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PMA : La marchandisation des corps, et pourquoi pas ?

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Les récents efforts d’adaptation morale de notre beau pays à un monde toujours changeant ayant suscité d’importantes réactions négatives, faisons fonctionner nos esprits avec une pincée de scepticisme.
La vie n’est pas une valeur sacrée. Ou pour le dire en termes économiques, la vie n’a pas une valeur infinie. Bien sûr, on prétend souvent qu’elle est telle. Cela fait bon genre, cela force l’approbation de l’auditeur, et permet de passer pour un type bien. Malheureusement, le plus souvent, cette sacralisation de la vie n’est pas tant due à une volonté de démagogie qu’à une forme de pensée primitive, pour ne pas dire primaire, inspirée par ce qui reste en nous de pensée religieuse.
Histoire de nous amuser un peu, je soutiendrai non seulement que cette pensée est fausse, et que la vie n’a pas une valeur sacrée ou infinie ; mais encore que les défenseurs acharnés de la vie ne sont pas eux-mêmes convaincus de ce qu’ils disent. Pour cela je ferai appel à un de mes concepts favoris de la pensée économique, celui de préférence révélée. Les économistes considèrent en effet que la valeur que nous attribuons aux choses est davantage révélée par nos actions que par nos paroles. On conçoit ce que cette affirmation contient de piquant pour l’être humain, animal hypocrite : elle revient à dire que nous sommes de beaux parleurs, mais que quand il s’agit d’agir, nos actes révèlent des préférences bien différentes de nos paroles.
Le débat sur la Procréation Médicalement Assistée illustre ce concept. On crie au sacrilège, on parle de « marchandisation des corps », on se dit outré que le corps puisse être vendu comme n’importe quel service, on se déclare choqué, scandalisé ; dans le même temps, nous pratiquons nous-mêmes, quotidiennement, la marchandisation de nos corps, sans nous en inquiéter plus que cela. Pour être cohérent avec lui-même, celui qui prétend que la vie, ou les corps, ont une valeur infinie ou sacrée, devrait ne  jamais prendre aucun risque, et dépenser tout son avoir en médecine et en assurances. Il devrait consacrer sa vie à aider les autres, ne jamais entreprendre aucune action qui puisse leur nuire, dépenser tout son avoir en dons et en charité. Si vous n’êtes pas Mère Terésa, considérez combien de fois par jour vous troquez un peu de votre vie, ou de votre corps, pour du plaisir : chaque fois que vous prenez une cigarette par exemple, chaque fois que vous prenez un peu d’alcool, chaque fois que vous vous offrez le plaisir de rouler un peu vite, chaque fois, en vérité, que vous entreprenez n’importe quelle action qui a un autre but que la conservation pure et simple de la vie, la vôtre et celle des autres.
Qui aurait envie d’une vie consacrée à se soigner et s’assurer, et prendre toutes les précautions possibles, pour soi-même et pour autrui ? Qui aurait envie d’une vie interminablement longue, n’ayant d’autre but qu’elle-même ? En d’autres termes, qui aurait envie d’une vie d’une valeur sacrée ou infinie ?
Alors, si vous souhaitez faire preuve d’un peu d’honnêteté intellectuelle, ne vous insurgez pas contre la « marchandisation des corps » ou la désacralisation de la vie. Ne descendez pas manifester et molester ceux qui demandent simplement à ce qu’on les laisse disposer de leur corps comme ils l’entendent. Restez chez vous, à prendre du bon temps avec vos amis, boire de l’alcool et fumer des cigarettes, ou offrez-vous une escapade sur les routes. La vie est belle, quand elle n’est pas à consommer avec modération.

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Sein libre (et non faussé) !

Besançon, patrie de Proudhon et de Fourier, est-elle en passe de devenir la capitale du sein libre ? L’université de ma Franche-Comté natale compte en effet en son sein (sic) des chercheurs imaginatifs dont l’un, Jean-Denis Rouillon, travaille sur une question essentielle : le soutien-gorge empêche-t-il, oui ou merde, les seins de tomber ? Bien que la recherche n’en soit qu’aux préliminaires (re-sic), cet ancien médecin de la fédération française de ski serait plutôt enclin à répondre par la négative, allant donc dans le sens des partisan-e-s du sein libre (et non faussé). Une nouvelle qui ne plaira pas à notre ministre du Redressement productif (re-re-sic) qui s’emploie à ce que nos fabriques de lingerie fine ne se barrent pas toutes en Chine. Si, en plus, les usines subsistant sur le territoire ne devaient plus fabriquer que le bas, ce ne serait pas une bonne nouvelle pour l’emploi industriel. Puisque, du maintien mammaire, nous avons glissé à l’économie, profitons-en pour révéler la thèse de notre chercheur bisontin, laquelle devrait ravir notre ami de la rédaction causeurienne Georges Kaplan. Le sein, en effet, libéré de l’entrave protectionniste du soutien-gorge, apprendrait à se maintenir seul, alors que soutenu par ce dernier, il deviendrait un peu fainéant et ne serait plus contraint à faire des efforts. Mais j’ai tout de même peine à croire que Georges soit si heureux d’apprendre cette nouvelle qui, bien que soutenant (re-re-re-sic) ses thèses, pourrait à terme lui retirer le plaisir de décrocher le soutien-gorge de sa bien-aimée. On a beau être libéral dans l’âme, on n’en est pas moins homme.

Morale laïque : une idée conservatrice

morale ecole peillon

Jérôme Leroy. Selon vous, la volonté d’enseigner la morale laïque serait « un nouvel épisode de la guerre intellectuelle contre les pauvres » ?
Ruwen Ogien. Comme au XIX siècle, se répand aujourd’hui l’idée que, si vous êtes riche, c’est que vous le méritez et que, si vous être pauvre, c’est votre faute ! Dans Le Nouvel Âge de la solidarité[1. Le Nouvel Âge de la solidarité. Pauvreté, précarité et politiques publiques,
Seuil, 2012.], Nicolas Duvoux démontre, sondages à l’appui, que l’explication de la pauvreté par la paresse ne cesse de gagner du terrain dans l’opinion, au détriment des analyses macro-économiques. La nécessité d’enseigner la morale à l’école repose sur ce postulat profondément conservateur qui fait fi des injustices économiques et sociales et rend les pauvres responsables des handicaps irrattrapables qu’ils subissent. Et pendant que notre système exclut, entre autres, des milliers de jeunes qui n’ont pas la « chance » d’avoir la couleur, le nom ou la religion qu’il faut, on s’inquiète du conflit des valeurs morales !
En somme, si je vous comprends bien, la morale laïque est un catéchisme conservateur…
Ne nous voilons pas la face : un vrai clivage oppose conservateurs et progressistes. Les premiers soutiennent la liberté de s’enrichir sans limites et sont hostiles à la liberté des mœurs alors que les seconds s’opposent aux inégalités économiques et sociales et souhaitent étendre la liberté des mœurs.  
C’est un peu caricatural, non ? Nous ne devons pas connaître les mêmes conservateurs…
En tout cas, certains partisans de la morale à l’école estiment que le conflit politique principal oppose la « civilisation » (pacifique, pluraliste, ouverte) à la « barbarie » (violente, intolérante, fondamentaliste). Je combats inlassablement cette tendance et je m’inquiète bien plus de l’offensive des conservateurs contre la justice sociale et les libertés que de la prétendue « menace intégriste » ![access capability= »lire_inedits »]
Ne poussez-vous pas le bouchon un peu loin en expliquant que si Vincent Peillon se garde de toute référence à Jules Ferry, c’est pour ne pas offenser les dominés ? Peut-on réduire le fondateur  de l’École républicaine à la rhétorique colonialiste ?
Vincent Peillon préfère ne pas faire ouvertement référence à Jules Ferry mais il partage avec lui une même inspiration républicaine à tendance nationaliste. Je ne nie évidemment pas que l’École laïque, gratuite et obligatoire ait représenté une avancée au xixe siècle. Mais il n’est pas anodin de savoir pourquoi on l’a faite. En présentant son projet, Peillon n’a cessé de répéter que la refondation de l’École était nécessaire pour que la France conserve son rang et sa puissance. Aujourd’hui comme hier, on ne justifie pas l’effort de l’État en matière scolaire par le droit de l’enfant à l’éducation, mais par les intérêts de la nation. On finira par supprimer l’Éducation nationale au prétexte que c’est bon pour le redressement de la France. Alors oui, j’aurais aimé entendre le ministre rappeler que l’État a pour mission de garantir le droit à l’éducation, même pour les enfants de sans-papiers ou les élèves qui choisiront, une fois adultes, de vivre ailleurs qu’en France. Cela dit, la plupart des mesures concrètes sont bonnes – à l’exception, donc de ce retour en fanfare de la morale à l’école…
De toute façon, pour vous, enseigner la morale n’est pas seulement réactionnaire : c’est quasiment impossible…
Soyons logiques. Soit l’école est devenue le lieu de toutes les violences et de toutes les incivilités, et il faut être naïf pour croire qu’un cours de morale puisse civiliser des enfants transformés en brutes. Soit les élèves sont suffisamment ouverts aux autres et intelligents pour s’intéresser à la morale laïque. Mais alors, pourquoi voudrait-on rendre moraux des jeunes gens qui le sont déjà ? Les partisans de la morale laïque à l’école ne sont pas à un paradoxe près !
Vous non plus ! Vous relativisez la violence scolaire en dénonçant l’amalgame entre le gamin qui ne dit pas bonjour et celui qui agresse son prof…
Je me contente de constater un désaccord sur la qualification, l’explication et la signification profonde des actes de violence scolaire. Demander un peu plus de rigueur dans l’énoncé d’un diagnostic inquiétant, ce n’est pas faire preuve d’angélisme. On peut parfaitement admettre que la relation pédagogique est devenue plus problématique, en particulier au collège, tout en restant sceptique à l’égard des diagnostics les plus alarmistes. La majorité des violences est verbale et se concentre dans certains établissements scolaires, chose que les journaux ne disent pas assez. Si on tenait compte de cet état de fait, on chercherait des causes locales (type d’établissement, type d’enseignement, etc.) et non générales à la violence scolaire.
Dans ce cas, pourquoi traiter d’affreux réactionnaires tous ceux qui, comme Alain Finkielkraut, Mara Goyet, Philippe Nemo et Jean-Paul Brighelli, partagent ce constat ?
Ceux que vous citez proclament que l’École est en pleine « décadence » parce qu’elle est devenue trop démocratique (les élèves ne se lèvent plus à l’arrivée des professeurs, ils ont leur mot à dire sur des problèmes d’organisation interne et les parents aussi : quel scandale !), trop pluraliste en matière religieuse (on peut manger « halal » ou « casher » dans certaines cantines : où sont passées nos traditions ?) et trop permissive avec les jeunes d’aujourd’hui. Comme si on était passé directement de l’école-caserne aux maisons closes !
Je ne peux pas vous laisser caricaturer ainsi leur pensée. C’est l’affichage religieux qui menace le pluralisme…
On peut reconnaître le nombre inquiétant d’élèves qui quittent l’École sans diplômes, admettre les déficits dans la transmission des savoirs de base – une donnée plus compliquée mais pas impossible à établir – et constater un certain niveau de violence scolaire sans sombrer dans le catastrophisme ! Si je ne partage bien évidemment pas leur analyse, je distingue néanmoins ceux qui critiquent l’excès de démocratie à l’école de ceux qui, comme Philippe Nemo, inventent une École en état de déliquescence complète pour dénoncer les prétendus effets destructeurs de l’excès de libertés dans nos sociétés en général. Ce n’est certainement pas le cas de Mara Goyet, qui cantonne sa critique à l’École publique. Pour Alain Finkielkraut, j’ai des doutes.
Mais vous devriez aussi avoir des doutes sur vos certitudes et vous demander si, en effet, l’excès de libertés n’a pas parfois des effets destructeurs ! Contrairement à ces tenants de l’ordre moral, vous croyez donc à un strict déterminisme social ? Un peu trop simple, non ? Et c’est un ancien prof (toujours de gauche) qui vous parle…
Comment pourrait-on ignorer le poids des inégalités économiques et sociales de départ dans l’échec scolaire ? Avec moins de ressources – en termes de formation, d’équipement, voire de rétribution −, certains enseignants doivent non seulement instruire leurs élèves, mais aussi compenser leurs handicaps sociaux. Or, les anti-pédagogistes habillent cette réalité d’un discours moraliste qui impute les difficultés scolaires à des problèmes moraux et psychologiques. L’École n’a pas besoin de plus de professeurs, elle a besoin d’autorité !, disent-ils. Mon approche « pragmatiste » s’appuie sur des données matérielles plus aisément vérifiables ou réfutables que les arguments moraux de mes adversaires !
Admettons que la vérité réside au fond des statistiques. Quoi qu’il en soit, pourquoi tolérez-vous l’instruction civique ? Ce n’est pas un instrument de soumission des plus pauvres ?
Je le répète, la morale laïque vise à diffuser l’idée de « choc des civilisations » et c’est pour cette raison que j’y suis opposé. Je suis favorable à l’instruction civique qui valorise plutôt les notions de justice sociale, de droits et de libertés ![/access]

