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Chine : Du vieux avec des jeunes

chine xi jingping

Il semble bien que le Gorbatchev chinois ait encore laissé passer sa chance. À supposer qu’il existe… En 2002, lorsque Hu Jintao était arrivé au pouvoir, beaucoup d’observateurs avaient salué en lui et en Wen Jiabao, son premier ministre, deux réformateurs qui allaient mener la Chine sur le chemin de l’ouverture politique. Onze ans plus tard, les réformes sont au point mort et le successeur de Hu Jintao, Xi Jinping, fils d’une des grandes figures de la Révolution élu à la tête du Parti communiste (PCC) en novembre 2012, n’a même pas suscité les sempiternels et vains espoirs de changement. On a bien lu ici et là quelques éditoriaux qui pariaient sur les réformes – surtout économiques – auxquelles l’autorité de Xi Jinping était censé donner de la vigueur, mais l’enthousiasme n’y était pas. Même l’aimable Bernard Guetta, qui voit un mur de Berlin tomber à ses pieds tous les deux jours à Téhéran, à Moscou ou au Caire, a lâché l’affaire. C’est que Xi Jinping est un bien mauvais client pour ceux qui célèbrent chaque jour la glorieuse et irrésistible marche de l’humanité vers la démocratie libérale. L’une de ses premières apparitions publiques a été, après un discours musclé contre la corruption, la visite d’une exposition permanente du Musée de l’histoire chinoise, à Pékin, intitulée « Le Chemin vers la régénération [de la nation] ». Cette exposition ferait pâlir d’envie tous ceux qui se plaignent de l’atmosphère de repentance dans laquelle pataugent les études historiques de notre pays : pas un mot ou presque sur la Révolution culturelle et les autres horreurs maoïstes, mais une lancinante dénonciation des crimes des étrangers, depuis les guerres de l’opium jusqu’aux exactions de l’armée japonaise dans les années 1930 en passant par les « traités inégaux ».
Dans cette mythologie, l’arrivée des communistes au pouvoir marque l’avènement d’une « Nouvelle Chine » qui a effacé les humiliations subies par le peuple entre 1839 et 1949, en faisant renaître la puissance et, maintenant, la richesse chinoises.[access capability= »lire_inedits »] Le respect, voire la crainte, qu’inspire leur pays à l’étranger est une source de fierté pour les Chinois et de légitimité pour le régime. En entretenant le souvenir de la faiblesse des régimes qui l’ont précédé et la mémoire des exactions des forces étrangères en Chine, le PCC peut se poser en seul garant de l’indépendance et de la souveraineté nationale. Mais le nationalisme n’est pas, comme on le croit souvent, une idéologie de substitution adoptée par opportunisme après 1989, même s’il a pris depuis cette date une importance considérable dans les discours ; il fait partie de l’ADN du communisme chinois. Depuis son origine, le PCC déploie une rhétorique agressive au service de la mobilisation patriotique. Avec une prédilection pour le mythe, toujours efficace, de la résistance populaire à l’invasion japonaise.
Nos vieilles nations post-historiques ont du mal à le comprendre, mais les affects politiques ont une vigueur intacte en Chine. Après avoir sacrifié la nation pour désactiver le spectre du nationalisme, l’Europe a fini par décider que ses ennemis ne l’étaient plus. Et elle a créé l’Union européenne (que l’on appelle improprement « l’Europe » puisqu’elle en est la négation) pour échapper aux affects politiques jugés en bloc incontrôlables et délétères. En sortant de la nation, nous sommes aussi sortis de la politique et de ce qui la fonde selon la rude (mais difficilement réfutable) définition de Carl Schmitt : la discrimination entre l’ami et l’ennemi. Sans ennemi, pas de communauté politique. De ce point de vue, nos démocraties apaisées sont bien plus fragiles que la République populaire de Chine[1. À moins que nous soyons en train d’inventer une politique nouvelle, qui saurait se passer d’ennemi. C’est ce que Jacques Derrida appelait de ses voeux dans Politiques de l’amitié, conçu explicitement comme une réponse à la thèse de Carl Schmitt.].
Qu’on ne s’y trompe pas : le nationalisme n’est pas imposé par le sommet à la base, c’est même plutôt le contraire. En réalité, les élites chinoises – dont on a du mal à mesurer le mépris et la défiance qu’elles éprouvent pour le peuple – sont souvent effrayées par sa vitalité. Les diplomates qui, comme la plupart des caciques du régime, cachent leur progéniture et leur fortune à l’étranger, aiment raconter à leurs interlocuteurs occidentaux que des citoyens leur adressent parfois par courrier des pilules de calcium pour leur raidir la colonne vertébrale et les empêcher de courber l’échine devant eux. En dehors de Chine, des représentants du régime expliquent volontiers que le PCC, avec ses ingénieurs, ses juristes et ses économistes, est la seule classe dirigeante raisonnable et « scientifique » (mot fétiche de Hu Jintao), capable de maintenir sous contrôle le bas peuple et toute l’irrationalité violente dont il est capable. C’est d’ailleurs exactement ce que pensent les agents de la bureaucratie européenne. Les délégations chinoises à Bruxelles insistent parfois sur ce problème commun qu’on appelle le « peuple » – mais on ne sait si le concept miné de « populisme » existe en mandarin standard.
Mais si la technocratie bruxelloise a renoncé depuis belle lurette à faire vibrer les foules avec une improbable nation européenne – Bernard Guetta restant le seul pratiquant du lyrisme des « pères fondateurs » (fondateurs de quoi ?) –, de retour à Pékin, les dirigeants du Parti assument pleinement le nationalisme que le peuple réclame d’eux, même s’il se trouve toujours des franges de la population pour trouver le gouvernement trop mou. « Le patriotisme ne peut pas être un crime ! », scandait-on en septembre 2012 dans des manifestations antijaponaises souvent violentes.
Certains hauts gradés de l’Armée populaire de Libération (APL) se sont fait une spécialité de déclarations belliqueuses dans les médias, menaçant tour à tour les Philippines, le Vietnam, le Japon et les États-Unis d’attaques militaires traditionnelles, nucléaires ou terroristes, selon l’inspiration du moment, sans que leur hiérarchie ne songe à les sanctionner, et sous les vivats d’une majorité des cyber-citoyens du pays. On peut s’étonner qu’un pouvoir autoritaire laisse une telle liberté de parole à certains de ses chefs militaires.
Dans ce contexte, on est frappé par l’inanité des prédictions qui avaient cours au début des années 2000. On allait assister, jurait-on à « l’émergence pacifique » d’une puissance qui réactiverait le modèle antique dans lequel la Chine soumettait ses voisins sans combattre, en les transformant en « royaumes tributaires ». When China rules the world, ouvrage à succès signé par un journaliste britannique et traduit dans une dizaine de langues, annonçait la fin de la domination occidentale au profit d’une Chine « centrale » qui saurait imposer à ses voisins et à de vastes régions du monde son système hiérarchique traditionnel et sa suprématie. C’est le contraire qui se produit, avec la formation d’une coalition de « petits » pays (Japon, Philippines, Vietnam, Australie, etc.), discrètement soutenue par les États-Unis et approuvée par l’Inde, qui refusent de se soumettre aux diktats chinois et redoutent de plus en plus ouvertement qu’une Chine puissante utilise l’intimidation et la force pour défendre ses intérêts et régler ses comptes historiques. Du reste, elle ne s’en prive pas. Forte d’une armée dont le budget augmente de plus de 10 % par an depuis plusieurs décennies, et de multiples forces de sécurité intérieure qui disposent d’un budget encore supérieur à celui de l’armée, la Chine a tenté d’imposer à ses voisins des concessions territoriales exorbitantes. Pékin exige de la communauté internationale qu’elle reconnaisse sa souveraineté sur l’ensemble des îlots de la mer de Chine méridionale, et sur ceux que contrôle le Japon depuis plus d’un siècle (si l’on omet la période d’occupation américaine) en mer de Chine orientale. En réaction à cette politique belliqueuse, le Japon a décidé, pour la première fois depuis 2001, d’augmenter son budget militaire, et envisage sérieusement d’amender la Constitution pacifiste qui l’empêche de nouer des alliances formelles (en dehors du solide traité de sécurité qui le lie aux États-Unis).
L’Europe, elle, continue à se payer d’illusions. Légitimement obsédés par nos emplois et notre commerce extérieur, nous restons cependant aveugles à la soif de puissance de la Chine. Or elle dispose, pour la satisfaire, de moyens financiers et militaires colossaux, les deux allant d’ailleurs de pair – depuis 1989, l’augmentation annuelle du budget militaire est même, presque toujours, largement supérieure à sa croissance. Dans ces conditions, la Chine pourrait bien être l’ennemi dont nous avons besoin pour rester – ou redevenir – une nation. Vous en doutez ? Moi aussi. À en croire le socialiste François Kalfon, c’est pourtant la conviction de François Hollande. Si c’est le cas, on n’a pas vraiment l’impression que le Président en ait tiré toutes les conséquences.

Qui est Xi ?
Élu à la tête du PCC en novembre 2012 et à la tête de l’État chinois en mars 2013, Xi Jinping est assurément moins insipide que son prédécesseur, connu pour sa langue de bois et le contrôle quasi robotique de son expression. Xi est le fils d’un cacique du Parti purgé par Mao lors de la Révolution culturelle. Conformément à la coutume des punitions collectives que pratiquait Mao, Xi Jinping a été envoyé à la campagne pendant de longues années au début des années 1970. Il a travaillé dans les champs avant d’obtenir sa réhabilitation, en même temps que son père, à la mort de Mao. Il a alors fréquenté l’université d’élite de Tsinghua, puis les cercles dirigeants de l’armée, où l’on trouve beaucoup de « princes rouges » (les enfants de ceux qui ont fait le Parti et ont souvent accumulé une fortune colossale) qui lui font aujourd’hui confiance. Xi a gravi rapidement les échelons de l’administration pour atteindre le poste de vice-président et de membre du comité permanent du politburo en 2007, avant sa consécration finale. C’est un nationaliste décomplexé qu’on a entendu évoquer « ces fainéants d’étrangers pansus qui n’aiment rien tant que pointer du doigt la Chine », même s’il se dit qu’il respecte la puissance américaine et garde un souvenir ému d’un séjour aux États-Unis, où sa fille étudie à Harvard sous pseudonyme. Quant à la Première dame, Peng Liyuan, elle est une chanteuse populaire, mais dans un registre assez différent de celui de Carla Bruni : elle est un membre éminent des chœurs de l’armée chinoise.[/access]

*Photo : schmeeve.

