passage bien précis de sa réponse : celui dans lequel il écrit – horresco referens ! – que « Titan va acheter un fabricant de pneus chinois ou indien, payer moins d’un euro l’heure de salaire et exporter tous les pneus dont la France a besoin ».
Alors là, c’est la curée ! Songez un peu, ma bonne dame, cet infâme américain mondialisé ose non seulement déclarer qu’il refuse de contribuer au Redressement Productif National (quel manque de patriotisme !) mais se vante en plus d’aller exploiter ces pauvres travailleurs chinois et indiens à raison d’un euro de l’heure. Voilà toute l’horreur de la Mondialisation ultralibérale™ révélée, l’abject cynisme de ces grands patrons exploiteurs de la misère du monde étalé au grand jour : Taillo ! Taillo ! Démondialisons pendant qu’il en est encore temps !
Et notre grizzly se retrouve affublé du plus infamant des adjectifs de notre temps : le voilà ultralibéral. Du coup, nous rappelle ses méthodes de management brutales, la condamnation de son père, la pollution du site qu’occupait l’entreprise familiale… Bref, voilà notre plantigrade devenu le symbole vivant du mal qui nous oppresse, de l’euro surévalué selon les experts, du libre-échangisme qui opprime les peuples, de la finance apatride qui attaque les nations etc.
Mais je crains fort que ceux qui ont fait du grizzly le symbole de l’affreuse mondialisation aient commis un léger contresens : pour le dire en un mot, Morry Taylor est protectionniste. Vous avez bien lu : le grizzly est et a toujours été un fervent adepte des barrières douanières et autres restrictions au commerce international. Il est au moins aussi protectionniste qu’Arnaud Montebourg et Marine le Pen ; c’était même un des thèmes majeurs de sa campagne lors des primaires républicaines de 1996.
Amis protectionnistes, souverainistes, socialistes, nationaux-républicains et assimilés, ce Taylor que vous avez voué aux gémonies est en réalité l’un des vôtres[1. Ce que peu de commentateurs ont compris, à l’exception notable de Pascal-Emmanuel Gobry sur Atlantico].  Il n’a en effet jamais eu d’autre intention, dans sa lettre comme ailleurs, que de fustiger l’absence de barrières douanières entre l’Occident et les grands pays émergents que sont l’Inde et la Chine.
Vous auriez bien tort d’être surpris. Une rapide recherche sur internet vous aurait pourtant appris que les politiques protectionnistes – de l’Allemagne de Bismarck à la loi américaine Smoot–Hawley de 1930 – ont toujours été promues et mises en œuvre par des gouvernements conservateurs soucieux de plaire à leur clientèle de grands propriétaires terriens et d’industriels souhaitant préserver leurs bénéfices de la concurrence internationale en continuant à nous vendre leurs produits au prix fort. Taylor ne fait probablement pas exception.
Mais concluons sur une note plus légère. Je ne comprends toujours pas comment une lettre privée adressée par un grand patron américain à l’un de nos ministres a pu se retrouver étalée sur la place publique. Pour un peu, on jurerait que c’était intentionnel – en tout cas, c’est en tout cas ce que le grizzly semble penser si l’on en juge par ses dernières déclarations.
Livrons-nous à quelques spéculations. Qui donc, au sein du ministère du Redressement Productif, pourrait avoir intérêt à nous faire lire cette lettre ? Quel obscur objectif cette fuite ministérielle pouvait-elle bien poursuivre en nous jetant en pâture un des (prétendus) suppôts de la Mondialisation libérale™ ? Je n’ose conclure.

*Photo : Damon Green.

Twitter et l’éternel présent

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twitter feneon web

twitter feneon web

140 signes de bonheur. C’est le « concept » − comme disent les publicitaires − du réseau social Twitter, dont politiques et autres médiatiques raffolent. Pour l’utilisateur câblé, cent possibilités virtuelles s’épanouissent : échanger des noms d’oiseaux avec Nadine Morano, traiter publiquement Jean-Marc Ayrault de « grand méchant mou », etc. Que demande le peuple ?
Mais il arrive que la machine déraille. Sous un nom barbare (hashtag, à vos souhaits !), un sujet de conversation lancé au débotté peut virer au pugilat. Ainsi du consternant #unbonjuif qui défraya la chronique du racisme 2.0. Légitimement indignée, la ministre Najat Vallaud-Belkacem se fendit d’une tribune dans Le Monde sommant Twitter d’épousseter sa cave à immondices.
Mais plutôt que de nous attarder sur le sort des auteurs de blagues rancies, revenons sur la mésaventure qu’a vécue un ami, appelons-le « Paul », un temps inscrit un soir de beuverie solitaire sur ce site où des Fénéon du dimanche rédigent leurs « nouvelles en trois lignes »[ 1. En 1906, le journaliste anarchiste Félix Fénéon rédigeait des brèves d’actualité sous le nom de « nouvelles en trois lignes » publiées par Le Matin.], l’esprit en moins, l’orthographe boiteuse en plus. Voilà qu’un message assassin dont il ne comprend goutte tire Paul du sommeil. Un accusateur  public – un pléonasme dans le monde merveilleux d’Internet – le désigne comme l’auteur de messages d’insultes décochés sous pseudo.[access capability= »lire_inedits »] Dans sa diatribe, l’imprécateur, appelons-le « Lancelot », a bien pris soin de mettre le nom de Paul en exergue pour figurer la délation dans toute sa splendeur scripturaire : « Ça t’amuse de me traiter de p… et de s…. , cher Paul ? ». Incapable de poser la moindre question à son procureur, qui l’a « bloqué » d’office, Paul se voit moralement condamné sans autre forme de procès.
La seule solution ? Appeler un contact commun, susceptible de jouer les missi dominici dans cette ténébreuse affaire. L’interlocuteur de Paul lui indique que son Fouquier-Tinville a été, quelques jours plus tôt, pris à partie par un multirécidiviste de l’agression virtuelle. Et les soupçons se sont portés sur Paul en raison de son manque d’assiduité twittique, le délit de sale gueule idéologique ayant fait le reste. Une fois son innocence prouvée, Paul n’a eu droit ni aux excuses ni aux regrets de Lancelot. Point de chichis sur le Web !
Grâce à Twitter,  Paul a donc eu droit à son quart d’heure de célébrité warholien. Ainsi entré dans l’éphémère postérité cybertechnologique, mon ami désormais technophobe m’invita à méditer sur la frénésie instantanéiste de Twitter. Bernanos défendait sa France contre les robots. Instruit par l’expérience, Paul protège désormais sa « e-réputation » en « googlisant » régulièrement son nom. Un vrai héros de notre temps…[/access]

*Photo : eldh.

