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L’esprit de l’escalier du 24 février : Marcela Iacub et DSK

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Un seul sujet hier pour l’émission dominicale d’Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy : le livre de Marcela Iacub et l’intense battage journalistique qui a accompagné sa publication. Vous en entendrez l’intégralité ici.
Et rendez-vous, chaque dimanche à midi sur RCJ (94.8 FM)  pour écouter l’émission en direct et tous les mois, pour en lire les morceaux choisis dans Causeur magazine.

Enderlin-Al-Dura : une histoire française

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israel mohammed al dura

Lundi 16 janvier, devant la 11e chambre de la Cour d’appel de Paris, se tenait, pour la troisième fois, une audience où Charles Enderlin et France Télévisions demandaient à la justice française de condamner Philippe Karsenty, directeur de Médias-Ratings, un site web de notation des médias, pour diffamation dans l’affaire Al-Dura. Karsenty a mis en cause l’authenticité d’un reportage diffusé dans le JT de France 2, le 30 septembre 2000, dans lequel Charles Enderlin, directeur du bureau de France 2 à Jérusalem, commentait des images filmées à Gaza par le cameraman palestinien Talal Abou Rahma, collaborateur habituel de la chaîne publique française.  Dans le commentaire, Charles Enderlin affirme que ces images montrent la mort d’un enfant, Mohammed Al-Dura, victime de tirs de l’armée israélienne alors que son père, Jamal aurait, lui, été grièvement blessé.
Cette nouvelle audience devant la Cour d’appel de Paris faisait suite à l’annulation, par la Cour de cassation, de l’arrêt de cette même Cour d’appel, laquelle, en mai 2008, avait relaxé Philippe Karsenty du chef de diffamation, infirmant ainsi un premier jugement prononcé en sa défaveur par le tribunal de grande instance de Paris.
Quoique parfaitement fondé en droit, le motif de la cassation est pour le moins étonnant pour ceux qui se soucient de l’établissement de la vérité dans cette interminable affaire. La Cour a en effet considéré que l’arrêt de la présidente de la Cour d’appel ordonnant à France Télévisions de mettre à la disposition de la Cour les « rushes » (les images tournées, mais non diffusées) du reportage contesté était en contradiction avec les procédures judiciaires en matière de diffamation. Il appartient en effet au prévenu, et à lui seul, d’apporter à la justice les preuves et documents pouvant attester de sa bonne foi et de la véracité des accusations portées.
C’est pourtant cette divulgation publique qui permit, dans les mois qui suivirent, d’établir « beyond reasonable doubt » comme diraient les Américains, que ce reportage était une supercherie, voire une mise en scène pure et simple. C’est pourquoi, au cœur de ce deuxième procès en appel, Charles Enderlin et France 2 n’ont pas plaidé sur la véracité des faits rapportés, mais sur le fait que Philippe Karsenty, au moment où, en novembre 2004, il portait de graves accusations contre France 2, Charles Enderlin et Arlette Chabot, directrice de l’information de la chaîne publique, ne répondait pas aux critères pouvant excuser la diffamation, notamment en matière d’enquête sérieuse et de prudence dans la formulation.  Comme ces subtilités sont difficilement perceptibles par le grand public, une condamnation définitive de Karsenty permettrait à Enderlin et à France 2 de clamer que l’affaire est close, et que la vérité  des faussaires  est devenue vérité judiciaire. Il n’en est évidemment rien, et c’est avec une parfaite placidité que je peux, aujourd’hui, réaffirmer que Charles Enderlin et France 2 se sont rendus complices d’un bidonnage éhonté commis par leur cameraman de Gaza, dont les conséquences furent dramatiques[1. La diffusion de ces images provoqua, début octobre 2000, des émeutes dans les villages arabes d’Israël, qui provoquèrent 13 morts, et servirent de prétexte aux djihadistes pakistanais pour exécuter, devant  une caméra, le journaliste américain Daniel Pearl.]. Je suis certain que France 2 ne poursuivra plus aucun de ceux qui partagent ce point de vue, comme la documentariste allemande Esther Schapira, le philosophe Pierre-André Taguieff2 ou tous ceux qui s’apprêtent à publier de nouveaux ouvrages ou à réaliser de nouveaux documentaires sur la question. Car l’affaire a tellement évolué, grâce notamment à la persévérance de Philippe Karsenty, que désormais tout procès en diffamation serait perdu par la chaîne publique. C’est pourquoi, pour les faussaires et leurs complices, il est essentiel d’obtenir, le 3 avril, un arrêt de la Cour d’appel en leur faveur. Cela leur permettra de continuer à s’appuyer sur la justice française pour empêcher l’émergence, en France, d’une vérité déjà largement admise dans d’autres pays, notamment en Israël, aux États-Unis et en Allemagne.
Pour avoir été, depuis mai 2004, partie prenante du débat sur ce sujet, j’ai pu observer comment Charles Enderlin et France 2 ont mis toute leur énergie à empêcher la vérité de surgir en instrumentalisant sans vergogne la justice française.
La mise en cause du reportage de France 2 commença, quelques semaines après sa diffusion, par une enquête lancée à la demande du général Yom Tov Samia, alors commandant les forces engagées à Gaza. Cette enquête, à laquelle participa le physicien israélien Nahum Shahaf, mit en lumière quelques éléments invalidant la thèse d’Enderlin, concernant notamment la provenance des tirs ayant prétendument tué l’enfant et grièvement blessé le père, et l’heure auquel le drame était censé s’être déroulé. À la suite de ces premières révélations, d’autres personnes enquêtent : le journaliste américain James Fallows, du prestigieux mensuel Atlantic Monthly, la documentariste allemande Esther Schapira, l’universitaire américain Richard Landes et le site d’information francophone israélien Mena, dirigé par Stéphane Juffa. Tous parviennent à la conclusion que la version présentée par France 2 ne tient pas. En 2003, un psychanalyste français, Gérard Huber, correspondant en France de la Mena, publiait un livre intitulé Contre-expertise d’une mise en scène qui synthétise tous les arguments étayant la thèse de la supercherie.
Le doute commence à se propager, et des journalistes reconnus sur la place de Paris se posent des questions. Raison pour laquelle la direction de France 2 invite trois d’entre eux, dont l’auteur de ces lignes, à visionner les « rushes » de Talal Abou Rahma au siège de la chaîne. Le principal effet de cette séance est de mettre en lumière les incohérences, contradictions  et mensonges de Talal Abou Rahma et de Charles Enderlin dans leur défense de l’authenticité des faits rapportés. Au lieu d’accepter ma suggestion de mettre un terme définitif aux interrogations de ceux qui doutent en demandant à Jamal Al-Dura de se soumettre à une expertise médico-légale indépendante, France 2 envoie Talal Abou Rahma filmer les cicatrices, bien réelles, que le père de l’enfant prétendu mort porte sur tout le corps. Ces images seront présentées à la presse lors d’une projection d’où sont exclus tous les médias jugés défavorables à la thèse de France 2. On verra plus loin que ce film, qui persuada la plupart des journalistes présents de la bonne foi de France 2, allait se retourner contre elle. Sûre de son fait, la chaîne publique se lance alors dans un combat judiciaire pour écraser définitivement ses contradicteurs. France 2 cependant, n’attaque pas en diffamation ceux qui sont directement à l’origine de sa mise en cause : la Mena, Gérard Huber ou Esther Schapira, qui, dans un premier film, conclut que l’enfant est bien mort, mais exonère les soldats israéliens de la responsabilité de ce drame. Elle choisit, à dessein, de traîner devant les tribunaux des sites internet qui n’ont fait que reprendre ces informations.  Ce choix n’est pas le fruit du hasard, mais vise à éviter que le tribunal reconnaisse aux critiques de Charles Enderlin l’excuse de la bonne foi et d’un travail d’enquête réel. Dans la ligne de mire de la chaîne se trouvent Pierre-Itzhak Lurçat, un Franco-Israélien qui anime le site de la Ligue de défense juive, Charles Gouz, un médecin retraité qui dirige le site Désinfos.com, et Philippe Karsenty de Médias-Ratings. Le premier est relaxé pour des raisons de procédure : il n’a pas pu être établi qu’il était l’administrateur du site concerné. En revanche, Charles Gouz et Philippe Karsenty sont condamnés en dépit d’une demande de relaxe de l’avocat général, le tribunal estimant que les critères juridiques de la diffamation s’appliquent en la matière : enquête insuffisante, manque de prudence dans la formulation etc…En prime, le tribunal avalise le refus de France 2 de rendre publics les « rushes » du cameraman sous le fallacieux prétexte de la protection des sources, totalement inadéquat en l’espèce. Forte de ses condamnations, France 2 mobilise alors le ban et l’arrière-ban de la profession pour dénoncer la « campagne de calomnies » dont serait victime son correspondant à Jérusalem.
La Cour d’appel, en 2008, infirme le jugement, et c’est ce qui permet, pour la première fois, à tout un chacun de se faire une idée de ce qui s’est réellement passé le 30 septembre 2000, au carrefour de Netzarim. Des experts en balistique et de médecine légale, totalement indépendants, à qui les images sont projetées, concluent que la version présentée par Enderlin est contraire à toute vraisemblance (absence de sang sur les vêtements des victimes, impossibilité que les traces de balles sur le mur puissent provenir de la position israélienne etc.). De plus, après avoir longuement hésité à rompre le secret médical, un chirurgien israélien déclare que les cicatrices présentes sur le corps de Jamal Al-Dura sont la conséquence de blessures à l’arme blanche subies par ce dernier lors d’une rixe à Gaza en 1994, et de l’intervention chirurgicale qu’il avait réalisée pour greffer des tendons sur sa main. Le CRIF, resté jusque-là très en retrait dans cette affaire, interpelle alors France 2 et le CSA pour que la lumière soit faite au plus vite. Il y a donc le feu à la maison France 2, et son président d’alors, Patrick de Carolis, accepte une médiation entre la chaîne publique et le CRIF, confiée à la LICRA. Celle-ci propose de faire venir Jamal Al-Dura à Paris pour qu’il se soumette à une expertise médico-légale confiée à des médecins  légistes désignés par les deux parties.
Dans un premier temps, Charles Enderlin se réjouit, sur son blog, de cette initiative, dont il affirme qu’elle lui rendra, enfin, justice. Les semaines et les mois passent, et France 2, qui était chargée d’organiser le voyage en France de Jamal Al-Dura, est aux abonnés absents. Interrogés par Richard Prasquier, président du CRIF, les dirigeants de France Télévisions répondent que le blocus de Gaza par Israël empêche Jamal Al-Dura de se rendre à Ramallah, en Cisjordanie, pour renouveler son passeport périmé. Cette version est immédiatement contredite par le ministère israélien des Affaires étrangères qui se dit prêt à accorder,  à tout moment, un sauf-conduit à Jamal Al-Dura pour se rendre à Ramallah, et une autorisation de prendre l’avion pour Paris à l’aéroport de Tel Aviv. Quelques jours plus tard, on apprend que Jamal Al-Dura, de sa propre initiative (!) a décidé de porter plainte en diffamation contre Actualité juive, un hebdo communautaire paraissant à Paris, qui avait publié un entretien du Dr Yehuda David, réalisé par Clément Weill-Raynal,  rédacteur en chef adjoint à France 3[3. Yehuda David et Clément Weill-Raynal ont été condamnés en première instance. La Cour d’appel relaxe Yehuda David, mais maintient, sur un point de détail,  la condamnation de Clément Weill-Raynal, qui s’est pourvu en cassation.]. Cela fournit à France 2 un nouveau prétexte − « ne pas interférer dans une procédure en cours » − pour se tirer du mauvais pas de l’accord passé avec le CRIF. Cela permet surtout de gagner du temps, en attendant que la Cour de cassation se prononce sur l’arrêt de la Cour d’appel favorable à Philippe Karsenty. Parallèlement, France Télévisions exerce des pressions sur l’ARD, première chaîne de télévision allemande, pour qu’elle renonce à la diffusion et à la vente à l’étranger du nouveau film d’Esther Schapira, qui conclut, cette fois-ci, à la très grande probabilité d’une mise en scène de la mort d’un enfant. France Télévisions menace même de rompre ses accords de coopération avec l’ARD. Contrairement à la plupart des médias français, la télévision allemande ne se laisse pas intimider, diffuse le film, et le vend dans plusieurs pays, dont Israël.
Nous en sommes là. L’opinion publique s’est, depuis longtemps, désintéressée de l’affaire. Les juges de la Cour d’appel de Paris pourront, certes, infirmer l’arrêt de leurs collègues en se drapant dans une interprétation littérale du droit en matière de diffamation. Summum jus, summa injuria (« Justice excessive devient injustice ») disaient sagement les Anciens. Sur l’attitude de France 2, et de l’ensemble des appareils de pouvoir venus à sa rescousse, l’Histoire jugera.
Douze années de polémiques…
30 septembre 2000. France 2 diffuse, au « 20 heures », un reportage, commenté par Charles Enderlin, semblant montrer la mort d’un enfant palestinien, Mohammed Al-Dura, tué intentionnellement par des balles de l’armée israélienne dans les bras de son père.
3 octobre 2000. Talal Abou Rahma, le cameraman, déclare sous serment au « Palestinian Centre for Human Rights »  de Gaza que les Israéliens ont tué l’enfant intentionnellement.
4 octobre 2000. Jamal Al-Dura est hospitalisé à l’hôpital d’Aman, où il recevra la visite du roi de Jordanie.
12 octobre 2000. Deux réservistes israéliens égarés à Ramallah sont lynchés aux cris de « Vengeance pour Al-Dura ! ».
19 octobre 2000. Le chercheur israélien Nahum Shahaf demande, en vain, l’accès aux « rushes » de France 2.
25 octobre 2000. Dans Télérama, Charles Enderlin affirme avoir coupé l’agonie de l’enfant au montage.
Février 2002. Le journaliste du Wall Street Journal, Daniel Pearl, est décapité pour venger la « mort » du petit Mohammed.
18 mars 2002. La chaîne publique allemande ARD diffuse Drei Kugeln für ein todes Kind (« Trois balles pour un enfant mort ») d’Esther Schapira.
Janvier 2003. Gérard Huber publie, aux éditions Raphaël Contre-expertise d’une mise en scène.
Octobre/décembre 2003. Richard Landes, professeur à l’université de Boston, rencontre Charles Enderlin qui lui permet de visionner les « rushes ».
21 octobre 2004. Daniel Leconte, Denis Jeambar et Luc Rosenzweig visionnent les « rushes » avec Arlette Chabot.
18 novembre 2004. Arlette Chabot organise une conférence de presse pour communiquer ses « preuves ».
22 novembre 2004. Philippe Karsenty, de Media-Ratings déclare : « Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement. »
19 octobre 2006. Philippe Karsenty est condamné pour diffamation contre France 2 et Charles Enderlin, bien que le procureur ait demandé sa relaxe. Philippe Karsenty fait appel.
10 septembre 2007. L’armée  israélienne envoie une demande officielle à France 2 « en vue de communication des rushes ».
19 septembre 2007. Ouverture du procès en appel en diffamation intenté par France 2 et Charles Enderlin contre Philippe Karsenty.
3 octobre 2007. La présidente de la Cour, Laurence Trébucq, ordonne officiellement à France 2 de présenter les « rushes ». Charles Enderlin et France 2 se pourvoient en cassation.
12 décembre 2007. Le Dr  Yehuda David révèle que les cicatrices de Jamal Al-Dura ne datent pas du 30 septembre 2000.
21 mai 2008. Philippe Karsenty gagne en appel le procès pour diffamation intenté par France 2 et Charles Enderlin contre lui.
27 mai 2008. Le Nouvel Observateur publie la pétition « Pour Charles Enderlin ».
Juin 2008-septembre 2008. Le président du CRIF, Richard Prasquier, obtient de France Télévisions la création d’une commission d’enquête, mais elle ne verra jamais le jour…
4 mars 2009. La chaîne publique allemande ARD diffuse un nouveau documentaire d’Esther Schapira, L’Enfant, la mort et la vérité, qui démonte la mise en scène diffusée de France 2.
14 juillet 2009. Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy, fait attribuer la Légion d’honneur à Charles Enderlin.
Mai 2010. Pierre-André Taguieff publie, aux PUF, La Nouvelle propagande antijuive qui consacre 100 pages à l’affaire Al-Dura.
7 Octobre 2010.  Charles Enderlin publie un livre sur l’affaire Al-Dura : Un enfant est mort.
21 octobre 2010. Le bureau du Premier ministre israélien émet un communiqué contredisant la version de France 2.
28 février 2012. La Cour de Cassation annule la relaxe de Philippe Karsenty, contre l’avis de l’avocat général, et ordonne que l’affaire soit rejugée par la Cour d’appel de Paris.
16 janvier 2013. Lors du nouveau procès en appel, le procureur « s’en remet à la sagesse de la Cour », qui prononcera son arrêt le 3 avril 2013.