Mur des cons : pas de quoi fouetter le SM !

syndicat magistrature gauche

C’est une polémique dont le syndicat de la magistrature, traditionnellement étiqueté à gauche, se serait volontiers passé. Dans son propre local, un mur sert de catharsis, le « mur des cons » (sic). Y sont apposées les photos d’un certain nombre de personnalités dont on présume qu’elles ont mené la vie dure aux magistrats ou à l’institution. On y retrouve pêle-mêle Nicolas Sarkozy et une bonne partie de ses ministres : Brice Hortefeux (la photo est sobrement légendée « L’homme de Vichy ») Eric Woerth, Nadine Morano, François Baroin, Luc Chatel, etc. Parfois, un autocollant du Front national s’ajoute à la photo. Les journalistes aussi en prennent pour leur grade : Eric Zemmour, Etienne Mougeotte, Yves Thréard ou encore Béatrice Schoenberg. Trainent aussi les portraits de quelques inclassables à l’instar de Guy Sorman, Alain Bauer, Alexandre Adler, Jacques Attali ou encore Alain Minc. Enfin, plus surprenant, la cloison affiche aussi le portrait de parents de victimes. Ainsi peut-on voir Jean-Pierre Escarfail, père de Pascale, une jeune fille violée et tuée par Guy Georges ou le général Philippe Schmitt père de la jeune Anne-Lorraine, sauvagement assassinée dans le RER, un dimanche matin, parce qu’elle refusait de se donner à son agresseur. Disons-le franchement, il est ignoble de les épingler.
Depuis que nos confrères d’Atlantico ont révélé le scoop, bien des voix se sont élevées pour hurler au scandale. Le Front national a évoqué la question d’une dissolution du Syndicat de la magistrature dénonçant une liste qui rappelle « des heures sombres » et qui constitue « une atteinte au principe d’indépendance de la justice ». Le chef de file des députés UMP Christian Jacob s’est fendu d’un courrier au président de la République pour pointer « un manquement grave au principe d’impartialité de la justice » tandis que Bruno Beschizza, secrétaire national de l’UMP, s’est insurgé contre une pratique qui « peut faire craindre la mise en place d’une justice politique ». Pour sa défense, la présidente du SM, Françoise Martres, a qualifié ce mur de « défouloir » et d’action de « potache » indiquant que « ce mur a été fait à une ancienne époque, sous l’ère Sarkozy, où les magistrats étaient attaqués de toutes parts ».
Gardons-nous de crier haro trop vite. Longtemps sacralisée, la justice n’a pas les lettres de noblesse que l’imagerie d’Epinal lui prête si souvent. Car elle est rendue par des humains, trop humains. Ce n’est pas parce qu’ils sont appelés à rendre la justice de manière impartiale et indépendante que les magistrats sont dispensés de penser, que ce soit avec raison ou passion. C’est d’ailleurs toute la symbolique de la robe que revêtent les magistrats lorsqu’il leur revient de juger. Avec elle, ils se départissent des milliers de sentiments qui les animent et se concentrent sur leur unique devoir : dire le droit. Comme l’ouvrier qui se consacre dans une parfaite dévotion à sa tâche mais n’en a pas moins des revendications, on peut prêter bonne foi au juge qui dit le droit et lui reconnaître, en dehors de son office, d’apprécier ou non la politique et ses représentants.
Soyons honnêtes, tous les métiers, toutes les corporations ont leur tête de turc. On ne compte plus les innombrables courriels qui circulent sur l’inanité des fonctionnaires, la paresse des ouvriers, la cruauté du patronat ou le caractère escroc des professions libérales. Les magistrats n’échappent pas à cette règle qui leur est d’ailleurs beaucoup plus restrictive. Le devoir de réserve auquel ils sont assujettis leur interdit en effet toute délibération politique, toute manifestation d’hostilité au principe ou à la forme du gouvernement de la République et toute action concertée de nature à arrêter ou entraver le fonctionnement des juridictions. Ont-ils outrepassé ce devoir ? Manifestement non. Ces invectives ont été affichées dans un local syndical, un lieu privé réservé où les adhérents peuvent librement s’exprimer, avec intelligence ou bêtise, cela leur appartient.
Cela étant dit, cette polémique de surface en cache peut-être une autre. La question, notre confrère Philippe Bilger, lui-même magistrat honoraire, l’avait soulevée il y a sept ans sur son blog : la justice est-elle de gauche ? Mis à part Jack Lang, Manuel Valls et quelques autres, la liste ne noire ne comporte que des personnalités classés à droite. Est-ce à dire que la connerie est réservée à la droite ? Ou alors que le recrutement des magistrats est si bien verrouillé qu’à compétences égales, on préfèrera toujours un postulant progressiste à un candidat réac ?
S’il est une question qui mérite d’être posée, c’est peut-être celle-là. Et alors n’hésitons pas à demander un nouveau choc de moralisation au pouvoir en place. Pour le reste, et comme le résume très bien Christophe Régnard, le président de l’Union syndicale des magistrats (USM), « on est toujours le con de quelqu’un ».

*Photo : Atlantico.fr/BFM.

Mur des cons : Attac au secours du Syndicat de la Magistrature

En ouvrant ma boîte mail section spams, entre deux pubs zoophiles et une promotion sur le Viagra,  je suis tombé sur ce communiqué :
« Frigide Barjot, fondatrice de La Manif pour tous, se retrouve depuis hier au cœur d’une polémique médiatique montée de toute pièce. En instrumentalisant des railleries et satires formulées dans le cadre d’un local privé, une partie de la gauche souhaite faire coup double :
– décrédibiliser un mouvement pacifique et apolitique, dont l’engagement pour la protection de la famille, contre la déconstruction de la filiation et les dérives homophobes  n’est plus à prouver;
– jeter plus largement le discrédit sur Frigide Barjot, à un moment où l’opinion publique désavoue l’adoption plénière par les couples homosexuels instaurée par la loi Taubira. »

Les yeux écarquillés, je compris que je me trouvais en plein rêve. J’avais imaginé la découverte en caméra cachée d’un « mur des cons » au domicile de Frigide Barjot, où étaient épinglés les Taubira, Bertinotti, Vallaud-Belkacem, Fourest et autres partisans invétérés du mariage pour tous. Me résonnait dans les oreilles le tollé provoqué par cette intrusion « privée » : Jean-Marc Ayrault enjoignait aux manifestants d’abandonner le combat sans sommation, tandis qu’Harlem Désir parlait de « forfaiture » et de « trahison du pacte républicain ».
Mais je n’étais pas au bout de mes peines. Au réveil, m’attendait cet authentique mail, que je vous livre in extenso :
« Le syndicat de la magistrature, membre fondateur d’Attac, se retrouve depuis hier au cœur d’une polémique médiatique montée de toute pièce.En instrumentalisant des railleries et satires formulées dans le cadre d’un local privé, une partie de la droite souhaite faire coup double :
– décrédibiliser un syndicat progressiste, dont l’engagement pour l’indépendance de la justice, contre l’impunité des puissants et les pressions politiques ou policières n’est plus à prouver;
– jeter plus largement le discrédit sur les juges, à un moment où les affaires se multiplient, notamment autour du financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy de 2007.
Attac affirme haut et fort son soutien au Syndicat de la magistrature, face aux attaques médiatiques et aux menaces dont il fait l’objet. »
Moralité : mieux vaut ne dormir que d’un œil….

Demain la Veille !

veilleurs theologie liberation

Cher Jérôme, et bien entendu au-delà de toi, à travers toi comme aurait dit ce cher Péguy qui, je le crois, nous rassemble, chers camarades de gauche, même si ce terme n’a plus aucun sens, et vous, chers camarades de droite dont le nom n’a pas plus de sens, je vous réponds à mon tour.
Je ne suis pas les Veilleurs, aussi ne puis-je prédire ce qui va venir. Je peux simplement l’aider à advenir et, médiocre veilleur parmi les veilleurs, invisible parmi les invisibles, l’espérer. Aider ? Oui, en apprenant à ces jeunes gens, s’ils ne le savent pas, et en te rappelant à toi, qui fais semblant de l’oublier, quelle a été, dès l’origine de l’époque moderne, le sens de la lutte politique chrétienne. Quand je dis chrétienne, je ne dis pas qu’il faille en professer la foi, mais je parle d’une lutte façonnée par l’ethos chrétien qui, comme l’indique le terme de catholique, a toujours vocation à devenir universel. Je leur apprendrai et je te rappellerai où et de quoi est né le socialisme : de la réaction catholique à la Révolution française dont la doxa contemporaine a tout à fait intérêt, pour la gauche comme pour la droite, à faire oublier le logiciel libéral. Je te rappellerai et leur apprendrai que sans de Maistre, Lamennais, Ozanam, Leroux et Buchez, il n’y a pas de pensée sociale. Il n’y a pas de Proudhon, il n’y a pas de révolte des Canuts, il n’y a pas de 1848, il n’y a pas de protection des ouvriers, il n’y a pas de dimanche chômé, il n’y a pas de durée légale de la journée de travail, il n’y  a pas de syndicats, il n’y a pas de liberté de manifester. Il n’y a pas non plus d’école gratuite, ni de maternelles, ni de crèches. Je vous passe la seconde vague chrétienne sociale, monarchiste en France et démocrate-chrétienne en Allemagne, qui accouche des encycliques sociales de Léon XIII, inventeur du terme d’Etat-providence.
Je vous passe les détails historiques. Je rappellerai simplement quelques exemples plus contemporains : que c’est un curé qui a inventé le commerce équitable, que les paysans du Larzac étaient tous catholiques et que sans Lanza del Vasto il ne serait rien advenu, je rappellerai encore que la lutte des ouvriers de Lip, la seule qui ait réussi, a été menée par des curés. Je rappellerai encore une fois que sans Ruskin, Chesterton et Tolstoï, il n’y a pas de Gandhi, que Martin Luther King était pasteur, que l’abbé Pierre, Mère Teresa, le professeur Lejeune et Raoul Follereau étaient aussi catholiques. J’apprendrai à ceux qui n’y foutent jamais les pieds que dans la rue, en France, là où végètent des clodos, des psychotiques, des ivrognes, 90% encore des associations qui œuvrent sont chrétiennes. Je demanderai si ce n’est pas l’Eglise catholique qui s’occupe à elle seule de 25% des malades du Sida dans le monde. Je demanderai de quoi s’inspirent aujourd’hui les bolivariens d’Amérique du Sud, et ce qui a inspiré hier Solidarnosc. Je demanderai qui était Monseigneur Romero, abattu à son autel, pendant la messe, que le Pape François s’apprête à béatifier.
Je dirai tout ça parce que je sais que ce qui rassemble les Veilleurs aujourd’hui, quoi qu’en disent certains, c’est cet ethos chrétien. Et parce que je voudrais qu’encore une fois il prouve combien les catégories de combats de droite et de combats de gauche, il les dépasse. Et parce que je sais que nombreux sont ceux qui ont intérêt à limiter ces luttes à leur caste, à les récupérer comme on dit. Alors, oui, il y a des chrétiens aussi à Notre-Dame des Landes, il y a des chrétiens indignés, il y a des chrétiens contre les OGM et la marchandisation générale du vivant. Il y a des chrétiens contre les puces RFID et contre le nucléaire, il y a des chrétiens contre l’idéologie de la croissance et de la technique, et je n’aurai pas l’outrecuidance de vous rappeler qui étaient Ellul et Illich. Il y a des chrétiens qui combattent pour une vraie écologie. Il y a des syndicalistes chrétiens, il y a des chrétiens qui vont habiter volontairement dans les cités des banlieues et des quartiers nord. Ils sont même en première ligne, comme d’habitude.
Mais je sais que pour un marxiste-léniniste comme pour des libéraux, tout cela est difficile à entendre. La seule question que je peux vous poser en réponse à votre question, en me faisant tout petit derrière ces innombrables chrétiens qui hier et aujourd’hui menèrent et mènent les vraies luttes pendant que je ne fais qu’écrire et vaticiner, c’est : oui ou non, comptez-vous rester confits dans vos idéologies d’il y a deux siècles ? Est-ce assez confortable pour tordre le cou à la réalité ?
Et sinon, qu’attendez-vous de vos deux faux côtés qui sont deux vraies fictions créées par la domination et le spectacle, pour cesser de craindre la vérité qui, elle, ne se divise pas, et fait ce que nous souhaitons tous au fond : des hommes libres ?