*Photo : nitot.

Amnistie sociale : Pas de pourboire pour Mélenchon

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amnistie sociale melenchon

Un bel arc-en-ciel illumine ce matin le site du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon. L’ambiance est à la fête, comme le prouvent par ailleurs les scènes d’effusion  auxquelles a donné lieu le vote de la loi, dans l’hémicycle comme à ses abords. Que vous soyez député, lobbyiste LGBT ou casseur anarchiste, embrassez qui vous voudrez, pourvu qu’il soit de gauche, ou au moins, du camp du progrès, façon Jouanno voire Karoutchi.
On imagine que les militants mélenchonistes ont fait la fête jusque fort tard hier soir, à moins qu’il n’aient préféré utiliser leur nuit à ratonner de la jupe plissée aux alentours du Palais-Bourbon ou à rédiger des tweets comminatoires suggérant qu’on expulsât Frigide, Basile et leurs enfants de leur appartement (qui n’est pas un logement social) de la Régie Immobilière de la Ville de Paris, comme l’a fait Ian Brossat, dirigeant national du PCF, et président du groupe Front de Gauche au Conseil de Paris.
Dommage donc qu’ils aient fait la grasse mat’, nos fêtards. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, ou au moins qui veillent tard. Et cet avenir n’est pas rose pour les rouges ou soi-disant tels, et encore moins arc-en-ciel. En effet, sur le coup de six heures, BFM Business, la filiale mi-radio mi-télé de BFM consacrée aux questions financières, nous livrait un scoop. BFM Business est une chaîne fort estimable, la seule à ne pas prétendre à l’objectivité et à dire d’où elle parle et donc à ne pas cacher son parti pris, en l’occurrence pour les milieux d’affaires.
Quand j’étais jeune militant communiste, mes mentors m’avaient recommandé la lecture régulière (en plus de L’Huma, of course) des Échos, parce que la pensée du capital y était exposée avec beaucoup plus de clarté, donc de talent que dans Le Figaro ou Le Monde. Une saine habitude que j’ai gardée quarante ans plus tard, et que j’ai même étendue à BFM Business. Soit dit en passant, le 6-9 animé par Stéphane Soumier est un régal. Même si on pense juste le contraire de ce qu’il dit, on ne peut qu’être ébloui par son dynamisme et son professionnalisme (Je n’ose dire « à l’américaine », de peur de me faire traiter de mauvais Français par un tweeteur mélenchoniste).
Bref, ce matin, Stéphane Soumier était encore plus souriant et déchaîné qu’à son habitude : non seulement il avait un scoop, mais en plus celui-ci était réjouissant. D’après ses infos, le gouvernement avait renoncé, malgré le vote favorable du Sénat, à soutenir la loi dite d’«amnistie sociale» devant les députés. Traduction simultanée, la loi est enterrée et commentaire instantané du journaliste : c’est un signal fort envoyé par le gouvernement aux chefs d’entreprise. Bien vu, bien dit.
Comme on est ici dans un site qui n’est pas uniquement à destination des milieux d’affaires, je me permettrais d’ajouter que c’est également un signal fort envoyé à l’aile gauche de la majorité, mélenchonistes, communistes, cégétistes, et autres filochistes, guedjistes, et lienemannistes, sans oublier les mondediplomatistes.
À l’instar de Blaise Pascal, ou presque, je ne crois qu’aux coïncidences qu’on égorge. Et on ne me fera pas avaler, qu’une fois le mariage en poche (ce qui n’aurait pas été possible sans les voix communistes au Sénat), la majorité de la gauche n’ait pas attendu 12 heures avant d’envoyer vertement sa minorité aux pelotes, relève d’un banal hasard de calendrier parlementaire.
On peut penser ce qu’on veut de cette amnistie sociale. On peut être violemment contre, comme le Medef. On peut y être raisonnablement hostile comme notre lovely chéfesse, ou fanatiquement favorable, comme votre serviteur, qui pense que les ouvriers en colère sont blanchis d’office pour cause de légitime défense, et qu’ils n’ont pas à côtoyer en prison pédophiles et maquereaux pour avoir défendu, avec leurs armes à eux, leurs emplois et leur pays. Mais bon, je n’ordonne à personne de partager mon avis, ce qui peut laisser accroire que je ne suis pas un vrai militant de gauche. Bref, on peut penser ce qu’on veut de l’opportunité de cette fichue amnistie, mais on n’a pas le droit d’être dupe : cette loi, ou disons ce fœtus de loi détonnait tellement dans le décor général qu’il ne pouvait s’agir que d’une sucette, ou disons une promesse de sucette destinée à calmer la gauche radicale et à la récompenser d’avoir été si bon élève durant le débat sur le seul engagement du président qui un jour prendra, peut-être, corps : le mariage gay.
Dans ce dossier ultrasensible, non seulement la gauche de la gauche a fait plus et mieux que la gauche officielle, mais elle s’est souvent vautrée dans une abjection qu’on croyait pourtant morte et enterrée, au moins chez les communistes : diffamation obscène, délation ad hominem (et feminem), appel au lynchage, et autres gracieusetés qui nous ont renvoyé aux temps oubliés des vipères lubriques et des hyènes dactylographes. Et tout ça pour quoi ? Pour finalement se voir refuser ses deniers de Judas, parce qu’il est bien plus urgent d’envoyer un message fort aux milieux d’affaires.
André Sénik, fin exégète lanzmanno-dutronien, proposait dans ces colonnes que la France remplaçât la désuète Marseillaise par « On nous cache tout, on nous dit rien » , pour acter dignement l’Ère de la Transparence. Dans cet élan novateur, le PS, lui, pourrait adopter comme hymne du parti une autre chanson du duo d’enfer des sixties : « Quand c’est usé on le jette »[1. On gardera « Savez-vous planquer vos sous ? » pour fêter l’élection à l’Elysée de Jérôme Cahuzac]. Je n’ai pas retrouvé le scopitone de Dutronc, mais la reprise d’Archimède est charmante, comme tout ce que font ces garnements.


archimede quand cest use je le jette reprise… par agentshirley

Oui, quand la gauche de la gauche est usée, on la jette. Et deux fois plutôt qu’une, puisqu’elle s’était déjà fait éconduire quelques jours plus tôt avec le vote bloqué au Sénat sur la flexisécurité, ce qui aurait dû lui mettre la puce à l’oreille.
Hier aprèm, à l’Assemblée, c’était l’heure des baisers. Ce matin, chers camarades, c’est nous qu’on est baisés.

Manif pour tous : la suite?

loi taubira mariage

Le sujet qui agite les rédactions ces jours-ci est « la suite ». La suite du mouvement initié par les manifestants contre le mariage homo, dont divers responsables ont annoncé qu’il se prolongerait sur le plan électoral.
J’ai eu l’occasion de le dire, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, à plusieurs reprises ces derniers jours : si ce mouvement est radical, c’est seulement par sa nouveauté et par l’exigence éthique de son engagement. Et c’est pourquoi je suis persuadé qu’il embrassera petit à petit d’autres sujets, plus larges que la famille et le mariage, mais toujours liés à la dignité humaine. Évidemment, je suis bien incapable de dire lesquels aujourd’hui.
Ce qui est sûr, c’est que la continuation de ce mouvement dans une forme électorale s’imposera d’elle-même : si de fait il existe bien des manières de s’engager dans la cité, l’exercice concret des responsabilités locales et le fait d’y accéder par l’élection demeurent les plus proportionnées et les plus directement connectées au bien commun. Et il n’est pas douteux que bon nombre des personnes qui foulent le pavé à répétition ces jours-ci ne se limiteront pas à la pratique de la marche.
Le journaliste du Monde se demandait si les annonces de listes municipales estampillées « La Manif pour tous » devaient susciter une crainte de la part des formations politiques de droite. Bonne question !
Et difficile de répondre. Quelques remarques toutefois.
1/ 97% des parlementaires des groupes UMP de l’Assemblée et du Sénat ont voté contre le mariage homosexuel et l’adoption.
2/ La détermination, le sens de l’engagement, les capacités de mobilisation et d’organisation des responsables locaux de « La Manif pour tous » trouveront naturellement à faire dans les collectivités locales. Et il serait dommage que ces talents ne soient pas directement mis à leur service.
3/ En même temps, La mobilisation continue et tenace pour une grande cause, d’une part, et l’engagement au quotidien au service d’un territoire d’autre part relèvent d’une forme différente d’engagement. Rien de cela ne doit dissuader quiconque de s’engager localement, au contraire : mais chacun doit être conscient de ces différences, et mettre en jeu en conséquence son discernement personnel.
En fin de compte, il reste une incompréhension entre ce mouvement de fond, durable et pacifique, et les partis politiques. Petit à petit, les manifestants contre le mariage homosexuel découvrent dans la pratique les éléments fondamentaux de la politique au quotidien : l’instauration d’un rapport de force, la capacité à faire « bouger les lignes » politiques par la mobilisation de masse, l’utilisation des moyens modernes de communication et la puissance de la « force tranquille » (!). Ils entrent « dans le jeu » sans avoir demandé la permission à quiconque, et avec leurs propres méthodes : insupportable, non ?!…
Les partis de gauche persistent à voir dans cette émergence une protestation fasciste, confondant la détermination et l’exigence avec la violence. Mais la gauche a souvent tendance à considérer comme violemment réactionnaires les mouvements qui ne lisent pas les sociétés comme elle et qui résistent inlassablement à son discours moralisateur, ceci au nom d’une morale qui ne s’enracine pas dans le « sens de l’histoire ».
Les partis de droite tentent de lire cette mobilisation avec le logiciel connu de l’engagement politique institutionnel, pensant qu’un accueil bien organisé pourrait être attractif pour ces calmes agitateurs. Mais aux yeux de ces derniers, les formations de droite sont assez largement discréditées par la priorité qu’elles accordent fréquemment à la gestion et au pragmatisme à l’encontre des symboles, sans compter ce qui est perçu comme une facile mollesse sur de nombreux sujets éthiques.
Si bien que toute interprétation « traditionnelle » de ce mouvement naissant serait hasardeuse, et vaine toute tentative d’annihilation comme de récupération.
Ce mouvement invite avant tout à questionner tant les lignes de force de l’évolution de notre société que nos pratiques institutionnelles de la politique. Au-delà des combats actuels centrés sur le mariage et la famille, il nous demande, collectivement, de travailler à donner une perspective d’espoir, pour ne pas dire d’espérance, aux générations qui arrivent. Il est à la fois le signe d’un échec, et certainement le ferment d’une belle réussite. Pour peu qu’on sache le regarder, l’accueillir et le respecter comme il est. Et lui répondre.

