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Notre-Dame de Paris, dernier lieu du happening parisien ?

Décidément, la Sainte Mère de Dieu, qui en a vu d’autres, rassurez-vous, en voit défiler des blets et des pas mûres ces jours-ci dans la nef de son lourd vaisseau de charge comme disait Péguy. Les Femen qui comme Quasimodo pensent sans doute à y élire domicile, après avoir abîmé Marcel le gros bourdon feuilleté d’or, ont récidivé en singeant le suicide de Venner. Suicide qui lui-même était déjà une singerie du sacrifice du Christ.
Un autre jour, il y a quelques années, c’étaient des militants pro-homosexuels excités qui molestaient l’archiprêtre de l’édifice épiscopal. Mais rien parmi tout cela qui vaille la belliqueuse adresse de Michel Mourre, alors jeune homme lettriste à peine évadé du séminaire, déguisé en dominicain et montant en chaire le jour de Pâques 1950 pour prononcer la mort de Dieu. (Comme si on ne le savait pas depuis deux mille ans qu’il était mort. – Et ressuscité. Mais c’est une autre histoire). On a oublié que cette diatribe rebelle constitua l’acte de naissance de l’Internationale lettriste, que Debord changera plus tard en Internationale situationniste. Soyons clairs : en France rien de dada, de branché, de punk et de rock depuis soixante ans qui ne soit né à Notre-Dame de Paris.
Après tout, pourquoi pas ? Notre-Dame, comme son nom l’indique, est à tout le monde. Elle veille sur Paris et ses petits chahuts sociétaux qui durent une saison. Guignol passe, elle demeure.

Suicide pour tous

suicide dominique venner

Notre société déboussolée a-t-elle enfin trouvé à quels saints se vouer ? Les héros militaires sont définitivement ringardisés par la post-histoire comme par la technique, et il y a beau temps que les saints catholiques sont passés de mode. S’ils existent encore, ce dont je suis sûr, le monde n’en saura rien. Notre époque fatiguée mais avide de sensations fortes célèbre des héros autrement spectaculaires : les suicidés.
C’est ce que l’on peut comprendre des déclarations de Marine Le Pen à la suite du suicide de Dominique Venner le 21 mai 2013 au sein même de la cathédrale Notre-Dame de Paris. La présidente du Front National estime en effet par le pénible truchement d’un « tweet » que l’on doit le respect à l’auteur de cet acte qui visait selon elle « à réveiller le peuple de France ». Harlem Désir, vigilant de service, s’est immédiatement indigné que l’on puisse ainsi donner un sens politique au suicide et, ainsi, paraître le justifier. Les propos du premier secrétaire du PS ont rapidement été repris par toute la grande presse, toute heureuse de trouver une occasion inopinée de taper sur Le Pen. Mais ce n’est certes pas moi, qui me veux catholique, qui vais me plaindre que l’ensemble de la classe politique et médiatique se refuse à trouver un sens « politique » ou « positif » au suicide, quand bien même elle ne le fait que pour se démarquer d’un Le Pen père qualifiant le suicide de Venner de « geste de désespoir positif ». Le hic, c’est que dans cette affaire d’apologie plus ou moins implicite du suicide, ce n’est certainement pas les Le Pen qui ont commencé. Dans cette triste affaire, ils sont plutôt au diapason de l’establishment honni, voire à la traine d’une vaste cohorte d’hommes politiques et de leaders d’opinion de notre pays. Jugez-en plutôt.
Le 8 février 2011, le Conseil de Paris adoptait en toute hâte et dans une exceptionnelle unanimité le vœu de voir un lieu de Paris bientôt baptisé Mohamed Bouazizi, du nom de ce Tunisien de 24 ans dont le suicide par le feu fut l’événement déclencheur d’un éphémère « printemps arabe » et le catalyseur de l’éviction de Ben Ali… avant l’arrivée de l’hiver islamiste.  « Je voudrais qu’on aille  vite », disait le maire de Paris lors des délibérations. « Je vous rejoins entièrement sur l’idée qu’on aille vite », répondait en écho Yves Pozzo di Borgo, un des chefs de l’opposition parisienne. C’est chose faite aujourd’hui : le 20 avril 2012, Bertrand Delanoë  inaugurait la place Mohamed Bouazizi dans le 14e arrondissement, dérogeant à la prudente règle selon laquelle il faut attendre au moins cinq ans après la mort de quelqu’un avant d’attribuer son nom à un lieu public parisien.
Pour la première fois, cet acte que notre vieille civilisation chrétienne réprouve trouvait  en 2011, pour le Conseil de Paris unanime et fébrile, un sens et une justification. C’était, à en croire le maire de Paris « un acte de résistance », dont l’auteur est « le symbole de la révolution tunisienne », ou encore un « beau symbole » selon le vert Yves Contassot. « Symbole ». La communauté parisienne tout entière est donc d’accord pour métamorphoser un jeune homme décédé en « symbole » désincarné. Pour un girardien, ce mot de « symbole », en particulier s’il se rapporte à une personne  morte de mort violente, et qu’il est prononcée par une communauté politique unanime, a des désagréables relents de pensée sacrificielle. D’ailleurs le terme « d’immolation », ressassé par les médias pour qualifier l’acte de Bouazizi, n’est-il pas un terme religieux qui signifie sacrifice ou holocauste ? Comme l’écrit l’anthropologue Lucien Scubla, « le symbole originel, c’est la victime que l’on partage et qui nous lie ». Faire d’un suicidé un symbole politique, c’est créer du lien avec de la violence et c’est, in fine, justifier le suicide, « une injustice qui ne peut jamais être justifiée » selon l’Eglise.
Il ne faut pas croire que le cas de Mohamed Bouazizi soit isolé. Ailleurs, dans le 14e arrondissement de Paris, on trouve dans le cadre de l’hôpital Cochin « la maison de Solenn », une « maison des adolescents », ainsi nommée en l’honneur de Solenn Poivre d’Arvor, qui s’est suicidée en 1995 à l’âge de 19 ans. Depuis l’inauguration de ce bâtiment  tout en transparence, trône dans  son entrée un monumental portrait de cette jeune femme, photographiée de trois-quarts, la tête légèrement inclinée vers l’avant, avec un mince sourire qui ne suffit pas à porter la contradiction à un regard déjà absent. À quoi sert-il de lutter contre le suicide si l’on instaure en même temps un culte à ceux qui sont passés à l’acte ? Quant à ceux qui fréquentent la « maison de Solenn, on leur demande d’abandonner leurs pensées suicidaires tout en leur donnant  implicitement en modèle une jeune suicidée.
Dans le même ordre d’idée, Marc Cohen me signale l’existence en France d’un double prix « espoirs du cinéma français » intitulé « Prix Romy Schneider et Patrick Dewaere ». Je ne sais quel genre d’espoir ont en tête les organisateurs de ce prix, mais ce que je sais c’est que je ne parviens pas à souhaiter même au pire des gommeux du cinéma français de le recevoir un jour.
C’est dans ce contexte que le gouvernement prépare la légalisation du suicide assisté après que le candidat François Hollande était allé jusqu’à parler d’un « droit à mourir ». La société tout entière semble faire du suicide sinon un idéal, au moins un acte honorable et digne, sans doute parce qu’il révèle une souffrance qui paraît sacraliser celui qui la subit. Le culte des victimes poussé à son paroxysme confine-t-il à l’incitation au suicide ? Faut-il s’étonner dans ces conditions de la persistance à un niveau incroyablement élevé du nombre de suicides qui frappent chaque année notre pays ?[1. Selon les chiffres de l’INSERM, le nombre de suicides, après avoir augmenté substantiellement au début des années 1980, baissait significativement à partir de 1986 jusqu’en 1999, pour repartir à la hausse à partir de 2000 (10 000 par an) et enfin stagner ces dernières années.]
C’est un fait qui pourrait paraître troublant : alors que la violence extrême exercée contre autrui a tendance à diminuer très substantiellement en France ces dernières décennies, celle que l’on exerce sur soi-même stagne, voire augmente. Pourtant, dans le même temps, la recherche médicale fait d’immenses progrès, la prescription d’antidépresseurs prétendument toujours plus efficaces se généralise, comme la prévention et le suivi psychologique de la population.  Si l’on veut bien considérer avec moi que le suicide est une forme particulière de meurtre, puisqu’il s’agit quand même de tuer quelqu’un, alors force est de constater qu’aujourd’hui en France plus de 96% des meurtres sont des suicides. S’il existe une insécurité en France, c’est moins une insécurité liée à autrui qu’une insécurité psychique, liée à sa propre personne et au sens que l’on trouve ou plutôt que l’on ne trouve pas à sa propre existence. Mais, puisque « c’est mon choix », laissons chacun se suicider s’il le souhaite. L’état de confusion mentale dans lequel se trouve notre monde confine au coma dépassé. Faut-il pour autant, activement ou passivement, assister à son suicide ?
Et puisque malgré tout il ne faut pas désespérer, puissent les réactions du FN au suicide de Dominique Venner ouvrir les yeux de la classe politique au pouvoir sur sa propre fascination pour cet acte. Pour une fois que son antifascisme pavlovien a une chance de servir à quelque chose…

*Photo : SLGotham.

