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Kosovo : on a réamorcé la bombe

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Le gouvernement de Serbie est entré en pourparlers sur un accord “historique” à Bruxelles avec le gouvernement du Kosovo. Cet accord placerait l’intégralité des communes serbes du Kosovo sous l’autorité du gouvernement de Priština. Même l’idée d’une autonomie de ces communes a été pour le moment rejetée au profit d’une “association des communes serbes” ayant un statut analogue à une ONG, mais toujours sous le contrôle du gouvernement kosovar. Les “structures parallèles” du Nord-Kosovo, maintenues jusqu’à ce jour contre vents et marées par Belgrade, et qui ont protégé les populations de cette zone de l’épuration ethnique dont furent victimes les poches plus au sud, devront être entièrement démantelées. Aux dernières nouvelles, Belgrade exige des tribunaux et une police autonomes pour les communes serbes.
Cette signature est un acte sans retour possible qui constitue une reconnaissance de fait de l’indépendance du Kosovo. Le président de la commission de politique étrangère du Bundestag l’a du reste formellement notifié à la Serbie : il n’y aura pas de progrès des relations avec l’UE ni d’adhésion sans cette reconnaissance. Celle-ci ne sera dès lors qu’une formalité technique qu’il s’agira d’exécuter de manière adéquate dans l’année ou les deux années à venir. Une fois le Kosovo reconnu par l’Etat même dont il a été détaché, la position des Etats qui, jusqu’au sein de l’UE, refusent opiniâtrement de reconnaître cet Etat-croupion issu d’une sécession violente deviendra intenable.
D’un autre côté, si Belgrade devait opter pour la rupture, la perte du Kosovo paraît tout aussi certaine. En prévision du scénario violent, les Américains ont déjà déployé leur 525e Brigade spécialisée dans le contrôle des émeutes. Ce sera vraisemblablement, ces tout prochains jours, une manifestation nationaliste kosovare dans Mitrovica-Sud qui mettra le feu aux poudres, avec un pilonnage médiatique adéquat qui fera porter le chapeau aux Serbes récalcitrants du Nord. En somme, la répétition du guet-apens de Rambouillet de 1999.
Le gouvernement du président Nikolić est donc sommé de choisir entre Charybde et Sylla : soit il dit “oui” le 2 avril, soit il dit “non”. Dans le premier cas (“oui”), il entérine la perte intégrale du Kosovo et le parti au pouvoir (nationaliste) se voit contraint de se parjurer (“Nous ne reconnaîtrons jamais le Kosovo”) en parachevant la vile besogne qu’il reprochait à ses prédécesseurs. On peut s’attendre à des manifestations de masse et à une déstabilisation intérieure susceptible d’entraîner, d’ici l’automne, des élections anticipées. Dans le second cas (“non”), il s’expose à une déstabilisation encore plus certaine et plus efficace, tant sur le plan extérieur — isolation diplomatique de la Serbie du côté occidental — que sur le plan intérieur, via les nombreux médias, partis, mouvements et ONG pilotés par l’Occident.
Sur le plan international, le “oui” est exigé par l’ensemble du bloc occidental. Il constitue une condition sine qua non à la poursuite de la normalisation des rapports entre la Serbie et son environnement, entièrement soumis à l’OTAN. Le “non” est lui, favorisé par la Russie, notamment par la voix de son nouvel ambassadeur Tchepourine. En l’état où se trouvent l’économie et la société serbes, le “non” paraît une option suicidaire, la Russie n’offrant aucune compensation aux pertes (en termes d’investissements et d’intégration politique) qu’entraînerait une rupture du dialogue avec Priština.
Les enjeux de l’accord sur le Kosovo sont donc d’une portée considérable pour toute la région et en premier lieu pour le destin de la Serbie. D’un côté, des prétentions occidentales de nature coloniale, mais posées comme un droit inaliénable et motivées par une propagande humanitaire massive. Richesses minières, position géostratégique, politique de concessions vis-à-vis de l’islam sunnite : tout concourt à faire de la prise du Kosovo une priorité pour l’OTAN. Il s’agit également d’effacer les échecs et les blocages que l’OTAN a subis dans la région depuis 1999. On se souvient que le “non” de la Serbie aux négociations piégées de Rambouillet avait été provoqué par un avenant secret au traité prévoyant l’occupation de fait du territoire serbe dans son entier par l’OTAN. S’en était suivie une campagne de bombardements massifs conçue comme un “blitzkrieg” mais qui s’étendit sur 78 jours, détruisant la crédibilité morale et militaire de l’OTAN et l’obligeant à accepter un armistice et une résolution onusienne reconnaissant la souveraineté de la Serbie sur le Kosovo, une souveraineté que l’OTAN et ses alliés kosovars (essentiellement mafieux) allaient miner sans relâche durant la décennie ultérieure, non sans la complicité de certaines forces politiques serbes.
Le Kosovo “indépendant” sous protectorat occidental s’est avéré être un désastre à tout point de vue. Politiquement inexistant, gouverné par les clans mafieux, il est devenu une plaque tournante du trafic d’armes et de drogue et de la traite de femmes en Europe. Ses minorités, serbe d’abord, mais également monténégrine, turque, rom, etc., ont été expulsées violemment (pogrome de mars 2004) sous le regard passif des soldats de l’OTAN. Plus de 150 églises, couvents et monuments religieux chrétiens ont été incendiés, dynamités ou saccagés. Les Serbes qui y vivent sont exposés à des violences constantes et traités en citoyens de seconde zone. Quant au trafic d’organes humains prélevés à vif sur des civils serbes kidnappés au Kosovo, il est resté sans conséquences malgré le rapport d’enquête accablant présenté au Conseil de l’Europe par le parlementaire suisse Dick Marty.
Le seul moyen de “blanchir” cette création perverse, désapprouvée par une grande partie des Etats de la planète, consiste à la faire sanctifier par la Serbie elle-même. Mais il y a davantage. Depuis quelque temps, la Serbie a entrepris de stabiliser ses structures de pouvoir et de rétablir l’ordre intérieur. Des investisseurs commencent d’affluer, y compris en provenance des Emirats. Dans la crise actuelle, les richesses agricoles, hydrauliques et énergétiques de la Serbie deviennent un atout stratégique de premier plan, et les entreprises chinoises et russes y étendent leur influence. Le tracé du futur gazoduc russe South Stream réserve à la Serbie un rôle de pivot et de robinet énergétique. Pour toutes ces raisons, l’Etat serbe a été amené au pied du mur et contraint à un choix auquel il est historiquement et essentiellement réticent : s’aligner et devenir le vassal d’un bloc ou de l’autre.
La décision que le gouvernement de Belgrade va prendre ces jours-ci revient à choisir une vassalité, occidentale ou russe, doublé d’une perte inéluctable du Kosovo. Que ce soit sous Milošević ou sous les démocrates “pro-occidentaux” de Tadić, la Serbie officielle a toujours louvoyé pour éviter un tel alignement, fût-ce à ses propres dépens. Aujourd’hui, si les intérêts économiques penchent en faveur de l’Occident, le raisonnement géopolitique est peut-être plus favorable à la Russie. Mais aucune de ces raisons n’a jamais primé sur une constante ancestrale de la politique serbe : le refus irrationnel de tout assujettissement.
La Serbie n’a ni la sagesse ni l’agilité diplomatique de la Suisse qui lui permettrait de maintenir un cap de neutralité sans heurts ni pertes. Malgré les signes d’apaisement apparus durant la dernière décennie, la génération actuelle n’échappera pas à cette fatalité. L’équilibre de toute la région, et de l’Europe entière, s’en ressentira inévitablement.

*Photo : JovanStojan.

Après les Femen, place aux femmes à barbe qui nous barbent…

Jadis, les femmes à barbe étaient de sympathiques phénomènes de foire. On se pressait en famille sous des tentes obscures afin d’admirer la pilosité extraordinaire de ces femmes uniques. Elles prenaient place à côté de l’homme cyclope ou des sœurs siamoises. Cela faisait des tableaux saisissants. Aujourd’hui, ce n’est plus la même chose : elles sont féministes et accablent le grand public de happenings assommants. En effet, les femmes à barbe appartiennent désormais toutes à l’association « La Barbe » qui se singularise depuis des années par ses actions « coup de poings » lors des conseils d’administrations pour dénoncer l’absence de femmes à la tête des grandes entreprises, ou les inégalités salariales. Affublées de barbes postiches (car oui, la femme à barbe n’est de nos jours qu’une grotesque contrefaçon…), elles brandissent des pancartes et tiennent des paroles pleines de sérieux.
La semaine dernière, elles ont frappé là où ne les attendait pas : à la conférence de presse de présentation de la saison 2013-2014 de l’Opéra Bastille. Elles ont protesté contre la « tenue virile » de la programmation… « Pour ne prendre que les opéras, les 19 œuvres programmées, 19 compositeurs, 19 virils librettistes, 19 metteurs en scène et 18 chefs d’orchestre masculins sur 19 » ont-elles dénoncé. Voilà des femmes qui aiment bien tenir des comptes…  Ivres de parité, on a hâte qu’elles s’attaquent également aux musées nationaux (où l’on compte bien peu de femmes peintres – et tant d’Origine du monde) ou au fonds de films de la Cinémathèque où les femmes sont plus souvent actrices ou script-girls, que réalisatrices…
On pensait cette petite polémique anecdotique… On apprend dans Diapason, que la Ministre de la Culture Aurélie Filippetti n’est pas loin de soutenir les gazelles à barbe. Le mensuel spécialisé dans la musique classique révèle des extraits d’un courrier qu’elle a adressé à la direction de l’opéra : « Qu’aucune cheffe d’orchestre ni metteure en scène ne soit invitée par un théâtre national constitue une atteinte au principe élémentaire d’égalité des sexes à laquelle il convient de remédier ». (On souligne au passage la féminisation ridicule de chef d’orchestre et metteur en scène…)
Pour en revenir aux femmes à barbe, le directeur adjoint de l’Opéra Christophe Tardieu a tenté de rassurer ces demoiselles – tandis qu’elles étaient raccompagnées poliment à la sortie, avec une promesse pleine d’humour : « Tous les rôles de femmes seront bien chantés par des femmes… »
Ouf !

