Léo Malet (1909-1996) doit sa postérité au petit écran et à la BD. Quoi de plus normal pour un libertaire pur jus de connaître le succès par la voie des arts populaires ? C’était la revanche du vieil enragé contre l’establishment littéraire. Le fringant Guy Marchand qui interpréta Nestor Burma, détective de choc de 1991 à 2003 à la télévision, fit beaucoup pour la renommée du patron de l’agence Fiat Lux et de la belle Hélène Chatelain. Comment oublier les apparitions de Natacha Lindinger dans les saisons 1 et 2 aussi érotiques et subtiles que celles de Diana Rigg (Emma Peel) dans la série The Avengers ?
À partir de 1988, le dessinateur Jacques Tardi fut, lui aussi, le grand propagateur de cette œuvre explosive. S’intéresser au parcours romanesque de l’écrivain, c’est refaire un cheminement intellectuel et politique qui traverse un siècle de débats d’idées et de fractures françaises. Si Léo Malet a connu un regain d’intérêt après Mai 68, les dernières années de sa vie ont heurté les humanistes. Malet est comme son héros Burma, instable, provocateur, meurtri, aigri, anar, réac, violent, poétique et nostalgique. N’en déplaise aux âmes pures qui aiment la littérature sans ratures, Léo était un drôle de zigoto, ce qui fait toute la saveur inimitable de ses romans policiers. Forcément grinçants et incorrects.
De sa naissance à Montpellier jusqu’à son enterrement au cimetière de Châtillon-sous-Bagneux, Malet embarrasse ses biographes, mais jamais ses lecteurs qui ont trouvé en Burma un antihéros plus plausible et vivant que le pantouflard commissaire Maigret, pourtant tous deux amateurs de pipes. Idéologiquement, Malet reste suspect à l’égard d’une partie de la critique car il a flirté avec tous les courants de pensée. Anarchiste distribuant le journal L’Insurgé dans ses jeunes années, il a débarqué en 1925 au foyer végétalien de la rue de Tolbiac à Paris. Il a ensuite fréquenté les surréalistes et plus particulièrement Breton, s’est un temps inscrit au Parti Ouvrier Internationaliste (trotskiste) et a même été un candidat gaulliste éphémère dans une élection d’après-guerre. Ses prises de parole céliniennes dans les années 80 ont fini par brouiller totalement son image. Authentique désespéré ou provocateur peu inspiré ?
Gardons-nous de juger les hommes qui ont vécu deux guerres mondiales, les indépendances, la fin des maisons closes, l’avènement de la société de consommation et l’urbanisation à outrance. Anar un jour, révolté toujours est une devise qui lui colle assez bien à la peau. Car Malet n’était pas de ces écrivains prédestinés, professeurs ou universitaires érudits qui pratiquent les belles lettres comme on soigne son drive au golf. Malet a connu la cloche, la taule, le stalag, l’occup’ et puis des dizaines de petits boulots, copiste dans une banque, chanteur de cabaret à Montmartre, avant de devenir auteur de romans noirs et inventeur de Nestor Burma.
120, rue de la Gare, première enquête du détective, sort en 1943 aux éditions Hachette.
Suivront 27 romans et 5 nouvelles où Burma traînera sa mauvaise tête dans tous les arrondissements de la Capitale (Les nouveaux Mystères de Paris). Dès son premier livre (deux ans avant le lancement de la Série noire fondée par Marcel Duhamel), l’auteur met en place sa galerie de personnages brusques, immoraux et sans illusion. Si Léo Malet s’est inspiré des américains, Dashiell Hammett entre autres, il invente une forme de littérature populaire inclassable, libre et corrosive. Le roman noir à la française vient de naître en pleine guerre. Un mélange d’intrigues policières, de réalisme sociale, de sexe, de gouaille parigote et d’amertume. Un cocktail qu’il résume dans La complainte de Nestor Burma, une chanson de 1955, où il fait le portrait parlé de Burma : « C’est en compagnie d’Hélène, secrétaire au frais minois ; Covet, reporter matois, que ses enquêtes il mène, fonçant d’autor dans l’brouillard en réfléchissant plus tard ». Tout est dit.

Nestor Burma de Léo Malet – 4 Tomes (Premières enquêtes, Les Nouveaux Mystères de Paris I et II, Dernières enquêtes) – Bouquins  – Robert Laffont.

120, rue de la Gare– Malet – Tardi – Casterman.

 

*Image :  Jacques Tardi.

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