*Photo : -ANFAD-.

Le pourtoussisme a vaincu !

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Ça y est, c’est fait. En votant « le mariage pour tous », la gauche française vient de larguer définitivement le peuple et de sceller officiellement son adhésion au libertarisme et au relativisme culturel, à la mondialisation heureuse et au mercantilisme triomphant. Deux hommes et deux femmes vont pouvoir se marier et des enfants vont être affublés de deux pères ou deux mères, hourra !  Madame Taubira aura oublié, dans sa « réforme de civilisation »,  sa culture créole qui réserve le lundi gras du carnaval antillais aux « mariages burlesques » entre des hommes déguisés en femmes et des femmes travesties en hommes. Ces transgressions, qui s’achèvent le mercredi des Cendres lorsque l’on brûle Vaval  et que l’on rétablit la norme biologique et anthropologique, vont désormais être inscrites de façon pérenne dans notre Code civil. L’on comprend les réticences des élus d’outre-mer, heurtés dans leur culture mais aussi dans leur conscience de gauche. L’homo festivus de Philippe Muray a donc gagné et nous allons bientôt avoir le carnaval tous les jours avec ses étonnantes marches nuptiales dadaïstes. Son « pion progressiste » a  réussi à faire copier cent fois aux parlementaires : « La loi naturelle n’est qu’un serpent de mer réactionnaire ! Le mariage n’est qu’une construction sociale » !
Le culte néolibéral du no limit, commun à la gauche paillettes et à la droite bling-bling, achève ainsi son entreprise de démolition des repères et de sabotage des valeurs communes. La prochaine initiative du gouvernement, après le changement de genre à l’état-civil sur simple déclaration à la mairie en présence de deux témoins, sera sans doute l’ouverture du droit à l’avortement pour les hommes et  l’interdiction pour ceux-ci d’uriner debout à l’instar du « modèle suédois » cher à Madame Belkacem. On n’arrête pas le pourtoussisme, c’est la logique mécanique et infernale du principe de non-discrimination à l’œuvre dans les directives des technocrates européens et la merveilleuse  jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme postmoderne.
Puisque tout se vaut, rien ne vaut et la devise de la République et du mécano européen dans lequel elle s’est perdue devient : subjectivisme, relativisme, mercantilisme. L’intérêt général et le bien commun sont sacrifiés à la tyrannie de minorités mues par l’égocentrisme et le ressentiment, mais dotées de puissants moyens d’intimidation et de financement.
Bien sûr, la tradition républicaine possède en théorie un gardien dont on enseigne qu’il a pour mission d’empêcher une majorité passagère de remettre en cause le contrat social de tous les Français tel qu’il résulte de la lettre et l’esprit de la Constitution et de son préambule. Les regards se tournent donc en dernier recours vers le Conseil constitutionnel. Il lui suffirait de constater cette évidence objective que la définition du mariage et de la filiation, désignant l’union procréative d’un homme et d’une femme, est un principe fondamental non pas créé mais « reconnu » par les lois de la République, puisqu’il la précède depuis que le monde est monde. Ce seul constat parfaitement objectif et impartial suffirait à obliger nos dirigeants à convoquer le peuple aux urnes pour ratifier un bouleversement du Code civil que les juristes tiennent à raison comme la « constitution civile de la France ».
Mais l’on affirme « de source autorisée » que le Conseil constitutionnel, habitué à « filtrer les moustiques et laisser passer les chameaux », s’apprêterait à refuser de constater un tel principe en considérant qu’il n’a pas un pouvoir d’appréciation identique à celui du parlement et qu’il est donc « loisible au législateur » de décider que deux hommes ou deux femmes peuvent s’accoupler et engendrer. Il suivrait ainsi la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne qui a déjà évacué l’homme et la femme de la définition du mariage et s’alignerait sur son courageux homologue espagnol dans le cadre d’un lénifiant « dialogue des juges ».
Bizarrement, cependant, la loi Taubira ne touche pas à l’article 312 du Code civil selon lequel « l’enfant conçu ou né pendant le mariage a pour père le mari », ce qui ne « colle » pas du tout avec la nouvelle notion pourtoussiste de « parents de même sexe ». L’objectif constitutionnel d’intelligibilité de la loi, consacré par le Conseil constitutionnel lui-même, fera manifestement les frais de cette collision entre l’artificialisme mimétique et une réalité biologique têtue, dans ce qui sera devenu un anti-code civil « adapté à l’évolution de la société », c’est-à-dire post-humain.

*Photo : K_rho.

Mariage gay : l’exception française

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Il paraît que les Belges n’y comprennent rien : le pays qui, le premier en Europe, a décidé de ne plus lier son identité à une religion, le pays de la Révolution et de la « séparation »… se montre réticent à un progrès aussi naturel que celui consistant à détacher la filiation du couple hétérosexuel – donc à découpler hétérosexualité et reproduction. Comment un tel obscurantisme est-il possible ? Et beaucoup de scruter encore une fois les gènes suspects de la « fille aînée de l’Église ». Pourtant, difficile de ne voir dans les « refusants » que la résurgence d’un vieux fond catho. Contrairement à ce qu’il en est au sujet de la contraception ou de l’avortement, sujets sur lesquels les positions catholiques officielles trouvent peu d’écho, voire pas du tout, y compris chez les croyants, cette fois le milieu catho est en résonance avec un refus plus large.
« Qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?» L’argument ressassé par les rédacteurs et promoteurs de la loi qui devrait être adoptée définitivement courant avril est qu’on n’enlève rien  aux couples hétéros en accordant les mêmes droits à ceux que les discriminations traditionnelles laissaient en marge. Cet argument serait convaincant si seuls les couples – c’est-à-dire les adultes – étaient concernés. Mais l’ouverture de l’adoption à l’intérieur des couples homosexuels et, bientôt, l’accès des lesbiennes à la PMA (qui sera la prochaine étape), emportent de tout autres conséquences.[access capability= »lire_inedits »] En rompant la relation entre hétérosexualité et filiation, on annule le droit de l’enfant d’avoir un lien prioritaire avec son père et sa mère, sur lequel on fait prévaloir le lien avec le compagnon ou la compagne choisi(e) par le parent biologique.
Comment le sophisme de la simple extension d’un droit a-t-il pu passer alors même que les enfants sont concernés et lésés ? Tolérance teinté de lâcheté ? Culpabilisation par les lobbies victimaires ? À tout cela s’ajoute l’argument de facilité selon lequel seuls 10 000 couples homos participant à l’éducation d’un enfant sont concernés – « Qu’est-ce que ça change ? » Évacuer de la sorte les questions de principe revient à proclamer que la morale commune n’a rien à dire sur le couple et la parenté, voire qu’il n’y a pas de morale commune au-delà de l’obligation de ne pas nuire à un autre sujet de droit (ce que ne sont pas les enfants à venir).
À cette réduction, désormais spontanée, de la société et même de l’humanité à la somme des individus présents s’opposent  les anthropologies religieuses, en particulier celle de la Bible.C’est pourquoi nombre de pays d’Europe, prenant acte de l’affaiblissement des confessions chrétiennes, peuvent, sans drame apparent, renvoyer les questions du couple et de la parenté aux choix et « orientations » de chacun. Phénomène général, le basculement individualiste est particulièrement brutal dans les pays où les réformes « sociétales » en question semblent consacrer l’émancipation de l’État vis-à-vis d’une Église catholique détrônée.
Si les choses apparaissent plus difficiles en France, ce n’est pas à cause d’une « adhérence » catholique, mais au contraire parce que la séparation entre le politique et le religieux, précoce et violente, a obligéla République éducatrice à  forger une morale commune, parfois dite « solidariste » et plus souvent « laïque », susceptible de contrer celle de l’Église, tout en empruntant très consciemment à la tradition chrétienne. C’est cette morale civique qui fait actuellement obstacle à l’individualisme devant lequel nos « socialistes » capitulent. Au-delà de ce cas particulier, ceci donne à réfléchir sur la persistance et le sens d’une spécificité française que nos élites bruxellisées essaient de comprendre.[/access]

*Photo : K_rho.

Courageux révoltés de gauche, casseurs factieux de droite

« La violence, c’est beau » a-t-on pu entendre sur le plateau de Frédéric Taddeï vendredi soir. Ce cri du cœur fut poussé par l’humoriste citoyen Christophe Alévêque après la diffusion des images rappelant les violents affrontements qui ont opposé, au début du mois de mars, les forces de l’ordre aux salariés de l’usine Goodyear à Rueil-Malmaison.
Les jets de bouteilles, les gaz lacrymogènes, les pneus brulés et les multiples assauts contre les CRS, visiblement pas préparés à être victimes d’une telle brutalité, ont suscité l’admiration du comique. Chapeau bas donc devant l’esthétisme de cette violence sociale dont la légitimité n’est pas à remettre en question. Cette violence sociale justifiée par la série noire des fermetures d’usines et l’avalanche révoltante de plans sociaux, cette violence rouge, ouvrière, syndicaliste ne scandalise personne, ne provoque aucune indignation morale et aucun amalgame polémique avec un quelconque  « isme » diabolique.
En revanche, lorsqu’il s’agit d’évoquer l’occupation pacifique et sereine des manifestants contre le mariage pour tous qui campent et agitent des drapeaux en chantant La Marseillaise et en dansant sur de la techno, le ton d’Alévêque change brutalement, le discours aussi. A-t-on vu des manifestants vêtus de leurs sweats bleus et roses allumer des incendies, arracher les bancs et les grilles entourant les platanes, déterrer et lancer des pavés, dresser des barricades, casser des vitrines, brûler des voitures ? Absolument pas mais c’est tout comme. Y a-t-il eu 16 CRS blessés au cours des ces manifs ? Pas franchement mais c’est tout comme.
L’allergie de Christophe Alévêque à la Manif Pour tous est telle qu’en lieu et place de commentaire ou de gag, il ne fait qu’agiter le spectre du 6 février 34. La violence de gauche sera toujours fondée et graciée. Alors qu’à droite, ou plutôt ailleurs que dans la gauche officielle,  lorsque le ras l’bol éclate, il sera toujours démonisé. L’amnistie sociétale n’est pas près de voir le jour !

