Accueil Site Page 2578

Fragments d’une confession impudique

1

saul bellow miller

1. Exil et expiation.
Ai-je vraiment aimé ma mère ? J’en doute. Elle en doutait aussi. Pourtant, quand, à 15 ans, je lui ai offert pour Noël un briquet en argent, j’ai senti qu’elle était émue. Elle aurait mérité un meilleur fils et moi une meilleure mère.
Ai-je d’ailleurs aimé qui que ce soit ? J’ai feint les sentiments les plus extrêmes par peur de la solitude d’abord, par goût du sexe ensuite, par habitude enfin. Et puis, il fallait bien donner la preuve que j’étais comme les autres, c’est-à-dire humain. Mais l’humanité me répugnait. Je pleurais plus facilement au cinéma, où tout était joué, que dans la réalité, où tout me semblait factice. Je ne pleurais pas non plus sur moi-même − je n’en valais pas la peine − et je ne m’apitoyais pas sur les autres. La mort volontaire était une issue tout à fait honorable et j’étais toujours surpris qu’on n’en fît pas un usage plus commun.
Je me demandais parfois si je n’étais pas un extraterrestre ou, plus prosaïquement, un monstre. Mais cela aurait flatté ma vanité. Pour être un peu plus au clair sur moi-même, j’entrepris une psychanalyse. Saul Bellow pensait que Freud était un des hommes les plus astucieux qui ait jamais vu le jour, et je l’approuvais. Mais à force de rabâcher l’abécédaire de la duplicité criminelle ou simplement retorse de mes propos, je m’éloignais du vieux sage viennois. Bien des années se sont écoulées depuis la dernière fois où j’ai trouvé quelque intérêt à La Psychopathologie de la vie quotidienne  et à sa théorie du « scénario caché ». Comme Saul Bellow, j’avais l’impression de demeurer un étranger, un exilé, un orphelin. Je me présentais volontiers ainsi, bien que mes deux parents aient été encore en vie. Je me gardais de préciser quelles étaient mes origines. Je n’avais rien à cacher. Et pourtant quelque chose en moi m’incitait à la dissimulation. Le contre-espionnage m’attirait. C’est là que, muni d’un diplôme de criminologie et de police scientifique, j’aboutis. Je vivais dans une forme d’exil spirituel. Et d’expiation pour avoir un peu trop tenu le rôle du funeste Fu Manchu.
J’étais néanmoins persuadé − tout comme Saul Bellow − que le chemin qui ramène un homme à lui-même est un retour d’exil spirituel, car c’est à cela que se résume toute histoire personnelle : un exil. Sans doute est-cela qui m’a conduit à écrire et à m’inventer une nouvelle vie à Paris. Sans doute est-ce aussi cela qui me fascine dans la mort : une forme de retour à une quiétude éternelle.[access capability= »lire_inedits »] Mais me voici en train de philosopher… et bien platement. Le temps de l’analyse est terminé depuis bien longtemps. Et celui des faux-semblants aussi. Ce qui reste après ? Je ne répondrai pas à la place des autres, dont je m’aperçois finalement que je ne sais rien une fois leurs manigances percées, mais en me référant uniquement à mon expérience. L’ennui, avec l’expérience, c’est qu’elle vous enseigne tout et le contraire de tout. On ne perçoit que ce qu’on a envie d’entendre. Et ce que j’ai envie d’entendre est rarement ce que mon voisin a envie d’écouter.
Devrais-je m’expliquer ? Évidemment non. Saul Bellow encore : « La vie sans explication ne vaut pas d’être vécue et la vie avec explication est insupportable. » Je n’ai pas envoyé, comme Moses Herzog, son double, des lettres au monde entier, à Nietzsche, à Heidegger, au président des États-Unis, à mes ex, voire à Dieu. Je me suis borné à confier mes désarrois, mes délires, mes scrupules et surtout mon absence de scrupules à mes carnets. Il se trouve qu’ils ont trouvé des lecteurs. Je ne sais toujours pas si je dois m’en réjouir ou m’en inquiéter.
2. Porter son suicide à la boutonnière.
Je me demande parfois comment j’ai pu être aussi cynique dans ma vie érotique tout en dégoulinant de sentimentalité. Aussi joueur et aussi sincère. Ainsi, jusqu’il y a peu, trois femmes occupaient mes pensées. L’une était chinoise, et j’entretenais avec elle une relation quasi incestueuse. La deuxième était japonaise, et j’éprouvais pour elle une forme de passion morbide : je ne demandais qu’à l’entraîner avec moi dans la mort. Elle n’aspirait qu’à être mon esclave, mais j’avais déjà appris à mes dépens que toute femme amoureuse est une esclave qui fait porter ses chaînes à son maître. La troisième était vietnamienne. Elle m’aime depuis ses 16 ans et prend toujours le même plaisir à s’offrir sans rien demander en retour. Je suppose qu’aucune des trois ne se fait la moindre illusion sur la place qu’elle occupe dans ma vie. Elles ont en commun de croire que l’amour dirige le monde. C’est dire à quel point elles ont l’esprit dérangé. Moi, de mon côté, je n’étais pas peu fier de marcher sur les traces d’Henry Miller, qui a fini sa vie à Big Sur en compagnie de trois Japonaises. C’est ce que je qualifierai de savoir-vivre.
Mais ce qui m’importe aujourd’hui, à l’heure où j’écris ces quelques lignes (au premier étage du Café de Flore, pour être précis ), c’est moins ma vie sexuelle que la manière dont je devrais mettre un terme à ces calembredaines. Ce n’est pas tout de conquérir le cœur des filles, de publier chez Grasset, d’avoir un compte en banque en Suisse et d’être encore à peu près valide à 72 ans. Ce qui donne un sens (enfin, un tout petit peu de sens) à la vie d’un homme, et spécialement à celle d’un écrivain, c’est la voie qu’il choisira pour atteindre ces improbables ailleurs où plus personne ne l’attend. J’ai toujours goûté le mot de Jacques Rigaut : « Qui peut arrêter un homme qui porte le suicide à sa boutonnière ? » J’aurais aimé en être digne, mais j’ai bien peur qu’il ne soit trop tard. À 30 ans, après avoir créé l’Agence générale du suicide, il se tire une balle dans le cœur. Mais il pensait aussi que la vie ne valait pas le coup qu’on se donne la peine de la quitter. Et d’ailleurs, savons-nous vraiment qui nous sommes… Notre rôle ne se limiterait-il pas à être celui qui se regarde dans le miroir ?
3. Les yeux de mon chien.
En sortant du Flore, j’ai rencontré une vieille femme qui m’a dit : « Vous avez vraiment les mêmes yeux que mon chien. Il vient de se faire écraser. Il était né un 22 septembre. » Elle ignorait que j’étais aussi né un 22 septembre. Ce fut le début d’une longue histoire d’amour avec moi-même. Je ne sais toujours pas s’il est possible d’en connaître d’autres. De les imaginer, oui. De les vivre par procuration, bien sûr. Mais de les éprouver vraiment ?[/access]

*Photo : elfo’s (Saul Bellow)

Encore un Feu Follet : Daniel Darc a choisi la nuit

En 2004, sur son album « Crève-coeur », celui de sa résurrection, Daniel Darc signe Feu Follet en hommage à Drieu et peut-être à Louis Malle. Un long poème qui convient parfaitement aux petits matins de mai, lorsqu’on marche boulevard Saint-Germain entre la Rhumerie et le Flore. Le modèle du Feu Follet, comme chacun sait, c’est le poète surréaliste Jacques Rigaut, dédicataire d’« Amours suprêmes », l’album de Darc sorti en 2008.
Cet éternel sursitaire s’étonnait d’être encore vivant. Le plus significatif n’est pas qu’il fasse aujourd’hui la Une de Libération mais que Radio Notre-Dame abandonne quelques heures ses directs avec Rome pour reprogrammer une émission qu’elle lui avait consacré.
Chic et sombre : « Chercher le garçon. Trouver son nom. Chercher le garçon ». Smoking et boîte à rythme de rigueur. Black velvet : champagne et stout. La new-wave succédait au punk. Elle rendrait célèbre le lycéen parisien qui avait rêvé un temps de devenir rabbin. Elle plongerait surtout dans l’héroïne, pour des années, ce garçon trop inquiet. Saleté de blanche.
Rescapé miraculeusement des années 1980, il s’était converti à l’évangélisme protestant. Daniel Darc ne lira plus L’Homme à cheval, le saint esprit autour de son cou en pensant à d’inaccessibles rêves.
Sa dernière apparition publique date du 23 février, sur scène, aux côtés de Bertrand Burgalat. Il a improvisé sur Aux Cyclades Electronique. Voilà qui s’appelle tirer sa révérence en beauté. Jusqu’au bout il aura évité les fautes de goût. Esthétique d’abord.

Gabriel Matzneff ou l’intelligence sensible

Gabriel Matzneff

« J’espère que mes livres insufflent un surcroît d’énergie, un supplément de joie » confie Gabriel Matzneff dans une lettre à un professeur tenté par le suicide, l’un des inédits de ce sixième volume de chroniques, où l’écrivain caracole, toujours pareil à lui-même, fidèle à des passions schismatiques autant que fécondes.
Séraphin, c’est la fin ! rassemble en effet des textes rédigés entre 1964 et 2012 et publiés ici ou là, de Combat au Figaro, même si les trois quarts datent des dix dernières années, quand les « circonstances atmosphériques » se révèlent de plus en plus maussades, grâce, entre autres, à la bénéfique influence de l’esprit puritain sur notre merveilleuse modernité.
Par ses textes, Matzneff prouve que, loin de s’acagnarder dans un hamac en grignotant une grappe de raisins (verts), il a toujours été un artiste attentif à la marche du monde, non pas l’une de ces têtes d’œuf engagées, ridicules à force d’être péremptoires (et à côté de la plaque), mais un esprit libre, qui pense par lui-même et prend la parole quand cela lui chante.
Un « salmigondis » donc, qui témoigne d’une belle constance, d’une ferveur communicative et d’un vrai talent, car la langue de Matzneff, toute de limpidité, scintille, étonne, amuse sans jargon ni fausse note. Le naturel dans toute sa splendeur. Qu’il évoque Rozanov ou d’autres penseurs russes forcés à la clandestinité pendant trois quarts de siècle, Arafat, Harry Potter ou son cher Lucrèce, Matzneff touche son lecteur de façon miraculeuse. La preuve ? On a beau être en désaccord avec lui, par exemple à propos du mythe trinitaire ou de certaines amours, à le lire, on est conquis : non point converti, mais captivé par la musique, car rien ne « sonne creux et faux sous la lime ». À chaque page transparaît cette intelligence sensible, si précieuse tant l’écrivain prend soin de ne jamais s’abaisser au truisme : ce qui est dit est toujours senti, exprimé sans tricherie ni prudence excessive, d’où bien des malentendus. Depuis toujours, en disciple conséquent d’Héraclite et de Montherlant, Matzneff donne la parole aux voix discordantes de son cœur … et jubile d’agir ainsi. C’est en cela qu’il incarne une forme de dandysme, bien au-delà de la diététique ou du choix – important – d’une cravate. Oser déplaire pour demeurer soi-même ou, pour le citer : « un cœur noble ne peut sans déchoir se mettre à battre au même rythme que les cœurs vulgaires ».
Dans ce riche volume, Matzneff aborde ses dadas : la Russie et la philocalie, Venise et l’impérialisme anglo-saxon, le nouvel ordre moral et, surprise, le culte du phallus : un salmigondis, oui, ô combien stimulant. Plein de sympathie pour les vaincus – « après Pharsale, j’aime mieux Pompée que César » -, l’amoureux du Levant clame sa douleur de voir la Terre Promise confondue avec le Far West, son dégoût devant la vulgarité des commentaires ignominieux sur la mort de Kadhafi. Son vieil ami Casanova lui inspire de jolies pages qui sont le prétexte d’une causerie tour à tour épicurienne (carpe diem) et stoïcienne (sustine et abstine). Le sequere deum casanovien lui inspire une interprétation stendhalienne ou même nietzschéenne : pour être grand,  il faut suivre son génie particulier et aimer son destin. Cela paraît simple, et pourtant…
Les plus beaux textes de Séraphin sont, à mon sens, l’éloge d’Alain Daniélou, dont l’œuvre est considérée à juste titre comme un tournant dans la pensée contemporaine avec l’irruption de l’Inde traditionnelle, et cette évocation d’une bague vénitienne, qui lui inspire des lignes superbes. Je m’en voudrais d’oublier sa défense, devant les étudiants de l’Ecole Normale, rue d’Ulm, des Deux Etendards, de Lucien Rebatet, le collabo maudit, que Matzneff verrait bien dans la Pléiade !
Si l’écrivain est bien « un univers soutenu par un style », Matzneff, quoi que grommellent les envieux, compte parmi les rares classiques d’aujourd’hui. Lisons-le.

