Octobre 2010, la France est en effervescence. Un petit opuscule d’une trentaine de pages défraye la chronique. Les librairies sont assiégées et quatre millions d’exemplaires sont vendus tandis que le livre est traduit en 31 langues. C’est un séisme, un tsunami. « Indignez-vous » scande alors un vieux monsieur. Et sa voix résonne de Madrid à Athènes, de Bruxelles à New York, de Londres à Paris. C’est l’écholalie. Stéphane Hessel, l’ancien diplomate, l’ancien secrétaire de la Commission des Droits de l’Homme, le déporté de Buchenwald et de Dora peut-être fier. Le résistant de la première heure se donne en héritage et c’est une nouvelle génération qui s’en fait la récipiendaire, prête non plus à lutter contre le nazisme mais contre les inégalités de richesse, contre la politique d’immigration, contre le poids de la finance mondialisée, contre l’affaiblissement de la sécurité sociale et le régime des retraites, contre l’hégémonie d’Israël face à la Palestine. 
Stéphane Hessel est mort dans la nuit de mardi à mercredi, il avait 95 ans. La France semble depuis quelques jours avoir perdu une partie de son âme, le peuple hurle Santo subito et les voix des politiques se parent du ton chevrotant de Malraux accueillant Jean Moulin et son terrible cortège. C’est que Stéphane Hessel laisse derrière lui une quantité d’orphelins. À Madrid, Athènes, Bruxelles, New York, Londres et Paris, le vieux monsieur avait, selon Edgar Morin, réveillé des peuples jusqu’à présent très passifs. Les hommages, nombreux, ne se sont pas fait attendre. Le Président Hollande s’est incliné devant la « grande figure, dont la vie exceptionnelle aura été consacrée à la défense de la dignité humaine », Jean-François Copé a salué « un grand Français », avec sa « force de conviction, sa sincérité » et Bertrand Delanoë a rappelé « l’héritage inestimable de sa combativité au service des valeurs universelles de l’homme, et de son sens inaliénable de la liberté ». Sobrement, nos confrères de Libération, qui consacrent un cahier de 32 pages au grand homme, en ont conclu : « L’indignation doit entrer au Panthéon ». 
En théorisant l’indignation, Stéphane Hessel avait renversé la charge de la contribution citoyenne. À l’inverse de la célèbre phrase de John Fitzgerald Kennedy, il ne fallait plus se demander ce que l’on pouvait faire pour le pays mais ce que le pays pouvait faire pour nous. Chacun devait ériger son bon plaisir en créance pour que la paix règne. Enfin, quelqu’un se levait contre la guerre, la misère, et célébrait l’amour en rejetant toute forme d’injustice !
Le sage savait aussi se montrer autoritaire et cela lui avait valu quelques critiques acerbes du sévère mais toujours excellent Romaric Sangars : « Indignez-vous, Vivez ! Ces mots d’ordre exprimés avec impératif plus point d’exclamation ont vraiment un détestable écho de propagande pubarde et totalitaire. « Vivez ! » Voilà qui vous donne l’envie immédiate de contacter l’Agence Générale du Suicide, que le sémillant Jacques Rigaut avait fondée au temps du Surréalisme ».
Stéphane Hessel est parti trop tôt, sans avoir eu le temps de transmettre les nombreuses autres causes pour lesquelles il fallait s’indigner. À tous ceux qui le pleurent, il faut leur conseiller de lire Antifa. Dans cette brochure de même format qu’Indignez-vous, le poète suisse Oskar Freysinger prolonge – non sans ironie – la doctrine hesselienne en démultipliant les pistes d’indignation. Parmi une multitude de propositions, on y trouvera celle d’abolir les faits car « ce sont eux qui créent des différences entre les gens. Pas de faits, pas d’injustice » mais aussi la bonne action car « il n’y a pas d’indignation si on ne voit que le bien ».
« Sa capacité d’indignation était sans limite, sauf celle de sa propre vie » concluait François Hollande dans son vibrant hommage au disparu.
À ceux qui décident de s’indigner de tout, nous préférons Stendhal disant : « L’indignation est le déplaisir que nous cause l’idée du succès de celui que nous en jugeons indigne ».

*Photo : hamburgr.

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