Lettre à Henri Guaino

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henti guaino valls

Cher Henri Guaino,

Nous nous connaissons et ce n’est pas la première fois que je vous écris. Avant-hier soir, en revenant du Stade Bonal où mes protégés ont malheureusement fait match nul, j’ai découvert que vous faisiez l’objet de toutes les attentions sur le réseau twitter. Vous aviez été l’invité de l’émission politique de BFMTV et beaucoup se scandalisaient de vos propos. Hier matin encore, le directeur d’un grand journal regrettait publiquement d’avoir naguère pris votre défense lorsque vous fûtes mis au chômage par Lionel Jospin en 1997 et le ministre de l’Intérieur lui-même vous traitait de « factieux ». J’ai donc regardé l’émission sur le site de BFMTV pour me faire une idée. Qu’aviez-vous dit pour qu’on vous considère comme une personnalité infréquentable, quelque part entre les généraux Tapioca et Boulanger ?
À vrai dire, au visionnage de l’émission, je n’ai rien entendu de choquant. Vous y disiez que nous n’avions pas de président et que si François Hollande ne se décidait pas à présider, partir serait la meilleure solution. Ma mémoire regorge de souvenirs de parlementaires d’opposition appelant à la démission du président de la République. De Charles De Gaulle à Nicolas Sarkozy, tous les chefs de l’Etat ont fait l’objet d’appels similaires. Vous avez aussi argué que la légitimité d’une décision du peuple par référendum était supérieure à celle du Parlement. Cette conception, qui était également celle du fondateur de la Ve République, me scandalise d’autant moins que je la partage entièrement. En l’occurrence, rien n’oblige le Président à user de cette prérogative mais en s’en privant, il perd l’occasion de donner davantage de légitimité à cette loi porteuse  d’un « changement de civilisation », d’après les mots mêmes de la ministre. Vous avez enfin fustigé le mépris du pouvoir envers les manifestants, forcément homophobes, forcément « radicalisés », forcément ringards. Là encore, on vous suivra volontiers. Evidemment, vous avez énoncé ceci avec la passion, la conviction et la maladresse qui vous animent le plus souvent, ce qui a permis à vos détracteurs de se déchaîner. Pour ma part,  je verrai plutôt l’excès chez Manuel Valls, qui vous a dépeint en quasi-putschiste.
Au stade de cette missive, vous serez sans doute satisfait d’avoir trouvé un rare avocat dans un océan de procureurs. Mais voyez-vous, cher Henri Guaino, quelque chose me chiffonne. Quelque chose qui me fait hésiter entre l’amusement, l’incrédulité et la colère. Quelque chose qui me renvoie cinq années plus tôt, à Versailles, le 4 février 2008. Ce jour-là, Henri Guaino, une grande majorité de parlementaires effaçait, à la demande du président de la République dont le bureau jouxtait alors le vôtre, la décision du Peuple souverain prise trois ans plus tôt. Beaucoup vous ont questionné à ce sujet et vous avez toujours nié. Vous avez nié que le traité de Lisbonne fût la copie du traité constitutionnel européen rejeté en mai 2005, parce que, disiez-vous « ce n’était pas une constitution ». Pourtant, l’auteur du TCE, Valéry Giscard d’Estaing, avait lui-même reconnu son petit, fût-il maquillé comme une voiture volée. Vous avez nié que ce traité nécessitait la convocation du Peuple, expliquant que Nicolas Sarkozy avait clairement annoncé aux Français pendant la campagne présidentielle qu’il ferait voter un « nouveau » traité et que celui-ci serait approuvé par le Parlement. François Hollande ne fait pas autre chose avec ce projet de loi. Vous me rétorquerez que le traité de Lisbonne n’avait pas mobilisé autant de Français dans la rue. Je vous le concède. Mais cela change-t-il quelque chose sur le plan de la légitimité ?  À l’hiver 2007-2008, lorsque sur les marchés, je faisais signer une pétition réclamant un référendum sur le traité de Lisbonne, j’avais rencontré chez les anciens électeurs du Non de la lucidité et du fatalisme. Ils avaient conscience qu’on censurait leur décision, qu’on leur volait leur victoire. Mais ils n’avaient pas la force de se rebeller, victimes d’un fatalisme qui m’avait frappé, comme un coup de poing dans l’estomac. Les dés étaient jetés. Nicolas Sarkozy avait trouvé un allié de circonstance, François Hollande. Grâce à son complice, point de grandes manifs. Point d’insurrection populaire qui, pourtant, aurait été fort légitime. Nicolas Sarkozy l’avait lui-même expliqué six mois plus tôt : si on interrogeait à nouveau les Français sur un traité européen, ils répondraient Non à nouveau. Et c’était justement pour cette raison qu’il convenait de ne pas les interroger. Il est là le scandale démocratique du traité de Lisbonne. Il est là, le déni de démocratie dont vous vous êtes rendu complice à l’époque. Quant à la question du mépris, cher Henri Guaino, vous souvenez-vous des mots si blessants, employés par celui que vous conseilliez, à propos de ceux qui préconisaient – et préconisent toujours – un démontage de l’euro ? Des imbéciles au mieux, de dangereux irresponsables au pire. Alors qu’un quart à un tiers des Français se disent favorables à cette  option, cette attitude était-elle respectueuse ? Favorisait-elle l’unité nationale ? Bien sûr que non. Il vous faut voir la vérité en face : à bien des égards, l’attitude méprisante de François Hollande, que vous dénoncez avec force et raison, n’a absolument rien à envier à celle de son prédécesseur.
Le jour, cher Henri Guaino, où vous ferez votre mea culpa sur ce qui s’est passé le 4 février 2008, et sur le mépris qui a été signifié à vos anciens camarades de combat maastrichtien, ce jour-là, j’irai manifester à vos côtés pour demander un référendum. Pas avant !

Cordialement.

*Photo : Cédric Cousseau (Nouvel Observateur).

La transparence, et après?

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Ce fut donc le jour J, la semaine dernière, pour la publication des patrimoines des ministres au nom de la transparence. On sait que la loi pourrait bientôt s’appliquer aux parlementaires et aux hauts fonctionnaires. Cette mesure est censée, on l’a entendu, réconcilier les citoyens et la politique. Mais elle provoque en fait plus d’aigreur que d’enthousiasme, y compris dans les rangs du gouvernement. Est-ce que l’on va trop loin ? Est-ce qu’il faut au contraire, aller plus loin encore ? Quels effets cela aura-t-il sur les électeurs ? 
Quel malaise parmi les ministres qui se sont exprimés depuis quelques semaines ! Quelle difficulté à dire, dans ce pays, combien on gagne ! On touche aux rapports complexés des Français avec l’argent. Soyons honnêtes et reconnaissons que nous avons tous épluché les déclarations de patrimoine de nos ministres. Ainsi, du plus riche, Fabius (plus de 6 millions d’euros) à la plus pauvre, Najat Vallaud-Belkacem (moins de 100 000 euros). Et ce qui était prévisible est arrivé. On s’indigne du fait qu’ils sont huit à dépasser le million d’euros et en plus, on ne croit pas un mot de ceux qui n’auraient presque rien. Nous sommes dans le pays de l’égalité : chacun se compare. Naturellement, on se demande, si l’on peut être (ou du moins se prétendre) socialiste et rouler sur l’or. Tout comme Fabius, est-ce que Michel Sapin (2,15 millions d’euros) ou Marisol Touraine (1 million d’euros) sans parler de Jean-Marc Ayrault lui-même (1,5 millions d’euros) sont capables de comprendre le drame des 9 millions de Français survivant sous le seuil de pauvreté (14,5 % de la population), à 820 euros par mois ? D’ailleurs, la question se pose aussi pour François Hollande qui lors de son entrée à l’Elysée avait déclaré 1,17 million d’euros de patrimoine.
Ainsi, on voit bien que pour certains ministres, la situation pourrait devenir compliquée, notamment pour ceux assujettis à l’ISF qui engageront des réformes difficiles dans les prochains mois. Il est vrai que notre ministre des affaires sociales Marisol Tourain va bientôt devoir réduire les allocations familiales. Cela risque d’être compliquée pour elle. Cette liste fut d’ailleurs publiée avec  retard. Comme un signe du malaise régnant, mais aussi d’une sorte de crise gouvernementale larvée. Le désordre au sein du gouvernement continue. La gauche est mal à l’aise. Elle s’était posée en s’opposant aux turpitudes du pouvoir sarkozyste en place. C’est aussi là-dessus que la gauche gagne, en fustigeant les riches, en s’attaquant à la finance. Alors être ainsi touché au coeur – je n’aime pas les riches, etc. – de ce qui a fait votre victoire, sinon votre identité, c’est douloureux.
Par ailleurs, si tout le monde sait que Fabius, Michèle Delaunay et Marisol Touraine ont hérité d’une jolie fortune, certains mauvais esprits se demanderont, sans doute, comment un modeste professeur d’allemand, marié à une modeste enseignante et n’ayant pas hérité de ses parents peut être aujourd’hui, avec son épouse, à la tête d’un patrimoine d’un million et demi d’euros, même s’il a été longtemps député-maire de Nantes… Mais il n’y a pas que les riches à poser question. Si on comprendre que Benoît Hamon, Cécile Duflot, Delphine Batho ou encore Najat Vallaud-Belkacem soient « sans le sou », on est tout de même en droit de s’étonner que Pierre Moscovici, énarque et ancien président de la Cour des Comptes, n’ait, à 55 ans, que son modeste appartement de Montbéliard, ne valant que… 200 000 euros. Soit il le sous-estime ou nous cache d’autres choses, soit il n’est sûrement pas le plus apte à diriger l’économie et les finances de notre pays. La gauche est prise à son propre piège dans cette affaire. Elle a toujours compté des grands bourgeois dans ses rangs. Ça ne posait pas de difficultés, à partir du moment où leur action politique était approuvée, mais dans un contexte de crise économique, de contestation de l’autorité du président de la République, de doute sur l’efficacité du gouvernement, c’est tout cela qui est mis dans la marmite. Les Français vont ainsi s’indigner que certains ministres soient millionnaires et considérer que ceux qui voudraient faire pitié comme des incapables, si ce n’est de gros menteurs.
Tout cela ne sera pas suffisant, car le doute est trop fortement installé. Ce doute est antérieur à l’affaire Cahuzac et à la riposte gouvernementale. Le dévissage de popularité des deux têtes de l’exécutif a commencé dès août 2012, sur le terrain des mauvais résultats sur le plan économique et social, ce qui s’est poursuivi sur le terrain d’une appréciation mitigée du style de l’exercice de la fonction présidentielle, puis sur ce désordre gouvernemental, et là c’est le coup de grâce. C’est maintenant le doute moral. La riposte gouvernementale ne saurait inverser le mouvement. Le ver est dans le fruit, pour recréer un lien de confiance, il en faudrait beaucoup plus. En attendant, le gouvernement fait rire le monde entier avec cette bien tardive course  à la moralisation…

*Photo : Webstern Socialiste.

PMA : La marchandisation des corps, et pourquoi pas ?