Gabriel Matzneff, Séraphin, c’est la fin !, La Table ronde.

Un mot pour un autre

pma mariage gay

« Le terme crée le réel », m’écrit une jeune romancière, ulcérée par l’emploi du verbe « gérer » (la mère de famille qui « gère » les enfants, le mari, la vie professionnelle, etc.). Ma consœur a trouvé là une formulation essentielle. Oui, le terme crée le réel, en ce sens qu’il nous le fait apparaître sous un certain angle, un certain éclairage : on ne voit plus ce qu’on voit, mais ce que le mot choisi veut nous faire voir.
J’en veux pour preuve l’actuel débat sur le mariage homosexuel, ou plus précisément l’emploi du mot « débat » lui-même. Où voit-on un quelconque débat, à partir du moment où une partie des débatteurs (ceux qui sont pour) représentent le progrès et le sens de l’Histoire, tandis que leurs adversaires sont d’emblée soupçonnés d’homophobie, de fascisme rampant, de cléricalisme inquisitorial ? Qu’importe, après cela, qu’aucun des opposants déclarés n’ait émis la moindre condamnation de l’homosexualité en tant que telle. Homophobes, vous dis-je ! Les qualificatifs de « rampant » ou de « larvé », le « dérapage » et les « relents » ne tardent pas à suivre. (On m’objectera les imbéciles qui écrivent des imbécillités sur Twitter. Mais quand on fournit en masse aux imbéciles le moyen technique de répandre leurs imbécillités, et que les responsables politiques donnent l’exemple, il ne faut pas s’étonner du résultat.)
L’autre terme qui crée le réel, c’est « mariage pour tous ». (C’est encore un ami romancier qui me l’a fait observer. Décidément, les romanciers sont utiles.) Le mariage homo n’est pas le mariage pour tous : c’est le mariage pour une catégorie bien particulière, et d’ailleurs minoritaire. Cela n’enlève rien à ses droits légitimes (et à son droit à revendiquer), mais appeler cela « droit au mariage pour tous » relève d’un abus intellectuel.[access capability= »lire_inedits »] Qui, en effet, serait contre un droit pour tous ? Le droit pour tous de manger à sa faim, d’être soigné, de dormir au chaud, etc. ? L’art et la manière d’emporter l’avantage en noyant le poisson, en se portant sur le terrain de l’incritiquable (en l’occurrence la générosité, le sens élémentaire de la justice).
Il arrive cependant que le réel prenne sa revanche sur le terme, et c’est ce que l’on voit dans la question de la PMA. Les acronymes ont cette particularité qu’à force de les employer, on ne prête plus attention à ce qu’il y a dedans. Or, dans PMA, il y a un M. Et ce M veut dire : médicalement. Est médical ce qui vise à résoudre un problème de santé ou de handicap physique. Ce qui n’est évidemment pas, en tant que tel, le cas des femmes homosexuelles qui souhaitent y accéder, et je ne leur ferai pas l’injure de considérer qu’elles sont malades : ce serait, pour le coup, de la belle et bonne homophobie.
Dernière remarque : j’ai lu je ne sais où que le mariage homosexuel était « culturellement de gauche ». Curieux exemple d’essentialisation. Je voudrais qu’on réexamine tout ce qui, disons depuis la Révolution française, a pu être appelé « la gauche » ou qualifié comme « de gauche » (et qui a changé, d’ailleurs, selon les périodes). Qu’on me définisse à partir de là ce qu’est une « culture » de gauche. Et cela fait, qu’on m’explique en quoi le mariage homosexuel en serait de toute éternité un élément évident ou naturel.
Il est permis, j’espère, de faire quelques remarques terminologiques sans apparaître aussitôt suspect de toutes sortes de choses rampantes et autres « relents » (voir plus haut). Au reste, toutes ces histoires m’assomment, et je retourne à l’étude de la poésie arabe pré-islamique, dans laquelle je me suis engagé ces temps-ci. La poésie comptait beaucoup pour les tribus du désert arabique. Il y avait des concours annuels, on affichait publiquement les œuvres couronnées. Le poète s’appelait chahir. Son rôle ne se bornait pas à composer des chants : c’était à lui que l’on s’adressait quand on n’était pas d’accord sur le sens des mots.
Et c’était important, car le terme crée le réel.[/access]

*Photo : K_rho.

Daniel Darc, le sulpicien

Il disait que son enfer, c’était ici, sur cette terre, et que la drogue lui permettait sinon de l’affronter, au moins de le supporter. Son voyage en enfer s’est arrêté le 28 février 2013, dans un appartement désert du XIe arrondissement de Paris. On ne pouvait pas imaginer la beauté de cet homme, autrefois, quand on le voyait si fragile, voûté, le corps comme transpercé de traits invisibles, fracturé, douloureux. Il avait surpris tout le monde avec son dernier disque[1. La Taille de mon âme, nov 2011, 16 titres, Sony / Jive Epic.], remarquable, œuvre ultime d’un artiste de variétés radical. On le disait subclaquant, effaré, mais il était revenu apaisé, considérant avec joie l’avenir. Sur scène, récemment, il semblait contempler une lueur cachée. De sa voix tendre d’adolescent, il disait les simples mots des hommes perdus.

Derrière les remparts…

1

franck-maubert-close

Ville close, le dernier roman de Franck Maubert paru chez Ecriture, a la symétrie diabolique d’un scénario de Clouzot, l’âpreté d’un roman de Mauriac et le charme suranné d’un tube de Michel Delpech. En somme, une œuvre d’essence chabrolienne où la vie de province renferme son lot de mystères et de suspicions. Maubert a choisi pour décor à cette intrigue nostalgique la ville de Richelieu baptisée la « Cité idéale ». Sa géométrie implacable du XVIIème et ses secrets à l’obscure arithmétique. C’est délicieusement gris, embrumé, enfoui et vicié comme si une maison de famille n’avait pas été aérée de tout l’hiver.
Point de départ : un homme entre deux âges retourne vivre dans la maison de sa tante et y découvre les joies de l’enfermement. Cette atmosphère oppressante est habilement nuancée par une plume mélancolique dont les tendres inflexions offrent de salutaires respirations. Le charme de Maubert réside dans cet art délicat de la narration, un naturalisme soyeux, tout en nuances et sensibilité, avec une touche d’ironie assez tordante. Ville close est à cheval entre plusieurs genres, le roman policier, l’introspection et l’étude de mœurs. Patrick Modiano lui a trouvé « du Simenon, et aussi un peu d’André Dhôtel », un écrivain aujourd’hui oublié qu’il « aime beaucoup ». On est toujours tenté de rattacher un romancier à un mouvement, à l’inscrire dans une tradition, à lui imposer, parfois, un trop lourd héritage. C’est le signe que Franck Maubert commence à compter dans le champ littéraire français depuis qu’il a obtenu le Prix Renaudot Essai 2012 pour Le Dernier modèle dont Causeur avait salué, dès sa sortie, la grâce et l’éclat fragile.
La couverture illustrée par un émouvant dessin de Pierre Le-Tan confirme les intentions esthétiques de l’auteur. Le bon goût n’a jamais nui à la qualité littéraire. Maubert soigne son écriture sans jamais forcer les traits de caractère de ses personnages ou les situations. Quand chez d’autres, la sobriété confine à la platitude, chez lui, elle concentre une forte charge émotionnelle. Ce spécialiste de la peinture a le geste sûr et une précision poétique quand il saisit les détails d’une femme, d’un paysage ou des remparts de Richelieu.
La réussite de Ville close tient à ce subtil panachage. Nous sommes tantôt dans le suspens, l’effroi, le roman historique, la quête sentimentale, la satire, le journal intime; on ne se refuse aucun plaisir de lecture. Maubert rend cette balade macabre aussi angoissante qu’un épisode du Prisonnier, aussi désespérée qu’un paragraphe de Monsieur Jadis et narquoise qu’un extrait de film de Jean-Pierre Mocky. Si vous aimez les femmes de notaire, les bigotes, les lodens, la neige, les libraires libidineux, les antiquaires précieux, les plats en sauce, les petites vieilles qui tirent, le dos courbé, un caddie, sur une place de marché, vous serez comme un coq en pâte. Si en plus, le médecin et maire de la ville a la tête de Pierre Brasseur, le patron du bar porte la blouse et le taux de mortalité est anormalement élevé pour une commune d’Indre-et-Loire, ce roman vous charmera. J’y ai croisé des clones de Stéphane Audran, Jean Yanne, Dominique Zardi ou Jean Topart. Il n’est pas impossible que vous entendiez même le bruit d’une mobylette qui vient rompre la torpeur d’un lundi après-midi et qu’un vieux paquet de Kent mentholé laissé sur une table basse vous tire des larmes.

