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De Cahuzac à Houellebecq

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La France fait beaucoup d’efforts pour se faire détester et se détester, ce qui revient finalement au même. Mais elle reste, au moins, une nation littéraire. C’est ce qui la sauvera toujours à nos yeux.
Avec le délai de décence qui s’impose, il sera intéressant de voir quel parti pourront tirer les romanciers de l’affaire Cahuzac ou plutôt de ce moment assez étrange où l’homme inflexible mentait aux autres autant qu’à lui-même. « Je n’ai jamais eu de compte en Suisse » était une vérité pour Jérôme Cahuzac au moment où il l’énonçait devant le président, le premier ministre, la représentation nationale, les médias. Ce déni de la réalité, quel  filon pour le romancier épris de psychologie des profondeurs !
Il faut imaginer Jérôme Cahuzac se mentant à lui-même, d’abord et avant tout, se conformant à l’image publique de l’homme inflexible, champion de la rigueur de gauche, terrorisant ses collègues avec ses arbitrages tombant de toutes les hauteurs de Bercy, le vrai lieu de ce qu’il reste du pouvoir aujourd’hui. Jérôme Cahuzac a craqué, comme on dit, mais vu la psychorigidité si manifeste du personnage, il a plutôt cassé dans un effondrement d’autant plus spectaculaire (ses proches disent qu’ils craignent de sa part « une bêtise ») que son attitude avait jusque-là gardé cette sérénité froide, presque hautaine. Une sérénité qui n’avait rien à voir avec un quelconque sentiment d’impunité et tout avec, encore une fois, cette certitude schizophrène que génère l’exercice de hautes responsabilités. On est tellement habitué à créer et modifier la réalité par ses décisions que décider que l’on n’est pas coupable suffit pour un temps, mais au prix de quels refoulements, à penser que vraiment, on n’est pas coupable.
Jérôme Cahuzac, héros de roman, n’est pas Raskolnikov, le sentiment de culpabilité ne l’a pas habité pendant des centaines de pages. Il est plutôt du côté des romans de l’ère du soupçon, en proie au solipsisme. Le solipsiste, celui pour qui le réel est une projection de sa conscience et dont Schopenhauer disait qu’il était « un fou enfermé dans un bunker ».
Cahuzac intéresserait-il Houellebecq ? Sans doute. Si nous citons ici l’auteur d’Extension du domaine de la lutte, c’est que lorsque que les gazettes ne parlent pas de Cahuzac, elles parlent de Houellebecq ! Oui, la France est ce pays où la parole d’un écrivain peut encore avoir une importance telle qu’elle fait la Une d’un quotidien et emplit de bruissements les news magazines, et pas seulement dans les pages culture ! Alors, Houellebecq, ancien exilé fiscal irlandais, de retour en France, serait-il l’objet d’un obscur scandale ?
Pas du tout, il va juste sortir le 17 avril… un recueil de poésie, Configuration du dernier rivage. Oui, vous avez bien entendu, un recueil de poésie ! La poésie contemporaine, en France, n’intéresse plus, même quand elle est écrite par de grands vivants qui ont déjà leur place dans les manuels, comme Jacques Réda ou Philippe Jaccottet, que quelques centaines de lecteurs. Là, Houellebecq va nous refaire le coup de Victor Hugo publiant Les Contemplations en 1856 et épuisant le tirage en une journée. On l’interroge sur tout, l’islam, la politique, le prix du mètre carré, le guide Michelin, et même… la poésie. Et c’est tant mieux pour la poésie qui est la raison du monde.
Décidément, il est bien étrange ce pays fragile qui est le nôtre où les ministres du Budget pourraient devenir des personnages de roman et où un poète fait la Une.
J’y vois, pour ma part, en ces temps assez inquiétants, un signe d’espérer. Mais il est vrai que l’image que je me fais du Paradis est une bibliothèque…

*Photo : Riverside Agency.

Taddeï au pilori

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patrick cohen taddei

Le 12 mars, sur le plateau de « C à vous », sur France 5, Patrick Cohen s’est livré en direct à un violent réquisitoire contre Frédéric Taddeï. Son propos portait principalement sur les invités de « Ce soir (ou jamais !) », certains d’entre eux n’étant pas suffisamment démocrates à ses yeux. L’animateur de « CSOJ » lui a répondu qu’animant une émission de service public, il s’interdisait de censurer un courant de pensée pour peu qu’il soit légal.
La vidéo de l’échange a connu un franc succès sur la Toile, et Taddeï a été déclaré vainqueur par une écrasante majorité des internautes.
Il s’est heureusement trouvé quelques voix éclairées pour résister à ce populisme cathodique, en particulier celle de Bruno Roger-Petit qui a courageusement volé au secours de Cohen (ce n’est pas trop le genre de « BRP » de chasser seul, ni le premier, il est plutôt : « Je fais comme les copains »).[access capability= »lire_inedits »] Trois jours plus tard, il s’étranglait sur « Le Plus-Nouvel Obs » à cause de l’invitation, la veille, d’Anne-Marie Le Pourhiet. Pour donner plus de poids à son absence d’argumentation, il travestissait à l’envi les propos de ce professeur de droit public et amie de la maison en faisant croire qu’elle avait « assimilé les gays à des singes » sur Causeur.fr[1. Il faut dire que pour « BRP », Causeur (et la patronne) semblent faire office d’objet transitionnel (de « doudou » quoi), bien qu’il semble avoir élargi sa liste de suspects.] ! – bien sûr, pourquoi se priver de deux calomnies pour le prix d’une ? « BRP » tient ses livres à jour : « La gauche socialiste et social-démocrate, la gauche socialiste et républicaine, la gauche libérale et sociale, n’est jamais la mieux représentée et incarnée chez Taddeï. » Un comptable et un flic dans la même personne, ça ne se rencontre pas tous les jours.
La conclusion de l’adjudant Bruno est un appel au secours – et aux autorités compétentes : « La question qui se pose aujourd’hui est limpide : en son état actuel, “Ce soir (ou jamais !)” assure-t-elle une représentativité des débats et des idées propres à notre société contemporaine, digne de ce que l’on peut attendre du service public ? » Sur Twitter, cette saine démarche régulatrice a promptement reçu le renfort de deux autres amis du pluralisme, Sylvain Bourmeau, directeur adjoint de Libération, et Josyane Savigneau, ex-directrice du Monde des livres.
À « question limpide », réponse lumineuse : la juste place de Taddeï est à Pôle Emploi. Ce que réclament la vox populi et la morale publique, c’est une grande émission culturelle de service public animée par Bruno Roger-Petit avec plein de chroniqueurs de toutes les opinions de gauche dedans, genre Cohen (eh, pas Marco, hein !), Bourmeau et Savigneau. Peu importe que le bon peuple (qui est en fait très mauvais) leur préfère Zemmour et Taddéï. Vous avez médiatiquement raison puisque vous êtes politiquement minoritaire.[/access]

*Photo : Ce soir ou jamais.

Marine Le Pen est-elle un caniche ? Jean-Luc Mélenchon est-il sartrien ?

Après le volet financier, le volet politique, le volet métaphysique, voilà que s’ouvre sous nos yeux ébahis un volet vétérinaire de l’affaire Cahuzac, grâce à l’amusant Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon. « Les aboiements de Marine Le Pen sont bien ceux d’un caniche fidèle », écrit en effet le Parti ce jeudi, dans un communiqué solennel intitulé « À la niche ! »
Toutes les pensées mélenchoniennes méritant commentaire circonstancié, je dégagerai de cette prise de position burnée deux questionnements concomitants : Marine Le Pen est-elle un caniche ? Jean-Luc Mélenchon est-il sartrien ?
À la première de ces deux questions, nous nous garderons bien de répondre. Je suis trop vieux pour parler des choses que je connais peu ou mal – ce qui, by the way, me disqualifie pour l’exercice de la profession de journaliste, mais bon.
Je ne sais pas grand chose sur les chiens, et donc sur les caniches – que je confonds d’ailleurs régulièrement avec les bichons. Le seul chien que j’ai un peu fréquenté ces dernières années s’appelle Gamo, c’est le bondissant puli d’une amie, qu’elle met un point d’honneur à ne jamais tenir en laisse dans Saint-Germain-des-Prés, au grand effroi des commerçants du quartier (sauf au Flore et chez Louboutin, c’est pas si difficile de reconnaître une bonne maison).
Si vous avez la flemme d’aller voir chez wiki à quoi ressemble un puli, ce que je vous  pardonne volontiers – tout ce qui est cossard est nôtre – sachez qu’on dirait une sorte de gros caniche jamaïcain, sauf qu’il est beaucoup trop cocasse, intelligent et énergique pour être sous l’emprise du cannabis et qu’en plus il n’est pas d’origine caribéenne mais de race 100% magyare, dixit Viktor Orban, qui s’y connaît.


Comme Marine n’a pas de dreadlocks et que ses ancêtres n’ont pas gardé les moutons dans les steppes de Hongrie, je peux donc assurer qu’elle n’est pas un puli. Mais un caniche, je ne sais pas. Faudrait poser la question à Didier Super, qui est expert.

Après cet intermède musical, revenons à nos questions d’actu et tâchons de répondre à la seconde : Jean-Luc Mélenchon est-il sartrien ? Et là je vous réponds sans digression inutile : un peu mon neveu ! Procédons par syllogisme, comme le faisaient les Grecs d’avant la BCE et le FMI.
Marine est anticommuniste
Jean-Paul Sartre a écrit que tout anticommuniste est un chien
Donc Marine est un chien.
Les moins endormis d’entre vous l’auront remarqué, ce raisonnement n’atteste pas de la caninitude de la présidente du FN. En revanche, il prouve, sans contestation possible, l’imprégnation sartrienne de la pensée mélenchoniste. CQFD.
Cela dit, Jean-Luc et ses amis devraient faire attention à leurs comparaisons animalières, dont je ne suis pas si sûr qu’elles dégradent, in fine, la cote de popularité de Marine Le Pen : en l’état actuel de l’Etat, les Français ont une bien meilleure opinion de leurs chiens que de leurs politiciens.

Adoption, PMA, GPA : l’hypocrisie d’Etat

pma gpa hollande

Aude Mirkovic est maître de conférences en droit privé, auteur de l’essai Mariage des personnes de même sexe. La controverse juridique (Téqui, 2013).