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pma mariage loi

pma mariage loi

Les récents efforts d’adaptation morale de notre beau pays à un monde toujours changeant ayant suscité d’importantes réactions négatives, faisons fonctionner nos esprits avec une pincée de scepticisme.
La vie n’est pas une valeur sacrée. Ou pour le dire en termes économiques, la vie n’a pas une valeur infinie. Bien sûr, on prétend souvent qu’elle est telle. Cela fait bon genre, cela force l’approbation de l’auditeur, et permet de passer pour un type bien. Malheureusement, le plus souvent, cette sacralisation de la vie n’est pas tant due à une volonté de démagogie qu’à une forme de pensée primitive, pour ne pas dire primaire, inspirée par ce qui reste en nous de pensée religieuse.
Histoire de nous amuser un peu, je soutiendrai non seulement que cette pensée est fausse, et que la vie n’a pas une valeur sacrée ou infinie ; mais encore que les défenseurs acharnés de la vie ne sont pas eux-mêmes convaincus de ce qu’ils disent. Pour cela je ferai appel à un de mes concepts favoris de la pensée économique, celui de préférence révélée. Les économistes considèrent en effet que la valeur que nous attribuons aux choses est davantage révélée par nos actions que par nos paroles. On conçoit ce que cette affirmation contient de piquant pour l’être humain, animal hypocrite : elle revient à dire que nous sommes de beaux parleurs, mais que quand il s’agit d’agir, nos actes révèlent des préférences bien différentes de nos paroles.
Le débat sur la Procréation Médicalement Assistée illustre ce concept. On crie au sacrilège, on parle de « marchandisation des corps », on se dit outré que le corps puisse être vendu comme n’importe quel service, on se déclare choqué, scandalisé ; dans le même temps, nous pratiquons nous-mêmes, quotidiennement, la marchandisation de nos corps, sans nous en inquiéter plus que cela. Pour être cohérent avec lui-même, celui qui prétend que la vie, ou les corps, ont une valeur infinie ou sacrée, devrait ne  jamais prendre aucun risque, et dépenser tout son avoir en médecine et en assurances. Il devrait consacrer sa vie à aider les autres, ne jamais entreprendre aucune action qui puisse leur nuire, dépenser tout son avoir en dons et en charité. Si vous n’êtes pas Mère Terésa, considérez combien de fois par jour vous troquez un peu de votre vie, ou de votre corps, pour du plaisir : chaque fois que vous prenez une cigarette par exemple, chaque fois que vous prenez un peu d’alcool, chaque fois que vous vous offrez le plaisir de rouler un peu vite, chaque fois, en vérité, que vous entreprenez n’importe quelle action qui a un autre but que la conservation pure et simple de la vie, la vôtre et celle des autres.
Qui aurait envie d’une vie consacrée à se soigner et s’assurer, et prendre toutes les précautions possibles, pour soi-même et pour autrui ? Qui aurait envie d’une vie interminablement longue, n’ayant d’autre but qu’elle-même ? En d’autres termes, qui aurait envie d’une vie d’une valeur sacrée ou infinie ?
Alors, si vous souhaitez faire preuve d’un peu d’honnêteté intellectuelle, ne vous insurgez pas contre la « marchandisation des corps » ou la désacralisation de la vie. Ne descendez pas manifester et molester ceux qui demandent simplement à ce qu’on les laisse disposer de leur corps comme ils l’entendent. Restez chez vous, à prendre du bon temps avec vos amis, boire de l’alcool et fumer des cigarettes, ou offrez-vous une escapade sur les routes. La vie est belle, quand elle n’est pas à consommer avec modération.

*Photo : _-0-_

Sein libre (et non faussé) !

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Besançon, patrie de Proudhon et de Fourier, est-elle en passe de devenir la capitale du sein libre ? L’université de ma Franche-Comté natale compte en effet en son sein (sic) des chercheurs imaginatifs dont l’un, Jean-Denis Rouillon, travaille sur une question essentielle : le soutien-gorge empêche-t-il, oui ou merde, les seins de tomber ? Bien que la recherche n’en soit qu’aux préliminaires (re-sic), cet ancien médecin de la fédération française de ski serait plutôt enclin à répondre par la négative, allant donc dans le sens des partisan-e-s du sein libre (et non faussé). Une nouvelle qui ne plaira pas à notre ministre du Redressement productif (re-re-sic) qui s’emploie à ce que nos fabriques de lingerie fine ne se barrent pas toutes en Chine. Si, en plus, les usines subsistant sur le territoire ne devaient plus fabriquer que le bas, ce ne serait pas une bonne nouvelle pour l’emploi industriel. Puisque, du maintien mammaire, nous avons glissé à l’économie, profitons-en pour révéler la thèse de notre chercheur bisontin, laquelle devrait ravir notre ami de la rédaction causeurienne Georges Kaplan. Le sein, en effet, libéré de l’entrave protectionniste du soutien-gorge, apprendrait à se maintenir seul, alors que soutenu par ce dernier, il deviendrait un peu fainéant et ne serait plus contraint à faire des efforts. Mais j’ai tout de même peine à croire que Georges soit si heureux d’apprendre cette nouvelle qui, bien que soutenant (re-re-re-sic) ses thèses, pourrait à terme lui retirer le plaisir de décrocher le soutien-gorge de sa bien-aimée. On a beau être libéral dans l’âme, on n’en est pas moins homme.

Morale laïque : une idée conservatrice

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morale ecole peillon

morale ecole peillon

Jérôme Leroy. Selon vous, la volonté d’enseigner la morale laïque serait « un nouvel épisode de la guerre intellectuelle contre les pauvres » ?
Ruwen Ogien. Comme au XIX siècle, se répand aujourd’hui l’idée que, si vous êtes riche, c’est que vous le méritez et que, si vous être pauvre, c’est votre faute ! Dans Le Nouvel Âge de la solidarité[1. Le Nouvel Âge de la solidarité. Pauvreté, précarité et politiques publiques,
Seuil, 2012.], Nicolas Duvoux démontre, sondages à l’appui, que l’explication de la pauvreté par la paresse ne cesse de gagner du terrain dans l’opinion, au détriment des analyses macro-économiques. La nécessité d’enseigner la morale à l’école repose sur ce postulat profondément conservateur qui fait fi des injustices économiques et sociales et rend les pauvres responsables des handicaps irrattrapables qu’ils subissent. Et pendant que notre système exclut, entre autres, des milliers de jeunes qui n’ont pas la « chance » d’avoir la couleur, le nom ou la religion qu’il faut, on s’inquiète du conflit des valeurs morales !
En somme, si je vous comprends bien, la morale laïque est un catéchisme conservateur…
Ne nous voilons pas la face : un vrai clivage oppose conservateurs et progressistes. Les premiers soutiennent la liberté de s’enrichir sans limites et sont hostiles à la liberté des mœurs alors que les seconds s’opposent aux inégalités économiques et sociales et souhaitent étendre la liberté des mœurs.  
C’est un peu caricatural, non ? Nous ne devons pas connaître les mêmes conservateurs…
En tout cas, certains partisans de la morale à l’école estiment que le conflit politique principal oppose la « civilisation » (pacifique, pluraliste, ouverte) à la « barbarie » (violente, intolérante, fondamentaliste). Je combats inlassablement cette tendance et je m’inquiète bien plus de l’offensive des conservateurs contre la justice sociale et les libertés que de la prétendue « menace intégriste » ![access capability= »lire_inedits »]
Ne poussez-vous pas le bouchon un peu loin en expliquant que si Vincent Peillon se garde de toute référence à Jules Ferry, c’est pour ne pas offenser les dominés ? Peut-on réduire le fondateur  de l’École républicaine à la rhétorique colonialiste ?
Vincent Peillon préfère ne pas faire ouvertement référence à Jules Ferry mais il partage avec lui une même inspiration républicaine à tendance nationaliste. Je ne nie évidemment pas que l’École laïque, gratuite et obligatoire ait représenté une avancée au xixe siècle. Mais il n’est pas anodin de savoir pourquoi on l’a faite. En présentant son projet, Peillon n’a cessé de répéter que la refondation de l’École était nécessaire pour que la France conserve son rang et sa puissance. Aujourd’hui comme hier, on ne justifie pas l’effort de l’État en matière scolaire par le droit de l’enfant à l’éducation, mais par les intérêts de la nation. On finira par supprimer l’Éducation nationale au prétexte que c’est bon pour le redressement de la France. Alors oui, j’aurais aimé entendre le ministre rappeler que l’État a pour mission de garantir le droit à l’éducation, même pour les enfants de sans-papiers ou les élèves qui choisiront, une fois adultes, de vivre ailleurs qu’en France. Cela dit, la plupart des mesures concrètes sont bonnes – à l’exception, donc de ce retour en fanfare de la morale à l’école…
De toute façon, pour vous, enseigner la morale n’est pas seulement réactionnaire : c’est quasiment impossible…
Soyons logiques. Soit l’école est devenue le lieu de toutes les violences et de toutes les incivilités, et il faut être naïf pour croire qu’un cours de morale puisse civiliser des enfants transformés en brutes. Soit les élèves sont suffisamment ouverts aux autres et intelligents pour s’intéresser à la morale laïque. Mais alors, pourquoi voudrait-on rendre moraux des jeunes gens qui le sont déjà ? Les partisans de la morale laïque à l’école ne sont pas à un paradoxe près !
Vous non plus ! Vous relativisez la violence scolaire en dénonçant l’amalgame entre le gamin qui ne dit pas bonjour et celui qui agresse son prof…
Je me contente de constater un désaccord sur la qualification, l’explication et la signification profonde des actes de violence scolaire. Demander un peu plus de rigueur dans l’énoncé d’un diagnostic inquiétant, ce n’est pas faire preuve d’angélisme. On peut parfaitement admettre que la relation pédagogique est devenue plus problématique, en particulier au collège, tout en restant sceptique à l’égard des diagnostics les plus alarmistes. La majorité des violences est verbale et se concentre dans certains établissements scolaires, chose que les journaux ne disent pas assez. Si on tenait compte de cet état de fait, on chercherait des causes locales (type d’établissement, type d’enseignement, etc.) et non générales à la violence scolaire.
Dans ce cas, pourquoi traiter d’affreux réactionnaires tous ceux qui, comme Alain Finkielkraut, Mara Goyet, Philippe Nemo et Jean-Paul Brighelli, partagent ce constat ?
Ceux que vous citez proclament que l’École est en pleine « décadence » parce qu’elle est devenue trop démocratique (les élèves ne se lèvent plus à l’arrivée des professeurs, ils ont leur mot à dire sur des problèmes d’organisation interne et les parents aussi : quel scandale !), trop pluraliste en matière religieuse (on peut manger « halal » ou « casher » dans certaines cantines : où sont passées nos traditions ?) et trop permissive avec les jeunes d’aujourd’hui. Comme si on était passé directement de l’école-caserne aux maisons closes !
Je ne peux pas vous laisser caricaturer ainsi leur pensée. C’est l’affichage religieux qui menace le pluralisme…
On peut reconnaître le nombre inquiétant d’élèves qui quittent l’École sans diplômes, admettre les déficits dans la transmission des savoirs de base – une donnée plus compliquée mais pas impossible à établir – et constater un certain niveau de violence scolaire sans sombrer dans le catastrophisme ! Si je ne partage bien évidemment pas leur analyse, je distingue néanmoins ceux qui critiquent l’excès de démocratie à l’école de ceux qui, comme Philippe Nemo, inventent une École en état de déliquescence complète pour dénoncer les prétendus effets destructeurs de l’excès de libertés dans nos sociétés en général. Ce n’est certainement pas le cas de Mara Goyet, qui cantonne sa critique à l’École publique. Pour Alain Finkielkraut, j’ai des doutes.
Mais vous devriez aussi avoir des doutes sur vos certitudes et vous demander si, en effet, l’excès de libertés n’a pas parfois des effets destructeurs ! Contrairement à ces tenants de l’ordre moral, vous croyez donc à un strict déterminisme social ? Un peu trop simple, non ? Et c’est un ancien prof (toujours de gauche) qui vous parle…
Comment pourrait-on ignorer le poids des inégalités économiques et sociales de départ dans l’échec scolaire ? Avec moins de ressources – en termes de formation, d’équipement, voire de rétribution −, certains enseignants doivent non seulement instruire leurs élèves, mais aussi compenser leurs handicaps sociaux. Or, les anti-pédagogistes habillent cette réalité d’un discours moraliste qui impute les difficultés scolaires à des problèmes moraux et psychologiques. L’École n’a pas besoin de plus de professeurs, elle a besoin d’autorité !, disent-ils. Mon approche « pragmatiste » s’appuie sur des données matérielles plus aisément vérifiables ou réfutables que les arguments moraux de mes adversaires !
Admettons que la vérité réside au fond des statistiques. Quoi qu’il en soit, pourquoi tolérez-vous l’instruction civique ? Ce n’est pas un instrument de soumission des plus pauvres ?
Je le répète, la morale laïque vise à diffuser l’idée de « choc des civilisations » et c’est pour cette raison que j’y suis opposé. Je suis favorable à l’instruction civique qui valorise plutôt les notions de justice sociale, de droits et de libertés ![/access]

