À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Beckett répondait : « bon qu’à ça ». Quelques-uns, adeptes des gros tirages, parlent du bien-être des lecteurs. D’autres apprécient de voir leur livre sur la plus raffinée des courbes d’une demoiselle en bikini, paressant sur le bord de la piscine d’un palace du sud-ouest de la France. On imagine enfin qu’il est délicat d’être épinglé, papillon éphémère,  par Eric Dussert dans Une forêt cachée, un recueil dont le sous-titre dit tout : 156 portraits d’écrivains oubliés.
On aime beaucoup ces livres-là. On dirait des herbiers, pleins de trouvailles et de raretés. On se souvient de La liberté de blâmer de Renaud Matignon, Mon histoire de la littérature française contemporaine de Jacques Brenner,  Solderie de Patrick Besson ou, dernièrement, de Premier bilan après l’apocalypse de Frédéric Beigbeder.
Dussert, lui, s’intéresse à ceux qu’on ne trouve plus, ou peu, en librairie. Dans ses mots, les écrivains sont entre eux, chez eux. Ça les change à l’heure où, dans l’esprit des éditeurs ou des acheteurs de Musso et Delacourt, ils ne comptent pour rien. De Bernard de Bluet d’Arbères (1566-1606) au pataphysicien Michel Ohl, Dussert trace à travers le temps, le suspend pour nous offrir des phrases perdues, des silhouettes, des destins chaotiques.
Au hasard des pages, on croise ainsi un De Beauvoir, qui ne se prénomme pas Simone mais Roger. « Un mondain brillant et un aimable chroniqueur » qui a publié en 1860, chez Lévy frères, Les soirées du Lido. On a envie, tout à coup, d’aller flâner du côté des étals des bouquinistes, de chercher sous les piles et la poussière. Avec de la chance, on tombera sur des poèmes de Tristan Derême, l’ami de Paul-Jean Toulet. Cités par Dussert, ses vers à la grâce enfantine nous enchantent : « Goûte à l’heure qui sonne … / Et souris à la vie avec des yeux contents. » Maurice Dekobra, surnommé « Le Paul Morand des midinettes » dans l’entre-deux guerres, serait en droit de s’énerver. Lui, un « oublié » ? Tous ses ouvrages étaient des best-sellers. Des bandeaux ornaient ses couvertures : « Vous avez aimé Madame, le nouveau roman de Maurice Dekobra, savez-vous qu’il a été vendu, à travers le monde, plus de 1 500 000 exemplaires de ses ouvrages précédents ? » Son honneur de jetsetteur oldscoule est sauf, toutefois : La Madone des sleepings a reparu dans une collection de poche en 2010.
À la suite de Dussert, guide de haute lignée littéraire, on relit les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon. On tchine avec Remy de Gourmont, auquel Charles Dantzig a consacré son premier et meilleur livre, en 1990, aux éditions du Rocher. Des demoiselles passent : Marie de la Hire, Irène Hillel-Erlanger, Valentine de Saint-Point. Attention, ne pas chercher querelle à Valentine, qui écrivait : « Femmes, trop longtemps dévoyées dans les morales et les préjugés, retournez à votre sublime instinct, à la violence, à la cruauté. » Avec Pierre Bost, on parle de Jean Aurenche et Claude Autant-Lara. Lointaine époque où les films français étaient écrits avant d’être tournés. On fait attendre André de Richaud et Pierre Frondaie pour une bonne raison : Virginie Des Rieux, le portrait le plus touchant de Dussert.
Blonde comme France Gall chantant Laisse tomber les filles, miss Des Rieux fut la starlette des lettres à la fin de l’été 1965. Son roman, La Satyre, mettait en scène une jeune aristo qui n’a pas froid aux yeux. Virginie, non plus, n’avait pas peur de grand-chose. Marchande de chemises à Saint-Tropez, elle voulut attaquer en reconnaissance de paternité Johnny Hallyday. Peut-être n’avait-il pas lu Chandeleur et Dorothée, second roman de Virginie ? En 1972, elle posa en maillot de bain rouge dans les pages de Playboy. On est, depuis, sans nouvelles d’elle.
À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », finalement, Dussert donne envie de répondre : pour être oublié et se glisser dans Une Forêt cachée, à la recherche de Virginie Des Rieux.

Eric Dussert, Une forêt cachée, La Table Ronde, 2013

Photo : DigitalParadox.

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