Ville close de Franck Maubert (Ecriture)

Olivier Bardolle analyse la fin programmée de l’Occident

olivier bardolle male

Olivier Bardolle a le désespoir heureux et érudit. En quelques essais, le patron de la maison d’édition L’éditeur a su imposer un ton qui fait de lui un des critiques les plus pertinents, les plus acerbes, les plus ironiques de ce qu’il convient d’appeler la « modernité ».
Parmi de nombreux titres, on retiendra notamment De l’excès d’efficacité des systèmes paranoïaques en 2005, Petit Traité des vertus réactionnaires en 2010, La Vie des jeunes filles en 2011 et, dernier en date, L’Agonie des grands mâles blancs sous la clarté des halogènes.
Un néo-réac de plus, alors ? Il semble que les choses soient plus compliquées, comme le montre l’entretien qu’il a accordé à Causeur. Par exemple, il estime que Houellebecq, à qui il a consacré un livre, La Littérature à vif, en 2004, est le grand écrivain de ce temps, celui qui a le mieux saisi l’effondrement inédit de notre monde, l’implosion douce qui change jusqu’à la nature de la réalité et la mutation anthropologique qui nous fait entrer dans une post-humanité dégenrée et dérangée.
Et l’on sait que la critique houellebecquienne ne se résume pas à un énervement ronchon contre les aspects les plus aliénants de notre époque. Elle ne confond pas les symptômes et les causes, elle veut parvenir à une compréhension globale, synthétique de ce qui nous a amenés au point où nous sommes : celui d’une fin du monde qui a déjà eu lieu sans que nous nous en apercevions. Bardolle procède de même dans ses essais vifs, précis, courts, chargés de références aussi diverses que surprenantes qui n’appartiennent pas toutes, loin s’en faut, au vade-mecum du parfait petit réac. Pour aller vite, il se sert autant de Joseph de Maistre que de Guy Debord, ce qui est loin d’être contradictoire au bout du compte, car le second était un grand lecteur du premier.[access capability= »lire_inedits »]
Dans L’Agonie des grands mâles blancs sous la clarté des halogènes, Bardolle regrette la disparition de l’homme façon Mad Men qui buvait sec, fumait beaucoup, avait une sexualité exigeante et épanouie. Un mythe certes, mais qui a servi de modèle aux hommes du monde
d’avant. Et ce modèle faisait un peu plus rêver que ceux qui sont offerts à l’homme d’aujourd’hui, qu’il s’agisse du trader sous drogues psychotropes façon Bret Easton Ellis ou du « nouveau père » bobo qui se promène avec son bébé sur le ventre. L’agonie du grand mâle blanc, pour Bardolle, est particulièrement observable dans la figure du jeune homme. Le jeune homme, qui jadis, tel Magellan, s’embarquait pour des expéditions où l’Occident
inventait des empires avec une poignée d’hommes, est devenu un « Gulliver entravé » obligé de mettre sa carcasse de géant au service d’activités toujours plus aliénantes, plus précaires, plus humiliantes ou plus faussement gratifiantes comme l’humanitaire, qui a remplacé la politique par la charité. évidemment, dans cet univers castrateur, le jeune homme qui rêverait encore d’honneur et d’autres vertus spengleriennes est condamné. C’est le plus médiocre qui réussit, si tant est que l’on puisse parler de réussite quand on dirige un hypermarché dans une zone industrielle ou une start-up sur le Web : « Toute activité sur le Web ne fait que renforcer encore et davantage cette forme d’émasculation que constitue la captation par l’électronique de l’attention des masses sur autre chose que la vie vécue. »
Même la guerre, qui fut, pour le pire comme le meilleur, une des activités préférées du grand mâle blanc, ne permet plus de ressaisir le réel de la « vie vécue » et devient un divertissement bien plus obscène que le fait de tuer son ennemi, les yeux dans les yeux, sur un champ de bataille : « C’est ainsi, apprend-on, que, sur la base de Creech, dans le Nevada, des pilotes admirablement planqués à l’arrière des lignes de front puisque celui-ci, en Afghanistan, est à 12 000 km de distance, éliminent les talibans à l’aide d’un simple joystick tout en étant confortablement installés dans un fauteuil, face à un écran, un peu comme dans un jeu vidéo ».
Et non, pour Bardolle, le grand mâle blanc ne s’est pas non plus récupéré dans la figure des « jeunes Titans » de la finance mondialisée des années 1980 qui se sont révélés, quelques krachs plus tard, les pantins d’algorithmes qui leur ont échappé et les ont renvoyés, aurait dit Gunther Anders, à une « honte prométhéenne » : « Aujourd’hui, plus de la moitié des ordres passés sur les marchés américains sont le fait du trading à haute fréquence, à savoir qu’ils sont passés par des programmes plus rapides que n’importe quel être humain ». Dominé par une société automatisée, condamné par la démographie mondiale qui le met en minorité au coeur même de l’Occident, le grand mâle blanc est une espèce en voie d’extinction. Le monde qu’il a inventé a trop bien réussi, nous dit Bardolle en substance, au point de menacer la planète elle-même d’un infarctus écologique.
Bref, ce n’était pas mieux avant, mais c’est pire maintenant. Et c’est ainsi que Bardolle pourra être lu avec le même bonheur, et l’exploit n’est pas mince, par de jeunes identitaires juchés sur le toit d’une mosquée en construction et par de jeunes autonomes rassemblés sur le site de Notre-Dame-des-Landes. Des ennemis irréductibles, sans doute, mais qui ont en commun de n’avoir pas perdu tout à fait le sens du combat qui fit la grandeur mâle blanc à l’époque où il ne mourait pas sous les halogènes, mais au soleil éblouissant de cette fameuse vie réellement vécue.

Causeur. Le grand mâle blanc agonise – détrôné par le jeune homme d’aujourd’hui. Dans votre précédent essai[1. La Vie des jeunes filles, L’éditeur, septembre 2011.], vous vous en preniez à la jeune fille, également mais différemment emblématique de la fin du monde d’avant.  Celle-ci aurait-elle pris la place de celui-là ?
Olivier Bardolle. Le grand mâle blanc et la jeune fille étaient faits pour se rencontrer, on pourrait même dire qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. D’ailleurs, pendant des siècles, ils ne cessèrent de jouer ensemble ou, plutôt, le grand mâle blanc n’eut de cesse de jouer avec la jeune fille (pas toujours consentante, il faut bien le dire). Et puis, pas de bol, au moment où la jeune fille triomphe en tant que marchandise suprême, le grand mâle blanc débande. C’est ballot, tout de même, non ? Bon, vous m’avez compris, avec la jeune fille et le grand mâle blanc, nous sommes bien sur le même sujet, c’est-à-dire la liquidation de l’érotisme, de la poésie dans les relations humaines et de l’acte gratuit au profit, sous la pression marchande, d’une réification intégrale. Une réification vraisemblablement irréversible pour des individus qui n’aspirent en somme qu’à être enfin débarrassés d’eux-mêmes et de l’obligation de faire leur « métier d’homme », selon le mot de Pavese.
L’Agonie des grands mâles blancs sous la clarté des halogènes s’ouvre par un échange de lettres avec Philippe Muray après votre lecture de Festivus Festivus. Quelle a été l’importance de son oeuvre pour vous ?
L’ironie mordante de Muray est jubilatoire. Il est certainement l’esprit le plus décapant de notre époque, et même s’il n’a aucune solution à nous proposer (et certainement pas le retour à l’Ancien Régime), il est particulièrement tonique pour les neurones assoupis. C’est un prodigieux négateur, dans la lignée d’un Thomas Bernhard ou d’un Cioran avec, en plus, une dimension comique irrésistible (c’est pour cela que Luchini triomphe au théâtre avec les mots de Muray). Mais derrière la farce, la pensée est forte, terriblement lucide. Bref, Muray nous sera de plus en plus indispensable.
Ce n’est pas au nom de la gauche que vous sonnez la charge contre l’unification du monde par la marchandise. Pourquoi ?
Le degré de dévastation du monde est tel que tous les anciens clivages sont devenus obsolètes, caducs, inopérants. Le désastre écologique, par exemple, ou encore la financiarisation monstrueuse ne sont pas de l’ordre de la gauche ou de la droite, concepts du siècle dernier. Il serait temps de s’en rendre compte. Ce clivage gauche/droite est maintenu artificiellement par la classe politique et les médias afin de préserver les fonds de commerce, les petites boutiques des uns et des autres : il s’agit avant tout de garder sa place et les petits avantages qui y sont associés. Mais pour la population, ça ne veut plus rien dire : certains, qui votaient hier pour Mélenchon, peuvent demain voter pour Le Pen et vice-versa.
Mais la place qu’on occupe dans le processus de production, ça veut dire quelque chose, non ?
En tout cas, il n’y a plus un « peuple de gauche » et une « bourgeoisie de droite », mais une mosaïque infinie d’intérêts particuliers et souvent antagonistes. D’ailleurs, la Chine est-elle communiste ou capitaliste ? Et les Etats-Unis, avec Obama, sont-ils toujours le principal repaire du grand capital ? Comme le disait Ortega y Gasset : « Se déclarer de gauche ou de droite, c’est faire preuve dans tous les cas d’hémiplégie morale ». La marchandisation du monde, c’est la mort qui triomphe et le vif qui dépérit, et cela n’est ni de gauche ni de droite mais bel et bien catastrophique.
Donc, vous n’êtes ni de droite, ni de gauche ?
Les étiquettes dont certains m’affublent, je fais comme Muray, je les arrache ! Je suis un privat denker résolu, qu’on se le dise !
Justement, vous avez recours à de grands classiques de la pensée réactionnaire, Spengler, Ortega y Gasset, mais aussi à de grands noms post-situationnistes, comme le trop méconnu Baudoin de Bodinat ou le groupe Tiqqun ? D’où vient cette étrange conjonction ?
Il n’est pas surprenant de retrouver des alliances de circonstance sur des sujets majeurs, un peu à la manière des deux extrémités d’un fer à cheval. La proximité sensible et la communauté de destin créent des liens, des correspondances secrètes, des compréhensions réciproques, généralement tacites. Avec Baudoin de Bodinat, face à l’ampleur du péril qui
nous menace, on peut même imaginer être en accord sur l’essentiel : c’est tout le problème de La Vie sur Terre. Nous sommes un peu tous dans la même situation, telle que l’exprimait Julian Barnes : « Je ne crois plus en Dieu, mais il me manque ». N’est-ce pas aussi ce que voulait exprimer Heidegger en 1966  lorsqu’il s’écria : « Seul un Dieu peut encore nous sauver ! » ?
Certaines pages de votre livre pourraient, hors contexte, faire penser à un libelle qui a beaucoup fait parler de lui ces dernières années : L’Insurrection qui vient. Alors, précisément, qu’est-ce qui vient pour le grand mâle blanc : l’insurrection, ou l’effondrement définitif ?
Dans ce qui arrive (c’est-à-dire l’accident), les deux ne sont pas incompatibles, loin de là. On peut même se dire qu’à un certain niveau d’effondrement, l’insurrection devient inévitable. Mais je pense que Tiqqun est un peu optimiste. Pour ma part, je crois davantage à une période de grand désordre qu’à une insurrection organisée et fertile. En Occident, les hommes n’ont plus assez d’idéal et d’énergie pour croire en leur propre désespoir.[/access]

L’Agonie des grands mâles blancs sous la clarté des halogènes, Olivier Bardolle (L’éditeur)

*Photo : Olivier Bardolle (L’Éditeur).

Des indignés veulent faire expulser un immigré !