*Photo : ¡Que comunismo!.

Morale laïque : un coup d’épée dans l’eau

morale laique peillon

Le projet de M. Peillon est mal parti. On ne s’approprie pas les recommandations morales comme on approfondit des dispositions réglementaires. La morale ne consiste pas seulement à autoriser et à interdire, à choisir ou à ne pas choisir de faire le bien ou le mal. Elle ne se résume pas non plus à exercer un effort sur soi-même, ni à tenter d’obéir à une loi de façon inconditionnelle.
Comment rendre la morale attrayante ?
Elle est d’abord un chemin vers le bonheur. Si nos décideurs politiques n’intègrent pas cette finalité dans leur réflexion sur la morale, l’échec est assuré. Si un but n’est pas proposé en complément à cet enseignement, celui-ci tournera vite au rabâchage, à l’incantation.
Mais M. Peillon a un but : le vivre-ensemble et la laïcité. Est-il toutefois certain que cet objectif, il soit le premier à le découvrir ? Un gamin, d’une cité ou d’une zone pavillonnaire, en découvre les règles sans qu’il soit besoin d’un cours magistral pour cela. Nous côtoyons tous, dès le plus jeune âge des citoyens de religion différente. Et nous sommes aussi experts que nos ministres sur le comment et le pourquoi du fonctionnement d’une communauté.
La morale ne marche jamais isolée. Elle est toujours intégrée à un ensemble plus vaste. Il lui faut une dynamique fixant le cap en direction d’un bien désirable. Là-dessus, Mr Peillon ne pourra rien proposer. Car la société qu’il se promet de construire est basée, qu’il le veuille ou non, sur l’individualisme, et de surcroît minée par la recherche effrénée de biens matériels. Ce qui sous-tend sa vision sociétale, c’est la contractualisation des rapports humains. Quoi qu’il en dise, Vincent Peillon reste en effet l’otage de l’idéologie libérale-libertaire de son clan politique, idéologie qui a livré une population, déracinée de ses traditions, au consumérisme et à l’hédonisme – ce qui n’est pas le meilleur préalable pour aborder la matière morale.
Vincent Peillon est aussi prisonnier de ses contradictions. Son projet de morale laïque ne peut qu’échouer parce qu’il se prive du seul atout dont il pourrait disposer : la référence aux grandes traditions, révélées ou non, qui ont porté les paroles de la conscience. Mais le peuple dont M. Peillon veut éduquer les enfants ne possède plus dans son esprit, ni histoire, ni identité (ni religion non plus, cela va sans dire !). Ce peuple est un donné brut, une cire vierge sur laquelle des experts vont devoir greffer des commandements intemporels. Une abstraction. Dès lors, quelle morale proposée à des jeunes issus de rien, du néant d’un peuple sans mémoire, sans référence à une tradition ? Des principes laïques ? Les Dix Paroles du Sinaï ? Les Béatitudes ? La critique de la raison pure de Kant ?
Pour faire le bien, et le faire avec constance et détermination, il est nécessaire d’en avoir envie. Et pour en avoir envie, il faut une promesse qui vous y lie. Et pour tenir à cette promesse, l’enfant doit avoir à ses côtés quelqu’un qui la lui la formule et soit suffisamment fiable pour la tenir, ou pour lui désigner quelqu’un capable de le faire. Autrement dit, il faut autre chose que de grands principes abstraits.
On ne veut que si l’on connaît. Et lorsqu’on ignore le but, on ne veut pas, tout simplement. Sinon, sitôt sorti de son cours de morale laïque, le jeune qui dealait n’aura pas d’autre empressement que d’y retourner.
Nous ne venons pas de rien. Et ne sommes pas de purs esprits. Nous avons tous une provenance, charnelle, concrète. Même s’il est hors de question de flatter les communautarismes de tout poil, ce n’est pas en déracinant notre jeunesse de son humus historique et religieux que nous parviendrons à lui inculquer une quelconque morale.

*Photo : Parti socialiste.

Mariage gay : Couche-toi et marche!

veilleurs loi mariage

Que faisaient nos aïeux pour s’insurger ? Ils brandissaient des fourches,  entravaient  les avenues, déboulaient dans les amphithéâtres  pour y infliger une fessée publique. Choisissez, c’est selon, si vous êtes plutôt Camelots du roi ou Internationale ouvrière. Grâce au progrès, l’ère de la communication a rongé les derniers morceaux de chair de ce genre d’actions. On confie désormais cela à des professionnels.  Des experts de la revendication. Même quand il s’agit d’y aller au cocktail Molotov ou à la prise d’otages ;  les doléances  les plus bourrues sont immédiatement prises en charge par la télécommunication. Et l’opération coup de poing tourne vite  à l’opération commerciale… Or, c’est une chose étonnante que la nuit du 16 avril dernier a offerte[1. Et chacune des nuits depuis. Ce soir-là tout spécialement peut-être, le mouvement balbutiait encore son concept.]. Des jeunes gens s’étaient  réunis pour protester pacifiquement contre la loi ouvrant le mariage aux personnes de même sexe. C’était sur la verte pelouse des Invalides. Nom très puissant quand il s’agit de se lever, l’ironie sémantique ouvrant parfois des abîmes…
L’histoire : nous touchions la onzième heure du soir, il y avait école le lendemain. D’obscures raisons me font débarquer ici; peut-être une fille à retrouver et quelques clopes à taper. Ils sont une centaine assis sur un carré de pelouse.  Ils protestent en silence, à l’aide de Kronenbourg tièdes. Point de fourches ni de matraques, point de slogans ni de cris, aucun appareillage médiatique. À peine ce bibelot de mégaphone qui fait une voix rauque. Voilà l’échec promotionnel. Le bide du bide, sans recettes ni profits. Et pourtant : de cette orchestration boiteuse et trébuchante, s’est dégagée une efficience d’un tout autre niveau.  Invalide pour ce qui est du ressort du communicant, certes,  mais d’une authentique agilité qui fait se cogner les âmes par le fond : une jeune fille, mégaphone en main, laisse résonner ces mots : « sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable ». C’est Péguy, et sa petite fille Espérance.  Nous sommes assez proches de la nullité communicationnelle, mais l’on célèbre des épousailles : l’union entre ce qui mobilise et son mode d’expression.  Avec son phrasé qui a l’air d’un labour patient et fécond, quoi de mieux que le si charnel Péguy ?
En effet, que viennent dire ces jeunes : l’homme et la femme et leur fécondité. Ils ne viennent pas tant penser leur différence à coups d’argumentaires que chanter leur mutuelle ordination, les mains vides. De ce fait, pour psalmodier le mystère, préférable est le chant plutôt que le cri, le poème plutôt que le slogan. Remarquez une chose : plus l’objet dont vous parlez est grand, plus les moyens de le dire appellent le dépouillement. Il y a là une constante : la promotion d’un dentifrice emprunte tout au spectacle, elle doit hurler son existence et non simplement la dire. Au contraire, les objets les plus hauts se livrent dans l’intime.  Ainsi, faites un show Son et Lumière sur l’espérance et vous n’en aurez au mieux que parodié les signes extérieurs. Ce serait vouloir peindre un bouquet de lys en étalant de la merde.
Que faisaient nos aïeux pour s’insurger ? Courageux, ils construisaient des barricades et en abattaient d’autres. Leurs voix devaient s’élever quand les nôtres doivent désormais creuser. Peut-être l’ont-ils compris, ces amis qui le soir se rejoignent. Ils ont appelé cela la nuit des veilleurs, et la labourent d’un inaudible chant. C’est à peu près cela l’espérance, un pèlerinage de la lumière à travers la nuit, et Péguy leur va si bien : « Ô ma nuit à la grande robe- Qui prends les enfants et la jeune Espérance-Dans le pli de ta robe.»  Avec leur incapacité à se faire entendre, ils ont les signes de modernes invalides : non plus cul-de-jatte et pieds-bots, mais fond-de-l’âme et mains-vides. Et si ce n’est plus la mer immense d’hommes et de femmes des derniers rassemblements, c’est pour laisser place au ruisseau qui file entre les pierres et qui appelle le (vrai) débordement. Ils sont invalides, mais leur âme court comme l’eau claire entre les roches. On les dit conservateurs et fixistes, mais Philippe Muray cognerait d’un bon : « que pourrait-on vouloir conserver d’un monde qui est maintenant bien au-delà de toute décomposition ? »[2. Désaccord parfait, épilogue, février 1998.] . C’est là le mystère de notre époque : « Le monde est détruit, il s’agit désormais de le versifier »[3. Minimum Respect, Avant-propos.]