Tombouctou : Et si l’on arrêtait d’écrire n’importe quoi ?

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tombouctou mali aqmi

Tombouctou la mystérieuse, la perle du désert, la ville aux 333 saints… Les hyperboles ne manquent pas pour célébrer la gloire de la cité malienne hier encore aux mains des islamistes. Il existe aux Etats-Unis, dit-on, une société dans laquelle nul n’est admis s’il ne peut prouver qu’il est allé à Tombouctou. Bien plus qu’une ville, Tombouctou est un mythe.
L’avantage des mythes, c’est que tout le monde croit les connaître et se sent autoriser à les enrichir à sa guise. Que n’a-t-on écrit sur Tombouctou, ses universités, ses manuscrits… Et si tout simplement, on cessait de dire n’importe quoi pour revenir au réel ?
L’université Sankoré de Tombouctou aurait compté 25 000 étudiants au XVIe siècle, pour une population totale de 100 000 habitants. Voilà bien une affirmation reprise partout et qui serait le signe d’une situation exceptionnelle… Si elle était vraie ! Aucune source, aucun document, aucune tradition ne permettent d’évaluer le nombre d’étudiants présents à Tombouctou à son apogée. Tombouctou était incontestablement un centre majeur de la culture islamique à la fin du Moyen Âge. Les élèves s’y regroupaient autour de maîtres qui se livraient aux commentaires d’ouvrage savants. Combien étaient-ils ? Probablement quelques centaines, au mieux quelques milliers. Le Tarikh El-Fettach achevé par le petit-fils de Mahmoûd Kâti au milieu du XVIe siècle nous indique que « les écoles de Tombouctou où l’on enseignait aux jeunes garçons à lire le Coran étaient au nombre de cent cinquante ou de cent quatre-vingts » et précise que l’une d’entre-elles aurait compté cent-vingt-trois élèves. Et voilà comment l’on passe d’une vingtaine de milliers de petits garçons ânonnant un Coran auquel ils ne comprenaient rien à 25 000 étudiants !
« Trois cent mille ouvrages datant du XIe au XVe siècle seraient aujourd’hui conservés dans la région », écrit Nicolas Delasalle dans Télérama du 16 février. Intéressant. Mais complètement faux ! Il existe effectivement à Tombouctou un Coran écrit à Ceuta, au nord du Maroc, en 1198. C’est une pièce de valeur, incontestablement, mais étrangère à la région. De fait, comme l’a fait remarquer avec raison Jean-Louis Triaud, il n’y a pas de manuscrits locaux qui puissent remonter à une période antérieure au XIVe siècle, puisque ce n’est qu’au XVe que Tombouctou émerge comme métropole intellectuelle ! Ainsi, seule une infime minorité des manuscrits remonte au XIVe et XVe siècle, l’immense majorité étant datée des XVIIIe et XIXe siècles. À l’origine, l’essentiel des manuscrits étaient importés, comme le confirme Léon l’Africain, un musulman de Grenade converti par la suite au christianisme, qui visita la ville en 1512 : « on apporte dans cette cité des livres écrits à la main, lesquels se vendent fort bien, tellement qu’on en retire plus grand profit que de quelque autre marchandise qu’on sache vendre ». De nombreux ateliers de copistes seront créés dans la ville à partir du XVIe siècle, la production de manuscrits en arabe devenant courante aux XVIIIe et XIXe.
Mais finalement, ces fameux manuscrits, combien sont-ils ? Disons… un certain nombre ! En 1994, dans Le Monde Diplomatique, Jean-Michel Djian les évaluait à 95 000. En 2007, pour le Courrier de l’Unesco, le même auteur en dénombrait 200 000 dans la seule ville de Tombouctou. En 2012, dans Les manuscrits de Tombouctou publié aux éditions JC Lattès, il en comptait désormais 100 000 dans la ville, et plus de 300 000 dans la région. À ce rythme, le million devrait être atteint sous peu !
Tout dépend en fait de ce que l’on entend par manuscrit. Les manuscrits de Tombouctou ne sont pas, pour beaucoup d’entre eux, des livres au sens que nous donnons à ce terme, mais des documents de quelques pages, à caractère privé ou commercial. Ils sont le plus souvent non reliés et conservés sous forme de liasses. « Est manuscrit toute pièce indépendante, qu’il s’agisse de documents commerciaux ou de poèmes d’un seul folio aussi bien que d’ouvrages savants de plusieurs centaines de folios » rappelle Jean-Louis Triaud. Peut-être pourrait-on s’en souvenir avant de lancer des chiffres fantasmagoriques !
Contrairement à l’affirmation récente de Jean-Michel Djian dans Le Monde :  les manuscrits « sont pour l’essentiel écrits en ajami, une langue qui mélange l’arabe avec l’haoussa, le bambara, le tamasheq, le songhaï ou le peul », 98% des manuscrits sont en fait écrits en arabe. L’ajami, par ailleurs, n’a rien à voir avec la langue syncrétique rêvée par Djian, mais est un système de transcription des langues africaines par l’adoption de l’alphabet arabe…
« Les colons français installés depuis 1894 à Tombouctou » écrit encore Djian ans Le Monde, « ne devinent rien de l’existence de ces manuscrits. Il est vrai qu’ils sont cachés dans des greniers ». Dans son dernier ouvrage, le même auteur les imaginait aussi « conservés dans des cantines rouillées et des caves poussiéreuses ». Les formules sont belles et donnent une impression de mystère…  Mais qui donc a vu des caves et des greniers dans les vénérables maisons en terre de Tombouctou ? Quant au colonisateur, il est par nature stupide, ignorant et méprisant de la culture de l’autre, c’est bien connu ! Peu importe alors que le journaliste Félix Dubois découvre dans la ville, dès 1895, un exemplaire complet du Tarikh al-Sudan écrit au XVIIe siècle par le tombouctien Abderrahman Es-Sadi et en fasse une copie, et que Bonnel de Mézières soit envoyé en mission à Tombouctou en 1911 par le gouvernement pour acquérir des manuscrits et en revienne avec le Tarikh El-Fettach
On a longtemps rêvé de Tombouctou en Occident. La ville est l’un de ces endroits magiques qui suscitent l’émotion. Mais les faits sont têtus, et le retour à la réalité souvent brutal. Les mots de René Caillé disant sa déception lorsqu’il arrive à Tombouctou en 1828 sont  restés célèbres : « Revenu de mon enthousiasme, je trouvai que le spectacle que j’avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente ; je m’étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une toute autre idée… » . Aujourd’hui, c’est François Géré qui, dans le Huffington Post du 21 février, se livre à une envolée lyrique quant à l’importance portée par l’Unesco au manuscrits de Tombouctou : « Cette volonté de préservation constitue un acte symbolique mais aussi une prise de position courageuse parce qu’elle a valeur d’engagement sur le territoire sacré de la culture de toute l’humanité. Il aura valeur d’avertissement dissuasif : « attention, ici il est interdit de détruire. Et si nécessaire la communauté internationale interviendra par les armes ». La puissance du raisonnement est sidérante. Pour sûr, l’on doit trembler au sein d’Aqmi et du Mujao. L’Unesco ? Combien de divisions, aurait dit Staline !
Ce qu’il y a de plus étonnant finalement, avec Tombouctou, c’est que l’on a l’impression que la ville pousse parfois les gens les plus intelligents à dire et à écrire n’importe quoi. Quelques heures après son passage à Tombouctou, le président de la République déclarait ainsi avec clairvoyance : « « Il n’y a aucun risque d’enlisement parce que nous avons le soutien de la population, parce que les Africains sont là, parce que les Européens sont présents, parce que nous avons une communauté internationale qui est à l’unisson ». Une appréciation aussi fine et aussi juste de la situation au Mali ne peut que susciter l’admiration…

*Photo : Multivac42.

Anus day

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La sodomie sauvera-t-elle le monde ? Rien n’est moins sûr. La vérité non plus. Les vingt-deux grandes affiches noir et blanc que Son Excellence Otto a exposé en 2011 au Musée de l’érotisme, à Paris, n’ont déclenché à l’époque aucun scandale. La subversion peut s’étaler publiquement, tant qu’il n’y a rien à acheter les imbéciles se réfugient dans l’indifférence bête. On les mène par le bout du nez avec une facilité déconcertante. Encore un fiasco (titre choisi pour cette exposition) de Son Excellence Otto qui avait alors accepté de s’adresser aux foules par le biais de réclames aux airs délicieusement rétros – nous devrions écrire vintage.  Normalement tout ce qui « fait » ancien appelle une tendre nostalgie. Le passé radieux monté en épingle ressemble aux promesses de lendemains qui chantent.
Normalement.
Ces placards, imitant à la perfection de désuètes publicités, vantent autant de desseins qui n’ont jamais vu le jour, on s’en doute : une féerie des eaux usées, un festival international du film de bestialité, un projet de bordel pour nécrophiles, des tripes « prétendument » humaines, un roman pour la jeunesse (Les Pitoyables aventures de Vaginette et Vaginet), une revue intitulée Anus mon ami… Elles sont toutes reproduites dans Une indécence française, élégant ouvrage toilé plein de photos indescriptibles, que Son Excellence Otto lui-même n’hésite pas à qualifier de bible de Nova Sodomia, dictature virtuelle qu’il dirige d’une main.
Doit-on présenter Son Excellence Otto ? Il suffit de taper son nom sur un moteur de recherche pour que son inquiétante présence s’affiche : un air sévère, un lorgnon, une fine moustache, de courts cheveux gominés et impeccablement lissés en arrière, il apparaît sanglé dans son uniforme noir, une cravache à la main. Pourtant, comme ses réclames dégoûtantes, Son Excellence Otto n’existe que dans l’imagination de son créateur qui préfère rester dans l’ombre. Né officiellement en 1896, de parents qu’il n’a pas reconnus, il ne fait pas son âge. C’est un personnage sui generis. Une caricature. Un héros de fiction. Comme Tintin ou le président du CSA. « Le grand drame de ma vie c’est de n’avoir pas réussi à influer le cours de l’histoire et que l’histoire n’ait pas retenu mon nom. » N’importe qui pourrait dire ça. Mais tout le monde n’est pas n’importe qui. C’est un ectoplasme empanaché s’efforçant de maintenir un semblant d’ordre dans sa tenue alors que sa vie est un fiasco. On pense aux bourgeois. Son rêve : envahir le Vatican et Monaco et raser le Luxembourg où il bâtirait un grand parc à la place. Qui n’y souscrirait pas ? Son Excellence Otto est un tyran dérisoire. Un potentat sans pouvoir. Appelons ça un oxymore.
Son Excellence Otto n’est pas obnubilé par l’échec, c’est l’échec qui le harcèle constamment. Les siens sont assez persistants dans le temps. Il prend ça avec philosophie. « Il y a, m’a-t-il confié un jour, lors d’un entretien exceptionnel, quelque chose de très très beau dans le combat perdu d’avance. Le combat pour la cause perdue. On sait qu’on va dans le mur. Je vais délibérément vers l’échec. C’est une charge seul, le sabre au clair en sachant que je vais mourir. C’est beaucoup d’honneur et aussi beaucoup de stupidité ».
D’autres se sont fait une certaine idée de la France. La hauteur de vue de Son Excellence Otto lui interdit de tomber si bas. D’ailleurs, il est au-dessus des partis. En toute simplicité il se fait seulement une certaine idée de la tyrannie. Tout droit sorti d’un tableau de Grosz, cet empanaché grotesque, ce fanfaron que seules ses bottes tiennent droit, dirigeant une armée ridicule de  sado-masochistes cagoulés de latex, est une vue stylisée de l’esprit, le produit d’influences conjuguées – en gros de Buster Keaton à Sade, de Sergueï Eisenstein à Caligula, d’Alphonse Boudard à Todd Browning. Les petits malins (sans doute des gauchistes) noteront certains penchants douteux (pour Leni Riefenstahl, Ernst Jünger, Céline ou le baron Ungern), mais feront mine d’ignorer que Son Excellence Otto paye sa dette à Otto Dix, Anton Brückner, Winston Churchill ou George Orwell.
En un mot comme en cent, les gens de gauche détestent Son Excellence Otto car il ressemble à un nazi. Et les gens de droite aussi car il n’en est pas un. Et qu’on ne nous parle pas d’anarchisme de droite. Restons sérieux. Son Excellence Otto est un excentrique, un prince élégant et libertaire qui ne fourre que des fondements ce qui lui assure aucune reproduction. Il ne cherche pas de descendance, seulement jouir en paix d’un plaisir interdit.
Le pire c’est qu’il est drôle. C’est sans doute ce que ses détracteurs imaginaires (mais pour exister ne faut-il pas un complot) lui pardonnent le moins. Il est l’auteur d’aphorismes tels que « Je parle français aux femmes, fort aux hommes, doux à mes chevaux et je ne parle pas à Dieu ». Ou celui-ci, que j’aime beaucoup : « la majorité pense et s’exprime légume. Je pense et je m’exprime viande ». Ses pensées sont le fruit de longues réflexions passées au zinc.
Une indécence française, catalogue de tares invraisemblables et d’obsessions récurrentes, est quasiment vendu sous le manteau. Sans ISBN. Ce qui autorise toutes les dérives. Son Excellence Otto ne se gêne pas pour ça. Ce livre fait suite à une autobiographie – La philosophie dans le devoir – et à un roman – Le Foutre de guerre. En le lisant (et en regardant les abondantes images fascinantes car répugnantes), on pénètre dans les méandres d’un esprit psychologiquement perturbé et entièrement focalisé sur les gros culs. On évitera donc de laisser traîner l’ouvrage dans la chambre des enfants car les feutres glissent sur le papier glacé (inutile de  chercher la contrepèterie). La sodomie est politique aurions-nous dit en 1972. Mais les temps changent. Aujourd’hui c’est une pratique socialement admise. N’importe quel ouvrier vous le dira.
Une indécence française représente douze ans de labeurs en images (affiches et photo). Il est divisé en deux parties intitulées sobrement L’homme et l’œuvre : « Je voulais faire une rétrospective complète, mais au fur et à mesure que j’avançais ça me donnait trop de boulot, explique Son Excellence Otto qui peut s’abaisser à s’exprimer comme le vulgum pecus (ce qui signifie vous autres en langue morte). C’est donc un survol, une explication de texte du concept et du personnage. J’ai très peu développé l’armée, la politique, l’administration. C’est sombre si on le prend au premier degré. Mais si l’on prend la peine de faire un pas de côté on mesure la charge humoristique de la chose ». Rompez.