Georges Ibrahim Abdallah est le plus ancien détenu étranger dans les prisons françaises. Aujourd’hui sexagénaire, l’ex-activiste des Forces Armées Révolutionnaires Libanaises, un des innombrables groupuscules manipulés par Damas au début des années 1980, a été condamné pour l’assassinat de deux diplomates, l’un israélien et l’autre américain. Depuis vingt-huit ans qu’il croupit dans les geôles françaises, Abdallah a conquis les cœurs de l’extrême gauche morale laquelle, du haut de son infinie mansuétude, aime se gargariser de martyrs aux mains maculées de sang. Au faîte de leur gloire, les Bérurier noir avaient même consacré une hagiographie chantée, Ibrahim, sur l’air de Hava Nagila (amis du bon goût…),  qui vaut son pesant de mauvaise foi victimaire : « Ibrahim avec ses frères/Elevé dans la misère/Dans les bombes et dans la guerre… De tous côtés pourchassés/Plus de terre où habiter… ».
Mais l’affaire Abdallah a récemment resurgi des décombres de la fausse conscience gauchiste. La justice française a en effet répondu à un énième recours des avocats d’Abdallah qu’il ne tenait qu’au ministre de l’Intérieur de signer l’arrêté d’expulsion pour que leur client retourne au pays. Or, Manuel Valls renâcle à s’immiscer dans ce dossier où il n’a que des coups à prendre. Il y a quelques semaines, Daniel Schneidermann et l’écrivain Chloé Delaume, nièce du prisonnier, se sont donc fendus d’une tribune dans Libération exhortant le premier flic de France à agir.
Puis, cette semaine, pour mettre un peu plus de pression sur les épaules du ministre, une vingtaine de partisans d’Abdallah ont organisé un happening au Louvre-Lens, devant La liberté guidant le peuple de Delacroix. Peu avares en symboles, ces indignés inspirés ont fait fuser les slogans généreux au nom de la liberté pour tous… L’Histoire retiendra que, pour la première fois, de hautes consciences de la subversion organisée ont publiquement réclamé l’expulsion d’un immigré. Il est interdit de rire !

 

Argo : Une victoire modeste et sûre

ben-affleck-argo

Le triomphe d’Argo est l’occasion de revenir sur ce qui peut faire la réussite d’un film et, plus largement, d’une oeuvre d’art. Bien qu’il ne m’ait pas bouleversé d’un point de vue artistique, je dois admettre qu’il s’agit d’un film tout à fait regardable, correct et même un peu mieux que cela, pas prétentieux pour un sou mais remplissant les attentes qu’il suscite. En d’autres termes, je ne me suis pas rendu au cinéma en m’attendant à ce que le sens de la vie m’y soit révélé, et il ne m’y a effectivement pas été révélé, mais je n’ai pas pour autant passé un mauvais moment.
Je tiens à faire l’éloge de ce film. Pour quelle raison ? Il me donne l’occasion de défendre une thèse : l’art est le meilleur quand il atteint sa fin. Les Américains ont un sens profond et inné de ce qu’est le cinéma, je veux dire : de ce pour quoi il est fait, de sa portée, de ce qu’il est possible d’atteindre artistiquement grâce à lui. C’est pourquoi les films américains sont, et resteront toujours, les meilleurs films. Les américains ont l’art de faire des films qui prétendent à peu, mais qui remplissent cette prétention. Argo, par exemple, est presque un téléfilm. En même temps, il ne prétend pas à beaucoup plus que cela. Il est efficace, le suspense fonctionne, l’intrigue est intéressante : il dégage cette adéquation entre les moyens et la fin qui est précisément ce qui rend une œuvre d’art attrayante. Je ne pense pas que l’on fera jamais beaucoup mieux au cinéma que Piège de Cristal ou, pour prendre un exemple classique, Assurance sur la Mort de Billy Wilder. Sans dévoiler le sens de la vie, ces films ne sont pas pour autant idiots, et ils offrent tout ce que le cinéma a à offrir.
Que se passe-t-il, en comparaison, avec le cinéma dit « d’auteur » ? Pour critiquer un film que j’aime beaucoup (décidément quelque chose chez moi ne tourne pas rond) et peut-être le meilleur du genre, je dirai que Pierrot le Fou de Godard tombe dans le travers du film prétentieux. Le film prétend atteindre davantage qu’il n’atteint ; il met des moyens cinématographiques au service de fins littéraires qui lui échappent et cette inadéquation entre fin et moyens produit quelque chose de déplaisant. Je n’aime pas, par exemple, le dernier bout de séquence, celui où les voix murmurent le poème de Rimbaud tandis que l’image montre la mer mêlée au soleil décrite dans le poème. Je trouve que l’image n’apporte rien au texte et, plus globalement, que le film de Godard n’apporte rien à l’œuvre de Rimbaud. Quand je veux me confronter à quelque chose de vraiment poétique, je prends un livre de poésie, je n’allume pas mon téléviseur. Il ne faut pas perdre de vue que le principe du cinéma reste de vous plonger dans l’obscurité, d’irradier d’images lumineuses une fenêtre de plusieurs mètres de haut, accompagnée de haut-parleurs qui déversent un son qu’un sourdingue ne pourrait pas ignorer longtemps. Ce genre de tentative me fait penser à quelqu’un qui voudrait proposer une interprétation d’une symphonie de Beethoven à la guitare électrique. Je ne critique pas la guitare électrique : on fait du très bon rock avec ; un bon guitariste, qui a une véritable affinité avec son instrument, comprend cela.
Est-ce à dire que le cinéma doive forcément être bête ? Ça n’est pas non plus ce que je voulais dire, et je vois bien que mon argumentation a ses limites. Mais je voulais pointer cette adéquation entre la fin et les moyens qui me semble si importante en art. Il faut d’abord qu’un artiste ait l’intelligence des moyens qu’il emploie et c’est cette intelligence qui fait défaut à notre industrie nationale. J’ai pris à dessein le meilleur des films d’auteur, il y en a de bien pires. Peut-être pourrais-je suggérer que si l’on laissait l’ordre spontané du marché se déployer en toute liberté, de telles aberrations artistiques ne se produiraient pas ? Mais je prêche un peuple qui est sourd et aveugle. Continuons donc à subventionner notre cinéma et à conspuer le divertissement américain, comme nous l’avons toujours fait.

La Porte du Paradis de Cimino sort de l’enfer

porte paradis cimino

C’est une silhouette adolescente, un brin vacillante, au visage étrangement jeune qui s’est avancée la semaine dernière sur la scène dans cette belle salle de l’UGC des Halles pour exprimer en peu de mots sa joie et sa reconnaissance. Michaël Cimino, remerciant les Français d’être Français, a souligné le courage de Carlotta Films, « distributeur de films de patrimoine en salle », qui présentait en avant-première La Porte du Paradis, ce film maudit, dans sa version de 216 minutes restaurée numériquement (images, couleurs et son) par la MGM et The Criterion Collection sous la supervision du cinéaste.
Troisième oeuvre du réalisateur de Voyage au bout de l’enfer – premier film américain sur la guerre du Vietnam et ses impacts psychologiques, chef-d’œuvre aux cinq Oscars sorti deux ans auparavant (1978) -, La Porte du Paradis a bénéficié d’un budget de quarante millions de dollars, et la légende veut qu’il ait précipité la banqueroute des studios de United Artists, endossant le triste privilège de devenir le plus cuisant échec économique de l’histoire du cinéma et de briser du même coup la carrière de Michaël Cimino, anéanti sous les feux de la critique et du public aussi passionnément qu’il avait été porté aux nues.
Relatant un épisode peu glorieux de l’histoire des Etats-Unis avec lequel il prit quelques libertés narratives, il lui fut reproché d’avoir introduit des invraisemblances apparentes telles qu’une scène de danse sur patins à iroulettes, d’avoir maltraité des animaux, de n’avoir pas explicité les rapports amoureux entre les trois personnages principaux, de n’être pas assez politique et, last but not least, d’offrir une vision anti-américaine portant préjudice aux mythes fondateurs du pays.
Vendu aux studios comme un western épique, La Porte du Paradis en brise purement et simplement tous les standards. Ici, des immigrants affamés venus d’Europe de l’Est sont massacrés par des oligarques de l’élevage extensif, déterminés à imposer leur idée sanglante de la justice avec l’aval des plus hautes autorités fédérales, dont le Président des Etats-Unis.
Pendant plus de trois heures, sur une belle pellicule au grain d’antan, la photographie de Vilmos Zsigmond balaie les paysages somptueux du Wyoming, où plaines, collines et forêts aussi vierges qu’un nouvel Eden s’encrassent de la fumée des trains à vapeur, des incendies, des tirs de carabine et des bâtons de dynamite, de la poussière des chemins et de la terre battue.
La scène d’ouverture se déroule en 1870 : on y voit parader, en grande tenue et en fanfare de cors rutilants, les élèves de la promotion sortante de l’université d’Harvard. Cette élite est destinée à offrir au peuple la lumière de l’éducation au nom d’une nation qu’ils révèrent et célèbrent. C’est un défilé joyeusement désordonné de jeunes gens rayonnant d’idéaux et d’espoir excepté le personnage de Billy Irvin, déjà cynique et désabusé.
Puis succède la vision de familles rudes et loqueteuses en quête d’avenir.
Juchés sur le dessus de wagons suivant une voie unique,  avançant en longues files déshéritées vers leur lopin de terre promise, Russes, Bulgares, Allemands et Ukrainiens peupleront l’Ouest mais feront rapidement l’objet d’une liste noire en 1890. 125 hommes y figureront pour être abattus par des mercenaires sur ordre de l’Association des éleveurs, au motif qu’ils volent parfois du bétail pour se nourrir, considérés en cela comme de dangereux anarchistes. Ceci, sous le regard complice d’une Armée fédérale qui a reçu ordre de ne pas intervenir. « Il ne fait pas bon être pauvre en ce moment », constate un personnage.
Deux anciens condisciples de cette promotion 1870 de Harvard se retrouvent dans les deux camps opposés. Billy Irvin (John Hurt), seul membre de l’Association des éleveurs à condamner moralement le massacre projeté, reste néanmoins prisonnier de ses intérêts de classe. Un constat amer et lucide qui le pousse vers l’alcool et une suicidaire pulsion de mort. James Averill (Kris Kristofferson), lui aussi de haute extraction mais guidé par un sens élevé de la Justice, est quant à lui devenu marshall du comté de Johnson où se déroulent les faits. Il préviendra les immigrants du sort qui leur est réservé et organisera une résistance aussi désespérée que vaillante avant de retourner auprès d’une épouse incarnant le confort de son monde et aussi, de fait, l’abandon de ses convictions.
Une obsession métaphysique parcourt ce chef-d’œuvre parfaitement subversif. Il s’attache aux traditions culturelles des deux camps fratricides, traditions qui s’expriment dans une répétition de cercles : cercles des valses d’adieux à Harvard, cercle des danses folkloriques des immigrants, cercle des travailleurs ivres hurlant autour de la piste des combats de coqs, cercles enfin de la bataille sans merci où la plupart des immigrants, y compris femmes et enfants, périssent.
Interrogé sur ses intentions, Michaël Cimino répondit un jour que pour lui, La Porte du Paradis était un film sur le temps d’une vie et les êtres qui la traversent. James Averill, épris de la prostituée française Ella (incarnée par une Isabelle Huppert toute jeune) dont le cœur balance entre lui et Nate Campion (Christopher Walken), tueur à gage pour le compte de l’Association des éleveurs qui se révoltera contre ses commanditaires, s’en retourne d’où il vient après avoir combattu selon ses convictions, pour y finir ses jours sans avoir pu sauver celle qu’il aimait.

