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L’Évangile selon Tolstoï

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leon tolstoi que faire

Léon Tolstoï (1828-1910), l’auteur archiconnu de Guerre et paix, fut célèbre en son temps pour ses prises de positions radicales en matières religieuses et sociales, aujourd’hui quelque peu oubliées.
On connaît la position de certains à la suite de Léon Chestov, analyse popularisée par Louis Pauwels dans sa préface à Anna Karénine (1972) : à partir de sa Confession de 1879, le romancier au réalisme puissant sombre dans un moralisme idéaliste de mauvais aloi, sa sève tarit du fait de sa (mauvaise) foi… Son chef d’œuvre de 1899, Résurrection, rend cependant justice à l’écrivain!
Cependant, si ses romans sont constamment réédités et accessibles sous tous formats et dans diverses traductions, ses essais, pour la plupart traduits et publiés en français au tournant du vingtième siècle, ont depuis longtemps été boudés du public, accessibles seulement à une petite secte de tolstoïens avertis qui se transmettaient le flambeau de génération en génération, souvent dans les milieux pacifistes, non-violents et chrétiens dissidents – qui souvent se recoupent.
Pourtant, l’influence de la doctrine évangélique de Tolstoï a été immense : le jeune Mohandas Gandhi (1869-1948) échangera une correspondance décisive avec le vieux comte en 1909-1910 et baptisera « Ferme Tolstoï » sa première expérience communautaire sud-africaine, préfiguration de ses futurs ashrams. Et le libérateur de l’Inde trouvera dans sa doctrine de « non-résistance au mal par le mal » les prolégomènes de l’ « ahimsa », la mal-comprise « non-violence » ou « résistance non-violente » qui rejoint la fameuse « désobéissance civile » initié par Thoreau au siècle précédent[1. Texte que Tolstoï fit traduire et publier en russe en 1894.]. C’est au cours d’un voyage de quatre ans en Inde, dont sept mois à l’ashram de Sabarmati auprès de Gandhi en 1925, que l’Américain Richard B. Gregg (1885-1874), dont vient d’être publié en français La valeur de la simplicité volontaire (1936), s’initia à la philosophie gandhienne. Son ouvrage majeur, The Power Of Non-Violence (1935), influença profondément Martin Luther King – avec le succès que l’on sait. Loin d’être une sagesse sirupeuse pour babas ou bobos, la non-violence est avant tout une discipline difficile, tant personnelle que collective, et surtout un formidable outil de lutte populaire.
Face au reflux des dernières décompositions idéologiques, à l’impasse d’un libéralisme « sociétal » de centre-droite-gauche, et à l’absence d’émergence d’idées nouvelles aux extrêmes, de petites maisons d’éditions courageuses, artisanales et souvent peu rentables, s’intéressent aux bonnes vieilles nouvelles idées trop vite enterrées par le siècle de fer. En témoignent quelques rééditions récentes de Tolstoï politique. Ou encore les éditions Le Pas de côté, fondées à Vierzon par Pierre Thiesset et Quentin Thomasset, qui ressortent coup sur coup L’esclavage moderne, Aux travailleurs, Le grand crime et Où est l’issue ? Dans ces essais, paru une première fois en français entre 1901 et 1905, Tolstoï s’en prend avec fougue au mensonge moderne, celui de l’Etat, celui de l’économie politique, mais aussi au libéralisme et au socialisme unis dans le productivisme et l’industrialisme. Tolstoï, certes, exagère – mais c’est aussi ce qui fait sa force, et son talent. L’exagération tolstoïenne répond à son exaspération devant une société abusivement injuste et hypocrite, et la force de vérité de cet hérétique, comme chez Léon Bloy, lui vient de son appétit de justice sociale autant que de justesse romanesque. « J’écris ce que je pense et qui ne saurait plaire ni aux Etats, ni aux gens riches », répond-il à sa femme qui s’alarme des risques qu’il prend par ses radicales propositions et ses prises de positions publiques. Face à l’Etat libéral et au libéralisme étatique, Tolstoï est on ne peut plus actuel.
Contre l’organisation sociale du mensonge et de la violence, Tolstoï plaide pour une libération non-violente par le christianisme intégralement vécu – qui n’évitera pas martyre et persécution : « Il n’est pas en mon pouvoir d’empêcher les hommes qui se croient éclairés de voir dans l’enseignement évangélique une doctrine vieillie et trop usée pour leur servir de règle dans la vie. Ma tâche se borne à proclamer la source où j’ai puisé la connaissance d’une vérité que l’humanité est loin d’apercevoir encore. Et je remplis ma tâche. »

Léon Tolstoï, Que faire ? suivi de La famine – Ce que veut l’amour – L’unique moyen, Le Pas de côté, 2013.

Image : Léon Tolstoï.

Célébrons Lapaque !

sebastien lapaque bouquiniste

Jean Dutourd intitula l’un de ses livres De la France considérée comme une maladie. Cette maladie, nous sommes quelques-uns à en être affectés de façon chronique. Sébastien Lapaque est du nombre, comme le prouve Autrement et encore, un journal personnel constitué de ses chroniques et articles.
De bons esprits noteront que l’intéressé a souvent dit du bien de mes romans. Malgré le titre de cette rubrique, entre nous, c’est autre chose que du copinage. En 1997, à l’époque où je publiai Des hommes qui s’éloignent, vint me voir ce garçon de quinze ans mon cadet, créateur d’une revue qui fit parler d’elle, Immédiatement. Régnait déjà une idéologie faite de mépris de notre passé, d’aplatissement devant la techno-marchandise, de sans-frontiérisme béat et de rebellitude subventionnée. Orphelins spoliés, ces jeunes gens considéraient qu’on leur avait volé leur pays et leur héritage. Ils aimaient Pasolini, Blondin ou Debord ; certains côtoyaient le royalisme, d’autres le mouvement Attac. Je fus, disons-le, émerveillé de représenter quelque chose pour eux.
Ils se sont égaillés depuis, Jacques de Guillebon, Luc Richard, Sébastien et les autres… La complicité est restée. Et j’en reviens ainsi à Lapaque et à sa France. Il faut lire ce livre pour sentir, éprouver la France, comme le grain d’un bois de chêne ou l’odeur d’une vieille maison, odeur qui chatouillera les narines délicates des journalistes des Inrocks – qui devront surtout ne pas lire Lapaque s’ils veulent en faire le réac idéal dont ils ont tant besoin.[access capability= »lire_inedits »]
Lapaque évoque son école primaire, les bouquinistes sur les quais, une promenade aux Invalides, les vignerons de la Loire. Né en 1971, il est nostalgique d’une France qu’il n’a pas connue. « C’était mieux avant. Je préfère ne pas m’en souvenir. » Le passé lui tient lieu de lunettes pour mieux voir la France actuelle, ravagée par le moderne : « Qu’est-ce que la France ? […] C’est un état d’âme. […] C’est ce qui dure contre ce qui fait semblant de durer. » D’où son recours à Euripide ou Galien, mais aussi à Proust ou Kessel, Lamennais ou Handke, sans oublier ses maîtres, Bernanos, Orwell. Il feuillette, gourmand, un Dictionnaire universel du pain et nous entretient de la dispute théologique entre partisans du pain azyme et du pain au levain. Vieilles histoires ?  Non : question de civilisation, donc de substance.
« Au terme d’une effroyable perte de principe spirituel, nous voyons le chiffre se substituer à la lettre […] Voyez ces salles de marché qui résonnent de statistiques sur la dette publique, ces journaux remplis de courbes des dépenses et des recettes. Il est urgent de déchiffrer le monde – en redonnant à ce verbe dé-chiffrer toutes ses énergies de sens. »
Ces pages stimulent en même temps qu’elles donnent des complexes. Comment peut-on être si attentif, si curieux de tout et sensible ? C’est qu’il y a là davantage que beaucoup d’informations et de lectures jointes à un évident talent de journaliste : une inflexion très personnelle, les aveux d’un cœur pudique ; un regard grave, mélancolique, empreint de compassion et de révolte. En somme, c’est écrit en Lapaque, comme Muray écrivait en Muray et Vialatte en Vialatte. Une telle distinction n’est pas donnée à tout le monde.[/access]

Autrement et encore, Sébastion Lapaque, Actes sud, 2013.

*Photo : ErrorTribune.

Angelina Jolie et Christine Boutin, duel au sommet

Angelina Jolie vient d’émouvoir le réseau mondialisé des quadras névrosés en osant révéler l’inavouable : elle a subi une double ablation des seins, une mastectomie, acte préventif contre le cancer du sein. La star hollywoodienne, connue en Lara Croft pulpeuse et intrépide, a déclenché l’admiration générale, des éditorialistes aux mères de famille, en affichant publiquement cette « décision difficile », que son mari Brad Pitt qualifie d’« héroïque ».  L’égérie transformée en briseuse de tabous explique qu’elle a choisi cette solution extrême car il existait avant l’opération un risque de 87 % qu’elle développe un cancer du sein et de 50 % un cancer de l’ovaire, en raison d’un gène défectueux (BRCA1), évoquant sa mère, foudroyée à 56 ans par le fléau. Si elle a écrit une tribune expliquant son acte dans le New York Times, c’est pour sensibiliser et encourager les femmes à accomplir la même démarche, bref à « avoir des couilles », mais plus de seins.
De son côté, Christine Boutin s’est moquée de la malheureuse actrice dans un énième tweet de mauvais goût. Loin de nous l’idée de nous faire l’avocat du diable et du manque de charité mais osons nous interroger : y aurait-il un zeste de vérité dans le gazouillement cynique de la chrétienne démocrate ?
Il y a en effet un sacré paradoxe à saluer comme du courage un acte qui n’est que l’expression d’une terrible peur de la mort.  Cette légitime angoisse humaine, trop humaine, et sa publicité disent quelque chose de notre époque. Par son acte préventif, Jolie se fait le symbole d’un certain malaise occidental vis-à-vis de la vie, d’un principe de précaution poussé à son paroxysme. Dans un monde sans utopie et où le deuil de Dieu est consommé, la peur de la mort et de la souffrance deviennent l’ultime référentiel d’égos déboussolés.  Désormais, la peur est l’aiguillon de toutes nos décisions. Une seule maxime guide l’action humaine : in dubio, pro malo : dans le doute, opte pour le pire. Or, la vie, c’est d’abord un corps qui souffre, des viscères et des maladies. C’est la possibilité de mourir. C’est l’imprévu.
En s’amputant les seins, Angelina Jolie fait passer un message simple : notre corps, ce fardeau naturel dont nous aimerions nous débarrasser pour gagner une liberté absolue (c’est-à-dire absoute de tout lien), ce corps est un obstacle à la vie. Coupons nous les seins, remplaçons nos cœurs par des boites en plastique, mettons des dentiers pour ne pas attraper de caries, faisons l’amour à des machines pour ne pas choper de MST, et mourrons un beau jour au bord d’un lac suisse, sans faire de bruit, par une douce injection létale, elle, risquée à 100%.