*Photo : Mon_Tours.

Champagne et dragées à Petroplus

Non sans angoisse, et jusqu’au dernier moment, les salariés de Petroplus ont attendu avec impatience le résultat du vote inscrivant dans la loi le mariage pour tous. Des larmes de joie ont coulé sur les joues des 470 salariés quand ils ont appris que l’Assemblée Nationale par 331 voix pour, 225 contre et 10 abstentions les avait fait changer de civilisation.
Travailleurs hétéros, gays, bi et trans de Petroplus avaient en effet besoin de ce choc de consolation car la lettre de licenciement sera tout de même plus facile à vivre en couple puisque que la fermeture définitive de la plus ancienne raffinerie française a été décidée faute de repreneurs. Il y avait plus d’un an que Petroplus avait déposé le bilan, que les faux espoirs se succédaient et que l’Etat s’obstinait à ne pas vouloir nationaliser le site, ne serait-ce que provisoirement, pour empêcher la casse.
Mais comment lui en vouloir, à ce gouvernement, alors qu’il menait un combat titanesque depuis neuf mois contre les forces de la réaction homophobe. Conscients, au bout du compte, de tout ce qu’ils ont gagné dans cette lutte, les futurs chômeurs remercient les socialistes et la direction de Petroplus, qui en guise de cadeau d’adieu, leur a offert un joli presse-papier représentant une raffinerie. On appréciera l’attention, ce presse-papier pouvant se révéler des plus utiles pour empiler les formulaires quand il faudra adopter les futurs orphelins de Florange ou de PSA.

Moutons enragés

pavillon zone periurbaine

J’attends mon train express régional dans le froid lugubre du petit matin. Tout le long du quai, glacial en hiver, plusieurs centaines de grands-banlieusards frissonnants, de périurbains semi-comateux, guettent les lumières blafardes d’un convoi qui leur réserve presque chaque jour quelque mauvaise surprise.
Les médias sont très sensibles à la souffrance au travail. Bizarre que la souffrance dans les transports en commun ne les intéresse qu’en cas de grève. Quand le train attendu n’est pas annulé, pour quelque motif fabuleux, mais dont l’origine est toujours le voyageur et non le cheminot, tel sera alors le cas de son prédécesseur ; il faudra se ruer vers les entrées de wagons – que les plus expérimentés savent repérer − pour espérer y trouver une place, debout. Cela ne gênera pas les lecteurs de quotidiens du matin : par chez moi, cette espèce a à peu près disparu. On préfère jouer sur sa tablette, ou laisser son portable vous rendre sourd. Depuis le licenciement de Sarkozy, la politique a cessé d’intéresser les larges masses. Mes voisins n’en attendent plus rien. La simple évocation du sujet provoque leurs sarcasmes désabusés. Ils essaient d’économiser un peu sur leurs maigres revenus, en prévision des nouveaux impôts, des nouvelles taxes, des nouvelles amendes, des nouveaux malus que l’administration va leur inventer pour éviter d’avoir à se réformer elle-même. Ils n’avaient pas droit à la prime de rentrée scolaire, il est question à présent de leur sucrer les allocations familiales et de renchérir l’achat de leur prochaine voiture, une cinq-places.[access capability= »lire_inedits »] Forcément, avec trois enfants…
En tant que propriétaires de petits pavillons, ou habitants de résidences fermées, ils savent qu’ils appartiennent au « mauvais peuple », comme on disait chez les Khmers rouges. Les bobos du Marais, qui écrivent dans Télérama, les rendent responsables du recul de la nature et de la dévastation des paysages.
Leur exil, loin de la métropole, favorise, en effet, l’installation de grandes surfaces à l’américaine. Et c’est vrai qu’en l’absence de toute infrastructure culturelle digne de ce nom, c’est dans ces espèces de malls sinistres que se cristallise leur peu de vie sociale. D’ailleurs, le shopping leur tient lieu de culture. La « distinction » passe par le choix des marques. Les écologistes les soupçonnent d’accompagner leurs enfants à l’école en voiture, en roulant au diesel en plus ; de gaspiller l’électricité en persistant à se chauffer l’hiver. On parle d’une taxe sur les cheminées, où certains avaient cru trouver le salut. Non seulement ils ont été chassés de la métropole par le prix des loyers avant même la naissance du premier enfant, mais les médias bien-pensants les suspectent d’avoir délibérément sauté par-dessus la banlieue. Ainsi ces mauvais citoyens refusent-ils de contribuer à la mixité sociale qui consiste à introduire dans les classes des collèges des territoires perdus, en guise de victimes expiatoires, quelques échantillons d’élèves réellement désireux de suivre les cours. Les plus informés incitent leurs enfants, stagiaires professionnels après trois licences et deux masters, à chercher le salut dans l’exil. Ils pensent qu’il n’y a plus d’avenir dans ce pays.
Pour l’instant, mes voisins de train ne laissent éclater leur rancune que lorsque le « 6 h 47 » est annulé et qu’ils doivent téléphoner d’urgence pour prévenir leur employeur. Mais on sent que cette sourde résignation pourrait bien se muer, un jour prochain, en violente colère.[/access]

*Photo : Thomas Claveirole.

PMA : La marchandisation des corps, et pourquoi pas ?

pma mariage loi

Les récents efforts d’adaptation morale de notre beau pays à un monde toujours changeant ayant suscité d’importantes réactions négatives, faisons fonctionner nos esprits avec une pincée de scepticisme.
La vie n’est pas une valeur sacrée. Ou pour le dire en termes économiques, la vie n’a pas une valeur infinie. Bien sûr, on prétend souvent qu’elle est telle. Cela fait bon genre, cela force l’approbation de l’auditeur, et permet de passer pour un type bien. Malheureusement, le plus souvent, cette sacralisation de la vie n’est pas tant due à une volonté de démagogie qu’à une forme de pensée primitive, pour ne pas dire primaire, inspirée par ce qui reste en nous de pensée religieuse.
Histoire de nous amuser un peu, je soutiendrai non seulement que cette pensée est fausse, et que la vie n’a pas une valeur sacrée ou infinie ; mais encore que les défenseurs acharnés de la vie ne sont pas eux-mêmes convaincus de ce qu’ils disent. Pour cela je ferai appel à un de mes concepts favoris de la pensée économique, celui de préférence révélée. Les économistes considèrent en effet que la valeur que nous attribuons aux choses est davantage révélée par nos actions que par nos paroles. On conçoit ce que cette affirmation contient de piquant pour l’être humain, animal hypocrite : elle revient à dire que nous sommes de beaux parleurs, mais que quand il s’agit d’agir, nos actes révèlent des préférences bien différentes de nos paroles.
Le débat sur la Procréation Médicalement Assistée illustre ce concept. On crie au sacrilège, on parle de « marchandisation des corps », on se dit outré que le corps puisse être vendu comme n’importe quel service, on se déclare choqué, scandalisé ; dans le même temps, nous pratiquons nous-mêmes, quotidiennement, la marchandisation de nos corps, sans nous en inquiéter plus que cela. Pour être cohérent avec lui-même, celui qui prétend que la vie, ou les corps, ont une valeur infinie ou sacrée, devrait ne  jamais prendre aucun risque, et dépenser tout son avoir en médecine et en assurances. Il devrait consacrer sa vie à aider les autres, ne jamais entreprendre aucune action qui puisse leur nuire, dépenser tout son avoir en dons et en charité. Si vous n’êtes pas Mère Terésa, considérez combien de fois par jour vous troquez un peu de votre vie, ou de votre corps, pour du plaisir : chaque fois que vous prenez une cigarette par exemple, chaque fois que vous prenez un peu d’alcool, chaque fois que vous vous offrez le plaisir de rouler un peu vite, chaque fois, en vérité, que vous entreprenez n’importe quelle action qui a un autre but que la conservation pure et simple de la vie, la vôtre et celle des autres.
Qui aurait envie d’une vie consacrée à se soigner et s’assurer, et prendre toutes les précautions possibles, pour soi-même et pour autrui ? Qui aurait envie d’une vie interminablement longue, n’ayant d’autre but qu’elle-même ? En d’autres termes, qui aurait envie d’une vie d’une valeur sacrée ou infinie ?
Alors, si vous souhaitez faire preuve d’un peu d’honnêteté intellectuelle, ne vous insurgez pas contre la « marchandisation des corps » ou la désacralisation de la vie. Ne descendez pas manifester et molester ceux qui demandent simplement à ce qu’on les laisse disposer de leur corps comme ils l’entendent. Restez chez vous, à prendre du bon temps avec vos amis, boire de l’alcool et fumer des cigarettes, ou offrez-vous une escapade sur les routes. La vie est belle, quand elle n’est pas à consommer avec modération.

*Photo : _-0-_

Sein libre (et non faussé) !

Besançon, patrie de Proudhon et de Fourier, est-elle en passe de devenir la capitale du sein libre ? L’université de ma Franche-Comté natale compte en effet en son sein (sic) des chercheurs imaginatifs dont l’un, Jean-Denis Rouillon, travaille sur une question essentielle : le soutien-gorge empêche-t-il, oui ou merde, les seins de tomber ? Bien que la recherche n’en soit qu’aux préliminaires (re-sic), cet ancien médecin de la fédération française de ski serait plutôt enclin à répondre par la négative, allant donc dans le sens des partisan-e-s du sein libre (et non faussé). Une nouvelle qui ne plaira pas à notre ministre du Redressement productif (re-re-sic) qui s’emploie à ce que nos fabriques de lingerie fine ne se barrent pas toutes en Chine. Si, en plus, les usines subsistant sur le territoire ne devaient plus fabriquer que le bas, ce ne serait pas une bonne nouvelle pour l’emploi industriel. Puisque, du maintien mammaire, nous avons glissé à l’économie, profitons-en pour révéler la thèse de notre chercheur bisontin, laquelle devrait ravir notre ami de la rédaction causeurienne Georges Kaplan. Le sein, en effet, libéré de l’entrave protectionniste du soutien-gorge, apprendrait à se maintenir seul, alors que soutenu par ce dernier, il deviendrait un peu fainéant et ne serait plus contraint à faire des efforts. Mais j’ai tout de même peine à croire que Georges soit si heureux d’apprendre cette nouvelle qui, bien que soutenant (re-re-re-sic) ses thèses, pourrait à terme lui retirer le plaisir de décrocher le soutien-gorge de sa bien-aimée. On a beau être libéral dans l’âme, on n’en est pas moins homme.