Fragments d’une confession impudique

1
saul bellow miller

saul bellow miller

1. Exil et expiation.
Ai-je vraiment aimé ma mère ? J’en doute. Elle en doutait aussi. Pourtant, quand, à 15 ans, je lui ai offert pour Noël un briquet en argent, j’ai senti qu’elle était émue. Elle aurait mérité un meilleur fils et moi une meilleure mère.
Ai-je d’ailleurs aimé qui que ce soit ? J’ai feint les sentiments les plus extrêmes par peur de la solitude d’abord, par goût du sexe ensuite, par habitude enfin. Et puis, il fallait bien donner la preuve que j’étais comme les autres, c’est-à-dire humain. Mais l’humanité me répugnait. Je pleurais plus facilement au cinéma, où tout était joué, que dans la réalité, où tout me semblait factice. Je ne pleurais pas non plus sur moi-même − je n’en valais pas la peine − et je ne m’apitoyais pas sur les autres. La mort volontaire était une issue tout à fait honorable et j’étais toujours surpris qu’on n’en fît pas un usage plus commun.
Je me demandais parfois si je n’étais pas un extraterrestre ou, plus prosaïquement, un monstre. Mais cela aurait flatté ma vanité. Pour être un peu plus au clair sur moi-même, j’entrepris une psychanalyse. Saul Bellow pensait que Freud était un des hommes les plus astucieux qui ait jamais vu le jour, et je l’approuvais. Mais à force de rabâcher l’abécédaire de la duplicité criminelle ou simplement retorse de mes propos, je m’éloignais du vieux sage viennois. Bien des années se sont écoulées depuis la dernière fois où j’ai trouvé quelque intérêt à La Psychopathologie de la vie quotidienne  et à sa théorie du « scénario caché ». Comme Saul Bellow, j’avais l’impression de demeurer un étranger, un exilé, un orphelin. Je me présentais volontiers ainsi, bien que mes deux parents aient été encore en vie. Je me gardais de préciser quelles étaient mes origines. Je n’avais rien à cacher. Et pourtant quelque chose en moi m’incitait à la dissimulation. Le contre-espionnage m’attirait. C’est là que, muni d’un diplôme de criminologie et de police scientifique, j’aboutis. Je vivais dans une forme d’exil spirituel. Et d’expiation pour avoir un peu trop tenu le rôle du funeste Fu Manchu.
J’étais néanmoins persuadé − tout comme Saul Bellow − que le chemin qui ramène un homme à lui-même est un retour d’exil spirituel, car c’est à cela que se résume toute histoire personnelle : un exil. Sans doute est-cela qui m’a conduit à écrire et à m’inventer une nouvelle vie à Paris. Sans doute est-ce aussi cela qui me fascine dans la mort : une forme de retour à une quiétude éternelle.[access capability= »lire_inedits »] Mais me voici en train de philosopher… et bien platement. Le temps de l’analyse est terminé depuis bien longtemps. Et celui des faux-semblants aussi. Ce qui reste après ? Je ne répondrai pas à la place des autres, dont je m’aperçois finalement que je ne sais rien une fois leurs manigances percées, mais en me référant uniquement à mon expérience. L’ennui, avec l’expérience, c’est qu’elle vous enseigne tout et le contraire de tout. On ne perçoit que ce qu’on a envie d’entendre. Et ce que j’ai envie d’entendre est rarement ce que mon voisin a envie d’écouter.
Devrais-je m’expliquer ? Évidemment non. Saul Bellow encore : « La vie sans explication ne vaut pas d’être vécue et la vie avec explication est insupportable. » Je n’ai pas envoyé, comme Moses Herzog, son double, des lettres au monde entier, à Nietzsche, à Heidegger, au président des États-Unis, à mes ex, voire à Dieu. Je me suis borné à confier mes désarrois, mes délires, mes scrupules et surtout mon absence de scrupules à mes carnets. Il se trouve qu’ils ont trouvé des lecteurs. Je ne sais toujours pas si je dois m’en réjouir ou m’en inquiéter.
2. Porter son suicide à la boutonnière.
Je me demande parfois comment j’ai pu être aussi cynique dans ma vie érotique tout en dégoulinant de sentimentalité. Aussi joueur et aussi sincère. Ainsi, jusqu’il y a peu, trois femmes occupaient mes pensées. L’une était chinoise, et j’entretenais avec elle une relation quasi incestueuse. La deuxième était japonaise, et j’éprouvais pour elle une forme de passion morbide : je ne demandais qu’à l’entraîner avec moi dans la mort. Elle n’aspirait qu’à être mon esclave, mais j’avais déjà appris à mes dépens que toute femme amoureuse est une esclave qui fait porter ses chaînes à son maître. La troisième était vietnamienne. Elle m’aime depuis ses 16 ans et prend toujours le même plaisir à s’offrir sans rien demander en retour. Je suppose qu’aucune des trois ne se fait la moindre illusion sur la place qu’elle occupe dans ma vie. Elles ont en commun de croire que l’amour dirige le monde. C’est dire à quel point elles ont l’esprit dérangé. Moi, de mon côté, je n’étais pas peu fier de marcher sur les traces d’Henry Miller, qui a fini sa vie à Big Sur en compagnie de trois Japonaises. C’est ce que je qualifierai de savoir-vivre.
Mais ce qui m’importe aujourd’hui, à l’heure où j’écris ces quelques lignes (au premier étage du Café de Flore, pour être précis ), c’est moins ma vie sexuelle que la manière dont je devrais mettre un terme à ces calembredaines. Ce n’est pas tout de conquérir le cœur des filles, de publier chez Grasset, d’avoir un compte en banque en Suisse et d’être encore à peu près valide à 72 ans. Ce qui donne un sens (enfin, un tout petit peu de sens) à la vie d’un homme, et spécialement à celle d’un écrivain, c’est la voie qu’il choisira pour atteindre ces improbables ailleurs où plus personne ne l’attend. J’ai toujours goûté le mot de Jacques Rigaut : « Qui peut arrêter un homme qui porte le suicide à sa boutonnière ? » J’aurais aimé en être digne, mais j’ai bien peur qu’il ne soit trop tard. À 30 ans, après avoir créé l’Agence générale du suicide, il se tire une balle dans le cœur. Mais il pensait aussi que la vie ne valait pas le coup qu’on se donne la peine de la quitter. Et d’ailleurs, savons-nous vraiment qui nous sommes… Notre rôle ne se limiterait-il pas à être celui qui se regarde dans le miroir ?
3. Les yeux de mon chien.
En sortant du Flore, j’ai rencontré une vieille femme qui m’a dit : « Vous avez vraiment les mêmes yeux que mon chien. Il vient de se faire écraser. Il était né un 22 septembre. » Elle ignorait que j’étais aussi né un 22 septembre. Ce fut le début d’une longue histoire d’amour avec moi-même. Je ne sais toujours pas s’il est possible d’en connaître d’autres. De les imaginer, oui. De les vivre par procuration, bien sûr. Mais de les éprouver vraiment ?[/access]

*Photo : elfo’s (Saul Bellow)

Encore un Feu Follet : Daniel Darc a choisi la nuit

1

En 2004, sur son album « Crève-coeur », celui de sa résurrection, Daniel Darc signe Feu Follet en hommage à Drieu et peut-être à Louis Malle. Un long poème qui convient parfaitement aux petits matins de mai, lorsqu’on marche boulevard Saint-Germain entre la Rhumerie et le Flore. Le modèle du Feu Follet, comme chacun sait, c’est le poète surréaliste Jacques Rigaut, dédicataire d’« Amours suprêmes », l’album de Darc sorti en 2008.
Cet éternel sursitaire s’étonnait d’être encore vivant. Le plus significatif n’est pas qu’il fasse aujourd’hui la Une de Libération mais que Radio Notre-Dame abandonne quelques heures ses directs avec Rome pour reprogrammer une émission qu’elle lui avait consacré.
Chic et sombre : « Chercher le garçon. Trouver son nom. Chercher le garçon ». Smoking et boîte à rythme de rigueur. Black velvet : champagne et stout. La new-wave succédait au punk. Elle rendrait célèbre le lycéen parisien qui avait rêvé un temps de devenir rabbin. Elle plongerait surtout dans l’héroïne, pour des années, ce garçon trop inquiet. Saleté de blanche.
Rescapé miraculeusement des années 1980, il s’était converti à l’évangélisme protestant. Daniel Darc ne lira plus L’Homme à cheval, le saint esprit autour de son cou en pensant à d’inaccessibles rêves.
Sa dernière apparition publique date du 23 février, sur scène, aux côtés de Bertrand Burgalat. Il a improvisé sur Aux Cyclades Electronique. Voilà qui s’appelle tirer sa révérence en beauté. Jusqu’au bout il aura évité les fautes de goût. Esthétique d’abord.

Gabriel Matzneff ou l’intelligence sensible

29
Gabriel Matzneff

Gabriel Matzneff

« J’espère que mes livres insufflent un surcroît d’énergie, un supplément de joie » confie Gabriel Matzneff dans une lettre à un professeur tenté par le suicide, l’un des inédits de ce sixième volume de chroniques, où l’écrivain caracole, toujours pareil à lui-même, fidèle à des passions schismatiques autant que fécondes.
Séraphin, c’est la fin ! rassemble en effet des textes rédigés entre 1964 et 2012 et publiés ici ou là, de Combat au Figaro, même si les trois quarts datent des dix dernières années, quand les « circonstances atmosphériques » se révèlent de plus en plus maussades, grâce, entre autres, à la bénéfique influence de l’esprit puritain sur notre merveilleuse modernité.
Par ses textes, Matzneff prouve que, loin de s’acagnarder dans un hamac en grignotant une grappe de raisins (verts), il a toujours été un artiste attentif à la marche du monde, non pas l’une de ces têtes d’œuf engagées, ridicules à force d’être péremptoires (et à côté de la plaque), mais un esprit libre, qui pense par lui-même et prend la parole quand cela lui chante.
Un « salmigondis » donc, qui témoigne d’une belle constance, d’une ferveur communicative et d’un vrai talent, car la langue de Matzneff, toute de limpidité, scintille, étonne, amuse sans jargon ni fausse note. Le naturel dans toute sa splendeur. Qu’il évoque Rozanov ou d’autres penseurs russes forcés à la clandestinité pendant trois quarts de siècle, Arafat, Harry Potter ou son cher Lucrèce, Matzneff touche son lecteur de façon miraculeuse. La preuve ? On a beau être en désaccord avec lui, par exemple à propos du mythe trinitaire ou de certaines amours, à le lire, on est conquis : non point converti, mais captivé par la musique, car rien ne « sonne creux et faux sous la lime ». À chaque page transparaît cette intelligence sensible, si précieuse tant l’écrivain prend soin de ne jamais s’abaisser au truisme : ce qui est dit est toujours senti, exprimé sans tricherie ni prudence excessive, d’où bien des malentendus. Depuis toujours, en disciple conséquent d’Héraclite et de Montherlant, Matzneff donne la parole aux voix discordantes de son cœur … et jubile d’agir ainsi. C’est en cela qu’il incarne une forme de dandysme, bien au-delà de la diététique ou du choix – important – d’une cravate. Oser déplaire pour demeurer soi-même ou, pour le citer : « un cœur noble ne peut sans déchoir se mettre à battre au même rythme que les cœurs vulgaires ».
Dans ce riche volume, Matzneff aborde ses dadas : la Russie et la philocalie, Venise et l’impérialisme anglo-saxon, le nouvel ordre moral et, surprise, le culte du phallus : un salmigondis, oui, ô combien stimulant. Plein de sympathie pour les vaincus – « après Pharsale, j’aime mieux Pompée que César » -, l’amoureux du Levant clame sa douleur de voir la Terre Promise confondue avec le Far West, son dégoût devant la vulgarité des commentaires ignominieux sur la mort de Kadhafi. Son vieil ami Casanova lui inspire de jolies pages qui sont le prétexte d’une causerie tour à tour épicurienne (carpe diem) et stoïcienne (sustine et abstine). Le sequere deum casanovien lui inspire une interprétation stendhalienne ou même nietzschéenne : pour être grand,  il faut suivre son génie particulier et aimer son destin. Cela paraît simple, et pourtant…
Les plus beaux textes de Séraphin sont, à mon sens, l’éloge d’Alain Daniélou, dont l’œuvre est considérée à juste titre comme un tournant dans la pensée contemporaine avec l’irruption de l’Inde traditionnelle, et cette évocation d’une bague vénitienne, qui lui inspire des lignes superbes. Je m’en voudrais d’oublier sa défense, devant les étudiants de l’Ecole Normale, rue d’Ulm, des Deux Etendards, de Lucien Rebatet, le collabo maudit, que Matzneff verrait bien dans la Pléiade !
Si l’écrivain est bien « un univers soutenu par un style », Matzneff, quoi que grommellent les envieux, compte parmi les rares classiques d’aujourd’hui. Lisons-le.