The Knife : le côté qui tranche

the knife dreijer

Peu de groupes suscitent autant d’attente que The Knife. Attente dans le temps (leur précédent album datait de 2006) et dans le contenu (les Suédois sont connus pour surprendre). Or, dans ce contexte comme dans d’autres, l’attente fonctionne comme une détente et le coup porté se doit d’assumer l’impact. Si l’album Shaking the habitual imprima résolument sa marque et reçut de la part de la critique un feu d’artifice d’éloges (amplement justifiés tant le disque est un bijou ciselé d’électro-pop avant-gardiste et envoûtante, osant plusieurs plages de dix minutes excellemment développées), la tournée, dès les premières dates, provoqua en revanche chez les fans des réactions violentes. Des réactions telles qu’on n’en avait pas vu depuis cinquante ans au moins qu’on commémore sur un mode factice les célèbres scandales des avant-gardes.
La majorité des commentaires sur les réseaux sociaux dénonce en effet avec rage un « prétentieux foutage de gueule », certains évoquent au contraire une extase, quant aux critiques, ils sont plutôt enclins, malgré une certaine réserve, à justifier et saluer la démarche. Au sujet de cette prestation de The Knife, considérant qu’une proposition radicale appelle une réponse du même degré, je prends pour ma part résolument leur parti.
Que s’est-il passé, au juste, le 4 mai dernier, lorsque le frère et la sœur Dreijer se sont présentés sur scène à la Cité de la musique ? Eh bien, tout d’abord, il fut difficile de les distinguer parmi les sept autres musiciens, tous vêtus de capes monastiques puis de leurs seuls costumes colorés, d’autant que le groupe était soit noyé dans l’ombre soit enseveli sous une mirifique profusion lumineuse. Des instruments étranges, essentiellement percussifs, qui semblaient avoir été fabriqués par une peuplade de l’Atlantide, se voyaient marteler sur les ondes électroniques en cascades. Différentes personnes s’échinaient à chanter dans les micros quand ne s’élevait finalement que la seule voix singulière, vénéneuse, incantatoire de Karin Dreijer-Andersson.
Et puis quelques morceaux plus tard, les prétendus musiciens remportaient leurs instruments en bord de scène et se révélaient vrais danseurs, offrant divers ballets parfaitement adaptés à cette atmosphère pagano-futuriste divulguée dès l’origine. Les faux chanteurs se succédaient ou bien, en chœur, faisaient mine d’interpréter la même voix entêtante et sinueuse qui continuait de dominer la matière sonore. Sur une toile blanche, le visage d’un jeune homme projeté se mit lui-même à articuler les paroles avec des mimiques extraordinairement expressives, relayant une danseuse métamorphosée en diva sauvage.
Alors la confusion fut à son comble. Où sont-ils ? Que reste-t-il de réellement joué ? Y a-t-il jamais eu quoi que soit d’autre que des bandes enregistrées ? Le spectateur se trouvait insolemment déçu quant à ses expectatives, pris à parti comme au début d’un film de Debord ou comme devant Marinetti, le chef des futuristes italiens, présentant sous les huées sa face à l’intérieur d’un cadre vide en déclarant : « Autoportrait ! » En raison de cela, beaucoup qualifièrent le concert du titre de « performance » et arguèrent avoir été trompés sur la marchandise. Il est souvent sain d’être trompé sur la marchandise, là où la marchandise échoue, il arrive que l’esprit triomphe. En tout cas, je ne parlerais pas de « performance », parce que ce terme recouvre aujourd’hui essentiellement l’escroquerie d’un concept simpliste et rebattu, ou d’une vague trouvaille scénographique avortée, mis en place par des « artistes » n’ayant ni la formation intellectuelle ni la culture artisanale nécessaires pour les mener à bien, mais se cachant derrière le paravent inquisitorial de l’art contemporain pour continuer – sans crainte de la moindre sonnerie – leur récréation subventionnée. Je ne parlerais pas de « performance », mais je comprends qu’on s’y réfère, et pour la plupart, les spectateurs offusqués par la prestation de The Knife n’auraient pas rechigné à débourser quelques euros pour assister à ce genre de chose afin, quitte à s’emmerder, d’en sortir gratifiés socialement et à leurs propres yeux. Sauf qu’étant venus pour jouir, ils s’attendaient à ce qu’on stimule certaines zones érogènes qui ne furent qu’à peine effleurées. Pourtant, il paraît qu’on tenta simplement d’en activer d’autres.
Je ne parlerais pas de « performance » parce que ce concert fut un spectacle musical très habilement scénographié. Ensuite, la démarche de prise à revers du spectateur était authentique et pertinente. Lorsqu’on assiste à une performance, de nos jours, on s’attend à voir n’importe quoi, aussi n’est-on pas surpris qu’on nous serve précisément cela. Avec The Knife, le public s’attend à quelque chose et on lui offre autre chose, et cet autre chose révèle par la même occasion que la première chose attendue aurait justement été une tromperie. Voilà qui représente un véritable acte d’avant-garde au sens non galvaudé du terme. La musique électronique sur scène tient globalement de la prostitution, c’est ce que révèle, consciemment ou non, l’ombre projetée du spectacle. La plupart des musiciens électro hésitent en effet sur scène entre une attitude de geeks débiles – enfin, de geeks -, et une pâle imitation des canons du rock, sauf qu’il n’y a ni réelle interprétation ni authentique prise de risque possibles dans la configuration qui est la leur. Ainsi miment-ils des étreintes dont ils demeurent incapables dans le seul but de promouvoir leur travail. Les membres de The Knife, eux, sont parvenus à prendre enfin un risque et, à condition qu’il soit réceptif, à exciter leur public d’une manière neuve.
C’est que derrière leur fascination assez kitsch pour les travelos et leur attitude anti-star plutôt naïve (à l’instar des anciens empereurs nippons, on n’est pas moins sacralisé parce que dissimulé à la vue du profane, au contraire), derrière ces lieux communs indifférencialistes, donc, typiques de l’air du temps, les Dreijer touchent à quelque chose de plus profond, de plus fécond : l’ambiguïté. L’ambiguïté entre la machine et la grâce, entre le masque et la nudité, entre le rite et le jeu, entre l’insolence et l’offrande, entre l’ordre rythmique et la confusion ; et puis, bien sûr, entre le réel et le mensonge. C’est là qu’au lieu de seulement faire communier la foule, le duo la divise. Et au cours de cette division, on sort du pur entertainment de la musique de masse pour s’en réveiller porteur d’un nouveau trouble.
Gloire à ce nouveau trouble !

Une vidéo officielle du dernier album de The Knife :

*Photo : The knife.

Affaire Al-Dura : Israël parle enfin

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israel mohammed al dura

Le gouvernement israélien vient de publier un rapport officiel commandé par le premier ministre Netanyahou pour mettre fin à la controverse autour du reportage de Charles Enderlin, que France 2 avait diffusé le 30 septembre 2000, montrant un enfant palestinien – Mohamed Al-Dura – touché par balles dans les bras de son père Jamal Al-Dura. Cette enquête conclut que l’absence de preuves permettant d’appuyer les propos du journaliste était manifeste avant même la diffusion du reportage. Autrement dit, il s’agit dans le meilleur des cas d’une faute professionnelle grave de la part des responsables de la télévision publique française qui ont décidé de diffuser les images et le commentaire qui les accompagne.
Malheureusement, les conséquences de ces erreurs sont terribles. Rapidement diffusé dans le monde entier, ce reportage erroné a gravé dans la mémoire collective l’image choquante d’un enfant mourant dans les bras de son père sous une pluie d’acier. Les dégâts se sont révélés particulièrement dévastateurs dans le monde musulman où elles ont encouragé la haine et la violence.
Pour Israël, il s’agit d’un véritable revirement car dans les jours suivant la diffusion du reportage, les officiers de l’état-major et du commandement du Front Sud avaient accepté la possibilité que des balles israéliennes aient pu accidentellement atteindre le garçon. À l’époque, alors que la deuxième intifada faisait rage dans la bande de Gaza (où les images ont été filmées) mais aussi en Cisjordanie et dans certaines zones à l’intérieur des frontières internationalement reconnues d’Israël, le haut commandement de l’armée, tenant en estime Charles Enderlin et la télévision publique française, n’avait pas imaginé que de telles erreurs étaient possibles. Les propos d’Enderlin étaient donc pris pour argent comptant. Mais très rapidement, dès novembre 2000, des sources officielles israéliennes ont commencé à émettre des doutes quant à l’authenticité du reportage de France 2.
Pendant plus d’une décennie, l’attitude générale du gouvernement israélien a été de ne pas s’impliquer dans une affaire où il n’avait que des coups à prendre. Certains officiels ont espéré qu’en mettant de côté ces images, le reportage sur Mohamed al-Dura serait oublié et qu’il ne causerait plus de dégâts. Du coup, des particuliers comme Philippe Karsenty ont mené un combat quasi-solitaire, affrontant l’indifférence  israélienne voire parfois une franche hostilité.
Aujourd’hui, après avoir examiné de façon exhaustive les éléments liés à l’affaire al Dura, la commission constate que les faits rapportés dans le reportage de France 2 sont sans fondements. C’est désormais la position officielle du gouvernement israélien. Contrairement à ce qui est affirmé dans le commentaire du reportage, les images montrent clairement qu’à la fin des rushes de France 2, le garçon est vivant et qu’il bouge de façon délibérée. Il n’y a aucune preuve que Jamal et son fils aient été blessés. En revanche, de nombreux indices amènent à penser qu’ils n’ont reçu aucune balle. De plus, l’analyse balistique montre que les impacts de balles sur le mur, retrouvées autour des al-Dura, ne pouvaient venir de la position israélienne.
Quant aux déclarations du caméraman de France 2, Talal Abu Rahma (qui a filmé la scène, Charles Enderlin étant resté à Jérusalem), elles se sont révélées souvent contradictoires et mensongères. En dépit de tout cela, France 2 et Charles Enderlin, qui a commenté le reportage, ont refusé de reconnaître leurs erreurs. Ils ont même réaffirmé leurs accusations initiales.
Bien que tardive, l’adoption de ce rapport par le gouvernement israélien est néanmoins important. Depuis l’automne 2000, comme me l’avait objecté un ancien garde des sceaux, ceux qui se battaient pour rétablir la vérité dans cette affaire étaient obligés d’expliquer pourquoi le gouvernement israélien ne soutenait pas leur combat. Avant la décision de la cour d’appel dans le procès en diffamation engagé par France 2 contre Philippe Karsenty, attendue le 22 mai, c’est peut être un premier signe que les arguments avancés depuis si longtemps tombent enfin sur des oreilles attentives.