Théophane Le Méné : Le projet de loi instaurant le « mariage pour tous » a été adopté par l’Assemblée nationale. Il est examiné depuis hier au Sénat, où il a toutes les chances d’être voté. N’est-ce pas antidémocratique de s’opposer au jugement des parlementaires ?
Aude Mirkovic : Antidémocratique ? Au contraire, les parlementaires ne font que représenter le peuple. Il est donc tout à fait démocratique que le peuple se fasse entendre de ses représentants, et tout à fait anormal que les représentants l’ignorent et refusent de l’écouter. Et puis, de toute façon, les parlementaires votent finalement ce qu’ils veulent. Ce qui est bel et bien anti-démocratique, en revanche, c’est la consigne de vote que subissent les députés et sénateurs socialistes, qui met sur eux une pression de nature à les priver de leur liberté, et à les empêcher de représenter le peuple pour obéir à des consignes partisanes. Quelques uns, courageux, ont annoncé qu’ils voteraient contre ce texte, ce qui est parfaitement logique car la gauche authentique ne devrait pas cautionner une vision libertaire de la famille qui sacrifie les intérêts des plus faibles, les enfants, aux désirs d’adultes qui se paient à l’étranger des enfants privés de père ou de mère, selon les cas, avant d’exiger leur fabrication ici, en France. La parenté de même sexe instrumentalise les enfants pour réaliser les désirs dont ils sont l’objet, elle est anti-écolo, c’est incompréhensible qu’elle soit promue par la gauche, et les parlementaires soucieux de protéger l’humain contre la loi du marché devraient se réveiller.
François Hollande a annoncé attendre l’avis du Conseil national d’éthique pour statuer sur la PMA. Il a catégoriquement rejeté la GPA. Au vu de ces garanties, la simple ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels bouleverse-t-elle vraiment les structures de la famille ?
François Hollande n’a convaincu personne. Il attend l’avis du CCNE pour organiser la fabrication en France d’enfants délibérément privés de père ? Fantastique, quelle garantie ! Car c’est bien de cela qu’il s’agit : vous aurez beau marier deux femmes, la réalité est tenace et elles ne pourront pas avoir d’enfants ensemble. L’assistance médicale à la procréation pour les couples de femmes, c’est un abus de langage. En pratique, c’est une femme qui sera inséminée par un inconnu, de manière à priver son enfant de père, pour qu’il puisse être adopté par une autre femme. Donc, si on veut respecter un minimum les enfants, la PMA ne doit même pas être envisagée pour les couples de femmes, avis du CCNE ou pas !
Quant à la GPA, est-il sérieux de se prononcer contre la gestation pour autrui et de laisser le ministère de la justice enjoindre aux tribunaux de fermer les yeux sur le recours à la GPA à l’étranger ? La GPA est un scandale pour les femmes et les enfants, a fortiori lorsqu’elle est recherchée par un homme qui désire par ce biais priver son enfant de mère. Elle ne doit pas être tolérée, même à l’étranger, et le seul moyen de ne pas l’encourager est de refuser de lui donner effet en droit français. Le gouvernement affiche sa complaisance avec la GPA réalisée à l’étranger, en attendant que la prétendue injustice de la sélection par l’argent ne serve de prétexte à organiser la pratique en France. Si le président veut s’engager contre la GPA, qu’il commence par être ferme à l’égard des GPA déjà pratiquées, sous nos yeux. En attendant, il n’a guère de crédibilité.
L’intégration de la PMA et de la GPA dans le droit français n’est-elle pas inéluctable à long terme ? Quelle que soit la majorité politique, on a l’impression que le législateur court après la demande d’enfants et que les barrières naturelles n’ont plus court. N’avez-vous pas parfois l’impression de mener un combat perdu d’avance ?
Rien n’est inéluctable. Ni la fabrication d’enfants privés délibérément d’un de leurs parents, ni l’esclavage des femmes pauvres pour riches en mal d’enfants.
L’être humain est libre, et chaque société, chaque époque, fait ses choix librement.
Aujourd’hui, la technique donne l’impression que tout est possible, mais la demande d’enfant ne peut pas être satisfaite à n’importe quel prix. Il n’est pas facile de dire non lorsque les personnes n’ont que de bonnes intentions, n’ont que de l’amour à donner. Mais il faut faire preuve de discernement. Nul ne conteste que deux hommes ou deux femmes puissent aimer un enfant. Mais cela passe par le fait de priver cet enfant de son père ou sa mère, c’est pourquoi c’est inacceptable. De quel genre d’amour s’agit-il au fond ? Nous t’aimons tellement que nous t’avons privé de père, pour pouvoir t’élever entre femmes. Nous avions tellement d’amour à te donner, que nous t’avons privé de mère, pour ne pas te partager avec elle… La loi ne peut pas empêcher les gens d’aller à l’étranger se faire fabriquer un enfant privé de son père ou de sa mère. Ça, c’est sûr. Mais la loi n’a pas à valider et encore moins à organiser ces procédés. C’est pourquoi le projet sur le mariage et l’adoption ne peut qu’être retiré car, en dépit des bonnes intentions qui l’ont sans doute inspiré, la réalité, c’est-à-dire la fabrication d’enfants adoptables, exige d’y renoncer.

*Photo : European Parliament.

Baby-Loup : Si le droit se trompe, changeons le droit !

baby loup laicite

Les islamistes ont gagné une bataille. Contre la République. Grâce à la plus haute juridiction de la République. Les magistrats de la Cour de cassation – et tous ceux qui les ont applaudis – doivent le savoir : ceux à qui ils ont offert cette victoire de principe en tireront profit sur le terrain, dans les cités de Chanteloup-les-Vignes. Certes, ces fondamentalistes n’ont pas attendu l’arrêt Baby-Loup pour tenter d’imposer par tous les moyens, pressions, menaces, chantage à la solidarité communautaire, leur conception de l’ordre social. Cela fait des années que Natalia Baleato se dresse face à eux, dans une solitude dont nous sommes tous responsables. Il n’est pas exagéré de dire que cette femme courageuse et inflexible fait vivre, au quotidien, ce que l’esprit des Lumières nous a légué de plus précieux : une grammaire du désaccord et de la différence, un code du pluralisme qui ne se réduit pas à la pluralité. Si on ajoute à cette source qui a irrigué l’ensemble de la culture européenne la tradition française de mixité, de visibilité des femmes dans l’espace public, on obtient cette façon singulière de vivre ensemble qui définit, plus encore que nos lois, ce qu’on appelle encore le « modèle » républicain, bien qu’il ne serve pas de modèle à grand monde hors de nos frontières et qu’il soit, en France même, décrié au prétexte, justement, qu’il s’oppose non pas aux différences, mais à leur exhibition bruyante et permanente. Baby-Loup n’est pas seulement une crèche, c’est un extraordinaire outil d’émancipation pour des milliers de femmes des quartiers déshérités de Chanteloup-les-Vignes et des environs[1. Baby-Loup est une crèche associative, financée exclusivement par des fonds publics. Ouverte 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 dans une cité de Chanteloup-les-Vignes, elle a non seulement permis aux mères du quartier de travailler, mais a aussi offert à de nombreuses femmes l’opportunité de suivre une formation de puéricultrice sanctionnée par un diplôme d’État.]. C’est aussi la preuve que le savoir-vivre républicain, outre qu’il est conforme à nos préférences morales, est l’arme la plus efficace contre la fragmentation communautaire qui menace aujourd’hui notre pays.
Un projet qu’on aurait dit « de gauche » avant qu’une partie de la gauche ne se convertisse à une laïcité tellement « ouverte » qu’elle s’est vidée de tout son sens et ne sacrifie, sur l’autel des identités multiples, ce que nous osons à peine nommer l’« identité française », que certains ont décrétée rigide, intolérante et sectaire. Or, à nos yeux, la première vertu de cette identité est d’être ouverte à tous ceux qui veulent se l’approprier et, bien sûr, l’enrichir, pour peu qu’ils adhèrent à ses options fondamentales. En sorte qu’un grand nombre d’entre nous pourraient dire : « On ne naît pas français, on le devient. » La France, sa culture, sa langue – et ses libertés – sont un cadeau. C’est ce cadeau, et pas seulement du travail, que nombre de Français nés sous d’autres cieux, à commencer par les parents de certains d’entre nous, sont venus chercher ici. Ne le nions pas : ce cadeau a un prix.
Il suppose, non pas de renoncer à sa religion ou à sa culture d’origine, mais parfois d’en abandonner les éléments qui contreviennent aux usages républicains et, pour le reste, de les déployer avec le tact et la modération qui permettent à toutes les croyances, toutes les convictions et toutes les histoires personnelles de se rencontrer sans se heurter. À vrai dire, ce prix est de moins en moins élevé. Les inventeurs de l’École laïque seraient sans doute horrifiés de découvrir qu’aujourd’hui, la République concède (et parfois finance) des espaces de large autonomie aux communautés religieuses. De sorte que n’importe quel juif ou musulman peut, en France, vivre presque exclusivement avec ses coreligionnaires, de l’école où étudient ses enfants aux boucheries où il achète sa viande en passant par le pays où il va passer ses vacances. Qu’on le déplore ou pas, il faut en prendre acte. La loi ne peut pas plus empêcher les Français de se regrouper en fonction de leurs origines qu’elle ne peut interdire à une femme d’être soumise à son mari.
Nous ne sommes pas des intégristes de la laïcité. Car la laïcité n’est pas une religion de plus, une fanfreluche vintage qui ajouterait au chatoiement de la diversité française : elle est entre nous, et en chacun de nous, l’arbitre entre le jugement et la croyance, entre la raison et l’émotion. Soucieux de liberté autant que nos contradicteurs, nous ne prétendons pas l’imposer dans les chambres à coucher.
Mais nous voulons, comme une écrasante majorité des Français, qu’elle reste la règle dans l’espace commun, qui ne saurait être réduit aux services publics, même s’il ne doit pas être étendu à l’ensemble de l’espace privé. Et nous demandons qu’elle protège sans tarder tous les enfants de France qui ont la chance d’en côtoyer chaque jour d’autres, qui ne croient pas la même chose qu’eux. Parce qu’ils cumulent souvent les handicaps, parce que nous ne sommes pas toujours capables de tenir la promesse française, cette protection, nous la devons aux enfants de l’immigration peut-être plus qu’aux autres encore.
Le droit a parlé, dira-t-on. Certes. Et nous ne sommes pas juristes. Devons-nous pour autant prendre ce qu’il nous dit pour parole d’Évangile ? De même que les banquiers créent de la monnaie, les juges créent du droit – la Cour de cassation, en particulier. Mais ils le créent au nom du peuple français. Qu’ils ne se soumettent pas à la dictature de l’opinion, fort bien. En décidant qu’entre toutes les libertés dont ils doivent garantir l’exercice, la liberté religieuse est la plus importante et qu’on ne saurait la restreindre qu’en cas de force majeure, ils font prévaloir une interprétation du droit « positif » manifestement contraire aux aspirations de la majorité – qui, sondage après sondage, déclare son attachement à la laïcité. Les juges auraient-ils pour mission la rééducation des esprits ?
En 1989, la première affaire de voile islamique à l’école divisait la société française. Certains d’entre nous signèrent un texte intitulé « Profs, ne capitulons pas ! » implorant Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation, de ne pas accepter un « Munich de l’École républicaine »[2. Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler, « Profs, ne capitulons pas ! », Le Nouvel Observateur, 1er novembre 1989.]. Celui-ci préféra solliciter le Conseil d’État qui rendit un avis fumeux, pour aboutir à la conclusion qu’il fallait surtout ne rien faire, ce qui revenait à laisser les chefs d’établissements seuls, en première ligne, en prise à des conflits de plus en plus nombreux. Il a fallu attendre quatorze ans, le temps que la situation devienne presque ingérable dans certains endroits, pour que soit votée la loi de 2004 proscrivant les signes ostentatoires religieux à l’École publique. Loin d’avoir provoqué les catastrophes annoncées, elle a calmé le jeu. Et si des jeunes filles ont dû se dépouiller, le temps de la classe, d’un  attribut identitaire, elles y auront justement appris la courtoisie républicaine à laquelle nous sommes attachés.
Aujourd’hui, c’est la Cour de cassation qui abandonne à leur sort toutes ces jeunes filles et toutes les Natalia Baleato de France. Nous respectons les hautes juridictions de la République. Mais ce respect ne va pas jusqu’à leur déléguer le droit de décider ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Aux juges d’aujourd’hui, nous disons, comme au ministre d’hier : quand c’est la loi qui libère et la liberté qui opprime, « il est permis d’interdire ». Le droit ne nous protège pas ? Changeons le droit !
Nous avons confié l’exercice de la souveraineté populaire à nos représentants. C’est aujourd’hui à eux de répondre à ceux qui demandent la protection de la loi. Nous ne prétendons pas offrir à l’humanité entière la conception française du vivre-ensemble. Les Américains, les Suédois ou les Hollandais ne sont pas moins démocrates, humanistes ou égalitaires que nous. Peut-être, alors, devons-nous faire le deuil d’une certaine idée de l’universalisme – pas par conviction, par pragmatisme. Oui, l’universalisme français est particulier. Dans le monde des particularismes, il serait étrange que nous n’eussions pas le droit de défendre le nôtre.