Gabriel Matzneff, Séraphin, c’est la fin !, La Table ronde.

Un mot pour un autre

51
pma mariage gay

pma mariage gay

« Le terme crée le réel », m’écrit une jeune romancière, ulcérée par l’emploi du verbe « gérer » (la mère de famille qui « gère » les enfants, le mari, la vie professionnelle, etc.). Ma consœur a trouvé là une formulation essentielle. Oui, le terme crée le réel, en ce sens qu’il nous le fait apparaître sous un certain angle, un certain éclairage : on ne voit plus ce qu’on voit, mais ce que le mot choisi veut nous faire voir.
J’en veux pour preuve l’actuel débat sur le mariage homosexuel, ou plus précisément l’emploi du mot « débat » lui-même. Où voit-on un quelconque débat, à partir du moment où une partie des débatteurs (ceux qui sont pour) représentent le progrès et le sens de l’Histoire, tandis que leurs adversaires sont d’emblée soupçonnés d’homophobie, de fascisme rampant, de cléricalisme inquisitorial ? Qu’importe, après cela, qu’aucun des opposants déclarés n’ait émis la moindre condamnation de l’homosexualité en tant que telle. Homophobes, vous dis-je ! Les qualificatifs de « rampant » ou de « larvé », le « dérapage » et les « relents » ne tardent pas à suivre. (On m’objectera les imbéciles qui écrivent des imbécillités sur Twitter. Mais quand on fournit en masse aux imbéciles le moyen technique de répandre leurs imbécillités, et que les responsables politiques donnent l’exemple, il ne faut pas s’étonner du résultat.)
L’autre terme qui crée le réel, c’est « mariage pour tous ». (C’est encore un ami romancier qui me l’a fait observer. Décidément, les romanciers sont utiles.) Le mariage homo n’est pas le mariage pour tous : c’est le mariage pour une catégorie bien particulière, et d’ailleurs minoritaire. Cela n’enlève rien à ses droits légitimes (et à son droit à revendiquer), mais appeler cela « droit au mariage pour tous » relève d’un abus intellectuel.[access capability= »lire_inedits »] Qui, en effet, serait contre un droit pour tous ? Le droit pour tous de manger à sa faim, d’être soigné, de dormir au chaud, etc. ? L’art et la manière d’emporter l’avantage en noyant le poisson, en se portant sur le terrain de l’incritiquable (en l’occurrence la générosité, le sens élémentaire de la justice).
Il arrive cependant que le réel prenne sa revanche sur le terme, et c’est ce que l’on voit dans la question de la PMA. Les acronymes ont cette particularité qu’à force de les employer, on ne prête plus attention à ce qu’il y a dedans. Or, dans PMA, il y a un M. Et ce M veut dire : médicalement. Est médical ce qui vise à résoudre un problème de santé ou de handicap physique. Ce qui n’est évidemment pas, en tant que tel, le cas des femmes homosexuelles qui souhaitent y accéder, et je ne leur ferai pas l’injure de considérer qu’elles sont malades : ce serait, pour le coup, de la belle et bonne homophobie.
Dernière remarque : j’ai lu je ne sais où que le mariage homosexuel était « culturellement de gauche ». Curieux exemple d’essentialisation. Je voudrais qu’on réexamine tout ce qui, disons depuis la Révolution française, a pu être appelé « la gauche » ou qualifié comme « de gauche » (et qui a changé, d’ailleurs, selon les périodes). Qu’on me définisse à partir de là ce qu’est une « culture » de gauche. Et cela fait, qu’on m’explique en quoi le mariage homosexuel en serait de toute éternité un élément évident ou naturel.
Il est permis, j’espère, de faire quelques remarques terminologiques sans apparaître aussitôt suspect de toutes sortes de choses rampantes et autres « relents » (voir plus haut). Au reste, toutes ces histoires m’assomment, et je retourne à l’étude de la poésie arabe pré-islamique, dans laquelle je me suis engagé ces temps-ci. La poésie comptait beaucoup pour les tribus du désert arabique. Il y avait des concours annuels, on affichait publiquement les œuvres couronnées. Le poète s’appelait chahir. Son rôle ne se bornait pas à composer des chants : c’était à lui que l’on s’adressait quand on n’était pas d’accord sur le sens des mots.
Et c’était important, car le terme crée le réel.[/access]

*Photo : K_rho.

Daniel Darc, le sulpicien

6

Il disait que son enfer, c’était ici, sur cette terre, et que la drogue lui permettait sinon de l’affronter, au moins de le supporter. Son voyage en enfer s’est arrêté le 28 février 2013, dans un appartement désert du XIe arrondissement de Paris. On ne pouvait pas imaginer la beauté de cet homme, autrefois, quand on le voyait si fragile, voûté, le corps comme transpercé de traits invisibles, fracturé, douloureux. Il avait surpris tout le monde avec son dernier disque[1. La Taille de mon âme, nov 2011, 16 titres, Sony / Jive Epic.], remarquable, œuvre ultime d’un artiste de variétés radical. On le disait subclaquant, effaré, mais il était revenu apaisé, considérant avec joie l’avenir. Sur scène, récemment, il semblait contempler une lueur cachée. De sa voix tendre d’adolescent, il disait les simples mots des hommes perdus.

Derrière les remparts…

1
franck-maubert-close

franck-maubert-close

Ville close, le dernier roman de Franck Maubert paru chez Ecriture, a la symétrie diabolique d’un scénario de Clouzot, l’âpreté d’un roman de Mauriac et le charme suranné d’un tube de Michel Delpech. En somme, une œuvre d’essence chabrolienne où la vie de province renferme son lot de mystères et de suspicions. Maubert a choisi pour décor à cette intrigue nostalgique la ville de Richelieu baptisée la « Cité idéale ». Sa géométrie implacable du XVIIème et ses secrets à l’obscure arithmétique. C’est délicieusement gris, embrumé, enfoui et vicié comme si une maison de famille n’avait pas été aérée de tout l’hiver.
Point de départ : un homme entre deux âges retourne vivre dans la maison de sa tante et y découvre les joies de l’enfermement. Cette atmosphère oppressante est habilement nuancée par une plume mélancolique dont les tendres inflexions offrent de salutaires respirations. Le charme de Maubert réside dans cet art délicat de la narration, un naturalisme soyeux, tout en nuances et sensibilité, avec une touche d’ironie assez tordante. Ville close est à cheval entre plusieurs genres, le roman policier, l’introspection et l’étude de mœurs. Patrick Modiano lui a trouvé « du Simenon, et aussi un peu d’André Dhôtel », un écrivain aujourd’hui oublié qu’il « aime beaucoup ». On est toujours tenté de rattacher un romancier à un mouvement, à l’inscrire dans une tradition, à lui imposer, parfois, un trop lourd héritage. C’est le signe que Franck Maubert commence à compter dans le champ littéraire français depuis qu’il a obtenu le Prix Renaudot Essai 2012 pour Le Dernier modèle dont Causeur avait salué, dès sa sortie, la grâce et l’éclat fragile.
La couverture illustrée par un émouvant dessin de Pierre Le-Tan confirme les intentions esthétiques de l’auteur. Le bon goût n’a jamais nui à la qualité littéraire. Maubert soigne son écriture sans jamais forcer les traits de caractère de ses personnages ou les situations. Quand chez d’autres, la sobriété confine à la platitude, chez lui, elle concentre une forte charge émotionnelle. Ce spécialiste de la peinture a le geste sûr et une précision poétique quand il saisit les détails d’une femme, d’un paysage ou des remparts de Richelieu.
La réussite de Ville close tient à ce subtil panachage. Nous sommes tantôt dans le suspens, l’effroi, le roman historique, la quête sentimentale, la satire, le journal intime; on ne se refuse aucun plaisir de lecture. Maubert rend cette balade macabre aussi angoissante qu’un épisode du Prisonnier, aussi désespérée qu’un paragraphe de Monsieur Jadis et narquoise qu’un extrait de film de Jean-Pierre Mocky. Si vous aimez les femmes de notaire, les bigotes, les lodens, la neige, les libraires libidineux, les antiquaires précieux, les plats en sauce, les petites vieilles qui tirent, le dos courbé, un caddie, sur une place de marché, vous serez comme un coq en pâte. Si en plus, le médecin et maire de la ville a la tête de Pierre Brasseur, le patron du bar porte la blouse et le taux de mortalité est anormalement élevé pour une commune d’Indre-et-Loire, ce roman vous charmera. J’y ai croisé des clones de Stéphane Audran, Jean Yanne, Dominique Zardi ou Jean Topart. Il n’est pas impossible que vous entendiez même le bruit d’une mobylette qui vient rompre la torpeur d’un lundi après-midi et qu’un vieux paquet de Kent mentholé laissé sur une table basse vous tire des larmes.

