Le pays des pyramides sort de la première semaine d’exploitation commerciale du documentaire Juifs d’Egypte.  Il ne reste officiellement que quelques dizaines de juifs dans cette contrée où les tensions vont croissant entre Coptes et Musulmans. Les Juifs auraient été plus de 80 000 à vivre en Egypte dans les années 1940. Le sujet est sensible, aussi la sortie du film a a été d’abord empêchée tant la Sécurité d’Etat s’inquiétait du mot « juif ».
« Pour la Sécurité, le mot juif renvoie immédiatement à toute une imagerie d’espionnage pour Israël, de guerre froide, de paranoïa», explique Amir Ramses, le réalisateur.
Quand on dit « juif », en Egypte, on risque de susciter des réactions un brin surprenantes, comme l’illustre le micro-trottoir qui ouvre le documentaire. L’un des Cairotes interrogés répond ainsi qu’il aime beaucoup la célèbre chanteuse égyptienne Leïla Mourad, égérie de la révolution de 1952. Mais lorsque le cameraman lui apprend qu’elle était juive, le fan déçu répond qu’elle ne vaut plus rien.
Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi Amir Ramses, issu d’une famille égyptienne chrétienne, veut « se battre contre les stéréotypes ». Dans son documentaire, il interroge des témoins, anciens Egyptiens juifs expatriés, membres de la police dans les années 1950 et narre les histoires les plus rocambolesques des juifs d’Egypte, principalement du Caire et d’Alexandrie, dans les années 1940 et 1950.
On y retrouve des personnages émigrés (de force) en France, avec des figures aussi fascinantes qu’Henri Curiel. Fils de banquier, anticolonialiste internationaliste, biberonné à la langue française mais vrai patriote égyptien, ce dernier marque le film de son empreinte. Tout comme son fils naturel Alain Gresh et la comédienne Isabelle de Botton. Amir Ramses explique pourquoi il s’est polarisé sur des juifs égyptiens vivant en France : « J’y ai trouvé les deux communautés, ceux qui ont dû fuir juste parce qu’il étaient juifs, et ceux qui ont été persécutés en plus pour leur appartenance politique. J’ai pensé à la Suisse, mais ceux que j’ai retrouvés souffraient déjà d’Alzheimer. Et aux Etats-Unis, j’avais peu de chances de trouver des militants de gauche… » Le documentaire passe plus de temps avec les militants qu’avec les juifs « lambda » car ils avaient un vrai poids politique dans l’Egypte du siècle dernier – les créateurs des trois mouvements communistes de l’époque étaient tous juifs. Ces juifs de gauche antisionistes démontent plus d’un préjugé de leurs compatriotes restés au pays : « Vraiment, ils ont été emprisonnés parce qu’ils étaient communistes ? Ou parce qu’ils ne voulaient pas quitter l’Egypte ? Non, je ne crois pas ce que raconte le film, je pense plutôt que c’étaient des espions israéliens » entend-on dans la bouche de certains spectateurs dubitatifs à la fin de la projection.
Remontons le cours du temps. Après l’attaque franco-israélo-britannique contre l’Egypte en 1956, les juifs locaux ont été massivement expulsés ou déchus de leur nationalité. La propagande et la paranoïa alimentées par les quelques affaires d’espionnage pour Israël ont fait le reste.
Amir Ramses rapporte que « dans un journal culturel financé par le ministère de la Culture, on lit que mon documentaire essaie d’embellir l’image des juifs d’Egypte. Ce même critique avait dit en 1999 des cinéastes qui s’attaquaient au problème de l’excision qu’ils étaient financés par l’étranger pour détruire les coutumes égyptiennes ».
Pourtant, tous les témoins interrogés se souviennent avec nostalgie de cette époque d’avant la création de l’Etat d’Israël. Apparurent les premières agressions envers la communauté juive avant que l’arrivée au pouvoir des Officiers libres en 1952 ne pousse à l’exil nombre de riches propriétaires, banquiers et bourgeois, juifs ou non. Peu d’Égyptiens israélites choisirent alors Israël, beaucoup goûtant assez peu l’idée d’aller travailler dans un kibboutz. D’une manière générale, toutes les confessions cohabitaient paisiblement et célébraient leurs fêtes conjointement.
À la sortie de la projection, un Égyptien musulman m’a confié : « Je regrette que le documentaire n’ait pas davantage montré à quel point les juifs étaient partie intégrante de la société, à quel point leur départ a fait drôle à tous leurs voisins qui subitement se sont retrouvés avec leurs commerçants, leurs voisins de palier, chassés, partis. »
C’est sous la pression des médias et du Syndicat des cinéastes que le film a finalement pu obtenir l’autorisation de diffusion et sortir dans trois salles en Egypte. Le Ministère de la Culture a tout de même demandé à ce que le documentaire soit précédé d’une présentation pince-sans-rire, précisant que le documentaire n’est qu’« une création de l’imagination du cinéaste ». Sic transit gloria mundi.

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