Chypre : au secours, la droite revient !

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anastasiades chypre droite

anastasiades chypre droite

On y a un peu moins fait attention que pour l’Italie mais il y a aussi eu des élections présidentielles à Chypre, l’île d’Aphrodite. Dimanche, Nicos Anastasiades (DYSI), l’impétrant de droite, a été élu Président de la République avec 57,5% des suffrages exprimés contre 42,52% pour Stavros Malas, le candidat de gauche. Le sortant, eurosceptique assez populaire, était un… communiste : Demetris Christophias.
Dire qu’un pays de l’UE avait un chef d’Etat communiste depuis 2008 qui a même pris la présidence de l’Union en 2012 et que personne ne le savait ! C’est sans doute que les observateurs et les touristes n’ont aperçu aucun goulag sur les plages. Il faut dire que Christophias n’a – malheureusement- pas tenté un remake de la prise du Palais d’Hiver avec les bureaux de la Commission européenne.
Comme Mario Monti, monsieur « tout le monde aime ma rigueur mais je fais 10% quand je me présente », Nicolas Anastasiades était le cheval choisi par Bruxelles et la Troïka, casaque austérité, toque hyper rigueur. Mais lui, contrairement à Monti, c’était sa première fois et il a bénéficié de la panique du peuple chypriote qui en a oublié la partie nord de l’île occupée par les Turcs, habituellement grand argument électoral, pour ne plus se concentrer que sur la situation économique.
Chypre a dû solliciter en 2012 une aide financière extérieure. Parce qu’elle a un système de protection sociale scandaleux ?  Une fonction publique hyperbolique ? Des retraités de 45 ans, des semaines de 30 heures ? Même pas. C’est peut-être ce qu’on finira par dire pour légitimer les purges à venir mais s’il y a eu le feu à la maison d’Aphrodite, c’est en raison des pertes subies par ses banques à la suite de la restructuration de la dette de la Grèce voisine. L’État ne peut plus se financer sur les marchés depuis mai 2011. Il a désormais besoin de 17, 5 milliards d’euros.
L’Europe veut bien aider, mais il va falloir faire comme elle veut, quand elle veut, élections ou pas. Et les 17, 5 milliards ne viendront qu’aux conditions habituelles : privatisation des grands groupes publics, baisse des salaires, hausse des impôts. Anastasiades, selon un scénario désormais bien connu, a présenté un programme d’allégeance à la Troïka tout en expliquant aux électeurs déboussolés que c’était la seule voie possible, quand bien même on commence à savoir depuis quelques années que la potion tue le malade.
Plus triste, mais finalement si peu surprenant, un des premiers à avoir réagi à l’élection chypriote est le ministre socialiste des finances Pierre Moscovici. Il a fait savoir son sentiment par Twitter. Aurait-il déploré la défaite, moins lourde que prévue, de Stavros Malas, le candidat de gauche ? Pas vraiment… Son gazouillis est dépourvu d’ambiguïté : « Je salue les résultats de l’élection chypriote pour les négociations sur le programme d’assistance financière, dans l’intérêt de la zone euro ».
Et l’intérêt des peuples, alors?
L’intérêt des peuples… Comment dit-on, déjà, en grec, « Faut pas rêver » ? Et puis comment le dit-on en portugais, en espagnol, en gaélique, en italien ? Et en social-libéral ?

*Photo : European People’s Party – EPP.

Le Mali, c’est pas fini !

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gao mali hollande

gao mali hollande

La reprise des combats à Gao, à l’initiative des islamistes de Mujao et de francs-tireurs embusqués, montre à quel point Laurent Fabius a été imprudent en annonçant que les troupes françaises se retireraient du Mali à partir de mars. Du coup, les images de François Hollande, acclamé par la population de Tombouctou, ne sont pas sans rappeler le triomphalisme de George W. Bush après la prise de Bagdad : le 1er mai 2003, sur le porte-avions nucléaire USS Abraham Lincoln, le président américain avait déclaré, un peu précipitamment, que la mission en Irak était « accomplie ».
On avait à l’époque beaucoup critiqué George W. Bush : l’unilatéralisme des États-Unis, le prétexte de la guerre contre le terrorisme pour mettre la main sur le pétrole irakien, le bretzel avalé de travers, etc. On pourrait reprendre aujourd’hui certains de ces arguments, alors que la France semble bien seule au Mali et qu’elle a besoin de sécuriser les alentours des mines d’uranium du Niger. George W. Bush et François Hollande ont donc crié victoire trop tôt; sans doute la précipitation de technocrates qui ont l’habitude de raisonner en terme de territoires – que l’on administre ou que l’on prend à l’ennemi. Ça sent la fin du dix-neuvième siècle, quand l’armée française, dirigée par les colonels Gallieni et Archinard, en remontant le fleuve Niger jusqu’à Tombouctou, mettait fin à l’épisode djihadiste – déjà – de l’Empire Toucouleur et repoussait les Touaregs vers le massif des Iforas. Aujourd’hui, on en est encore là ! Or, à travers l’idée que l’on gagne un conflit parce que l’on a conquis un territoire, on exprime une conception conventionnelle de la guerre: on oublie que des terroristes, qui n’ont pas d’uniforme et qui peuvent frapper à tout moment se trouvent sans doute encore dans les villes libérées. Comment George W. Bush et François Hollande, qui ont tous les deux déclaré la guerre au terrorisme, ont-ils pu l’oublier ?
C’est l’occasion de mesurer combien la guerre a évolué au cours des dernières décennies. Elle oppose de moins en moins des nations. Il était une époque où l’on faisait la guerre à des idéologies : on se battait contre le nazisme ou contre le communisme. Aujourd’hui, sans doute parce qu’on est forcément tolérant, on ne se bat plus contre des idéologies ou des croyances, et on se garderait bien de les nommer, pour ne pas les stigmatiser. Désormais, on se bat contre le terrorisme, c’est-à-dire contre une façon d’utiliser la violence. Des champs de bataille, la guerre s’est déplacée dans les villes et tue toujours plus de civils, au point de rendre la convention de Genève légèrement obsolète. Les conflits sont ainsi devenus asymétriques : des États forts, bien intégrés à la mondialisation, se retrouvent opposés à des groupes armés qui n’ont aucun intérêt à mener une guerre conventionnelle, car ils sont beaucoup plus faibles. Cette asymétrie favorise le terrorisme et la guérilla, et incite l’ennemi à pratiquer l’esquive. Cela nous donne l’impression que les soldats français de l’opération Serval progressent un peu trop facilement dans le désert. La supériorité technologique permet certes de reprendre des territoires et des les occuper mais elle ne garantit pas la victoire, car l’adversaire, de toute façon, ne s’estimera jamais vaincu. Aucun missile intelligent ne pourra empêcher un kamikaze de faire exploser son véhicule, comme c’est déjà arrivé plusieurs fois ces derniers jours à Kidal. Le conflit asymétrique met en évidence les différences entre les adversaires : les statuts, les moyens employés, les méthodes et les valeurs ne sont évidemment pas les mêmes. L’adversaire n’a pas les mêmes critères de victoire ou de défaite. Car, comme l’explique Jacques Baud dans La Guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur [1. Jacques Baud, La Guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur, Editions du Rocher, 2003], les guerres asymétriques « visent davantage à influencer et à infléchir qu’à conquérir ». Finalement, c’est comme si les terroristes avaient réussi leur coup : ils sont arrivés à attirer la France sur le terrain du choc des civilisations cher à Samuel Huntington. N’est-ce pas le message envoyé par les shebab somaliens, quand ils ont diffusé sur twitter la photo de la dépouille du soldat français tué au combat ? Ils avaient bien pris soin de mettre en évidence le crucifix qu’il portait en pendentif autour du cou et avaient lâché ce commentaire perfide : « A return of the crusades, but the cross could not save him from the sword ». Aussi, du Mali à la Somalie, en passant par le Nigeria, tous ces groupes terroristes, mi-islamistes mi-crapules, pourtant de nature fort différente, donnent aujourd’hui l’impression d’être unis contre la France. En ouvrant en même temps deux fronts contre un terrorisme qui semble mondialisé, au Mali et en Somalie, François Hollande ne confirme-t-il pas les thèses que les néo-conservateurs américains avaient développées après les attentats du 11 septembre 2001 ? Quand on y pense, il y a de quoi s’étrangler avec son bretzel.