Le modèle allemand, un fantasme français

angela merkel crise

Longtemps, la politique allemande de la France s’est résumée au bon mot de François Mauriac : « J’aime tellementl’Allemagne que je préfère qu’il y en ait deux. » La formule, qui pouvait se comprendre aisément au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a été faussement attribuée au général de Gaulle. Dès 1959, ce dernier proclamait au contraire : « La réunion des deux fractions en une seuleAllemagne, qui serait entièrement libre, nous paraît être ledestin normal du peuple allemand[1. Cité par Édouard Husson dans son article : « Allemagne, une névrose française », Notes de la Fondation Marc-Bloch, mars 1999.] » Pourtant, en 1989, lorsque cette réunification devient une perspective concrète, François Mitterrand fait tout pour sauver le soldat Honecker. En vain. Dès lors, notre politique allemande effectue un tournant à 360 degrés. Puisque nous ne pouvons éviter la réémergence de la puissance allemande, il faut la canaliser, la neutraliser dans un ensemble plus vaste, d’où l’idée d’une Union économique et monétaire menant à un super-État fédéral. Beaucoup d’aficionados de l’Europe n’ont pas voulu voir que son intégration monétaire répondait à des préoccupations de souveraineté, voire nationalistes, et non à l’idéal de paix et de prospérité qui animait sans doute les inventeurs de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), ancêtre de la CEE.
En réalité, l’Union européenne est née d’une violence politique et juridique exercée par les États, c’est-à-dire les gouvernants, pour lutter contre les tropismes naturels des sociétés. Pour réaliser cet avenir radieux, l’Allemagne devait abandonner son cher deutschmark, ce que sa population n’a toujours pas avalé, et la France renoncer à ses principaux outils de compétitivité : la possibilité de dévaluer, la pratique de la relance par le déficit public et l’inflation qui réduit l’endettement. Seulement, ce deal implicite s’est révélé un marché de dupes, un contrat gagnant/perdant. [access capability= »lire_inedits »]
Les Allemands ont réussi à faire de la monnaie unique une arme de guerre contre l’inflation – en somme, un euromark. Et les milieux dirigeants français se sont convaincus que notre pays devait s’aligner sur les choix économiques allemands. En fait, dès la fin des années 1980, les élites éclairées s’extasient sur le « modèle allemand ». C’est l’époque où un Michel Albert, suivi par toute la « deuxième gauche » et le centre, nous engage à rejoindre le « capitalisme rhénan » censément plus humaniste que son cousin anglo-saxon. On en connaît les grands principes : la paix sociale par symbiose entre patronat et syndicats, la banque-industrie qui soutient les entreprises allemandes, l’apprentissage, la puissance des Länder. Autant de spécificités qui s’opposent à celles du capitalisme français, marqué par une centralisation extrême, le colbertisme industriel et des divisions syndicales héritées de l’Histoire. On peut s’en désoler, cela ne transformera pas les Français en Allemands.
Les prêcheurs français du « modèle rhénan » sont vite devenus muets, pour la bonne raison que leur modèle a changé de modèle. Dans les années 1990, le capitalisme allemand renonce à nombre de ses traits culturels distinctifs pour s’aligner sur le néolibéralisme montant. Les banques s’émancipent des acteurs politiques régionaux, les entreprises accueillent moins d’apprentis, la stratégie de croissance du pays donne la priorité aux exportations et, à partir de 2003, le gouvernement Schröder détricote la protection sociale de façon spectaculaire[2. Tous les chiffres cités sont issus de l’ouvrage de Guillaume Duval, Made in Germany : Le modèle allemand au-delà des mythes, Seuil, 2013.]: réduction des impôts des ménages et des entreprises, baisse de 32 à 12 mois de la période d’indemnisation des chômeurs, petits boulots à 400 euros encouragés, retraite reportée à 67 ans avec des pensions diminuées, travail d’intérêt général obligatoire imposé aux chômeurs, payés… 1 euro de l’heure.
Certes, les Allemands ont consenti à cette cure qui aurait mis la France en ébullition. Il est vrai aussi que, dans les années suivant le lancement de cet « Agenda 2010 », l’Allemagne a connu un bond de ses exportations et un désinvestissement de l’État qui le conduit à un déficit public très bas. Ces performances, encore une fois, fascinent la classe politique française, qui oublie qu’une stratégie économique ne se juge pas seulement sur ses résultats à court terme – faut-il rappeler que l’Espagne et l’Irlande étaient, il y a quelques années seulement, présentées comme les « tigres de l’Europe » ? Ignore-t-on en France que l’Allemagne compte 4,8 millions de salariés pauvres, dont une majorité de femmes, laissés sur le carreau par ces audacieuses réformes ?
Qu’importe, Nicolas Sarkozy, alors à l’Élysée, veut adopter « ce qui marche en Allemagne ». Chargé de rédiger son programme électoral en 2012, Bruno Le Maire multiplie les voyages à Francfort. François Bayrou est en pâmoison. Quant à François
Hollande, après avoir annoncé que, lui Président, l’affreux traité Merkozy serait totalement revisité, il s’est, lui aussi, appliqué à ressembler au modèle. À l’automne 2012, le plan économique du gouvernement Ayrault s’inspire allègrement de la copie, déjà ancienne, de Schröder, sans que personne ne juge utile de l’avouer aux Français : la création d’une banque d’investissement public, l’accord sur la flexibilité du marché du travail et le renforcement de l’apprentissage sont autant de signes envoyés aux marchés pour indiquer que notre pays se met sur les rails de l’Allemagne.
Or, selon Guillaume Duval, cette germanophilie repose sur une erreur de diagnostic. La croissance allemande n’a aucun rapport avec le plan Schröder. D’abord, le bilan de Schröder (1998-2005) lui-même est médiocre : le PIB par tête n’augmente que de 7,6 % (contre 10,6 % en France), le chômage passe de 8 % à 11,3 %. En réalité, pendant la crise, l’Allemagne a profité de la baisse de l’euro qui l’a rendue plus compétitive sur les marchés internationaux ; et ses domaines de spécialisation (machine-outil et voitures de luxe) correspondaient parfaitement aux besoins des pays émergents, qui absorbent une part croissante des exportations allemandes, au détriment du commerce avec l’Europe. Les politiques français n’ont pas pris en compte ces deux facteurs, monétaire et industriel, de la prospérité allemande entre 2008 et 2011. De même qu’ils s’obstinent à comparer le chômage et la dépense publique de deux pays dont l’un, la France, a un taux de fécondité de 2 et l’autre, entre 1,3 et 1,4. La différence est simple : les enfants coûtent cher à élever et à éduquer, et les jeunes, bien moins nombreux en Allemagne, entrent beaucoup plus facilement sur le marché du travail. À court terme, l’Allemagne semble gagnante. Mais bientôt, le poids des inactifs sur les actifs deviendra insupportable – d’où l’inquiétude des Allemands pour leur épargne-retraite.
Depuis quelques mois, cependant, l’enthousiasme pour le modèle allemand faiblit. Le vent tourne. La purge imposée par Berlin aux pays les plus endettés, en contrepartie de son soutien financier, suscite la fureur des peuples « aidés » – au point que les touristes allemands qui vont bronzer en Grèce préfèrent se dire autrichiens. Or, cette politique n’est pas seulement douloureuse, elle est inefficace, voire contre-productive : le chômage explose, les recettes fiscales baissent, les déficits et l’endettement s’envolent. On voit émerger progressivement une pression mondiale contre la politique d’Angela Merkel. Le FMI et les États-Unis en ont dénoncé les dangers. La Hollande entre en désobéissance civile européenne en décidant d’autorité de renvoyer aux calendes grecques le retour à l’équilibre des comptes publics. L’Expansion affirme que copier l’Allemagne serait une « fausse bonne idée ». Même les intellectuels les plus germano-béats, comme Michel Albert ou Alfred Grosser, font l’éloge du livre de Duval, pourtant sévère pour leur champion.
Les Français seraient-ils en train de comprendre que le « couple franco-allemand » – formule inconnue outre-Rhin – n’est que l’utopie d’une élite française dont une partie, depuis 1870, n’arrive pas à se défaire d’un complexe vis-à-vis de l’Allemagne ? Ce n’est pas sûr : l’agacement croissant des milieux dirigeants porte sur des divergences économiques ponctuelles. Le noeud du problème reste notre incapacité à considérer l’Allemagne comme un pays normal, avec lequel il est tout aussi important de comprendre que d’être compris. Cela signifie aussi qu’on devrait avoir le droit d’observer que ses intérêts divergent des nôtres sans être accusé de vouloir le retour de la guerre en Europe.[/access]

*Photo : Parti populaire européen.