1943 : Nestor Burma entre en piste

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nestor burma malet

Léo Malet (1909-1996) doit sa postérité au petit écran et à la BD. Quoi de plus normal pour un libertaire pur jus de connaître le succès par la voie des arts populaires ? C’était la revanche du vieil enragé contre l’establishment littéraire. Le fringant Guy Marchand qui interpréta Nestor Burma, détective de choc de 1991 à 2003 à la télévision, fit beaucoup pour la renommée du patron de l’agence Fiat Lux et de la belle Hélène Chatelain. Comment oublier les apparitions de Natacha Lindinger dans les saisons 1 et 2 aussi érotiques et subtiles que celles de Diana Rigg (Emma Peel) dans la série The Avengers ?
À partir de 1988, le dessinateur Jacques Tardi fut, lui aussi, le grand propagateur de cette œuvre explosive. S’intéresser au parcours romanesque de l’écrivain, c’est refaire un cheminement intellectuel et politique qui traverse un siècle de débats d’idées et de fractures françaises. Si Léo Malet a connu un regain d’intérêt après Mai 68, les dernières années de sa vie ont heurté les humanistes. Malet est comme son héros Burma, instable, provocateur, meurtri, aigri, anar, réac, violent, poétique et nostalgique. N’en déplaise aux âmes pures qui aiment la littérature sans ratures, Léo était un drôle de zigoto, ce qui fait toute la saveur inimitable de ses romans policiers. Forcément grinçants et incorrects.
De sa naissance à Montpellier jusqu’à son enterrement au cimetière de Châtillon-sous-Bagneux, Malet embarrasse ses biographes, mais jamais ses lecteurs qui ont trouvé en Burma un antihéros plus plausible et vivant que le pantouflard commissaire Maigret, pourtant tous deux amateurs de pipes. Idéologiquement, Malet reste suspect à l’égard d’une partie de la critique car il a flirté avec tous les courants de pensée. Anarchiste distribuant le journal L’Insurgé dans ses jeunes années, il a débarqué en 1925 au foyer végétalien de la rue de Tolbiac à Paris. Il a ensuite fréquenté les surréalistes et plus particulièrement Breton, s’est un temps inscrit au Parti Ouvrier Internationaliste (trotskiste) et a même été un candidat gaulliste éphémère dans une élection d’après-guerre. Ses prises de parole céliniennes dans les années 80 ont fini par brouiller totalement son image. Authentique désespéré ou provocateur peu inspiré ?
Gardons-nous de juger les hommes qui ont vécu deux guerres mondiales, les indépendances, la fin des maisons closes, l’avènement de la société de consommation et l’urbanisation à outrance. Anar un jour, révolté toujours est une devise qui lui colle assez bien à la peau. Car Malet n’était pas de ces écrivains prédestinés, professeurs ou universitaires érudits qui pratiquent les belles lettres comme on soigne son drive au golf. Malet a connu la cloche, la taule, le stalag, l’occup’ et puis des dizaines de petits boulots, copiste dans une banque, chanteur de cabaret à Montmartre, avant de devenir auteur de romans noirs et inventeur de Nestor Burma.
120, rue de la Gare, première enquête du détective, sort en 1943 aux éditions Hachette.
Suivront 27 romans et 5 nouvelles où Burma traînera sa mauvaise tête dans tous les arrondissements de la Capitale (Les nouveaux Mystères de Paris). Dès son premier livre (deux ans avant le lancement de la Série noire fondée par Marcel Duhamel), l’auteur met en place sa galerie de personnages brusques, immoraux et sans illusion. Si Léo Malet s’est inspiré des américains, Dashiell Hammett entre autres, il invente une forme de littérature populaire inclassable, libre et corrosive. Le roman noir à la française vient de naître en pleine guerre. Un mélange d’intrigues policières, de réalisme sociale, de sexe, de gouaille parigote et d’amertume. Un cocktail qu’il résume dans La complainte de Nestor Burma, une chanson de 1955, où il fait le portrait parlé de Burma : « C’est en compagnie d’Hélène, secrétaire au frais minois ; Covet, reporter matois, que ses enquêtes il mène, fonçant d’autor dans l’brouillard en réfléchissant plus tard ». Tout est dit.

Nestor Burma de Léo Malet – 4 Tomes (Premières enquêtes, Les Nouveaux Mystères de Paris I et II, Dernières enquêtes) – Bouquins  – Robert Laffont.

120, rue de la Gare– Malet – Tardi – Casterman.

 

*Image :  Jacques Tardi.

Que fait la police ?

La police est une grande famille composée de commissaires de télévision (Maigret, Moulin, Roger Hanin) et de beaucoup d’anonymes en uniformes. On appartient, dans la famille, à des unités aux noms imprononçables et mystérieux, sigles, signes ou acronymes au rayonnement poétique… On est membre de la BRDA (Brigade de répression de la délinquance astucieuse), on travaille à la DNRAPD (Division nationale pour la répression des atteintes aux personnes), on bosse à l’OCPRF (Office central chargé des personnes recherchées ou en fuite), on pointe à l’OCLTIC (Office central de lutte contre la criminalité des technologies de l’information et de la communication)… où, en tant qu’OPJ on passe beaucoup de temps au bureau à consulter le FAED, tout en méditant à sa jeunesse où l’on rêvait d’être officier dans l’antigang, autrement appelée BRI. Voilà qui contribue déjà à donner de la saveur au métier.
On a beaucoup parlé de la police ces derniers jours. Surtout depuis les événements qui ont enflammé l’esplanade du Trocadéro, après le grand rassemblement « festif » footballophile de lundi dernier autour des héros du PSG. La suite est connue. Les « ultras » du club qui s’agitent devant les caméras de télévision et montent comme des ânes sur des échafaudages branlants. Puis c’est l’embrasement. Les boutiques pillées. Les passants agressés. Les touristes dépouillés. Et la plupart des médias qui s’obstinent farouchement à ne pas vouloir distinguer les hooligans à l’origine des désordres, et le « nouveau public » des casseurs qui a donné l’impression au monde entier – lundi dernier – que la plus belle ville du monde était à feu et à sang. Les polémiques on les connaît… Contre Manuel Valls. Contre le préfet de police (On espère qu’il a un violon d’Ingres… il est probable que d’ici quelques temps il ait beaucoup de temps libre…). Et finalement contre la police…
Car oui, que faisait la police ? Et bien c’est très simple. Et je le prouve, grâce à la fascinante lettre d’information publiée chaque semaine par la préfecture de police de Paris, appelée PPrama. En effet, dans l’édition datée du 15 mai, soit deux jours après les regrettables incidents, la préfecture de police communiquait sur un certain nombre de sujets cruciaux. Tout d’abord elle entendait rappeler l’action injustement méconnue de la « police verte« … « A l’approche de l’été, la direction opérationnelle des services techniques et logistiques (DOSTI) coordonne des opérations de sensibilisation aux nuisances sonores« … Et l’on disait la police absente du terrain ? Le bulletin d’information croit bon, plus loin, de rappeler que la pratique de la chasse dans l’agglomération parisienne est « réglementée » (ouf !) : « Responsable de la sécurité des personnes et des biens à Paris et dans les départements de petite couronne, le Préfet de police assure cette mission sur ce territoire où subsiste certaines zones chassables. » Voilà une curiosité qui ravira les esprits marginaux. Et notez bien qu’il ne s’agit pas là de chasse au touriste japonais.  Mais, à la une de PPrama, on retrouve une mise en garde solennelle concernant la question des escroqueries à la charité publique dans les zones touristiques, dont… le Trocadéro. La police est fortement mobilisée. Oui. Contre l’attaque des faux mendiants roumains… « Sur les sites touristiques de la capitale, vous rencontrez régulièrement des jeunes filles et garçons, souvent mineurs, qui vous abordent ‘pétition’ à la main. Parfois sous couvert d’un handicap feint – ils peuvent se prétendre sourds et muets… » Ah, ce drame des handicaps feints… Et on se demande ce qu’a fait la police face aux casseurs déchaînés ? Semblant d’être aveugle ?
Circulez, y’a rien à voir !

Voynet, gardienne de musée

voynet montreuil signacMme Voynet, maire de Montreuil, bien connue des oiseaux mazoutés mais ignorée des électeurs[1. Le naufrage du pétrolier Erika, le 12 décembre 1999, souilla plus de 400 km de côtes françaises, et tua environ 300 000 oiseaux. Interrogée, Mme Voynet, ministre de l’Écologie, déclara : « Ce n’est pas la catastrophe écologique du siècle ! » Candidate des Verts à l’élection présidentielle de 2007, elle réunira sur son nom 1,57 % des suffrages exprimés au premier tour], témoigne d’un goût très sûr, quoiqu’un peu tardif, pour une oeuvre de grande dimension (3 m x 4 m) du peintre Signac, intitulée Au temps d’harmonie, et exposée depuis 1938 dans l’escalier d’honneur de sa mairie. Le citoyen lambda, toutefois, ne peut la voir que pour ses noces, sur rendez-vous ou en quelques grandes occasions comme ce « Réveillon solidaire » du 31 décembre 2011 où la mairie fut ouverte à tous. Des amoureux de l’art manifestèrent leur solidarité en vandalisant le tableau.[access capability= »lire_inedits »]
Paul Signac (1863-1935) est considéré, avec Georges Seurat, comme le fondateur du mouvement dit des « pointillistes ». C’est sa première épouse, Berthe Roblès, peinte par l’artiste sous les traits de La Femme à l’ombrelle (musée d’Orsay), qui confia le tableau à la mairie de Montreuil, sur la suggestion du communiste Marcel Cachin.
Pour la petite histoire, celui-ci était le grand-père de Françoise Cachin, qui était également, par sa mère, la petite-fille de Signac. Disparue en 2011, cette femme de grand caractère[2. Françoise Cachin était une amie très chère, comme le sont toujours sa fille, Charlotte, et son mari, Georges Liébert, que cette amitié a récemment conduit à devenir actionnaire de Causeur.], qui collabora avec ferveur à la création du musée d’Orsay − elle en fut la première directrice − faisait l’unanimité des admirations parmi les esprits indépendants et lucides de notre temps. Son hostilité au projet du « Louvre Abu Dhabi » lui valut d’être fort injustement traitée par Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture. Rédactrice du catalogue raisonné de l’oeuvre de son grand-père, elle estimait que le tableau n’avait pas été donné, mais seulement confié en dépôt à la Ville de Montreuil, et souhaitait qu’il soit exposé à Orsay.
Sa fille, notre amie Charlotte Liébert-Hellman, s’est justement émue du défaut de surveillance et du peu d’empressement des responsables locaux à prendre des mesures pour protéger l’oeuvre de son arrière-grand-père de la rage ou de la maladresse des crétins. Charlotte tenta en vain d’alerter Mme Voynet. Devant son silence persistant, elle lança, en 2012, une assignation en référé, non pour jouir égoïstement du tableau, mais pour le remettre au musée d’Orsay, dont le président, Guy Cogeval, déclarait à Libération le 11 juillet 2012 : « Ce tableau très important a sa place évidente dans la nouvelle salle des grands formats, où il pourra être accessible au public tout en bénéficiant de conditions de conservation qu’une mairie ne peut pas réunir. » Yves Badetz, à cette époque conservateur, chargé des dépôts et acquisitions du même musée, apportait cette précision à l’AFP : « En janvier [2012], lorsque nous avons appris la dégradation de l’oeuvre, nous avons proposé à la mairie notre expertise. Nous nous sommes dits prêts à financer une copie afin de pouvoir mettre la toile à l’abri. »
Reportée à trois reprises, l’audience a eu lieu le 9 avril devant la 5e chambre du tribunal correctionnel de Paris : le tableau, qui a été restauré entre-temps, restera à Montreuil. Guy Cogeval qui, en mars, avait été reconduit pour trois ans à la tête d’Orsay, s’est prudemment abstenu de toute nouvelle intervention dans l’affaire. Aurélie Filipetti, ministre de la Culture, s’est rangée au côté de Dominique Voynet, pour le « peuple de Montreuil » contre les « élites » parisiennes : il parait que la ministre n’aime pas les « musées bourgeois ». Peut-être faudrait-il faire savoir à la ministre et à la maire que le « peuple de Montreuil » compte aujourd’hui plus d’intermittents du spectacle que d’ouvriers…
Espérons que Charlotte Liébert- Hellman, malgré sa lassitude d’être traitée d’« héritière avide », fera appel de cette décision. Le musée d’Orsay accueille 3 millions de visiteurs chaque année : combien se déplaceront à Montreuil, après avoir demandé l’autorisation d’y admirer le tableau ?
Dominique Voynet gardera donc Au temps d’harmonie. Un temps révolu à Montreuil, où ses méthodes ne font pas franchement l’unanimité. En licenciant le directeur de la salle d’art et d’essai Le Méliès, elle a suscité la colère de nombreux habitants de la ville, soutenus par une pléthore d’artistes. Si, d’aventure, Mme Voynet se retrouvait sans emploi après les élections municipales de 2014, la Ville de Montreuil, reconnaissante, lui offrira certainement un poste, sinon de caissière de cinéma, de gardienne de musée.[/access]