*Photo : Magharebia.

Stéphane Hessel, un saint laïc ?

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stephane hessel libe

stephane hessel libeOctobre 2010, la France est en effervescence. Un petit opuscule d’une trentaine de pages défraye la chronique. Les librairies sont assiégées et quatre millions d’exemplaires sont vendus tandis que le livre est traduit en 31 langues. C’est un séisme, un tsunami. « Indignez-vous » scande alors un vieux monsieur. Et sa voix résonne de Madrid à Athènes, de Bruxelles à New York, de Londres à Paris. C’est l’écholalie. Stéphane Hessel, l’ancien diplomate, l’ancien secrétaire de la Commission des Droits de l’Homme, le déporté de Buchenwald et de Dora peut-être fier. Le résistant de la première heure se donne en héritage et c’est une nouvelle génération qui s’en fait la récipiendaire, prête non plus à lutter contre le nazisme mais contre les inégalités de richesse, contre la politique d’immigration, contre le poids de la finance mondialisée, contre l’affaiblissement de la sécurité sociale et le régime des retraites, contre l’hégémonie d’Israël face à la Palestine. 
Stéphane Hessel est mort dans la nuit de mardi à mercredi, il avait 95 ans. La France semble depuis quelques jours avoir perdu une partie de son âme, le peuple hurle Santo subito et les voix des politiques se parent du ton chevrotant de Malraux accueillant Jean Moulin et son terrible cortège. C’est que Stéphane Hessel laisse derrière lui une quantité d’orphelins. À Madrid, Athènes, Bruxelles, New York, Londres et Paris, le vieux monsieur avait, selon Edgar Morin, réveillé des peuples jusqu’à présent très passifs. Les hommages, nombreux, ne se sont pas fait attendre. Le Président Hollande s’est incliné devant la « grande figure, dont la vie exceptionnelle aura été consacrée à la défense de la dignité humaine », Jean-François Copé a salué « un grand Français », avec sa « force de conviction, sa sincérité » et Bertrand Delanoë a rappelé « l’héritage inestimable de sa combativité au service des valeurs universelles de l’homme, et de son sens inaliénable de la liberté ». Sobrement, nos confrères de Libération, qui consacrent un cahier de 32 pages au grand homme, en ont conclu : « L’indignation doit entrer au Panthéon ». 
En théorisant l’indignation, Stéphane Hessel avait renversé la charge de la contribution citoyenne. À l’inverse de la célèbre phrase de John Fitzgerald Kennedy, il ne fallait plus se demander ce que l’on pouvait faire pour le pays mais ce que le pays pouvait faire pour nous. Chacun devait ériger son bon plaisir en créance pour que la paix règne. Enfin, quelqu’un se levait contre la guerre, la misère, et célébrait l’amour en rejetant toute forme d’injustice !
Le sage savait aussi se montrer autoritaire et cela lui avait valu quelques critiques acerbes du sévère mais toujours excellent Romaric Sangars : « Indignez-vous, Vivez ! Ces mots d’ordre exprimés avec impératif plus point d’exclamation ont vraiment un détestable écho de propagande pubarde et totalitaire. « Vivez ! » Voilà qui vous donne l’envie immédiate de contacter l’Agence Générale du Suicide, que le sémillant Jacques Rigaut avait fondée au temps du Surréalisme ».
Stéphane Hessel est parti trop tôt, sans avoir eu le temps de transmettre les nombreuses autres causes pour lesquelles il fallait s’indigner. À tous ceux qui le pleurent, il faut leur conseiller de lire Antifa. Dans cette brochure de même format qu’Indignez-vous, le poète suisse Oskar Freysinger prolonge – non sans ironie – la doctrine hesselienne en démultipliant les pistes d’indignation. Parmi une multitude de propositions, on y trouvera celle d’abolir les faits car « ce sont eux qui créent des différences entre les gens. Pas de faits, pas d’injustice » mais aussi la bonne action car « il n’y a pas d’indignation si on ne voit que le bien ».
« Sa capacité d’indignation était sans limite, sauf celle de sa propre vie » concluait François Hollande dans son vibrant hommage au disparu.
À ceux qui décident de s’indigner de tout, nous préférons Stendhal disant : « L’indignation est le déplaisir que nous cause l’idée du succès de celui que nous en jugeons indigne ».

*Photo : hamburgr.

Les minarets : un complot arménien ?

