alain finkielkraut pape

Elisabeth Lévy : Stéphane Hessel s’est éteint à l’âge de 95 ans. Que vous inspire l’encensement quasi général auquel sa mort a donné lieu ?
Alain Finkielkraut : Paul Ricoeur avait un souhait : être vivant jusqu’à la mort. « Les dangers du grand âge, disait-il, sont la tristesse et l’ennui. La tristesse n’est pas maîtrisable, mais ce qui peut être maîtrisé, c’est le consentement à la tristesse. Ce que les Pères de l’Église appelaient l’acédie. Il ne faut pas céder là-dessus. La réplique contre l’ennui, c’est être attentif et ouvert à tout ce qui arrive de nouveau. » Stéphane Hessel n’a connu ni la tristesse ni l’ennui. Je l’ai vu, il y a quelques années, aux Rencontres de Pétrarque, à Montpellier : il récitait fougueusement  des vers d’Apollinaire car il était doué, et il est resté doué jusqu’à la fin, d’une mémoire phénoménale. L’ostentation de cette mémoire faisait de lui, si j’ose dire, un cabotin magnifique. J’en serais resté à cet hommage en demi-teinte et j’aurais respecté le délai de décence avant d’exercer mon droit d’inventaire sur Stéphane Hessel, sa vie, son oeuvre, s’il n’avait pas fait, dans la presse, l’objet d’un éloge délirant. C’est le « Santo subito ! » de Stéphane Hessel qui m’oblige à réagir. Et réagir,  c’est relire tranquillement Indignez-vous !, le petit livre beige du nouveau siècle. Stéphane Hessel dit : « Le motif de la résistance, c’est l’indignation. » En d’autres termes : « Indignez-vous et vous serez résistants ! » Mais la résistance, ce n’est pas cela. La résistance, c’est le courage. La résistance, c’est ce qu’écrit René Char dans Les Feuillets d’Hypnos : « Nous avons recensé toute la douleur qu’éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps ; puis le coeur serré, nous sommes allés et avons fait face. » Toute ma génération s’est demandé si elle aurait eu ce courage. Elle l’a espéré, elle l’a mimé, jusque dans les analogies les plus folles comme « CRS-SS ! ».
Stéphane Hessel dispense les jeunes de cette question. L’indignation suffit, dit-il. En même temps, différence essentielle avec le nazisme, il faut chercher pour trouver de quoi nourrir cette émotion fondamentale. « Regardez autour de vous », demande Stéphane Hessel. Il invente ainsi le tourisme de l’indignation. Aux jeunes qui, comme Primo Levi le dit dans Les Naufragés et les Rescapés, n’aiment pas l’ambiguïté car leur expérience du monde est pauvre, Stéphane Hessel parle le langage manichéen qu’ils ont envie d’entendre. Alors que la morale est faite de dilemmes et de conflits de devoirs, il leur enjoint de ne pas se casser la tête. Autrement dit, la phrase  de Ricoeur n’est pas vraiment adaptée à son cas. Il n’est pas resté vivant, il est resté adolescent jusqu’à sa mort et c’est ce qui explique son succès dans une France désemparée par la crise mais qui aime d’autant moins réfléchir que l’éducation y est devenue, depuis quarante ans, une arme de déculturation massive. Qu’est-ce, de surcroît, qu’un kamikaze sinon un homme (ou une femme) qui explose d’indignation ? Il faut être aveugle et sourd pour célébrer, en notre époque de fanatismes, l’indignation comme telle, l’indignation sans complément d’objet. C’est peut-être la raison pour laquelle Stéphane Hessel propose in fine un objet à l’indignation générale : Israël.

 

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Alain Finkielkraut
philosophe et écrivain.Dernier livre paru : La seule exactitude. (Editions Stock).