Indochine : la guerre des boutons, version trash

clip indochine crucifixionAprès l’échec de « Memoria », premier single extrait de son nouvel album Black City Parade, Indochine devait frapper très fort pour se rappeler à la mémoire collective. À une époque où les foules sont éduquées pour admettre sans ciller que tout se vaut, il est urgent, à défaut de produire de la qualité, de créer du concept, de l’évènementiel, par tous les moyens. Peu importe donc la chanson choisie en deuxième single – « College Boy » -, le tout est de la vendre à l’explosif.
Réalisée par Xavier Dolan, visiblement un peu trop influencé par Luc Besson, la vidéo de « College Boy » a rempli son cahier des charges : enflammer la médiasphère. Sexe, violence et vulgarité sont les trois mamelles du buzz. Dolan a choisi la violence à l’école : « College Boy » montre – scènes gores à l’appui – le calvaire crescendo d’un ado harcelé par ses camarades, jusqu’à sa crucifixion au milieu de la cour de récréation, devant le regard incrédule des adultes.
On imagine sans peine le débriefing des cadres de la maison de disques autour d’un brunch bio végétalien : « C’est bon coco, tout le monde va en parler, même Causeur, on va vendre 20 000 exemplaires de l’album le lendemain de la diffusion sur Internet ». Afin de maintenir la tension autour de son travail pendant la deuxième semaine d’exploitation de « College Boy », le réalisateur monte au créneau en pleine célébration de la première année du changement de l’ère Hollande et reproche au CSA d’avoir « 35 ans de retard »  parce qu’on veut interdire le clip aux moins de 16 ans. Ce monsieur oublie que toute la population n’a pas pour étalon culturel le cinéma de Tarantino.
On voudrait nous faire croire ici à une courageuse dénonciation de la violence scolaire, et le calvaire du collégien supplicié se déroule comme par hasard dans un établissement catholique. C’est bien connu, les violences scolaires les plus retentissantes de notre époque se signalent dans les écoles privées…
Mais le vrai sujet de la vidéo, à notre avis, dépasse la question des nouveaux jeux dangereux à l’école et fait l’objet d’un contresens monumental. Toute la classe médiatique est tombée dans le panneau de cette pseudo-campagne de sensibilisation artistico-marketing (le noir et blanc, rien de tel pour vous garantir le sérieux du sujet et la noblesse des images) sans voir, d’abord, la charge autobiographique de l’objet.
En effet, « College Boy » dessine à s’y méprendre le contour d’un destin hors normes, celui de Nicola Sirkis, un des fondateurs d’Indochine. Il y a d’abord la ressemblance physique du chanteur avec le personnage du clip et cette mèche coiffée à droite qui accentue l’effet miroir. Le cadre suffocant de la vie scolaire – brimades, harcèlement – correspond à ce qu’a vécu le collégien Sirkis dans un établissement géré par les Frères des Ecoles Chrétiennes. Il dira plus tard que les deux années passées dans cet internat auront été les pires de sa vie. Lorsque l’adolescent du clip dresse un « fuck » vengeur face à la caméra, là encore, c’est signé. Et cet élément symbolique, la croix, directement importée du Golgotha (aujourd’hui, grâce à Internet, tout le monde fait des miracles), évoque immanquablement celle de Paradize, l’album de la renaissance d’Indochine et de sa sanctification. Le martyr souffle ce mot inattendu dans le dernier plan : « Merci », comme pour signifier que sa différence l’a amené là, au sommet, après avoir essuyé le feu des critiques – incarnés par les flics dans le clip – et de ses confrères du rock français.
En 2003, en plein sacre de Paradize, la couverture de Rolling Stone mettait en scène un Nicola Sirkis sérieusement abîmé, arborant une main bandée, prêt à en découdre comme le garçon figurant sur la pochette de « College Boy ». Le titre de l’article : « Coups et blessures »…

Et la chanson dans tout ça ? Du Indochine en culotte courte, à la recherche de son ombre jaunie.

*Photo: clip Indochine « College boy »

 

La preuve par Rubens

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rubens philippe muray 27 septembre 1987 | La maison de Rubens, façade hollandaise, palais italien à l’intérieur. Pays-Bas dehors, Italie dedans. Nord externe, Sud interne. Tout vient de Rubens. Tout commence à Rubens. Rubens causa prima. […] Je dois écrire un petit livre sur lui, pas plus de deux cents pages.
29 septembre 1987 | Rubens : comme toujours mes modèles doivent être Nietzsche, Michelet, Malraux, Céline. Le grand style de la narration par la pensée en flammes. Je peux (je dois) me payer le luxe d’intervenir en personne. […] J’ai donc maintenant un troisième sommet à monter, celui de l’essai d’art. J’ai à faire parler et penser cette pulsion qui a failli faire de moi un peintre, quand j’avais entre douze et dix-sept ans.
6 octobre 1987 | Qu’est-ce qu’être abondant dans un monde petit, avare, parcimonieux ? Qu’est-ce qu’être un artiste joyeux, coloré, bondissant, dans l’univers d’art qui s’est ouvert après les carrés blancs sur fond blanc ? Voilà quelques interrogations qui concernent Rubens. Qu’est-ce que parler d’un grand artiste, alors qu’il y a encore des gens, des peintres, des « plasticiens », qui s’appellent artistes, qui osent se qualifier ainsi parce qu’ils ne savent tout simplement rien faire d’autre, qu’il y a un « marché », que leur arrogance égale leur absence de talent et leur paresse, qu’ils auraient mieux fait de rester dans leurs banlieues et dans leurs fermes, et que nous vivons dans un univers où l’un des mots d’ordre démagogiques est que tout le monde peut (doit) devenir un artiste (parce que tout le monde a en soi, etc.) ?…[access capability= »lire_inedits »]
 26 octobre 1988 | Un mois que je travaille sur mon Rubens. Qu’est-ce que j’ai trouvé ? Que l’idée de cet essai doit être un éloge de la non-culpabilité. La non-culpabilité mise en images par Rubens. Le baroque contre les guildes (associations-lobbies). La chair contre la Vertu. La métaphore ou le déguisement contre l’authentique. La surcharge contre la transparence (glastnost). L’équivoque, la dissimulation contre la Vérité du Vécu.
L’appétit contre la règle fixe. Devons-nous admettre que la souffrance soit une meilleure preuve de la vérité que le bonheur ? Ou la pulsion de mort le seul critère de l’authentique ? Ou l’artiste inachevé, avec son seul paquet de fragments, le seul possible (parce que le seul qui ressemble à tout un chacun) ? Ou le cri, la plainte, les seules preuves de soi (de quoi ?) ? Comme autrefois le macabre, les sorcières ?… En voulons-nous à Rubens de n’avoir pas été sourd comme Goya, suicidé de la société comme Van Gogh, ruiné à la fin comme Rembrandt, susceptible de calomnies comme Baudelaire (impuissant !!!), suspect (mais positivement) d’homosexualité comme (mille noms) ? En voulons-nous à Rubens d’avoir eu horreur du vide, du néant, du manque, etc. ? De ne pas avoir été malade ? De ne pas avoir laissé le tourment de vivre, lui, à sa place à lui ? D’être sans spiritualité (alors que Rembrandt…) ? Sans dettes (R. de nouveau) ? Sans sorcières comme Goya, Hals, etc. ? De ne pas avoir connu le conflit, la discorde – le procès ? De crever le mur (trompe-l’oeil) ? De tordre la colonne (baroque) ?
9 mars 1990 | La Gloire de Rubens : dans quelle mesure, à quel prix et jusqu’où est-il possible de tenir un discours qui ne doive rien aux valeurs des temps modernes ?
28 décembre 1990 | Il faut pousser la haine de son siècle, jusqu’à ne partager aucun de ses goûts sexuels. Sinon, rien de fait. En ce sens, mon éloge des « grosses femmes » de Rubens est essentiel.
1 mars 1991 | Hier et aujourd’hui, correction épreuves Rubens. Je ne parle d’art que parce que j’ai réussi à identifier l’art aux femmes et les femmes à l’art. Je juge les tableaux comme je juge les femmes, je les prends et j’en jouis comme il m’arrive de les prendre, elles, et d’en jouir. De la même façon aussi, je les oublie. Le Beau est une femme, sinon il n’est rien (justification sexuelle du fait qu’il ne peut, comme on sait, y avoir de définition objective du Beau). Le Beau a toujours été une femme, quels que soient les prétextes idéalistes ou spiritualistes invoqués par les conceptions d’art successives en usage dans la civilisation. C’est pour représenter des femmes, des « Vénus », que le réalisme a été inventé, qu’un système de représentation mentale de plus en plus raffiné a été élaboré. Je vais à l’art par bouffées. Je ne peux aller à l’art que par bouffées. Je vais, je monte, je désire. […] Et, de même que l’« idéal féminin » c’est toujours une fille aussi belle qu’intelligente, de même, en art, l’idéal c’est de la peinture aussi belle qu’intelligente.[/access]

*Photo: Wikipedia commons.