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Rendons aux Césars de la diaspora ce qui leur appartient. Nouvelles d’Arménie Magazine nous apprend ainsi que le plus grand constructeur de mosquées en Turquie s’appelle… Stepan Aratan. Arménien de son état, l’architecte a reçu la médaille d’argent de l’association de protection des monuments de Turquie il y a vingt ans de cela, a même révélé le journal turc Hürriyet, ensuite repris par des médias arméniens. Cerise sur le gâteau ottoman, l’ambitieux concepteur a même reçu un certificat le désignant comme le constructeur du plus grand nombre de bâtiments islamiques dans le pays. Ironie du sort, Aratan est né en 1929 à Istanbul, une petite décennie après le génocide arménien, puis a accompli une carrière de prof de maths au sein du système scolaire privé arménien en Turquie.

Par un drôle de paradoxe, ce n’est donc pas l’émir du Qatar mais le rejeton octogénaire du premier peuple à avoir institué une Eglise chrétienne nationale qui s’avère le plus grand contributeur à l’islamisation de la Turquie, en plein boom depuis plusieurs décennies, à mesure que la nation d’Atatürk tourne le dos à son modèle laïque autoritaire. Ce que le journaliste Krikor Amirzayan traduit avec un mélange d’optimisme et d’esprit grinçant : « L’immense apport des Arméniens à la société turque dans l’Empire ottoman et à la Turquie moderne -née en partie du génocide arménien – se poursuit ! ».

De là à en déduire que la poussée de minarets un peu partout en Europe est un complot ourdi par le lobby arménien, il y a un pas que certains conspirationnistes ne seront pas les derniers à franchir…

 

 

Droit de réponse d’Olivier Poivre d’Arvor

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ockrent colombani culture

ockrent colombani culture

Le 24 janvier 2013, un article signé Luc Rosenzweig sur l’arrêt de l’émission « La Rumeur du Monde » comporte de graves inexactitudes et insinuations. Je vous demande donc un droit de réponse.
 » Jean-Marie Colombani ayant fait le choix en septembre 2012 d’animer une émission le vendredi soir sur France Inter alors qu’il en animait une autre depuis de nombreuses années le samedi midi à France Culture, ces deux émissions me paraissant fort proches par les thématiques traitées ainsi que par leurs dates de diffusion, j’ai à mon grand regret décidé d’arrêter « La Rumeur du Monde ». Je l’ai fait par respect de nos auditeurs, nombreux à s’étonner de ce « doublon », soucieux d’entendre sur France Culture des programmes inédits et d’entendre des voix propres à la chaîne. Sans quoi, à quoi bon la complémentarité des chaînes au sein de Radio France ?
Les situations de Laure Adler et de Philippe Meyer sont fort différentes. Outre que la règle que j’ai formalisée date de mon arrivée à France Culture, en 2010, et que ces deux producteurs disposaient déjà depuis longtemps de leurs émissions sur les deux chaînes, ces programmes n’ont rien à voir. Laure Adler interviewe à France Culture des personnalités de toute nature hors actualité et à France Inter parle de l’actualité théâtrale. Quant à Philippe Meyer, il parle politique sur France Culture et chanson sur France Inter.
L’insinuation la plus grave me concerne directement. Elle laisse à entendre que j’ai engagé Christine Ockrent pour remercier son compagnon Bernard Kouchner d’un soi disant soutien à ma carrière diplomatique alors qu’il était Ministre des Affaires étrangères. C’est aussi diffamatoire que fort mal informé. Travaillant pour le Quai d’Orsay depuis près de vingt ans, j’y ai été intégré comme ministre plénipotentiaire par voie tout à fait légale bien avant l’arrivée de Bernard Kouchner au Ministère. De quoi aurais-je par ailleurs à remercier Bernard Kouchner, alors qu’il est de notoriété publique que j’ai été prié de quitter mon poste de direction de Culturesfrance pendant la période où il était Ministre des Affaires étrangères ?
Quant à Christine Ockrent, il va de soi que je l’ai engagée pour ses très grandes qualités professionnelles et son excellente connaissance des questions internationales, comme tout son parcours de journaliste en témoigne. De la même manière et pour les mêmes raisons professionnelles, j’ai fait venir il y a deux ans auprès de moi à la direction adjointe de la chaîne, Sandrine Treiner, qui a ainsi quitté son poste à France 24.
Il reste tout de même affligeant, s’agissant de femmes de grande qualité, qu’on en soit encore dans cette société et à cette date à chercher les hommes qui seraient derrière leurs carrières.
En attendant, je vous recommande d’écouter chaque samedi de 12 h 45 à 13 h 30 « Affaires étrangères », une émission produite par Christine Ockrent qui, à la lecture des courriers reçus, semble satisfaire pleinement les auditeurs de France Culture.

*Photo : colmmacc.

Merci pour les banquiers !