Élisabeth Badinter, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Élisabeth Lévy, Daniel Leconte, Richard Malka, Paul Thibaud, Philippe Val.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°1 (nouvelle série) d’avril 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre kiosque en ligne : 4,90 € le numéro.

*Photo : nicholaslaughlin.

Une pilule peut en cacher une autre

pilule marisol touraine

Promesse de la dernière campagne présidentielle, l’accès gratuit et anonyme de tous les jeunes aux différents modes de contraception vient de surgir dans les étals, après son inscription dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale à l’automne 2012. Jusqu’à présent, la pilule, principale méthode de contraception en France, était remboursée à 65 %. Elle pouvait être délivrée gratuitement et de façon anonyme aux mineures, mais uniquement dans les centres de plannings familiaux, structures de plus en plus insuffisantes, notamment en milieu rural et en zone périurbaine. Désormais, les mineures de 15 ans et plus auront accès à une contraception gratuite : pilules de première et deuxième génération ainsi que stérilets et implants contraceptifs. Seules conditions requises : ces jeunes filles devront obtenir une ordonnance chez un médecin puis présenter la carte Vitale de leurs parents ou une attestation d’affiliation à un régime de Sécurité sociale en pharmacie.
Ce faisant, peut-on considérer que François Hollande vient d’honorer un de ses engagements présidentiels ? Rien n’est moins sûr. Dans un courrier en date du 24 octobre 2012, le planning familial rappelait au ministre de la Santé Marisol Touraine que la contraception gratuite et confidentielle est déjà inscrite dans la loi depuis 1974 et sans limite d’âge. Interrogée il y a quelques jours sur Europe 1, la secrétaire générale de l’association reste dubitative sur l’effet de la mesure. Pour Marie-Pierre Martinet, le fait qu’il faille une ordonnance d’un médecin généraliste, introduira « un questionnement des parents sur la raison pour laquelle leur fille s’est rendue chez le médecin. » L’obligation de présenter la carte Vitale des parents ou une attestation d’affiliation à un régime de sécurité sociale pose le même problème.
La question de l’accès à la pilule pour tous intervient à un moment assez paradoxal. Le scandale des pilules de troisième génération – qui ne sont plus remboursées depuis le 31 mars – a montré, s’il en était encore besoin, que la lutte chimique contre l’expression naturelle des corps n’était pas sans effet secondaires. De nombreuses plaignantes au corps abîmé s’offusquent aujourd’hui de l’imprudence des médecins qui leur ont prescrit ce médicament dépourvu de valeurs curatives. Distribuées comme des chips, ces dragées du plaisir constituent le beurre des laboratoires pharmaceutiques qui s’engraissent en prenant soin de garder la recette secrète. Que contiennent-elles ? Quels sont leurs effets à long terme ? À l’heure du tout biologique et de la traçabilité absolue, il est frappant que la pilule n’interroge pas plus que cela.
Mais les laboratoires l’ont compris, et Michel Houellebecq avant eux, la sexualité est devenue un critère de hiérarchie sociale au même titre que l’argent et l’apparence. Nous sommes tous des Raphaël Tisserand, ce collègue et double négatif du narrateur d’Extension du domaine de la lutte qui cherche sa place dans la compétition sexuelle mondialisée. Le domaine de la lutte s’étend désormais aux relations humaines dans leur quête d’amour et de sexualité débridée. L’individu-marchandise est devenu un «  capital subjectif soucieux de se valoriser » au sein du nouvel ordre économique et sexuel. Et comme le sportif qui se prémunit contre les risques de blessure pendant une compétition, comme le financier qui assure ses placements en bourse, le couple moderne s’arme contre tout ce qui pourrait éteindre ou retarder sa course à l’hédonisme.
« L’amour, ça doit être essentiel et dangereux » avait un jour lancé le romancier Sébastien Lapaque, paraphrasant Norman Mailer, l’auteur de Prisonnier du sexe. Si un jour nous arrivions à repenser le monde, à ressentir la nécessité de ce qui est beau, l’impression d’être « une cuisse de poulet sous cellophane dans un rayon de supermarché » (Houellebecq) ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

*Photo : mr.paille.

Armons l’Armée syrienne libre et ne partons pas !

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asl syrie hollande

Disons-le d’emblée : armer les rebelles syriens est la moins mauvaise des mauvaises solutions. Dans cette guerre civile dont le nombre de victimes se rapproche dangereusement des 100 000 morts, tout ou presque a déjà été tenté. Au début de la contestation, Bachar Al-Assad jouissait d’un crédit considérable auprès des dirigeants occidentaux – y compris français – qui, rappelons-le, n’avaient pas accueilli les premiers signes du « Printemps arabe » avec grand enthousiasme. Mais son entêtement à considérer la contestation comme un complot et son acharnement à régler l’affaire par la force ont transformé en guerre civile un mouvement initialement pacifique.[access capability= »lire_inedits »] La France a tiré les conclusions qui s’imposaient en décidant de soutenir l’opposition. Ce qui impliquait de la créer. Malgré sa légitimité chancelante, ce « gouvernement syrien en exil » est la meilleure promesse d’avenir stable et pacifié disponible sur le marché. Le choix de la France était une pente glissante. Du soutien humanitaire et financier à l’appui militaire, il y a un pas. Il avait été franchi bien avant que la France et la Grande-Bretagne annoncent leur intention de livrer des armes aux « bons » rebelles (l’ALS). Avec ou sans l’Europe.
Cette décision fait voler en éclats le consensus international qui prévalait jusque-là : personne n’armait personne – officiellement, en tout cas.
Soutiens indéfectibles du régime Assad, la Russie et la Chine ont accepté que l’ONU vote un embargo à condition qu’il soit général. Au demeurant, les Occidentaux n’étaient pas très pressés d’envoyer dans le chaos des armes susceptibles de finir dans de mauvaises mains, en particulier celles de la fraction islamiste radicale de la rébellion. En Afghanistan, en Irak et en Libye, ils ont pu observer à loisir les conséquences désastreuses pour la stabilité locale et régionale de la circulation des armes livrées en abondance.
Seulement, plus le temps passe, plus il est clair que cette politique pénalise l’Armée syrienne libre sans affaiblir significativement le régime ou les rebelles islamistes, dont les amis sont moins scrupuleux. Avec l’enlisement de la situation, la crise déborde de plus en plus des frontières syriennes : un million de réfugiés, dont des centaines de milliers au Liban et en Jordanie. Il fallait choisir entre plusieurs menaces. À Paris et à Londres, on considère désormais que le départ d’Assad est une urgence. Quitte à devoir gérer des lendemains difficiles.[/access]

*Photo : FreedomHouse.