Lutte ouvrière, comme une tentation

lutte ouvriere nathalie arthaud

Lutte ouvrière me rassure. Dans un monde où tout change, affligé d’une constante néophilie bougiste, Lutte ouvrière ne bouge pas. Un peu comme les boîtes d’allumettes, l’emballage de la crème de marrons Faugier ou les boîtes de cachous Lajaunie.
Je n’ironise pas, ou si peu. Lutte ouvrière appartient au monde d’avant et comme je crois à « la force révolutionnaire du passé » (Pasolini), je pressens que l’avenir appartiendra à ceux qui seront restés les plus fidèles à leurs convictions. Il y a toujours un moment où l’archaïsme devient incroyablement moderne. Ça peut rassurer les opposants au mariage pour tous. Ça peut aussi rassurer les partisans de l’appropriation collective des moyens de production et de la révolution mondiale.
Si je vous parle de Lutte Ouvrière, c’est qu’ils ont organisé leur 42ème fête annuelle ce dimanche de Pentecôte. La Pentecôte, ce n’est pas un hasard, c’est le don des langues. Tout d’un coup les apôtres comprennent tout ce qu’on leur dit dans tous les pays et tout le monde les comprend. C’est une assez bonne définition de l’internationalisme qui explique comment en moins de deux siècles, quelques croyants ont changé la face du monde et conquis Rome par la seule force de leur prédication.
Pour Lutte Ouvrière, on est encore dans les temps. Le trotskisme en tant que courant constitué n’a pas cent ans et Lutte ouvrière existe, sous des noms différents, depuis  1939. Jésus avait compris que le christianisme n’était pas réalisable dans un seul pays, c’est aussi ce que croyait Trotski contrairement à Staline. Et de vraiment trotskiste, comme organisation, il ne reste de visible  en France que Lutte Ouvrière. Le NPA s’est sociétalisé et ses meilleurs militants sont partis au Front de gauche par vagues successives.
Les gardiens du Temple sont donc à Lutte Ouvrière. Aujourd’hui, quand on écoute le discours de Nathalie Arthaud, on entend bien que ni le sociétalisme, ni l’électoralisme ne passeront par eux. On a toujours un peu l’impression que Mélenchon a découvert tout à fait récemment qu’il était impossible de composer avec le capitalisme sinon on finissait social-démocrate, puis social-libéral, puis libéral. Nathalie Arthaud, et avant elle Arlette l’ont toujours su. « La sauce de Mélenchon est un drôle de mélange qui concilie la prise de la Bastille avec une candidature au poste de Premier ministre » tonne la porte-parole de LO. Reconnaissons que ce n’est pas forcément faux. Puis elle enchérit sur Hollande : « Hollande, pour faire du zèle vis-à-vis du patronat, a décidé d’enseigner l’esprit d’entreprise aux collégiens, et bien il ferait mieux de leur apprendre la condition des chômeurs, parce que c’est ça qu’il réserve à la jeunesse ! ».
On va dire qu’elle se trompe de cible ? Si peu… Les 30 000 militants réunis à la fête de LO par un dimanche pré-ère glaciaire n’ont pas besoin d’attaquer la droite car cela va de soi. On peut se méfier des cousins éloignés qui dilapident l’héritage, pas de ceux qui n’en veulent pas ou qui cherchent à le détruire.
Finalement, la chose la plus juste à mon humble avis que j’ai lu sur la question du mariage gay, c’était un communiqué LO de janvier 2013 : « Les militants révolutionnaires, dont ceux de Lutte Ouvrière, qui combattent le capitalisme et la société bourgeoise, ne peuvent que combattre en même temps cette institution bourgeoise qu’est le mariage, et cela même si dans la société actuelle elle peut constituer une relative protection, notamment pour la femme et les enfants. Ils défendent l’union libre des couples, qu’ils soient hétéro ou homosexuels, et celle-ci deviendra sûrement la règle dans une société débarrassée de l’exploitation et des préjugés. »
Je me demande pourquoi on n ‘a pas parlé pas comme ça au Front de gauche. Pourquoi on est entré « dans le débat ». Pourquoi on s’est laissé piéger par l’enfumage médiatique alors que le mariage est lié au type de société qu’on veut précisément changer. Ils parlent d’union libre, en plus, à Lutte Ouvrière. Le terme sent délicieusement l’émancipation façon années 30 et Union Libre, c’est le titre du plus beau poème d’André Breton, passé au trotskysme par refus du stalinisme  et devenu ami de Léon lui-même :

Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d’éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d’étoiles de dernière grandeur.

Ça fait décidément du bien, à un petit cœur rouge comme le mien, d’entendre le discours de Nathalie Arthaud. J’imagine que ce doit être la même chose pour le catho tradi qui a accepté bon gré mal gré Vatican II mais ne peut pas s’empêcher de vibrer quand soudain il tombe sur une messe selon le rite de Saint Pie V…
Après, ma joie retombe.
Je sais pourtant que c’est de l’utopie, qu’il vaut mieux miser sur une révolution par les urnes. Mais leur fidélité a de la gueule et même s’ils sont plus jansénistes que tout Port-Royal réuni, les militants de LO, je ne peux m’empêcher d’avoir à leur égard une certaine sympathie pour ce qu’il faut bien appeler leur courage.

*Photo : -ANFAD-.

Angelina, le courage de se mutiler

angelina jolie boutin

Lorsqu’il apprend la nouvelle, ce 20 janvier 1666, le jeune Louis XIV s’évanouit de douleur. Sa mère adorée, Anne d’Autriche, infante d’Espagne et reine de France, vient de passer de vie à trépas à soixante-quatre ans. Il est vrai qu’Anne n’était, pour les standards de l’époque, plus toute jeune. Aînée de sa fratrie, elle a vu disparaître un à un ses sept frères et sœurs en finissant par Philippe IV, mort quatre mois plus tôt. Mais la reine n’est pas, à proprement parler, morte de vieillesse : elle avait un cancer du sein.
Je n’ai jamais été un proche d’Anne d’Autriche[1. Pour des raisons techniques évidentes.] et je ne saurais vous dire quel jugement elle portait sur sa propre vie. Louis XIII fût sans doute un époux déplorable mais il semble que la souveraine ait compensé ce manque d’amour par une relation fusionnelle avec ses fils Louis et Philippe. Quoi qu’il en soit, il est une chose que je tiens pour certaine : en ce début de l’an de grâce 1666, Anne s’est accrochée à la vie. De toutes ces forces et de toute son âme, elle a voulu vivre et a sans doute même prié pour cela.
Eugénie Bastié a tout à fait raison d’écrire que la décision d’Angelina Jolie – celle qui consiste à subir une ablation de la poitrine pour éviter de développer le cancer qui a emporté sa mère – dit « quelque chose de notre époque »; je vais même vous préciser quoi exactement : en 1666, Anne d’Autriche n’avait d’autre choix que de mourir tandis qu’aujourd’hui, Angelina Jolie a la possibilité de se prémunir contre cette éventualité. Voilà ce que cette histoire nous dit sur notre époque.
Précision à tout hasard qu’un cancer du sein, ce n’est pas bénin et que 87% de chances d’en développer un, ce n’est pas exactement négligeable. Juste pour donner un ordre de grandeur : c’est encore pire que de jouer à la roulette russe avec six balles sur sept dans le barillet[2. Le Nagant M1895, fabriqué pour l’armée russe, contenait sept cartouches.]. Je veux bien que chacun dispose de sa vie comme il (ou elle) l’entend mais écrire que la décision de Madame Jolie relève du « principe de précaution poussé à son paroxysme » me semble pour le moins osé. Emporté dans mon élan, je pourrais dire que j’aimerais vous y voir ; mais non, je n’aimerais pas ; je ne souhaiterais ça à personne ; pas même à Madame Boutin.
Accessoirement, on notera aussi que des raisons de rester en vie, au-delà de son « égo déboussolé », Madame Joly en a six. Je vous épargne les prénoms. Car Angelina Jolie n’est pas seulement une « Lara Croft pulpeuse et intrépide », c’est aussi une mère. Là où vous vous plaisez à voir un « malaise occidental vis-à-vis de la vie » ou la volonté de se débarrasser de « ce fardeau naturel » qu’est supposé être notre corps, je vois une femme qui veut vivre pour elle-même, bien sûr, mais aussi pour son mari et pour ses enfants. Qui gagne au petit jeu du nombrilisme : celle qui préfère préserver sa poitrine au risque de laisser derrière elle des orphelins ou celle qui a le courage – oui, le courage – de se mutiler pour éviter cette éventualité ?
Alors non, il n’y a pas un zeste de vérité dans le gazouillement cynique de Christine Boutin. Il n’y a pas non plus une once d’humanité, encore moins de compassion ni même la plus élémentaire trace d’intelligence. J’en rappelle les termes aussi élégants que subtils : « Pour ressembler aux hommes ? Rire ! Si ce n’était triste à pleurer ! » – fin de la citation. Il n’y a là que le hoquet ridicule d’une politicienne en mal de publicité qui s’est imaginée briller en crachant son venin sur une étoile.
Pour ma part, je rejoins avant l’heure le « réseau mondialisé des quadras névrosés » pour souhaiter à Angelina Jolie et à ses proches tout le courage dont ils auront besoin et tout ce que la vie peut encore leur réserver de meilleur. C’est sans doute la boîte en plastique que j’ai à la place du cœur qui parle…