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banques ue bce

banques ue bce

L’An de grâce 2013 devait être celui de la réforme des banques. Grâce à la loi bancaire française, d’une part, à l’Union bancaire européenne, d’autre part, on allait mettre au pas ceux qui nous avaient plongés dans la mouise. Seulement, la loi française ayant reçu le nihil obstat des banques françaises et le projet européen étant désormais soutenu sans réserve par l’ensemble des banques de la zone euro, il faut croire qu’ils ne sont guère contraignants et que les pécheurs ont obtenu la rémission de leurs fautes au confessionnal. En clair, les affaires vont continuer. As usual.
La loi française vise à séparer le risque représenté par le prêteur, endossé par la banque commerciale classique, et celui créé par le trader, assumé par les salles de marchés qui font aujourd’hui partie des activités des mêmes grandes banques. À l’origine, le projet européen poursuivait le même objectif ; mais il tend, de surcroît, à mutualiser le système bancaire de la zone euro et à le soumettre à une supervision de la Banque centrale de Francfort[1. Bruxelles et Francfort voudraient étendre la supervision à l’ensemble des banques de l’Union, ce qui ne manque pas d’irriter la Pologne, la Suède ou le Royaume-Uni qui ne sont pas membres de la zone euro et n’ont donc aucune influence sur la politique de la BCE.]. Il s’agit, d’une part, d’empêcher que les risques nés de la spéculation sur les marchés financiers contaminent l’ensemble du système et, d’autre part, maintenant que nombre de faillites sont acquises[1], de renforcer la confiance dans les institutions financières en les soumettant à la surveillance du gendarme de Francfort.
Ces louables ambitions pourraient laisser croire que la sagesse est enfin de retour au sein de la nef des fous. En réalité, ce ne sont que des faux-semblants. La loi française ne changera rien à la politique qui a permis aux banques de spéculer, pour leur propre compte, sur les monnaies, les matières premières, les actions, les titres d’emprunt et sur les produits financiers qui en sont dérivés. Et l’Union bancaire, si elle voit le jour, conduira à assurer les banques contre la faillite par une garantie explicite des contribuables, invraisemblable fuite en avant quand on sait que les États sont exsangues et leurs contribuables doublement asphyxiés par les charges et par la récession.
Nicolas Sarkozy, François Hollande, même combat : dénonciation des « activités spéculatives », pour l’un, de la « finance sans visage » pour l’autre. Le discours du Bourget, en 2012, faisait donc écho à celui de Toulon jeté en pâture, en 2008, à une opinion médusée par le séisme financier. L’enjeu, dans les deux cas, était de savoir si, oui ou non, on allait laisser les banques continuer à se livrer à des opérations de « trading pour compte propre » (plus risquées et souvent plus rémunératrices que les opérations d’achats et de ventes de titres ou devises effectuées pour leurs clients). Nicolas Sarkozy a oublié qu’il l’avait posée, François Hollande fait mine d’y répondre par la présente loi bancaire. Mais pour que cela soit efficace, il faudrait soit que les banques commerciales cessent toute activité de trading pour compte propre, soit qu’elles les externalisent dans des sociétés avec lesquelles elles n’auraient ni lien capitalistique, ni relation de crédit – en bon français, il faudrait qu’elles vendent cette partie de leurs activités[2. Opération de vente qui s’appelle « spin off » dans le jargon économique et financier.].[access capability= »lire_inedits »]
En réalité, il n’y a pas de demi-mesure possible. Ou bien on maintient le mélange des genres actuel, ou bien on tranche dans le vif en instaurant une séparation étanche entre des sociétés spécialisées dans le trading pour compte propre qui spéculeront avec l’épargne qui leur est confiée, et les banques de dépôt qui se replieront sur leurs métiers traditionnels : le crédit et les services financiers.
François Hollande et Pierre Moscovici ont opté pour une pseudo-réforme qui s’apparente plutôt à un maquillage juridique du statu quo qui prévalait jusqu’ici. Aux termes de la loi, les banques devront concentrer leurs activités de trading les plus risquées dans des entités autonomes, mais qui seront leurs filiales à 100%, ce qui signifie que le trading pour compte propre demeure dans le périmètre de la banque. Le seul changement formel, c’est que les pertes éventuelles affecteront les comptes de filiales ; mais si ces pertes atteignent un montant substantiel, la maison-mère est nécessairement engagée.
En tout cas, dans les milieux d’affaires, nul ne s’y est trompé. À l’évidence, le Président n’a pas eu le cran de s’engager dans un conflit frontal avec les banquiers français. En clair, le déni de responsabilité se porte aussi bien à gauche qu’à droite et Pierre Moscovici protège les banques aussi bien que l’a fait Christine Lagarde. On ne saurait cependant se contenter de ce constat banal à pleurer.
Pourquoi les banques refusent-elles de se replier sur leurs activités traditionnelles ? Est-ce par orgueil, pour protéger l’image de « maîtres du monde » que leur conféraient les traders cocaïnés et les salles de marchés bourdonnantes popularisés par les médias à partir des années 1980 ? À vrai dire, ces apprentis-alchimistes qui, après avoir fait croire aux peuples crédules qu’ils savaient transformer le plomb en or, ont transformé en plomb l’or de nombreux épargnants, n’ont plus vraiment bonne presse. C’est donc plus trivialement une question de gros sous. Le trading pour compte propre a fini par représenter une part substantielle – le tiers, la moitié, voire plus – des profits déclarés et versés aux actionnaires. Le manque à gagner que représenterait son abandon ne serait sans doute pas compensé par les économies résultant du licenciement collectif des traders.
L’affaire de la loi bancaire s’achevant en « pipi de chat », restait à savoir si le chantage des banquiers allait aussi venir à bout du projet d’Union bancaire européenne, en préparation à Bruxelles sous l’autorité de notre compatriote Michel Barnier. Sur la base d’un rapport établi en 2012 par Erki Liikanen, président de la Banque de Finlande, le principe d’une séparation entre spéculation et crédit semblait acquis. Or, le 29 janvier, Bruxelles capitule en rase campagne[3. « Bruxelles retreat on key bank reform » Financial Times, 30 janvier 2013.]. Les banques concernées ont menacé, en cas d’adoption du texte, de fermer les robinets du crédit à la production et à la consommation. Et la récession européenne a encore affaibli les autorités publiques face à leurs maîtres banquiers. Une nouvelle contraction du crédit mettrait fin aux derniers espoirs de reprise économique.
Toutefois, l’échec du projet européen a au moins le mérite d’introduire un peu de vérité dans ce dossier opaque : si la loi française peut encore donner le change aux candides, la capitulation de la Commission résonne comme un aveu.
Il faut donc se pencher sur le deuxième volet du projet d’union bancaire : la soumission des banques à la supervision de la BCE.
Deux remarques préalables s’imposent. Premièrement, il existe de longue date un commissaire européen chargé de superviser les affaires bancaires et financières. Deuxièmement, la Banque centrale européenne est par construction, depuis sa naissance, en position idéale pour suivre les évolutions des banques de la zone euro : les chiffres de l’évolution du crédit dans les pays membres ainsi que ceux des défauts de paiement des débiteurs du système bancaire lui sont transmis en temps réel.