Chine : Du vieux avec des jeunes

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chine xi jingping

chine xi jingping

Il semble bien que le Gorbatchev chinois ait encore laissé passer sa chance. À supposer qu’il existe… En 2002, lorsque Hu Jintao était arrivé au pouvoir, beaucoup d’observateurs avaient salué en lui et en Wen Jiabao, son premier ministre, deux réformateurs qui allaient mener la Chine sur le chemin de l’ouverture politique. Onze ans plus tard, les réformes sont au point mort et le successeur de Hu Jintao, Xi Jinping, fils d’une des grandes figures de la Révolution élu à la tête du Parti communiste (PCC) en novembre 2012, n’a même pas suscité les sempiternels et vains espoirs de changement. On a bien lu ici et là quelques éditoriaux qui pariaient sur les réformes – surtout économiques – auxquelles l’autorité de Xi Jinping était censé donner de la vigueur, mais l’enthousiasme n’y était pas. Même l’aimable Bernard Guetta, qui voit un mur de Berlin tomber à ses pieds tous les deux jours à Téhéran, à Moscou ou au Caire, a lâché l’affaire. C’est que Xi Jinping est un bien mauvais client pour ceux qui célèbrent chaque jour la glorieuse et irrésistible marche de l’humanité vers la démocratie libérale. L’une de ses premières apparitions publiques a été, après un discours musclé contre la corruption, la visite d’une exposition permanente du Musée de l’histoire chinoise, à Pékin, intitulée « Le Chemin vers la régénération [de la nation] ». Cette exposition ferait pâlir d’envie tous ceux qui se plaignent de l’atmosphère de repentance dans laquelle pataugent les études historiques de notre pays : pas un mot ou presque sur la Révolution culturelle et les autres horreurs maoïstes, mais une lancinante dénonciation des crimes des étrangers, depuis les guerres de l’opium jusqu’aux exactions de l’armée japonaise dans les années 1930 en passant par les « traités inégaux ».
Dans cette mythologie, l’arrivée des communistes au pouvoir marque l’avènement d’une « Nouvelle Chine » qui a effacé les humiliations subies par le peuple entre 1839 et 1949, en faisant renaître la puissance et, maintenant, la richesse chinoises.[access capability= »lire_inedits »] Le respect, voire la crainte, qu’inspire leur pays à l’étranger est une source de fierté pour les Chinois et de légitimité pour le régime. En entretenant le souvenir de la faiblesse des régimes qui l’ont précédé et la mémoire des exactions des forces étrangères en Chine, le PCC peut se poser en seul garant de l’indépendance et de la souveraineté nationale. Mais le nationalisme n’est pas, comme on le croit souvent, une idéologie de substitution adoptée par opportunisme après 1989, même s’il a pris depuis cette date une importance considérable dans les discours ; il fait partie de l’ADN du communisme chinois. Depuis son origine, le PCC déploie une rhétorique agressive au service de la mobilisation patriotique. Avec une prédilection pour le mythe, toujours efficace, de la résistance populaire à l’invasion japonaise.
Nos vieilles nations post-historiques ont du mal à le comprendre, mais les affects politiques ont une vigueur intacte en Chine. Après avoir sacrifié la nation pour désactiver le spectre du nationalisme, l’Europe a fini par décider que ses ennemis ne l’étaient plus. Et elle a créé l’Union européenne (que l’on appelle improprement « l’Europe » puisqu’elle en est la négation) pour échapper aux affects politiques jugés en bloc incontrôlables et délétères. En sortant de la nation, nous sommes aussi sortis de la politique et de ce qui la fonde selon la rude (mais difficilement réfutable) définition de Carl Schmitt : la discrimination entre l’ami et l’ennemi. Sans ennemi, pas de communauté politique. De ce point de vue, nos démocraties apaisées sont bien plus fragiles que la République populaire de Chine[1. À moins que nous soyons en train d’inventer une politique nouvelle, qui saurait se passer d’ennemi. C’est ce que Jacques Derrida appelait de ses voeux dans Politiques de l’amitié, conçu explicitement comme une réponse à la thèse de Carl Schmitt.].
Qu’on ne s’y trompe pas : le nationalisme n’est pas imposé par le sommet à la base, c’est même plutôt le contraire. En réalité, les élites chinoises – dont on a du mal à mesurer le mépris et la défiance qu’elles éprouvent pour le peuple – sont souvent effrayées par sa vitalité. Les diplomates qui, comme la plupart des caciques du régime, cachent leur progéniture et leur fortune à l’étranger, aiment raconter à leurs interlocuteurs occidentaux que des citoyens leur adressent parfois par courrier des pilules de calcium pour leur raidir la colonne vertébrale et les empêcher de courber l’échine devant eux. En dehors de Chine, des représentants du régime expliquent volontiers que le PCC, avec ses ingénieurs, ses juristes et ses économistes, est la seule classe dirigeante raisonnable et « scientifique » (mot fétiche de Hu Jintao), capable de maintenir sous contrôle le bas peuple et toute l’irrationalité violente dont il est capable. C’est d’ailleurs exactement ce que pensent les agents de la bureaucratie européenne. Les délégations chinoises à Bruxelles insistent parfois sur ce problème commun qu’on appelle le « peuple » – mais on ne sait si le concept miné de « populisme » existe en mandarin standard.
Mais si la technocratie bruxelloise a renoncé depuis belle lurette à faire vibrer les foules avec une improbable nation européenne – Bernard Guetta restant le seul pratiquant du lyrisme des « pères fondateurs » (fondateurs de quoi ?) –, de retour à Pékin, les dirigeants du Parti assument pleinement le nationalisme que le peuple réclame d’eux, même s’il se trouve toujours des franges de la population pour trouver le gouvernement trop mou. « Le patriotisme ne peut pas être un crime ! », scandait-on en septembre 2012 dans des manifestations antijaponaises souvent violentes.
Certains hauts gradés de l’Armée populaire de Libération (APL) se sont fait une spécialité de déclarations belliqueuses dans les médias, menaçant tour à tour les Philippines, le Vietnam, le Japon et les États-Unis d’attaques militaires traditionnelles, nucléaires ou terroristes, selon l’inspiration du moment, sans que leur hiérarchie ne songe à les sanctionner, et sous les vivats d’une majorité des cyber-citoyens du pays. On peut s’étonner qu’un pouvoir autoritaire laisse une telle liberté de parole à certains de ses chefs militaires.
Dans ce contexte, on est frappé par l’inanité des prédictions qui avaient cours au début des années 2000. On allait assister, jurait-on à « l’émergence pacifique » d’une puissance qui réactiverait le modèle antique dans lequel la Chine soumettait ses voisins sans combattre, en les transformant en « royaumes tributaires ». When China rules the world, ouvrage à succès signé par un journaliste britannique et traduit dans une dizaine de langues, annonçait la fin de la domination occidentale au profit d’une Chine « centrale » qui saurait imposer à ses voisins et à de vastes régions du monde son système hiérarchique traditionnel et sa suprématie. C’est le contraire qui se produit, avec la formation d’une coalition de « petits » pays (Japon, Philippines, Vietnam, Australie, etc.), discrètement soutenue par les États-Unis et approuvée par l’Inde, qui refusent de se soumettre aux diktats chinois et redoutent de plus en plus ouvertement qu’une Chine puissante utilise l’intimidation et la force pour défendre ses intérêts et régler ses comptes historiques. Du reste, elle ne s’en prive pas. Forte d’une armée dont le budget augmente de plus de 10 % par an depuis plusieurs décennies, et de multiples forces de sécurité intérieure qui disposent d’un budget encore supérieur à celui de l’armée, la Chine a tenté d’imposer à ses voisins des concessions territoriales exorbitantes. Pékin exige de la communauté internationale qu’elle reconnaisse sa souveraineté sur l’ensemble des îlots de la mer de Chine méridionale, et sur ceux que contrôle le Japon depuis plus d’un siècle (si l’on omet la période d’occupation américaine) en mer de Chine orientale. En réaction à cette politique belliqueuse, le Japon a décidé, pour la première fois depuis 2001, d’augmenter son budget militaire, et envisage sérieusement d’amender la Constitution pacifiste qui l’empêche de nouer des alliances formelles (en dehors du solide traité de sécurité qui le lie aux États-Unis).
L’Europe, elle, continue à se payer d’illusions. Légitimement obsédés par nos emplois et notre commerce extérieur, nous restons cependant aveugles à la soif de puissance de la Chine. Or elle dispose, pour la satisfaire, de moyens financiers et militaires colossaux, les deux allant d’ailleurs de pair – depuis 1989, l’augmentation annuelle du budget militaire est même, presque toujours, largement supérieure à sa croissance. Dans ces conditions, la Chine pourrait bien être l’ennemi dont nous avons besoin pour rester – ou redevenir – une nation. Vous en doutez ? Moi aussi. À en croire le socialiste François Kalfon, c’est pourtant la conviction de François Hollande. Si c’est le cas, on n’a pas vraiment l’impression que le Président en ait tiré toutes les conséquences.

Qui est Xi ?
Élu à la tête du PCC en novembre 2012 et à la tête de l’État chinois en mars 2013, Xi Jinping est assurément moins insipide que son prédécesseur, connu pour sa langue de bois et le contrôle quasi robotique de son expression. Xi est le fils d’un cacique du Parti purgé par Mao lors de la Révolution culturelle. Conformément à la coutume des punitions collectives que pratiquait Mao, Xi Jinping a été envoyé à la campagne pendant de longues années au début des années 1970. Il a travaillé dans les champs avant d’obtenir sa réhabilitation, en même temps que son père, à la mort de Mao. Il a alors fréquenté l’université d’élite de Tsinghua, puis les cercles dirigeants de l’armée, où l’on trouve beaucoup de « princes rouges » (les enfants de ceux qui ont fait le Parti et ont souvent accumulé une fortune colossale) qui lui font aujourd’hui confiance. Xi a gravi rapidement les échelons de l’administration pour atteindre le poste de vice-président et de membre du comité permanent du politburo en 2007, avant sa consécration finale. C’est un nationaliste décomplexé qu’on a entendu évoquer « ces fainéants d’étrangers pansus qui n’aiment rien tant que pointer du doigt la Chine », même s’il se dit qu’il respecte la puissance américaine et garde un souvenir ému d’un séjour aux États-Unis, où sa fille étudie à Harvard sous pseudonyme. Quant à la Première dame, Peng Liyuan, elle est une chanteuse populaire, mais dans un registre assez différent de celui de Carla Bruni : elle est un membre éminent des chœurs de l’armée chinoise.[/access]

*Photo : schmeeve.

Mur des cons : pas de quoi fouetter le SM !