Crise économique : quelques bons chiffres ne font pas le printemps

Jean Luc Greau crise grece

Après quatre ans de rigueur, le Grèce semble enfin voir le bout du tunnel, d’après ses créanciers, l’UE et le FMI. Un retour de la croissance (0.6%) est même prévu pour 2014, après six années de récession. The Economist parle de  « grecovery ». Et si l’austérité fonctionnait en Europe ?
Les prévisions du FMI, de l’OCDE ou de la Commission européenne sont régulièrement démenties par les faits. Leur approche surdétermine l’importance de la psychologie dans la conjoncture économique. Ces grandes instituions s’efforcent donc de prévoir la sortie du tunnel en 2013, 2014 ou 2015 en espérant créer une prophétie auto-réalisatrice.
Ceci dit, on ne peut pas exclure que la Grèce se stabilise à un niveau très bas de production et d’emploi, comme tous les pays victimes d’une dépression économique. Mais ce ne serait qu’après avoir perdu un cinquième de sa production et vu son taux de chômage passer de 8 à 27% de la population active. J’ajoute que les chiffres du chômage ne tiennent pas compte des conséquences du vieillissement de la population. Or, cette mutation démographique, qu’accentue la baisse de la fécondité, améliore mécaniquement les performances de l’emploi : il y a tellement de départs à la retraite que certains jeunes peuvent pourvoir un poste sans entraîner de création d’emploi supplémentaire. Autrement dit, si la population européenne était moins vieillissante, la situation de l’emploi pourrait être encore plus catastrophique.
Je serai encore plus pessimiste s’agissant de la dette publique. Les projections officielles nous disent que les créances de l’Etat grec vont gonfler durant au moins un an, avant une stabilisation éventuelle. Comment ce pays s’y prendra-t-il pour rembourser une dette qui atteint presque le double de celle de la France ?
La Grèce a engagé un vaste programme de privatisations pour assainir ses dépenses. Cette stratégie, couplée à la baisse du coût du travail, peut-elle relancer ses exportations et sa croissance ? 
Compte tenu du ralentissement général de l’économie mondiale[1. Croissance réduite en Chine, de 2% aux Etats-Unis, de 1% au Brésil, stagnation de l’Inde et récession continue en Europe. Les dominos européens tombent les uns après les autres : Espagne (pays entré le premier en récession), Grèce, Irlande, Portugal, Italie, et maintenant la France et les Pays-Bas, en nette récession sur un an.], aucun pays européen ne peut compter sur la prospérité de ses voisins pour accroître ses exportations de manière importante et durable. En Grèce, l’investissement des entreprises continue de décliner et l’on ne voit pas comment la compétitivité pourra être consolidée à long terme.
Le FMI a estimé dans un rapport que Chypre devrait pouvoir renouer avec la croissance en 2015, après trois ans de profonde récession, à condition de respecter un programme d’austérité sévère. L’effort d’austérité, installé à temps, paie t-il dans le cas chypriote ? 
Le pays vient tout juste de s’effondrer. L’une des deux grandes banques, qui totalisaient 45% du PIB officiel, est mise en liquidation. Et les effets de l’austérité sont à venir. Sa faillite est estimée à 23 milliards d’euros, chiffre supérieur au montant du PIB qui était estimé à 18 milliards. Si Chypre survit, ce sera grâce au tourisme, après avoir connu une chute dramatique de la production comptable et de l’emploi.
Un jour après que la zone euro ait confirmé un sixième trimestre consécutif de récession, le Japon a publié un solide +0,9 % de croissance. La politique d’assouplissement monétaire du nouveau gouvernement Abe semble fonctionner. Suffit-il de faire marcher la planche à billets pour sortir de la crise ?
Les nouveaux dirigeants japonais se sont lancés dans une politique sans précédent de création monétaire : doublement de la masse monétaire sur un an. Résultat : le yen a baissé de plus de 20% vis-à-vis du dollar. En outre, cette nouvelle politique monétaire semble avoir redonné confiance au consommateur nippon, ce qui explique le bon chiffre de la production au premier trimestre. Mais le pays reste très tributaire de la demande externe, et celle-ci est menacée par le ralentissement général du monde.
Puisque l’Allemagne tient mordicus à l’euro fort, sommes-nous condamnés à  choisir entre l’austérité et la sortie de l’euro ?
La sortie de l’euro ne serait pas une sanction mais une aubaine ! L’Allemagne tient à tout prix à ce que la France reste dans l’euro ! On parle de l’arrivée de Wolfgang Schaüble à la tête de l’Eurogroup. Auquel cas, nous aurions le gouvernement économique européen que réclame Hollande, mais sous direction allemande. Tout cela est compliqué et obscur à la fois. 

 

Laissez mourir Jodia Arias

jodi arias peine mort

Jodi Arias, une californienne de trente-deux ans, a été jugée coupable mercredi dernier de l’assassinat en 2008 de Travis Alexander, son petit ami de l’époque. Après quatre mois d’audiences, les jurés n’ont pas voulu retenir le motif de légitime défense invoqué et l’accusée risque désormais la peine de mort. Cette décision intervient dans un contexte surmédiatisé, alors que depuis plusieurs mois, les media américains ont fait leurs choux gras de ce cet événement tragique, entre reconstitutions macabres et procès factices, usant de méthodes qui flirtent clairement avec la téléréalité. Il faut dire que ce meurtre particulièrement violent- la victime avait eu la gorge tranchée, reçu vingt-sept coups de couteau et une balle dans la tête – émeut l’Amérique entière qui se passionne pour cette histoire de sexe, de mensonges et de violence.
À l’issue du jugement, Jodi Arias a déclaré dans un entretien télévisé qu’elle préférait être exécutée plutôt que d’écoper d’une peine de prison à vie. « J’ai dit il y a des années que je préférais être condamnée à mort qu’à la prison à vie, et c’est toujours vrai aujourd’hui», a-t-elle confié à Fox TV. « Je considère la mort comme la liberté ultime et je préférerais reprendre ma liberté le plus vite possible», renchérit-elle encore. L’accusée ayant le choix entre la condamnation à mort ou une peine de prison à vie, sans possibilité de libération anticipée avant au moins 25 ans, il revient désormais au jury de trancher. À une époque où chacun voudrait « choisir les conditions de sa propre fin de vie conformément à ses conceptions personnelles de dignité et de liberté »[1. L’expression est celle de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD).] , la requête de Jodi Arias peut-elle être entendue ?
Dans une société qui fait la part belle à la volonté individuelle,  le droit à mourir est de plus en plus présenté comme une liberté fondamentale. Ce suicide assisté par chaise électrique s’avère de surcroît moins coûteux qu’un long séjour carcéral et présente les mêmes avantages que l’euthanasie aux yeux des plus économes.
Si elle n’est pas acceptable lorsqu’elle est décidée à la place d’autrui, la peine de mort peut parfois être invoquée au nom de la  « conception personnelle » d’un accusé qui ne nuira plus jamais à la société si son vœu est exaucé.
La France sera bientôt confrontée à pareil dilemme, comme tous les pays où la logique libérale aura multiplié les droits subjectifs consacrés par le marché au détriment du bien commun. Ce jour-là, nous verrons probablement les droit de l’hommistes les plus acharnés défendre le principe de la peine de mort volontaire au nom de la liberté individuelle. Ainsi va la vie dans une société où chacun jouit selon son bon plaisir.

*Photo : Jodia Arias.