Cinéma : Gare à la justice mal placée

cinema techniciens etat

Deux polémiques sont venues alimenter coup sur coup le débat sur le financement du cinéma français. La première concernait la rémunération des comédiens. La seconde concerne le projet de loi du gouvernement garantissant un salaire minimal aux techniciens. Un regard naïf a tôt fait de conclure que les rémunérations trop élevées des comédiens sont une chose « injuste » tandis qu’un salaire minimal pour les techniciens serait « juste ».  Cette manière de voir appelle quelques remarques.
Tout d’abord, le juste et l’injuste ne se disent pas des choses considérées en elles-mêmes mais des différentes manières d’arbitrer des conflits dans des situations particulières. Si une star a reçu un salaire exorbitant, c’est que quelqu’un était prêt à le lui donner. On imagine mal un comédien décliner ainsi la proposition d’un producteur : « Le scénario que vous m’avez envoyé est vraiment très intéressant, mais je suis désolé, votre proposition financière est trop avantageuse pour moi. Je vous prierai de bien vouloir la réduire ou de cesser de m’importuner avec vos demandes ». Si l’on accepte qu’il est rationnel de négocier à la hausse le salaire qu’on reçoit en échange de son travail, on voit mal où est la faute morale. Restent les producteurs. On a également du mal à se les figurer inspirés par la recherche masochiste du plaisir de se saigner à blanc. Il est plus vraisemblable de supposer que s’ils ont proposé ces salaires, c’est qu’ils espéraient un retour sur investissement. Dans le vocabulaire des affaires on dirait qu’ils se sont joliment plantés. Mais on a du mal à voir, une fois encore, où est la faute morale.
Notons que dans une société libre, l’Etat n’administre pas les affaires des hommes. Il administre la justice parmi des hommes qui conduisent leurs propres affaires. Si les producteurs se sont légalement plantés dans leurs négociations, on voit mal ce que l’Etat aurait à y redire. On voit mal également ce qu’il vient faire dans les rémunérations accordées aux techniciens. Un producteur propose un salaire pour un certain travail, le technicien est libre de l’accepter ou non. Rien ne le force à accepter. S’il accepte, il faut qu’il honore sa partie du contrat. S’il n’accepte pas, il passe son chemin : c’est sans doute qu’il a quelque chose de mieux à faire ailleurs. Dans une société libre, est juste ce qui a été librement consenti. On comprend mal ce que le contrôle des salaires par l’Etat pourrait avoir de « juste ». S’il faut vraiment appliquer un qualificatif moral à ce type d’intervention, ce qui convient le mieux c’est « injuste ». Quoi qu’il soit aussi rationnel pour l’Etat d’étendre son pouvoir autant que faire ce peut.
D’une manière générale, la raison pour laquelle l’Etat se mêle de culture, ou pour laquelle il existe quelque chose comme un « Ministère de la Culture », reste hors de portée de mon intelligence sceptique.
In fine, toutes les raisons invoquées pour protéger le cinéma français tournent autour d’une seule : le préserver d’un cinéma « formaté ». Il semblerait au contraire que le formatage soit essentiel à l’art. Ce qui fait l’intérêt, par exemple, d’un sonnet, ce sont les règles de formatage très strictes qui rendent si intéressante la manière dont le poète les utilise pour parvenir à dire ce qu’il veut dire. Reprocher au cinéma d’être formaté reviendrait à reprocher au sonnet sa forme. Or, si les meilleurs produits audiovisuels actuels sont les séries télévisées, c’est précisément parce que ce sont les plus formatés.

*Photo : XanderLeaDaren.

Nos hommes politiques sont humains, ni trop ni trop peu

Il arrive que nos élus et nos dirigeants trichent avec les lois qu’ils sont chargés de faire respecter. Et que nous nous étouffions d’indignation, parce que nous prenons au pied de la lettre la formule « la femme de César ne doit même pas être soupçonnée ».
Et comment qu’elle doit l’être !
Rien n’est plus dangereux pour notre système de démocratie représentative que de croire à des représentants et des dirigeants qui seraient incorruptibles et donc insoupçonnables.
De Platon à Kant, les philosophes se sont cassé les dents sur cette question en forme d’impasse  : « où trouver un maître assez insoupçonnable pour être digne d’exercer le pouvoir ? »
C’était une mauvaise question.
Il faut partir du pied opposé. Admettons une bonne fois que tous les hommes et toutes les femmes de pouvoir sont corruptibles, et à suspecter. Tous et toutes doivent être sous contrôle. Seule la menace d’être dévoilés et punis peut arrêter ceux qui seraient tentés de déraper.
Loin que tous soient pourris, il y a – statistiquement- extrêmement peu de pourris au royaume de France.
Quand on considère la liberté d’investigation des médias, la publicité et la circulation des informations, le pouvoir de la justice, on doit constater qu’il y a une très faible proportion de politiques à être pris la main dans le sac. Plus ils sont soupçonnés, parce qu’humains, et contrôlés, et moins ils ont la tentation de tricher.
Il serait sage d’abandonner l’exigence d’incorruptibilité et le ton de l’indignation vertueuse.
Il suffit de contrôler, de juger et de punir. Sans hystérie et démesure.

La dérangeance, il y a des maisons pour ça !

causeur mediapart plenel

Moi aussi, l’espace d’un instant, j’ai été Jean Moulin. Lorsque Gil Mihaely m’a annoncé qu’après un contrôle URSSAF[1. Dont nous nous sommes honorablement sortis, grâce au sérieux avec lequel Gil tient la boutique.], Causeur avait été élu pour subir un contrôle fiscal, j’ai compris l’exaltation que semblent éprouver quotidiennement mes heureux confrères spécialisés dans le journalisme de résistance.
Après avoir vérifié qu’il n’y avait pas le moindre nazi en vue, j’ai trouvé ça délicieux. « Ils veulent nous abattre ! C’est la preuve que nous dérangeons ! », ai-je pensé, en me demandant quelle robe on mettait pour s’enchaîner à une grille. Ce frisson héroïque n’a, hélas, pas duré. Renseignements pris, notamment auprès de copains socialistes, il paraît qu’après cinq ans d’activité, il est normal d’y passer. Si on était du genre à râler, on remarquerait que les dévoués serviteurs de l’administration fiscale ont peut-être des tâches plus urgentes que de disséquer les comptes d’une honnête entreprise qui crée des emplois, investit dans l’intelligence, mais se trouve encore en phase de développement – façon polie de dire qu’on n’a pas un rond. Qu’ils patientent, cette situation est très provisoire et rien ne nous réjouira plus que de contribuer à l’amélioration des finances publiques de notre pays (et de verser à nos actionnaires la juste rétribution de leur confiance). D’ici là, je crains que nos incorruptibles ne trouvent pas de cassette.
Dommage, on le sentait bien, le « Causeurgate » – les plombiers de l’Élysée, l’ordre discret de François Hollande à une barbouze : « Faites-moi taire ces emmerdeurs ! » D’accord, ce n’est pas le langage du Président. Si ça se trouve, il ne sait même pas qui nous sommes. Au cours de notre premier quinquennat, nous n’avons pas inscrit à notre tableau de chasse le moindre ministre, sous-secrétaire d’État ou conseiller général. Nul élu-n’écoutant-que- sa-conscience ne nous a fourgué l’enregistrement, conservé depuis des années – on ne sait jamais – d’une conversation embarrassante pour un rival politique. Aucun juge ne nous a transmis ses PV d’audition. Nous n’avons jamais été fichus de tuyauter le Parquet sur les turpitudes présumées d’un élu. Honte suprême, pas une fois nous n’avons informé nos lecteurs sur la sexualité d’un personnage public : le jour où les confrères se sont partagé les SMS de DSK, extraits du dossier « Carlton » par un ami de la liberté de la presse, ils ont oublié de nous inviter.
« Pour vous, les puissants sont au-dessus des lois », triomphent certains, rarement en retard d’une interprétation malveillante. Nous n’avons pas la même appréciation qu’eux de la loi ni de la puissance. Entre le ministre et le journaliste, entre l’élu et l’humoriste, entre le présumé innocent et le justicier autoproclamé, la partie est inégale, et pas dans le sens que l’on croit. J’avoue, pour aggraver mon cas, une indulgence coupable (y compris aux yeux de certains de mes camarades) pour les délits passés. J’attends de nos gouvernants qu’ils soient honnêtes, pas qu’ils aient été irréprochables depuis le berceau. Enfin, même une aussi noble fin que la moralisation de la vie publique ne me paraît pas justifier tous les moyens. Si on doit se salir les mains en fouillant dans les poubelles du ressentiment, qu’au moins cela soit pour y dénicher une pépite – et, tant qu’à faire, les preuves de son authenticité[2. Cela ne diminue en rien notre admiration confraternelle pour le courage d’Edwy Plenel, qui a réussi un pari culotté en adoptant un modèle payant que nous disions tous condamné d’avance. Longue vie, donc, à Mediapart, qui est presque notre jumeau (un faux jumeau, n’ayez pas peur).].
Nous ne saurions donc affirmer, comme autrefois un patron du Monde (qui en était fort aise) : Causeur fait peur !
Tant pis. Après tout, chacun son boulot. Le nôtre est de faire réfléchir, et rire quand nous le pouvons. Ce n’est pas aux politiques que nous voulons faire rendre gorge, mais au réel.
Obliger l’époque à livrer ses petits secrets, dévoiler la tectonique des plaques idéologiques à l’œuvre sous le tapis du débat public : voilà notre cahier des charges.
Certains pratiquent le journalisme politique, sportif ou culturel, d’autres le journalisme d’investigation. Nous avons choisi d’exercer un journalisme d’idées : tout d’abord parce que les idées (ou la réflexion) sont notre outil de travail – mais c’est ou cela devrait être le cas de toute la profession ; ensuite parce qu’elles sont le champ privilégié de nos enquêtes. Nous ne prétendons pas à l’impartialité : parmi toutes les idées qui circulent en liberté, nous avons nos têtes – qui ne sont pas les mêmes pour l’ensemble de la rédaction. Il nous importe en revanche d’offrir à toutes un procès équitable en donnant la parole à celles qui nous déplaisent. Nous croyons en effet que de la confrontation naît la raison. Question de goût autant que de principe : que serait la conversation sans désaccord ? Un salon où tout le monde pense la même chose serait ennuyeux à périr.
Le Président n’a sans doute pas le temps de lire Causeur (où il trouverait pourtant matière à cogiter). Heureusement, ses loisirs ne lui permettent pas non plus d’éplucher nos confrères. Il en aurait appris de belles sur notre compte : « Néo-réacs », « fachos spontex », « occidentalistes », « identitaires », « nationalistes », « islamophobes », et même, horresco referens, « sionistes » (je plaide coupable) ! En un mot, infréquentables.
Nous ne sommes pas des porcelaines chinoises : la polémique, même violente, ne nous effraie pas. La critique nous stimule, surtout quand elle est fondée, et elle l’est souvent. Mais nous aimerions être jugés sur ce que nous disons ou écrivons, plutôt que sur l’aimable raccourci qu’en fournissent des censeurs pressés (ou, qui sait, mal intentionnés).
Un intellectuel brillant, qui était autrefois un copain, m’a annoncé que nous étions désormais des « ennemis idéologiques ». Sauf que pour ça, il faut être deux. Désolée : à Causeur, nous n’avons pas d’ennemis, seulement des adversaires. Et ils sont toujours les bienvenus. Même toi, camarade.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°1 (nouvelle série) d’avril 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre kiosque en ligne : 4,90 € le numéro.