*Photo : nitot.

Amnistie sociale : Pas de pourboire pour Mélenchon

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amnistie sociale melenchon

Un bel arc-en-ciel illumine ce matin le site du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon. L’ambiance est à la fête, comme le prouvent par ailleurs les scènes d’effusion  auxquelles a donné lieu le vote de la loi, dans l’hémicycle comme à ses abords. Que vous soyez député, lobbyiste LGBT ou casseur anarchiste, embrassez qui vous voudrez, pourvu qu’il soit de gauche, ou au moins, du camp du progrès, façon Jouanno voire Karoutchi.
On imagine que les militants mélenchonistes ont fait la fête jusque fort tard hier soir, à moins qu’il n’aient préféré utiliser leur nuit à ratonner de la jupe plissée aux alentours du Palais-Bourbon ou à rédiger des tweets comminatoires suggérant qu’on expulsât Frigide, Basile et leurs enfants de leur appartement (qui n’est pas un logement social) de la Régie Immobilière de la Ville de Paris, comme l’a fait Ian Brossat, dirigeant national du PCF, et président du groupe Front de Gauche au Conseil de Paris.
Dommage donc qu’ils aient fait la grasse mat’, nos fêtards. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, ou au moins qui veillent tard. Et cet avenir n’est pas rose pour les rouges ou soi-disant tels, et encore moins arc-en-ciel. En effet, sur le coup de six heures, BFM Business, la filiale mi-radio mi-télé de BFM consacrée aux questions financières, nous livrait un scoop. BFM Business est une chaîne fort estimable, la seule à ne pas prétendre à l’objectivité et à dire d’où elle parle et donc à ne pas cacher son parti pris, en l’occurrence pour les milieux d’affaires.
Quand j’étais jeune militant communiste, mes mentors m’avaient recommandé la lecture régulière (en plus de L’Huma, of course) des Échos, parce que la pensée du capital y était exposée avec beaucoup plus de clarté, donc de talent que dans Le Figaro ou Le Monde. Une saine habitude que j’ai gardée quarante ans plus tard, et que j’ai même étendue à BFM Business. Soit dit en passant, le 6-9 animé par Stéphane Soumier est un régal. Même si on pense juste le contraire de ce qu’il dit, on ne peut qu’être ébloui par son dynamisme et son professionnalisme (Je n’ose dire « à l’américaine », de peur de me faire traiter de mauvais Français par un tweeteur mélenchoniste).
Bref, ce matin, Stéphane Soumier était encore plus souriant et déchaîné qu’à son habitude : non seulement il avait un scoop, mais en plus celui-ci était réjouissant. D’après ses infos, le gouvernement avait renoncé, malgré le vote favorable du Sénat, à soutenir la loi dite d’«amnistie sociale» devant les députés. Traduction simultanée, la loi est enterrée et commentaire instantané du journaliste : c’est un signal fort envoyé par le gouvernement aux chefs d’entreprise. Bien vu, bien dit.
Comme on est ici dans un site qui n’est pas uniquement à destination des milieux d’affaires, je me permettrais d’ajouter que c’est également un signal fort envoyé à l’aile gauche de la majorité, mélenchonistes, communistes, cégétistes, et autres filochistes, guedjistes, et lienemannistes, sans oublier les mondediplomatistes.
À l’instar de Blaise Pascal, ou presque, je ne crois qu’aux coïncidences qu’on égorge. Et on ne me fera pas avaler, qu’une fois le mariage en poche (ce qui n’aurait pas été possible sans les voix communistes au Sénat), la majorité de la gauche n’ait pas attendu 12 heures avant d’envoyer vertement sa minorité aux pelotes, relève d’un banal hasard de calendrier parlementaire.
On peut penser ce qu’on veut de cette amnistie sociale. On peut être violemment contre, comme le Medef. On peut y être raisonnablement hostile comme notre lovely chéfesse, ou fanatiquement favorable, comme votre serviteur, qui pense que les ouvriers en colère sont blanchis d’office pour cause de légitime défense, et qu’ils n’ont pas à côtoyer en prison pédophiles et maquereaux pour avoir défendu, avec leurs armes à eux, leurs emplois et leur pays. Mais bon, je n’ordonne à personne de partager mon avis, ce qui peut laisser accroire que je ne suis pas un vrai militant de gauche. Bref, on peut penser ce qu’on veut de l’opportunité de cette fichue amnistie, mais on n’a pas le droit d’être dupe : cette loi, ou disons ce fœtus de loi détonnait tellement dans le décor général qu’il ne pouvait s’agir que d’une sucette, ou disons une promesse de sucette destinée à calmer la gauche radicale et à la récompenser d’avoir été si bon élève durant le débat sur le seul engagement du président qui un jour prendra, peut-être, corps : le mariage gay.
Dans ce dossier ultrasensible, non seulement la gauche de la gauche a fait plus et mieux que la gauche officielle, mais elle s’est souvent vautrée dans une abjection qu’on croyait pourtant morte et enterrée, au moins chez les communistes : diffamation obscène, délation ad hominem (et feminem), appel au lynchage, et autres gracieusetés qui nous ont renvoyé aux temps oubliés des vipères lubriques et des hyènes dactylographes. Et tout ça pour quoi ? Pour finalement se voir refuser ses deniers de Judas, parce qu’il est bien plus urgent d’envoyer un message fort aux milieux d’affaires.
André Sénik, fin exégète lanzmanno-dutronien, proposait dans ces colonnes que la France remplaçât la désuète Marseillaise par « On nous cache tout, on nous dit rien » , pour acter dignement l’Ère de la Transparence. Dans cet élan novateur, le PS, lui, pourrait adopter comme hymne du parti une autre chanson du duo d’enfer des sixties : « Quand c’est usé on le jette »[1. On gardera « Savez-vous planquer vos sous ? » pour fêter l’élection à l’Elysée de Jérôme Cahuzac]. Je n’ai pas retrouvé le scopitone de Dutronc, mais la reprise d’Archimède est charmante, comme tout ce que font ces garnements.


archimede quand cest use je le jette reprise… par agentshirley

Oui, quand la gauche de la gauche est usée, on la jette. Et deux fois plutôt qu’une, puisqu’elle s’était déjà fait éconduire quelques jours plus tôt avec le vote bloqué au Sénat sur la flexisécurité, ce qui aurait dû lui mettre la puce à l’oreille.
Hier aprèm, à l’Assemblée, c’était l’heure des baisers. Ce matin, chers camarades, c’est nous qu’on est baisés.

Manif pour tous : la suite?

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loi taubira mariage

loi taubira mariage

Le sujet qui agite les rédactions ces jours-ci est « la suite ». La suite du mouvement initié par les manifestants contre le mariage homo, dont divers responsables ont annoncé qu’il se prolongerait sur le plan électoral.
J’ai eu l’occasion de le dire, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, à plusieurs reprises ces derniers jours : si ce mouvement est radical, c’est seulement par sa nouveauté et par l’exigence éthique de son engagement. Et c’est pourquoi je suis persuadé qu’il embrassera petit à petit d’autres sujets, plus larges que la famille et le mariage, mais toujours liés à la dignité humaine. Évidemment, je suis bien incapable de dire lesquels aujourd’hui.
Ce qui est sûr, c’est que la continuation de ce mouvement dans une forme électorale s’imposera d’elle-même : si de fait il existe bien des manières de s’engager dans la cité, l’exercice concret des responsabilités locales et le fait d’y accéder par l’élection demeurent les plus proportionnées et les plus directement connectées au bien commun. Et il n’est pas douteux que bon nombre des personnes qui foulent le pavé à répétition ces jours-ci ne se limiteront pas à la pratique de la marche.
Le journaliste du Monde se demandait si les annonces de listes municipales estampillées « La Manif pour tous » devaient susciter une crainte de la part des formations politiques de droite. Bonne question !
Et difficile de répondre. Quelques remarques toutefois.
1/ 97% des parlementaires des groupes UMP de l’Assemblée et du Sénat ont voté contre le mariage homosexuel et l’adoption.
2/ La détermination, le sens de l’engagement, les capacités de mobilisation et d’organisation des responsables locaux de « La Manif pour tous » trouveront naturellement à faire dans les collectivités locales. Et il serait dommage que ces talents ne soient pas directement mis à leur service.
3/ En même temps, La mobilisation continue et tenace pour une grande cause, d’une part, et l’engagement au quotidien au service d’un territoire d’autre part relèvent d’une forme différente d’engagement. Rien de cela ne doit dissuader quiconque de s’engager localement, au contraire : mais chacun doit être conscient de ces différences, et mettre en jeu en conséquence son discernement personnel.
En fin de compte, il reste une incompréhension entre ce mouvement de fond, durable et pacifique, et les partis politiques. Petit à petit, les manifestants contre le mariage homosexuel découvrent dans la pratique les éléments fondamentaux de la politique au quotidien : l’instauration d’un rapport de force, la capacité à faire « bouger les lignes » politiques par la mobilisation de masse, l’utilisation des moyens modernes de communication et la puissance de la « force tranquille » (!). Ils entrent « dans le jeu » sans avoir demandé la permission à quiconque, et avec leurs propres méthodes : insupportable, non ?!…
Les partis de gauche persistent à voir dans cette émergence une protestation fasciste, confondant la détermination et l’exigence avec la violence. Mais la gauche a souvent tendance à considérer comme violemment réactionnaires les mouvements qui ne lisent pas les sociétés comme elle et qui résistent inlassablement à son discours moralisateur, ceci au nom d’une morale qui ne s’enracine pas dans le « sens de l’histoire ».
Les partis de droite tentent de lire cette mobilisation avec le logiciel connu de l’engagement politique institutionnel, pensant qu’un accueil bien organisé pourrait être attractif pour ces calmes agitateurs. Mais aux yeux de ces derniers, les formations de droite sont assez largement discréditées par la priorité qu’elles accordent fréquemment à la gestion et au pragmatisme à l’encontre des symboles, sans compter ce qui est perçu comme une facile mollesse sur de nombreux sujets éthiques.
Si bien que toute interprétation « traditionnelle » de ce mouvement naissant serait hasardeuse, et vaine toute tentative d’annihilation comme de récupération.
Ce mouvement invite avant tout à questionner tant les lignes de force de l’évolution de notre société que nos pratiques institutionnelles de la politique. Au-delà des combats actuels centrés sur le mariage et la famille, il nous demande, collectivement, de travailler à donner une perspective d’espoir, pour ne pas dire d’espérance, aux générations qui arrivent. Il est à la fois le signe d’un échec, et certainement le ferment d’une belle réussite. Pour peu qu’on sache le regarder, l’accueillir et le respecter comme il est. Et lui répondre.