Pour savoir si la surveillance de Francfort a une chance d’être efficace, il faut comprendre comment les autorités européennes « compétentes » se sont laissé déborder par les événements entre 2007 et 2009. Tout d’abord, comme nous l’avons expliqué dans la précédente livraison de ce magazine, les conditions d’emprunt favorables proposées aux différents emprunteurs de la zone laissaient préjuger, à tort, de leur prospérité future et de leur solvabilité. Ensuite, dans certains pays, l’essor économique permis par l’emballement du crédit a donné une certaine crédibilité à ces anticipations optimistes, avant le retour à la dure réalité. Enfin, on dirait que Bruxelles et Francfort sont dirigées par des borgnes dont l’œil valide ne regarde que les dettes publiques, comme si l’équilibre budgétaire était le seul critère de la solidité d’une économie, la question des dettes privées ayant été soigneusement éludée.
Le projet d’Union bancaire aurait donc dû, au minimum, être assorti d’une analyse de l’échec du dispositif antérieur. Mais l’Europe a ceci de commun avec l’ancienne Union soviétique que l’heure du bilan n’y sonne jamais, sauf pour dire qu’il est globalement positif et que, en l’absence de socialisme réel ou de construction européenne, ce serait encore bien pire. On va donc s’efforcer d’inventer un nouveau dispositif incarnant le « plus d’Europe » ou le « mieux d’Europe » qui figurent dans le bréviaire des zélotes, au mépris de la pureté de la langue.
À vrai dire, nous ignorons quelles modalités permettront au banquier de Francfort de superviser quelque 6 000 banques en Europe. Mais nous savons l’essentiel, qui empêche de prendre au sérieux un tel projet. En Occident, les banques centrales, qu’elles soient à Washington, à Londres, à Francfort, sont au service des banques. La crise de 2008, venue d’Amérique, et celle de 2010, apparue à la périphérie de la zone euro, ont montré deux choses. Premièrement, les banques sont contraintes de dissimuler leurs difficultés pour ne pas faire fuir leurs déposants et leurs prêteurs habituels : ce que l’économiste Gaël Giraud appelle un « mensonge structurel »[4. Illusion financière, Gaël Giraud, chapitre 6 « Le dilemme des banques centrales », Éditions de l’Atelier, 2012.]. Deuxièmement, les banques centrales ne peuvent pas ne pas tenter de prolonger l’existence des banques en difficulté et en faillite, avec le concours éventuel des États.
Et c’est pourquoi, au-delà de cette supervision proclamée depuis les « hauteurs béantes de l’Europe »[5. Les Hauteurs béantes de l’Europe, Roland Hureaux, Bartillat, 1999.], l’Union bancaire tente de mettre en place un dispositif de garantie générale des dépôts bancaires par les contribuables européens, qui reviendrait à instaurer la garantie des faillis par ceux qui sont parvenus à conserver leur solvabilité. L’Union bancaire réaliserait ainsi, à l’échelon des banques, ce que le Mécanisme européen de stabilité organise au profit des États. En d’autres termes, l’Union bancaire poursuivrait la fuite en avant commencée avec les plans de sauvetage des États.
Dans ces conditions, on peut toujours dénoncer les graves défaillances de la régulation publique dès que les intérêts du monde bancaire sont en jeu. Encore faut-il ouvrir enfin les  dossiers noirs de la réforme bancaire, apparus à la faveur de la crise. J’en recenserai trois.
Le « double loop ». La formule, désormais courante dans les médias économiques anglais et américains, désigne la double dépendance qui lie des États européens en faillite ou exposés à la faillite à des banques que la BCE a sauvées de la cessation de paiement[6. « Bruxelles retreat on key bank reform » Financial Times, 30 janvier 2013.]. C’est l’un des traits qui distinguent la situation en Europe de celle qui a cours en Amérique. En effet, les banques européennes étant très fortement engagées sur les dettes publiques de la zone, un défaut de paiement partiel des États leur serait fatal. À cela s’ajoute le fait que les emprunts nouveaux émis par les États sont désormais souscrits principalement par les banques du pays concerné : les portugaises pour les emprunts de Lisbonne, les espagnoles pour ceux de Madrid, les italiennes pour ceux de Rome.
L’économiste Gaël Giraud décrit avec simplicité la situation en résultant. « Un double élastique relie désormais le nageur (l’État ou la banque, selon le cas) et son sauveteur (idem) : si le premier coule, le second sera entraîné avec lui. Si le second coule, le premier sera lui aussi entraîné par le fond »[7. Illusion financière, op.cit. page 40.]. Au passage, il souligne que cette situation n’est pas sans lien avec la question du trading pour compte propre. Non seulement les États dépendent de la bonne volonté des banques qui souscrivent leurs nouveaux emprunts, mais ils sont soumis à leur pouvoir de détruire les finances publiques en jouant sur les CDS − credit default swaps − qui ont fait faire faillite à Lehman Brothers et à tant d’autres. La salle de marché de la BNP peut décider en quelques jours de l’insolvabilité du Trésor français en faisant monter le prix des CDS qui assurent notre dette publique.
On le voit, le rapport de force est plus que défavorable à la puissance publique, empêchée d’exercer son pouvoir normatif par sa dépendance vis-à-vis des banques. C’est d’autant plus consternant que les banques continuent de souscrire les dettes publiques non pas avec de l’épargne constituée mais avec de l’argent créé à leur bénéfice au guichet de la Banque centrale. Le vaudeville européen se joue à trois : États, banques, Banque centrale. L’argent emprunté à 0,75% au guichet de Francfort est replacé ensuite à 2,4% ou 5% dans les nouveaux emprunts des États. La complicité de la Banque centrale permet donc aux banques de se constituer une rente qui les enrichira – à condition bien sûr que les États échappent à la faillite.
La vérité des comptes bancaires. Depuis la fin 2008, les banques ont obtenu le privilège d’échapper aux règles comptables en vigueur sous l’autorité de l’organisme londonien, l’IASB, qui les a élaborées. L’IASB d’abord, le premier G20 de Londres ensuite, leur ont en effet donné une grande liberté dans l’évaluation de leurs créances publiques et privées. De sorte que personne, en dehors de quelques initiés du sérail bancaire, ne peut fournir un diagnostic plausible sur la santé financière des organismes concernés.
Plus grave encore que l’obscurité qui entoure les comptes bancaires, il y a leur falsification avouée. Comment se fait-il, en effet, que les banques espagnoles, affectées d’un taux de défaut et de retards de paiement de plus de 11%, équivalent à leur faillite virtuelle, puissent encore afficher des comptes en équilibre ? La chose est d’une simplicité confondante. Quand ces banques font procéder à la saisie des logements des ménages insolvables, elles comptabilisent à leur actif la valeur, plus ou moins réaliste, des biens saisis. Mais elles conservent aussi le montant de la créance qui n’est pas réglée, comme si le débiteur allait finalement s’acquitter de sa dette. Soit, très grossièrement, deux fois le montant de la créance due ! Or, ni la Banque d’Espagne, ni les autorités européennes n’ont agi pour faire cesser la falsification.
L’avenir du collatéral. La grande aventure du crédit en Occident, depuis trente ans, est fondée sur le recours massif aux garanties collatérales, telles que les hypothèques, et la faculté donnée aux prêteurs de revendre les prêts assortis de ces garanties. Que ce soit à Paris, à Bruxelles ou sous d’autres cieux en Occident, la crise avait offert l’occasion de poser la question du « collatéral » en ces termes : faut-il maintenir un régime qui facilite l’accumulation des dettes et la montée des risques de faillite ou doit-on créer des garde-fous pour limiter ces pratiques ? Ce débat fondamental n’a pas eu lieu. Espérons qu’il va enfin s’ouvrir. À moins, ce qui n’est pas exclu, que nous soyons requis par d’autres séismes.[/access]