Paris a gagné les Olympiades

paris olympiades tours

Cela devait être un « Club Med » urbain. Le Pavillon de l’Arsenal consacre une exposition aux Olympiades,
ensemble architectural des années 1970, phalanstère disco d’un urbanisme débridé, « Manhattan-sur-Seine » aux portes du 13
e arrondissement, « Chinatown » arty, zone étrange et fantasmagorique d’un Paris en pleine spéculation immobilière.
Ce fut le dernier sursaut des Trente Glorieuses durant lesquelles architectes, promoteurs et pouvoirs publics ont tenté d’inventer un nouvel habitat hybride. Au-delà de l’imbroglio juridique qui en découla et des espoirs forcément déçus de ses habitants, la dalle des Olympiades a conservé cette atmosphère froide, épurée et altière, qui impressionne les visiteurs d’un jour. Certainement le décor le plus « melvillien » de la capitale. Le cinéma y a souvent pris ses quartiers, des scènes de L’Héritier de Philippe Labro y ont été tournées, et le plus célèbre commissaire de France, Navarro, y logeait avec sa fille. Même la littérature de qualité y puisait une trame romanesque et violente, expression d’un désenchantement romantique.[access capability= »lire_inedits »]
« Le vent s’engouffrait avec violence dans tous les coins et recoins de Chinatown. Ses hurlements semblaient harceler les tours comme une meute de chiens de chasse tandis que, dans les souterrains, une longue plainte, lugubre et isolée, poursuivait les rares passants », écrivait le regretté Frédéric H. Fajardie dans Brouillard d’automne. Ironie du sort, la librairie de son père, « Le Grenier », a été transformée depuis en médiathèque qui porte le nom de Jean-Pierre Melville, figure du 13e avec ses studios Jenner situés rue Jenner.
Cette dalle fut un rêve de classe moyenne, une ébauche de mixité sociale, un american way of life à la française. Construit sur l’ancienne gare à charbon des Gobelins, le projet Italie fut approuvé en 1966 par le conseil municipal et présenté au général de Gaulle dans le cadre du « Grand Paris de l’an 2000 » au même titre que le Front de Seine ou le quartier Maine-Montparnasse. De hautes tours modernes, vitrées, bétonnées, figures géométriques, excroissances stylisées en lieu et place du 13e arrondissement populeux et ouvrier représenté par les usines Panhard & Levassor de la porte d’Ivry. Il s’agissait, à l’époque, de rénover cette zone insalubre et désindustrialisée afin d’offrir des milliers de logements. C’était le mythe de l’expansion économique et du confort pour tous ! La société de consommation guidait le peuple. Michel Holley, l’architecte en chef, fut chargé de réinventer ce Paris débarrassé de ses flonflons et de sa charge historique pour faire entrer la ville dans la modernité. Délimité par l’avenue d’Ivry, la rue Baudricourt, la rue de Tolbiac et la rue Nationale, ce projet tout en hauteur a vu le jour en février 1970, date des premiers terrassements et, durant sept années, huit tours aux noms de métropoles comme Mexico, Tokyo ou Athènes et abritant 3400 logements dépendant à la fois du parc privé et parc public  ont poussé sur cet îlot appartenant à la SNCF. La campagne de promotion vantait « la plus vaste entreprise d’urbanisme jamais tentée depuis Haussmann », « Paris au prix de la banlieue » ou « les Champs-Elysées du Sud » (l’avenue d’Italie). Des suppléments dans France-Soir et L’Équipe incitèrent même les Parisiens et banlieusards à s’installer à l’extrémité de cette austère rive gauche.
Ce complexe devait attirer aussi bien l’ouvrier que le cadre supérieur travaillant à Orly ou à Roissy, tous fascinés par la société des loisirs et des prix attractifs. Les 10 000 à 15 000 habitants déchantèrent rapidement, en découvrant la piscine qui n’avait rien d’olympique ou le manque de services publics (une seule crèche et école maternelle). Mais, quarante ans plus tard, ces tours tant décriées ont bien résisté au temps. L’arrivée des Frères Tang, à partir de 1981, suivie de celle de nombreux autres commerces asiatiques, ont transformé les Olympiades en centre névralgique de Chinatown. À l’heure où Paris met un grand coup de polish sur ses bâtiments, où le clinquant fait office d’avant-gardisme et où le « Grand Paris » patine, faites un tour dans ce quartier « irréel », tout droit sorti d’un songe des seventies. Les rues souterraines du Disque et du Javelot n’ont pas encore révélé tous leurs mystères.[/access]

*Photo : fredpanassac.

Le mystère Cahuzac

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Jérôme Cahuzac est passé aux aveux.
Tout le monde est rassuré. L’exceptionnel ministre du Budget qu’il était encore il y a quelque temps, vanté par tous, a révélé ses turpitudes et, d’un coup, le clivage entre la gauche et la droite a repris de la vigueur. La première feint d’être indignée et choquée quand la seconde dénonce mais aussi s’interroge sur le rôle du président de la République et même du Premier ministre (Le Figaro, Le Parisien, Libération).
Jérôme Cahuzac est passé aux aveux mais son mensonge durant quatre mois, avec quelques variations venant parfois semer le trouble, n’est pas ordinaire (LCI). Devant la représentation nationale, solennellement il a menti. En tête à tête, selon ce qu’on nous rapporte, il aurait menti au président et au Premier ministre. A la télévision ou ailleurs, publiquement, il a menti. Ce mensonge répété, de la part d’un homme trop intelligent pour ne pas comprendre que la tromperie, dans certaines circonstances, est plus dévastatrice que la vérité n’est douloureuse à proférer, ne cesse pas de questionner les citoyens.
Certes, Jérôme Cahuzac a trouvé les mots qui convenaient pour magnifier sa honte et formuler ses regrets. Mais quand Bernard Cazeneuve a pris la relève au Budget, il avait su, de la même manière, émotion à l’appui, transmettre un message à la fois de solidarité et de peine. Il signifiait, par son attitude et son propos, qu’il partait la tête haute et la morale impeccable.
Pour se faire pardonner, il s’est réfugié derrière « la spirale du mensonge ». Elle existe en effet et elle peut enfermer à vie une personnalité dans une construction artificielle qui, croit-elle, sert sa cause et ses intérêts. Mais, dans la spirale du mensonge, pour qu’il y ait spirale, le mensonge est nécessaire à l’origine. Il faut qu’il ait été choisi.
Pourquoi Jérôme Cahuzac a-t-il si longtemps opté pour une démarche si peu en accord avec l’apparence altière de son talent, de son être, de ses capacités et de sa relation avec autrui ?
Parce qu’après tout, on peut tenter sa chance et que notre démocratie est souvent trop bête et nos médias trop frileux pour faire encourir le moindre risque à un politique malhonnête et transgressif ?
Parce que la Justice ne fait plus peur et que passer à travers ses mailles est la règle pour les privilégiés ?
Parce que l’éthique de Jérôme Cahuzac a de graves lacunes et que la superbe d’un caractère ne garantit pas la rectitude de l’âme ?
Parce que, choisi par le Pouvoir pour affronter Jean-Luc Mélenchon à la télévision il l’avait dominé et qu’à partir de cette gloire d’un soir il avait légitimement pu croire à sa totale impunité et à sa sauvegarde absolue ?
Parce que, depuis le début du mois de décembre, par une connivence honteuse, feutrée ou ostensible, l’ensemble de la classe politique faisait « la fine bouche » devant ce qu’elle apprenait et qui était déjà suffisamment lourd de sens pour appeler au moins la réserve, une abstention prudente ? Parce que, Eric Woerth soutenant Jérôme Cahuzac et celui-ci lui rendant la pareille pour l’hippodrome, Cahuzac pouvait être assuré, par cette relation emblématique d’un ancien ministre soupçonné avec un ministre mis en cause, que ses pairs de droite et de gauche ne le « lâcheraient » pas ? Qu’ils se réfugieraient, les uns et les autres, par corporatisme, derrière une conception tellement rigide de la présomption d’innocence et de la preuve que Jérôme Cahuzac serait à l’abri de toute accusation professionnelle à vie ?
Parce que Jérôme Cahuzac avait compris que notre République, à son plus haut niveau, dans ses élites, préférerait toujours à la vérité possible, probable, hier certaine, la détestation d’un média, à la justice le dénigrement de Mediapart traité d’organe « à relents fascistes », à la lumière et à l’investigation démocratiques la condamnation d’un site d’information qui n’avait eu que le tort de porter ses coups légitimes, ses foudres et sa curiosité à droite et à gauche ?
Et s’il y avait plus, quelque chose de plus trouble ?
Si, en réalité, depuis le mois de décembre 2012, le président de la République avait appris du ministre de l’Intérieur que la voix sur l’enregistrement était celle de Jérôme Cahuzac, ce dernier, se sentant protégé par cette connaissance et cette absence de réaction, avait duré autant qu’il pouvait dans une atmosphère étrange où le mensonge demeurait enclos dans l’entre soi gouvernemental et présidentiel avant, enfin!, de prendre un tour judiciaire avec l’enquête puis l’information contre x ? D’autant plus que même avec un pouvoir républicain, il aurait été inconcevable qu’au cours de ces dernières semaines, officieusement, aucune donnée décisive n’ait été diffusée et qu’en particulier, la présidence de la République soit demeurée ignorante de ce qu’une écoute de bon sens et de bonne foi révélait et de ce qu’une expertise technique ne pouvait que confirmer. Quand Laurent Fabius affirme que si « le président avait su, il l’aurait viré », on n’est pas obligé d’être totalement naïf.
Le président, j’en suis persuadé, est le premier conscient de l’extrême faiblesse de compétence, de maîtrise et de communication du gouvernement sous l’autorité sans cesse discutée du Premier ministre. Allait-il se priver, sans tenter de retarder l’échéance la pire, d’un ministre indépassable et percutant ? Le mensonge sur la voix, soit, mais la justice, elle, il fallait la respecter, on n’avait plus le choix !
Triomphe discret de Mediapart. Lenteur mais en définitive efficience d’une justice qui a recueilli les aveux d’un Jérôme Cahuzac défait qui, à cause de son mensonge humain et politique, a dévasté, au-delà de sa réputation, l’honneur et la fiabilité de la gauche de gouvernement tout entière. On ne ment pas sauf à ses risques et périls : c’est la leçon. Mais que la morale publique, en France, doive compter sur Mediapart et les magistrats pour être rappelée est un terrible échec.
Des politiques spontanément vertueux dans l’exercice de leur admirable et capitale mission au service de tous, c’est pour quand ?

*Photo : Parti socialiste.

Mariage gay, revoilà la PMA ?

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La ministre de la Famille ne lâche pas l’affaire. Dimanche soir, dans l’indifférence quasi-générale, Dominique Bertinotti a exposé les projets du gouvernement en matière de procréation médicale assistée, lesquelles heurtent de plein fouet ce que nous avions cru comprendre jeudi soir en écoutant le président de la République. Avions-nous mal compris ? Si c’est le cas, nous sommes loin d’être les seuls. Vendredi matin, toute la presse constatait que François Hollande avait annoncé s’en remettre à l’avis du Comité Consultatif National d’Ethique pour intégrer ou non la PMA dans le projet de loi Famille, discuté à l’automne prochain.
Il était difficile de comprendre autre chose. Qu’on en juge :
François Hollande – La procréation médicale assistée pour des couples, qui ne sont pas nécessairement homosexuels, est renvoyée au comité national d’éthique qui va donner un avis à la fin de l’année.
David Pujadas – S’il dit non ?
FH – Je respecterai ce que dira le comité national d’éthique.
DP – Et s’il dit oui ?
FH – Je verrai son avis, je ne veux pas préjuger.
Pourtant, Dominique Bertinotti, dans l’émission « Tous Politiques » sur France Inter, nous a livré une autre explication de texte. Elle y explique l’avis du comité « fait partie des éléments qui sont susceptibles d’éclairer la prise de décision. » Allons bon ! François Hollande ne nous avait pas parlé d’autres d’éléments. Puis elle ajoute :  « Le terme exact de François Hollande est « je respecterai ». Et l’avis du comité peut être un avis qui n’est pas simplement oui ou non. Pourquoi se priver de l’ensemble de ces nuances ? On n’est pas dans des débats caricaturaux. » Ainsi, pour la ministre déléguée à la Famille, « je respecterai » ne signifie pas qu’il s’y conformera obligatoirement. Ce que, pourtant, David Pujadas avait bien cru comprendre et avec lui toute la presse et tous les téléspectateurs, y compris au sein du mouvement LGBT.
Dès lors, l’explication de texte de Dominique Bertinotti peut s’expliquer de quatre façons. Avant de les aborder, notons qu’elle a pris soin de s’exprimer un dimanche de Pâques. Le lundi de Pâques, les émissions dominicales font l’objet de moins de reprises et les propos qu’on y exprime ont davantage de chances de passer inaperçus. En revanche, ceux qui attendaient impatiemment qu’elle s’exprime, comme les militants de la cause LGBT, étaient certainement à l’écoute. Le but était donc, semble-t-il, de tenter de rassurer les seconds.
Première explication possible : François Hollande a roulé les téléspectateurs dans la farine. En fait, « respecter » ne signifie pas « se conformer » à l’avis du CCNE, lequel devrait pourtant être clair, contrairement à ce qu’affirme la ministre. Comme l’explique Jean-Claude Ameisen, son président, le comité avait rendu un avis négatif en 2010. On voit mal pourquoi il rendrait en 2013 un avis mi-chèvre mi-chou. Dominique Bertinotti aurait donc eu pour mission de lancer un message au mouvement LGBT afin de le rassurer et lui demander de prendre son mal en patience, la priorité du président étant de casser la dynamique du mouvement anti-mariage gay, en feignant de lui donner des gages.
Deuxième explication possible : François Hollande a roulé Dominique Bertinotti dans la farine. Comme dans la première explication, il l’a mandatée pour rassurer le mouvement LGBT, mais surtout pour la rassurer elle-même ainsi que les pro-PMA de son gouvernement car  il n’a aucune intention d’intégrer la PMA dans la loi. Dans ce cas, il risque d’y avoir quelques remous en novembre prochain.
Troisième explication possible : Dominique Bertinotti a roulé le mouvement LGBT dans la farine. Elle est parfaitement consciente que le Président ne souhaite pas intégrer la PMA dans la loi Famille et tente d’endormir les militants de cette révolution bioéthique.
Quatrième et dernière explication : Dominique Bertinotti a défié le Président de la République. Il n’y avait aucune concertation entre l’Elysée et la ministre. Mais elle ne lâche pas l’affaire et contredit ouvertement la parole présidentielle. Dans ce cas-là, François Hollande doit lui demander de partir, puisqu’il a aussi affirmé jeudi que le prochain couac provoquerait le départ de son auteur.
Au lecteur de se faire une idée entre ces quatre explications. Pour notre part, nous privilégions la seconde et, dans une moindre conviction, la quatrième.

