Il faut le voir pour le croire.  Après avoir alimenté la polémique avec des performances dans les salles inversement proportionnelles aux salaires de ses acteurs les plus bankable, le cinéma français interpelle directement François Hollande.  Non, il ne s’agit pas d’une supplique de Philippe Torreton pour décapiter Gérard Depardieu en place de Grève. Ni d’une nouvelle tribune du producteur Vincent Maraval ulcéré par le dernier cachet de Dany Boon, acheté à prix d’or pour figurer dans le dernier Astérix.
Cette fois, 1600 professionnels du cinéma s’adressent ni plus ni moins qu’au président de la République pour l’exhorter de… baisser les honoraires des techniciens. Dans cette pétition également destinée aux ministres Michel Sapin (Travail) et Aurélie Filippetti (Culture), des réalisateurs aussi en vogue que Guillaume Canet (Les petits mouchoirs), Valérie Donzelli (La guerre est déclarée), Maïwenn (Polisse) et Gérard Jugnot (comment ça, Pinot simple flic n’est plus à la mode ?) flanqués de producteurs comme Margaret Menegoz (Amour) s’insurgent de la nouvelle convention collective censée entrer en vigueur le 1er juillet. Ce texte prévoit en effet de réévaluer les traitements des techniciens de cinéma en les portant à un niveau légèrement supérieur au SMIC, ce qui – à entendre les pétitionnaires – condamnerait d’office bien des films en enchérissant le « coût » du travail. Pour se faire entendre, ils ont même projeté des extraits de quelques récents succès français du 7e art (oui, il en reste…) au cinéma du Panthéon, assortis d’un sobre commentaire : « Pour le gouvernement, ces films n’auraient jamais dû exister.»
Et la productrice Menegoz d’expliquer : « Jusqu’à présent, la négociation des contrats des techniciens des films d’auteur se faisait de gré à gré. Il n’y a jamais eu de soucis malgré des salaires inférieurs de 10 à 20 % au minimum syndical. Beaucoup de techniciens sont ravis de travailler avec des grands auteurs. Cela valorise leurs CV.»
Certains populistes s’offusqueraient d’un tel discours. Surtout lorsqu’il provient d’hommes (et de femmes, la parité est sauve !) de gauche patentés, jamais en retard pour s’engager en faveur de François Hollande ou du mariage pour tous (qui a le bon goût de ne rien coûter aux cinéastes).  Les mêmes populistes enrageraient devant les cachets mirobolants des vingt premières stars du cinéma français, dont certaines ont paraphé la pétition, et exigeraient même qu’ils divisent par deux leurs émoluments, histoire de réduire le coût des films tout en garantissant des revenus décents aux techniciens. Poujadistes, va !
La preuve paradoxale que ces indignés défendent une juste cause, c’est que le Dupont Lajoie du cinéma hexagonal maugrée dans son coin. Jean-Pierre Mocky ne mâche pas ses mots : « Il n’y a plus de bons scenarii en France, plus d’Audiard, plus de Prévert… À la place, on fait des conneries formatées avec des acteurs trop payés, parce que les producteurs veulent gagner du fric. C’est ça la véritable ligne du cinéma français aujourd’hui : faire des conneries très chères pour que les producteurs s’en foutent plein les poches ! »
Evidemment, pour la subtilité, on repassera. Il y a des jours où les rapports de force économiques semblent aussi simples qu’un tract du Front de gauche. Grosso modo, le système de production actuel pressure les équipes de tournage, petits comédiens compris, et assure des rémunérations grassouillettes au top 50 des acteurs français. En laissant de côté les Mocky, Brisseau, Boisset et autres francs-tireurs de la pellicule.
Vu le prix d’un deux-pièces cuisine à Bastille, convention collective ou pas, les perchistes et ingénieurs du son pourront toujours faire de menues économies et se sustenter aux Restos du cœur. Une vraie B.A qui ne coûte rien aux réalisateurs-producteurs. Pas vrai, Jugnot ?

*Photo : m4tik.

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