Une indécence française. Disponible par correspondance sur timeless-shop.com, dans les librairies Un regard moderne, Le Monte en l’air et à la galerie Akiza, toutes trois à Paris.

*Photo : Son excellence Otto.

Adologie

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Souvenez-vous. L’espèce est apparue au siècle dernier, dans les années 1980. Venus d’on ne sait où, les ados ont proliféré rapidement, en ville et en campagne, dans les foyers aisés ou modestes, traditionnels ou mono, bi ou homo. Pour que leur cohabitation avec les humains se passe sans heurt, il fallut observer ce nouveau peuple, l’étudier à grand renfort de sociologues, linguistes ou psys.
À l’époque, chacun de nous a croisé un ado, soit à la maison, soit chez des amis. Mâle ou femelle, il  était facilement reconnaissable à son langage, ses attributs, ses mœurs et ses objets de prédilection. La plupart du temps affalé sur un canapé devant la télé à s’abreuver de clips, il passait des heures à ricaner au téléphone (filaire) avec d’autres membres de sa tribu et, quand on l’obligeait enfin à raccrocher et à libérer l’appareil, le grincheux se vissait sur les oreilles un casque relié à ce qu’on appelait un « walkman ». Au début, la communication avec lui fut difficile car son langage, pourtant composé de peu de mots, était  incompréhensible. Syllabes à l’envers, mots inventés, onomatopées.  Il nous fallut quelque temps pour le traduire.[access capability= »lire_inedits »]
Oh, il n’était pas méchant, loin de là. C’était même une sorte de gentil parasite, différent de l’animal domestique genre chaton. L’ado ne se laissait jamais caresser, le réel le « gonflait » et il ne fallait rien lui demander. Aucune aide ménagère, aucune question sur lui, les siens, ni sur son accoutrement. Une fois qu’il s’installait dans une maison, on ne pouvait que s’adapter puisqu’aucune SPA n’existait pour s’en débarrasser en cas de ras-le-bol.
Puis, peu à peu, nous nous sommes mis à utiliser son langage, nous nous sommes habillés avec ses fringues. En trente ans, nous avons laissé s’effacer la ligne de démarcation entre nous et ce  peuple étrange. Charme ? Envoûtement ? Comment les ados ont-ils réussi à nous imposer leur toute-puissance ? Par cette arme révolutionnaire, inconnue et inouïe : le Web et ses nouveaux outils de communication, bien sûr. L’espèce a enfin pu muter. Finis vieille télé et téléphone à partager avec les autres, qui obligeaient encore l’ado à tolérer quelques liens physiques avec les humains de la maisonnée. Ordi, iPod, iPhone ont libéré le peuple des ados du réel. À présent, ils peuvent enfin rester entre eux, connectés en permanence, dans leur espace virtuel et leur temps universel. Ils échangent et puisent dans l’inépuisable fabrique d’informations sans avoir à passer par ces intermédiaires prétentieux appelés professeurs.
– Mais que vont devenir la connaissance, l’autorité, les livres ?, gémissent les adophobes ronchons .
– Assez de suspicion et de haine, prosternons-nous devant ce nouveau peuple génial !, s’offusquent les adophiles lèche-cul.
Comment choisir son camp ? La réclame pour la Renault Clio, qui passe en boucle sur les écrans et fait un tabac, peut nous y aider.
Dans une cuisine, un ado  dégingandé, le visage caché par ses cheveux, a fait cuire des pâtes qu’il renverse n’importe comment dans un saladier et mélange avec de la sauce, les mains gantées de gants à four, tout ça sur le mode « dégueu ». Il crie plusieurs fois « À table ! » et, faute de réponse, se rend dans le salon  où ses parents, scotchés devant un écran, admirent la nouvelle Clio. L’ado gronde qu’il a préparé le dîner, menace d’éteindre l’ordinateur. Sa mère supplie, n’a « pas faim », son père lui demande de rester « cool ». L’ado est exaspéré et les traite de « grands malades ».
Morale de l’histoire. En 33 secondes nous avons appris que :
– L’ado est capable de faire des pâtes.
– L’ado n’aime pas qu’on lui résiste.
– L’ado n’aime pas qu’on l’imite.
Et surtout qu’il ne peut rien arriver de bon aux humains qui se soumettent à un envahisseur.[/access]

Libanais, devenez juifs !

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Il traînait dans l’air libanais depuis des semaines et voilà que le projet de loi électorale du Rassemblement orthodoxe a été adopté en commission parlementaire. Bien que le pays du Cèdre nous ait habitué aux plus improbables revirements, le Parlement semble donc bien parti pour approuver l’élection des députés confessions par confessions au grand dam du bloc d’Hariri, des druzes et de tous les trublions indépendants qui se retrouveraient mathématiquement sous-représentés dans la nouvelle assemblée. Vous connaissez la chanson : les sunnites voteraient pour les sunnites, les maronites pour les maronites, les grecs-catholiques pour les grecs-catholiques, etc. Inutile de vous la refaire.
Faut-il en rire ou en pleurer, l’observateur narquois notera que le vote en commission s’est déroulé alors que le débat sur le mariage civil bat son plein, après que le président Michel Sleiman a officiellement encouragé le vote d’une initiative parlementaire en ce sens. Son ministre de l’Intérieur – pourtant fervent avocat du mariage religieux – a même été contraint de valider l’union civile de deux libanais[1. Ne vous y trompez pas, il s’agit bien de deux conjoints hétérosexuels homme et femme. L’accord au masculin est le fait d’une grammaire française désespérément réactionnaire et ne signifie pas que le Liban soit adepte du mariage pour tous. La cause queer attendra à Beyrouth.] ayant rayé la mention de leur identité religieuse de leurs actes de naissance.
Je ne vous décrirai pas tous les tripatouillages arithmétiques auxquels conduit le projet orthodoxe pour préserver la sacrosainte parité islamo-chrétienne et garantir la représentativité de chaque confession à la calotte près. Contentons-nous d ‘évoquer un détail incongru qui m’avait d’abord échappé : ladite loi électorale reconnaît la communauté juive libanaise, pourtant réduite à une centaine d’âmes après les affres de la guerre civile, mais la contraint à choisir un député musulman ou chrétien en guise de représentant.
Du coup, les militants de la mouvance séculariste libanaise renâclant à s’affilier à leur confession d’origine ont lancé des cyber-campagnes appelant leurs compatriotes à se convertir… au judaïsme ! Autrement dit, si vous disposez d’une carte d’électeur libanaise et que vous rechignez à élire obligatoirement un représentant de votre confession, il vous reste une seule solution : vous faire juif.
En cas de bronca populaire contre le mode de scrutin ultra-confessionnel, la loi électorale devrait réviser les quotas représentatifs au profit de la communauté juive. Nos amis libanais se retrouveraient alors avec une Knesset, pardon un parlement, incluant des députés du Hezbollah plébiscités par des électeurs juifs de fraîche date. De quoi ravir les parlementaires concernés, n’en doutons pas…

Amour pour tous : 2050… au plus tard

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adoption mariage gay

25 décembre 2050, un jour comme un autre maintenant que nous sommes débarrassés de nos vieilles idoles. Nous nous présentons, ma partenaire hétérosexuelle et moi, dans le hall de la Maison de toutes les communautés, l’ancienne mairie de notre commune rurbaine, car nous avons rendez-vous avec les psychologues du SCBI, le Service de Contrôle du Bonheur Infantile. Comme tous ceux qui veulent « épanouir un amour infantile », notre couple doit en effet subir cet examen obligatoire et obtenir l’Autorisation d’Amour Infantile nécessaire pour que nous puissions élever nous-mêmes l’enfant qui pourrait naître de nos relations sexuelles.
Cela fait maintenant cinq ans que loi LBI, la Loi du Bonheur Infantile, a été votée à l’unanimité par les deux chambres. Pas pour des raisons liées aux problèmes démographiques de notre planète, puisque la natalité européenne est toujours largement en-deçà du seuil de renouvellement des populations, mais pour qu’enfin l’égalité, cette égalité fallacieusement proclamée pendant des siècles aux frontons de nos édifices publics, triomphe enfin. On sait comment cette ultime et belle victoire a pu être remportée. Tout remonte aux années 2010, lorsque les couples homosexuels, transsexuels et asexuels ont été reconnus à part entière et qu’ils ont pu soit adopter librement soit louer les services d’un utérus disponible.
Très rapidement, les partisans de la modernité se sont inquiétés des discriminations qui pesaient encore sur eux comme sur les couples hétérosexuels stériles : avant chaque adoption ou gestation pour autrui, c’était le même contrôle de la part de psychologues, ou de psychiatres. À tout moment, ces derniers pouvaient interrompre ces procédures, au nom de l’intérêt des enfants que l’on cherchait à protéger de situations difficiles.
Pour autant, dans le même moment, les couples hétérosexuels, à l’issue de copulations banales, et parfois même par hasard, enfantaient librement. Il était évident que la société devait apporter la même protection à tous, et depuis 2045 c’est chose faite. On se souvient des larmes de joie de Najat Vallaud-Belkhacem et de Caroline Fourest, redressées sur leurs déambulateurs dans les tribunes de l’Assemblée lors du vote final. Pour appliquer pleinement le texte, le Ministère des cellules sociales s’est alors doté de cette indispensable structure qu’est le Service de Contrôle du Bonheur Infantile.
Avant de rencontrer les psychologues, les « volontaires de l’amour infantile » regardent un film qui leur rappelle ce qu’est un enfant : un être dont la liberté est le bien le plus précieux et aussi le plus fragile. Se succèdent sur l’écran ceux qui ont compris que l’État seul pouvait protéger cette liberté, des grands penseurs de la Révolution à certains humanistes incompris du XXe siècle. En conclusion, on entend l’un des plus grands philosophes du XXIe siècle, Vincent Peillon, expliquer qu’il s’agit d’arracher l’enfant, « à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel ».
Nous entrons ensuite dans le bureau des trois psychologues qui vont collégialement nous examiner et nous interroger. On nous fixe, comme le prévoit le protocole, les électrodes du détecteur de mensonges qui ajoutera à l’acuité du jugement de ces professionnels la neutralité absolue de la machine. Nous devrons alors répondre pendant une heure à des questions qui se succèdent rapidement de manière à ne pas briser la spontanéité de nos réponses.
« Pensez-vous qu’un couple hétérosexuel soit différent d’un couple transsexuel ? ».« Selon vous, l’amour d’une mère a-t-il quelque chose de spécifique ? ». « Envisageriez-vous, alors que l’école commence à 12 mois, de garder votre enfant chez vous ? ». « Voyez-vous encore vos parents ? ». « Est-ce important pour vous ? ». « Pourriez-vous citer les noms de vos quatre grands-parents ? ». « Avez-vous des cousins par le sang ? ». « La socialisation de l’enfant peut-elle se faire sous la tutelle familiale ? ». « Qui est garant de la liberté de l’enfant ? ». À chaque réponse les psychologues cochent des cases et les aiguilles du détecteur de mensonge griffent le papier. « Avez-vous des amis à qui l’on a refusé une Autorisation d’Amour Infantile ? ». « Cela vous semble-t-il justifié ? ». « Si vous veniez à décéder tous les deux, souhaiteriez-vous avoir déterminé avant les futurs adoptants de votre enfant ? ». « Qui devrait sinon en décider ? ». « Pourquoi ? ».
C’était épuisant, mais nous avions l’impression, ma partenaire hétérosexuelle et moi,  d’avoir répondu pour le mieux. Je lui demandais son accord pour prendre temporairement sa main, ce qu’elle accepta, et nous fîmes face à la seconde partie de l’entretien. Les questions portaient cette fois sur notre vie passée grâce aux éléments recueillis dans le cadre de l’enquête préalable organisée par le SCBI. Connexions Internet des cinq dernières années, SMS envoyés durant la même période, participation aux réseaux sociaux, tout passe au crible de logiciels chargés de repérer des mots clefs comme « père », « mère », « autorité », « transmission » ou « famille ». L’absence de participation sur les réseaux sociaux est bien évidemment tout autant sanctionnée que la participation, fût-elle temporaire, à un groupe qui aurait à un moment remis en cause, même de manière incidente, les progrès sociétaux.
Nous en étions arrivés là, ma partenaire hétérosexuelle et moi, et une fois expliqué ce qui relevait d’erreurs de frappe, nous attendions l’accord final. Mais c’est ici qu’est arrivé le drame. Les psychologues qui nous faisaient face ont alors sorti de vieilles revues (en papier !) d’un carton trouvé dans notre cave lors de la visite domiciliaire obligatoire – qui suppose, entre autres, le contrôle de la future chambre destinée à accueillir l’enfant, qui ne doit contenir aucun jouet ou aucune décoration « genrés », et être de couleur neutre.
« Comment pouvez-vous justifier la possession de ces vieux numéros de l’heureusement défunte revue Causeur ? » nous demanda l’un d’entre eux.
Évoquer les mauvais penchants de mon père était évidemment insuffisant.
C’est alors que nous sûmes que nous n’aurions jamais notre Autorisation.