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syndicat magistrature gauche

syndicat magistrature gauche

C’est une polémique dont le syndicat de la magistrature, traditionnellement étiqueté à gauche, se serait volontiers passé. Dans son propre local, un mur sert de catharsis, le « mur des cons » (sic). Y sont apposées les photos d’un certain nombre de personnalités dont on présume qu’elles ont mené la vie dure aux magistrats ou à l’institution. On y retrouve pêle-mêle Nicolas Sarkozy et une bonne partie de ses ministres : Brice Hortefeux (la photo est sobrement légendée « L’homme de Vichy ») Eric Woerth, Nadine Morano, François Baroin, Luc Chatel, etc. Parfois, un autocollant du Front national s’ajoute à la photo. Les journalistes aussi en prennent pour leur grade : Eric Zemmour, Etienne Mougeotte, Yves Thréard ou encore Béatrice Schoenberg. Trainent aussi les portraits de quelques inclassables à l’instar de Guy Sorman, Alain Bauer, Alexandre Adler, Jacques Attali ou encore Alain Minc. Enfin, plus surprenant, la cloison affiche aussi le portrait de parents de victimes. Ainsi peut-on voir Jean-Pierre Escarfail, père de Pascale, une jeune fille violée et tuée par Guy Georges ou le général Philippe Schmitt père de la jeune Anne-Lorraine, sauvagement assassinée dans le RER, un dimanche matin, parce qu’elle refusait de se donner à son agresseur. Disons-le franchement, il est ignoble de les épingler.
Depuis que nos confrères d’Atlantico ont révélé le scoop, bien des voix se sont élevées pour hurler au scandale. Le Front national a évoqué la question d’une dissolution du Syndicat de la magistrature dénonçant une liste qui rappelle « des heures sombres » et qui constitue « une atteinte au principe d’indépendance de la justice ». Le chef de file des députés UMP Christian Jacob s’est fendu d’un courrier au président de la République pour pointer « un manquement grave au principe d’impartialité de la justice » tandis que Bruno Beschizza, secrétaire national de l’UMP, s’est insurgé contre une pratique qui « peut faire craindre la mise en place d’une justice politique ». Pour sa défense, la présidente du SM, Françoise Martres, a qualifié ce mur de « défouloir » et d’action de « potache » indiquant que « ce mur a été fait à une ancienne époque, sous l’ère Sarkozy, où les magistrats étaient attaqués de toutes parts ».
Gardons-nous de crier haro trop vite. Longtemps sacralisée, la justice n’a pas les lettres de noblesse que l’imagerie d’Epinal lui prête si souvent. Car elle est rendue par des humains, trop humains. Ce n’est pas parce qu’ils sont appelés à rendre la justice de manière impartiale et indépendante que les magistrats sont dispensés de penser, que ce soit avec raison ou passion. C’est d’ailleurs toute la symbolique de la robe que revêtent les magistrats lorsqu’il leur revient de juger. Avec elle, ils se départissent des milliers de sentiments qui les animent et se concentrent sur leur unique devoir : dire le droit. Comme l’ouvrier qui se consacre dans une parfaite dévotion à sa tâche mais n’en a pas moins des revendications, on peut prêter bonne foi au juge qui dit le droit et lui reconnaître, en dehors de son office, d’apprécier ou non la politique et ses représentants.
Soyons honnêtes, tous les métiers, toutes les corporations ont leur tête de turc. On ne compte plus les innombrables courriels qui circulent sur l’inanité des fonctionnaires, la paresse des ouvriers, la cruauté du patronat ou le caractère escroc des professions libérales. Les magistrats n’échappent pas à cette règle qui leur est d’ailleurs beaucoup plus restrictive. Le devoir de réserve auquel ils sont assujettis leur interdit en effet toute délibération politique, toute manifestation d’hostilité au principe ou à la forme du gouvernement de la République et toute action concertée de nature à arrêter ou entraver le fonctionnement des juridictions. Ont-ils outrepassé ce devoir ? Manifestement non. Ces invectives ont été affichées dans un local syndical, un lieu privé réservé où les adhérents peuvent librement s’exprimer, avec intelligence ou bêtise, cela leur appartient.
Cela étant dit, cette polémique de surface en cache peut-être une autre. La question, notre confrère Philippe Bilger, lui-même magistrat honoraire, l’avait soulevée il y a sept ans sur son blog : la justice est-elle de gauche ? Mis à part Jack Lang, Manuel Valls et quelques autres, la liste ne noire ne comporte que des personnalités classés à droite. Est-ce à dire que la connerie est réservée à la droite ? Ou alors que le recrutement des magistrats est si bien verrouillé qu’à compétences égales, on préfèrera toujours un postulant progressiste à un candidat réac ?
S’il est une question qui mérite d’être posée, c’est peut-être celle-là. Et alors n’hésitons pas à demander un nouveau choc de moralisation au pouvoir en place. Pour le reste, et comme le résume très bien Christophe Régnard, le président de l’Union syndicale des magistrats (USM), « on est toujours le con de quelqu’un ».

*Photo : Atlantico.fr/BFM.

Mur des cons : Attac au secours du Syndicat de la Magistrature

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En ouvrant ma boîte mail section spams, entre deux pubs zoophiles et une promotion sur le Viagra,  je suis tombé sur ce communiqué :
« Frigide Barjot, fondatrice de La Manif pour tous, se retrouve depuis hier au cœur d’une polémique médiatique montée de toute pièce. En instrumentalisant des railleries et satires formulées dans le cadre d’un local privé, une partie de la gauche souhaite faire coup double :
– décrédibiliser un mouvement pacifique et apolitique, dont l’engagement pour la protection de la famille, contre la déconstruction de la filiation et les dérives homophobes  n’est plus à prouver;
– jeter plus largement le discrédit sur Frigide Barjot, à un moment où l’opinion publique désavoue l’adoption plénière par les couples homosexuels instaurée par la loi Taubira. »

Les yeux écarquillés, je compris que je me trouvais en plein rêve. J’avais imaginé la découverte en caméra cachée d’un « mur des cons » au domicile de Frigide Barjot, où étaient épinglés les Taubira, Bertinotti, Vallaud-Belkacem, Fourest et autres partisans invétérés du mariage pour tous. Me résonnait dans les oreilles le tollé provoqué par cette intrusion « privée » : Jean-Marc Ayrault enjoignait aux manifestants d’abandonner le combat sans sommation, tandis qu’Harlem Désir parlait de « forfaiture » et de « trahison du pacte républicain ».
Mais je n’étais pas au bout de mes peines. Au réveil, m’attendait cet authentique mail, que je vous livre in extenso :
« Le syndicat de la magistrature, membre fondateur d’Attac, se retrouve depuis hier au cœur d’une polémique médiatique montée de toute pièce.En instrumentalisant des railleries et satires formulées dans le cadre d’un local privé, une partie de la droite souhaite faire coup double :
– décrédibiliser un syndicat progressiste, dont l’engagement pour l’indépendance de la justice, contre l’impunité des puissants et les pressions politiques ou policières n’est plus à prouver;
– jeter plus largement le discrédit sur les juges, à un moment où les affaires se multiplient, notamment autour du financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy de 2007.
Attac affirme haut et fort son soutien au Syndicat de la magistrature, face aux attaques médiatiques et aux menaces dont il fait l’objet. »
Moralité : mieux vaut ne dormir que d’un œil….

Demain la Veille !

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veilleurs theologie liberation

veilleurs theologie liberation

Cher Jérôme, et bien entendu au-delà de toi, à travers toi comme aurait dit ce cher Péguy qui, je le crois, nous rassemble, chers camarades de gauche, même si ce terme n’a plus aucun sens, et vous, chers camarades de droite dont le nom n’a pas plus de sens, je vous réponds à mon tour.
Je ne suis pas les Veilleurs, aussi ne puis-je prédire ce qui va venir. Je peux simplement l’aider à advenir et, médiocre veilleur parmi les veilleurs, invisible parmi les invisibles, l’espérer. Aider ? Oui, en apprenant à ces jeunes gens, s’ils ne le savent pas, et en te rappelant à toi, qui fais semblant de l’oublier, quelle a été, dès l’origine de l’époque moderne, le sens de la lutte politique chrétienne. Quand je dis chrétienne, je ne dis pas qu’il faille en professer la foi, mais je parle d’une lutte façonnée par l’ethos chrétien qui, comme l’indique le terme de catholique, a toujours vocation à devenir universel. Je leur apprendrai et je te rappellerai où et de quoi est né le socialisme : de la réaction catholique à la Révolution française dont la doxa contemporaine a tout à fait intérêt, pour la gauche comme pour la droite, à faire oublier le logiciel libéral. Je te rappellerai et leur apprendrai que sans de Maistre, Lamennais, Ozanam, Leroux et Buchez, il n’y a pas de pensée sociale. Il n’y a pas de Proudhon, il n’y a pas de révolte des Canuts, il n’y a pas de 1848, il n’y a pas de protection des ouvriers, il n’y a pas de dimanche chômé, il n’y a pas de durée légale de la journée de travail, il n’y  a pas de syndicats, il n’y a pas de liberté de manifester. Il n’y a pas non plus d’école gratuite, ni de maternelles, ni de crèches. Je vous passe la seconde vague chrétienne sociale, monarchiste en France et démocrate-chrétienne en Allemagne, qui accouche des encycliques sociales de Léon XIII, inventeur du terme d’Etat-providence.
Je vous passe les détails historiques. Je rappellerai simplement quelques exemples plus contemporains : que c’est un curé qui a inventé le commerce équitable, que les paysans du Larzac étaient tous catholiques et que sans Lanza del Vasto il ne serait rien advenu, je rappellerai encore que la lutte des ouvriers de Lip, la seule qui ait réussi, a été menée par des curés. Je rappellerai encore une fois que sans Ruskin, Chesterton et Tolstoï, il n’y a pas de Gandhi, que Martin Luther King était pasteur, que l’abbé Pierre, Mère Teresa, le professeur Lejeune et Raoul Follereau étaient aussi catholiques. J’apprendrai à ceux qui n’y foutent jamais les pieds que dans la rue, en France, là où végètent des clodos, des psychotiques, des ivrognes, 90% encore des associations qui œuvrent sont chrétiennes. Je demanderai si ce n’est pas l’Eglise catholique qui s’occupe à elle seule de 25% des malades du Sida dans le monde. Je demanderai de quoi s’inspirent aujourd’hui les bolivariens d’Amérique du Sud, et ce qui a inspiré hier Solidarnosc. Je demanderai qui était Monseigneur Romero, abattu à son autel, pendant la messe, que le Pape François s’apprête à béatifier.
Je dirai tout ça parce que je sais que ce qui rassemble les Veilleurs aujourd’hui, quoi qu’en disent certains, c’est cet ethos chrétien. Et parce que je voudrais qu’encore une fois il prouve combien les catégories de combats de droite et de combats de gauche, il les dépasse. Et parce que je sais que nombreux sont ceux qui ont intérêt à limiter ces luttes à leur caste, à les récupérer comme on dit. Alors, oui, il y a des chrétiens aussi à Notre-Dame des Landes, il y a des chrétiens indignés, il y a des chrétiens contre les OGM et la marchandisation générale du vivant. Il y a des chrétiens contre les puces RFID et contre le nucléaire, il y a des chrétiens contre l’idéologie de la croissance et de la technique, et je n’aurai pas l’outrecuidance de vous rappeler qui étaient Ellul et Illich. Il y a des chrétiens qui combattent pour une vraie écologie. Il y a des syndicalistes chrétiens, il y a des chrétiens qui vont habiter volontairement dans les cités des banlieues et des quartiers nord. Ils sont même en première ligne, comme d’habitude.
Mais je sais que pour un marxiste-léniniste comme pour des libéraux, tout cela est difficile à entendre. La seule question que je peux vous poser en réponse à votre question, en me faisant tout petit derrière ces innombrables chrétiens qui hier et aujourd’hui menèrent et mènent les vraies luttes pendant que je ne fais qu’écrire et vaticiner, c’est : oui ou non, comptez-vous rester confits dans vos idéologies d’il y a deux siècles ? Est-ce assez confortable pour tordre le cou à la réalité ?
Et sinon, qu’attendez-vous de vos deux faux côtés qui sont deux vraies fictions créées par la domination et le spectacle, pour cesser de craindre la vérité qui, elle, ne se divise pas, et fait ce que nous souhaitons tous au fond : des hommes libres ?