L’Évangile selon Tolstoï

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leon tolstoi que faire

leon tolstoi que faire

Léon Tolstoï (1828-1910), l’auteur archiconnu de Guerre et paix, fut célèbre en son temps pour ses prises de positions radicales en matières religieuses et sociales, aujourd’hui quelque peu oubliées.
On connaît la position de certains à la suite de Léon Chestov, analyse popularisée par Louis Pauwels dans sa préface à Anna Karénine (1972) : à partir de sa Confession de 1879, le romancier au réalisme puissant sombre dans un moralisme idéaliste de mauvais aloi, sa sève tarit du fait de sa (mauvaise) foi… Son chef d’œuvre de 1899, Résurrection, rend cependant justice à l’écrivain!
Cependant, si ses romans sont constamment réédités et accessibles sous tous formats et dans diverses traductions, ses essais, pour la plupart traduits et publiés en français au tournant du vingtième siècle, ont depuis longtemps été boudés du public, accessibles seulement à une petite secte de tolstoïens avertis qui se transmettaient le flambeau de génération en génération, souvent dans les milieux pacifistes, non-violents et chrétiens dissidents – qui souvent se recoupent.
Pourtant, l’influence de la doctrine évangélique de Tolstoï a été immense : le jeune Mohandas Gandhi (1869-1948) échangera une correspondance décisive avec le vieux comte en 1909-1910 et baptisera « Ferme Tolstoï » sa première expérience communautaire sud-africaine, préfiguration de ses futurs ashrams. Et le libérateur de l’Inde trouvera dans sa doctrine de « non-résistance au mal par le mal » les prolégomènes de l’ « ahimsa », la mal-comprise « non-violence » ou « résistance non-violente » qui rejoint la fameuse « désobéissance civile » initié par Thoreau au siècle précédent[1. Texte que Tolstoï fit traduire et publier en russe en 1894.]. C’est au cours d’un voyage de quatre ans en Inde, dont sept mois à l’ashram de Sabarmati auprès de Gandhi en 1925, que l’Américain Richard B. Gregg (1885-1874), dont vient d’être publié en français La valeur de la simplicité volontaire (1936), s’initia à la philosophie gandhienne. Son ouvrage majeur, The Power Of Non-Violence (1935), influença profondément Martin Luther King – avec le succès que l’on sait. Loin d’être une sagesse sirupeuse pour babas ou bobos, la non-violence est avant tout une discipline difficile, tant personnelle que collective, et surtout un formidable outil de lutte populaire.
Face au reflux des dernières décompositions idéologiques, à l’impasse d’un libéralisme « sociétal » de centre-droite-gauche, et à l’absence d’émergence d’idées nouvelles aux extrêmes, de petites maisons d’éditions courageuses, artisanales et souvent peu rentables, s’intéressent aux bonnes vieilles nouvelles idées trop vite enterrées par le siècle de fer. En témoignent quelques rééditions récentes de Tolstoï politique. Ou encore les éditions Le Pas de côté, fondées à Vierzon par Pierre Thiesset et Quentin Thomasset, qui ressortent coup sur coup L’esclavage moderne, Aux travailleurs, Le grand crime et Où est l’issue ? Dans ces essais, paru une première fois en français entre 1901 et 1905, Tolstoï s’en prend avec fougue au mensonge moderne, celui de l’Etat, celui de l’économie politique, mais aussi au libéralisme et au socialisme unis dans le productivisme et l’industrialisme. Tolstoï, certes, exagère – mais c’est aussi ce qui fait sa force, et son talent. L’exagération tolstoïenne répond à son exaspération devant une société abusivement injuste et hypocrite, et la force de vérité de cet hérétique, comme chez Léon Bloy, lui vient de son appétit de justice sociale autant que de justesse romanesque. « J’écris ce que je pense et qui ne saurait plaire ni aux Etats, ni aux gens riches », répond-il à sa femme qui s’alarme des risques qu’il prend par ses radicales propositions et ses prises de positions publiques. Face à l’Etat libéral et au libéralisme étatique, Tolstoï est on ne peut plus actuel.
Contre l’organisation sociale du mensonge et de la violence, Tolstoï plaide pour une libération non-violente par le christianisme intégralement vécu – qui n’évitera pas martyre et persécution : « Il n’est pas en mon pouvoir d’empêcher les hommes qui se croient éclairés de voir dans l’enseignement évangélique une doctrine vieillie et trop usée pour leur servir de règle dans la vie. Ma tâche se borne à proclamer la source où j’ai puisé la connaissance d’une vérité que l’humanité est loin d’apercevoir encore. Et je remplis ma tâche. »

Léon Tolstoï, Que faire ? suivi de La famine – Ce que veut l’amour – L’unique moyen, Le Pas de côté, 2013.

Image : Léon Tolstoï.

Célébrons Lapaque !

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sebastien lapaque bouquiniste

sebastien lapaque bouquiniste

Jean Dutourd intitula l’un de ses livres De la France considérée comme une maladie. Cette maladie, nous sommes quelques-uns à en être affectés de façon chronique. Sébastien Lapaque est du nombre, comme le prouve Autrement et encore, un journal personnel constitué de ses chroniques et articles.
De bons esprits noteront que l’intéressé a souvent dit du bien de mes romans. Malgré le titre de cette rubrique, entre nous, c’est autre chose que du copinage. En 1997, à l’époque où je publiai Des hommes qui s’éloignent, vint me voir ce garçon de quinze ans mon cadet, créateur d’une revue qui fit parler d’elle, Immédiatement. Régnait déjà une idéologie faite de mépris de notre passé, d’aplatissement devant la techno-marchandise, de sans-frontiérisme béat et de rebellitude subventionnée. Orphelins spoliés, ces jeunes gens considéraient qu’on leur avait volé leur pays et leur héritage. Ils aimaient Pasolini, Blondin ou Debord ; certains côtoyaient le royalisme, d’autres le mouvement Attac. Je fus, disons-le, émerveillé de représenter quelque chose pour eux.
Ils se sont égaillés depuis, Jacques de Guillebon, Luc Richard, Sébastien et les autres… La complicité est restée. Et j’en reviens ainsi à Lapaque et à sa France. Il faut lire ce livre pour sentir, éprouver la France, comme le grain d’un bois de chêne ou l’odeur d’une vieille maison, odeur qui chatouillera les narines délicates des journalistes des Inrocks – qui devront surtout ne pas lire Lapaque s’ils veulent en faire le réac idéal dont ils ont tant besoin.[access capability= »lire_inedits »]
Lapaque évoque son école primaire, les bouquinistes sur les quais, une promenade aux Invalides, les vignerons de la Loire. Né en 1971, il est nostalgique d’une France qu’il n’a pas connue. « C’était mieux avant. Je préfère ne pas m’en souvenir. » Le passé lui tient lieu de lunettes pour mieux voir la France actuelle, ravagée par le moderne : « Qu’est-ce que la France ? […] C’est un état d’âme. […] C’est ce qui dure contre ce qui fait semblant de durer. » D’où son recours à Euripide ou Galien, mais aussi à Proust ou Kessel, Lamennais ou Handke, sans oublier ses maîtres, Bernanos, Orwell. Il feuillette, gourmand, un Dictionnaire universel du pain et nous entretient de la dispute théologique entre partisans du pain azyme et du pain au levain. Vieilles histoires ?  Non : question de civilisation, donc de substance.
« Au terme d’une effroyable perte de principe spirituel, nous voyons le chiffre se substituer à la lettre […] Voyez ces salles de marché qui résonnent de statistiques sur la dette publique, ces journaux remplis de courbes des dépenses et des recettes. Il est urgent de déchiffrer le monde – en redonnant à ce verbe dé-chiffrer toutes ses énergies de sens. »
Ces pages stimulent en même temps qu’elles donnent des complexes. Comment peut-on être si attentif, si curieux de tout et sensible ? C’est qu’il y a là davantage que beaucoup d’informations et de lectures jointes à un évident talent de journaliste : une inflexion très personnelle, les aveux d’un cœur pudique ; un regard grave, mélancolique, empreint de compassion et de révolte. En somme, c’est écrit en Lapaque, comme Muray écrivait en Muray et Vialatte en Vialatte. Une telle distinction n’est pas donnée à tout le monde.[/access]

Autrement et encore, Sébastion Lapaque, Actes sud, 2013.

*Photo : ErrorTribune.

Angelina Jolie et Christine Boutin, duel au sommet

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Angelina Jolie vient d’émouvoir le réseau mondialisé des quadras névrosés en osant révéler l’inavouable : elle a subi une double ablation des seins, une mastectomie, acte préventif contre le cancer du sein. La star hollywoodienne, connue en Lara Croft pulpeuse et intrépide, a déclenché l’admiration générale, des éditorialistes aux mères de famille, en affichant publiquement cette « décision difficile », que son mari Brad Pitt qualifie d’« héroïque ».  L’égérie transformée en briseuse de tabous explique qu’elle a choisi cette solution extrême car il existait avant l’opération un risque de 87 % qu’elle développe un cancer du sein et de 50 % un cancer de l’ovaire, en raison d’un gène défectueux (BRCA1), évoquant sa mère, foudroyée à 56 ans par le fléau. Si elle a écrit une tribune expliquant son acte dans le New York Times, c’est pour sensibiliser et encourager les femmes à accomplir la même démarche, bref à « avoir des couilles », mais plus de seins.
De son côté, Christine Boutin s’est moquée de la malheureuse actrice dans un énième tweet de mauvais goût. Loin de nous l’idée de nous faire l’avocat du diable et du manque de charité mais osons nous interroger : y aurait-il un zeste de vérité dans le gazouillement cynique de la chrétienne démocrate ?
Il y a en effet un sacré paradoxe à saluer comme du courage un acte qui n’est que l’expression d’une terrible peur de la mort.  Cette légitime angoisse humaine, trop humaine, et sa publicité disent quelque chose de notre époque. Par son acte préventif, Jolie se fait le symbole d’un certain malaise occidental vis-à-vis de la vie, d’un principe de précaution poussé à son paroxysme. Dans un monde sans utopie et où le deuil de Dieu est consommé, la peur de la mort et de la souffrance deviennent l’ultime référentiel d’égos déboussolés.  Désormais, la peur est l’aiguillon de toutes nos décisions. Une seule maxime guide l’action humaine : in dubio, pro malo : dans le doute, opte pour le pire. Or, la vie, c’est d’abord un corps qui souffre, des viscères et des maladies. C’est la possibilité de mourir. C’est l’imprévu.
En s’amputant les seins, Angelina Jolie fait passer un message simple : notre corps, ce fardeau naturel dont nous aimerions nous débarrasser pour gagner une liberté absolue (c’est-à-dire absoute de tout lien), ce corps est un obstacle à la vie. Coupons nous les seins, remplaçons nos cœurs par des boites en plastique, mettons des dentiers pour ne pas attraper de caries, faisons l’amour à des machines pour ne pas choper de MST, et mourrons un beau jour au bord d’un lac suisse, sans faire de bruit, par une douce injection létale, elle, risquée à 100%.