*Photo : goatling.

Gangs Story

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gangs story morvan

Paru initialement en 2000, le livre du photographe indépendant Yan Morvan Gang (éditions Marval) a fait l’objet d’une réédition par La Manufacture de livres. Dans cette nouvelle mouture, il est accompagné de textes signés Kizo, ancien membre d’un gang de Grigny qui est aussi à l’origine du documentaire Gangs story. L’ouvrage contient des photographies d’une grande qualité, d’anonymes aussi bien que d’anciens chefs de bandes dont la plupart ont décroché tandis que certains passaient à la postérité.
Le livre retrace l’histoire des bandes qui ont émergé après-guerre en France, des blousons noirs des années 50 aux Zoulous des années 90 en passant par les Bikers, les Hell’s Angels, les Rockers, les Skinheads et leurs ennemis jurés les « Chasseurs de skins » (autrement appelés « Redskins »), très marqués à gauche. Au fil des pages, on découvre un monde baroque de paumés originaires de banlieue aux destins pathétiques, fils de prolos blancs ou d’immigrés mais tous issus d’une forme de lumpen-prolétariat, souvent violents et asociaux mais ressentant le besoin de se regrouper.
Adaptant un modèle anglo-saxon à la sauce française, ces bandes juvéniles se réclament parfois d’un mouvement américain sans pour autant avoir reçu l’aval de la maison-mère. C’est notamment le cas des Black Panthers, version française non officielle du mouvement d’émancipation noire aux États-Unis. Parmi ces jeunes, beaucoup flirtent volontiers avec l’extrémisme politique, plus par provocation que par réelle conviction, faute de culture politique solide. Entretenant le culte de la violence, ces jeunes désœuvrés sombraient souvent, par désespérance sociale, dans le racisme comme en témoignent ces photos de Hell’s Angels ou de « rebelles » faisant le salut hitlérien, portant des croix de fer en pendentifs et tapissant les murs de leurs chambres de drapeaux du IIIe Reich.
De l’autre côté du pavé, on constate que les bandes de chasseurs de skins comme les Ducky Boys, les Ruddy Fox, les Red Warriors ou les Asnays, écumant les rues de Paris dans les années 80 à la recherche d’un hypothétique affrontement avec leurs adversaires skinheads nationalistes, recyclaient les symboles communistes, voire staliniens, dans le seul but de se démarquer de leurs adversaires en se plaçant à l’autre extrémité du spectre politique. Ces derniers s’étaient constitués en réaction à l’émergence des skins nationalistes, lesquels représentaient déjà une hérésie du point de vue des skinheads d’origine, fans de ska et de reggae, admirateurs des « rude boys » jamaïcains et descendants des mods anglais.
Les textes de Kizo, qui a connu la période, illustrent bien cette opposition entre des gangs composés exclusivement de Blancs adeptes de rock’n’roll versant dans une forme de xénophobie des plus primaires, comme les Rockers, les Rebelles (fans de rockabilly reconnaissables par le drapeau sudiste cousu sur leurs vestes en jean) puis les Skinheads, et des gangs anti-racistes (« Redskins » alliés aux « Zoulous ») composés à la fois de Blancs et de minorités ethniques, plutôt adeptes de hip-hop mais aussi violents que leurs adversaires.
Ces bandes se disputent alors certains quartiers de Paris, comme Châtelet-Les Halles ou République, se défiant la plupart du temps plus qu’elles ne s’affrontent réellement. À la fois désolant et fascinant, cet univers a également pour particularité d’être essentiellement masculin, les femmes apparaissant en arrière-plan et servant uniquement de faire-valoir pour démontrer la virilité supposée des membres de ces bandes.
Cependant, depuis quelques années, l’émergence de bandes de filles fait figure d’exception. Pour les besoins de cet ouvrage, l’auteur Yan Morvan s’est immergé dans ce petit monde borderline, au point de s’attirer quelques ennuis. Ses tribulations interlopes lui ont notamment valu d’être pris en otage et torturé pendant trois semaines en 1995 par le tueur en série Guy Georges (« le tueur de l’Est parisien ») qu’il avait photographié à maintes reprises alors que ce dernier était encore en liberté et traînait dans un squat de la rue Saint-Sauveur à Paris. Ce dernier apparaît d’ailleurs, masqué ou à visage découvert, dans plusieurs photos du livre.
Pour l’anecdote, Yan Morvan fut notamment sommé par son ravisseur de trouver des kalachnikovs, qu’il loua à la SFP (Société Française de Production) sous peine de représailles, pour vendre un reportage à la presse anglaise. Cette mésaventure poussera l’auteur à cesser pendant quelques années son travail d’investigation sur les gangs.
Le documentaire réalisé par Kizo est un excellent complément au livre de Yan Morvan. Outre le fait qu’il donne la parole à des témoins essentiels de cette époque comme Serge Ayoub (ancien skinhead nationaliste et chef des JNR), Julien Terzic (ex-leader des Red Warriors) ou MC Jean Gab’1 (ex-Requins Vicieux), l’un des mérites du documentaire Gangs Story, au demeurant fort intéressant, est de montrer la transition qui s’opéra à la fin des années 80 d’un affrontement parisien entre bandes ennemies sur fond d’antiracisme à une lutte fratricide entre bandes de cités. Les bandes de skinheads ayant peu à peu disparu de la surface de Paris par l’action des « Chasseurs de skins », celles venant de la banlieue avaient perdu la cause pour lesquelles elles combattaient mais pas la violence qui les animait.
Elles en étaient donc désormais réduites à se battre entre elles, pour défendre un territoire et souvent dans le seul but de « passer le temps » (selon l’aveu même d’un ancien chef de gang), au point que les anciens accusent aujourd’hui leurs successeurs de n’avoir pas su poursuivre l’objectif qu’ils s’étaient fixé eux-mêmes, à savoir combattre le racisme dont ils étaient victimes.
Dès lors, coïncidant (hasard ou pas ?) avec la sortie en 1988 du film emblématique Colors de Dennis Hopper, les Zoulous, mouvement pacifique lancé initialement aux Etats-Unis par le rappeur Afrika Bambaataa, ou les Black Dragons (bande de chasseurs de skins violente mais attachée à un code d’honneur), allaient laisser leur place à de nouveaux gangs pratiquant la violence gratuite et s’adonnant à l’économie parallèle, comme les BTG (Black Trop Gangsta) ou les BSP (Black Sans Pitié) de Grigny, ce qui allait engendrer la situation explosive que l’on connaît aujourd’hui.

Gangs Story. Photographies de Yan Morvan, récit de Kizo. La manufacture de livres, 2012. 49€

Gangs Story. Un film de Kizo et Jean Michel Verner. Coproduction Alchimic / INA avec la participation de Planète. 2012 Partie 1 ici et Partie 2 ici

*Photo : sancocho.com webzine.

Nouvelle vogue

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yeyes sheila vartan

Que n’a-t-on pas dit et écrit sur les yéyés ? L’Internationale des intellectuels français s’est déchaînée sur eux, les taxant, tour à tour, de dégénérés et d’abrutis. Les plus cyniques les considéraient comme de vulgaires produits de consommation, des pantins de l’industrie du disque dont la date de péremption était inscrite au dos de leurs 45-tours. Les plus marxistes voyaient en ces jeunes désœuvrés le bras chantant de l’impérialisme américain qui, sous couvert de roucoulades et de déhanchements, détournaient les forces vives de la lutte des classes.

Les plus bigots fermaient les yeux devant ces corps enlacés, prémices à une sexualité forcément débridée et à la perversion des âmes. On a donc accusé, ni plus ni moins, tous ces garçons et ces filles de mettre en péril l’équilibre de notre nation. Ils avaient le dos large. Avec le recul, c’est d’autant plus ridicule et risible qu’au mieux, ces baby-boomers du transistor triomphant ont juste balayé la vieille garde de la variété. Les Maurice Chevalier et Tino Rossi ne se sont jamais complètement remis de cette « nouvelle » vague sonore. La chanson à texte, goualante à souhait, a fini de brailler dans nos oreilles. Juste pour ça, remercions-les.[access capability= »lire_inedits »]
Certains diront que cette musique venue d’Amérique était facile, donc suspecte idéologiquement. Elle fit cependant danser tous les adolescents qui accédèrent ainsi à une véritable reconnaissance sociale dans un pays dogmatique où, jusque-là, on était soit un enfant, soit un adulte. De Colombey à la Place du Colonel-Fabien, les gamins de France ont vite choisi le camp du rock & roll. Les puristes regretteront que notre yaourt tricolore, pâle copie, mal traduite et mal comprise, ait « sali » l’esprit originel du rock et de ses pères fondateurs : Elvis, Chuck Berry ou le fracassant Jerry Lee Lewis. Mais les yéyés sont toujours là. La nostalgie n’explique pas tout. Et si, simplement, ils avaient eu du talent ? Et si leurs tubes, trop populaires et trop naïfs, n’avaient été que l’expression légère et rêveuse de la jeunesse ?
Il suffit de revoir la photographie de Salut les copains prise en 1966 par Jean-Marie Périer pour se rappeler que le fourre-tout yéyé a amalgamé des artistes aux cultures musicales très éloignées, de la pureté lyrique d’une Michèle Torr à la monotonie londonienne de Françoise Hardy, du séminariste berrichon Hervé Vilard au centralien malgache Antoine, du Niçois à santiags Dick Rivers au gendre idéal Adamo.  Si ces idoles attirent toujours un public nombreux, c’est qu’elles incarnaient un certain espoir et une douceur de vivre que la mondialisation a enterrés.
En 2012, Sheila a fêté ses cinquante ans de carrière à l’Olympia. La « petite fille de Français moyen » n’est pas cette insupportable gamine à couettes et jupe écossaise qui a été injustement critiquée. Quelle carrière ! Profitons de cette année 2013 pour célébrer une autre gloire des yéyés qui fêtera ses cinquante-cinq ans de chanson : Richard Anthony, peut-être le plus grand, le plus charismatique chanteur des années 1960, la voix chaude, des manières de dandy égyptien, la symbiose parfaite entre la pop britannique et le charme méditerranéen, une vie aux multiples rebondissements, un personnage à la Fitzgerald, un monde englouti… Sa reprise de Sunny guérit tous les maux de la Terre.[/access]

*Photo : Affendaddy.

XV de France : kartinguer n’est pas jouer

On en rirait presque. À peine remis des pitoyables déclarations et autres articles de la presse sportive entre le match contre les Gallois et celui contre les Anglais, on est tombé de notre chaise en lisant, en diagonale comme souvent sur un site jugé bien informé, un article qui suivait un titre ô combien racoleur et révélateur : « Une séance de karting pour soigner l’esprit d’équipe ».
« Soigner l’esprit d’équipe… ». Dans ce tournoi où la bleusaille a autant brillé que déjoué, on met nos 23 gaillards frais et reposés – du fait de leur semaine tranquille à user les bancs des gradins (on se demande d’ailleurs encore pourquoi ils ne sont pas restés à Marcoussis pour s’entraîner) – sur un kart. Faire des tours de piste à défaut d’arpenter les terrains, tourner les volants plutôt que faire tourner les têtes (qui sait, ils pourraient peut-être enfin faire des passes plus justes) : voilà une nouvelle prouesse de nos entraîneuses (pour reprendre à notre compte l’expression du « Pilier »).
« Soigner l’esprit d’équipe… ». Mais de l’esprit, l’équipe en a ! L’esprit, n’est pas le problème ! Le problème, c’est que l’Equipe de France a mal ! Très mal ! Sinon, comment expliquer qu’elle bafouille un rugby minable en traînassant les guiboles depuis deux matchs ?
Philippe Saint-André, notre sangloteur national surnommé « le goret », n’a donc rien trouvé de mieux qu’aiguiser les crampons de nos coqs sur des tarmacs puants ? Mais, et puisqu’il faut les raffermir, emmenez-les donc chez nous, au Pays basque ! Faites-leur faire des stages avec les forces spéciales du 1er RPIma ! Faites-les humer les embruns et la fraîcheur des cimes pyrénéennes ! Et qu’ils jouent bon sang ! Mais au grand air, un ballon à la main, quitte à les amener faire de l’auto-tamponneuse le soir !
Sacrebleu ! Sacrés Bleus… ils ne jouent pas ou presque, et vous les mettez dans une salle de jeu pour adultes alors qu’ils mériteraient double dose de vidéo, double dose d’ateliers, double dose de musculation, double dose de passes ?! PSA, où allez-vous chercher tout ça ?
À notre avis, nous prendrons une danse à Twickenham cet après-midi, en dépit du retour du magnifique Nyanga aux poumons d’airain et à la musculature splendide. À ce sujet, nous ne comprenons pas pourquoi Claassen (un Sud-Af’ de naissance) vient gueuler l’hymne national alors que nos troupeaux locaux sont pleins de 3e lattes gaillardes et excellentes… Allez savoir si ça ne désespère pas ces derniers, qui pourraient prétendre à une seconde chance d’enfiler la maille française, de regarder un type qui ne chiale pas (et on le comprend) pour La Marseillaise.
Du karting pour nos coqs, il fallait y penser, Saint-André l’a fait.