Ville close de Franck Maubert (Ecriture)

Olivier Bardolle analyse la fin programmée de l’Occident

10
olivier bardolle male

olivier bardolle male

Olivier Bardolle a le désespoir heureux et érudit. En quelques essais, le patron de la maison d’édition L’éditeur a su imposer un ton qui fait de lui un des critiques les plus pertinents, les plus acerbes, les plus ironiques de ce qu’il convient d’appeler la « modernité ».
Parmi de nombreux titres, on retiendra notamment De l’excès d’efficacité des systèmes paranoïaques en 2005, Petit Traité des vertus réactionnaires en 2010, La Vie des jeunes filles en 2011 et, dernier en date, L’Agonie des grands mâles blancs sous la clarté des halogènes.
Un néo-réac de plus, alors ? Il semble que les choses soient plus compliquées, comme le montre l’entretien qu’il a accordé à Causeur. Par exemple, il estime que Houellebecq, à qui il a consacré un livre, La Littérature à vif, en 2004, est le grand écrivain de ce temps, celui qui a le mieux saisi l’effondrement inédit de notre monde, l’implosion douce qui change jusqu’à la nature de la réalité et la mutation anthropologique qui nous fait entrer dans une post-humanité dégenrée et dérangée.
Et l’on sait que la critique houellebecquienne ne se résume pas à un énervement ronchon contre les aspects les plus aliénants de notre époque. Elle ne confond pas les symptômes et les causes, elle veut parvenir à une compréhension globale, synthétique de ce qui nous a amenés au point où nous sommes : celui d’une fin du monde qui a déjà eu lieu sans que nous nous en apercevions. Bardolle procède de même dans ses essais vifs, précis, courts, chargés de références aussi diverses que surprenantes qui n’appartiennent pas toutes, loin s’en faut, au vade-mecum du parfait petit réac. Pour aller vite, il se sert autant de Joseph de Maistre que de Guy Debord, ce qui est loin d’être contradictoire au bout du compte, car le second était un grand lecteur du premier.[access capability= »lire_inedits »]
Dans L’Agonie des grands mâles blancs sous la clarté des halogènes, Bardolle regrette la disparition de l’homme façon Mad Men qui buvait sec, fumait beaucoup, avait une sexualité exigeante et épanouie. Un mythe certes, mais qui a servi de modèle aux hommes du monde
d’avant. Et ce modèle faisait un peu plus rêver que ceux qui sont offerts à l’homme d’aujourd’hui, qu’il s’agisse du trader sous drogues psychotropes façon Bret Easton Ellis ou du « nouveau père » bobo qui se promène avec son bébé sur le ventre. L’agonie du grand mâle blanc, pour Bardolle, est particulièrement observable dans la figure du jeune homme. Le jeune homme, qui jadis, tel Magellan, s’embarquait pour des expéditions où l’Occident
inventait des empires avec une poignée d’hommes, est devenu un « Gulliver entravé » obligé de mettre sa carcasse de géant au service d’activités toujours plus aliénantes, plus précaires, plus humiliantes ou plus faussement gratifiantes comme l’humanitaire, qui a remplacé la politique par la charité. évidemment, dans cet univers castrateur, le jeune homme qui rêverait encore d’honneur et d’autres vertus spengleriennes est condamné. C’est le plus médiocre qui réussit, si tant est que l’on puisse parler de réussite quand on dirige un hypermarché dans une zone industrielle ou une start-up sur le Web : « Toute activité sur le Web ne fait que renforcer encore et davantage cette forme d’émasculation que constitue la captation par l’électronique de l’attention des masses sur autre chose que la vie vécue. »
Même la guerre, qui fut, pour le pire comme le meilleur, une des activités préférées du grand mâle blanc, ne permet plus de ressaisir le réel de la « vie vécue » et devient un divertissement bien plus obscène que le fait de tuer son ennemi, les yeux dans les yeux, sur un champ de bataille : « C’est ainsi, apprend-on, que, sur la base de Creech, dans le Nevada, des pilotes admirablement planqués à l’arrière des lignes de front puisque celui-ci, en Afghanistan, est à 12 000 km de distance, éliminent les talibans à l’aide d’un simple joystick tout en étant confortablement installés dans un fauteuil, face à un écran, un peu comme dans un jeu vidéo ».
Et non, pour Bardolle, le grand mâle blanc ne s’est pas non plus récupéré dans la figure des « jeunes Titans » de la finance mondialisée des années 1980 qui se sont révélés, quelques krachs plus tard, les pantins d’algorithmes qui leur ont échappé et les ont renvoyés, aurait dit Gunther Anders, à une « honte prométhéenne » : « Aujourd’hui, plus de la moitié des ordres passés sur les marchés américains sont le fait du trading à haute fréquence, à savoir qu’ils sont passés par des programmes plus rapides que n’importe quel être humain ». Dominé par une société automatisée, condamné par la démographie mondiale qui le met en minorité au coeur même de l’Occident, le grand mâle blanc est une espèce en voie d’extinction. Le monde qu’il a inventé a trop bien réussi, nous dit Bardolle en substance, au point de menacer la planète elle-même d’un infarctus écologique.
Bref, ce n’était pas mieux avant, mais c’est pire maintenant. Et c’est ainsi que Bardolle pourra être lu avec le même bonheur, et l’exploit n’est pas mince, par de jeunes identitaires juchés sur le toit d’une mosquée en construction et par de jeunes autonomes rassemblés sur le site de Notre-Dame-des-Landes. Des ennemis irréductibles, sans doute, mais qui ont en commun de n’avoir pas perdu tout à fait le sens du combat qui fit la grandeur mâle blanc à l’époque où il ne mourait pas sous les halogènes, mais au soleil éblouissant de cette fameuse vie réellement vécue.

Causeur. Le grand mâle blanc agonise – détrôné par le jeune homme d’aujourd’hui. Dans votre précédent essai[1. La Vie des jeunes filles, L’éditeur, septembre 2011.], vous vous en preniez à la jeune fille, également mais différemment emblématique de la fin du monde d’avant.  Celle-ci aurait-elle pris la place de celui-là ?
Olivier Bardolle. Le grand mâle blanc et la jeune fille étaient faits pour se rencontrer, on pourrait même dire qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. D’ailleurs, pendant des siècles, ils ne cessèrent de jouer ensemble ou, plutôt, le grand mâle blanc n’eut de cesse de jouer avec la jeune fille (pas toujours consentante, il faut bien le dire). Et puis, pas de bol, au moment où la jeune fille triomphe en tant que marchandise suprême, le grand mâle blanc débande. C’est ballot, tout de même, non ? Bon, vous m’avez compris, avec la jeune fille et le grand mâle blanc, nous sommes bien sur le même sujet, c’est-à-dire la liquidation de l’érotisme, de la poésie dans les relations humaines et de l’acte gratuit au profit, sous la pression marchande, d’une réification intégrale. Une réification vraisemblablement irréversible pour des individus qui n’aspirent en somme qu’à être enfin débarrassés d’eux-mêmes et de l’obligation de faire leur « métier d’homme », selon le mot de Pavese.
L’Agonie des grands mâles blancs sous la clarté des halogènes s’ouvre par un échange de lettres avec Philippe Muray après votre lecture de Festivus Festivus. Quelle a été l’importance de son oeuvre pour vous ?
L’ironie mordante de Muray est jubilatoire. Il est certainement l’esprit le plus décapant de notre époque, et même s’il n’a aucune solution à nous proposer (et certainement pas le retour à l’Ancien Régime), il est particulièrement tonique pour les neurones assoupis. C’est un prodigieux négateur, dans la lignée d’un Thomas Bernhard ou d’un Cioran avec, en plus, une dimension comique irrésistible (c’est pour cela que Luchini triomphe au théâtre avec les mots de Muray). Mais derrière la farce, la pensée est forte, terriblement lucide. Bref, Muray nous sera de plus en plus indispensable.
Ce n’est pas au nom de la gauche que vous sonnez la charge contre l’unification du monde par la marchandise. Pourquoi ?
Le degré de dévastation du monde est tel que tous les anciens clivages sont devenus obsolètes, caducs, inopérants. Le désastre écologique, par exemple, ou encore la financiarisation monstrueuse ne sont pas de l’ordre de la gauche ou de la droite, concepts du siècle dernier. Il serait temps de s’en rendre compte. Ce clivage gauche/droite est maintenu artificiellement par la classe politique et les médias afin de préserver les fonds de commerce, les petites boutiques des uns et des autres : il s’agit avant tout de garder sa place et les petits avantages qui y sont associés. Mais pour la population, ça ne veut plus rien dire : certains, qui votaient hier pour Mélenchon, peuvent demain voter pour Le Pen et vice-versa.
Mais la place qu’on occupe dans le processus de production, ça veut dire quelque chose, non ?
En tout cas, il n’y a plus un « peuple de gauche » et une « bourgeoisie de droite », mais une mosaïque infinie d’intérêts particuliers et souvent antagonistes. D’ailleurs, la Chine est-elle communiste ou capitaliste ? Et les Etats-Unis, avec Obama, sont-ils toujours le principal repaire du grand capital ? Comme le disait Ortega y Gasset : « Se déclarer de gauche ou de droite, c’est faire preuve dans tous les cas d’hémiplégie morale ». La marchandisation du monde, c’est la mort qui triomphe et le vif qui dépérit, et cela n’est ni de gauche ni de droite mais bel et bien catastrophique.
Donc, vous n’êtes ni de droite, ni de gauche ?
Les étiquettes dont certains m’affublent, je fais comme Muray, je les arrache ! Je suis un privat denker résolu, qu’on se le dise !
Justement, vous avez recours à de grands classiques de la pensée réactionnaire, Spengler, Ortega y Gasset, mais aussi à de grands noms post-situationnistes, comme le trop méconnu Baudoin de Bodinat ou le groupe Tiqqun ? D’où vient cette étrange conjonction ?
Il n’est pas surprenant de retrouver des alliances de circonstance sur des sujets majeurs, un peu à la manière des deux extrémités d’un fer à cheval. La proximité sensible et la communauté de destin créent des liens, des correspondances secrètes, des compréhensions réciproques, généralement tacites. Avec Baudoin de Bodinat, face à l’ampleur du péril qui
nous menace, on peut même imaginer être en accord sur l’essentiel : c’est tout le problème de La Vie sur Terre. Nous sommes un peu tous dans la même situation, telle que l’exprimait Julian Barnes : « Je ne crois plus en Dieu, mais il me manque ». N’est-ce pas aussi ce que voulait exprimer Heidegger en 1966  lorsqu’il s’écria : « Seul un Dieu peut encore nous sauver ! » ?
Certaines pages de votre livre pourraient, hors contexte, faire penser à un libelle qui a beaucoup fait parler de lui ces dernières années : L’Insurrection qui vient. Alors, précisément, qu’est-ce qui vient pour le grand mâle blanc : l’insurrection, ou l’effondrement définitif ?
Dans ce qui arrive (c’est-à-dire l’accident), les deux ne sont pas incompatibles, loin de là. On peut même se dire qu’à un certain niveau d’effondrement, l’insurrection devient inévitable. Mais je pense que Tiqqun est un peu optimiste. Pour ma part, je crois davantage à une période de grand désordre qu’à une insurrection organisée et fertile. En Occident, les hommes n’ont plus assez d’idéal et d’énergie pour croire en leur propre désespoir.[/access]

L’Agonie des grands mâles blancs sous la clarté des halogènes, Olivier Bardolle (L’éditeur)

*Photo : Olivier Bardolle (L’Éditeur).

Des indignés veulent faire expulser un immigré !