The Knife : le côté qui tranche

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the knife dreijer

the knife dreijer

Peu de groupes suscitent autant d’attente que The Knife. Attente dans le temps (leur précédent album datait de 2006) et dans le contenu (les Suédois sont connus pour surprendre). Or, dans ce contexte comme dans d’autres, l’attente fonctionne comme une détente et le coup porté se doit d’assumer l’impact. Si l’album Shaking the habitual imprima résolument sa marque et reçut de la part de la critique un feu d’artifice d’éloges (amplement justifiés tant le disque est un bijou ciselé d’électro-pop avant-gardiste et envoûtante, osant plusieurs plages de dix minutes excellemment développées), la tournée, dès les premières dates, provoqua en revanche chez les fans des réactions violentes. Des réactions telles qu’on n’en avait pas vu depuis cinquante ans au moins qu’on commémore sur un mode factice les célèbres scandales des avant-gardes.
La majorité des commentaires sur les réseaux sociaux dénonce en effet avec rage un « prétentieux foutage de gueule », certains évoquent au contraire une extase, quant aux critiques, ils sont plutôt enclins, malgré une certaine réserve, à justifier et saluer la démarche. Au sujet de cette prestation de The Knife, considérant qu’une proposition radicale appelle une réponse du même degré, je prends pour ma part résolument leur parti.
Que s’est-il passé, au juste, le 4 mai dernier, lorsque le frère et la sœur Dreijer se sont présentés sur scène à la Cité de la musique ? Eh bien, tout d’abord, il fut difficile de les distinguer parmi les sept autres musiciens, tous vêtus de capes monastiques puis de leurs seuls costumes colorés, d’autant que le groupe était soit noyé dans l’ombre soit enseveli sous une mirifique profusion lumineuse. Des instruments étranges, essentiellement percussifs, qui semblaient avoir été fabriqués par une peuplade de l’Atlantide, se voyaient marteler sur les ondes électroniques en cascades. Différentes personnes s’échinaient à chanter dans les micros quand ne s’élevait finalement que la seule voix singulière, vénéneuse, incantatoire de Karin Dreijer-Andersson.
Et puis quelques morceaux plus tard, les prétendus musiciens remportaient leurs instruments en bord de scène et se révélaient vrais danseurs, offrant divers ballets parfaitement adaptés à cette atmosphère pagano-futuriste divulguée dès l’origine. Les faux chanteurs se succédaient ou bien, en chœur, faisaient mine d’interpréter la même voix entêtante et sinueuse qui continuait de dominer la matière sonore. Sur une toile blanche, le visage d’un jeune homme projeté se mit lui-même à articuler les paroles avec des mimiques extraordinairement expressives, relayant une danseuse métamorphosée en diva sauvage.
Alors la confusion fut à son comble. Où sont-ils ? Que reste-t-il de réellement joué ? Y a-t-il jamais eu quoi que soit d’autre que des bandes enregistrées ? Le spectateur se trouvait insolemment déçu quant à ses expectatives, pris à parti comme au début d’un film de Debord ou comme devant Marinetti, le chef des futuristes italiens, présentant sous les huées sa face à l’intérieur d’un cadre vide en déclarant : « Autoportrait ! » En raison de cela, beaucoup qualifièrent le concert du titre de « performance » et arguèrent avoir été trompés sur la marchandise. Il est souvent sain d’être trompé sur la marchandise, là où la marchandise échoue, il arrive que l’esprit triomphe. En tout cas, je ne parlerais pas de « performance », parce que ce terme recouvre aujourd’hui essentiellement l’escroquerie d’un concept simpliste et rebattu, ou d’une vague trouvaille scénographique avortée, mis en place par des « artistes » n’ayant ni la formation intellectuelle ni la culture artisanale nécessaires pour les mener à bien, mais se cachant derrière le paravent inquisitorial de l’art contemporain pour continuer – sans crainte de la moindre sonnerie – leur récréation subventionnée. Je ne parlerais pas de « performance », mais je comprends qu’on s’y réfère, et pour la plupart, les spectateurs offusqués par la prestation de The Knife n’auraient pas rechigné à débourser quelques euros pour assister à ce genre de chose afin, quitte à s’emmerder, d’en sortir gratifiés socialement et à leurs propres yeux. Sauf qu’étant venus pour jouir, ils s’attendaient à ce qu’on stimule certaines zones érogènes qui ne furent qu’à peine effleurées. Pourtant, il paraît qu’on tenta simplement d’en activer d’autres.
Je ne parlerais pas de « performance » parce que ce concert fut un spectacle musical très habilement scénographié. Ensuite, la démarche de prise à revers du spectateur était authentique et pertinente. Lorsqu’on assiste à une performance, de nos jours, on s’attend à voir n’importe quoi, aussi n’est-on pas surpris qu’on nous serve précisément cela. Avec The Knife, le public s’attend à quelque chose et on lui offre autre chose, et cet autre chose révèle par la même occasion que la première chose attendue aurait justement été une tromperie. Voilà qui représente un véritable acte d’avant-garde au sens non galvaudé du terme. La musique électronique sur scène tient globalement de la prostitution, c’est ce que révèle, consciemment ou non, l’ombre projetée du spectacle. La plupart des musiciens électro hésitent en effet sur scène entre une attitude de geeks débiles – enfin, de geeks -, et une pâle imitation des canons du rock, sauf qu’il n’y a ni réelle interprétation ni authentique prise de risque possibles dans la configuration qui est la leur. Ainsi miment-ils des étreintes dont ils demeurent incapables dans le seul but de promouvoir leur travail. Les membres de The Knife, eux, sont parvenus à prendre enfin un risque et, à condition qu’il soit réceptif, à exciter leur public d’une manière neuve.
C’est que derrière leur fascination assez kitsch pour les travelos et leur attitude anti-star plutôt naïve (à l’instar des anciens empereurs nippons, on n’est pas moins sacralisé parce que dissimulé à la vue du profane, au contraire), derrière ces lieux communs indifférencialistes, donc, typiques de l’air du temps, les Dreijer touchent à quelque chose de plus profond, de plus fécond : l’ambiguïté. L’ambiguïté entre la machine et la grâce, entre le masque et la nudité, entre le rite et le jeu, entre l’insolence et l’offrande, entre l’ordre rythmique et la confusion ; et puis, bien sûr, entre le réel et le mensonge. C’est là qu’au lieu de seulement faire communier la foule, le duo la divise. Et au cours de cette division, on sort du pur entertainment de la musique de masse pour s’en réveiller porteur d’un nouveau trouble.
Gloire à ce nouveau trouble !

Une vidéo officielle du dernier album de The Knife :

*Photo : The knife.

Affaire Al-Dura : Israël parle enfin

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israel mohammed al dura

Le gouvernement israélien vient de publier un rapport officiel commandé par le premier ministre Netanyahou pour mettre fin à la controverse autour du reportage de Charles Enderlin, que France 2 avait diffusé le 30 septembre 2000, montrant un enfant palestinien – Mohamed Al-Dura – touché par balles dans les bras de son père Jamal Al-Dura. Cette enquête conclut que l’absence de preuves permettant d’appuyer les propos du journaliste était manifeste avant même la diffusion du reportage. Autrement dit, il s’agit dans le meilleur des cas d’une faute professionnelle grave de la part des responsables de la télévision publique française qui ont décidé de diffuser les images et le commentaire qui les accompagne.
Malheureusement, les conséquences de ces erreurs sont terribles. Rapidement diffusé dans le monde entier, ce reportage erroné a gravé dans la mémoire collective l’image choquante d’un enfant mourant dans les bras de son père sous une pluie d’acier. Les dégâts se sont révélés particulièrement dévastateurs dans le monde musulman où elles ont encouragé la haine et la violence.
Pour Israël, il s’agit d’un véritable revirement car dans les jours suivant la diffusion du reportage, les officiers de l’état-major et du commandement du Front Sud avaient accepté la possibilité que des balles israéliennes aient pu accidentellement atteindre le garçon. À l’époque, alors que la deuxième intifada faisait rage dans la bande de Gaza (où les images ont été filmées) mais aussi en Cisjordanie et dans certaines zones à l’intérieur des frontières internationalement reconnues d’Israël, le haut commandement de l’armée, tenant en estime Charles Enderlin et la télévision publique française, n’avait pas imaginé que de telles erreurs étaient possibles. Les propos d’Enderlin étaient donc pris pour argent comptant. Mais très rapidement, dès novembre 2000, des sources officielles israéliennes ont commencé à émettre des doutes quant à l’authenticité du reportage de France 2.
Pendant plus d’une décennie, l’attitude générale du gouvernement israélien a été de ne pas s’impliquer dans une affaire où il n’avait que des coups à prendre. Certains officiels ont espéré qu’en mettant de côté ces images, le reportage sur Mohamed al-Dura serait oublié et qu’il ne causerait plus de dégâts. Du coup, des particuliers comme Philippe Karsenty ont mené un combat quasi-solitaire, affrontant l’indifférence  israélienne voire parfois une franche hostilité.
Aujourd’hui, après avoir examiné de façon exhaustive les éléments liés à l’affaire al Dura, la commission constate que les faits rapportés dans le reportage de France 2 sont sans fondements. C’est désormais la position officielle du gouvernement israélien. Contrairement à ce qui est affirmé dans le commentaire du reportage, les images montrent clairement qu’à la fin des rushes de France 2, le garçon est vivant et qu’il bouge de façon délibérée. Il n’y a aucune preuve que Jamal et son fils aient été blessés. En revanche, de nombreux indices amènent à penser qu’ils n’ont reçu aucune balle. De plus, l’analyse balistique montre que les impacts de balles sur le mur, retrouvées autour des al-Dura, ne pouvaient venir de la position israélienne.
Quant aux déclarations du caméraman de France 2, Talal Abu Rahma (qui a filmé la scène, Charles Enderlin étant resté à Jérusalem), elles se sont révélées souvent contradictoires et mensongères. En dépit de tout cela, France 2 et Charles Enderlin, qui a commenté le reportage, ont refusé de reconnaître leurs erreurs. Ils ont même réaffirmé leurs accusations initiales.
Bien que tardive, l’adoption de ce rapport par le gouvernement israélien est néanmoins important. Depuis l’automne 2000, comme me l’avait objecté un ancien garde des sceaux, ceux qui se battaient pour rétablir la vérité dans cette affaire étaient obligés d’expliquer pourquoi le gouvernement israélien ne soutenait pas leur combat. Avant la décision de la cour d’appel dans le procès en diffamation engagé par France 2 contre Philippe Karsenty, attendue le 22 mai, c’est peut être un premier signe que les arguments avancés depuis si longtemps tombent enfin sur des oreilles attentives.