L’esprit de l’escalier du 24 février : Marcela Iacub et DSK

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Un seul sujet hier pour l’émission dominicale d’Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy : le livre de Marcela Iacub et l’intense battage journalistique qui a accompagné sa publication. Vous en entendrez l’intégralité ici.
Et rendez-vous, chaque dimanche à midi sur RCJ (94.8 FM)  pour écouter l’émission en direct et tous les mois, pour en lire les morceaux choisis dans Causeur magazine.

Enderlin-Al-Dura : une histoire française

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israel mohammed al dura

israel mohammed al dura

Lundi 16 janvier, devant la 11e chambre de la Cour d’appel de Paris, se tenait, pour la troisième fois, une audience où Charles Enderlin et France Télévisions demandaient à la justice française de condamner Philippe Karsenty, directeur de Médias-Ratings, un site web de notation des médias, pour diffamation dans l’affaire Al-Dura. Karsenty a mis en cause l’authenticité d’un reportage diffusé dans le JT de France 2, le 30 septembre 2000, dans lequel Charles Enderlin, directeur du bureau de France 2 à Jérusalem, commentait des images filmées à Gaza par le cameraman palestinien Talal Abou Rahma, collaborateur habituel de la chaîne publique française.  Dans le commentaire, Charles Enderlin affirme que ces images montrent la mort d’un enfant, Mohammed Al-Dura, victime de tirs de l’armée israélienne alors que son père, Jamal aurait, lui, été grièvement blessé.
Cette nouvelle audience devant la Cour d’appel de Paris faisait suite à l’annulation, par la Cour de cassation, de l’arrêt de cette même Cour d’appel, laquelle, en mai 2008, avait relaxé Philippe Karsenty du chef de diffamation, infirmant ainsi un premier jugement prononcé en sa défaveur par le tribunal de grande instance de Paris.
Quoique parfaitement fondé en droit, le motif de la cassation est pour le moins étonnant pour ceux qui se soucient de l’établissement de la vérité dans cette interminable affaire. La Cour a en effet considéré que l’arrêt de la présidente de la Cour d’appel ordonnant à France Télévisions de mettre à la disposition de la Cour les « rushes » (les images tournées, mais non diffusées) du reportage contesté était en contradiction avec les procédures judiciaires en matière de diffamation. Il appartient en effet au prévenu, et à lui seul, d’apporter à la justice les preuves et documents pouvant attester de sa bonne foi et de la véracité des accusations portées.
C’est pourtant cette divulgation publique qui permit, dans les mois qui suivirent, d’établir « beyond reasonable doubt » comme diraient les Américains, que ce reportage était une supercherie, voire une mise en scène pure et simple. C’est pourquoi, au cœur de ce deuxième procès en appel, Charles Enderlin et France 2 n’ont pas plaidé sur la véracité des faits rapportés, mais sur le fait que Philippe Karsenty, au moment où, en novembre 2004, il portait de graves accusations contre France 2, Charles Enderlin et Arlette Chabot, directrice de l’information de la chaîne publique, ne répondait pas aux critères pouvant excuser la diffamation, notamment en matière d’enquête sérieuse et de prudence dans la formulation.  Comme ces subtilités sont difficilement perceptibles par le grand public, une condamnation définitive de Karsenty permettrait à Enderlin et à France 2 de clamer que l’affaire est close, et que la vérité  des faussaires  est devenue vérité judiciaire. Il n’en est évidemment rien, et c’est avec une parfaite placidité que je peux, aujourd’hui, réaffirmer que Charles Enderlin et France 2 se sont rendus complices d’un bidonnage éhonté commis par leur cameraman de Gaza, dont les conséquences furent dramatiques[1. La diffusion de ces images provoqua, début octobre 2000, des émeutes dans les villages arabes d’Israël, qui provoquèrent 13 morts, et servirent de prétexte aux djihadistes pakistanais pour exécuter, devant  une caméra, le journaliste américain Daniel Pearl.]. Je suis certain que France 2 ne poursuivra plus aucun de ceux qui partagent ce point de vue, comme la documentariste allemande Esther Schapira, le philosophe Pierre-André Taguieff2 ou tous ceux qui s’apprêtent à publier de nouveaux ouvrages ou à réaliser de nouveaux documentaires sur la question. Car l’affaire a tellement évolué, grâce notamment à la persévérance de Philippe Karsenty, que désormais tout procès en diffamation serait perdu par la chaîne publique. C’est pourquoi, pour les faussaires et leurs complices, il est essentiel d’obtenir, le 3 avril, un arrêt de la Cour d’appel en leur faveur. Cela leur permettra de continuer à s’appuyer sur la justice française pour empêcher l’émergence, en France, d’une vérité déjà largement admise dans d’autres pays, notamment en Israël, aux États-Unis et en Allemagne.
Pour avoir été, depuis mai 2004, partie prenante du débat sur ce sujet, j’ai pu observer comment Charles Enderlin et France 2 ont mis toute leur énergie à empêcher la vérité de surgir en instrumentalisant sans vergogne la justice française.
La mise en cause du reportage de France 2 commença, quelques semaines après sa diffusion, par une enquête lancée à la demande du général Yom Tov Samia, alors commandant les forces engagées à Gaza. Cette enquête, à laquelle participa le physicien israélien Nahum Shahaf, mit en lumière quelques éléments invalidant la thèse d’Enderlin, concernant notamment la provenance des tirs ayant prétendument tué l’enfant et grièvement blessé le père, et l’heure auquel le drame était censé s’être déroulé. À la suite de ces premières révélations, d’autres personnes enquêtent : le journaliste américain James Fallows, du prestigieux mensuel Atlantic Monthly, la documentariste allemande Esther Schapira, l’universitaire américain Richard Landes et le site d’information francophone israélien Mena, dirigé par Stéphane Juffa. Tous parviennent à la conclusion que la version présentée par France 2 ne tient pas. En 2003, un psychanalyste français, Gérard Huber, correspondant en France de la Mena, publiait un livre intitulé Contre-expertise d’une mise en scène qui synthétise tous les arguments étayant la thèse de la supercherie.
Le doute commence à se propager, et des journalistes reconnus sur la place de Paris se posent des questions. Raison pour laquelle la direction de France 2 invite trois d’entre eux, dont l’auteur de ces lignes, à visionner les « rushes » de Talal Abou Rahma au siège de la chaîne. Le principal effet de cette séance est de mettre en lumière les incohérences, contradictions  et mensonges de Talal Abou Rahma et de Charles Enderlin dans leur défense de l’authenticité des faits rapportés. Au lieu d’accepter ma suggestion de mettre un terme définitif aux interrogations de ceux qui doutent en demandant à Jamal Al-Dura de se soumettre à une expertise médico-légale indépendante, France 2 envoie Talal Abou Rahma filmer les cicatrices, bien réelles, que le père de l’enfant prétendu mort porte sur tout le corps. Ces images seront présentées à la presse lors d’une projection d’où sont exclus tous les médias jugés défavorables à la thèse de France 2. On verra plus loin que ce film, qui persuada la plupart des journalistes présents de la bonne foi de France 2, allait se retourner contre elle. Sûre de son fait, la chaîne publique se lance alors dans un combat judiciaire pour écraser définitivement ses contradicteurs. France 2 cependant, n’attaque pas en diffamation ceux qui sont directement à l’origine de sa mise en cause : la Mena, Gérard Huber ou Esther Schapira, qui, dans un premier film, conclut que l’enfant est bien mort, mais exonère les soldats israéliens de la responsabilité de ce drame. Elle choisit, à dessein, de traîner devant les tribunaux des sites internet qui n’ont fait que reprendre ces informations.  Ce choix n’est pas le fruit du hasard, mais vise à éviter que le tribunal reconnaisse aux critiques de Charles Enderlin l’excuse de la bonne foi et d’un travail d’enquête réel. Dans la ligne de mire de la chaîne se trouvent Pierre-Itzhak Lurçat, un Franco-Israélien qui anime le site de la Ligue de défense juive, Charles Gouz, un médecin retraité qui dirige le site Désinfos.com, et Philippe Karsenty de Médias-Ratings. Le premier est relaxé pour des raisons de procédure : il n’a pas pu être établi qu’il était l’administrateur du site concerné. En revanche, Charles Gouz et Philippe Karsenty sont condamnés en dépit d’une demande de relaxe de l’avocat général, le tribunal estimant que les critères juridiques de la diffamation s’appliquent en la matière : enquête insuffisante, manque de prudence dans la formulation etc…En prime, le tribunal avalise le refus de France 2 de rendre publics les « rushes » du cameraman sous le fallacieux prétexte de la protection des sources, totalement inadéquat en l’espèce. Forte de ses condamnations, France 2 mobilise alors le ban et l’arrière-ban de la profession pour dénoncer la « campagne de calomnies » dont serait victime son correspondant à Jérusalem.
La Cour d’appel, en 2008, infirme le jugement, et c’est ce qui permet, pour la première fois, à tout un chacun de se faire une idée de ce qui s’est réellement passé le 30 septembre 2000, au carrefour de Netzarim. Des experts en balistique et de médecine légale, totalement indépendants, à qui les images sont projetées, concluent que la version présentée par Enderlin est contraire à toute vraisemblance (absence de sang sur les vêtements des victimes, impossibilité que les traces de balles sur le mur puissent provenir de la position israélienne etc.). De plus, après avoir longuement hésité à rompre le secret médical, un chirurgien israélien déclare que les cicatrices présentes sur le corps de Jamal Al-Dura sont la conséquence de blessures à l’arme blanche subies par ce dernier lors d’une rixe à Gaza en 1994, et de l’intervention chirurgicale qu’il avait réalisée pour greffer des tendons sur sa main. Le CRIF, resté jusque-là très en retrait dans cette affaire, interpelle alors France 2 et le CSA pour que la lumière soit faite au plus vite. Il y a donc le feu à la maison France 2, et son président d’alors, Patrick de Carolis, accepte une médiation entre la chaîne publique et le CRIF, confiée à la LICRA. Celle-ci propose de faire venir Jamal Al-Dura à Paris pour qu’il se soumette à une expertise médico-légale confiée à des médecins  légistes désignés par les deux parties.
Dans un premier temps, Charles Enderlin se réjouit, sur son blog, de cette initiative, dont il affirme qu’elle lui rendra, enfin, justice. Les semaines et les mois passent, et France 2, qui était chargée d’organiser le voyage en France de Jamal Al-Dura, est aux abonnés absents. Interrogés par Richard Prasquier, président du CRIF, les dirigeants de France Télévisions répondent que le blocus de Gaza par Israël empêche Jamal Al-Dura de se rendre à Ramallah, en Cisjordanie, pour renouveler son passeport périmé. Cette version est immédiatement contredite par le ministère israélien des Affaires étrangères qui se dit prêt à accorder,  à tout moment, un sauf-conduit à Jamal Al-Dura pour se rendre à Ramallah, et une autorisation de prendre l’avion pour Paris à l’aéroport de Tel Aviv. Quelques jours plus tard, on apprend que Jamal Al-Dura, de sa propre initiative (!) a décidé de porter plainte en diffamation contre Actualité juive, un hebdo communautaire paraissant à Paris, qui avait publié un entretien du Dr Yehuda David, réalisé par Clément Weill-Raynal,  rédacteur en chef adjoint à France 3[3. Yehuda David et Clément Weill-Raynal ont été condamnés en première instance. La Cour d’appel relaxe Yehuda David, mais maintient, sur un point de détail,  la condamnation de Clément Weill-Raynal, qui s’est pourvu en cassation.]. Cela fournit à France 2 un nouveau prétexte − « ne pas interférer dans une procédure en cours » − pour se tirer du mauvais pas de l’accord passé avec le CRIF. Cela permet surtout de gagner du temps, en attendant que la Cour de cassation se prononce sur l’arrêt de la Cour d’appel favorable à Philippe Karsenty. Parallèlement, France Télévisions exerce des pressions sur l’ARD, première chaîne de télévision allemande, pour qu’elle renonce à la diffusion et à la vente à l’étranger du nouveau film d’Esther Schapira, qui conclut, cette fois-ci, à la très grande probabilité d’une mise en scène de la mort d’un enfant. France Télévisions menace même de rompre ses accords de coopération avec l’ARD. Contrairement à la plupart des médias français, la télévision allemande ne se laisse pas intimider, diffuse le film, et le vend dans plusieurs pays, dont Israël.
Nous en sommes là. L’opinion publique s’est, depuis longtemps, désintéressée de l’affaire. Les juges de la Cour d’appel de Paris pourront, certes, infirmer l’arrêt de leurs collègues en se drapant dans une interprétation littérale du droit en matière de diffamation. Summum jus, summa injuria (« Justice excessive devient injustice ») disaient sagement les Anciens. Sur l’attitude de France 2, et de l’ensemble des appareils de pouvoir venus à sa rescousse, l’Histoire jugera.
Douze années de polémiques…
30 septembre 2000. France 2 diffuse, au « 20 heures », un reportage, commenté par Charles Enderlin, semblant montrer la mort d’un enfant palestinien, Mohammed Al-Dura, tué intentionnellement par des balles de l’armée israélienne dans les bras de son père.
3 octobre 2000. Talal Abou Rahma, le cameraman, déclare sous serment au « Palestinian Centre for Human Rights »  de Gaza que les Israéliens ont tué l’enfant intentionnellement.
4 octobre 2000. Jamal Al-Dura est hospitalisé à l’hôpital d’Aman, où il recevra la visite du roi de Jordanie.
12 octobre 2000. Deux réservistes israéliens égarés à Ramallah sont lynchés aux cris de « Vengeance pour Al-Dura ! ».
19 octobre 2000. Le chercheur israélien Nahum Shahaf demande, en vain, l’accès aux « rushes » de France 2.
25 octobre 2000. Dans Télérama, Charles Enderlin affirme avoir coupé l’agonie de l’enfant au montage.
Février 2002. Le journaliste du Wall Street Journal, Daniel Pearl, est décapité pour venger la « mort » du petit Mohammed.
18 mars 2002. La chaîne publique allemande ARD diffuse Drei Kugeln für ein todes Kind (« Trois balles pour un enfant mort ») d’Esther Schapira.
Janvier 2003. Gérard Huber publie, aux éditions Raphaël Contre-expertise d’une mise en scène.
Octobre/décembre 2003. Richard Landes, professeur à l’université de Boston, rencontre Charles Enderlin qui lui permet de visionner les « rushes ».
21 octobre 2004. Daniel Leconte, Denis Jeambar et Luc Rosenzweig visionnent les « rushes » avec Arlette Chabot.
18 novembre 2004. Arlette Chabot organise une conférence de presse pour communiquer ses « preuves ».
22 novembre 2004. Philippe Karsenty, de Media-Ratings déclare : « Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement. »
19 octobre 2006. Philippe Karsenty est condamné pour diffamation contre France 2 et Charles Enderlin, bien que le procureur ait demandé sa relaxe. Philippe Karsenty fait appel.
10 septembre 2007. L’armée  israélienne envoie une demande officielle à France 2 « en vue de communication des rushes ».
19 septembre 2007. Ouverture du procès en appel en diffamation intenté par France 2 et Charles Enderlin contre Philippe Karsenty.
3 octobre 2007. La présidente de la Cour, Laurence Trébucq, ordonne officiellement à France 2 de présenter les « rushes ». Charles Enderlin et France 2 se pourvoient en cassation.
12 décembre 2007. Le Dr  Yehuda David révèle que les cicatrices de Jamal Al-Dura ne datent pas du 30 septembre 2000.
21 mai 2008. Philippe Karsenty gagne en appel le procès pour diffamation intenté par France 2 et Charles Enderlin contre lui.
27 mai 2008. Le Nouvel Observateur publie la pétition « Pour Charles Enderlin ».
Juin 2008-septembre 2008. Le président du CRIF, Richard Prasquier, obtient de France Télévisions la création d’une commission d’enquête, mais elle ne verra jamais le jour…
4 mars 2009. La chaîne publique allemande ARD diffuse un nouveau documentaire d’Esther Schapira, L’Enfant, la mort et la vérité, qui démonte la mise en scène diffusée de France 2.
14 juillet 2009. Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy, fait attribuer la Légion d’honneur à Charles Enderlin.
Mai 2010. Pierre-André Taguieff publie, aux PUF, La Nouvelle propagande antijuive qui consacre 100 pages à l’affaire Al-Dura.
7 Octobre 2010.  Charles Enderlin publie un livre sur l’affaire Al-Dura : Un enfant est mort.
21 octobre 2010. Le bureau du Premier ministre israélien émet un communiqué contredisant la version de France 2.
28 février 2012. La Cour de Cassation annule la relaxe de Philippe Karsenty, contre l’avis de l’avocat général, et ordonne que l’affaire soit rejugée par la Cour d’appel de Paris.
16 janvier 2013. Lors du nouveau procès en appel, le procureur « s’en remet à la sagesse de la Cour », qui prononcera son arrêt le 3 avril 2013.