Vrais Frères, faux démocrates : Michaël Prazan dévoile les Frères Musulmans

« La Confrérie », est un documentaire de Michaël Prazan qui sera diffusé sur France 3 mercredi 23 mai à 21h55. Ceux qui auraient encore quelques illusions sur les intentions des Frères Musulmans qui tiennent les rênes du pouvoir au Caire, à Tunis, à Gaza et visent à la conquérir dans d’autres pays musulmans doivent à tout prix éviter de le voir. Ce film est en effet de nature à désespérer les ravis des « printemps arabes », ceux qui écoutent encore les nouveaux orientalistes de l’université française qui prophétisent une conversion au pragmatisme de la Confrérie fondée en 1928 par Hassan El Bana, grand père de Tariq Ramadan. Michaël Prazan, après une introduction historique à base d’images d’archives, est allé voir dans leurs fiefs les chefs de ces « frangins » qui ne se sont pas méfiés de ce petit juif au sourire angélique, et lui ont parlé « cash », comme on dit dans le 9-3. Leur projet de « Califat mondial », celui d’une humanité totalement convertie aux bienfaits de l’Islam ressemble comme un frère – c’est le cas de le dire – à ce que fut l’utopie communiste planétaire du siècle dernier : leur théorie est toute puissante, parce qu’elle est vraie, croient-ils. Ils sont convaincus qu’à la fin des fins, ils atteindront leur but : l’islamisation du monde. Les Occidentaux sont de toute manière dans leur champ de mire. Quand on leur parle du Califat mondial, les dirigeants de la Confrérie répondent systématiquement que les Occidentaux ont imposé au monde une économie capitaliste et que les communistes cherchaient aussi à imposer leur modèle au monde entier. Pourquoi donc les Frères musulmans ne pourraient pas en faire autant, rétorquent-ils. Ce qui est recevable comme argument. Ils ont déjà commencé ce processus. Il faut bien comprendre qu’ils n’ont pas la même notion du temps que nous. Les Frères musulmans voient les choses à long terme. Ils ne peuvent pas douter que l’islamisation mondiale finira par se réaliser. Pourquoi ? Parce que cet objectif est inscrit dans la vérité de leur croyance : l’islam. Elle s’imposera nécessairement un jour au monde comme elle s’est imposée à eux. La démocratie se décline pour eux sur le mode suivant : one man, one vote, one time. Tout cela dit avec le sourire de ceux qui veulent faire votre salut. Les braves gens !

Thilo Sarrazin : L’islam est un obstacle au métissage

Causeur : L’Allemagne disparaît, dites-vous. En décrivant une citadelle assiégée par des hordes d’immigrés musulmans prêts à fondre sur Berlin comme les barbares sur Rome, ne cherchez-vous à noircir le tableau pour attiser la peur des populations autochtones ?
Thilo Sarrazin : N’exagérons rien. J’observe simplement que l’Allemagne est condamnée par sa démographie. Primo, notre faible taux de natalité fait que chaque génération est 35% moins nombreuse que la précédente. Secundo, les capacités intellectuelles et la réussite scolaire de nos enfants décroissent encore plus vite que notre population. Car pendant que les individus les plus intelligents se reproduisent peu, les immigrés musulmans que nous accueillons font, eux, beaucoup d’enfants, qui réussissent moins bien à l’école.
Pardon ? Avons-nous bien compris ? Les immigrés musulmans sont moins intelligents que les Allemands « de souche » ? Seriez-vous un raciste biologique ?
Bien sûr que non ! Je ne dis pas que ces individus sont moins intelligents que les autres. Leur Q.I moyen est d’ailleurs globalement identique à celui des Allemands « de souche ». Je parle de réussite scolaire : lors des tests PISA, les résultats des enfants d’immigrés musulmans sont nettement inférieurs à ceux des immigrés est-européens et asiatiques et proches des performances leurs petits camarades restés dans leur pays d’origine. J’en déduis que certaines cultures encouragent plus la réussite scolaire que d’autres, notamment parce qu’elles misent davantage sur l’instruction de l’enfant.
Certaines cultures ou certains régimes politiques. Mais même en supposant que vous ayez raison, l’intégration des immigrés arabo-musulmans se fera par la hausse du niveau d’éducation, et c’est déjà le cas pour une partie d’entre eux. N’est-ce pas simplement l’affaire d’une ou deux générations ?
Ne sous-estimez pas l’importance de l’héritage islamique dans la culture des peuples arabes et moyen-orientaux. Or, l’islam est un obstacle direct au métissage, puisqu’il interdit les mariages mixtes avec les habitants du pays hôte. Comme si cela ne suffisait pas, le mariage précoce des femmes et la quasi-obligation qui leur est faite d’enfanter jusqu’à ce qu’elles aient un fils, font que le taux de natalité des musulmans est largement supérieur à celui de l’ensemble de la population. Ce déséquilibre démographique encourage naturellement le séparatisme culturel. En réalité, ce qui empêche l’intégration, c’est le cocktail « endogamie + surnatalité ». [access capability= »lire_inedits »]
Peut-être, mais dans un Etat de droit, on ne peut pas empêcher les gens de se marier comme bon leur semble, ni de faire des enfants. Que faire si la bataille de l’intégration est déjà perdue?
Pour commencer, il faut cesser de faire venir de nouveaux immigrés. Si on veut endiguer les flux d’immigration en provenance d’Afrique, de Turquie et du Moyen-Orient, il faut reprendre le contrôle des frontières européennes, ce qui suppose d’améliorer la coopération entre l’UE et les Etats. Il faut aussi supprimer les aides sociales qui sont des incitations à l’immigration. D’après les sondages, 50% des Allemands d’origine turque quitteraient la République fédérale si on leur coupait les allocations ! Ceci étant, il ne suffira pas de réformer le système d’aide pour changer les comportements de ceux qui rejettent nos valeurs et notre mode de vie.
Il ne s’agit pas non plus de pénaliser tous les autres. Prônez-vous l’immigration zéro alors que l’Allemagne manque de main d’œuvre qualifiée ?
Bien sûr que non. Je suis prêt à accueillir les migrants du monde entier, si leurs compétences professionnelles manquent à mon pays. Les ingénieurs électroniques égyptiens ou les physiciens turcs sont les bienvenus en Allemagne !
Quoi qu’il en soit, le marasme que connaît l’Europe depuis trente ans a sans doute douché bien des velléités d’immigration …
Vous vous trompez sur toute la ligne ! Au début des années 1970, l’Allemagne de l’Ouest employait 1.4 million d’ouvriers italiens. La plupart sont rentrés chez eux. À la même époque, elle accueillait 700 000 travailleurs turcs. Et alors qu’aucun permis de séjour de travail n’a plus été délivré depuis 1973, on compte 3.5 millions d’Allemands d’origine turque.
Il ne s’agit pas de gens qui sont venus mais, pour une large par, de leurs descendants. Quelle conséquence a eu la parution de votre brûlot, il y a trois ans ? Son succès vous incite-t-il à revenir dans l’arène politique ?
Mon livre a changé les termes du débat. Mais, étant membre du SPD depuis 1973, je n’ai jamais soutenu et ne soutiendrai jamais aucun autre parti.
Ce qui ne vous empêche pas d’attaquer frontalement ses dogmes les plus chers. Après l’immigration, vous proclamez dans votre dernier livre que L’Europe n’a pas besoin de l’euro. N’êtes-vous pas simplement devenu décliniste ?
Jugeons sur pièces. Contrairement à ce que tout le monde espérait, l’euro n’a pas renforcé l’intégration économique, ni stimulé la croissance et l’emploi. On croyait naïvement qu’une zone monétaire plus vaste créerait plus de richesse. Or, la taille d’une zone monétaire importe beaucoup moins que son niveau de cohésion qui compte. Et de ce point de vue, la France et l’Allemagne n’ont jamais été aussi éloignées l’une de l’autre. Sans parler des autres pays…
Drôle de raisonnement ! La coopération aurait-elle été meilleure avec deux monnaies au lieu d’une seule ?
Eh bien oui ! Avant la création de l’euro, la France pouvait coopérer sans dégâts avec l’Allemagne en dévaluant sa monnaie. Cela permettait d’aplanir les éventuelles tensions entre une France au secteur étatique très large, adepte des déficits et de l’interventionnisme économique, et une Allemagne plus économe, plus libérale, se fiant davantage aux marchés financiers qu’au tout-Etat. Grâce à ce « deal » franco-allemand, nos niveaux de croissance étaient sensiblement voisins. Mais aujourd’hui, alors que l’euro fort plombe vos exportations, vous ne pouvez plus dévaluer !
Une minute : la désindustrialisation française a précédé la monnaie unique. 
C’est vrai, car vous souffrez aussi d’un manque de compétitivité. En réalité, si elle veut concurrencer l’Allemagne dans le cadre de l’euro, la France n’a d’autre choix que de l’imiter, ce qui signifie réformer son marché du travail, adopter des taux d’imposition attractifs,  dégraisser son secteur public, réduire ses déficits, etc.
En somme, nous n’aurions qu’à devenir Allemands ? Pour cela il faudra nous convaincre de renoncer à nos acquis sociaux. Ce n’est pas gagné…
C’est bien pour cela que François Hollande évite de prendre les mesures nécessaires tout en laissant certains de ses ministres taper sur l’Allemagne pour faire diversion. Mais si vous voulez sortir du marasme, vous n’y couperez pas : soit vous faites comme nous, soit vous quittez l’euro.
Et que devrions-nous choisir ? Donnez-nous un conseil d’ami…
Tant que la France reste membre de la zone euro, elle est condamnée à souffrir. Deux scénarios se profilent : soit Hollande ne bouge pas et continue de subir l’hégémonie économique allemande, soit il lance des réformes douloureuses qui feront monter le chômage et la récession bien avant que vous n’en récoltiez les fruits. Le gouvernement et le peuple français sont-ils prêts à de tels sacrifices ? Je n’en suis pas certain. Dans ces conditions, un retour au franc, aussi périlleux soit-il, est la meilleure solution. Croyez-moi : la France ferait mieux de quitter l’euro ![/access]

L’Allemagne disparaît, Thilo Sarrazin, éditions du Toucan, 2013 (trad. Jean-Baptiste Offenburg).