*Photo : -ANFAD-.

Le pourtoussisme a vaincu !

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loi taubira mariage

loi taubira mariage

Ça y est, c’est fait. En votant « le mariage pour tous », la gauche française vient de larguer définitivement le peuple et de sceller officiellement son adhésion au libertarisme et au relativisme culturel, à la mondialisation heureuse et au mercantilisme triomphant. Deux hommes et deux femmes vont pouvoir se marier et des enfants vont être affublés de deux pères ou deux mères, hourra !  Madame Taubira aura oublié, dans sa « réforme de civilisation »,  sa culture créole qui réserve le lundi gras du carnaval antillais aux « mariages burlesques » entre des hommes déguisés en femmes et des femmes travesties en hommes. Ces transgressions, qui s’achèvent le mercredi des Cendres lorsque l’on brûle Vaval  et que l’on rétablit la norme biologique et anthropologique, vont désormais être inscrites de façon pérenne dans notre Code civil. L’on comprend les réticences des élus d’outre-mer, heurtés dans leur culture mais aussi dans leur conscience de gauche. L’homo festivus de Philippe Muray a donc gagné et nous allons bientôt avoir le carnaval tous les jours avec ses étonnantes marches nuptiales dadaïstes. Son « pion progressiste » a  réussi à faire copier cent fois aux parlementaires : « La loi naturelle n’est qu’un serpent de mer réactionnaire ! Le mariage n’est qu’une construction sociale » !
Le culte néolibéral du no limit, commun à la gauche paillettes et à la droite bling-bling, achève ainsi son entreprise de démolition des repères et de sabotage des valeurs communes. La prochaine initiative du gouvernement, après le changement de genre à l’état-civil sur simple déclaration à la mairie en présence de deux témoins, sera sans doute l’ouverture du droit à l’avortement pour les hommes et  l’interdiction pour ceux-ci d’uriner debout à l’instar du « modèle suédois » cher à Madame Belkacem. On n’arrête pas le pourtoussisme, c’est la logique mécanique et infernale du principe de non-discrimination à l’œuvre dans les directives des technocrates européens et la merveilleuse  jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme postmoderne.
Puisque tout se vaut, rien ne vaut et la devise de la République et du mécano européen dans lequel elle s’est perdue devient : subjectivisme, relativisme, mercantilisme. L’intérêt général et le bien commun sont sacrifiés à la tyrannie de minorités mues par l’égocentrisme et le ressentiment, mais dotées de puissants moyens d’intimidation et de financement.
Bien sûr, la tradition républicaine possède en théorie un gardien dont on enseigne qu’il a pour mission d’empêcher une majorité passagère de remettre en cause le contrat social de tous les Français tel qu’il résulte de la lettre et l’esprit de la Constitution et de son préambule. Les regards se tournent donc en dernier recours vers le Conseil constitutionnel. Il lui suffirait de constater cette évidence objective que la définition du mariage et de la filiation, désignant l’union procréative d’un homme et d’une femme, est un principe fondamental non pas créé mais « reconnu » par les lois de la République, puisqu’il la précède depuis que le monde est monde. Ce seul constat parfaitement objectif et impartial suffirait à obliger nos dirigeants à convoquer le peuple aux urnes pour ratifier un bouleversement du Code civil que les juristes tiennent à raison comme la « constitution civile de la France ».
Mais l’on affirme « de source autorisée » que le Conseil constitutionnel, habitué à « filtrer les moustiques et laisser passer les chameaux », s’apprêterait à refuser de constater un tel principe en considérant qu’il n’a pas un pouvoir d’appréciation identique à celui du parlement et qu’il est donc « loisible au législateur » de décider que deux hommes ou deux femmes peuvent s’accoupler et engendrer. Il suivrait ainsi la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne qui a déjà évacué l’homme et la femme de la définition du mariage et s’alignerait sur son courageux homologue espagnol dans le cadre d’un lénifiant « dialogue des juges ».
Bizarrement, cependant, la loi Taubira ne touche pas à l’article 312 du Code civil selon lequel « l’enfant conçu ou né pendant le mariage a pour père le mari », ce qui ne « colle » pas du tout avec la nouvelle notion pourtoussiste de « parents de même sexe ». L’objectif constitutionnel d’intelligibilité de la loi, consacré par le Conseil constitutionnel lui-même, fera manifestement les frais de cette collision entre l’artificialisme mimétique et une réalité biologique têtue, dans ce qui sera devenu un anti-code civil « adapté à l’évolution de la société », c’est-à-dire post-humain.

*Photo : K_rho.

Mariage gay : l’exception française

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taubira pma gpa

taubira pma gpa

Il paraît que les Belges n’y comprennent rien : le pays qui, le premier en Europe, a décidé de ne plus lier son identité à une religion, le pays de la Révolution et de la « séparation »… se montre réticent à un progrès aussi naturel que celui consistant à détacher la filiation du couple hétérosexuel – donc à découpler hétérosexualité et reproduction. Comment un tel obscurantisme est-il possible ? Et beaucoup de scruter encore une fois les gènes suspects de la « fille aînée de l’Église ». Pourtant, difficile de ne voir dans les « refusants » que la résurgence d’un vieux fond catho. Contrairement à ce qu’il en est au sujet de la contraception ou de l’avortement, sujets sur lesquels les positions catholiques officielles trouvent peu d’écho, voire pas du tout, y compris chez les croyants, cette fois le milieu catho est en résonance avec un refus plus large.
« Qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?» L’argument ressassé par les rédacteurs et promoteurs de la loi qui devrait être adoptée définitivement courant avril est qu’on n’enlève rien  aux couples hétéros en accordant les mêmes droits à ceux que les discriminations traditionnelles laissaient en marge. Cet argument serait convaincant si seuls les couples – c’est-à-dire les adultes – étaient concernés. Mais l’ouverture de l’adoption à l’intérieur des couples homosexuels et, bientôt, l’accès des lesbiennes à la PMA (qui sera la prochaine étape), emportent de tout autres conséquences.[access capability= »lire_inedits »] En rompant la relation entre hétérosexualité et filiation, on annule le droit de l’enfant d’avoir un lien prioritaire avec son père et sa mère, sur lequel on fait prévaloir le lien avec le compagnon ou la compagne choisi(e) par le parent biologique.
Comment le sophisme de la simple extension d’un droit a-t-il pu passer alors même que les enfants sont concernés et lésés ? Tolérance teinté de lâcheté ? Culpabilisation par les lobbies victimaires ? À tout cela s’ajoute l’argument de facilité selon lequel seuls 10 000 couples homos participant à l’éducation d’un enfant sont concernés – « Qu’est-ce que ça change ? » Évacuer de la sorte les questions de principe revient à proclamer que la morale commune n’a rien à dire sur le couple et la parenté, voire qu’il n’y a pas de morale commune au-delà de l’obligation de ne pas nuire à un autre sujet de droit (ce que ne sont pas les enfants à venir).
À cette réduction, désormais spontanée, de la société et même de l’humanité à la somme des individus présents s’opposent  les anthropologies religieuses, en particulier celle de la Bible.C’est pourquoi nombre de pays d’Europe, prenant acte de l’affaiblissement des confessions chrétiennes, peuvent, sans drame apparent, renvoyer les questions du couple et de la parenté aux choix et « orientations » de chacun. Phénomène général, le basculement individualiste est particulièrement brutal dans les pays où les réformes « sociétales » en question semblent consacrer l’émancipation de l’État vis-à-vis d’une Église catholique détrônée.
Si les choses apparaissent plus difficiles en France, ce n’est pas à cause d’une « adhérence » catholique, mais au contraire parce que la séparation entre le politique et le religieux, précoce et violente, a obligéla République éducatrice à  forger une morale commune, parfois dite « solidariste » et plus souvent « laïque », susceptible de contrer celle de l’Église, tout en empruntant très consciemment à la tradition chrétienne. C’est cette morale civique qui fait actuellement obstacle à l’individualisme devant lequel nos « socialistes » capitulent. Au-delà de ce cas particulier, ceci donne à réfléchir sur la persistance et le sens d’une spécificité française que nos élites bruxellisées essaient de comprendre.[/access]

*Photo : K_rho.

Courageux révoltés de gauche, casseurs factieux de droite

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« La violence, c’est beau » a-t-on pu entendre sur le plateau de Frédéric Taddeï vendredi soir. Ce cri du cœur fut poussé par l’humoriste citoyen Christophe Alévêque après la diffusion des images rappelant les violents affrontements qui ont opposé, au début du mois de mars, les forces de l’ordre aux salariés de l’usine Goodyear à Rueil-Malmaison.
Les jets de bouteilles, les gaz lacrymogènes, les pneus brulés et les multiples assauts contre les CRS, visiblement pas préparés à être victimes d’une telle brutalité, ont suscité l’admiration du comique. Chapeau bas donc devant l’esthétisme de cette violence sociale dont la légitimité n’est pas à remettre en question. Cette violence sociale justifiée par la série noire des fermetures d’usines et l’avalanche révoltante de plans sociaux, cette violence rouge, ouvrière, syndicaliste ne scandalise personne, ne provoque aucune indignation morale et aucun amalgame polémique avec un quelconque  « isme » diabolique.
En revanche, lorsqu’il s’agit d’évoquer l’occupation pacifique et sereine des manifestants contre le mariage pour tous qui campent et agitent des drapeaux en chantant La Marseillaise et en dansant sur de la techno, le ton d’Alévêque change brutalement, le discours aussi. A-t-on vu des manifestants vêtus de leurs sweats bleus et roses allumer des incendies, arracher les bancs et les grilles entourant les platanes, déterrer et lancer des pavés, dresser des barricades, casser des vitrines, brûler des voitures ? Absolument pas mais c’est tout comme. Y a-t-il eu 16 CRS blessés au cours des ces manifs ? Pas franchement mais c’est tout comme.
L’allergie de Christophe Alévêque à la Manif Pour tous est telle qu’en lieu et place de commentaire ou de gag, il ne fait qu’agiter le spectre du 6 février 34. La violence de gauche sera toujours fondée et graciée. Alors qu’à droite, ou plutôt ailleurs que dans la gauche officielle,  lorsque le ras l’bol éclate, il sera toujours démonisé. L’amnistie sociétale n’est pas près de voir le jour !