*Photo : Image Editor.

L’anglais, langue supérieure ?

globish anglais facultes

Les cours d’anglais, c’est dépassé ! Désormais, dans nos meilleures universités, on ne jure plus que par les cours en anglais. Cette mode lancée par les grandes écoles se répand peu à peu dans l’ensemble de l’enseignement, où elle touche surtout l’économie, foyer initial de l’épidémie. Cela va de soi, cette innovation ne donne lieu à aucun débat. La chose s’installe naturellement, comme si elle ne posait aucun problème et ne devait en poser aucun. Pourtant, il me semble, d’après mon expérience d’étudiant-cobaye ayant suivi ces cours, que le phénomène constitue, ou du moins annonce, un beau désastre.
Contrairement à ce que l’on pourrait spontanément penser, ce n’est pas le niveau d’anglais des élèves qui pose problème. On sait bien que la maîtrise passive d’une langue, en particulier d’une langue internationale que l’on rencontre tous les jours, est toujours bien supérieure à la capacité que l’on a à la parler. Le kit de survie du globish suffit à comprendre 99,9 % de ce qui est dit.
Le problème lourd se situe plutôt du côté des enseignants. Il y a tout d’abord ceux qui maîtrisent très mal l’anglais. Ceux-là soumettent leurs élèves, à chaque séance, à un calvaire récurrent heureusement atténué par les fous rires incoercibles de l’assistance. Le charabia de ces malheureux compile onomatopées, mots de français tripatouillés, anglais écorché vif et moulinets des bras : « When the biznesssaïqueul is down, euh… BAM ! craïse ! the enterpraïsis die ! » Deux autres plaies, qui vont ensemble, sont plus répandues encore : l’extrême pauvreté du vocabulaire et la faiblesse du débit. Même les professeurs dont l’anglais est le plus convaincant font preuve d’une indigence lexicale encore plus criante que les revues d’économie.[access capability= »lire_inedits »] À cela s’ajoutent la lenteur des phrases et des enchaînements ou, autre avatar du ralentissement, la répétition en trois ou quatre exemplaires de chaque concept ou affirmation[1. On sait qu’une des caractéristiques du globish est que l’émetteur se sent obligé, à la fois pour assurer la non-ambiguïté de son message et celle de sa réception, c’est-à-dire la peur de son niveau d’anglais et de celui de son interlocuteur, de répéter sous trois ou quatre formes différentes tous ses énoncés.].
Ce constat alarmant appelle deux questions : pourquoi ne voit-on rien ? Et pourquoi s’obstine-t-on ? Tout d’abord, si nous ignorons la calamité qui se prépare sous nos yeux, c’est que nous n’avons pas les bonnes lunettes. En effet, le niveau des cours baisse mais rien ne permet de le mesurer.
Tout d’abord, les examens sont toujours propres à un cursus (un master, un master spécialisé…) et ne servent jamais d’étalon pour une comparaison avec l’extérieur. Aucun point de référence, en dehors du parcours concerné, ne vient évaluer le niveau des acquis et celui des questions posées (encore moins le niveau d’exigence de la notation !). Ensuite, les connaissances « périphériques » telles que les nuances, les anecdotes, la culture générale et historique associée aux différents sujets des cours, sont rarement évaluées et exigées. Toute cette épaisseur du savoir peut donc disparaître sans faire de bruit. Personne ne vous demandera dans un examen d’économie ce qu’est l’École de Chicago, ce qu’étaient les corn laws au XIXe siècle ou quels sont les différents organismes qui gèrent les prélèvements obligatoires en France. En revanche, on exigera que vous récitiez soigneusement le théorème de Coase, résolviez deux bêtes équations du modèle des avantages comparatifs de Ricardo, et raisonniez in abstracto sur la dégressivité de l’impôt (qui, dans les théorèmes économiques, apparaît très attractive, mais semble avoir été abandonnée dans la réalité !)…
En l’absence d’unité de mesure objective et extérieure, la véritable échelle utilisée par le monde de l’enseignement supérieur, particulièrement de second cycle, est celle de la réputation et des étiquettes : mais les intitulés de cours ronflants et ambitieux, les noms de professeurs reconnus… sont autant d’arguments  de vente qui se révèlent être des publicités mensongères dès qu’on assiste à un cours baragouiné en anglais d’aéroport.
Reste à comprendre pourquoi nous nous obstinons à vouloir enseigner en anglais. Il semble que l’on puisse avancer deux raisons principales à cet élan, l’une bonne mais circonscrite, l’autre mauvaise mais relevant d’un mouvement plus général et plus idéologique.
La première raison, la plus naturelle, se situe dans l’internationalisation, bien réelle, du monde scientifique, de la recherche et des publications. De par le monde, le travail universitaire, et pas seulement en économie, est de plus en plus souvent rédigé en anglais. Et il est donc nécessaire que des étudiants maîtrisent cette langue. Mais alors, devant les conséquences néfastes de l’anglicisation des cours, n’aurait-on pas plutôt intérêt à mettre le paquet sur la formation linguistique des étudiants ? On pourrait, par exemple, dispenser en début de cursus de vrais cours d’anglais, et consacrer un temps réservé et obligatoire à la lecture d’articles en anglais, en exigeant des élèves qu’ils en fassent un compte-rendu (in english, of course !).
Seulement, cette option se heurterait à la deuxième série de raisons qui pousse les établissements à étendre le champ des cours dispensés en anglais : « l’internationalisation », mantra des directeurs d’établissements supérieurs en France – et sans doute partout en Europe. Il faut pouvoir accueillir des élèves étrangers – qui ne parlent pas français –, car accueillir des élèves étrangers est :
1. bon pour les divers classements, nationaux ou internationaux, qui tiennent en bonne place « l’ouverture internationale » et la proportion d’élèves étrangers dans l’école (comme si cela avait un quelconque rapport avec le niveau de l’école ou l’intensité du contact des élèves français avec l’étranger) ;
2. très rémunérateur, les élèves étrangers payant très cher leur droit d’accès à ces formations vendues « sur plan » et finançant ainsi les étudiants locaux (c’est d’autant plus décisif en France, où les élèves nationaux paient très souvent peu de frais, voire aucun) ;
3. parfaitement conforme au mouvement idéologique qui anime l’enseignement supérieur mondial et surtout européen. Le mot « idéologique », dans son acception péjorative, est particulièrement justifié dans la mesure où le moyen – « l’internationalisation » –, n’est jamais mis en face des fins, qui ne sont d’ailleurs pas définies de manière claire (faciliter les échanges économiques, les échanges culturels… ou tout simplement, internationaliser per se ?). Ainsi, le programme Erasmus fonctionne sur une aberration : alors qu’il entend promouvoir lesdits échanges au sein des divers pays d’Europe, il y envoie des élèves pour y suivre des cours… en anglais, limitant très vite l’échange culturel avec le pays d’accueil. Il n’est pas rare de rencontrer, par exemple, des étudiants ayant passé un an en Italie sans y avoir appris correctement l’italien (langue pourtant peu hermétique pour un Français).
De même, rien ne prouve que l’intégration d’élèves étrangers soit positive pour une école ou une université. Les étudiants étrangers ont suivi d’autres cursus, d’autres enseignements et arrivent donc avec des lacunes, du moins du point de vue d’un cursus linéaire pensé pour des élèves formés en France. Et c’est encore sans compter une lacune de taille : l’éventuelle non-maîtrise du français au sein des formations qui ne se sont pas encore converties à l’anglais. Cela pourrait avoir un effet cumulatif, car de plus en plus de formations se convertiront à l’anglais, pour soulager les élèves étrangers et en accueillir encore plus (rappelons que c’est lucratif !). Le passage à l’anglais, moyen au service de « l’internationalisation » et de son expansion, mot d’ordre pratico-idéologique de l’enseignement supérieur mondial, européen et français, est donc devenu une fin en soi, alors qu’il entraîne des conséquences néfastes sur le niveau des enseignements – tout en passant largement, de surcroît, à côté de son objectif affiché. Cette mode irrépressible relève exactement de la même idéologie que le programme Erasmus qui, sous couvert d’échanges culturels, promeut la standardisation festive d’une jeunesse européenne baragouinant l’anglais le plus basique et oubliant dans l’alcool la spécificité des pays qu’elle traverse.[/access]

De notre nouveau correspondant à Rio : En revenant du pénitencier

L’insécurité à Rio ? Quelle insécurité ? Un an avant la Coupe du Monde, les rues n’ont jamais été aussi tranquilles et les policiers aussi diligents. La seule question qui se pose est la suivante : que va-t-on faire de tous les va-nu-pieds que l’on s’est empressé de mettre en prison afin que des idiots dans mon genre puissent se réjouir lorsque la France marquera un but ?
Selon Zé Carlos, un comptable à la retraite qui me sert de maître à penser ici, les jean-foutres en guenilles et autres drogués à la colle rejailliront dans la ville aussi sûrement que 2 et 2 font 4, mais selon son épouse, dona Lindinha, les propriétaires ont trop à gagner à ce que les appartements (dont les loyers ont été multipliés par trois) ne se dévaluent pas, de sorte qu’ils ne laisseront jamais les vagabonds reprendre du terrain. En somme, les paris sont ouverts.
Le lien entre détention arbitraire et festivités sportives est aujourd’hui solidement établi. Les sans domicile fixe qui ne savent pas où poser leurs bicoques en carton sont emmenés dans un endroit beaucoup plus adéquat : le pénitencier de la ville. Voilà qui donne un nouveau cachet à la ville et une nouvelle vie aux lettres de cachet. Alors que l’ONU déplore ces arrestations extra-judiciaires, le journal O Globo remarque pour sa part le caractère extraordinairement confus des prisons brésiliennes. Les criminels de droit commun sont regroupés avec les vagabonds et les simples d’esprit dans une indistinction juridique bien faite pour simplifier le travail de tout le monde. Le rapport fait état d’une surpopulation proprement inhumaine, mais ce dernier détail ne surprendra personne, et surtout pas la France.