*Photo: Eric Allen Bell.

 

Touche pas à la femme belge !

laicité multiculturalisme belgiqueUn fonctionnaire musulman, employé à la Ville de Bruxelles, a été  licencié pour « extrémisme », nous apprend le quotidien La Libre Belgique.
Philippe Close (PS), l’échevin[1. Elu adjoint au bourgmestre (maire) en Belgique] chargé du personnel communal, a expliqué que cet employé communal « a refusé de serrer la main de Karine Lalieux, prétextant que sa religion lui interdisait de toucher des femmes. Il a donc été convoqué, une enquête menée et il a répété qu’il continuerait à agir de la sorte. Dans ces circonstances, nous avons estimé que sa collaboration avec la Ville de Bruxelles ne pouvait plus continuer ».  « Nous avons un devoir de neutralité et le personnel doit aussi faire preuve de civilité », ajoute-il.
Manque de civilité, atteinte à la laïcité, ou misogynie ordinaire : pour quelle raison trouvons-nous évident ce limogeage ?  A quel moment une pratique religieuse devient-elle inacceptable dans la sphère publique ? Où fixer la « limite » à partir de laquelle il est juste et sain de dire « non » ?
Dans les sociétés occidentales, les confrontations frontales entre un Etat supposé neutre et des pratiques religieuses qui sortent de la sphère privée sont multiples, et le droit a bien du mal à tracer une frontière immuable entre le tolérable et l’inacceptable.
Dans son rapport Fonder l’avenir Le temps de la conciliation[2. Gérard Bouchard et Charles Taylor : Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation. Rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, Québec, 2008], le philosophe canadien Charles Taylor, chrétien et communautarien, tente de tracer les contours d’une laïcité ouverte raisonnable, à travers la notion d’ « accommodements raisonnables ». Cette dernière notion renvoie au principe d’une « égalité dans la différence » : il s’agit de « remédier, au moyen de certains aménagements, à des formes de discrimination qui surviennent parfois dans l’application d’une norme ou d’une loi par ailleurs légitime.   Toute société a tendance à légiférer pour la majorité ; il s’ensuit que la loi n’est jamais vraiment neutre. ». En somme, il s’agit d’assouplir une norme existante pour l’adapter à nos sociétés multiculturelles.
Dans ce rapport, le philosophe dresse une liste d’anecdotes plus ou moins drôles où le droit se trouve frontalement confronté à une pratique religieuse : une employé catholique qui refuse de travailler le dimanche, un sikh qui veut porter le kirpan (poignard traditionnel)  à l’école, un rabbin qui menace d’attaquer l’aéroport de Seattle si celui-ci refuse d’installer une menora à côté du sapin de Noël, les témoins de Jéhovah qui refusent des transfusions sanguines, etc..
La plus inquiétante des dérives décrites est sans doute l’utilisation de l’argument religieux comme circonstance atténuante dans certains crimes : la Cour Municipale de Montréal a même utilisé ce motif pour « saluer le souci d’un accusé d’avoir sodomisé sa victime afin de préserver sa virginité » (!).
Face à ce genre de situations, la réponse traditionnelle que donne la laïcité à la française-ou à la belge- est un NON de principe, au nom de dérives potentielles ou de la crainte d’un engrenage (du type : j’autorise le voile à l’école et demain j’ai la charia).
Les « accommodements raisonnables » suivent la logique inverse : celle d’une riposte graduée. Le cas de Naïma, est à ce titre éclairant. Une  jeune femme d’origine égyptienne s’était inscrite à un cours de français à temps partiel dans un centre réservé aux communautés immigrantes. Tout son corps était voilé (seuls ses yeux ne l’étaient pas), même sa bouche. Or il s’agissait d’apprendre une langue. Le professeur a donc  fait observer qu’il n’était pas raisonnable de participer au cours avec la bouche voilée. Les autorités de sa communauté ont jugé qu’il s’agissait d’une discrimination à son égard. Mais à la différence de la France, le problème n’a pas été résolu par une loi. L’administration du lycée a proposé des accommodements : d’abord, que l’élève se mette au fond d’une salle derrière tout le monde et qu’elle puisse ainsi consentir à dégager son visage. Ses représentants communautaires ont refusé. Ensuite, on a proposé qu’elle tourne le dos aux autres lorsqu’elle devait parler : nouveau refus.  Dernier accommodement proposé : suivre les cours en ligne. Après un dernier refus, l’étudiante a été exclue.
Certains argueront qu’une telle logique aboutirait à l’explosion de « cas particuliers », à une loi « à la carte », bref, à la fin du mythe rousseauiste de la volonté générale. Mais l’expérimentation canadienne a montré que, loin de dégénérer en abus, une telle pratique ouvrait la voie à une société plus apaisée.
Ainsi, au lieu d’une rigidité absolue des principes, un assouplissement des normes est possible pour maintenir le vivre-ensemble, sans qu’on tombe pour autant dans un « effet-domino » désastreux. Il s’agit, non pas de céder à l’imprécation du communautarisme religieux, mais de prendre en compte l’évidence d’une diversité multiconfessionnelle. En somme, il faut réhabiliter le bon sens : refuser de serrer la main à une femme parce qu’elle est femme est inadmissible, mais porter un signe religieux dans l’espace public mérite au moins le débat, sinon la tolérance. Cette position très subtile a le mérite de tracer une troisième voie entre l’impossible neutralité absolue de l’Etat libéral (même travestie en mythe républicain) et l’impasse du communautarisme. Contre un universalisme dogmatique qui déracine, il faut prendre au sérieux le sujet de l’identité, sans pour autant tomber dans le piège essentialiste du « choc des civilisations ».
Le multiculturalisme n’est pas propre à la société québécoise, il est un fait dans la majeure partie des sociétés démocratico-libérales. Il ne doit pas pour autant devenir une valeur. Mais un pragmatisme réaliste nous invite à oublier nos vieilles lunes d’intégrisme laïcard pour tenter de trouver des ajustements raisonnables qui permettent de dénouer les crispations identitaires et d’éloigner le spectre de la « guerre des dieux ».

* Photo: Parlement européen

Notre-Dame de Paris, dernier lieu du happening parisien ?

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Décidément, la Sainte Mère de Dieu, qui en a vu d’autres, rassurez-vous, en voit défiler des blets et des pas mûres ces jours-ci dans la nef de son lourd vaisseau de charge comme disait Péguy. Les Femen qui comme Quasimodo pensent sans doute à y élire domicile, après avoir abîmé Marcel le gros bourdon feuilleté d’or, ont récidivé en singeant le suicide de Venner. Suicide qui lui-même était déjà une singerie du sacrifice du Christ.
Un autre jour, il y a quelques années, c’étaient des militants pro-homosexuels excités qui molestaient l’archiprêtre de l’édifice épiscopal. Mais rien parmi tout cela qui vaille la belliqueuse adresse de Michel Mourre, alors jeune homme lettriste à peine évadé du séminaire, déguisé en dominicain et montant en chaire le jour de Pâques 1950 pour prononcer la mort de Dieu. (Comme si on ne le savait pas depuis deux mille ans qu’il était mort. – Et ressuscité. Mais c’est une autre histoire). On a oublié que cette diatribe rebelle constitua l’acte de naissance de l’Internationale lettriste, que Debord changera plus tard en Internationale situationniste. Soyons clairs : en France rien de dada, de branché, de punk et de rock depuis soixante ans qui ne soit né à Notre-Dame de Paris.
Après tout, pourquoi pas ? Notre-Dame, comme son nom l’indique, est à tout le monde. Elle veille sur Paris et ses petits chahuts sociétaux qui durent une saison. Guignol passe, elle demeure.