De Cahuzac à Houellebecq

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houellebecq jerome cahuzac

houellebecq jerome cahuzac

La France fait beaucoup d’efforts pour se faire détester et se détester, ce qui revient finalement au même. Mais elle reste, au moins, une nation littéraire. C’est ce qui la sauvera toujours à nos yeux.
Avec le délai de décence qui s’impose, il sera intéressant de voir quel parti pourront tirer les romanciers de l’affaire Cahuzac ou plutôt de ce moment assez étrange où l’homme inflexible mentait aux autres autant qu’à lui-même. « Je n’ai jamais eu de compte en Suisse » était une vérité pour Jérôme Cahuzac au moment où il l’énonçait devant le président, le premier ministre, la représentation nationale, les médias. Ce déni de la réalité, quel  filon pour le romancier épris de psychologie des profondeurs !
Il faut imaginer Jérôme Cahuzac se mentant à lui-même, d’abord et avant tout, se conformant à l’image publique de l’homme inflexible, champion de la rigueur de gauche, terrorisant ses collègues avec ses arbitrages tombant de toutes les hauteurs de Bercy, le vrai lieu de ce qu’il reste du pouvoir aujourd’hui. Jérôme Cahuzac a craqué, comme on dit, mais vu la psychorigidité si manifeste du personnage, il a plutôt cassé dans un effondrement d’autant plus spectaculaire (ses proches disent qu’ils craignent de sa part « une bêtise ») que son attitude avait jusque-là gardé cette sérénité froide, presque hautaine. Une sérénité qui n’avait rien à voir avec un quelconque sentiment d’impunité et tout avec, encore une fois, cette certitude schizophrène que génère l’exercice de hautes responsabilités. On est tellement habitué à créer et modifier la réalité par ses décisions que décider que l’on n’est pas coupable suffit pour un temps, mais au prix de quels refoulements, à penser que vraiment, on n’est pas coupable.
Jérôme Cahuzac, héros de roman, n’est pas Raskolnikov, le sentiment de culpabilité ne l’a pas habité pendant des centaines de pages. Il est plutôt du côté des romans de l’ère du soupçon, en proie au solipsisme. Le solipsiste, celui pour qui le réel est une projection de sa conscience et dont Schopenhauer disait qu’il était « un fou enfermé dans un bunker ».
Cahuzac intéresserait-il Houellebecq ? Sans doute. Si nous citons ici l’auteur d’Extension du domaine de la lutte, c’est que lorsque que les gazettes ne parlent pas de Cahuzac, elles parlent de Houellebecq ! Oui, la France est ce pays où la parole d’un écrivain peut encore avoir une importance telle qu’elle fait la Une d’un quotidien et emplit de bruissements les news magazines, et pas seulement dans les pages culture ! Alors, Houellebecq, ancien exilé fiscal irlandais, de retour en France, serait-il l’objet d’un obscur scandale ?
Pas du tout, il va juste sortir le 17 avril… un recueil de poésie, Configuration du dernier rivage. Oui, vous avez bien entendu, un recueil de poésie ! La poésie contemporaine, en France, n’intéresse plus, même quand elle est écrite par de grands vivants qui ont déjà leur place dans les manuels, comme Jacques Réda ou Philippe Jaccottet, que quelques centaines de lecteurs. Là, Houellebecq va nous refaire le coup de Victor Hugo publiant Les Contemplations en 1856 et épuisant le tirage en une journée. On l’interroge sur tout, l’islam, la politique, le prix du mètre carré, le guide Michelin, et même… la poésie. Et c’est tant mieux pour la poésie qui est la raison du monde.
Décidément, il est bien étrange ce pays fragile qui est le nôtre où les ministres du Budget pourraient devenir des personnages de roman et où un poète fait la Une.
J’y vois, pour ma part, en ces temps assez inquiétants, un signe d’espérer. Mais il est vrai que l’image que je me fais du Paradis est une bibliothèque…

*Photo : Riverside Agency.

Taddeï au pilori

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patrick cohen taddei

patrick cohen taddei

Le 12 mars, sur le plateau de « C à vous », sur France 5, Patrick Cohen s’est livré en direct à un violent réquisitoire contre Frédéric Taddeï. Son propos portait principalement sur les invités de « Ce soir (ou jamais !) », certains d’entre eux n’étant pas suffisamment démocrates à ses yeux. L’animateur de « CSOJ » lui a répondu qu’animant une émission de service public, il s’interdisait de censurer un courant de pensée pour peu qu’il soit légal.
La vidéo de l’échange a connu un franc succès sur la Toile, et Taddeï a été déclaré vainqueur par une écrasante majorité des internautes.
Il s’est heureusement trouvé quelques voix éclairées pour résister à ce populisme cathodique, en particulier celle de Bruno Roger-Petit qui a courageusement volé au secours de Cohen (ce n’est pas trop le genre de « BRP » de chasser seul, ni le premier, il est plutôt : « Je fais comme les copains »).[access capability= »lire_inedits »] Trois jours plus tard, il s’étranglait sur « Le Plus-Nouvel Obs » à cause de l’invitation, la veille, d’Anne-Marie Le Pourhiet. Pour donner plus de poids à son absence d’argumentation, il travestissait à l’envi les propos de ce professeur de droit public et amie de la maison en faisant croire qu’elle avait « assimilé les gays à des singes » sur Causeur.fr[1. Il faut dire que pour « BRP », Causeur (et la patronne) semblent faire office d’objet transitionnel (de « doudou » quoi), bien qu’il semble avoir élargi sa liste de suspects.] ! – bien sûr, pourquoi se priver de deux calomnies pour le prix d’une ? « BRP » tient ses livres à jour : « La gauche socialiste et social-démocrate, la gauche socialiste et républicaine, la gauche libérale et sociale, n’est jamais la mieux représentée et incarnée chez Taddeï. » Un comptable et un flic dans la même personne, ça ne se rencontre pas tous les jours.
La conclusion de l’adjudant Bruno est un appel au secours – et aux autorités compétentes : « La question qui se pose aujourd’hui est limpide : en son état actuel, “Ce soir (ou jamais !)” assure-t-elle une représentativité des débats et des idées propres à notre société contemporaine, digne de ce que l’on peut attendre du service public ? » Sur Twitter, cette saine démarche régulatrice a promptement reçu le renfort de deux autres amis du pluralisme, Sylvain Bourmeau, directeur adjoint de Libération, et Josyane Savigneau, ex-directrice du Monde des livres.
À « question limpide », réponse lumineuse : la juste place de Taddeï est à Pôle Emploi. Ce que réclament la vox populi et la morale publique, c’est une grande émission culturelle de service public animée par Bruno Roger-Petit avec plein de chroniqueurs de toutes les opinions de gauche dedans, genre Cohen (eh, pas Marco, hein !), Bourmeau et Savigneau. Peu importe que le bon peuple (qui est en fait très mauvais) leur préfère Zemmour et Taddéï. Vous avez médiatiquement raison puisque vous êtes politiquement minoritaire.[/access]

*Photo : Ce soir ou jamais.

Marine Le Pen est-elle un caniche ? Jean-Luc Mélenchon est-il sartrien ?

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Après le volet financier, le volet politique, le volet métaphysique, voilà que s’ouvre sous nos yeux ébahis un volet vétérinaire de l’affaire Cahuzac, grâce à l’amusant Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon. « Les aboiements de Marine Le Pen sont bien ceux d’un caniche fidèle », écrit en effet le Parti ce jeudi, dans un communiqué solennel intitulé « À la niche ! »
Toutes les pensées mélenchoniennes méritant commentaire circonstancié, je dégagerai de cette prise de position burnée deux questionnements concomitants : Marine Le Pen est-elle un caniche ? Jean-Luc Mélenchon est-il sartrien ?
À la première de ces deux questions, nous nous garderons bien de répondre. Je suis trop vieux pour parler des choses que je connais peu ou mal – ce qui, by the way, me disqualifie pour l’exercice de la profession de journaliste, mais bon.
Je ne sais pas grand chose sur les chiens, et donc sur les caniches – que je confonds d’ailleurs régulièrement avec les bichons. Le seul chien que j’ai un peu fréquenté ces dernières années s’appelle Gamo, c’est le bondissant puli d’une amie, qu’elle met un point d’honneur à ne jamais tenir en laisse dans Saint-Germain-des-Prés, au grand effroi des commerçants du quartier (sauf au Flore et chez Louboutin, c’est pas si difficile de reconnaître une bonne maison).
Si vous avez la flemme d’aller voir chez wiki à quoi ressemble un puli, ce que je vous  pardonne volontiers – tout ce qui est cossard est nôtre – sachez qu’on dirait une sorte de gros caniche jamaïcain, sauf qu’il est beaucoup trop cocasse, intelligent et énergique pour être sous l’emprise du cannabis et qu’en plus il n’est pas d’origine caribéenne mais de race 100% magyare, dixit Viktor Orban, qui s’y connaît.


Comme Marine n’a pas de dreadlocks et que ses ancêtres n’ont pas gardé les moutons dans les steppes de Hongrie, je peux donc assurer qu’elle n’est pas un puli. Mais un caniche, je ne sais pas. Faudrait poser la question à Didier Super, qui est expert.

Après cet intermède musical, revenons à nos questions d’actu et tâchons de répondre à la seconde : Jean-Luc Mélenchon est-il sartrien ? Et là je vous réponds sans digression inutile : un peu mon neveu ! Procédons par syllogisme, comme le faisaient les Grecs d’avant la BCE et le FMI.
Marine est anticommuniste
Jean-Paul Sartre a écrit que tout anticommuniste est un chien
Donc Marine est un chien.
Les moins endormis d’entre vous l’auront remarqué, ce raisonnement n’atteste pas de la caninitude de la présidente du FN. En revanche, il prouve, sans contestation possible, l’imprégnation sartrienne de la pensée mélenchoniste. CQFD.
Cela dit, Jean-Luc et ses amis devraient faire attention à leurs comparaisons animalières, dont je ne suis pas si sûr qu’elles dégradent, in fine, la cote de popularité de Marine Le Pen : en l’état actuel de l’Etat, les Français ont une bien meilleure opinion de leurs chiens que de leurs politiciens.

Adoption, PMA, GPA : l’hypocrisie d’Etat

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pma gpa hollande

pma gpa hollande

Aude Mirkovic est maître de conférences en droit privé, auteur de l’essai Mariage des personnes de même sexe. La controverse juridique (Téqui, 2013).