1943 : Nestor Burma entre en piste

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nestor burma malet

nestor burma malet

Léo Malet (1909-1996) doit sa postérité au petit écran et à la BD. Quoi de plus normal pour un libertaire pur jus de connaître le succès par la voie des arts populaires ? C’était la revanche du vieil enragé contre l’establishment littéraire. Le fringant Guy Marchand qui interpréta Nestor Burma, détective de choc de 1991 à 2003 à la télévision, fit beaucoup pour la renommée du patron de l’agence Fiat Lux et de la belle Hélène Chatelain. Comment oublier les apparitions de Natacha Lindinger dans les saisons 1 et 2 aussi érotiques et subtiles que celles de Diana Rigg (Emma Peel) dans la série The Avengers ?
À partir de 1988, le dessinateur Jacques Tardi fut, lui aussi, le grand propagateur de cette œuvre explosive. S’intéresser au parcours romanesque de l’écrivain, c’est refaire un cheminement intellectuel et politique qui traverse un siècle de débats d’idées et de fractures françaises. Si Léo Malet a connu un regain d’intérêt après Mai 68, les dernières années de sa vie ont heurté les humanistes. Malet est comme son héros Burma, instable, provocateur, meurtri, aigri, anar, réac, violent, poétique et nostalgique. N’en déplaise aux âmes pures qui aiment la littérature sans ratures, Léo était un drôle de zigoto, ce qui fait toute la saveur inimitable de ses romans policiers. Forcément grinçants et incorrects.
De sa naissance à Montpellier jusqu’à son enterrement au cimetière de Châtillon-sous-Bagneux, Malet embarrasse ses biographes, mais jamais ses lecteurs qui ont trouvé en Burma un antihéros plus plausible et vivant que le pantouflard commissaire Maigret, pourtant tous deux amateurs de pipes. Idéologiquement, Malet reste suspect à l’égard d’une partie de la critique car il a flirté avec tous les courants de pensée. Anarchiste distribuant le journal L’Insurgé dans ses jeunes années, il a débarqué en 1925 au foyer végétalien de la rue de Tolbiac à Paris. Il a ensuite fréquenté les surréalistes et plus particulièrement Breton, s’est un temps inscrit au Parti Ouvrier Internationaliste (trotskiste) et a même été un candidat gaulliste éphémère dans une élection d’après-guerre. Ses prises de parole céliniennes dans les années 80 ont fini par brouiller totalement son image. Authentique désespéré ou provocateur peu inspiré ?
Gardons-nous de juger les hommes qui ont vécu deux guerres mondiales, les indépendances, la fin des maisons closes, l’avènement de la société de consommation et l’urbanisation à outrance. Anar un jour, révolté toujours est une devise qui lui colle assez bien à la peau. Car Malet n’était pas de ces écrivains prédestinés, professeurs ou universitaires érudits qui pratiquent les belles lettres comme on soigne son drive au golf. Malet a connu la cloche, la taule, le stalag, l’occup’ et puis des dizaines de petits boulots, copiste dans une banque, chanteur de cabaret à Montmartre, avant de devenir auteur de romans noirs et inventeur de Nestor Burma.
120, rue de la Gare, première enquête du détective, sort en 1943 aux éditions Hachette.
Suivront 27 romans et 5 nouvelles où Burma traînera sa mauvaise tête dans tous les arrondissements de la Capitale (Les nouveaux Mystères de Paris). Dès son premier livre (deux ans avant le lancement de la Série noire fondée par Marcel Duhamel), l’auteur met en place sa galerie de personnages brusques, immoraux et sans illusion. Si Léo Malet s’est inspiré des américains, Dashiell Hammett entre autres, il invente une forme de littérature populaire inclassable, libre et corrosive. Le roman noir à la française vient de naître en pleine guerre. Un mélange d’intrigues policières, de réalisme sociale, de sexe, de gouaille parigote et d’amertume. Un cocktail qu’il résume dans La complainte de Nestor Burma, une chanson de 1955, où il fait le portrait parlé de Burma : « C’est en compagnie d’Hélène, secrétaire au frais minois ; Covet, reporter matois, que ses enquêtes il mène, fonçant d’autor dans l’brouillard en réfléchissant plus tard ». Tout est dit.

Nestor Burma de Léo Malet – 4 Tomes (Premières enquêtes, Les Nouveaux Mystères de Paris I et II, Dernières enquêtes) – Bouquins  – Robert Laffont.

120, rue de la Gare– Malet – Tardi – Casterman.

 

*Image :  Jacques Tardi.

Que fait la police ?

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La police est une grande famille composée de commissaires de télévision (Maigret, Moulin, Roger Hanin) et de beaucoup d’anonymes en uniformes. On appartient, dans la famille, à des unités aux noms imprononçables et mystérieux, sigles, signes ou acronymes au rayonnement poétique… On est membre de la BRDA (Brigade de répression de la délinquance astucieuse), on travaille à la DNRAPD (Division nationale pour la répression des atteintes aux personnes), on bosse à l’OCPRF (Office central chargé des personnes recherchées ou en fuite), on pointe à l’OCLTIC (Office central de lutte contre la criminalité des technologies de l’information et de la communication)… où, en tant qu’OPJ on passe beaucoup de temps au bureau à consulter le FAED, tout en méditant à sa jeunesse où l’on rêvait d’être officier dans l’antigang, autrement appelée BRI. Voilà qui contribue déjà à donner de la saveur au métier.
On a beaucoup parlé de la police ces derniers jours. Surtout depuis les événements qui ont enflammé l’esplanade du Trocadéro, après le grand rassemblement « festif » footballophile de lundi dernier autour des héros du PSG. La suite est connue. Les « ultras » du club qui s’agitent devant les caméras de télévision et montent comme des ânes sur des échafaudages branlants. Puis c’est l’embrasement. Les boutiques pillées. Les passants agressés. Les touristes dépouillés. Et la plupart des médias qui s’obstinent farouchement à ne pas vouloir distinguer les hooligans à l’origine des désordres, et le « nouveau public » des casseurs qui a donné l’impression au monde entier – lundi dernier – que la plus belle ville du monde était à feu et à sang. Les polémiques on les connaît… Contre Manuel Valls. Contre le préfet de police (On espère qu’il a un violon d’Ingres… il est probable que d’ici quelques temps il ait beaucoup de temps libre…). Et finalement contre la police…
Car oui, que faisait la police ? Et bien c’est très simple. Et je le prouve, grâce à la fascinante lettre d’information publiée chaque semaine par la préfecture de police de Paris, appelée PPrama. En effet, dans l’édition datée du 15 mai, soit deux jours après les regrettables incidents, la préfecture de police communiquait sur un certain nombre de sujets cruciaux. Tout d’abord elle entendait rappeler l’action injustement méconnue de la « police verte« … « A l’approche de l’été, la direction opérationnelle des services techniques et logistiques (DOSTI) coordonne des opérations de sensibilisation aux nuisances sonores« … Et l’on disait la police absente du terrain ? Le bulletin d’information croit bon, plus loin, de rappeler que la pratique de la chasse dans l’agglomération parisienne est « réglementée » (ouf !) : « Responsable de la sécurité des personnes et des biens à Paris et dans les départements de petite couronne, le Préfet de police assure cette mission sur ce territoire où subsiste certaines zones chassables. » Voilà une curiosité qui ravira les esprits marginaux. Et notez bien qu’il ne s’agit pas là de chasse au touriste japonais.  Mais, à la une de PPrama, on retrouve une mise en garde solennelle concernant la question des escroqueries à la charité publique dans les zones touristiques, dont… le Trocadéro. La police est fortement mobilisée. Oui. Contre l’attaque des faux mendiants roumains… « Sur les sites touristiques de la capitale, vous rencontrez régulièrement des jeunes filles et garçons, souvent mineurs, qui vous abordent ‘pétition’ à la main. Parfois sous couvert d’un handicap feint – ils peuvent se prétendre sourds et muets… » Ah, ce drame des handicaps feints… Et on se demande ce qu’a fait la police face aux casseurs déchaînés ? Semblant d’être aveugle ?
Circulez, y’a rien à voir !

Voynet, gardienne de musée

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voynet montreuil signac

voynet montreuil signacMme Voynet, maire de Montreuil, bien connue des oiseaux mazoutés mais ignorée des électeurs[1. Le naufrage du pétrolier Erika, le 12 décembre 1999, souilla plus de 400 km de côtes françaises, et tua environ 300 000 oiseaux. Interrogée, Mme Voynet, ministre de l’Écologie, déclara : « Ce n’est pas la catastrophe écologique du siècle ! » Candidate des Verts à l’élection présidentielle de 2007, elle réunira sur son nom 1,57 % des suffrages exprimés au premier tour], témoigne d’un goût très sûr, quoiqu’un peu tardif, pour une oeuvre de grande dimension (3 m x 4 m) du peintre Signac, intitulée Au temps d’harmonie, et exposée depuis 1938 dans l’escalier d’honneur de sa mairie. Le citoyen lambda, toutefois, ne peut la voir que pour ses noces, sur rendez-vous ou en quelques grandes occasions comme ce « Réveillon solidaire » du 31 décembre 2011 où la mairie fut ouverte à tous. Des amoureux de l’art manifestèrent leur solidarité en vandalisant le tableau.[access capability= »lire_inedits »]
Paul Signac (1863-1935) est considéré, avec Georges Seurat, comme le fondateur du mouvement dit des « pointillistes ». C’est sa première épouse, Berthe Roblès, peinte par l’artiste sous les traits de La Femme à l’ombrelle (musée d’Orsay), qui confia le tableau à la mairie de Montreuil, sur la suggestion du communiste Marcel Cachin.
Pour la petite histoire, celui-ci était le grand-père de Françoise Cachin, qui était également, par sa mère, la petite-fille de Signac. Disparue en 2011, cette femme de grand caractère[2. Françoise Cachin était une amie très chère, comme le sont toujours sa fille, Charlotte, et son mari, Georges Liébert, que cette amitié a récemment conduit à devenir actionnaire de Causeur.], qui collabora avec ferveur à la création du musée d’Orsay − elle en fut la première directrice − faisait l’unanimité des admirations parmi les esprits indépendants et lucides de notre temps. Son hostilité au projet du « Louvre Abu Dhabi » lui valut d’être fort injustement traitée par Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture. Rédactrice du catalogue raisonné de l’oeuvre de son grand-père, elle estimait que le tableau n’avait pas été donné, mais seulement confié en dépôt à la Ville de Montreuil, et souhaitait qu’il soit exposé à Orsay.
Sa fille, notre amie Charlotte Liébert-Hellman, s’est justement émue du défaut de surveillance et du peu d’empressement des responsables locaux à prendre des mesures pour protéger l’oeuvre de son arrière-grand-père de la rage ou de la maladresse des crétins. Charlotte tenta en vain d’alerter Mme Voynet. Devant son silence persistant, elle lança, en 2012, une assignation en référé, non pour jouir égoïstement du tableau, mais pour le remettre au musée d’Orsay, dont le président, Guy Cogeval, déclarait à Libération le 11 juillet 2012 : « Ce tableau très important a sa place évidente dans la nouvelle salle des grands formats, où il pourra être accessible au public tout en bénéficiant de conditions de conservation qu’une mairie ne peut pas réunir. » Yves Badetz, à cette époque conservateur, chargé des dépôts et acquisitions du même musée, apportait cette précision à l’AFP : « En janvier [2012], lorsque nous avons appris la dégradation de l’oeuvre, nous avons proposé à la mairie notre expertise. Nous nous sommes dits prêts à financer une copie afin de pouvoir mettre la toile à l’abri. »
Reportée à trois reprises, l’audience a eu lieu le 9 avril devant la 5e chambre du tribunal correctionnel de Paris : le tableau, qui a été restauré entre-temps, restera à Montreuil. Guy Cogeval qui, en mars, avait été reconduit pour trois ans à la tête d’Orsay, s’est prudemment abstenu de toute nouvelle intervention dans l’affaire. Aurélie Filipetti, ministre de la Culture, s’est rangée au côté de Dominique Voynet, pour le « peuple de Montreuil » contre les « élites » parisiennes : il parait que la ministre n’aime pas les « musées bourgeois ». Peut-être faudrait-il faire savoir à la ministre et à la maire que le « peuple de Montreuil » compte aujourd’hui plus d’intermittents du spectacle que d’ouvriers…
Espérons que Charlotte Liébert- Hellman, malgré sa lassitude d’être traitée d’« héritière avide », fera appel de cette décision. Le musée d’Orsay accueille 3 millions de visiteurs chaque année : combien se déplaceront à Montreuil, après avoir demandé l’autorisation d’y admirer le tableau ?
Dominique Voynet gardera donc Au temps d’harmonie. Un temps révolu à Montreuil, où ses méthodes ne font pas franchement l’unanimité. En licenciant le directeur de la salle d’art et d’essai Le Méliès, elle a suscité la colère de nombreux habitants de la ville, soutenus par une pléthore d’artistes. Si, d’aventure, Mme Voynet se retrouvait sans emploi après les élections municipales de 2014, la Ville de Montreuil, reconnaissante, lui offrira certainement un poste, sinon de caissière de cinéma, de gardienne de musée.[/access]