*Photo : ¡Que comunismo!.

Morale laïque : un coup d’épée dans l’eau

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morale laique peillon

morale laique peillon

Le projet de M. Peillon est mal parti. On ne s’approprie pas les recommandations morales comme on approfondit des dispositions réglementaires. La morale ne consiste pas seulement à autoriser et à interdire, à choisir ou à ne pas choisir de faire le bien ou le mal. Elle ne se résume pas non plus à exercer un effort sur soi-même, ni à tenter d’obéir à une loi de façon inconditionnelle.
Comment rendre la morale attrayante ?
Elle est d’abord un chemin vers le bonheur. Si nos décideurs politiques n’intègrent pas cette finalité dans leur réflexion sur la morale, l’échec est assuré. Si un but n’est pas proposé en complément à cet enseignement, celui-ci tournera vite au rabâchage, à l’incantation.
Mais M. Peillon a un but : le vivre-ensemble et la laïcité. Est-il toutefois certain que cet objectif, il soit le premier à le découvrir ? Un gamin, d’une cité ou d’une zone pavillonnaire, en découvre les règles sans qu’il soit besoin d’un cours magistral pour cela. Nous côtoyons tous, dès le plus jeune âge des citoyens de religion différente. Et nous sommes aussi experts que nos ministres sur le comment et le pourquoi du fonctionnement d’une communauté.
La morale ne marche jamais isolée. Elle est toujours intégrée à un ensemble plus vaste. Il lui faut une dynamique fixant le cap en direction d’un bien désirable. Là-dessus, Mr Peillon ne pourra rien proposer. Car la société qu’il se promet de construire est basée, qu’il le veuille ou non, sur l’individualisme, et de surcroît minée par la recherche effrénée de biens matériels. Ce qui sous-tend sa vision sociétale, c’est la contractualisation des rapports humains. Quoi qu’il en dise, Vincent Peillon reste en effet l’otage de l’idéologie libérale-libertaire de son clan politique, idéologie qui a livré une population, déracinée de ses traditions, au consumérisme et à l’hédonisme – ce qui n’est pas le meilleur préalable pour aborder la matière morale.
Vincent Peillon est aussi prisonnier de ses contradictions. Son projet de morale laïque ne peut qu’échouer parce qu’il se prive du seul atout dont il pourrait disposer : la référence aux grandes traditions, révélées ou non, qui ont porté les paroles de la conscience. Mais le peuple dont M. Peillon veut éduquer les enfants ne possède plus dans son esprit, ni histoire, ni identité (ni religion non plus, cela va sans dire !). Ce peuple est un donné brut, une cire vierge sur laquelle des experts vont devoir greffer des commandements intemporels. Une abstraction. Dès lors, quelle morale proposée à des jeunes issus de rien, du néant d’un peuple sans mémoire, sans référence à une tradition ? Des principes laïques ? Les Dix Paroles du Sinaï ? Les Béatitudes ? La critique de la raison pure de Kant ?
Pour faire le bien, et le faire avec constance et détermination, il est nécessaire d’en avoir envie. Et pour en avoir envie, il faut une promesse qui vous y lie. Et pour tenir à cette promesse, l’enfant doit avoir à ses côtés quelqu’un qui la lui la formule et soit suffisamment fiable pour la tenir, ou pour lui désigner quelqu’un capable de le faire. Autrement dit, il faut autre chose que de grands principes abstraits.
On ne veut que si l’on connaît. Et lorsqu’on ignore le but, on ne veut pas, tout simplement. Sinon, sitôt sorti de son cours de morale laïque, le jeune qui dealait n’aura pas d’autre empressement que d’y retourner.
Nous ne venons pas de rien. Et ne sommes pas de purs esprits. Nous avons tous une provenance, charnelle, concrète. Même s’il est hors de question de flatter les communautarismes de tout poil, ce n’est pas en déracinant notre jeunesse de son humus historique et religieux que nous parviendrons à lui inculquer une quelconque morale.

*Photo : Parti socialiste.

Mariage gay : Couche-toi et marche!

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veilleurs loi mariage

veilleurs loi mariage

Que faisaient nos aïeux pour s’insurger ? Ils brandissaient des fourches,  entravaient  les avenues, déboulaient dans les amphithéâtres  pour y infliger une fessée publique. Choisissez, c’est selon, si vous êtes plutôt Camelots du roi ou Internationale ouvrière. Grâce au progrès, l’ère de la communication a rongé les derniers morceaux de chair de ce genre d’actions. On confie désormais cela à des professionnels.  Des experts de la revendication. Même quand il s’agit d’y aller au cocktail Molotov ou à la prise d’otages ;  les doléances  les plus bourrues sont immédiatement prises en charge par la télécommunication. Et l’opération coup de poing tourne vite  à l’opération commerciale… Or, c’est une chose étonnante que la nuit du 16 avril dernier a offerte[1. Et chacune des nuits depuis. Ce soir-là tout spécialement peut-être, le mouvement balbutiait encore son concept.]. Des jeunes gens s’étaient  réunis pour protester pacifiquement contre la loi ouvrant le mariage aux personnes de même sexe. C’était sur la verte pelouse des Invalides. Nom très puissant quand il s’agit de se lever, l’ironie sémantique ouvrant parfois des abîmes…
L’histoire : nous touchions la onzième heure du soir, il y avait école le lendemain. D’obscures raisons me font débarquer ici; peut-être une fille à retrouver et quelques clopes à taper. Ils sont une centaine assis sur un carré de pelouse.  Ils protestent en silence, à l’aide de Kronenbourg tièdes. Point de fourches ni de matraques, point de slogans ni de cris, aucun appareillage médiatique. À peine ce bibelot de mégaphone qui fait une voix rauque. Voilà l’échec promotionnel. Le bide du bide, sans recettes ni profits. Et pourtant : de cette orchestration boiteuse et trébuchante, s’est dégagée une efficience d’un tout autre niveau.  Invalide pour ce qui est du ressort du communicant, certes,  mais d’une authentique agilité qui fait se cogner les âmes par le fond : une jeune fille, mégaphone en main, laisse résonner ces mots : « sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable ». C’est Péguy, et sa petite fille Espérance.  Nous sommes assez proches de la nullité communicationnelle, mais l’on célèbre des épousailles : l’union entre ce qui mobilise et son mode d’expression.  Avec son phrasé qui a l’air d’un labour patient et fécond, quoi de mieux que le si charnel Péguy ?
En effet, que viennent dire ces jeunes : l’homme et la femme et leur fécondité. Ils ne viennent pas tant penser leur différence à coups d’argumentaires que chanter leur mutuelle ordination, les mains vides. De ce fait, pour psalmodier le mystère, préférable est le chant plutôt que le cri, le poème plutôt que le slogan. Remarquez une chose : plus l’objet dont vous parlez est grand, plus les moyens de le dire appellent le dépouillement. Il y a là une constante : la promotion d’un dentifrice emprunte tout au spectacle, elle doit hurler son existence et non simplement la dire. Au contraire, les objets les plus hauts se livrent dans l’intime.  Ainsi, faites un show Son et Lumière sur l’espérance et vous n’en aurez au mieux que parodié les signes extérieurs. Ce serait vouloir peindre un bouquet de lys en étalant de la merde.
Que faisaient nos aïeux pour s’insurger ? Courageux, ils construisaient des barricades et en abattaient d’autres. Leurs voix devaient s’élever quand les nôtres doivent désormais creuser. Peut-être l’ont-ils compris, ces amis qui le soir se rejoignent. Ils ont appelé cela la nuit des veilleurs, et la labourent d’un inaudible chant. C’est à peu près cela l’espérance, un pèlerinage de la lumière à travers la nuit, et Péguy leur va si bien : « Ô ma nuit à la grande robe- Qui prends les enfants et la jeune Espérance-Dans le pli de ta robe.»  Avec leur incapacité à se faire entendre, ils ont les signes de modernes invalides : non plus cul-de-jatte et pieds-bots, mais fond-de-l’âme et mains-vides. Et si ce n’est plus la mer immense d’hommes et de femmes des derniers rassemblements, c’est pour laisser place au ruisseau qui file entre les pierres et qui appelle le (vrai) débordement. Ils sont invalides, mais leur âme court comme l’eau claire entre les roches. On les dit conservateurs et fixistes, mais Philippe Muray cognerait d’un bon : « que pourrait-on vouloir conserver d’un monde qui est maintenant bien au-delà de toute décomposition ? »[2. Désaccord parfait, épilogue, février 1998.] . C’est là le mystère de notre époque : « Le monde est détruit, il s’agit désormais de le versifier »[3. Minimum Respect, Avant-propos.]