François, Benoît et les autres

pape francois pacques

Le dimanche de Pâques, j’ai assisté à une messe tout à fait exceptionnelle dans une paroisse proche de chez moi mais que je n’avais pas encore fréquentée : Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. Un mélange d’église des origines et de rituel joyeux et enthousiaste. Des cantiques faciles à retenir avec deux chanteurs guitaristes remarquables. Une gravité gaie.
J’ai souvent pensé que si la foi chrétienne appelait la messe, certaines, en revanche, étaient susceptibles de vous décourager ; mais d’autres étaient tellement émouvantes, rythmées et réussies qu’elles pouvaient raffermir des croyances chancelantes. Celle de Pâques relevait de cette grâce.
Cette cérémonie m’est apparue naturellement accordée avec le sujet que je désirais traiter et qui était relatif au formidable début du pontificat du pape François qui, clairement, lui, bénéficie d’un état de grâce qu’il ne cesse, jour après jour, de justifier et de magnifier.
En dehors de cette simplicité et modestie revendiquées et consacrées, de cet altruisme manifesté à chaque instant par des attitudes dépouillant le pape d’une charité indiscutable mais abstraite, il me semble que François ouvre des perspectives qui dépassent, de très loin, le champ même étendu du catholicisme pour concerner la communauté universelle des hommes, croyants et incroyants.
D’abord il n’a pas hésité, le dimanche de Pâques, à s’adresser à ces derniers, ce qui à la fois révèle un désir de persuasion et la volonté subtile de sortir d’une frilosité qui, trop souvent, confondait tolérance et assujettissement.
Ensuite, la force de son discours et la nouveauté de sa pratique plus de proximité que de distance sont d’autant plus efficientes et démonstratives que personne, même parmi les ennemis de l’Eglise catholique, ne songe à dénier la parfaite et authentique conviction du pape. Il n’agit pas comme un politique inspiré par la démagogie mais tel un homme dont l’existence même se fonde sur des vertus et des principes qui, seulement formels, le disqualifieraient. L’exemplarité est une obligation pour lui, pas un argument destiné à attirer l’électeur.
Par ailleurs, il sera passionnant d’observer comment, à côté des généralités humanistes, un message dur et sans complaisance sur le respect intangible des « fondamentaux » du dogme – notamment refus de l’avortement et du mariage pour tous, mise en garde dans le domaine de la sexualité, plus généralement affirmation obstinée d’une intransigeance doctrinale et de l’absolu contre le relatif de l’évolution et du fil trop facile du temps – saura se concilier avec un comportement et une philosophie plus souples, plus chaleureux, une relation directe, immédiate, presque trop familière avec autrui. Le pape n’hésite pas à tutoyer et la télévision montre des fidèles enthousiastes qui lui tapent sur l’épaule !
Enfin, et surtout, le pape François, invitant les cardinaux et, au-delà d’eux, la multitude des agents de pouvoir et d’autorité, à ne pas être « des gestionnaires » au sens négatif du terme, met l’accent sur une quotidienneté dépourvue de sens si elle n’est pas éclairée par une vision et une humanité.
L’intervention du cardinal Bergoglio, le 7 mars dernier, lors du préconclave, a lumineusement exposé ce que que le pape une fois élu cherche à mettre en oeuvre et dont les fondements sont accessibles à tous et valables pour chacun d’entre nous (Le Figaro, Le Parisien, Le Monde).
Quatre orientations essentielles, en effet.
Évangéliser. L’importance du témoignage et de l’exemple. L’Eglise doit sortir d’elle-même et aller vers les périphéries aussi bien géographiques qu’existentielles : là où il y a douleur, mépris et dérision à l’égard de la religion.
Le rejet donc d’une Eglise autoréférentielle et imprégnée de narcissisme théologique. Le Christ n’appartient pas à l’Eglise : elle doit le laisser sortir, faute de quoi, repliée sur elle-même, elle « tombera malade ».
Si l’Eglise demeure autoréférentielle, elle tombera dans « la spiritualité mondaine » : une Eglise « repliée sur elle-même et pour elle-même » qui s’oppose à une Eglise pour tous. Au fond, fi du Père de La Morandais !
L’Eglise, enfin, doit avoir pour principale vocation de ne pas se préférer « à la périphérie existentielle de l’humanité ». Si elle ne se quitte pas, elle se perdra.
Anticipant les ricanements et les sarcasmes, je ne prétends pas imposer un enseignement qui serait purement catholique et seulement adapté à l’Eglise. Je crois au contraire qu’il m’a comblé parce que dans ces quatre axes, il y a une méthode et un esprit qui devraient être assimilés par chaque institution de la République et par la démocratie elle-même. Pour n’évoquer que la Justice, je n’ai cessé de soutenir que, faute de savoir ouvrir portes et fenêtres et appréhender le grand large, elle se condamnerait à péricliter et à perdre l’estime des citoyens. C’est exactement le message papal. Pour se retrouver, il faut accepter de se perdre de vue.
Il serait absurde, pour louer le pape François, de dénigrer la démarche plus rationnelle, plus intériorisée, plus froidement doctrinale de Benoît XVI. Ce qui est sûr, en revanche, tient au bouleversement positif qu’en si peu de temps le successeur de celui-ci a créé.
Mais quand viendront les inévitables critiques, le discrédit voire l’insulte, qu’on n’oublie pas que le pape n’est pas une personnalité politique : ce n’est pas un adversaire.
Ce serait déjà beaucoup si on le faisait bénéficier d’autant de mansuétude et de respect que les hauts dignitaires de l’Islam et du judaïsme.

*Photo : Wikipedia.

Insécurité : Valls ou Taubira ? Kafka ou Orwell ?

J’ai beau être un indécrottable partisan de la « culture de l’excuse », comme disent ceux qui confondent le désir de comprendre avec le renoncement, mais là, trop, c’est trop !
Il semblerait qu’à Nîmes, on s’apprête à équiper, à titre expérimental, la police nationale de caméras individuelles : le gardien de la paix filmera ce qu’il fait au moment d’un contrôle d’identité, par exemple, histoire de prouver qu’il ne se livre pas à des contrôles au faciès de façon systématique. Voilà à quelle absurdité on arrive quand on veut à la fois ménager la chèvre Valls et le chou Taubira : une mesure kafkaïenne et même, n’ayons pas peur des mots, orwellienne. Soit on fait confiance à la police dans ces questions sensibles, soit on s’assure de manière administrative que des excès ne sont pas parfois commis, et là, c’était l’idée du récépissé aujourd’hui abandonnée.
Commencer à équiper des fonctionnaires avec des caméras dans l’accomplissement de leur travail, ou qui que ce soit d’ailleurs, semble tout de même le stade ultime du flicage et même de l’autoflicage, le pire de tous.  Cette caméra individuelle, qui vaut l’air de rien ses 1 000 euros,  pourquoi n’équiperait-elle pas demain le médecin, le prof, le juge d’instruction, histoire de vérifier qu’ils font bien leur métier, sans abus sexuel, sans abus de pouvoir, parce que n’est-ce pas, on ne sait jamais…
On avait pris l’habitude d’être filmé dans les villes. Pour notre sécurité, bien sûr. Il va falloir sans doute désormais accepter de se transformer en caméra humaine dans nos activités. Pour la sécurité des autres, cette fois-ci : l’homme est une caméra pour l’homme.

Cinéma : pour cent briques, t’as plus un technicien !

cinema canet jugnot

Il faut le voir pour le croire.  Après avoir alimenté la polémique avec des performances dans les salles inversement proportionnelles aux salaires de ses acteurs les plus bankable, le cinéma français interpelle directement François Hollande.  Non, il ne s’agit pas d’une supplique de Philippe Torreton pour décapiter Gérard Depardieu en place de Grève. Ni d’une nouvelle tribune du producteur Vincent Maraval ulcéré par le dernier cachet de Dany Boon, acheté à prix d’or pour figurer dans le dernier Astérix.
Cette fois, 1600 professionnels du cinéma s’adressent ni plus ni moins qu’au président de la République pour l’exhorter de… baisser les honoraires des techniciens. Dans cette pétition également destinée aux ministres Michel Sapin (Travail) et Aurélie Filippetti (Culture), des réalisateurs aussi en vogue que Guillaume Canet (Les petits mouchoirs), Valérie Donzelli (La guerre est déclarée), Maïwenn (Polisse) et Gérard Jugnot (comment ça, Pinot simple flic n’est plus à la mode ?) flanqués de producteurs comme Margaret Menegoz (Amour) s’insurgent de la nouvelle convention collective censée entrer en vigueur le 1er juillet. Ce texte prévoit en effet de réévaluer les traitements des techniciens de cinéma en les portant à un niveau légèrement supérieur au SMIC, ce qui – à entendre les pétitionnaires – condamnerait d’office bien des films en enchérissant le « coût » du travail. Pour se faire entendre, ils ont même projeté des extraits de quelques récents succès français du 7e art (oui, il en reste…) au cinéma du Panthéon, assortis d’un sobre commentaire : « Pour le gouvernement, ces films n’auraient jamais dû exister.»
Et la productrice Menegoz d’expliquer : « Jusqu’à présent, la négociation des contrats des techniciens des films d’auteur se faisait de gré à gré. Il n’y a jamais eu de soucis malgré des salaires inférieurs de 10 à 20 % au minimum syndical. Beaucoup de techniciens sont ravis de travailler avec des grands auteurs. Cela valorise leurs CV.»
Certains populistes s’offusqueraient d’un tel discours. Surtout lorsqu’il provient d’hommes (et de femmes, la parité est sauve !) de gauche patentés, jamais en retard pour s’engager en faveur de François Hollande ou du mariage pour tous (qui a le bon goût de ne rien coûter aux cinéastes).  Les mêmes populistes enrageraient devant les cachets mirobolants des vingt premières stars du cinéma français, dont certaines ont paraphé la pétition, et exigeraient même qu’ils divisent par deux leurs émoluments, histoire de réduire le coût des films tout en garantissant des revenus décents aux techniciens. Poujadistes, va !
La preuve paradoxale que ces indignés défendent une juste cause, c’est que le Dupont Lajoie du cinéma hexagonal maugrée dans son coin. Jean-Pierre Mocky ne mâche pas ses mots : « Il n’y a plus de bons scenarii en France, plus d’Audiard, plus de Prévert… À la place, on fait des conneries formatées avec des acteurs trop payés, parce que les producteurs veulent gagner du fric. C’est ça la véritable ligne du cinéma français aujourd’hui : faire des conneries très chères pour que les producteurs s’en foutent plein les poches ! »
Evidemment, pour la subtilité, on repassera. Il y a des jours où les rapports de force économiques semblent aussi simples qu’un tract du Front de gauche. Grosso modo, le système de production actuel pressure les équipes de tournage, petits comédiens compris, et assure des rémunérations grassouillettes au top 50 des acteurs français. En laissant de côté les Mocky, Brisseau, Boisset et autres francs-tireurs de la pellicule.
Vu le prix d’un deux-pièces cuisine à Bastille, convention collective ou pas, les perchistes et ingénieurs du son pourront toujours faire de menues économies et se sustenter aux Restos du cœur. Une vraie B.A qui ne coûte rien aux réalisateurs-producteurs. Pas vrai, Jugnot ?

*Photo : m4tik.