*Photo : aranjuez1404.

Etats-Unis : le droit de porter des armes dans la ligne de mire

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Un compromis semble se profiler dans les discussions en cours au Congrès américain, destinées à réduire la violence armée qui ensanglante régulièrement les Etats-Unis et qui pourrait satisfaire les deux parties en présence : une majorité considérant inaliénable le deuxième amendement de la Constitution garantissant au peuple que « le droit de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé »  et une minorité, plutôt démocrate, souhaitant limiter la circulation des armes à feu.
De l’avis majoritaire, aussi bien chez les Républicains que chez les Démocrates, se donner les moyens de vérifier les antécédents des acheteurs d’armes en ventes privées permettrait d’éviter que les armes à feu ne tombent entre de mauvaises mains, et particulièrement les armes de poing qui sont à l’origine de près de 75% des décès par balles. Cette mesure mettrait un terme à une faille qui permet actuellement à 40% des ventes de se dérouler sans surveillance.
Le sénateur républicain de l’Oklahoma Tom Coburn s’oppose toutefois à ce compromis, craignant qu’un registre centralisé des ventes ne soit tenu par le gouvernement, ce qui permettrait à ce dernier de les confisquer à tout moment à leurs propriétaires respectueux des lois et donc fondés à en posséder. Et, comme le rappelait Gil Mihaely dans notre numéro de janvier, le droit à disposer d’une arme est constitutionnellement garanti aux Etats-Unis, où il fait partie intégrante du droit du citoyen à se défendre contre les ingérences de l’Etat dans sa vie privée.
Ceci étant, les vendeurs d’armes américains sont d’ores et déjà tenus de vérifier les antécédents de leurs clients et de garder trace de leurs transactions. Or, s’interroge le New York Times, si les vérifications des vendeurs assermentés n’ont jamais fourni le prétexte à la constitution d’un fichier national, pourquoi serait-ce le cas pour les ventes privées, qui croissent de manière exponentielle avec internet ? D’autant que les registres des vendeurs, s’ils ne sont pas connectés à une base de données nationale des possesseurs d’armes à feu, n’en sont pas moins utiles à la police pour tracer les criminels.
Au nom des victimes potentielles, conclut le New York Times, les législateurs devraient passer outre les préventions du lobby des armes et rendre obligatoire la traçabilité des ventes d’armes pour vérifier les éventuels antécédents judiciaires de leurs acquéreurs. Après tout, les armes tuent, contrairement à la viande, fût-elle d’origine incertaine…

Internet : menaces sur la liberté d’expression ?

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benbassa internet racisme

benbassa internet racisme

 « Poser des garde-fous, ce n’est pas restreindre la liberté » : voilà comment, dans un entretien récent, Mme le sénateur Benbassa tente de rassurer ceux qui auraient le mauvais goût d’être effrayés par son projet d’encadrer la liberté d’expression sur internet[1. Madame le sénateur Esther Benbassa (EELV) est en train de constituer au Sénat un groupe de réflexion composé de représentants des différentes tendances politiques afin de proposer une loi portant sur la liberté d’expression sur internet ; les propos sont tirés d’un entretien donné  le 21 février à Raphaële Karayan de L’Express.]. Mais on peut craindre qu’elle ne convaincra que les convaincus, puisque par définition même, un « garde-fou » a pour objet de « limiter une liberté » – par exemple, celle de l’aliéné qui aurait une envie pressante de se jeter par la fenêtre. C’est ce que Mme Benbassa reconnaît d’ailleurs en précisant que lesdits « garde-fous » seront aménagés « de la manière la plus « soft » possible » ; bref, qu’il s’agit bien de « limitations », mais que ces dernières ne seront pas trop rigoureuses… Juste ce qu’il faut
Juste ce qu’il faut ? Toute la question est là : une telle limitation est-elle réellement justifiée ? Dans l’entretien précité, Mme le sénateur explique que « Lors des débats sur la loi relative à la suppression de la discrimination dans les délais de prescription prévus par la loi sur la liberté de la presse (sic), et lors des auditions, il est ressorti que la majorité de ces actes se font sur internet, pas dans la presse ». Traduction par la journaliste qui l’interroge : « Elle s’est saisie du sujet après que les discussions sur la loi qui harmonise à un an les délais de prescription pour toutes les injures discriminatoires (qu’elles soient fondées sur la race, le sexe, la religion, l’orientation sexuelle ou le handicap), adoptée par le Sénat le 7 février et dont elle était rapporteure (re-sic), ont fait émerger la nécessité d’encadrer les propos injurieux sur internet ».
On savoure toujours cette propension à découvrir l’œuf de Colomb, et à s’apercevoir qu’un sujet urgentissime n’avait jusqu’ici été vu par personne. Les injures sur internet constituent donc une question toute nouvelle, un problème inédit : du moins pour Mme le sénateur qui, comme l’immense majorité des personnes de plus de soixante ans, percevra toujours Internet comme une nouveauté inouïe, un continent inexploré.  Peu importe que le net ait fêté ses 21 ans il y a quelques mois, il reste une terre vierge un peu effrayante qu’il importe par conséquent de réglementer au plus près, ne serait-ce que pour se rassurer soi-même. Et pour se persuader qu’on a vu, la première, ce qui n’allait pas : le fait que les internautes se laissent aller à oublier celui qui est en face, de l’autre côté du miroir. Petite précision au passage : c’est ce que disait déjà, il y a 19 ans, la créatrice du terme « nétiquette », Virginia Shea : on doit toujours se souvenir que c’est avec un être humain que l’on communique. Ainsi faut-il toujours se demander avant d’envoyer un message : « Dirais-je la même chose si la personne se trouvait en face de moi ? », « Si la réponse est non, réécrivez et relisez. Répétez le processus jusqu’à ce que vous ayez l’impression que vous pourriez dire ces mots à la personne en chair et en os aussi facilement que vous les lui transmettriez par Internet. Bien sûr, il est possible que vous adoriez dire des choses extrêmement grossières aux personnes que vous côtoyez. Dans ce cas, la nétiquette ne saurait vous aider. Commencez par acheter un manuel de bonnes manières »[2. Virginia Shea, Netiquette, Albion Books, mai 1994, p. 37] … Quant à la nécessité d’une telle réglementation de la liberté d’expression sur internet, elle paraît d’autant plus contestable que la législation punit depuis belle lurette les « propos injurieux », quel que soit leur mode de publication. C’est ainsi que l’article 29 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881 dispose que, dès lors qu’elle fait l’objet d’une « publication directe ou par voie de reproduction », « Toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait est une injure ». C’est ce qu’on peut appeler une définition à large spectre. Or, précise l’article 33 de ladite loi, ce comportement est sévèrement réprimé, notamment lorsque l’injure a été commise « envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée », ou encore, « à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap ». L’auteur du délit sera en effet  puni de « six mois d’emprisonnement et de 22 500 euros d’amende ».
On comprend volontiers que cette mansuétude coupable à l’égard de comportements particulièrement « nauséabonds » (tel est le terme consacré) puisse scandaliser Madame le sénateur Benbassa. Il semble toutefois que les garde-fous, pour reprendre son expression favorite, existent déjà, qu’ils n’ont d’ailleurs rien de franchement « soft », et qu’en l’occurrence, une nouvelle loi ne ferait qu’ajouter une couche supplémentaire au mille-feuille normatif. Sans compter qu’elle risquerait de remplir les prisons au moment précis où Madame le ministre de la Justice ne rêve que de les vider.