Tombouctou : Et si l’on arrêtait d’écrire n’importe quoi ?

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tombouctou mali aqmi

tombouctou mali aqmi

Tombouctou la mystérieuse, la perle du désert, la ville aux 333 saints… Les hyperboles ne manquent pas pour célébrer la gloire de la cité malienne hier encore aux mains des islamistes. Il existe aux Etats-Unis, dit-on, une société dans laquelle nul n’est admis s’il ne peut prouver qu’il est allé à Tombouctou. Bien plus qu’une ville, Tombouctou est un mythe.
L’avantage des mythes, c’est que tout le monde croit les connaître et se sent autoriser à les enrichir à sa guise. Que n’a-t-on écrit sur Tombouctou, ses universités, ses manuscrits… Et si tout simplement, on cessait de dire n’importe quoi pour revenir au réel ?
L’université Sankoré de Tombouctou aurait compté 25 000 étudiants au XVIe siècle, pour une population totale de 100 000 habitants. Voilà bien une affirmation reprise partout et qui serait le signe d’une situation exceptionnelle… Si elle était vraie ! Aucune source, aucun document, aucune tradition ne permettent d’évaluer le nombre d’étudiants présents à Tombouctou à son apogée. Tombouctou était incontestablement un centre majeur de la culture islamique à la fin du Moyen Âge. Les élèves s’y regroupaient autour de maîtres qui se livraient aux commentaires d’ouvrage savants. Combien étaient-ils ? Probablement quelques centaines, au mieux quelques milliers. Le Tarikh El-Fettach achevé par le petit-fils de Mahmoûd Kâti au milieu du XVIe siècle nous indique que « les écoles de Tombouctou où l’on enseignait aux jeunes garçons à lire le Coran étaient au nombre de cent cinquante ou de cent quatre-vingts » et précise que l’une d’entre-elles aurait compté cent-vingt-trois élèves. Et voilà comment l’on passe d’une vingtaine de milliers de petits garçons ânonnant un Coran auquel ils ne comprenaient rien à 25 000 étudiants !
« Trois cent mille ouvrages datant du XIe au XVe siècle seraient aujourd’hui conservés dans la région », écrit Nicolas Delasalle dans Télérama du 16 février. Intéressant. Mais complètement faux ! Il existe effectivement à Tombouctou un Coran écrit à Ceuta, au nord du Maroc, en 1198. C’est une pièce de valeur, incontestablement, mais étrangère à la région. De fait, comme l’a fait remarquer avec raison Jean-Louis Triaud, il n’y a pas de manuscrits locaux qui puissent remonter à une période antérieure au XIVe siècle, puisque ce n’est qu’au XVe que Tombouctou émerge comme métropole intellectuelle ! Ainsi, seule une infime minorité des manuscrits remonte au XIVe et XVe siècle, l’immense majorité étant datée des XVIIIe et XIXe siècles. À l’origine, l’essentiel des manuscrits étaient importés, comme le confirme Léon l’Africain, un musulman de Grenade converti par la suite au christianisme, qui visita la ville en 1512 : « on apporte dans cette cité des livres écrits à la main, lesquels se vendent fort bien, tellement qu’on en retire plus grand profit que de quelque autre marchandise qu’on sache vendre ». De nombreux ateliers de copistes seront créés dans la ville à partir du XVIe siècle, la production de manuscrits en arabe devenant courante aux XVIIIe et XIXe.
Mais finalement, ces fameux manuscrits, combien sont-ils ? Disons… un certain nombre ! En 1994, dans Le Monde Diplomatique, Jean-Michel Djian les évaluait à 95 000. En 2007, pour le Courrier de l’Unesco, le même auteur en dénombrait 200 000 dans la seule ville de Tombouctou. En 2012, dans Les manuscrits de Tombouctou publié aux éditions JC Lattès, il en comptait désormais 100 000 dans la ville, et plus de 300 000 dans la région. À ce rythme, le million devrait être atteint sous peu !
Tout dépend en fait de ce que l’on entend par manuscrit. Les manuscrits de Tombouctou ne sont pas, pour beaucoup d’entre eux, des livres au sens que nous donnons à ce terme, mais des documents de quelques pages, à caractère privé ou commercial. Ils sont le plus souvent non reliés et conservés sous forme de liasses. « Est manuscrit toute pièce indépendante, qu’il s’agisse de documents commerciaux ou de poèmes d’un seul folio aussi bien que d’ouvrages savants de plusieurs centaines de folios » rappelle Jean-Louis Triaud. Peut-être pourrait-on s’en souvenir avant de lancer des chiffres fantasmagoriques !
Contrairement à l’affirmation récente de Jean-Michel Djian dans Le Monde :  les manuscrits « sont pour l’essentiel écrits en ajami, une langue qui mélange l’arabe avec l’haoussa, le bambara, le tamasheq, le songhaï ou le peul », 98% des manuscrits sont en fait écrits en arabe. L’ajami, par ailleurs, n’a rien à voir avec la langue syncrétique rêvée par Djian, mais est un système de transcription des langues africaines par l’adoption de l’alphabet arabe…
« Les colons français installés depuis 1894 à Tombouctou » écrit encore Djian ans Le Monde, « ne devinent rien de l’existence de ces manuscrits. Il est vrai qu’ils sont cachés dans des greniers ». Dans son dernier ouvrage, le même auteur les imaginait aussi « conservés dans des cantines rouillées et des caves poussiéreuses ». Les formules sont belles et donnent une impression de mystère…  Mais qui donc a vu des caves et des greniers dans les vénérables maisons en terre de Tombouctou ? Quant au colonisateur, il est par nature stupide, ignorant et méprisant de la culture de l’autre, c’est bien connu ! Peu importe alors que le journaliste Félix Dubois découvre dans la ville, dès 1895, un exemplaire complet du Tarikh al-Sudan écrit au XVIIe siècle par le tombouctien Abderrahman Es-Sadi et en fasse une copie, et que Bonnel de Mézières soit envoyé en mission à Tombouctou en 1911 par le gouvernement pour acquérir des manuscrits et en revienne avec le Tarikh El-Fettach
On a longtemps rêvé de Tombouctou en Occident. La ville est l’un de ces endroits magiques qui suscitent l’émotion. Mais les faits sont têtus, et le retour à la réalité souvent brutal. Les mots de René Caillé disant sa déception lorsqu’il arrive à Tombouctou en 1828 sont  restés célèbres : « Revenu de mon enthousiasme, je trouvai que le spectacle que j’avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente ; je m’étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une toute autre idée… » . Aujourd’hui, c’est François Géré qui, dans le Huffington Post du 21 février, se livre à une envolée lyrique quant à l’importance portée par l’Unesco au manuscrits de Tombouctou : « Cette volonté de préservation constitue un acte symbolique mais aussi une prise de position courageuse parce qu’elle a valeur d’engagement sur le territoire sacré de la culture de toute l’humanité. Il aura valeur d’avertissement dissuasif : « attention, ici il est interdit de détruire. Et si nécessaire la communauté internationale interviendra par les armes ». La puissance du raisonnement est sidérante. Pour sûr, l’on doit trembler au sein d’Aqmi et du Mujao. L’Unesco ? Combien de divisions, aurait dit Staline !
Ce qu’il y a de plus étonnant finalement, avec Tombouctou, c’est que l’on a l’impression que la ville pousse parfois les gens les plus intelligents à dire et à écrire n’importe quoi. Quelques heures après son passage à Tombouctou, le président de la République déclarait ainsi avec clairvoyance : « « Il n’y a aucun risque d’enlisement parce que nous avons le soutien de la population, parce que les Africains sont là, parce que les Européens sont présents, parce que nous avons une communauté internationale qui est à l’unisson ». Une appréciation aussi fine et aussi juste de la situation au Mali ne peut que susciter l’admiration…

*Photo : Multivac42.

Anus day

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La sodomie sauvera-t-elle le monde ? Rien n’est moins sûr. La vérité non plus. Les vingt-deux grandes affiches noir et blanc que Son Excellence Otto a exposé en 2011 au Musée de l’érotisme, à Paris, n’ont déclenché à l’époque aucun scandale. La subversion peut s’étaler publiquement, tant qu’il n’y a rien à acheter les imbéciles se réfugient dans l’indifférence bête. On les mène par le bout du nez avec une facilité déconcertante. Encore un fiasco (titre choisi pour cette exposition) de Son Excellence Otto qui avait alors accepté de s’adresser aux foules par le biais de réclames aux airs délicieusement rétros – nous devrions écrire vintage.  Normalement tout ce qui « fait » ancien appelle une tendre nostalgie. Le passé radieux monté en épingle ressemble aux promesses de lendemains qui chantent.
Normalement.
Ces placards, imitant à la perfection de désuètes publicités, vantent autant de desseins qui n’ont jamais vu le jour, on s’en doute : une féerie des eaux usées, un festival international du film de bestialité, un projet de bordel pour nécrophiles, des tripes « prétendument » humaines, un roman pour la jeunesse (Les Pitoyables aventures de Vaginette et Vaginet), une revue intitulée Anus mon ami… Elles sont toutes reproduites dans Une indécence française, élégant ouvrage toilé plein de photos indescriptibles, que Son Excellence Otto lui-même n’hésite pas à qualifier de bible de Nova Sodomia, dictature virtuelle qu’il dirige d’une main.
Doit-on présenter Son Excellence Otto ? Il suffit de taper son nom sur un moteur de recherche pour que son inquiétante présence s’affiche : un air sévère, un lorgnon, une fine moustache, de courts cheveux gominés et impeccablement lissés en arrière, il apparaît sanglé dans son uniforme noir, une cravache à la main. Pourtant, comme ses réclames dégoûtantes, Son Excellence Otto n’existe que dans l’imagination de son créateur qui préfère rester dans l’ombre. Né officiellement en 1896, de parents qu’il n’a pas reconnus, il ne fait pas son âge. C’est un personnage sui generis. Une caricature. Un héros de fiction. Comme Tintin ou le président du CSA. « Le grand drame de ma vie c’est de n’avoir pas réussi à influer le cours de l’histoire et que l’histoire n’ait pas retenu mon nom. » N’importe qui pourrait dire ça. Mais tout le monde n’est pas n’importe qui. C’est un ectoplasme empanaché s’efforçant de maintenir un semblant d’ordre dans sa tenue alors que sa vie est un fiasco. On pense aux bourgeois. Son rêve : envahir le Vatican et Monaco et raser le Luxembourg où il bâtirait un grand parc à la place. Qui n’y souscrirait pas ? Son Excellence Otto est un tyran dérisoire. Un potentat sans pouvoir. Appelons ça un oxymore.
Son Excellence Otto n’est pas obnubilé par l’échec, c’est l’échec qui le harcèle constamment. Les siens sont assez persistants dans le temps. Il prend ça avec philosophie. « Il y a, m’a-t-il confié un jour, lors d’un entretien exceptionnel, quelque chose de très très beau dans le combat perdu d’avance. Le combat pour la cause perdue. On sait qu’on va dans le mur. Je vais délibérément vers l’échec. C’est une charge seul, le sabre au clair en sachant que je vais mourir. C’est beaucoup d’honneur et aussi beaucoup de stupidité ».
D’autres se sont fait une certaine idée de la France. La hauteur de vue de Son Excellence Otto lui interdit de tomber si bas. D’ailleurs, il est au-dessus des partis. En toute simplicité il se fait seulement une certaine idée de la tyrannie. Tout droit sorti d’un tableau de Grosz, cet empanaché grotesque, ce fanfaron que seules ses bottes tiennent droit, dirigeant une armée ridicule de  sado-masochistes cagoulés de latex, est une vue stylisée de l’esprit, le produit d’influences conjuguées – en gros de Buster Keaton à Sade, de Sergueï Eisenstein à Caligula, d’Alphonse Boudard à Todd Browning. Les petits malins (sans doute des gauchistes) noteront certains penchants douteux (pour Leni Riefenstahl, Ernst Jünger, Céline ou le baron Ungern), mais feront mine d’ignorer que Son Excellence Otto paye sa dette à Otto Dix, Anton Brückner, Winston Churchill ou George Orwell.
En un mot comme en cent, les gens de gauche détestent Son Excellence Otto car il ressemble à un nazi. Et les gens de droite aussi car il n’en est pas un. Et qu’on ne nous parle pas d’anarchisme de droite. Restons sérieux. Son Excellence Otto est un excentrique, un prince élégant et libertaire qui ne fourre que des fondements ce qui lui assure aucune reproduction. Il ne cherche pas de descendance, seulement jouir en paix d’un plaisir interdit.
Le pire c’est qu’il est drôle. C’est sans doute ce que ses détracteurs imaginaires (mais pour exister ne faut-il pas un complot) lui pardonnent le moins. Il est l’auteur d’aphorismes tels que « Je parle français aux femmes, fort aux hommes, doux à mes chevaux et je ne parle pas à Dieu ». Ou celui-ci, que j’aime beaucoup : « la majorité pense et s’exprime légume. Je pense et je m’exprime viande ». Ses pensées sont le fruit de longues réflexions passées au zinc.
Une indécence française, catalogue de tares invraisemblables et d’obsessions récurrentes, est quasiment vendu sous le manteau. Sans ISBN. Ce qui autorise toutes les dérives. Son Excellence Otto ne se gêne pas pour ça. Ce livre fait suite à une autobiographie – La philosophie dans le devoir – et à un roman – Le Foutre de guerre. En le lisant (et en regardant les abondantes images fascinantes car répugnantes), on pénètre dans les méandres d’un esprit psychologiquement perturbé et entièrement focalisé sur les gros culs. On évitera donc de laisser traîner l’ouvrage dans la chambre des enfants car les feutres glissent sur le papier glacé (inutile de  chercher la contrepèterie). La sodomie est politique aurions-nous dit en 1972. Mais les temps changent. Aujourd’hui c’est une pratique socialement admise. N’importe quel ouvrier vous le dira.
Une indécence française représente douze ans de labeurs en images (affiches et photo). Il est divisé en deux parties intitulées sobrement L’homme et l’œuvre : « Je voulais faire une rétrospective complète, mais au fur et à mesure que j’avançais ça me donnait trop de boulot, explique Son Excellence Otto qui peut s’abaisser à s’exprimer comme le vulgum pecus (ce qui signifie vous autres en langue morte). C’est donc un survol, une explication de texte du concept et du personnage. J’ai très peu développé l’armée, la politique, l’administration. C’est sombre si on le prend au premier degré. Mais si l’on prend la peine de faire un pas de côté on mesure la charge humoristique de la chose ». Rompez.