Kosovo : on a réamorcé la bombe

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serbie kosovo russie

serbie kosovo russie

Le gouvernement de Serbie est entré en pourparlers sur un accord “historique” à Bruxelles avec le gouvernement du Kosovo. Cet accord placerait l’intégralité des communes serbes du Kosovo sous l’autorité du gouvernement de Priština. Même l’idée d’une autonomie de ces communes a été pour le moment rejetée au profit d’une “association des communes serbes” ayant un statut analogue à une ONG, mais toujours sous le contrôle du gouvernement kosovar. Les “structures parallèles” du Nord-Kosovo, maintenues jusqu’à ce jour contre vents et marées par Belgrade, et qui ont protégé les populations de cette zone de l’épuration ethnique dont furent victimes les poches plus au sud, devront être entièrement démantelées. Aux dernières nouvelles, Belgrade exige des tribunaux et une police autonomes pour les communes serbes.
Cette signature est un acte sans retour possible qui constitue une reconnaissance de fait de l’indépendance du Kosovo. Le président de la commission de politique étrangère du Bundestag l’a du reste formellement notifié à la Serbie : il n’y aura pas de progrès des relations avec l’UE ni d’adhésion sans cette reconnaissance. Celle-ci ne sera dès lors qu’une formalité technique qu’il s’agira d’exécuter de manière adéquate dans l’année ou les deux années à venir. Une fois le Kosovo reconnu par l’Etat même dont il a été détaché, la position des Etats qui, jusqu’au sein de l’UE, refusent opiniâtrement de reconnaître cet Etat-croupion issu d’une sécession violente deviendra intenable.
D’un autre côté, si Belgrade devait opter pour la rupture, la perte du Kosovo paraît tout aussi certaine. En prévision du scénario violent, les Américains ont déjà déployé leur 525e Brigade spécialisée dans le contrôle des émeutes. Ce sera vraisemblablement, ces tout prochains jours, une manifestation nationaliste kosovare dans Mitrovica-Sud qui mettra le feu aux poudres, avec un pilonnage médiatique adéquat qui fera porter le chapeau aux Serbes récalcitrants du Nord. En somme, la répétition du guet-apens de Rambouillet de 1999.
Le gouvernement du président Nikolić est donc sommé de choisir entre Charybde et Sylla : soit il dit “oui” le 2 avril, soit il dit “non”. Dans le premier cas (“oui”), il entérine la perte intégrale du Kosovo et le parti au pouvoir (nationaliste) se voit contraint de se parjurer (“Nous ne reconnaîtrons jamais le Kosovo”) en parachevant la vile besogne qu’il reprochait à ses prédécesseurs. On peut s’attendre à des manifestations de masse et à une déstabilisation intérieure susceptible d’entraîner, d’ici l’automne, des élections anticipées. Dans le second cas (“non”), il s’expose à une déstabilisation encore plus certaine et plus efficace, tant sur le plan extérieur — isolation diplomatique de la Serbie du côté occidental — que sur le plan intérieur, via les nombreux médias, partis, mouvements et ONG pilotés par l’Occident.
Sur le plan international, le “oui” est exigé par l’ensemble du bloc occidental. Il constitue une condition sine qua non à la poursuite de la normalisation des rapports entre la Serbie et son environnement, entièrement soumis à l’OTAN. Le “non” est lui, favorisé par la Russie, notamment par la voix de son nouvel ambassadeur Tchepourine. En l’état où se trouvent l’économie et la société serbes, le “non” paraît une option suicidaire, la Russie n’offrant aucune compensation aux pertes (en termes d’investissements et d’intégration politique) qu’entraînerait une rupture du dialogue avec Priština.
Les enjeux de l’accord sur le Kosovo sont donc d’une portée considérable pour toute la région et en premier lieu pour le destin de la Serbie. D’un côté, des prétentions occidentales de nature coloniale, mais posées comme un droit inaliénable et motivées par une propagande humanitaire massive. Richesses minières, position géostratégique, politique de concessions vis-à-vis de l’islam sunnite : tout concourt à faire de la prise du Kosovo une priorité pour l’OTAN. Il s’agit également d’effacer les échecs et les blocages que l’OTAN a subis dans la région depuis 1999. On se souvient que le “non” de la Serbie aux négociations piégées de Rambouillet avait été provoqué par un avenant secret au traité prévoyant l’occupation de fait du territoire serbe dans son entier par l’OTAN. S’en était suivie une campagne de bombardements massifs conçue comme un “blitzkrieg” mais qui s’étendit sur 78 jours, détruisant la crédibilité morale et militaire de l’OTAN et l’obligeant à accepter un armistice et une résolution onusienne reconnaissant la souveraineté de la Serbie sur le Kosovo, une souveraineté que l’OTAN et ses alliés kosovars (essentiellement mafieux) allaient miner sans relâche durant la décennie ultérieure, non sans la complicité de certaines forces politiques serbes.
Le Kosovo “indépendant” sous protectorat occidental s’est avéré être un désastre à tout point de vue. Politiquement inexistant, gouverné par les clans mafieux, il est devenu une plaque tournante du trafic d’armes et de drogue et de la traite de femmes en Europe. Ses minorités, serbe d’abord, mais également monténégrine, turque, rom, etc., ont été expulsées violemment (pogrome de mars 2004) sous le regard passif des soldats de l’OTAN. Plus de 150 églises, couvents et monuments religieux chrétiens ont été incendiés, dynamités ou saccagés. Les Serbes qui y vivent sont exposés à des violences constantes et traités en citoyens de seconde zone. Quant au trafic d’organes humains prélevés à vif sur des civils serbes kidnappés au Kosovo, il est resté sans conséquences malgré le rapport d’enquête accablant présenté au Conseil de l’Europe par le parlementaire suisse Dick Marty.
Le seul moyen de “blanchir” cette création perverse, désapprouvée par une grande partie des Etats de la planète, consiste à la faire sanctifier par la Serbie elle-même. Mais il y a davantage. Depuis quelque temps, la Serbie a entrepris de stabiliser ses structures de pouvoir et de rétablir l’ordre intérieur. Des investisseurs commencent d’affluer, y compris en provenance des Emirats. Dans la crise actuelle, les richesses agricoles, hydrauliques et énergétiques de la Serbie deviennent un atout stratégique de premier plan, et les entreprises chinoises et russes y étendent leur influence. Le tracé du futur gazoduc russe South Stream réserve à la Serbie un rôle de pivot et de robinet énergétique. Pour toutes ces raisons, l’Etat serbe a été amené au pied du mur et contraint à un choix auquel il est historiquement et essentiellement réticent : s’aligner et devenir le vassal d’un bloc ou de l’autre.
La décision que le gouvernement de Belgrade va prendre ces jours-ci revient à choisir une vassalité, occidentale ou russe, doublé d’une perte inéluctable du Kosovo. Que ce soit sous Milošević ou sous les démocrates “pro-occidentaux” de Tadić, la Serbie officielle a toujours louvoyé pour éviter un tel alignement, fût-ce à ses propres dépens. Aujourd’hui, si les intérêts économiques penchent en faveur de l’Occident, le raisonnement géopolitique est peut-être plus favorable à la Russie. Mais aucune de ces raisons n’a jamais primé sur une constante ancestrale de la politique serbe : le refus irrationnel de tout assujettissement.
La Serbie n’a ni la sagesse ni l’agilité diplomatique de la Suisse qui lui permettrait de maintenir un cap de neutralité sans heurts ni pertes. Malgré les signes d’apaisement apparus durant la dernière décennie, la génération actuelle n’échappera pas à cette fatalité. L’équilibre de toute la région, et de l’Europe entière, s’en ressentira inévitablement.

*Photo : JovanStojan.

Après les Femen, place aux femmes à barbe qui nous barbent…

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Jadis, les femmes à barbe étaient de sympathiques phénomènes de foire. On se pressait en famille sous des tentes obscures afin d’admirer la pilosité extraordinaire de ces femmes uniques. Elles prenaient place à côté de l’homme cyclope ou des sœurs siamoises. Cela faisait des tableaux saisissants. Aujourd’hui, ce n’est plus la même chose : elles sont féministes et accablent le grand public de happenings assommants. En effet, les femmes à barbe appartiennent désormais toutes à l’association « La Barbe » qui se singularise depuis des années par ses actions « coup de poings » lors des conseils d’administrations pour dénoncer l’absence de femmes à la tête des grandes entreprises, ou les inégalités salariales. Affublées de barbes postiches (car oui, la femme à barbe n’est de nos jours qu’une grotesque contrefaçon…), elles brandissent des pancartes et tiennent des paroles pleines de sérieux.
La semaine dernière, elles ont frappé là où ne les attendait pas : à la conférence de presse de présentation de la saison 2013-2014 de l’Opéra Bastille. Elles ont protesté contre la « tenue virile » de la programmation… « Pour ne prendre que les opéras, les 19 œuvres programmées, 19 compositeurs, 19 virils librettistes, 19 metteurs en scène et 18 chefs d’orchestre masculins sur 19 » ont-elles dénoncé. Voilà des femmes qui aiment bien tenir des comptes…  Ivres de parité, on a hâte qu’elles s’attaquent également aux musées nationaux (où l’on compte bien peu de femmes peintres – et tant d’Origine du monde) ou au fonds de films de la Cinémathèque où les femmes sont plus souvent actrices ou script-girls, que réalisatrices…
On pensait cette petite polémique anecdotique… On apprend dans Diapason, que la Ministre de la Culture Aurélie Filippetti n’est pas loin de soutenir les gazelles à barbe. Le mensuel spécialisé dans la musique classique révèle des extraits d’un courrier qu’elle a adressé à la direction de l’opéra : « Qu’aucune cheffe d’orchestre ni metteure en scène ne soit invitée par un théâtre national constitue une atteinte au principe élémentaire d’égalité des sexes à laquelle il convient de remédier ». (On souligne au passage la féminisation ridicule de chef d’orchestre et metteur en scène…)
Pour en revenir aux femmes à barbe, le directeur adjoint de l’Opéra Christophe Tardieu a tenté de rassurer ces demoiselles – tandis qu’elles étaient raccompagnées poliment à la sortie, avec une promesse pleine d’humour : « Tous les rôles de femmes seront bien chantés par des femmes… »
Ouf !