Indochine : la guerre des boutons, version trash

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clip indochine crucifixion

clip indochine crucifixionAprès l’échec de « Memoria », premier single extrait de son nouvel album Black City Parade, Indochine devait frapper très fort pour se rappeler à la mémoire collective. À une époque où les foules sont éduquées pour admettre sans ciller que tout se vaut, il est urgent, à défaut de produire de la qualité, de créer du concept, de l’évènementiel, par tous les moyens. Peu importe donc la chanson choisie en deuxième single – « College Boy » -, le tout est de la vendre à l’explosif.
Réalisée par Xavier Dolan, visiblement un peu trop influencé par Luc Besson, la vidéo de « College Boy » a rempli son cahier des charges : enflammer la médiasphère. Sexe, violence et vulgarité sont les trois mamelles du buzz. Dolan a choisi la violence à l’école : « College Boy » montre – scènes gores à l’appui – le calvaire crescendo d’un ado harcelé par ses camarades, jusqu’à sa crucifixion au milieu de la cour de récréation, devant le regard incrédule des adultes.
On imagine sans peine le débriefing des cadres de la maison de disques autour d’un brunch bio végétalien : « C’est bon coco, tout le monde va en parler, même Causeur, on va vendre 20 000 exemplaires de l’album le lendemain de la diffusion sur Internet ». Afin de maintenir la tension autour de son travail pendant la deuxième semaine d’exploitation de « College Boy », le réalisateur monte au créneau en pleine célébration de la première année du changement de l’ère Hollande et reproche au CSA d’avoir « 35 ans de retard »  parce qu’on veut interdire le clip aux moins de 16 ans. Ce monsieur oublie que toute la population n’a pas pour étalon culturel le cinéma de Tarantino.
On voudrait nous faire croire ici à une courageuse dénonciation de la violence scolaire, et le calvaire du collégien supplicié se déroule comme par hasard dans un établissement catholique. C’est bien connu, les violences scolaires les plus retentissantes de notre époque se signalent dans les écoles privées…
Mais le vrai sujet de la vidéo, à notre avis, dépasse la question des nouveaux jeux dangereux à l’école et fait l’objet d’un contresens monumental. Toute la classe médiatique est tombée dans le panneau de cette pseudo-campagne de sensibilisation artistico-marketing (le noir et blanc, rien de tel pour vous garantir le sérieux du sujet et la noblesse des images) sans voir, d’abord, la charge autobiographique de l’objet.
En effet, « College Boy » dessine à s’y méprendre le contour d’un destin hors normes, celui de Nicola Sirkis, un des fondateurs d’Indochine. Il y a d’abord la ressemblance physique du chanteur avec le personnage du clip et cette mèche coiffée à droite qui accentue l’effet miroir. Le cadre suffocant de la vie scolaire – brimades, harcèlement – correspond à ce qu’a vécu le collégien Sirkis dans un établissement géré par les Frères des Ecoles Chrétiennes. Il dira plus tard que les deux années passées dans cet internat auront été les pires de sa vie. Lorsque l’adolescent du clip dresse un « fuck » vengeur face à la caméra, là encore, c’est signé. Et cet élément symbolique, la croix, directement importée du Golgotha (aujourd’hui, grâce à Internet, tout le monde fait des miracles), évoque immanquablement celle de Paradize, l’album de la renaissance d’Indochine et de sa sanctification. Le martyr souffle ce mot inattendu dans le dernier plan : « Merci », comme pour signifier que sa différence l’a amené là, au sommet, après avoir essuyé le feu des critiques – incarnés par les flics dans le clip – et de ses confrères du rock français.
En 2003, en plein sacre de Paradize, la couverture de Rolling Stone mettait en scène un Nicola Sirkis sérieusement abîmé, arborant une main bandée, prêt à en découdre comme le garçon figurant sur la pochette de « College Boy ». Le titre de l’article : « Coups et blessures »…

Et la chanson dans tout ça ? Du Indochine en culotte courte, à la recherche de son ombre jaunie.

*Photo: clip Indochine « College boy »

 

La preuve par Rubens

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rubens philippe muray

rubens philippe muray 27 septembre 1987 | La maison de Rubens, façade hollandaise, palais italien à l’intérieur. Pays-Bas dehors, Italie dedans. Nord externe, Sud interne. Tout vient de Rubens. Tout commence à Rubens. Rubens causa prima. […] Je dois écrire un petit livre sur lui, pas plus de deux cents pages.
29 septembre 1987 | Rubens : comme toujours mes modèles doivent être Nietzsche, Michelet, Malraux, Céline. Le grand style de la narration par la pensée en flammes. Je peux (je dois) me payer le luxe d’intervenir en personne. […] J’ai donc maintenant un troisième sommet à monter, celui de l’essai d’art. J’ai à faire parler et penser cette pulsion qui a failli faire de moi un peintre, quand j’avais entre douze et dix-sept ans.
6 octobre 1987 | Qu’est-ce qu’être abondant dans un monde petit, avare, parcimonieux ? Qu’est-ce qu’être un artiste joyeux, coloré, bondissant, dans l’univers d’art qui s’est ouvert après les carrés blancs sur fond blanc ? Voilà quelques interrogations qui concernent Rubens. Qu’est-ce que parler d’un grand artiste, alors qu’il y a encore des gens, des peintres, des « plasticiens », qui s’appellent artistes, qui osent se qualifier ainsi parce qu’ils ne savent tout simplement rien faire d’autre, qu’il y a un « marché », que leur arrogance égale leur absence de talent et leur paresse, qu’ils auraient mieux fait de rester dans leurs banlieues et dans leurs fermes, et que nous vivons dans un univers où l’un des mots d’ordre démagogiques est que tout le monde peut (doit) devenir un artiste (parce que tout le monde a en soi, etc.) ?…[access capability= »lire_inedits »]
 26 octobre 1988 | Un mois que je travaille sur mon Rubens. Qu’est-ce que j’ai trouvé ? Que l’idée de cet essai doit être un éloge de la non-culpabilité. La non-culpabilité mise en images par Rubens. Le baroque contre les guildes (associations-lobbies). La chair contre la Vertu. La métaphore ou le déguisement contre l’authentique. La surcharge contre la transparence (glastnost). L’équivoque, la dissimulation contre la Vérité du Vécu.
L’appétit contre la règle fixe. Devons-nous admettre que la souffrance soit une meilleure preuve de la vérité que le bonheur ? Ou la pulsion de mort le seul critère de l’authentique ? Ou l’artiste inachevé, avec son seul paquet de fragments, le seul possible (parce que le seul qui ressemble à tout un chacun) ? Ou le cri, la plainte, les seules preuves de soi (de quoi ?) ? Comme autrefois le macabre, les sorcières ?… En voulons-nous à Rubens de n’avoir pas été sourd comme Goya, suicidé de la société comme Van Gogh, ruiné à la fin comme Rembrandt, susceptible de calomnies comme Baudelaire (impuissant !!!), suspect (mais positivement) d’homosexualité comme (mille noms) ? En voulons-nous à Rubens d’avoir eu horreur du vide, du néant, du manque, etc. ? De ne pas avoir été malade ? De ne pas avoir laissé le tourment de vivre, lui, à sa place à lui ? D’être sans spiritualité (alors que Rembrandt…) ? Sans dettes (R. de nouveau) ? Sans sorcières comme Goya, Hals, etc. ? De ne pas avoir connu le conflit, la discorde – le procès ? De crever le mur (trompe-l’oeil) ? De tordre la colonne (baroque) ?
9 mars 1990 | La Gloire de Rubens : dans quelle mesure, à quel prix et jusqu’où est-il possible de tenir un discours qui ne doive rien aux valeurs des temps modernes ?
28 décembre 1990 | Il faut pousser la haine de son siècle, jusqu’à ne partager aucun de ses goûts sexuels. Sinon, rien de fait. En ce sens, mon éloge des « grosses femmes » de Rubens est essentiel.
1 mars 1991 | Hier et aujourd’hui, correction épreuves Rubens. Je ne parle d’art que parce que j’ai réussi à identifier l’art aux femmes et les femmes à l’art. Je juge les tableaux comme je juge les femmes, je les prends et j’en jouis comme il m’arrive de les prendre, elles, et d’en jouir. De la même façon aussi, je les oublie. Le Beau est une femme, sinon il n’est rien (justification sexuelle du fait qu’il ne peut, comme on sait, y avoir de définition objective du Beau). Le Beau a toujours été une femme, quels que soient les prétextes idéalistes ou spiritualistes invoqués par les conceptions d’art successives en usage dans la civilisation. C’est pour représenter des femmes, des « Vénus », que le réalisme a été inventé, qu’un système de représentation mentale de plus en plus raffiné a été élaboré. Je vais à l’art par bouffées. Je ne peux aller à l’art que par bouffées. Je vais, je monte, je désire. […] Et, de même que l’« idéal féminin » c’est toujours une fille aussi belle qu’intelligente, de même, en art, l’idéal c’est de la peinture aussi belle qu’intelligente.[/access]

*Photo: Wikipedia commons.