Une indécence française. Disponible par correspondance sur timeless-shop.com, dans les librairies Un regard moderne, Le Monte en l’air et à la galerie Akiza, toutes trois à Paris.

*Photo : Son excellence Otto.

Adologie

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Souvenez-vous. L’espèce est apparue au siècle dernier, dans les années 1980. Venus d’on ne sait où, les ados ont proliféré rapidement, en ville et en campagne, dans les foyers aisés ou modestes, traditionnels ou mono, bi ou homo. Pour que leur cohabitation avec les humains se passe sans heurt, il fallut observer ce nouveau peuple, l’étudier à grand renfort de sociologues, linguistes ou psys.
À l’époque, chacun de nous a croisé un ado, soit à la maison, soit chez des amis. Mâle ou femelle, il  était facilement reconnaissable à son langage, ses attributs, ses mœurs et ses objets de prédilection. La plupart du temps affalé sur un canapé devant la télé à s’abreuver de clips, il passait des heures à ricaner au téléphone (filaire) avec d’autres membres de sa tribu et, quand on l’obligeait enfin à raccrocher et à libérer l’appareil, le grincheux se vissait sur les oreilles un casque relié à ce qu’on appelait un « walkman ». Au début, la communication avec lui fut difficile car son langage, pourtant composé de peu de mots, était  incompréhensible. Syllabes à l’envers, mots inventés, onomatopées.  Il nous fallut quelque temps pour le traduire.[access capability= »lire_inedits »]
Oh, il n’était pas méchant, loin de là. C’était même une sorte de gentil parasite, différent de l’animal domestique genre chaton. L’ado ne se laissait jamais caresser, le réel le « gonflait » et il ne fallait rien lui demander. Aucune aide ménagère, aucune question sur lui, les siens, ni sur son accoutrement. Une fois qu’il s’installait dans une maison, on ne pouvait que s’adapter puisqu’aucune SPA n’existait pour s’en débarrasser en cas de ras-le-bol.
Puis, peu à peu, nous nous sommes mis à utiliser son langage, nous nous sommes habillés avec ses fringues. En trente ans, nous avons laissé s’effacer la ligne de démarcation entre nous et ce  peuple étrange. Charme ? Envoûtement ? Comment les ados ont-ils réussi à nous imposer leur toute-puissance ? Par cette arme révolutionnaire, inconnue et inouïe : le Web et ses nouveaux outils de communication, bien sûr. L’espèce a enfin pu muter. Finis vieille télé et téléphone à partager avec les autres, qui obligeaient encore l’ado à tolérer quelques liens physiques avec les humains de la maisonnée. Ordi, iPod, iPhone ont libéré le peuple des ados du réel. À présent, ils peuvent enfin rester entre eux, connectés en permanence, dans leur espace virtuel et leur temps universel. Ils échangent et puisent dans l’inépuisable fabrique d’informations sans avoir à passer par ces intermédiaires prétentieux appelés professeurs.
– Mais que vont devenir la connaissance, l’autorité, les livres ?, gémissent les adophobes ronchons .
– Assez de suspicion et de haine, prosternons-nous devant ce nouveau peuple génial !, s’offusquent les adophiles lèche-cul.
Comment choisir son camp ? La réclame pour la Renault Clio, qui passe en boucle sur les écrans et fait un tabac, peut nous y aider.
Dans une cuisine, un ado  dégingandé, le visage caché par ses cheveux, a fait cuire des pâtes qu’il renverse n’importe comment dans un saladier et mélange avec de la sauce, les mains gantées de gants à four, tout ça sur le mode « dégueu ». Il crie plusieurs fois « À table ! » et, faute de réponse, se rend dans le salon  où ses parents, scotchés devant un écran, admirent la nouvelle Clio. L’ado gronde qu’il a préparé le dîner, menace d’éteindre l’ordinateur. Sa mère supplie, n’a « pas faim », son père lui demande de rester « cool ». L’ado est exaspéré et les traite de « grands malades ».
Morale de l’histoire. En 33 secondes nous avons appris que :
– L’ado est capable de faire des pâtes.
– L’ado n’aime pas qu’on lui résiste.
– L’ado n’aime pas qu’on l’imite.
Et surtout qu’il ne peut rien arriver de bon aux humains qui se soumettent à un envahisseur.[/access]

Libanais, devenez juifs !

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Il traînait dans l’air libanais depuis des semaines et voilà que le projet de loi électorale du Rassemblement orthodoxe a été adopté en commission parlementaire. Bien que le pays du Cèdre nous ait habitué aux plus improbables revirements, le Parlement semble donc bien parti pour approuver l’élection des députés confessions par confessions au grand dam du bloc d’Hariri, des druzes et de tous les trublions indépendants qui se retrouveraient mathématiquement sous-représentés dans la nouvelle assemblée. Vous connaissez la chanson : les sunnites voteraient pour les sunnites, les maronites pour les maronites, les grecs-catholiques pour les grecs-catholiques, etc. Inutile de vous la refaire.
Faut-il en rire ou en pleurer, l’observateur narquois notera que le vote en commission s’est déroulé alors que le débat sur le mariage civil bat son plein, après que le président Michel Sleiman a officiellement encouragé le vote d’une initiative parlementaire en ce sens. Son ministre de l’Intérieur – pourtant fervent avocat du mariage religieux – a même été contraint de valider l’union civile de deux libanais[1. Ne vous y trompez pas, il s’agit bien de deux conjoints hétérosexuels homme et femme. L’accord au masculin est le fait d’une grammaire française désespérément réactionnaire et ne signifie pas que le Liban soit adepte du mariage pour tous. La cause queer attendra à Beyrouth.] ayant rayé la mention de leur identité religieuse de leurs actes de naissance.
Je ne vous décrirai pas tous les tripatouillages arithmétiques auxquels conduit le projet orthodoxe pour préserver la sacrosainte parité islamo-chrétienne et garantir la représentativité de chaque confession à la calotte près. Contentons-nous d ‘évoquer un détail incongru qui m’avait d’abord échappé : ladite loi électorale reconnaît la communauté juive libanaise, pourtant réduite à une centaine d’âmes après les affres de la guerre civile, mais la contraint à choisir un député musulman ou chrétien en guise de représentant.
Du coup, les militants de la mouvance séculariste libanaise renâclant à s’affilier à leur confession d’origine ont lancé des cyber-campagnes appelant leurs compatriotes à se convertir… au judaïsme ! Autrement dit, si vous disposez d’une carte d’électeur libanaise et que vous rechignez à élire obligatoirement un représentant de votre confession, il vous reste une seule solution : vous faire juif.
En cas de bronca populaire contre le mode de scrutin ultra-confessionnel, la loi électorale devrait réviser les quotas représentatifs au profit de la communauté juive. Nos amis libanais se retrouveraient alors avec une Knesset, pardon un parlement, incluant des députés du Hezbollah plébiscités par des électeurs juifs de fraîche date. De quoi ravir les parlementaires concernés, n’en doutons pas…

Amour pour tous : 2050… au plus tard

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adoption mariage gay

adoption mariage gay

25 décembre 2050, un jour comme un autre maintenant que nous sommes débarrassés de nos vieilles idoles. Nous nous présentons, ma partenaire hétérosexuelle et moi, dans le hall de la Maison de toutes les communautés, l’ancienne mairie de notre commune rurbaine, car nous avons rendez-vous avec les psychologues du SCBI, le Service de Contrôle du Bonheur Infantile. Comme tous ceux qui veulent « épanouir un amour infantile », notre couple doit en effet subir cet examen obligatoire et obtenir l’Autorisation d’Amour Infantile nécessaire pour que nous puissions élever nous-mêmes l’enfant qui pourrait naître de nos relations sexuelles.
Cela fait maintenant cinq ans que loi LBI, la Loi du Bonheur Infantile, a été votée à l’unanimité par les deux chambres. Pas pour des raisons liées aux problèmes démographiques de notre planète, puisque la natalité européenne est toujours largement en-deçà du seuil de renouvellement des populations, mais pour qu’enfin l’égalité, cette égalité fallacieusement proclamée pendant des siècles aux frontons de nos édifices publics, triomphe enfin. On sait comment cette ultime et belle victoire a pu être remportée. Tout remonte aux années 2010, lorsque les couples homosexuels, transsexuels et asexuels ont été reconnus à part entière et qu’ils ont pu soit adopter librement soit louer les services d’un utérus disponible.
Très rapidement, les partisans de la modernité se sont inquiétés des discriminations qui pesaient encore sur eux comme sur les couples hétérosexuels stériles : avant chaque adoption ou gestation pour autrui, c’était le même contrôle de la part de psychologues, ou de psychiatres. À tout moment, ces derniers pouvaient interrompre ces procédures, au nom de l’intérêt des enfants que l’on cherchait à protéger de situations difficiles.
Pour autant, dans le même moment, les couples hétérosexuels, à l’issue de copulations banales, et parfois même par hasard, enfantaient librement. Il était évident que la société devait apporter la même protection à tous, et depuis 2045 c’est chose faite. On se souvient des larmes de joie de Najat Vallaud-Belkhacem et de Caroline Fourest, redressées sur leurs déambulateurs dans les tribunes de l’Assemblée lors du vote final. Pour appliquer pleinement le texte, le Ministère des cellules sociales s’est alors doté de cette indispensable structure qu’est le Service de Contrôle du Bonheur Infantile.
Avant de rencontrer les psychologues, les « volontaires de l’amour infantile » regardent un film qui leur rappelle ce qu’est un enfant : un être dont la liberté est le bien le plus précieux et aussi le plus fragile. Se succèdent sur l’écran ceux qui ont compris que l’État seul pouvait protéger cette liberté, des grands penseurs de la Révolution à certains humanistes incompris du XXe siècle. En conclusion, on entend l’un des plus grands philosophes du XXIe siècle, Vincent Peillon, expliquer qu’il s’agit d’arracher l’enfant, « à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel ».
Nous entrons ensuite dans le bureau des trois psychologues qui vont collégialement nous examiner et nous interroger. On nous fixe, comme le prévoit le protocole, les électrodes du détecteur de mensonges qui ajoutera à l’acuité du jugement de ces professionnels la neutralité absolue de la machine. Nous devrons alors répondre pendant une heure à des questions qui se succèdent rapidement de manière à ne pas briser la spontanéité de nos réponses.
« Pensez-vous qu’un couple hétérosexuel soit différent d’un couple transsexuel ? ».« Selon vous, l’amour d’une mère a-t-il quelque chose de spécifique ? ». « Envisageriez-vous, alors que l’école commence à 12 mois, de garder votre enfant chez vous ? ». « Voyez-vous encore vos parents ? ». « Est-ce important pour vous ? ». « Pourriez-vous citer les noms de vos quatre grands-parents ? ». « Avez-vous des cousins par le sang ? ». « La socialisation de l’enfant peut-elle se faire sous la tutelle familiale ? ». « Qui est garant de la liberté de l’enfant ? ». À chaque réponse les psychologues cochent des cases et les aiguilles du détecteur de mensonge griffent le papier. « Avez-vous des amis à qui l’on a refusé une Autorisation d’Amour Infantile ? ». « Cela vous semble-t-il justifié ? ». « Si vous veniez à décéder tous les deux, souhaiteriez-vous avoir déterminé avant les futurs adoptants de votre enfant ? ». « Qui devrait sinon en décider ? ». « Pourquoi ? ».
C’était épuisant, mais nous avions l’impression, ma partenaire hétérosexuelle et moi,  d’avoir répondu pour le mieux. Je lui demandais son accord pour prendre temporairement sa main, ce qu’elle accepta, et nous fîmes face à la seconde partie de l’entretien. Les questions portaient cette fois sur notre vie passée grâce aux éléments recueillis dans le cadre de l’enquête préalable organisée par le SCBI. Connexions Internet des cinq dernières années, SMS envoyés durant la même période, participation aux réseaux sociaux, tout passe au crible de logiciels chargés de repérer des mots clefs comme « père », « mère », « autorité », « transmission » ou « famille ». L’absence de participation sur les réseaux sociaux est bien évidemment tout autant sanctionnée que la participation, fût-elle temporaire, à un groupe qui aurait à un moment remis en cause, même de manière incidente, les progrès sociétaux.
Nous en étions arrivés là, ma partenaire hétérosexuelle et moi, et une fois expliqué ce qui relevait d’erreurs de frappe, nous attendions l’accord final. Mais c’est ici qu’est arrivé le drame. Les psychologues qui nous faisaient face ont alors sorti de vieilles revues (en papier !) d’un carton trouvé dans notre cave lors de la visite domiciliaire obligatoire – qui suppose, entre autres, le contrôle de la future chambre destinée à accueillir l’enfant, qui ne doit contenir aucun jouet ou aucune décoration « genrés », et être de couleur neutre.
« Comment pouvez-vous justifier la possession de ces vieux numéros de l’heureusement défunte revue Causeur ? » nous demanda l’un d’entre eux.
Évoquer les mauvais penchants de mon père était évidemment insuffisant.
C’est alors que nous sûmes que nous n’aurions jamais notre Autorisation.