Paris a gagné les Olympiades

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paris olympiades tours

paris olympiades tours

Cela devait être un « Club Med » urbain. Le Pavillon de l’Arsenal consacre une exposition aux Olympiades,
ensemble architectural des années 1970, phalanstère disco d’un urbanisme débridé, « Manhattan-sur-Seine » aux portes du 13
e arrondissement, « Chinatown » arty, zone étrange et fantasmagorique d’un Paris en pleine spéculation immobilière.
Ce fut le dernier sursaut des Trente Glorieuses durant lesquelles architectes, promoteurs et pouvoirs publics ont tenté d’inventer un nouvel habitat hybride. Au-delà de l’imbroglio juridique qui en découla et des espoirs forcément déçus de ses habitants, la dalle des Olympiades a conservé cette atmosphère froide, épurée et altière, qui impressionne les visiteurs d’un jour. Certainement le décor le plus « melvillien » de la capitale. Le cinéma y a souvent pris ses quartiers, des scènes de L’Héritier de Philippe Labro y ont été tournées, et le plus célèbre commissaire de France, Navarro, y logeait avec sa fille. Même la littérature de qualité y puisait une trame romanesque et violente, expression d’un désenchantement romantique.[access capability= »lire_inedits »]
« Le vent s’engouffrait avec violence dans tous les coins et recoins de Chinatown. Ses hurlements semblaient harceler les tours comme une meute de chiens de chasse tandis que, dans les souterrains, une longue plainte, lugubre et isolée, poursuivait les rares passants », écrivait le regretté Frédéric H. Fajardie dans Brouillard d’automne. Ironie du sort, la librairie de son père, « Le Grenier », a été transformée depuis en médiathèque qui porte le nom de Jean-Pierre Melville, figure du 13e avec ses studios Jenner situés rue Jenner.
Cette dalle fut un rêve de classe moyenne, une ébauche de mixité sociale, un american way of life à la française. Construit sur l’ancienne gare à charbon des Gobelins, le projet Italie fut approuvé en 1966 par le conseil municipal et présenté au général de Gaulle dans le cadre du « Grand Paris de l’an 2000 » au même titre que le Front de Seine ou le quartier Maine-Montparnasse. De hautes tours modernes, vitrées, bétonnées, figures géométriques, excroissances stylisées en lieu et place du 13e arrondissement populeux et ouvrier représenté par les usines Panhard & Levassor de la porte d’Ivry. Il s’agissait, à l’époque, de rénover cette zone insalubre et désindustrialisée afin d’offrir des milliers de logements. C’était le mythe de l’expansion économique et du confort pour tous ! La société de consommation guidait le peuple. Michel Holley, l’architecte en chef, fut chargé de réinventer ce Paris débarrassé de ses flonflons et de sa charge historique pour faire entrer la ville dans la modernité. Délimité par l’avenue d’Ivry, la rue Baudricourt, la rue de Tolbiac et la rue Nationale, ce projet tout en hauteur a vu le jour en février 1970, date des premiers terrassements et, durant sept années, huit tours aux noms de métropoles comme Mexico, Tokyo ou Athènes et abritant 3400 logements dépendant à la fois du parc privé et parc public  ont poussé sur cet îlot appartenant à la SNCF. La campagne de promotion vantait « la plus vaste entreprise d’urbanisme jamais tentée depuis Haussmann », « Paris au prix de la banlieue » ou « les Champs-Elysées du Sud » (l’avenue d’Italie). Des suppléments dans France-Soir et L’Équipe incitèrent même les Parisiens et banlieusards à s’installer à l’extrémité de cette austère rive gauche.
Ce complexe devait attirer aussi bien l’ouvrier que le cadre supérieur travaillant à Orly ou à Roissy, tous fascinés par la société des loisirs et des prix attractifs. Les 10 000 à 15 000 habitants déchantèrent rapidement, en découvrant la piscine qui n’avait rien d’olympique ou le manque de services publics (une seule crèche et école maternelle). Mais, quarante ans plus tard, ces tours tant décriées ont bien résisté au temps. L’arrivée des Frères Tang, à partir de 1981, suivie de celle de nombreux autres commerces asiatiques, ont transformé les Olympiades en centre névralgique de Chinatown. À l’heure où Paris met un grand coup de polish sur ses bâtiments, où le clinquant fait office d’avant-gardisme et où le « Grand Paris » patine, faites un tour dans ce quartier « irréel », tout droit sorti d’un songe des seventies. Les rues souterraines du Disque et du Javelot n’ont pas encore révélé tous leurs mystères.[/access]

*Photo : fredpanassac.

Le mystère Cahuzac

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jerome cahuzac mediapart

jerome cahuzac mediapart

Jérôme Cahuzac est passé aux aveux.
Tout le monde est rassuré. L’exceptionnel ministre du Budget qu’il était encore il y a quelque temps, vanté par tous, a révélé ses turpitudes et, d’un coup, le clivage entre la gauche et la droite a repris de la vigueur. La première feint d’être indignée et choquée quand la seconde dénonce mais aussi s’interroge sur le rôle du président de la République et même du Premier ministre (Le Figaro, Le Parisien, Libération).
Jérôme Cahuzac est passé aux aveux mais son mensonge durant quatre mois, avec quelques variations venant parfois semer le trouble, n’est pas ordinaire (LCI). Devant la représentation nationale, solennellement il a menti. En tête à tête, selon ce qu’on nous rapporte, il aurait menti au président et au Premier ministre. A la télévision ou ailleurs, publiquement, il a menti. Ce mensonge répété, de la part d’un homme trop intelligent pour ne pas comprendre que la tromperie, dans certaines circonstances, est plus dévastatrice que la vérité n’est douloureuse à proférer, ne cesse pas de questionner les citoyens.
Certes, Jérôme Cahuzac a trouvé les mots qui convenaient pour magnifier sa honte et formuler ses regrets. Mais quand Bernard Cazeneuve a pris la relève au Budget, il avait su, de la même manière, émotion à l’appui, transmettre un message à la fois de solidarité et de peine. Il signifiait, par son attitude et son propos, qu’il partait la tête haute et la morale impeccable.
Pour se faire pardonner, il s’est réfugié derrière « la spirale du mensonge ». Elle existe en effet et elle peut enfermer à vie une personnalité dans une construction artificielle qui, croit-elle, sert sa cause et ses intérêts. Mais, dans la spirale du mensonge, pour qu’il y ait spirale, le mensonge est nécessaire à l’origine. Il faut qu’il ait été choisi.
Pourquoi Jérôme Cahuzac a-t-il si longtemps opté pour une démarche si peu en accord avec l’apparence altière de son talent, de son être, de ses capacités et de sa relation avec autrui ?
Parce qu’après tout, on peut tenter sa chance et que notre démocratie est souvent trop bête et nos médias trop frileux pour faire encourir le moindre risque à un politique malhonnête et transgressif ?
Parce que la Justice ne fait plus peur et que passer à travers ses mailles est la règle pour les privilégiés ?
Parce que l’éthique de Jérôme Cahuzac a de graves lacunes et que la superbe d’un caractère ne garantit pas la rectitude de l’âme ?
Parce que, choisi par le Pouvoir pour affronter Jean-Luc Mélenchon à la télévision il l’avait dominé et qu’à partir de cette gloire d’un soir il avait légitimement pu croire à sa totale impunité et à sa sauvegarde absolue ?
Parce que, depuis le début du mois de décembre, par une connivence honteuse, feutrée ou ostensible, l’ensemble de la classe politique faisait « la fine bouche » devant ce qu’elle apprenait et qui était déjà suffisamment lourd de sens pour appeler au moins la réserve, une abstention prudente ? Parce que, Eric Woerth soutenant Jérôme Cahuzac et celui-ci lui rendant la pareille pour l’hippodrome, Cahuzac pouvait être assuré, par cette relation emblématique d’un ancien ministre soupçonné avec un ministre mis en cause, que ses pairs de droite et de gauche ne le « lâcheraient » pas ? Qu’ils se réfugieraient, les uns et les autres, par corporatisme, derrière une conception tellement rigide de la présomption d’innocence et de la preuve que Jérôme Cahuzac serait à l’abri de toute accusation professionnelle à vie ?
Parce que Jérôme Cahuzac avait compris que notre République, à son plus haut niveau, dans ses élites, préférerait toujours à la vérité possible, probable, hier certaine, la détestation d’un média, à la justice le dénigrement de Mediapart traité d’organe « à relents fascistes », à la lumière et à l’investigation démocratiques la condamnation d’un site d’information qui n’avait eu que le tort de porter ses coups légitimes, ses foudres et sa curiosité à droite et à gauche ?
Et s’il y avait plus, quelque chose de plus trouble ?
Si, en réalité, depuis le mois de décembre 2012, le président de la République avait appris du ministre de l’Intérieur que la voix sur l’enregistrement était celle de Jérôme Cahuzac, ce dernier, se sentant protégé par cette connaissance et cette absence de réaction, avait duré autant qu’il pouvait dans une atmosphère étrange où le mensonge demeurait enclos dans l’entre soi gouvernemental et présidentiel avant, enfin!, de prendre un tour judiciaire avec l’enquête puis l’information contre x ? D’autant plus que même avec un pouvoir républicain, il aurait été inconcevable qu’au cours de ces dernières semaines, officieusement, aucune donnée décisive n’ait été diffusée et qu’en particulier, la présidence de la République soit demeurée ignorante de ce qu’une écoute de bon sens et de bonne foi révélait et de ce qu’une expertise technique ne pouvait que confirmer. Quand Laurent Fabius affirme que si « le président avait su, il l’aurait viré », on n’est pas obligé d’être totalement naïf.
Le président, j’en suis persuadé, est le premier conscient de l’extrême faiblesse de compétence, de maîtrise et de communication du gouvernement sous l’autorité sans cesse discutée du Premier ministre. Allait-il se priver, sans tenter de retarder l’échéance la pire, d’un ministre indépassable et percutant ? Le mensonge sur la voix, soit, mais la justice, elle, il fallait la respecter, on n’avait plus le choix !
Triomphe discret de Mediapart. Lenteur mais en définitive efficience d’une justice qui a recueilli les aveux d’un Jérôme Cahuzac défait qui, à cause de son mensonge humain et politique, a dévasté, au-delà de sa réputation, l’honneur et la fiabilité de la gauche de gouvernement tout entière. On ne ment pas sauf à ses risques et périls : c’est la leçon. Mais que la morale publique, en France, doive compter sur Mediapart et les magistrats pour être rappelée est un terrible échec.
Des politiques spontanément vertueux dans l’exercice de leur admirable et capitale mission au service de tous, c’est pour quand ?

*Photo : Parti socialiste.

Mariage gay, revoilà la PMA ?

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pma hollande bertinotti

pma hollande bertinotti

La ministre de la Famille ne lâche pas l’affaire. Dimanche soir, dans l’indifférence quasi-générale, Dominique Bertinotti a exposé les projets du gouvernement en matière de procréation médicale assistée, lesquelles heurtent de plein fouet ce que nous avions cru comprendre jeudi soir en écoutant le président de la République. Avions-nous mal compris ? Si c’est le cas, nous sommes loin d’être les seuls. Vendredi matin, toute la presse constatait que François Hollande avait annoncé s’en remettre à l’avis du Comité Consultatif National d’Ethique pour intégrer ou non la PMA dans le projet de loi Famille, discuté à l’automne prochain.
Il était difficile de comprendre autre chose. Qu’on en juge :
François Hollande – La procréation médicale assistée pour des couples, qui ne sont pas nécessairement homosexuels, est renvoyée au comité national d’éthique qui va donner un avis à la fin de l’année.
David Pujadas – S’il dit non ?
FH – Je respecterai ce que dira le comité national d’éthique.
DP – Et s’il dit oui ?
FH – Je verrai son avis, je ne veux pas préjuger.
Pourtant, Dominique Bertinotti, dans l’émission « Tous Politiques » sur France Inter, nous a livré une autre explication de texte. Elle y explique l’avis du comité « fait partie des éléments qui sont susceptibles d’éclairer la prise de décision. » Allons bon ! François Hollande ne nous avait pas parlé d’autres d’éléments. Puis elle ajoute :  « Le terme exact de François Hollande est « je respecterai ». Et l’avis du comité peut être un avis qui n’est pas simplement oui ou non. Pourquoi se priver de l’ensemble de ces nuances ? On n’est pas dans des débats caricaturaux. » Ainsi, pour la ministre déléguée à la Famille, « je respecterai » ne signifie pas qu’il s’y conformera obligatoirement. Ce que, pourtant, David Pujadas avait bien cru comprendre et avec lui toute la presse et tous les téléspectateurs, y compris au sein du mouvement LGBT.
Dès lors, l’explication de texte de Dominique Bertinotti peut s’expliquer de quatre façons. Avant de les aborder, notons qu’elle a pris soin de s’exprimer un dimanche de Pâques. Le lundi de Pâques, les émissions dominicales font l’objet de moins de reprises et les propos qu’on y exprime ont davantage de chances de passer inaperçus. En revanche, ceux qui attendaient impatiemment qu’elle s’exprime, comme les militants de la cause LGBT, étaient certainement à l’écoute. Le but était donc, semble-t-il, de tenter de rassurer les seconds.
Première explication possible : François Hollande a roulé les téléspectateurs dans la farine. En fait, « respecter » ne signifie pas « se conformer » à l’avis du CCNE, lequel devrait pourtant être clair, contrairement à ce qu’affirme la ministre. Comme l’explique Jean-Claude Ameisen, son président, le comité avait rendu un avis négatif en 2010. On voit mal pourquoi il rendrait en 2013 un avis mi-chèvre mi-chou. Dominique Bertinotti aurait donc eu pour mission de lancer un message au mouvement LGBT afin de le rassurer et lui demander de prendre son mal en patience, la priorité du président étant de casser la dynamique du mouvement anti-mariage gay, en feignant de lui donner des gages.
Deuxième explication possible : François Hollande a roulé Dominique Bertinotti dans la farine. Comme dans la première explication, il l’a mandatée pour rassurer le mouvement LGBT, mais surtout pour la rassurer elle-même ainsi que les pro-PMA de son gouvernement car  il n’a aucune intention d’intégrer la PMA dans la loi. Dans ce cas, il risque d’y avoir quelques remous en novembre prochain.
Troisième explication possible : Dominique Bertinotti a roulé le mouvement LGBT dans la farine. Elle est parfaitement consciente que le Président ne souhaite pas intégrer la PMA dans la loi Famille et tente d’endormir les militants de cette révolution bioéthique.
Quatrième et dernière explication : Dominique Bertinotti a défié le Président de la République. Il n’y avait aucune concertation entre l’Elysée et la ministre. Mais elle ne lâche pas l’affaire et contredit ouvertement la parole présidentielle. Dans ce cas-là, François Hollande doit lui demander de partir, puisqu’il a aussi affirmé jeudi que le prochain couac provoquerait le départ de son auteur.
Au lecteur de se faire une idée entre ces quatre explications. Pour notre part, nous privilégions la seconde et, dans une moindre conviction, la quatrième.