Théophane Le Méné : Le projet de loi instaurant le « mariage pour tous » a été adopté par l’Assemblée nationale. Il est examiné depuis hier au Sénat, où il a toutes les chances d’être voté. N’est-ce pas antidémocratique de s’opposer au jugement des parlementaires ?
Aude Mirkovic : Antidémocratique ? Au contraire, les parlementaires ne font que représenter le peuple. Il est donc tout à fait démocratique que le peuple se fasse entendre de ses représentants, et tout à fait anormal que les représentants l’ignorent et refusent de l’écouter. Et puis, de toute façon, les parlementaires votent finalement ce qu’ils veulent. Ce qui est bel et bien anti-démocratique, en revanche, c’est la consigne de vote que subissent les députés et sénateurs socialistes, qui met sur eux une pression de nature à les priver de leur liberté, et à les empêcher de représenter le peuple pour obéir à des consignes partisanes. Quelques uns, courageux, ont annoncé qu’ils voteraient contre ce texte, ce qui est parfaitement logique car la gauche authentique ne devrait pas cautionner une vision libertaire de la famille qui sacrifie les intérêts des plus faibles, les enfants, aux désirs d’adultes qui se paient à l’étranger des enfants privés de père ou de mère, selon les cas, avant d’exiger leur fabrication ici, en France. La parenté de même sexe instrumentalise les enfants pour réaliser les désirs dont ils sont l’objet, elle est anti-écolo, c’est incompréhensible qu’elle soit promue par la gauche, et les parlementaires soucieux de protéger l’humain contre la loi du marché devraient se réveiller.
François Hollande a annoncé attendre l’avis du Conseil national d’éthique pour statuer sur la PMA. Il a catégoriquement rejeté la GPA. Au vu de ces garanties, la simple ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels bouleverse-t-elle vraiment les structures de la famille ?
François Hollande n’a convaincu personne. Il attend l’avis du CCNE pour organiser la fabrication en France d’enfants délibérément privés de père ? Fantastique, quelle garantie ! Car c’est bien de cela qu’il s’agit : vous aurez beau marier deux femmes, la réalité est tenace et elles ne pourront pas avoir d’enfants ensemble. L’assistance médicale à la procréation pour les couples de femmes, c’est un abus de langage. En pratique, c’est une femme qui sera inséminée par un inconnu, de manière à priver son enfant de père, pour qu’il puisse être adopté par une autre femme. Donc, si on veut respecter un minimum les enfants, la PMA ne doit même pas être envisagée pour les couples de femmes, avis du CCNE ou pas !
Quant à la GPA, est-il sérieux de se prononcer contre la gestation pour autrui et de laisser le ministère de la justice enjoindre aux tribunaux de fermer les yeux sur le recours à la GPA à l’étranger ? La GPA est un scandale pour les femmes et les enfants, a fortiori lorsqu’elle est recherchée par un homme qui désire par ce biais priver son enfant de mère. Elle ne doit pas être tolérée, même à l’étranger, et le seul moyen de ne pas l’encourager est de refuser de lui donner effet en droit français. Le gouvernement affiche sa complaisance avec la GPA réalisée à l’étranger, en attendant que la prétendue injustice de la sélection par l’argent ne serve de prétexte à organiser la pratique en France. Si le président veut s’engager contre la GPA, qu’il commence par être ferme à l’égard des GPA déjà pratiquées, sous nos yeux. En attendant, il n’a guère de crédibilité.
L’intégration de la PMA et de la GPA dans le droit français n’est-elle pas inéluctable à long terme ? Quelle que soit la majorité politique, on a l’impression que le législateur court après la demande d’enfants et que les barrières naturelles n’ont plus court. N’avez-vous pas parfois l’impression de mener un combat perdu d’avance ?
Rien n’est inéluctable. Ni la fabrication d’enfants privés délibérément d’un de leurs parents, ni l’esclavage des femmes pauvres pour riches en mal d’enfants.
L’être humain est libre, et chaque société, chaque époque, fait ses choix librement.
Aujourd’hui, la technique donne l’impression que tout est possible, mais la demande d’enfant ne peut pas être satisfaite à n’importe quel prix. Il n’est pas facile de dire non lorsque les personnes n’ont que de bonnes intentions, n’ont que de l’amour à donner. Mais il faut faire preuve de discernement. Nul ne conteste que deux hommes ou deux femmes puissent aimer un enfant. Mais cela passe par le fait de priver cet enfant de son père ou sa mère, c’est pourquoi c’est inacceptable. De quel genre d’amour s’agit-il au fond ? Nous t’aimons tellement que nous t’avons privé de père, pour pouvoir t’élever entre femmes. Nous avions tellement d’amour à te donner, que nous t’avons privé de mère, pour ne pas te partager avec elle… La loi ne peut pas empêcher les gens d’aller à l’étranger se faire fabriquer un enfant privé de son père ou de sa mère. Ça, c’est sûr. Mais la loi n’a pas à valider et encore moins à organiser ces procédés. C’est pourquoi le projet sur le mariage et l’adoption ne peut qu’être retiré car, en dépit des bonnes intentions qui l’ont sans doute inspiré, la réalité, c’est-à-dire la fabrication d’enfants adoptables, exige d’y renoncer.

*Photo : European Parliament.

Baby-Loup : Si le droit se trompe, changeons le droit !

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baby loup laicite

baby loup laicite

Les islamistes ont gagné une bataille. Contre la République. Grâce à la plus haute juridiction de la République. Les magistrats de la Cour de cassation – et tous ceux qui les ont applaudis – doivent le savoir : ceux à qui ils ont offert cette victoire de principe en tireront profit sur le terrain, dans les cités de Chanteloup-les-Vignes. Certes, ces fondamentalistes n’ont pas attendu l’arrêt Baby-Loup pour tenter d’imposer par tous les moyens, pressions, menaces, chantage à la solidarité communautaire, leur conception de l’ordre social. Cela fait des années que Natalia Baleato se dresse face à eux, dans une solitude dont nous sommes tous responsables. Il n’est pas exagéré de dire que cette femme courageuse et inflexible fait vivre, au quotidien, ce que l’esprit des Lumières nous a légué de plus précieux : une grammaire du désaccord et de la différence, un code du pluralisme qui ne se réduit pas à la pluralité. Si on ajoute à cette source qui a irrigué l’ensemble de la culture européenne la tradition française de mixité, de visibilité des femmes dans l’espace public, on obtient cette façon singulière de vivre ensemble qui définit, plus encore que nos lois, ce qu’on appelle encore le « modèle » républicain, bien qu’il ne serve pas de modèle à grand monde hors de nos frontières et qu’il soit, en France même, décrié au prétexte, justement, qu’il s’oppose non pas aux différences, mais à leur exhibition bruyante et permanente. Baby-Loup n’est pas seulement une crèche, c’est un extraordinaire outil d’émancipation pour des milliers de femmes des quartiers déshérités de Chanteloup-les-Vignes et des environs[1. Baby-Loup est une crèche associative, financée exclusivement par des fonds publics. Ouverte 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 dans une cité de Chanteloup-les-Vignes, elle a non seulement permis aux mères du quartier de travailler, mais a aussi offert à de nombreuses femmes l’opportunité de suivre une formation de puéricultrice sanctionnée par un diplôme d’État.]. C’est aussi la preuve que le savoir-vivre républicain, outre qu’il est conforme à nos préférences morales, est l’arme la plus efficace contre la fragmentation communautaire qui menace aujourd’hui notre pays.
Un projet qu’on aurait dit « de gauche » avant qu’une partie de la gauche ne se convertisse à une laïcité tellement « ouverte » qu’elle s’est vidée de tout son sens et ne sacrifie, sur l’autel des identités multiples, ce que nous osons à peine nommer l’« identité française », que certains ont décrétée rigide, intolérante et sectaire. Or, à nos yeux, la première vertu de cette identité est d’être ouverte à tous ceux qui veulent se l’approprier et, bien sûr, l’enrichir, pour peu qu’ils adhèrent à ses options fondamentales. En sorte qu’un grand nombre d’entre nous pourraient dire : « On ne naît pas français, on le devient. » La France, sa culture, sa langue – et ses libertés – sont un cadeau. C’est ce cadeau, et pas seulement du travail, que nombre de Français nés sous d’autres cieux, à commencer par les parents de certains d’entre nous, sont venus chercher ici. Ne le nions pas : ce cadeau a un prix.
Il suppose, non pas de renoncer à sa religion ou à sa culture d’origine, mais parfois d’en abandonner les éléments qui contreviennent aux usages républicains et, pour le reste, de les déployer avec le tact et la modération qui permettent à toutes les croyances, toutes les convictions et toutes les histoires personnelles de se rencontrer sans se heurter. À vrai dire, ce prix est de moins en moins élevé. Les inventeurs de l’École laïque seraient sans doute horrifiés de découvrir qu’aujourd’hui, la République concède (et parfois finance) des espaces de large autonomie aux communautés religieuses. De sorte que n’importe quel juif ou musulman peut, en France, vivre presque exclusivement avec ses coreligionnaires, de l’école où étudient ses enfants aux boucheries où il achète sa viande en passant par le pays où il va passer ses vacances. Qu’on le déplore ou pas, il faut en prendre acte. La loi ne peut pas plus empêcher les Français de se regrouper en fonction de leurs origines qu’elle ne peut interdire à une femme d’être soumise à son mari.
Nous ne sommes pas des intégristes de la laïcité. Car la laïcité n’est pas une religion de plus, une fanfreluche vintage qui ajouterait au chatoiement de la diversité française : elle est entre nous, et en chacun de nous, l’arbitre entre le jugement et la croyance, entre la raison et l’émotion. Soucieux de liberté autant que nos contradicteurs, nous ne prétendons pas l’imposer dans les chambres à coucher.
Mais nous voulons, comme une écrasante majorité des Français, qu’elle reste la règle dans l’espace commun, qui ne saurait être réduit aux services publics, même s’il ne doit pas être étendu à l’ensemble de l’espace privé. Et nous demandons qu’elle protège sans tarder tous les enfants de France qui ont la chance d’en côtoyer chaque jour d’autres, qui ne croient pas la même chose qu’eux. Parce qu’ils cumulent souvent les handicaps, parce que nous ne sommes pas toujours capables de tenir la promesse française, cette protection, nous la devons aux enfants de l’immigration peut-être plus qu’aux autres encore.
Le droit a parlé, dira-t-on. Certes. Et nous ne sommes pas juristes. Devons-nous pour autant prendre ce qu’il nous dit pour parole d’Évangile ? De même que les banquiers créent de la monnaie, les juges créent du droit – la Cour de cassation, en particulier. Mais ils le créent au nom du peuple français. Qu’ils ne se soumettent pas à la dictature de l’opinion, fort bien. En décidant qu’entre toutes les libertés dont ils doivent garantir l’exercice, la liberté religieuse est la plus importante et qu’on ne saurait la restreindre qu’en cas de force majeure, ils font prévaloir une interprétation du droit « positif » manifestement contraire aux aspirations de la majorité – qui, sondage après sondage, déclare son attachement à la laïcité. Les juges auraient-ils pour mission la rééducation des esprits ?
En 1989, la première affaire de voile islamique à l’école divisait la société française. Certains d’entre nous signèrent un texte intitulé « Profs, ne capitulons pas ! » implorant Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation, de ne pas accepter un « Munich de l’École républicaine »[2. Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler, « Profs, ne capitulons pas ! », Le Nouvel Observateur, 1er novembre 1989.]. Celui-ci préféra solliciter le Conseil d’État qui rendit un avis fumeux, pour aboutir à la conclusion qu’il fallait surtout ne rien faire, ce qui revenait à laisser les chefs d’établissements seuls, en première ligne, en prise à des conflits de plus en plus nombreux. Il a fallu attendre quatorze ans, le temps que la situation devienne presque ingérable dans certains endroits, pour que soit votée la loi de 2004 proscrivant les signes ostentatoires religieux à l’École publique. Loin d’avoir provoqué les catastrophes annoncées, elle a calmé le jeu. Et si des jeunes filles ont dû se dépouiller, le temps de la classe, d’un  attribut identitaire, elles y auront justement appris la courtoisie républicaine à laquelle nous sommes attachés.
Aujourd’hui, c’est la Cour de cassation qui abandonne à leur sort toutes ces jeunes filles et toutes les Natalia Baleato de France. Nous respectons les hautes juridictions de la République. Mais ce respect ne va pas jusqu’à leur déléguer le droit de décider ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Aux juges d’aujourd’hui, nous disons, comme au ministre d’hier : quand c’est la loi qui libère et la liberté qui opprime, « il est permis d’interdire ». Le droit ne nous protège pas ? Changeons le droit !
Nous avons confié l’exercice de la souveraineté populaire à nos représentants. C’est aujourd’hui à eux de répondre à ceux qui demandent la protection de la loi. Nous ne prétendons pas offrir à l’humanité entière la conception française du vivre-ensemble. Les Américains, les Suédois ou les Hollandais ne sont pas moins démocrates, humanistes ou égalitaires que nous. Peut-être, alors, devons-nous faire le deuil d’une certaine idée de l’universalisme – pas par conviction, par pragmatisme. Oui, l’universalisme français est particulier. Dans le monde des particularismes, il serait étrange que nous n’eussions pas le droit de défendre le nôtre.