*Photo : goatling.

Gangs Story

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gangs story morvan

gangs story morvan

Paru initialement en 2000, le livre du photographe indépendant Yan Morvan Gang (éditions Marval) a fait l’objet d’une réédition par La Manufacture de livres. Dans cette nouvelle mouture, il est accompagné de textes signés Kizo, ancien membre d’un gang de Grigny qui est aussi à l’origine du documentaire Gangs story. L’ouvrage contient des photographies d’une grande qualité, d’anonymes aussi bien que d’anciens chefs de bandes dont la plupart ont décroché tandis que certains passaient à la postérité.
Le livre retrace l’histoire des bandes qui ont émergé après-guerre en France, des blousons noirs des années 50 aux Zoulous des années 90 en passant par les Bikers, les Hell’s Angels, les Rockers, les Skinheads et leurs ennemis jurés les « Chasseurs de skins » (autrement appelés « Redskins »), très marqués à gauche. Au fil des pages, on découvre un monde baroque de paumés originaires de banlieue aux destins pathétiques, fils de prolos blancs ou d’immigrés mais tous issus d’une forme de lumpen-prolétariat, souvent violents et asociaux mais ressentant le besoin de se regrouper.
Adaptant un modèle anglo-saxon à la sauce française, ces bandes juvéniles se réclament parfois d’un mouvement américain sans pour autant avoir reçu l’aval de la maison-mère. C’est notamment le cas des Black Panthers, version française non officielle du mouvement d’émancipation noire aux États-Unis. Parmi ces jeunes, beaucoup flirtent volontiers avec l’extrémisme politique, plus par provocation que par réelle conviction, faute de culture politique solide. Entretenant le culte de la violence, ces jeunes désœuvrés sombraient souvent, par désespérance sociale, dans le racisme comme en témoignent ces photos de Hell’s Angels ou de « rebelles » faisant le salut hitlérien, portant des croix de fer en pendentifs et tapissant les murs de leurs chambres de drapeaux du IIIe Reich.
De l’autre côté du pavé, on constate que les bandes de chasseurs de skins comme les Ducky Boys, les Ruddy Fox, les Red Warriors ou les Asnays, écumant les rues de Paris dans les années 80 à la recherche d’un hypothétique affrontement avec leurs adversaires skinheads nationalistes, recyclaient les symboles communistes, voire staliniens, dans le seul but de se démarquer de leurs adversaires en se plaçant à l’autre extrémité du spectre politique. Ces derniers s’étaient constitués en réaction à l’émergence des skins nationalistes, lesquels représentaient déjà une hérésie du point de vue des skinheads d’origine, fans de ska et de reggae, admirateurs des « rude boys » jamaïcains et descendants des mods anglais.
Les textes de Kizo, qui a connu la période, illustrent bien cette opposition entre des gangs composés exclusivement de Blancs adeptes de rock’n’roll versant dans une forme de xénophobie des plus primaires, comme les Rockers, les Rebelles (fans de rockabilly reconnaissables par le drapeau sudiste cousu sur leurs vestes en jean) puis les Skinheads, et des gangs anti-racistes (« Redskins » alliés aux « Zoulous ») composés à la fois de Blancs et de minorités ethniques, plutôt adeptes de hip-hop mais aussi violents que leurs adversaires.
Ces bandes se disputent alors certains quartiers de Paris, comme Châtelet-Les Halles ou République, se défiant la plupart du temps plus qu’elles ne s’affrontent réellement. À la fois désolant et fascinant, cet univers a également pour particularité d’être essentiellement masculin, les femmes apparaissant en arrière-plan et servant uniquement de faire-valoir pour démontrer la virilité supposée des membres de ces bandes.
Cependant, depuis quelques années, l’émergence de bandes de filles fait figure d’exception. Pour les besoins de cet ouvrage, l’auteur Yan Morvan s’est immergé dans ce petit monde borderline, au point de s’attirer quelques ennuis. Ses tribulations interlopes lui ont notamment valu d’être pris en otage et torturé pendant trois semaines en 1995 par le tueur en série Guy Georges (« le tueur de l’Est parisien ») qu’il avait photographié à maintes reprises alors que ce dernier était encore en liberté et traînait dans un squat de la rue Saint-Sauveur à Paris. Ce dernier apparaît d’ailleurs, masqué ou à visage découvert, dans plusieurs photos du livre.
Pour l’anecdote, Yan Morvan fut notamment sommé par son ravisseur de trouver des kalachnikovs, qu’il loua à la SFP (Société Française de Production) sous peine de représailles, pour vendre un reportage à la presse anglaise. Cette mésaventure poussera l’auteur à cesser pendant quelques années son travail d’investigation sur les gangs.
Le documentaire réalisé par Kizo est un excellent complément au livre de Yan Morvan. Outre le fait qu’il donne la parole à des témoins essentiels de cette époque comme Serge Ayoub (ancien skinhead nationaliste et chef des JNR), Julien Terzic (ex-leader des Red Warriors) ou MC Jean Gab’1 (ex-Requins Vicieux), l’un des mérites du documentaire Gangs Story, au demeurant fort intéressant, est de montrer la transition qui s’opéra à la fin des années 80 d’un affrontement parisien entre bandes ennemies sur fond d’antiracisme à une lutte fratricide entre bandes de cités. Les bandes de skinheads ayant peu à peu disparu de la surface de Paris par l’action des « Chasseurs de skins », celles venant de la banlieue avaient perdu la cause pour lesquelles elles combattaient mais pas la violence qui les animait.
Elles en étaient donc désormais réduites à se battre entre elles, pour défendre un territoire et souvent dans le seul but de « passer le temps » (selon l’aveu même d’un ancien chef de gang), au point que les anciens accusent aujourd’hui leurs successeurs de n’avoir pas su poursuivre l’objectif qu’ils s’étaient fixé eux-mêmes, à savoir combattre le racisme dont ils étaient victimes.
Dès lors, coïncidant (hasard ou pas ?) avec la sortie en 1988 du film emblématique Colors de Dennis Hopper, les Zoulous, mouvement pacifique lancé initialement aux Etats-Unis par le rappeur Afrika Bambaataa, ou les Black Dragons (bande de chasseurs de skins violente mais attachée à un code d’honneur), allaient laisser leur place à de nouveaux gangs pratiquant la violence gratuite et s’adonnant à l’économie parallèle, comme les BTG (Black Trop Gangsta) ou les BSP (Black Sans Pitié) de Grigny, ce qui allait engendrer la situation explosive que l’on connaît aujourd’hui.

Gangs Story. Photographies de Yan Morvan, récit de Kizo. La manufacture de livres, 2012. 49€

Gangs Story. Un film de Kizo et Jean Michel Verner. Coproduction Alchimic / INA avec la participation de Planète. 2012 Partie 1 ici et Partie 2 ici

*Photo : sancocho.com webzine.

Nouvelle vogue

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yeyes sheila vartan

yeyes sheila vartan

Que n’a-t-on pas dit et écrit sur les yéyés ? L’Internationale des intellectuels français s’est déchaînée sur eux, les taxant, tour à tour, de dégénérés et d’abrutis. Les plus cyniques les considéraient comme de vulgaires produits de consommation, des pantins de l’industrie du disque dont la date de péremption était inscrite au dos de leurs 45-tours. Les plus marxistes voyaient en ces jeunes désœuvrés le bras chantant de l’impérialisme américain qui, sous couvert de roucoulades et de déhanchements, détournaient les forces vives de la lutte des classes.

Les plus bigots fermaient les yeux devant ces corps enlacés, prémices à une sexualité forcément débridée et à la perversion des âmes. On a donc accusé, ni plus ni moins, tous ces garçons et ces filles de mettre en péril l’équilibre de notre nation. Ils avaient le dos large. Avec le recul, c’est d’autant plus ridicule et risible qu’au mieux, ces baby-boomers du transistor triomphant ont juste balayé la vieille garde de la variété. Les Maurice Chevalier et Tino Rossi ne se sont jamais complètement remis de cette « nouvelle » vague sonore. La chanson à texte, goualante à souhait, a fini de brailler dans nos oreilles. Juste pour ça, remercions-les.[access capability= »lire_inedits »]
Certains diront que cette musique venue d’Amérique était facile, donc suspecte idéologiquement. Elle fit cependant danser tous les adolescents qui accédèrent ainsi à une véritable reconnaissance sociale dans un pays dogmatique où, jusque-là, on était soit un enfant, soit un adulte. De Colombey à la Place du Colonel-Fabien, les gamins de France ont vite choisi le camp du rock & roll. Les puristes regretteront que notre yaourt tricolore, pâle copie, mal traduite et mal comprise, ait « sali » l’esprit originel du rock et de ses pères fondateurs : Elvis, Chuck Berry ou le fracassant Jerry Lee Lewis. Mais les yéyés sont toujours là. La nostalgie n’explique pas tout. Et si, simplement, ils avaient eu du talent ? Et si leurs tubes, trop populaires et trop naïfs, n’avaient été que l’expression légère et rêveuse de la jeunesse ?
Il suffit de revoir la photographie de Salut les copains prise en 1966 par Jean-Marie Périer pour se rappeler que le fourre-tout yéyé a amalgamé des artistes aux cultures musicales très éloignées, de la pureté lyrique d’une Michèle Torr à la monotonie londonienne de Françoise Hardy, du séminariste berrichon Hervé Vilard au centralien malgache Antoine, du Niçois à santiags Dick Rivers au gendre idéal Adamo.  Si ces idoles attirent toujours un public nombreux, c’est qu’elles incarnaient un certain espoir et une douceur de vivre que la mondialisation a enterrés.
En 2012, Sheila a fêté ses cinquante ans de carrière à l’Olympia. La « petite fille de Français moyen » n’est pas cette insupportable gamine à couettes et jupe écossaise qui a été injustement critiquée. Quelle carrière ! Profitons de cette année 2013 pour célébrer une autre gloire des yéyés qui fêtera ses cinquante-cinq ans de chanson : Richard Anthony, peut-être le plus grand, le plus charismatique chanteur des années 1960, la voix chaude, des manières de dandy égyptien, la symbiose parfaite entre la pop britannique et le charme méditerranéen, une vie aux multiples rebondissements, un personnage à la Fitzgerald, un monde englouti… Sa reprise de Sunny guérit tous les maux de la Terre.[/access]

*Photo : Affendaddy.

XV de France : kartinguer n’est pas jouer

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On en rirait presque. À peine remis des pitoyables déclarations et autres articles de la presse sportive entre le match contre les Gallois et celui contre les Anglais, on est tombé de notre chaise en lisant, en diagonale comme souvent sur un site jugé bien informé, un article qui suivait un titre ô combien racoleur et révélateur : « Une séance de karting pour soigner l’esprit d’équipe ».
« Soigner l’esprit d’équipe… ». Dans ce tournoi où la bleusaille a autant brillé que déjoué, on met nos 23 gaillards frais et reposés – du fait de leur semaine tranquille à user les bancs des gradins (on se demande d’ailleurs encore pourquoi ils ne sont pas restés à Marcoussis pour s’entraîner) – sur un kart. Faire des tours de piste à défaut d’arpenter les terrains, tourner les volants plutôt que faire tourner les têtes (qui sait, ils pourraient peut-être enfin faire des passes plus justes) : voilà une nouvelle prouesse de nos entraîneuses (pour reprendre à notre compte l’expression du « Pilier »).
« Soigner l’esprit d’équipe… ». Mais de l’esprit, l’équipe en a ! L’esprit, n’est pas le problème ! Le problème, c’est que l’Equipe de France a mal ! Très mal ! Sinon, comment expliquer qu’elle bafouille un rugby minable en traînassant les guiboles depuis deux matchs ?
Philippe Saint-André, notre sangloteur national surnommé « le goret », n’a donc rien trouvé de mieux qu’aiguiser les crampons de nos coqs sur des tarmacs puants ? Mais, et puisqu’il faut les raffermir, emmenez-les donc chez nous, au Pays basque ! Faites-leur faire des stages avec les forces spéciales du 1er RPIma ! Faites-les humer les embruns et la fraîcheur des cimes pyrénéennes ! Et qu’ils jouent bon sang ! Mais au grand air, un ballon à la main, quitte à les amener faire de l’auto-tamponneuse le soir !
Sacrebleu ! Sacrés Bleus… ils ne jouent pas ou presque, et vous les mettez dans une salle de jeu pour adultes alors qu’ils mériteraient double dose de vidéo, double dose d’ateliers, double dose de musculation, double dose de passes ?! PSA, où allez-vous chercher tout ça ?
À notre avis, nous prendrons une danse à Twickenham cet après-midi, en dépit du retour du magnifique Nyanga aux poumons d’airain et à la musculature splendide. À ce sujet, nous ne comprenons pas pourquoi Claassen (un Sud-Af’ de naissance) vient gueuler l’hymne national alors que nos troupeaux locaux sont pleins de 3e lattes gaillardes et excellentes… Allez savoir si ça ne désespère pas ces derniers, qui pourraient prétendre à une seconde chance d’enfiler la maille française, de regarder un type qui ne chiale pas (et on le comprend) pour La Marseillaise.
Du karting pour nos coqs, il fallait y penser, Saint-André l’a fait.