Suicide pour tous

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suicide dominique venner

suicide dominique venner

Notre société déboussolée a-t-elle enfin trouvé à quels saints se vouer ? Les héros militaires sont définitivement ringardisés par la post-histoire comme par la technique, et il y a beau temps que les saints catholiques sont passés de mode. S’ils existent encore, ce dont je suis sûr, le monde n’en saura rien. Notre époque fatiguée mais avide de sensations fortes célèbre des héros autrement spectaculaires : les suicidés.
C’est ce que l’on peut comprendre des déclarations de Marine Le Pen à la suite du suicide de Dominique Venner le 21 mai 2013 au sein même de la cathédrale Notre-Dame de Paris. La présidente du Front National estime en effet par le pénible truchement d’un « tweet » que l’on doit le respect à l’auteur de cet acte qui visait selon elle « à réveiller le peuple de France ». Harlem Désir, vigilant de service, s’est immédiatement indigné que l’on puisse ainsi donner un sens politique au suicide et, ainsi, paraître le justifier. Les propos du premier secrétaire du PS ont rapidement été repris par toute la grande presse, toute heureuse de trouver une occasion inopinée de taper sur Le Pen. Mais ce n’est certes pas moi, qui me veux catholique, qui vais me plaindre que l’ensemble de la classe politique et médiatique se refuse à trouver un sens « politique » ou « positif » au suicide, quand bien même elle ne le fait que pour se démarquer d’un Le Pen père qualifiant le suicide de Venner de « geste de désespoir positif ». Le hic, c’est que dans cette affaire d’apologie plus ou moins implicite du suicide, ce n’est certainement pas les Le Pen qui ont commencé. Dans cette triste affaire, ils sont plutôt au diapason de l’establishment honni, voire à la traine d’une vaste cohorte d’hommes politiques et de leaders d’opinion de notre pays. Jugez-en plutôt.
Le 8 février 2011, le Conseil de Paris adoptait en toute hâte et dans une exceptionnelle unanimité le vœu de voir un lieu de Paris bientôt baptisé Mohamed Bouazizi, du nom de ce Tunisien de 24 ans dont le suicide par le feu fut l’événement déclencheur d’un éphémère « printemps arabe » et le catalyseur de l’éviction de Ben Ali… avant l’arrivée de l’hiver islamiste.  « Je voudrais qu’on aille  vite », disait le maire de Paris lors des délibérations. « Je vous rejoins entièrement sur l’idée qu’on aille vite », répondait en écho Yves Pozzo di Borgo, un des chefs de l’opposition parisienne. C’est chose faite aujourd’hui : le 20 avril 2012, Bertrand Delanoë  inaugurait la place Mohamed Bouazizi dans le 14e arrondissement, dérogeant à la prudente règle selon laquelle il faut attendre au moins cinq ans après la mort de quelqu’un avant d’attribuer son nom à un lieu public parisien.
Pour la première fois, cet acte que notre vieille civilisation chrétienne réprouve trouvait  en 2011, pour le Conseil de Paris unanime et fébrile, un sens et une justification. C’était, à en croire le maire de Paris « un acte de résistance », dont l’auteur est « le symbole de la révolution tunisienne », ou encore un « beau symbole » selon le vert Yves Contassot. « Symbole ». La communauté parisienne tout entière est donc d’accord pour métamorphoser un jeune homme décédé en « symbole » désincarné. Pour un girardien, ce mot de « symbole », en particulier s’il se rapporte à une personne  morte de mort violente, et qu’il est prononcée par une communauté politique unanime, a des désagréables relents de pensée sacrificielle. D’ailleurs le terme « d’immolation », ressassé par les médias pour qualifier l’acte de Bouazizi, n’est-il pas un terme religieux qui signifie sacrifice ou holocauste ? Comme l’écrit l’anthropologue Lucien Scubla, « le symbole originel, c’est la victime que l’on partage et qui nous lie ». Faire d’un suicidé un symbole politique, c’est créer du lien avec de la violence et c’est, in fine, justifier le suicide, « une injustice qui ne peut jamais être justifiée » selon l’Eglise.
Il ne faut pas croire que le cas de Mohamed Bouazizi soit isolé. Ailleurs, dans le 14e arrondissement de Paris, on trouve dans le cadre de l’hôpital Cochin « la maison de Solenn », une « maison des adolescents », ainsi nommée en l’honneur de Solenn Poivre d’Arvor, qui s’est suicidée en 1995 à l’âge de 19 ans. Depuis l’inauguration de ce bâtiment  tout en transparence, trône dans  son entrée un monumental portrait de cette jeune femme, photographiée de trois-quarts, la tête légèrement inclinée vers l’avant, avec un mince sourire qui ne suffit pas à porter la contradiction à un regard déjà absent. À quoi sert-il de lutter contre le suicide si l’on instaure en même temps un culte à ceux qui sont passés à l’acte ? Quant à ceux qui fréquentent la « maison de Solenn, on leur demande d’abandonner leurs pensées suicidaires tout en leur donnant  implicitement en modèle une jeune suicidée.
Dans le même ordre d’idée, Marc Cohen me signale l’existence en France d’un double prix « espoirs du cinéma français » intitulé « Prix Romy Schneider et Patrick Dewaere ». Je ne sais quel genre d’espoir ont en tête les organisateurs de ce prix, mais ce que je sais c’est que je ne parviens pas à souhaiter même au pire des gommeux du cinéma français de le recevoir un jour.
C’est dans ce contexte que le gouvernement prépare la légalisation du suicide assisté après que le candidat François Hollande était allé jusqu’à parler d’un « droit à mourir ». La société tout entière semble faire du suicide sinon un idéal, au moins un acte honorable et digne, sans doute parce qu’il révèle une souffrance qui paraît sacraliser celui qui la subit. Le culte des victimes poussé à son paroxysme confine-t-il à l’incitation au suicide ? Faut-il s’étonner dans ces conditions de la persistance à un niveau incroyablement élevé du nombre de suicides qui frappent chaque année notre pays ?[1. Selon les chiffres de l’INSERM, le nombre de suicides, après avoir augmenté substantiellement au début des années 1980, baissait significativement à partir de 1986 jusqu’en 1999, pour repartir à la hausse à partir de 2000 (10 000 par an) et enfin stagner ces dernières années.]
C’est un fait qui pourrait paraître troublant : alors que la violence extrême exercée contre autrui a tendance à diminuer très substantiellement en France ces dernières décennies, celle que l’on exerce sur soi-même stagne, voire augmente. Pourtant, dans le même temps, la recherche médicale fait d’immenses progrès, la prescription d’antidépresseurs prétendument toujours plus efficaces se généralise, comme la prévention et le suivi psychologique de la population.  Si l’on veut bien considérer avec moi que le suicide est une forme particulière de meurtre, puisqu’il s’agit quand même de tuer quelqu’un, alors force est de constater qu’aujourd’hui en France plus de 96% des meurtres sont des suicides. S’il existe une insécurité en France, c’est moins une insécurité liée à autrui qu’une insécurité psychique, liée à sa propre personne et au sens que l’on trouve ou plutôt que l’on ne trouve pas à sa propre existence. Mais, puisque « c’est mon choix », laissons chacun se suicider s’il le souhaite. L’état de confusion mentale dans lequel se trouve notre monde confine au coma dépassé. Faut-il pour autant, activement ou passivement, assister à son suicide ?
Et puisque malgré tout il ne faut pas désespérer, puissent les réactions du FN au suicide de Dominique Venner ouvrir les yeux de la classe politique au pouvoir sur sa propre fascination pour cet acte. Pour une fois que son antifascisme pavlovien a une chance de servir à quelque chose…

*Photo : SLGotham.