*Photo : Image Editor.

L’anglais, langue supérieure ?

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globish anglais facultes

globish anglais facultes

Les cours d’anglais, c’est dépassé ! Désormais, dans nos meilleures universités, on ne jure plus que par les cours en anglais. Cette mode lancée par les grandes écoles se répand peu à peu dans l’ensemble de l’enseignement, où elle touche surtout l’économie, foyer initial de l’épidémie. Cela va de soi, cette innovation ne donne lieu à aucun débat. La chose s’installe naturellement, comme si elle ne posait aucun problème et ne devait en poser aucun. Pourtant, il me semble, d’après mon expérience d’étudiant-cobaye ayant suivi ces cours, que le phénomène constitue, ou du moins annonce, un beau désastre.
Contrairement à ce que l’on pourrait spontanément penser, ce n’est pas le niveau d’anglais des élèves qui pose problème. On sait bien que la maîtrise passive d’une langue, en particulier d’une langue internationale que l’on rencontre tous les jours, est toujours bien supérieure à la capacité que l’on a à la parler. Le kit de survie du globish suffit à comprendre 99,9 % de ce qui est dit.
Le problème lourd se situe plutôt du côté des enseignants. Il y a tout d’abord ceux qui maîtrisent très mal l’anglais. Ceux-là soumettent leurs élèves, à chaque séance, à un calvaire récurrent heureusement atténué par les fous rires incoercibles de l’assistance. Le charabia de ces malheureux compile onomatopées, mots de français tripatouillés, anglais écorché vif et moulinets des bras : « When the biznesssaïqueul is down, euh… BAM ! craïse ! the enterpraïsis die ! » Deux autres plaies, qui vont ensemble, sont plus répandues encore : l’extrême pauvreté du vocabulaire et la faiblesse du débit. Même les professeurs dont l’anglais est le plus convaincant font preuve d’une indigence lexicale encore plus criante que les revues d’économie.[access capability= »lire_inedits »] À cela s’ajoutent la lenteur des phrases et des enchaînements ou, autre avatar du ralentissement, la répétition en trois ou quatre exemplaires de chaque concept ou affirmation[1. On sait qu’une des caractéristiques du globish est que l’émetteur se sent obligé, à la fois pour assurer la non-ambiguïté de son message et celle de sa réception, c’est-à-dire la peur de son niveau d’anglais et de celui de son interlocuteur, de répéter sous trois ou quatre formes différentes tous ses énoncés.].
Ce constat alarmant appelle deux questions : pourquoi ne voit-on rien ? Et pourquoi s’obstine-t-on ? Tout d’abord, si nous ignorons la calamité qui se prépare sous nos yeux, c’est que nous n’avons pas les bonnes lunettes. En effet, le niveau des cours baisse mais rien ne permet de le mesurer.
Tout d’abord, les examens sont toujours propres à un cursus (un master, un master spécialisé…) et ne servent jamais d’étalon pour une comparaison avec l’extérieur. Aucun point de référence, en dehors du parcours concerné, ne vient évaluer le niveau des acquis et celui des questions posées (encore moins le niveau d’exigence de la notation !). Ensuite, les connaissances « périphériques » telles que les nuances, les anecdotes, la culture générale et historique associée aux différents sujets des cours, sont rarement évaluées et exigées. Toute cette épaisseur du savoir peut donc disparaître sans faire de bruit. Personne ne vous demandera dans un examen d’économie ce qu’est l’École de Chicago, ce qu’étaient les corn laws au XIXe siècle ou quels sont les différents organismes qui gèrent les prélèvements obligatoires en France. En revanche, on exigera que vous récitiez soigneusement le théorème de Coase, résolviez deux bêtes équations du modèle des avantages comparatifs de Ricardo, et raisonniez in abstracto sur la dégressivité de l’impôt (qui, dans les théorèmes économiques, apparaît très attractive, mais semble avoir été abandonnée dans la réalité !)…
En l’absence d’unité de mesure objective et extérieure, la véritable échelle utilisée par le monde de l’enseignement supérieur, particulièrement de second cycle, est celle de la réputation et des étiquettes : mais les intitulés de cours ronflants et ambitieux, les noms de professeurs reconnus… sont autant d’arguments  de vente qui se révèlent être des publicités mensongères dès qu’on assiste à un cours baragouiné en anglais d’aéroport.
Reste à comprendre pourquoi nous nous obstinons à vouloir enseigner en anglais. Il semble que l’on puisse avancer deux raisons principales à cet élan, l’une bonne mais circonscrite, l’autre mauvaise mais relevant d’un mouvement plus général et plus idéologique.
La première raison, la plus naturelle, se situe dans l’internationalisation, bien réelle, du monde scientifique, de la recherche et des publications. De par le monde, le travail universitaire, et pas seulement en économie, est de plus en plus souvent rédigé en anglais. Et il est donc nécessaire que des étudiants maîtrisent cette langue. Mais alors, devant les conséquences néfastes de l’anglicisation des cours, n’aurait-on pas plutôt intérêt à mettre le paquet sur la formation linguistique des étudiants ? On pourrait, par exemple, dispenser en début de cursus de vrais cours d’anglais, et consacrer un temps réservé et obligatoire à la lecture d’articles en anglais, en exigeant des élèves qu’ils en fassent un compte-rendu (in english, of course !).
Seulement, cette option se heurterait à la deuxième série de raisons qui pousse les établissements à étendre le champ des cours dispensés en anglais : « l’internationalisation », mantra des directeurs d’établissements supérieurs en France – et sans doute partout en Europe. Il faut pouvoir accueillir des élèves étrangers – qui ne parlent pas français –, car accueillir des élèves étrangers est :
1. bon pour les divers classements, nationaux ou internationaux, qui tiennent en bonne place « l’ouverture internationale » et la proportion d’élèves étrangers dans l’école (comme si cela avait un quelconque rapport avec le niveau de l’école ou l’intensité du contact des élèves français avec l’étranger) ;
2. très rémunérateur, les élèves étrangers payant très cher leur droit d’accès à ces formations vendues « sur plan » et finançant ainsi les étudiants locaux (c’est d’autant plus décisif en France, où les élèves nationaux paient très souvent peu de frais, voire aucun) ;
3. parfaitement conforme au mouvement idéologique qui anime l’enseignement supérieur mondial et surtout européen. Le mot « idéologique », dans son acception péjorative, est particulièrement justifié dans la mesure où le moyen – « l’internationalisation » –, n’est jamais mis en face des fins, qui ne sont d’ailleurs pas définies de manière claire (faciliter les échanges économiques, les échanges culturels… ou tout simplement, internationaliser per se ?). Ainsi, le programme Erasmus fonctionne sur une aberration : alors qu’il entend promouvoir lesdits échanges au sein des divers pays d’Europe, il y envoie des élèves pour y suivre des cours… en anglais, limitant très vite l’échange culturel avec le pays d’accueil. Il n’est pas rare de rencontrer, par exemple, des étudiants ayant passé un an en Italie sans y avoir appris correctement l’italien (langue pourtant peu hermétique pour un Français).
De même, rien ne prouve que l’intégration d’élèves étrangers soit positive pour une école ou une université. Les étudiants étrangers ont suivi d’autres cursus, d’autres enseignements et arrivent donc avec des lacunes, du moins du point de vue d’un cursus linéaire pensé pour des élèves formés en France. Et c’est encore sans compter une lacune de taille : l’éventuelle non-maîtrise du français au sein des formations qui ne se sont pas encore converties à l’anglais. Cela pourrait avoir un effet cumulatif, car de plus en plus de formations se convertiront à l’anglais, pour soulager les élèves étrangers et en accueillir encore plus (rappelons que c’est lucratif !). Le passage à l’anglais, moyen au service de « l’internationalisation » et de son expansion, mot d’ordre pratico-idéologique de l’enseignement supérieur mondial, européen et français, est donc devenu une fin en soi, alors qu’il entraîne des conséquences néfastes sur le niveau des enseignements – tout en passant largement, de surcroît, à côté de son objectif affiché. Cette mode irrépressible relève exactement de la même idéologie que le programme Erasmus qui, sous couvert d’échanges culturels, promeut la standardisation festive d’une jeunesse européenne baragouinant l’anglais le plus basique et oubliant dans l’alcool la spécificité des pays qu’elle traverse.[/access]

De notre nouveau correspondant à Rio : En revenant du pénitencier

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L’insécurité à Rio ? Quelle insécurité ? Un an avant la Coupe du Monde, les rues n’ont jamais été aussi tranquilles et les policiers aussi diligents. La seule question qui se pose est la suivante : que va-t-on faire de tous les va-nu-pieds que l’on s’est empressé de mettre en prison afin que des idiots dans mon genre puissent se réjouir lorsque la France marquera un but ?
Selon Zé Carlos, un comptable à la retraite qui me sert de maître à penser ici, les jean-foutres en guenilles et autres drogués à la colle rejailliront dans la ville aussi sûrement que 2 et 2 font 4, mais selon son épouse, dona Lindinha, les propriétaires ont trop à gagner à ce que les appartements (dont les loyers ont été multipliés par trois) ne se dévaluent pas, de sorte qu’ils ne laisseront jamais les vagabonds reprendre du terrain. En somme, les paris sont ouverts.
Le lien entre détention arbitraire et festivités sportives est aujourd’hui solidement établi. Les sans domicile fixe qui ne savent pas où poser leurs bicoques en carton sont emmenés dans un endroit beaucoup plus adéquat : le pénitencier de la ville. Voilà qui donne un nouveau cachet à la ville et une nouvelle vie aux lettres de cachet. Alors que l’ONU déplore ces arrestations extra-judiciaires, le journal O Globo remarque pour sa part le caractère extraordinairement confus des prisons brésiliennes. Les criminels de droit commun sont regroupés avec les vagabonds et les simples d’esprit dans une indistinction juridique bien faite pour simplifier le travail de tout le monde. Le rapport fait état d’une surpopulation proprement inhumaine, mais ce dernier détail ne surprendra personne, et surtout pas la France.