*Photo : Mon_Tours.

Champagne et dragées à Petroplus

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Non sans angoisse, et jusqu’au dernier moment, les salariés de Petroplus ont attendu avec impatience le résultat du vote inscrivant dans la loi le mariage pour tous. Des larmes de joie ont coulé sur les joues des 470 salariés quand ils ont appris que l’Assemblée Nationale par 331 voix pour, 225 contre et 10 abstentions les avait fait changer de civilisation.
Travailleurs hétéros, gays, bi et trans de Petroplus avaient en effet besoin de ce choc de consolation car la lettre de licenciement sera tout de même plus facile à vivre en couple puisque que la fermeture définitive de la plus ancienne raffinerie française a été décidée faute de repreneurs. Il y avait plus d’un an que Petroplus avait déposé le bilan, que les faux espoirs se succédaient et que l’Etat s’obstinait à ne pas vouloir nationaliser le site, ne serait-ce que provisoirement, pour empêcher la casse.
Mais comment lui en vouloir, à ce gouvernement, alors qu’il menait un combat titanesque depuis neuf mois contre les forces de la réaction homophobe. Conscients, au bout du compte, de tout ce qu’ils ont gagné dans cette lutte, les futurs chômeurs remercient les socialistes et la direction de Petroplus, qui en guise de cadeau d’adieu, leur a offert un joli presse-papier représentant une raffinerie. On appréciera l’attention, ce presse-papier pouvant se révéler des plus utiles pour empiler les formulaires quand il faudra adopter les futurs orphelins de Florange ou de PSA.

Moutons enragés

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pavillon zone periurbaine

pavillon zone periurbaine

J’attends mon train express régional dans le froid lugubre du petit matin. Tout le long du quai, glacial en hiver, plusieurs centaines de grands-banlieusards frissonnants, de périurbains semi-comateux, guettent les lumières blafardes d’un convoi qui leur réserve presque chaque jour quelque mauvaise surprise.
Les médias sont très sensibles à la souffrance au travail. Bizarre que la souffrance dans les transports en commun ne les intéresse qu’en cas de grève. Quand le train attendu n’est pas annulé, pour quelque motif fabuleux, mais dont l’origine est toujours le voyageur et non le cheminot, tel sera alors le cas de son prédécesseur ; il faudra se ruer vers les entrées de wagons – que les plus expérimentés savent repérer − pour espérer y trouver une place, debout. Cela ne gênera pas les lecteurs de quotidiens du matin : par chez moi, cette espèce a à peu près disparu. On préfère jouer sur sa tablette, ou laisser son portable vous rendre sourd. Depuis le licenciement de Sarkozy, la politique a cessé d’intéresser les larges masses. Mes voisins n’en attendent plus rien. La simple évocation du sujet provoque leurs sarcasmes désabusés. Ils essaient d’économiser un peu sur leurs maigres revenus, en prévision des nouveaux impôts, des nouvelles taxes, des nouvelles amendes, des nouveaux malus que l’administration va leur inventer pour éviter d’avoir à se réformer elle-même. Ils n’avaient pas droit à la prime de rentrée scolaire, il est question à présent de leur sucrer les allocations familiales et de renchérir l’achat de leur prochaine voiture, une cinq-places.[access capability= »lire_inedits »] Forcément, avec trois enfants…
En tant que propriétaires de petits pavillons, ou habitants de résidences fermées, ils savent qu’ils appartiennent au « mauvais peuple », comme on disait chez les Khmers rouges. Les bobos du Marais, qui écrivent dans Télérama, les rendent responsables du recul de la nature et de la dévastation des paysages.
Leur exil, loin de la métropole, favorise, en effet, l’installation de grandes surfaces à l’américaine. Et c’est vrai qu’en l’absence de toute infrastructure culturelle digne de ce nom, c’est dans ces espèces de malls sinistres que se cristallise leur peu de vie sociale. D’ailleurs, le shopping leur tient lieu de culture. La « distinction » passe par le choix des marques. Les écologistes les soupçonnent d’accompagner leurs enfants à l’école en voiture, en roulant au diesel en plus ; de gaspiller l’électricité en persistant à se chauffer l’hiver. On parle d’une taxe sur les cheminées, où certains avaient cru trouver le salut. Non seulement ils ont été chassés de la métropole par le prix des loyers avant même la naissance du premier enfant, mais les médias bien-pensants les suspectent d’avoir délibérément sauté par-dessus la banlieue. Ainsi ces mauvais citoyens refusent-ils de contribuer à la mixité sociale qui consiste à introduire dans les classes des collèges des territoires perdus, en guise de victimes expiatoires, quelques échantillons d’élèves réellement désireux de suivre les cours. Les plus informés incitent leurs enfants, stagiaires professionnels après trois licences et deux masters, à chercher le salut dans l’exil. Ils pensent qu’il n’y a plus d’avenir dans ce pays.
Pour l’instant, mes voisins de train ne laissent éclater leur rancune que lorsque le « 6 h 47 » est annulé et qu’ils doivent téléphoner d’urgence pour prévenir leur employeur. Mais on sent que cette sourde résignation pourrait bien se muer, un jour prochain, en violente colère.[/access]

*Photo : Thomas Claveirole.

PMA : La marchandisation des corps, et pourquoi pas ?

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pma mariage loi

pma mariage loi

Les récents efforts d’adaptation morale de notre beau pays à un monde toujours changeant ayant suscité d’importantes réactions négatives, faisons fonctionner nos esprits avec une pincée de scepticisme.
La vie n’est pas une valeur sacrée. Ou pour le dire en termes économiques, la vie n’a pas une valeur infinie. Bien sûr, on prétend souvent qu’elle est telle. Cela fait bon genre, cela force l’approbation de l’auditeur, et permet de passer pour un type bien. Malheureusement, le plus souvent, cette sacralisation de la vie n’est pas tant due à une volonté de démagogie qu’à une forme de pensée primitive, pour ne pas dire primaire, inspirée par ce qui reste en nous de pensée religieuse.
Histoire de nous amuser un peu, je soutiendrai non seulement que cette pensée est fausse, et que la vie n’a pas une valeur sacrée ou infinie ; mais encore que les défenseurs acharnés de la vie ne sont pas eux-mêmes convaincus de ce qu’ils disent. Pour cela je ferai appel à un de mes concepts favoris de la pensée économique, celui de préférence révélée. Les économistes considèrent en effet que la valeur que nous attribuons aux choses est davantage révélée par nos actions que par nos paroles. On conçoit ce que cette affirmation contient de piquant pour l’être humain, animal hypocrite : elle revient à dire que nous sommes de beaux parleurs, mais que quand il s’agit d’agir, nos actes révèlent des préférences bien différentes de nos paroles.
Le débat sur la Procréation Médicalement Assistée illustre ce concept. On crie au sacrilège, on parle de « marchandisation des corps », on se dit outré que le corps puisse être vendu comme n’importe quel service, on se déclare choqué, scandalisé ; dans le même temps, nous pratiquons nous-mêmes, quotidiennement, la marchandisation de nos corps, sans nous en inquiéter plus que cela. Pour être cohérent avec lui-même, celui qui prétend que la vie, ou les corps, ont une valeur infinie ou sacrée, devrait ne  jamais prendre aucun risque, et dépenser tout son avoir en médecine et en assurances. Il devrait consacrer sa vie à aider les autres, ne jamais entreprendre aucune action qui puisse leur nuire, dépenser tout son avoir en dons et en charité. Si vous n’êtes pas Mère Terésa, considérez combien de fois par jour vous troquez un peu de votre vie, ou de votre corps, pour du plaisir : chaque fois que vous prenez une cigarette par exemple, chaque fois que vous prenez un peu d’alcool, chaque fois que vous vous offrez le plaisir de rouler un peu vite, chaque fois, en vérité, que vous entreprenez n’importe quelle action qui a un autre but que la conservation pure et simple de la vie, la vôtre et celle des autres.
Qui aurait envie d’une vie consacrée à se soigner et s’assurer, et prendre toutes les précautions possibles, pour soi-même et pour autrui ? Qui aurait envie d’une vie interminablement longue, n’ayant d’autre but qu’elle-même ? En d’autres termes, qui aurait envie d’une vie d’une valeur sacrée ou infinie ?
Alors, si vous souhaitez faire preuve d’un peu d’honnêteté intellectuelle, ne vous insurgez pas contre la « marchandisation des corps » ou la désacralisation de la vie. Ne descendez pas manifester et molester ceux qui demandent simplement à ce qu’on les laisse disposer de leur corps comme ils l’entendent. Restez chez vous, à prendre du bon temps avec vos amis, boire de l’alcool et fumer des cigarettes, ou offrez-vous une escapade sur les routes. La vie est belle, quand elle n’est pas à consommer avec modération.

*Photo : _-0-_

Sein libre (et non faussé) !

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Besançon, patrie de Proudhon et de Fourier, est-elle en passe de devenir la capitale du sein libre ? L’université de ma Franche-Comté natale compte en effet en son sein (sic) des chercheurs imaginatifs dont l’un, Jean-Denis Rouillon, travaille sur une question essentielle : le soutien-gorge empêche-t-il, oui ou merde, les seins de tomber ? Bien que la recherche n’en soit qu’aux préliminaires (re-sic), cet ancien médecin de la fédération française de ski serait plutôt enclin à répondre par la négative, allant donc dans le sens des partisan-e-s du sein libre (et non faussé). Une nouvelle qui ne plaira pas à notre ministre du Redressement productif (re-re-sic) qui s’emploie à ce que nos fabriques de lingerie fine ne se barrent pas toutes en Chine. Si, en plus, les usines subsistant sur le territoire ne devaient plus fabriquer que le bas, ce ne serait pas une bonne nouvelle pour l’emploi industriel. Puisque, du maintien mammaire, nous avons glissé à l’économie, profitons-en pour révéler la thèse de notre chercheur bisontin, laquelle devrait ravir notre ami de la rédaction causeurienne Georges Kaplan. Le sein, en effet, libéré de l’entrave protectionniste du soutien-gorge, apprendrait à se maintenir seul, alors que soutenu par ce dernier, il deviendrait un peu fainéant et ne serait plus contraint à faire des efforts. Mais j’ai tout de même peine à croire que Georges soit si heureux d’apprendre cette nouvelle qui, bien que soutenant (re-re-re-sic) ses thèses, pourrait à terme lui retirer le plaisir de décrocher le soutien-gorge de sa bien-aimée. On a beau être libéral dans l’âme, on n’en est pas moins homme.