Élisabeth Badinter, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Élisabeth Lévy, Daniel Leconte, Richard Malka, Paul Thibaud, Philippe Val.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°1 (nouvelle série) d’avril 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre kiosque en ligne : 4,90 € le numéro.

*Photo : nicholaslaughlin.

Une pilule peut en cacher une autre

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pilule marisol touraine

pilule marisol touraine

Promesse de la dernière campagne présidentielle, l’accès gratuit et anonyme de tous les jeunes aux différents modes de contraception vient de surgir dans les étals, après son inscription dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale à l’automne 2012. Jusqu’à présent, la pilule, principale méthode de contraception en France, était remboursée à 65 %. Elle pouvait être délivrée gratuitement et de façon anonyme aux mineures, mais uniquement dans les centres de plannings familiaux, structures de plus en plus insuffisantes, notamment en milieu rural et en zone périurbaine. Désormais, les mineures de 15 ans et plus auront accès à une contraception gratuite : pilules de première et deuxième génération ainsi que stérilets et implants contraceptifs. Seules conditions requises : ces jeunes filles devront obtenir une ordonnance chez un médecin puis présenter la carte Vitale de leurs parents ou une attestation d’affiliation à un régime de Sécurité sociale en pharmacie.
Ce faisant, peut-on considérer que François Hollande vient d’honorer un de ses engagements présidentiels ? Rien n’est moins sûr. Dans un courrier en date du 24 octobre 2012, le planning familial rappelait au ministre de la Santé Marisol Touraine que la contraception gratuite et confidentielle est déjà inscrite dans la loi depuis 1974 et sans limite d’âge. Interrogée il y a quelques jours sur Europe 1, la secrétaire générale de l’association reste dubitative sur l’effet de la mesure. Pour Marie-Pierre Martinet, le fait qu’il faille une ordonnance d’un médecin généraliste, introduira « un questionnement des parents sur la raison pour laquelle leur fille s’est rendue chez le médecin. » L’obligation de présenter la carte Vitale des parents ou une attestation d’affiliation à un régime de sécurité sociale pose le même problème.
La question de l’accès à la pilule pour tous intervient à un moment assez paradoxal. Le scandale des pilules de troisième génération – qui ne sont plus remboursées depuis le 31 mars – a montré, s’il en était encore besoin, que la lutte chimique contre l’expression naturelle des corps n’était pas sans effet secondaires. De nombreuses plaignantes au corps abîmé s’offusquent aujourd’hui de l’imprudence des médecins qui leur ont prescrit ce médicament dépourvu de valeurs curatives. Distribuées comme des chips, ces dragées du plaisir constituent le beurre des laboratoires pharmaceutiques qui s’engraissent en prenant soin de garder la recette secrète. Que contiennent-elles ? Quels sont leurs effets à long terme ? À l’heure du tout biologique et de la traçabilité absolue, il est frappant que la pilule n’interroge pas plus que cela.
Mais les laboratoires l’ont compris, et Michel Houellebecq avant eux, la sexualité est devenue un critère de hiérarchie sociale au même titre que l’argent et l’apparence. Nous sommes tous des Raphaël Tisserand, ce collègue et double négatif du narrateur d’Extension du domaine de la lutte qui cherche sa place dans la compétition sexuelle mondialisée. Le domaine de la lutte s’étend désormais aux relations humaines dans leur quête d’amour et de sexualité débridée. L’individu-marchandise est devenu un «  capital subjectif soucieux de se valoriser » au sein du nouvel ordre économique et sexuel. Et comme le sportif qui se prémunit contre les risques de blessure pendant une compétition, comme le financier qui assure ses placements en bourse, le couple moderne s’arme contre tout ce qui pourrait éteindre ou retarder sa course à l’hédonisme.
« L’amour, ça doit être essentiel et dangereux » avait un jour lancé le romancier Sébastien Lapaque, paraphrasant Norman Mailer, l’auteur de Prisonnier du sexe. Si un jour nous arrivions à repenser le monde, à ressentir la nécessité de ce qui est beau, l’impression d’être « une cuisse de poulet sous cellophane dans un rayon de supermarché » (Houellebecq) ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

*Photo : mr.paille.

Armons l’Armée syrienne libre et ne partons pas !

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asl syrie hollande

asl syrie hollande

Disons-le d’emblée : armer les rebelles syriens est la moins mauvaise des mauvaises solutions. Dans cette guerre civile dont le nombre de victimes se rapproche dangereusement des 100 000 morts, tout ou presque a déjà été tenté. Au début de la contestation, Bachar Al-Assad jouissait d’un crédit considérable auprès des dirigeants occidentaux – y compris français – qui, rappelons-le, n’avaient pas accueilli les premiers signes du « Printemps arabe » avec grand enthousiasme. Mais son entêtement à considérer la contestation comme un complot et son acharnement à régler l’affaire par la force ont transformé en guerre civile un mouvement initialement pacifique.[access capability= »lire_inedits »] La France a tiré les conclusions qui s’imposaient en décidant de soutenir l’opposition. Ce qui impliquait de la créer. Malgré sa légitimité chancelante, ce « gouvernement syrien en exil » est la meilleure promesse d’avenir stable et pacifié disponible sur le marché. Le choix de la France était une pente glissante. Du soutien humanitaire et financier à l’appui militaire, il y a un pas. Il avait été franchi bien avant que la France et la Grande-Bretagne annoncent leur intention de livrer des armes aux « bons » rebelles (l’ALS). Avec ou sans l’Europe.
Cette décision fait voler en éclats le consensus international qui prévalait jusque-là : personne n’armait personne – officiellement, en tout cas.
Soutiens indéfectibles du régime Assad, la Russie et la Chine ont accepté que l’ONU vote un embargo à condition qu’il soit général. Au demeurant, les Occidentaux n’étaient pas très pressés d’envoyer dans le chaos des armes susceptibles de finir dans de mauvaises mains, en particulier celles de la fraction islamiste radicale de la rébellion. En Afghanistan, en Irak et en Libye, ils ont pu observer à loisir les conséquences désastreuses pour la stabilité locale et régionale de la circulation des armes livrées en abondance.
Seulement, plus le temps passe, plus il est clair que cette politique pénalise l’Armée syrienne libre sans affaiblir significativement le régime ou les rebelles islamistes, dont les amis sont moins scrupuleux. Avec l’enlisement de la situation, la crise déborde de plus en plus des frontières syriennes : un million de réfugiés, dont des centaines de milliers au Liban et en Jordanie. Il fallait choisir entre plusieurs menaces. À Paris et à Londres, on considère désormais que le départ d’Assad est une urgence. Quitte à devoir gérer des lendemains difficiles.[/access]

*Photo : FreedomHouse.