François, Benoît et les autres

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pape francois pacques

pape francois pacques

Le dimanche de Pâques, j’ai assisté à une messe tout à fait exceptionnelle dans une paroisse proche de chez moi mais que je n’avais pas encore fréquentée : Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. Un mélange d’église des origines et de rituel joyeux et enthousiaste. Des cantiques faciles à retenir avec deux chanteurs guitaristes remarquables. Une gravité gaie.
J’ai souvent pensé que si la foi chrétienne appelait la messe, certaines, en revanche, étaient susceptibles de vous décourager ; mais d’autres étaient tellement émouvantes, rythmées et réussies qu’elles pouvaient raffermir des croyances chancelantes. Celle de Pâques relevait de cette grâce.
Cette cérémonie m’est apparue naturellement accordée avec le sujet que je désirais traiter et qui était relatif au formidable début du pontificat du pape François qui, clairement, lui, bénéficie d’un état de grâce qu’il ne cesse, jour après jour, de justifier et de magnifier.
En dehors de cette simplicité et modestie revendiquées et consacrées, de cet altruisme manifesté à chaque instant par des attitudes dépouillant le pape d’une charité indiscutable mais abstraite, il me semble que François ouvre des perspectives qui dépassent, de très loin, le champ même étendu du catholicisme pour concerner la communauté universelle des hommes, croyants et incroyants.
D’abord il n’a pas hésité, le dimanche de Pâques, à s’adresser à ces derniers, ce qui à la fois révèle un désir de persuasion et la volonté subtile de sortir d’une frilosité qui, trop souvent, confondait tolérance et assujettissement.
Ensuite, la force de son discours et la nouveauté de sa pratique plus de proximité que de distance sont d’autant plus efficientes et démonstratives que personne, même parmi les ennemis de l’Eglise catholique, ne songe à dénier la parfaite et authentique conviction du pape. Il n’agit pas comme un politique inspiré par la démagogie mais tel un homme dont l’existence même se fonde sur des vertus et des principes qui, seulement formels, le disqualifieraient. L’exemplarité est une obligation pour lui, pas un argument destiné à attirer l’électeur.
Par ailleurs, il sera passionnant d’observer comment, à côté des généralités humanistes, un message dur et sans complaisance sur le respect intangible des « fondamentaux » du dogme – notamment refus de l’avortement et du mariage pour tous, mise en garde dans le domaine de la sexualité, plus généralement affirmation obstinée d’une intransigeance doctrinale et de l’absolu contre le relatif de l’évolution et du fil trop facile du temps – saura se concilier avec un comportement et une philosophie plus souples, plus chaleureux, une relation directe, immédiate, presque trop familière avec autrui. Le pape n’hésite pas à tutoyer et la télévision montre des fidèles enthousiastes qui lui tapent sur l’épaule !
Enfin, et surtout, le pape François, invitant les cardinaux et, au-delà d’eux, la multitude des agents de pouvoir et d’autorité, à ne pas être « des gestionnaires » au sens négatif du terme, met l’accent sur une quotidienneté dépourvue de sens si elle n’est pas éclairée par une vision et une humanité.
L’intervention du cardinal Bergoglio, le 7 mars dernier, lors du préconclave, a lumineusement exposé ce que que le pape une fois élu cherche à mettre en oeuvre et dont les fondements sont accessibles à tous et valables pour chacun d’entre nous (Le Figaro, Le Parisien, Le Monde).
Quatre orientations essentielles, en effet.
Évangéliser. L’importance du témoignage et de l’exemple. L’Eglise doit sortir d’elle-même et aller vers les périphéries aussi bien géographiques qu’existentielles : là où il y a douleur, mépris et dérision à l’égard de la religion.
Le rejet donc d’une Eglise autoréférentielle et imprégnée de narcissisme théologique. Le Christ n’appartient pas à l’Eglise : elle doit le laisser sortir, faute de quoi, repliée sur elle-même, elle « tombera malade ».
Si l’Eglise demeure autoréférentielle, elle tombera dans « la spiritualité mondaine » : une Eglise « repliée sur elle-même et pour elle-même » qui s’oppose à une Eglise pour tous. Au fond, fi du Père de La Morandais !
L’Eglise, enfin, doit avoir pour principale vocation de ne pas se préférer « à la périphérie existentielle de l’humanité ». Si elle ne se quitte pas, elle se perdra.
Anticipant les ricanements et les sarcasmes, je ne prétends pas imposer un enseignement qui serait purement catholique et seulement adapté à l’Eglise. Je crois au contraire qu’il m’a comblé parce que dans ces quatre axes, il y a une méthode et un esprit qui devraient être assimilés par chaque institution de la République et par la démocratie elle-même. Pour n’évoquer que la Justice, je n’ai cessé de soutenir que, faute de savoir ouvrir portes et fenêtres et appréhender le grand large, elle se condamnerait à péricliter et à perdre l’estime des citoyens. C’est exactement le message papal. Pour se retrouver, il faut accepter de se perdre de vue.
Il serait absurde, pour louer le pape François, de dénigrer la démarche plus rationnelle, plus intériorisée, plus froidement doctrinale de Benoît XVI. Ce qui est sûr, en revanche, tient au bouleversement positif qu’en si peu de temps le successeur de celui-ci a créé.
Mais quand viendront les inévitables critiques, le discrédit voire l’insulte, qu’on n’oublie pas que le pape n’est pas une personnalité politique : ce n’est pas un adversaire.
Ce serait déjà beaucoup si on le faisait bénéficier d’autant de mansuétude et de respect que les hauts dignitaires de l’Islam et du judaïsme.

*Photo : Wikipedia.

Insécurité : Valls ou Taubira ? Kafka ou Orwell ?

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J’ai beau être un indécrottable partisan de la « culture de l’excuse », comme disent ceux qui confondent le désir de comprendre avec le renoncement, mais là, trop, c’est trop !
Il semblerait qu’à Nîmes, on s’apprête à équiper, à titre expérimental, la police nationale de caméras individuelles : le gardien de la paix filmera ce qu’il fait au moment d’un contrôle d’identité, par exemple, histoire de prouver qu’il ne se livre pas à des contrôles au faciès de façon systématique. Voilà à quelle absurdité on arrive quand on veut à la fois ménager la chèvre Valls et le chou Taubira : une mesure kafkaïenne et même, n’ayons pas peur des mots, orwellienne. Soit on fait confiance à la police dans ces questions sensibles, soit on s’assure de manière administrative que des excès ne sont pas parfois commis, et là, c’était l’idée du récépissé aujourd’hui abandonnée.
Commencer à équiper des fonctionnaires avec des caméras dans l’accomplissement de leur travail, ou qui que ce soit d’ailleurs, semble tout de même le stade ultime du flicage et même de l’autoflicage, le pire de tous.  Cette caméra individuelle, qui vaut l’air de rien ses 1 000 euros,  pourquoi n’équiperait-elle pas demain le médecin, le prof, le juge d’instruction, histoire de vérifier qu’ils font bien leur métier, sans abus sexuel, sans abus de pouvoir, parce que n’est-ce pas, on ne sait jamais…
On avait pris l’habitude d’être filmé dans les villes. Pour notre sécurité, bien sûr. Il va falloir sans doute désormais accepter de se transformer en caméra humaine dans nos activités. Pour la sécurité des autres, cette fois-ci : l’homme est une caméra pour l’homme.

Cinéma : pour cent briques, t’as plus un technicien !

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cinema canet jugnot

cinema canet jugnot

Il faut le voir pour le croire.  Après avoir alimenté la polémique avec des performances dans les salles inversement proportionnelles aux salaires de ses acteurs les plus bankable, le cinéma français interpelle directement François Hollande.  Non, il ne s’agit pas d’une supplique de Philippe Torreton pour décapiter Gérard Depardieu en place de Grève. Ni d’une nouvelle tribune du producteur Vincent Maraval ulcéré par le dernier cachet de Dany Boon, acheté à prix d’or pour figurer dans le dernier Astérix.
Cette fois, 1600 professionnels du cinéma s’adressent ni plus ni moins qu’au président de la République pour l’exhorter de… baisser les honoraires des techniciens. Dans cette pétition également destinée aux ministres Michel Sapin (Travail) et Aurélie Filippetti (Culture), des réalisateurs aussi en vogue que Guillaume Canet (Les petits mouchoirs), Valérie Donzelli (La guerre est déclarée), Maïwenn (Polisse) et Gérard Jugnot (comment ça, Pinot simple flic n’est plus à la mode ?) flanqués de producteurs comme Margaret Menegoz (Amour) s’insurgent de la nouvelle convention collective censée entrer en vigueur le 1er juillet. Ce texte prévoit en effet de réévaluer les traitements des techniciens de cinéma en les portant à un niveau légèrement supérieur au SMIC, ce qui – à entendre les pétitionnaires – condamnerait d’office bien des films en enchérissant le « coût » du travail. Pour se faire entendre, ils ont même projeté des extraits de quelques récents succès français du 7e art (oui, il en reste…) au cinéma du Panthéon, assortis d’un sobre commentaire : « Pour le gouvernement, ces films n’auraient jamais dû exister.»
Et la productrice Menegoz d’expliquer : « Jusqu’à présent, la négociation des contrats des techniciens des films d’auteur se faisait de gré à gré. Il n’y a jamais eu de soucis malgré des salaires inférieurs de 10 à 20 % au minimum syndical. Beaucoup de techniciens sont ravis de travailler avec des grands auteurs. Cela valorise leurs CV.»
Certains populistes s’offusqueraient d’un tel discours. Surtout lorsqu’il provient d’hommes (et de femmes, la parité est sauve !) de gauche patentés, jamais en retard pour s’engager en faveur de François Hollande ou du mariage pour tous (qui a le bon goût de ne rien coûter aux cinéastes).  Les mêmes populistes enrageraient devant les cachets mirobolants des vingt premières stars du cinéma français, dont certaines ont paraphé la pétition, et exigeraient même qu’ils divisent par deux leurs émoluments, histoire de réduire le coût des films tout en garantissant des revenus décents aux techniciens. Poujadistes, va !
La preuve paradoxale que ces indignés défendent une juste cause, c’est que le Dupont Lajoie du cinéma hexagonal maugrée dans son coin. Jean-Pierre Mocky ne mâche pas ses mots : « Il n’y a plus de bons scenarii en France, plus d’Audiard, plus de Prévert… À la place, on fait des conneries formatées avec des acteurs trop payés, parce que les producteurs veulent gagner du fric. C’est ça la véritable ligne du cinéma français aujourd’hui : faire des conneries très chères pour que les producteurs s’en foutent plein les poches ! »
Evidemment, pour la subtilité, on repassera. Il y a des jours où les rapports de force économiques semblent aussi simples qu’un tract du Front de gauche. Grosso modo, le système de production actuel pressure les équipes de tournage, petits comédiens compris, et assure des rémunérations grassouillettes au top 50 des acteurs français. En laissant de côté les Mocky, Brisseau, Boisset et autres francs-tireurs de la pellicule.
Vu le prix d’un deux-pièces cuisine à Bastille, convention collective ou pas, les perchistes et ingénieurs du son pourront toujours faire de menues économies et se sustenter aux Restos du cœur. Une vraie B.A qui ne coûte rien aux réalisateurs-producteurs. Pas vrai, Jugnot ?

*Photo : m4tik.