Lettre à Henri Guaino

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henti guaino valls

Cher Henri Guaino,

Nous nous connaissons et ce n’est pas la première fois que je vous écris. Avant-hier soir, en revenant du Stade Bonal où mes protégés ont malheureusement fait match nul, j’ai découvert que vous faisiez l’objet de toutes les attentions sur le réseau twitter. Vous aviez été l’invité de l’émission politique de BFMTV et beaucoup se scandalisaient de vos propos. Hier matin encore, le directeur d’un grand journal regrettait publiquement d’avoir naguère pris votre défense lorsque vous fûtes mis au chômage par Lionel Jospin en 1997 et le ministre de l’Intérieur lui-même vous traitait de « factieux ». J’ai donc regardé l’émission sur le site de BFMTV pour me faire une idée. Qu’aviez-vous dit pour qu’on vous considère comme une personnalité infréquentable, quelque part entre les généraux Tapioca et Boulanger ?
À vrai dire, au visionnage de l’émission, je n’ai rien entendu de choquant. Vous y disiez que nous n’avions pas de président et que si François Hollande ne se décidait pas à présider, partir serait la meilleure solution. Ma mémoire regorge de souvenirs de parlementaires d’opposition appelant à la démission du président de la République. De Charles De Gaulle à Nicolas Sarkozy, tous les chefs de l’Etat ont fait l’objet d’appels similaires. Vous avez aussi argué que la légitimité d’une décision du peuple par référendum était supérieure à celle du Parlement. Cette conception, qui était également celle du fondateur de la Ve République, me scandalise d’autant moins que je la partage entièrement. En l’occurrence, rien n’oblige le Président à user de cette prérogative mais en s’en privant, il perd l’occasion de donner davantage de légitimité à cette loi porteuse  d’un « changement de civilisation », d’après les mots mêmes de la ministre. Vous avez enfin fustigé le mépris du pouvoir envers les manifestants, forcément homophobes, forcément « radicalisés », forcément ringards. Là encore, on vous suivra volontiers. Evidemment, vous avez énoncé ceci avec la passion, la conviction et la maladresse qui vous animent le plus souvent, ce qui a permis à vos détracteurs de se déchaîner. Pour ma part,  je verrai plutôt l’excès chez Manuel Valls, qui vous a dépeint en quasi-putschiste.
Au stade de cette missive, vous serez sans doute satisfait d’avoir trouvé un rare avocat dans un océan de procureurs. Mais voyez-vous, cher Henri Guaino, quelque chose me chiffonne. Quelque chose qui me fait hésiter entre l’amusement, l’incrédulité et la colère. Quelque chose qui me renvoie cinq années plus tôt, à Versailles, le 4 février 2008. Ce jour-là, Henri Guaino, une grande majorité de parlementaires effaçait, à la demande du président de la République dont le bureau jouxtait alors le vôtre, la décision du Peuple souverain prise trois ans plus tôt. Beaucoup vous ont questionné à ce sujet et vous avez toujours nié. Vous avez nié que le traité de Lisbonne fût la copie du traité constitutionnel européen rejeté en mai 2005, parce que, disiez-vous « ce n’était pas une constitution ». Pourtant, l’auteur du TCE, Valéry Giscard d’Estaing, avait lui-même reconnu son petit, fût-il maquillé comme une voiture volée. Vous avez nié que ce traité nécessitait la convocation du Peuple, expliquant que Nicolas Sarkozy avait clairement annoncé aux Français pendant la campagne présidentielle qu’il ferait voter un « nouveau » traité et que celui-ci serait approuvé par le Parlement. François Hollande ne fait pas autre chose avec ce projet de loi. Vous me rétorquerez que le traité de Lisbonne n’avait pas mobilisé autant de Français dans la rue. Je vous le concède. Mais cela change-t-il quelque chose sur le plan de la légitimité ?  À l’hiver 2007-2008, lorsque sur les marchés, je faisais signer une pétition réclamant un référendum sur le traité de Lisbonne, j’avais rencontré chez les anciens électeurs du Non de la lucidité et du fatalisme. Ils avaient conscience qu’on censurait leur décision, qu’on leur volait leur victoire. Mais ils n’avaient pas la force de se rebeller, victimes d’un fatalisme qui m’avait frappé, comme un coup de poing dans l’estomac. Les dés étaient jetés. Nicolas Sarkozy avait trouvé un allié de circonstance, François Hollande. Grâce à son complice, point de grandes manifs. Point d’insurrection populaire qui, pourtant, aurait été fort légitime. Nicolas Sarkozy l’avait lui-même expliqué six mois plus tôt : si on interrogeait à nouveau les Français sur un traité européen, ils répondraient Non à nouveau. Et c’était justement pour cette raison qu’il convenait de ne pas les interroger. Il est là le scandale démocratique du traité de Lisbonne. Il est là, le déni de démocratie dont vous vous êtes rendu complice à l’époque. Quant à la question du mépris, cher Henri Guaino, vous souvenez-vous des mots si blessants, employés par celui que vous conseilliez, à propos de ceux qui préconisaient – et préconisent toujours – un démontage de l’euro ? Des imbéciles au mieux, de dangereux irresponsables au pire. Alors qu’un quart à un tiers des Français se disent favorables à cette  option, cette attitude était-elle respectueuse ? Favorisait-elle l’unité nationale ? Bien sûr que non. Il vous faut voir la vérité en face : à bien des égards, l’attitude méprisante de François Hollande, que vous dénoncez avec force et raison, n’a absolument rien à envier à celle de son prédécesseur.
Le jour, cher Henri Guaino, où vous ferez votre mea culpa sur ce qui s’est passé le 4 février 2008, et sur le mépris qui a été signifié à vos anciens camarades de combat maastrichtien, ce jour-là, j’irai manifester à vos côtés pour demander un référendum. Pas avant !

Cordialement.

*Photo : Cédric Cousseau (Nouvel Observateur).

La transparence, et après?

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transparence hollande moralisation

transparence hollande moralisation

Ce fut donc le jour J, la semaine dernière, pour la publication des patrimoines des ministres au nom de la transparence. On sait que la loi pourrait bientôt s’appliquer aux parlementaires et aux hauts fonctionnaires. Cette mesure est censée, on l’a entendu, réconcilier les citoyens et la politique. Mais elle provoque en fait plus d’aigreur que d’enthousiasme, y compris dans les rangs du gouvernement. Est-ce que l’on va trop loin ? Est-ce qu’il faut au contraire, aller plus loin encore ? Quels effets cela aura-t-il sur les électeurs ? 
Quel malaise parmi les ministres qui se sont exprimés depuis quelques semaines ! Quelle difficulté à dire, dans ce pays, combien on gagne ! On touche aux rapports complexés des Français avec l’argent. Soyons honnêtes et reconnaissons que nous avons tous épluché les déclarations de patrimoine de nos ministres. Ainsi, du plus riche, Fabius (plus de 6 millions d’euros) à la plus pauvre, Najat Vallaud-Belkacem (moins de 100 000 euros). Et ce qui était prévisible est arrivé. On s’indigne du fait qu’ils sont huit à dépasser le million d’euros et en plus, on ne croit pas un mot de ceux qui n’auraient presque rien. Nous sommes dans le pays de l’égalité : chacun se compare. Naturellement, on se demande, si l’on peut être (ou du moins se prétendre) socialiste et rouler sur l’or. Tout comme Fabius, est-ce que Michel Sapin (2,15 millions d’euros) ou Marisol Touraine (1 million d’euros) sans parler de Jean-Marc Ayrault lui-même (1,5 millions d’euros) sont capables de comprendre le drame des 9 millions de Français survivant sous le seuil de pauvreté (14,5 % de la population), à 820 euros par mois ? D’ailleurs, la question se pose aussi pour François Hollande qui lors de son entrée à l’Elysée avait déclaré 1,17 million d’euros de patrimoine.
Ainsi, on voit bien que pour certains ministres, la situation pourrait devenir compliquée, notamment pour ceux assujettis à l’ISF qui engageront des réformes difficiles dans les prochains mois. Il est vrai que notre ministre des affaires sociales Marisol Tourain va bientôt devoir réduire les allocations familiales. Cela risque d’être compliquée pour elle. Cette liste fut d’ailleurs publiée avec  retard. Comme un signe du malaise régnant, mais aussi d’une sorte de crise gouvernementale larvée. Le désordre au sein du gouvernement continue. La gauche est mal à l’aise. Elle s’était posée en s’opposant aux turpitudes du pouvoir sarkozyste en place. C’est aussi là-dessus que la gauche gagne, en fustigeant les riches, en s’attaquant à la finance. Alors être ainsi touché au coeur – je n’aime pas les riches, etc. – de ce qui a fait votre victoire, sinon votre identité, c’est douloureux.
Par ailleurs, si tout le monde sait que Fabius, Michèle Delaunay et Marisol Touraine ont hérité d’une jolie fortune, certains mauvais esprits se demanderont, sans doute, comment un modeste professeur d’allemand, marié à une modeste enseignante et n’ayant pas hérité de ses parents peut être aujourd’hui, avec son épouse, à la tête d’un patrimoine d’un million et demi d’euros, même s’il a été longtemps député-maire de Nantes… Mais il n’y a pas que les riches à poser question. Si on comprendre que Benoît Hamon, Cécile Duflot, Delphine Batho ou encore Najat Vallaud-Belkacem soient « sans le sou », on est tout de même en droit de s’étonner que Pierre Moscovici, énarque et ancien président de la Cour des Comptes, n’ait, à 55 ans, que son modeste appartement de Montbéliard, ne valant que… 200 000 euros. Soit il le sous-estime ou nous cache d’autres choses, soit il n’est sûrement pas le plus apte à diriger l’économie et les finances de notre pays. La gauche est prise à son propre piège dans cette affaire. Elle a toujours compté des grands bourgeois dans ses rangs. Ça ne posait pas de difficultés, à partir du moment où leur action politique était approuvée, mais dans un contexte de crise économique, de contestation de l’autorité du président de la République, de doute sur l’efficacité du gouvernement, c’est tout cela qui est mis dans la marmite. Les Français vont ainsi s’indigner que certains ministres soient millionnaires et considérer que ceux qui voudraient faire pitié comme des incapables, si ce n’est de gros menteurs.
Tout cela ne sera pas suffisant, car le doute est trop fortement installé. Ce doute est antérieur à l’affaire Cahuzac et à la riposte gouvernementale. Le dévissage de popularité des deux têtes de l’exécutif a commencé dès août 2012, sur le terrain des mauvais résultats sur le plan économique et social, ce qui s’est poursuivi sur le terrain d’une appréciation mitigée du style de l’exercice de la fonction présidentielle, puis sur ce désordre gouvernemental, et là c’est le coup de grâce. C’est maintenant le doute moral. La riposte gouvernementale ne saurait inverser le mouvement. Le ver est dans le fruit, pour recréer un lien de confiance, il en faudrait beaucoup plus. En attendant, le gouvernement fait rire le monde entier avec cette bien tardive course  à la moralisation…

*Photo : Webstern Socialiste.