11

Georges Ibrahim Abdallah est le plus ancien détenu étranger dans les prisons françaises. Aujourd’hui sexagénaire, l’ex-activiste des Forces Armées Révolutionnaires Libanaises, un des innombrables groupuscules manipulés par Damas au début des années 1980, a été condamné pour l’assassinat de deux diplomates, l’un israélien et l’autre américain. Depuis vingt-huit ans qu’il croupit dans les geôles françaises, Abdallah a conquis les cœurs de l’extrême gauche morale laquelle, du haut de son infinie mansuétude, aime se gargariser de martyrs aux mains maculées de sang. Au faîte de leur gloire, les Bérurier noir avaient même consacré une hagiographie chantée, Ibrahim, sur l’air de Hava Nagila (amis du bon goût…),  qui vaut son pesant de mauvaise foi victimaire : « Ibrahim avec ses frères/Elevé dans la misère/Dans les bombes et dans la guerre… De tous côtés pourchassés/Plus de terre où habiter… ».
Mais l’affaire Abdallah a récemment resurgi des décombres de la fausse conscience gauchiste. La justice française a en effet répondu à un énième recours des avocats d’Abdallah qu’il ne tenait qu’au ministre de l’Intérieur de signer l’arrêté d’expulsion pour que leur client retourne au pays. Or, Manuel Valls renâcle à s’immiscer dans ce dossier où il n’a que des coups à prendre. Il y a quelques semaines, Daniel Schneidermann et l’écrivain Chloé Delaume, nièce du prisonnier, se sont donc fendus d’une tribune dans Libération exhortant le premier flic de France à agir.
Puis, cette semaine, pour mettre un peu plus de pression sur les épaules du ministre, une vingtaine de partisans d’Abdallah ont organisé un happening au Louvre-Lens, devant La liberté guidant le peuple de Delacroix. Peu avares en symboles, ces indignés inspirés ont fait fuser les slogans généreux au nom de la liberté pour tous… L’Histoire retiendra que, pour la première fois, de hautes consciences de la subversion organisée ont publiquement réclamé l’expulsion d’un immigré. Il est interdit de rire !

 

Argo : Une victoire modeste et sûre

22
ben-affleck-argo

ben-affleck-argo

Le triomphe d’Argo est l’occasion de revenir sur ce qui peut faire la réussite d’un film et, plus largement, d’une oeuvre d’art. Bien qu’il ne m’ait pas bouleversé d’un point de vue artistique, je dois admettre qu’il s’agit d’un film tout à fait regardable, correct et même un peu mieux que cela, pas prétentieux pour un sou mais remplissant les attentes qu’il suscite. En d’autres termes, je ne me suis pas rendu au cinéma en m’attendant à ce que le sens de la vie m’y soit révélé, et il ne m’y a effectivement pas été révélé, mais je n’ai pas pour autant passé un mauvais moment.
Je tiens à faire l’éloge de ce film. Pour quelle raison ? Il me donne l’occasion de défendre une thèse : l’art est le meilleur quand il atteint sa fin. Les Américains ont un sens profond et inné de ce qu’est le cinéma, je veux dire : de ce pour quoi il est fait, de sa portée, de ce qu’il est possible d’atteindre artistiquement grâce à lui. C’est pourquoi les films américains sont, et resteront toujours, les meilleurs films. Les américains ont l’art de faire des films qui prétendent à peu, mais qui remplissent cette prétention. Argo, par exemple, est presque un téléfilm. En même temps, il ne prétend pas à beaucoup plus que cela. Il est efficace, le suspense fonctionne, l’intrigue est intéressante : il dégage cette adéquation entre les moyens et la fin qui est précisément ce qui rend une œuvre d’art attrayante. Je ne pense pas que l’on fera jamais beaucoup mieux au cinéma que Piège de Cristal ou, pour prendre un exemple classique, Assurance sur la Mort de Billy Wilder. Sans dévoiler le sens de la vie, ces films ne sont pas pour autant idiots, et ils offrent tout ce que le cinéma a à offrir.
Que se passe-t-il, en comparaison, avec le cinéma dit « d’auteur » ? Pour critiquer un film que j’aime beaucoup (décidément quelque chose chez moi ne tourne pas rond) et peut-être le meilleur du genre, je dirai que Pierrot le Fou de Godard tombe dans le travers du film prétentieux. Le film prétend atteindre davantage qu’il n’atteint ; il met des moyens cinématographiques au service de fins littéraires qui lui échappent et cette inadéquation entre fin et moyens produit quelque chose de déplaisant. Je n’aime pas, par exemple, le dernier bout de séquence, celui où les voix murmurent le poème de Rimbaud tandis que l’image montre la mer mêlée au soleil décrite dans le poème. Je trouve que l’image n’apporte rien au texte et, plus globalement, que le film de Godard n’apporte rien à l’œuvre de Rimbaud. Quand je veux me confronter à quelque chose de vraiment poétique, je prends un livre de poésie, je n’allume pas mon téléviseur. Il ne faut pas perdre de vue que le principe du cinéma reste de vous plonger dans l’obscurité, d’irradier d’images lumineuses une fenêtre de plusieurs mètres de haut, accompagnée de haut-parleurs qui déversent un son qu’un sourdingue ne pourrait pas ignorer longtemps. Ce genre de tentative me fait penser à quelqu’un qui voudrait proposer une interprétation d’une symphonie de Beethoven à la guitare électrique. Je ne critique pas la guitare électrique : on fait du très bon rock avec ; un bon guitariste, qui a une véritable affinité avec son instrument, comprend cela.
Est-ce à dire que le cinéma doive forcément être bête ? Ça n’est pas non plus ce que je voulais dire, et je vois bien que mon argumentation a ses limites. Mais je voulais pointer cette adéquation entre la fin et les moyens qui me semble si importante en art. Il faut d’abord qu’un artiste ait l’intelligence des moyens qu’il emploie et c’est cette intelligence qui fait défaut à notre industrie nationale. J’ai pris à dessein le meilleur des films d’auteur, il y en a de bien pires. Peut-être pourrais-je suggérer que si l’on laissait l’ordre spontané du marché se déployer en toute liberté, de telles aberrations artistiques ne se produiraient pas ? Mais je prêche un peuple qui est sourd et aveugle. Continuons donc à subventionner notre cinéma et à conspuer le divertissement américain, comme nous l’avons toujours fait.

La Porte du Paradis de Cimino sort de l’enfer

4
porte paradis cimino

porte paradis cimino

C’est une silhouette adolescente, un brin vacillante, au visage étrangement jeune qui s’est avancée la semaine dernière sur la scène dans cette belle salle de l’UGC des Halles pour exprimer en peu de mots sa joie et sa reconnaissance. Michaël Cimino, remerciant les Français d’être Français, a souligné le courage de Carlotta Films, « distributeur de films de patrimoine en salle », qui présentait en avant-première La Porte du Paradis, ce film maudit, dans sa version de 216 minutes restaurée numériquement (images, couleurs et son) par la MGM et The Criterion Collection sous la supervision du cinéaste.
Troisième oeuvre du réalisateur de Voyage au bout de l’enfer – premier film américain sur la guerre du Vietnam et ses impacts psychologiques, chef-d’œuvre aux cinq Oscars sorti deux ans auparavant (1978) -, La Porte du Paradis a bénéficié d’un budget de quarante millions de dollars, et la légende veut qu’il ait précipité la banqueroute des studios de United Artists, endossant le triste privilège de devenir le plus cuisant échec économique de l’histoire du cinéma et de briser du même coup la carrière de Michaël Cimino, anéanti sous les feux de la critique et du public aussi passionnément qu’il avait été porté aux nues.
Relatant un épisode peu glorieux de l’histoire des Etats-Unis avec lequel il prit quelques libertés narratives, il lui fut reproché d’avoir introduit des invraisemblances apparentes telles qu’une scène de danse sur patins à iroulettes, d’avoir maltraité des animaux, de n’avoir pas explicité les rapports amoureux entre les trois personnages principaux, de n’être pas assez politique et, last but not least, d’offrir une vision anti-américaine portant préjudice aux mythes fondateurs du pays.
Vendu aux studios comme un western épique, La Porte du Paradis en brise purement et simplement tous les standards. Ici, des immigrants affamés venus d’Europe de l’Est sont massacrés par des oligarques de l’élevage extensif, déterminés à imposer leur idée sanglante de la justice avec l’aval des plus hautes autorités fédérales, dont le Président des Etats-Unis.
Pendant plus de trois heures, sur une belle pellicule au grain d’antan, la photographie de Vilmos Zsigmond balaie les paysages somptueux du Wyoming, où plaines, collines et forêts aussi vierges qu’un nouvel Eden s’encrassent de la fumée des trains à vapeur, des incendies, des tirs de carabine et des bâtons de dynamite, de la poussière des chemins et de la terre battue.
La scène d’ouverture se déroule en 1870 : on y voit parader, en grande tenue et en fanfare de cors rutilants, les élèves de la promotion sortante de l’université d’Harvard. Cette élite est destinée à offrir au peuple la lumière de l’éducation au nom d’une nation qu’ils révèrent et célèbrent. C’est un défilé joyeusement désordonné de jeunes gens rayonnant d’idéaux et d’espoir excepté le personnage de Billy Irvin, déjà cynique et désabusé.
Puis succède la vision de familles rudes et loqueteuses en quête d’avenir.
Juchés sur le dessus de wagons suivant une voie unique,  avançant en longues files déshéritées vers leur lopin de terre promise, Russes, Bulgares, Allemands et Ukrainiens peupleront l’Ouest mais feront rapidement l’objet d’une liste noire en 1890. 125 hommes y figureront pour être abattus par des mercenaires sur ordre de l’Association des éleveurs, au motif qu’ils volent parfois du bétail pour se nourrir, considérés en cela comme de dangereux anarchistes. Ceci, sous le regard complice d’une Armée fédérale qui a reçu ordre de ne pas intervenir. « Il ne fait pas bon être pauvre en ce moment », constate un personnage.
Deux anciens condisciples de cette promotion 1870 de Harvard se retrouvent dans les deux camps opposés. Billy Irvin (John Hurt), seul membre de l’Association des éleveurs à condamner moralement le massacre projeté, reste néanmoins prisonnier de ses intérêts de classe. Un constat amer et lucide qui le pousse vers l’alcool et une suicidaire pulsion de mort. James Averill (Kris Kristofferson), lui aussi de haute extraction mais guidé par un sens élevé de la Justice, est quant à lui devenu marshall du comté de Johnson où se déroulent les faits. Il préviendra les immigrants du sort qui leur est réservé et organisera une résistance aussi désespérée que vaillante avant de retourner auprès d’une épouse incarnant le confort de son monde et aussi, de fait, l’abandon de ses convictions.
Une obsession métaphysique parcourt ce chef-d’œuvre parfaitement subversif. Il s’attache aux traditions culturelles des deux camps fratricides, traditions qui s’expriment dans une répétition de cercles : cercles des valses d’adieux à Harvard, cercle des danses folkloriques des immigrants, cercle des travailleurs ivres hurlant autour de la piste des combats de coqs, cercles enfin de la bataille sans merci où la plupart des immigrants, y compris femmes et enfants, périssent.
Interrogé sur ses intentions, Michaël Cimino répondit un jour que pour lui, La Porte du Paradis était un film sur le temps d’une vie et les êtres qui la traversent. James Averill, épris de la prostituée française Ella (incarnée par une Isabelle Huppert toute jeune) dont le cœur balance entre lui et Nate Campion (Christopher Walken), tueur à gage pour le compte de l’Association des éleveurs qui se révoltera contre ses commanditaires, s’en retourne d’où il vient après avoir combattu selon ses convictions, pour y finir ses jours sans avoir pu sauver celle qu’il aimait.