Cinéma : Gare à la justice mal placée

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cinema techniciens etat

cinema techniciens etat

Deux polémiques sont venues alimenter coup sur coup le débat sur le financement du cinéma français. La première concernait la rémunération des comédiens. La seconde concerne le projet de loi du gouvernement garantissant un salaire minimal aux techniciens. Un regard naïf a tôt fait de conclure que les rémunérations trop élevées des comédiens sont une chose « injuste » tandis qu’un salaire minimal pour les techniciens serait « juste ».  Cette manière de voir appelle quelques remarques.
Tout d’abord, le juste et l’injuste ne se disent pas des choses considérées en elles-mêmes mais des différentes manières d’arbitrer des conflits dans des situations particulières. Si une star a reçu un salaire exorbitant, c’est que quelqu’un était prêt à le lui donner. On imagine mal un comédien décliner ainsi la proposition d’un producteur : « Le scénario que vous m’avez envoyé est vraiment très intéressant, mais je suis désolé, votre proposition financière est trop avantageuse pour moi. Je vous prierai de bien vouloir la réduire ou de cesser de m’importuner avec vos demandes ». Si l’on accepte qu’il est rationnel de négocier à la hausse le salaire qu’on reçoit en échange de son travail, on voit mal où est la faute morale. Restent les producteurs. On a également du mal à se les figurer inspirés par la recherche masochiste du plaisir de se saigner à blanc. Il est plus vraisemblable de supposer que s’ils ont proposé ces salaires, c’est qu’ils espéraient un retour sur investissement. Dans le vocabulaire des affaires on dirait qu’ils se sont joliment plantés. Mais on a du mal à voir, une fois encore, où est la faute morale.
Notons que dans une société libre, l’Etat n’administre pas les affaires des hommes. Il administre la justice parmi des hommes qui conduisent leurs propres affaires. Si les producteurs se sont légalement plantés dans leurs négociations, on voit mal ce que l’Etat aurait à y redire. On voit mal également ce qu’il vient faire dans les rémunérations accordées aux techniciens. Un producteur propose un salaire pour un certain travail, le technicien est libre de l’accepter ou non. Rien ne le force à accepter. S’il accepte, il faut qu’il honore sa partie du contrat. S’il n’accepte pas, il passe son chemin : c’est sans doute qu’il a quelque chose de mieux à faire ailleurs. Dans une société libre, est juste ce qui a été librement consenti. On comprend mal ce que le contrôle des salaires par l’Etat pourrait avoir de « juste ». S’il faut vraiment appliquer un qualificatif moral à ce type d’intervention, ce qui convient le mieux c’est « injuste ». Quoi qu’il soit aussi rationnel pour l’Etat d’étendre son pouvoir autant que faire ce peut.
D’une manière générale, la raison pour laquelle l’Etat se mêle de culture, ou pour laquelle il existe quelque chose comme un « Ministère de la Culture », reste hors de portée de mon intelligence sceptique.
In fine, toutes les raisons invoquées pour protéger le cinéma français tournent autour d’une seule : le préserver d’un cinéma « formaté ». Il semblerait au contraire que le formatage soit essentiel à l’art. Ce qui fait l’intérêt, par exemple, d’un sonnet, ce sont les règles de formatage très strictes qui rendent si intéressante la manière dont le poète les utilise pour parvenir à dire ce qu’il veut dire. Reprocher au cinéma d’être formaté reviendrait à reprocher au sonnet sa forme. Or, si les meilleurs produits audiovisuels actuels sont les séries télévisées, c’est précisément parce que ce sont les plus formatés.

*Photo : XanderLeaDaren.

Nos hommes politiques sont humains, ni trop ni trop peu

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Il arrive que nos élus et nos dirigeants trichent avec les lois qu’ils sont chargés de faire respecter. Et que nous nous étouffions d’indignation, parce que nous prenons au pied de la lettre la formule « la femme de César ne doit même pas être soupçonnée ».
Et comment qu’elle doit l’être !
Rien n’est plus dangereux pour notre système de démocratie représentative que de croire à des représentants et des dirigeants qui seraient incorruptibles et donc insoupçonnables.
De Platon à Kant, les philosophes se sont cassé les dents sur cette question en forme d’impasse  : « où trouver un maître assez insoupçonnable pour être digne d’exercer le pouvoir ? »
C’était une mauvaise question.
Il faut partir du pied opposé. Admettons une bonne fois que tous les hommes et toutes les femmes de pouvoir sont corruptibles, et à suspecter. Tous et toutes doivent être sous contrôle. Seule la menace d’être dévoilés et punis peut arrêter ceux qui seraient tentés de déraper.
Loin que tous soient pourris, il y a – statistiquement- extrêmement peu de pourris au royaume de France.
Quand on considère la liberté d’investigation des médias, la publicité et la circulation des informations, le pouvoir de la justice, on doit constater qu’il y a une très faible proportion de politiques à être pris la main dans le sac. Plus ils sont soupçonnés, parce qu’humains, et contrôlés, et moins ils ont la tentation de tricher.
Il serait sage d’abandonner l’exigence d’incorruptibilité et le ton de l’indignation vertueuse.
Il suffit de contrôler, de juger et de punir. Sans hystérie et démesure.

La dérangeance, il y a des maisons pour ça !

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causeur mediapart plenel

causeur mediapart plenel

Moi aussi, l’espace d’un instant, j’ai été Jean Moulin. Lorsque Gil Mihaely m’a annoncé qu’après un contrôle URSSAF[1. Dont nous nous sommes honorablement sortis, grâce au sérieux avec lequel Gil tient la boutique.], Causeur avait été élu pour subir un contrôle fiscal, j’ai compris l’exaltation que semblent éprouver quotidiennement mes heureux confrères spécialisés dans le journalisme de résistance.
Après avoir vérifié qu’il n’y avait pas le moindre nazi en vue, j’ai trouvé ça délicieux. « Ils veulent nous abattre ! C’est la preuve que nous dérangeons ! », ai-je pensé, en me demandant quelle robe on mettait pour s’enchaîner à une grille. Ce frisson héroïque n’a, hélas, pas duré. Renseignements pris, notamment auprès de copains socialistes, il paraît qu’après cinq ans d’activité, il est normal d’y passer. Si on était du genre à râler, on remarquerait que les dévoués serviteurs de l’administration fiscale ont peut-être des tâches plus urgentes que de disséquer les comptes d’une honnête entreprise qui crée des emplois, investit dans l’intelligence, mais se trouve encore en phase de développement – façon polie de dire qu’on n’a pas un rond. Qu’ils patientent, cette situation est très provisoire et rien ne nous réjouira plus que de contribuer à l’amélioration des finances publiques de notre pays (et de verser à nos actionnaires la juste rétribution de leur confiance). D’ici là, je crains que nos incorruptibles ne trouvent pas de cassette.
Dommage, on le sentait bien, le « Causeurgate » – les plombiers de l’Élysée, l’ordre discret de François Hollande à une barbouze : « Faites-moi taire ces emmerdeurs ! » D’accord, ce n’est pas le langage du Président. Si ça se trouve, il ne sait même pas qui nous sommes. Au cours de notre premier quinquennat, nous n’avons pas inscrit à notre tableau de chasse le moindre ministre, sous-secrétaire d’État ou conseiller général. Nul élu-n’écoutant-que- sa-conscience ne nous a fourgué l’enregistrement, conservé depuis des années – on ne sait jamais – d’une conversation embarrassante pour un rival politique. Aucun juge ne nous a transmis ses PV d’audition. Nous n’avons jamais été fichus de tuyauter le Parquet sur les turpitudes présumées d’un élu. Honte suprême, pas une fois nous n’avons informé nos lecteurs sur la sexualité d’un personnage public : le jour où les confrères se sont partagé les SMS de DSK, extraits du dossier « Carlton » par un ami de la liberté de la presse, ils ont oublié de nous inviter.
« Pour vous, les puissants sont au-dessus des lois », triomphent certains, rarement en retard d’une interprétation malveillante. Nous n’avons pas la même appréciation qu’eux de la loi ni de la puissance. Entre le ministre et le journaliste, entre l’élu et l’humoriste, entre le présumé innocent et le justicier autoproclamé, la partie est inégale, et pas dans le sens que l’on croit. J’avoue, pour aggraver mon cas, une indulgence coupable (y compris aux yeux de certains de mes camarades) pour les délits passés. J’attends de nos gouvernants qu’ils soient honnêtes, pas qu’ils aient été irréprochables depuis le berceau. Enfin, même une aussi noble fin que la moralisation de la vie publique ne me paraît pas justifier tous les moyens. Si on doit se salir les mains en fouillant dans les poubelles du ressentiment, qu’au moins cela soit pour y dénicher une pépite – et, tant qu’à faire, les preuves de son authenticité[2. Cela ne diminue en rien notre admiration confraternelle pour le courage d’Edwy Plenel, qui a réussi un pari culotté en adoptant un modèle payant que nous disions tous condamné d’avance. Longue vie, donc, à Mediapart, qui est presque notre jumeau (un faux jumeau, n’ayez pas peur).].
Nous ne saurions donc affirmer, comme autrefois un patron du Monde (qui en était fort aise) : Causeur fait peur !
Tant pis. Après tout, chacun son boulot. Le nôtre est de faire réfléchir, et rire quand nous le pouvons. Ce n’est pas aux politiques que nous voulons faire rendre gorge, mais au réel.
Obliger l’époque à livrer ses petits secrets, dévoiler la tectonique des plaques idéologiques à l’œuvre sous le tapis du débat public : voilà notre cahier des charges.
Certains pratiquent le journalisme politique, sportif ou culturel, d’autres le journalisme d’investigation. Nous avons choisi d’exercer un journalisme d’idées : tout d’abord parce que les idées (ou la réflexion) sont notre outil de travail – mais c’est ou cela devrait être le cas de toute la profession ; ensuite parce qu’elles sont le champ privilégié de nos enquêtes. Nous ne prétendons pas à l’impartialité : parmi toutes les idées qui circulent en liberté, nous avons nos têtes – qui ne sont pas les mêmes pour l’ensemble de la rédaction. Il nous importe en revanche d’offrir à toutes un procès équitable en donnant la parole à celles qui nous déplaisent. Nous croyons en effet que de la confrontation naît la raison. Question de goût autant que de principe : que serait la conversation sans désaccord ? Un salon où tout le monde pense la même chose serait ennuyeux à périr.
Le Président n’a sans doute pas le temps de lire Causeur (où il trouverait pourtant matière à cogiter). Heureusement, ses loisirs ne lui permettent pas non plus d’éplucher nos confrères. Il en aurait appris de belles sur notre compte : « Néo-réacs », « fachos spontex », « occidentalistes », « identitaires », « nationalistes », « islamophobes », et même, horresco referens, « sionistes » (je plaide coupable) ! En un mot, infréquentables.
Nous ne sommes pas des porcelaines chinoises : la polémique, même violente, ne nous effraie pas. La critique nous stimule, surtout quand elle est fondée, et elle l’est souvent. Mais nous aimerions être jugés sur ce que nous disons ou écrivons, plutôt que sur l’aimable raccourci qu’en fournissent des censeurs pressés (ou, qui sait, mal intentionnés).
Un intellectuel brillant, qui était autrefois un copain, m’a annoncé que nous étions désormais des « ennemis idéologiques ». Sauf que pour ça, il faut être deux. Désolée : à Causeur, nous n’avons pas d’ennemis, seulement des adversaires. Et ils sont toujours les bienvenus. Même toi, camarade.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°1 (nouvelle série) d’avril 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre kiosque en ligne : 4,90 € le numéro.