*Photo : brianjmatis.

Goodyear : Le grizzly qui cachait la forêt

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taylor protectionnisme montebourg

taylor protectionnisme montebourg

Résumons l’affaire. Goodyear veut fermer son usine de pneu d’Amiens parce qu’elle perd de l’argent. Le gouvernement cherche un repreneur et approche – notamment – Titan ; lequel regarde le dossier et, s’apercevant que l’affaire est dangereusement politisée (souvenez-vous de Mittal) et qu’en plus, le site est tenu par un « syndicat fou » (la CGT), décide de ne pas donner suite. Le 31 janvier, alors que Goodyear confirme son intention de fermer le site, Montebourg écrit au P-DG de Titan, Maurice « Morry » Taylor dit The Grizz, pour tenter de le rattraper au collet mais, dans sa réponse, ledit grizzly, fidèle à son style quelque peu (comment dire ?) rugueux, envoie le ministre balader.
Jusque-là, pas de quoi fouetter un chat : nous avons fait le choix – démocratiquement – d’un modèle social qui implique un niveau de taxes, de réglementation et d’interventionnisme élevé de telle sorte que, malgré la taille de notre marché intérieur et de celui de l’Union européenne au milieu duquel nous nous trouvons, des entreprises comme Goodyear ou Titan préfèrent de plus en plus aller investir ailleurs.
Mais là où l’affaire du grizzly devient plus intéressante, c’est que la lettre qu’il a adressée au ministre du Redressement Productif s’est mystérieusement retrouvée dans la presse.
Gros scandale parce que le plantigrade s’offre une charge à la hussarde contre le ministre et la sacro-sainte CGT mais aussi, et surtout, à cause d’un passage bien précis de sa réponse : celui dans lequel il écrit – horresco referens ! – que « Titan va acheter un fabricant de pneus chinois ou indien, payer moins d’un euro l’heure de salaire et exporter tous les pneus dont la France a besoin ».
Alors là, c’est la curée ! Songez un peu, ma bonne dame, cet infâme américain mondialisé ose non seulement déclarer qu’il refuse de contribuer au Redressement Productif National (quel manque de patriotisme !) mais se vante en plus d’aller exploiter ces pauvres travailleurs chinois et indiens à raison d’un euro de l’heure. Voilà toute l’horreur de la Mondialisation ultralibérale™ révélée, l’abject cynisme de ces grands patrons exploiteurs de la misère du monde étalé au grand jour : Taillo ! Taillo ! Démondialisons pendant qu’il en est encore temps !
Et notre grizzly se retrouve affublé du plus infamant des adjectifs de notre temps : le voilà ultralibéral. Du coup, nous rappelle ses méthodes de management brutales, la condamnation de son père, la pollution du site qu’occupait l’entreprise familiale… Bref, voilà notre plantigrade devenu le symbole vivant du mal qui nous oppresse, de l’euro surévalué selon les experts, du libre-échangisme qui opprime les peuples, de la finance apatride qui attaque les nations etc.
Mais je crains fort que ceux qui ont fait du grizzly le symbole de l’affreuse mondialisation aient commis un léger contresens : pour le dire en un mot, Morry Taylor est protectionniste. Vous avez bien lu : le grizzly est et a toujours été un fervent adepte des barrières douanières et autres restrictions au commerce international. Il est au moins aussi protectionniste qu’Arnaud Montebourg et Marine le Pen ; c’était même un des thèmes majeurs de sa campagne lors des primaires républicaines de 1996.
Amis protectionnistes, souverainistes, socialistes, nationaux-républicains et assimilés, ce Taylor que vous avez voué aux gémonies est en réalité l’un des vôtres[1. Ce que peu de commentateurs ont compris, à l’exception notable de Pascal-Emmanuel Gobry sur Atlantico].  Il n’a en effet jamais eu d’autre intention, dans sa lettre comme ailleurs, que de fustiger l’absence de barrières douanières entre l’Occident et les grands pays émergents que sont l’Inde et la Chine.
Vous auriez bien tort d’être surpris. Une rapide recherche sur internet vous aurait pourtant appris que les politiques protectionnistes – de l’Allemagne de Bismarck à la loi américaine Smoot–Hawley de 1930 – ont toujours été promues et mises en œuvre par des gouvernements conservateurs soucieux de plaire à leur clientèle de grands propriétaires terriens et d’industriels souhaitant préserver leurs bénéfices de la concurrence internationale en continuant à nous vendre leurs produits au prix fort. Taylor ne fait probablement pas exception.
Mais concluons sur une note plus légère. Je ne comprends toujours pas comment une lettre privée adressée par un grand patron américain à l’un de nos ministres a pu se retrouver étalée sur la place publique. Pour un peu, on jurerait que c’était intentionnel – en tout cas, c’est en tout cas ce que le grizzly semble penser si l’on en juge par ses dernières déclarations.
Livrons-nous à quelques spéculations. Qui donc, au sein du ministère du Redressement Productif, pourrait avoir intérêt à nous faire lire cette lettre ? Quel obscur objectif cette fuite ministérielle pouvait-elle bien poursuivre en nous jetant en pâture un des (prétendus) suppôts de la Mondialisation libérale™ ? Je n’ose conclure.

*Photo : Damon Green.