Le modèle allemand, un fantasme français

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angela merkel crise

angela merkel crise

Longtemps, la politique allemande de la France s’est résumée au bon mot de François Mauriac : « J’aime tellementl’Allemagne que je préfère qu’il y en ait deux. » La formule, qui pouvait se comprendre aisément au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a été faussement attribuée au général de Gaulle. Dès 1959, ce dernier proclamait au contraire : « La réunion des deux fractions en une seuleAllemagne, qui serait entièrement libre, nous paraît être ledestin normal du peuple allemand[1. Cité par Édouard Husson dans son article : « Allemagne, une névrose française », Notes de la Fondation Marc-Bloch, mars 1999.] » Pourtant, en 1989, lorsque cette réunification devient une perspective concrète, François Mitterrand fait tout pour sauver le soldat Honecker. En vain. Dès lors, notre politique allemande effectue un tournant à 360 degrés. Puisque nous ne pouvons éviter la réémergence de la puissance allemande, il faut la canaliser, la neutraliser dans un ensemble plus vaste, d’où l’idée d’une Union économique et monétaire menant à un super-État fédéral. Beaucoup d’aficionados de l’Europe n’ont pas voulu voir que son intégration monétaire répondait à des préoccupations de souveraineté, voire nationalistes, et non à l’idéal de paix et de prospérité qui animait sans doute les inventeurs de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), ancêtre de la CEE.
En réalité, l’Union européenne est née d’une violence politique et juridique exercée par les États, c’est-à-dire les gouvernants, pour lutter contre les tropismes naturels des sociétés. Pour réaliser cet avenir radieux, l’Allemagne devait abandonner son cher deutschmark, ce que sa population n’a toujours pas avalé, et la France renoncer à ses principaux outils de compétitivité : la possibilité de dévaluer, la pratique de la relance par le déficit public et l’inflation qui réduit l’endettement. Seulement, ce deal implicite s’est révélé un marché de dupes, un contrat gagnant/perdant. [access capability= »lire_inedits »]
Les Allemands ont réussi à faire de la monnaie unique une arme de guerre contre l’inflation – en somme, un euromark. Et les milieux dirigeants français se sont convaincus que notre pays devait s’aligner sur les choix économiques allemands. En fait, dès la fin des années 1980, les élites éclairées s’extasient sur le « modèle allemand ». C’est l’époque où un Michel Albert, suivi par toute la « deuxième gauche » et le centre, nous engage à rejoindre le « capitalisme rhénan » censément plus humaniste que son cousin anglo-saxon. On en connaît les grands principes : la paix sociale par symbiose entre patronat et syndicats, la banque-industrie qui soutient les entreprises allemandes, l’apprentissage, la puissance des Länder. Autant de spécificités qui s’opposent à celles du capitalisme français, marqué par une centralisation extrême, le colbertisme industriel et des divisions syndicales héritées de l’Histoire. On peut s’en désoler, cela ne transformera pas les Français en Allemands.
Les prêcheurs français du « modèle rhénan » sont vite devenus muets, pour la bonne raison que leur modèle a changé de modèle. Dans les années 1990, le capitalisme allemand renonce à nombre de ses traits culturels distinctifs pour s’aligner sur le néolibéralisme montant. Les banques s’émancipent des acteurs politiques régionaux, les entreprises accueillent moins d’apprentis, la stratégie de croissance du pays donne la priorité aux exportations et, à partir de 2003, le gouvernement Schröder détricote la protection sociale de façon spectaculaire[2. Tous les chiffres cités sont issus de l’ouvrage de Guillaume Duval, Made in Germany : Le modèle allemand au-delà des mythes, Seuil, 2013.]: réduction des impôts des ménages et des entreprises, baisse de 32 à 12 mois de la période d’indemnisation des chômeurs, petits boulots à 400 euros encouragés, retraite reportée à 67 ans avec des pensions diminuées, travail d’intérêt général obligatoire imposé aux chômeurs, payés… 1 euro de l’heure.
Certes, les Allemands ont consenti à cette cure qui aurait mis la France en ébullition. Il est vrai aussi que, dans les années suivant le lancement de cet « Agenda 2010 », l’Allemagne a connu un bond de ses exportations et un désinvestissement de l’État qui le conduit à un déficit public très bas. Ces performances, encore une fois, fascinent la classe politique française, qui oublie qu’une stratégie économique ne se juge pas seulement sur ses résultats à court terme – faut-il rappeler que l’Espagne et l’Irlande étaient, il y a quelques années seulement, présentées comme les « tigres de l’Europe » ? Ignore-t-on en France que l’Allemagne compte 4,8 millions de salariés pauvres, dont une majorité de femmes, laissés sur le carreau par ces audacieuses réformes ?
Qu’importe, Nicolas Sarkozy, alors à l’Élysée, veut adopter « ce qui marche en Allemagne ». Chargé de rédiger son programme électoral en 2012, Bruno Le Maire multiplie les voyages à Francfort. François Bayrou est en pâmoison. Quant à François
Hollande, après avoir annoncé que, lui Président, l’affreux traité Merkozy serait totalement revisité, il s’est, lui aussi, appliqué à ressembler au modèle. À l’automne 2012, le plan économique du gouvernement Ayrault s’inspire allègrement de la copie, déjà ancienne, de Schröder, sans que personne ne juge utile de l’avouer aux Français : la création d’une banque d’investissement public, l’accord sur la flexibilité du marché du travail et le renforcement de l’apprentissage sont autant de signes envoyés aux marchés pour indiquer que notre pays se met sur les rails de l’Allemagne.
Or, selon Guillaume Duval, cette germanophilie repose sur une erreur de diagnostic. La croissance allemande n’a aucun rapport avec le plan Schröder. D’abord, le bilan de Schröder (1998-2005) lui-même est médiocre : le PIB par tête n’augmente que de 7,6 % (contre 10,6 % en France), le chômage passe de 8 % à 11,3 %. En réalité, pendant la crise, l’Allemagne a profité de la baisse de l’euro qui l’a rendue plus compétitive sur les marchés internationaux ; et ses domaines de spécialisation (machine-outil et voitures de luxe) correspondaient parfaitement aux besoins des pays émergents, qui absorbent une part croissante des exportations allemandes, au détriment du commerce avec l’Europe. Les politiques français n’ont pas pris en compte ces deux facteurs, monétaire et industriel, de la prospérité allemande entre 2008 et 2011. De même qu’ils s’obstinent à comparer le chômage et la dépense publique de deux pays dont l’un, la France, a un taux de fécondité de 2 et l’autre, entre 1,3 et 1,4. La différence est simple : les enfants coûtent cher à élever et à éduquer, et les jeunes, bien moins nombreux en Allemagne, entrent beaucoup plus facilement sur le marché du travail. À court terme, l’Allemagne semble gagnante. Mais bientôt, le poids des inactifs sur les actifs deviendra insupportable – d’où l’inquiétude des Allemands pour leur épargne-retraite.
Depuis quelques mois, cependant, l’enthousiasme pour le modèle allemand faiblit. Le vent tourne. La purge imposée par Berlin aux pays les plus endettés, en contrepartie de son soutien financier, suscite la fureur des peuples « aidés » – au point que les touristes allemands qui vont bronzer en Grèce préfèrent se dire autrichiens. Or, cette politique n’est pas seulement douloureuse, elle est inefficace, voire contre-productive : le chômage explose, les recettes fiscales baissent, les déficits et l’endettement s’envolent. On voit émerger progressivement une pression mondiale contre la politique d’Angela Merkel. Le FMI et les États-Unis en ont dénoncé les dangers. La Hollande entre en désobéissance civile européenne en décidant d’autorité de renvoyer aux calendes grecques le retour à l’équilibre des comptes publics. L’Expansion affirme que copier l’Allemagne serait une « fausse bonne idée ». Même les intellectuels les plus germano-béats, comme Michel Albert ou Alfred Grosser, font l’éloge du livre de Duval, pourtant sévère pour leur champion.
Les Français seraient-ils en train de comprendre que le « couple franco-allemand » – formule inconnue outre-Rhin – n’est que l’utopie d’une élite française dont une partie, depuis 1870, n’arrive pas à se défaire d’un complexe vis-à-vis de l’Allemagne ? Ce n’est pas sûr : l’agacement croissant des milieux dirigeants porte sur des divergences économiques ponctuelles. Le noeud du problème reste notre incapacité à considérer l’Allemagne comme un pays normal, avec lequel il est tout aussi important de comprendre que d’être compris. Cela signifie aussi qu’on devrait avoir le droit d’observer que ses intérêts divergent des nôtres sans être accusé de vouloir le retour de la guerre en Europe.[/access]

*Photo : Parti populaire européen.

Lutte ouvrière, comme une tentation

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lutte ouvriere nathalie arthaud

lutte ouvriere nathalie arthaud

Lutte ouvrière me rassure. Dans un monde où tout change, affligé d’une constante néophilie bougiste, Lutte ouvrière ne bouge pas. Un peu comme les boîtes d’allumettes, l’emballage de la crème de marrons Faugier ou les boîtes de cachous Lajaunie.
Je n’ironise pas, ou si peu. Lutte ouvrière appartient au monde d’avant et comme je crois à « la force révolutionnaire du passé » (Pasolini), je pressens que l’avenir appartiendra à ceux qui seront restés les plus fidèles à leurs convictions. Il y a toujours un moment où l’archaïsme devient incroyablement moderne. Ça peut rassurer les opposants au mariage pour tous. Ça peut aussi rassurer les partisans de l’appropriation collective des moyens de production et de la révolution mondiale.
Si je vous parle de Lutte Ouvrière, c’est qu’ils ont organisé leur 42ème fête annuelle ce dimanche de Pentecôte. La Pentecôte, ce n’est pas un hasard, c’est le don des langues. Tout d’un coup les apôtres comprennent tout ce qu’on leur dit dans tous les pays et tout le monde les comprend. C’est une assez bonne définition de l’internationalisme qui explique comment en moins de deux siècles, quelques croyants ont changé la face du monde et conquis Rome par la seule force de leur prédication.
Pour Lutte Ouvrière, on est encore dans les temps. Le trotskisme en tant que courant constitué n’a pas cent ans et Lutte ouvrière existe, sous des noms différents, depuis  1939. Jésus avait compris que le christianisme n’était pas réalisable dans un seul pays, c’est aussi ce que croyait Trotski contrairement à Staline. Et de vraiment trotskiste, comme organisation, il ne reste de visible  en France que Lutte Ouvrière. Le NPA s’est sociétalisé et ses meilleurs militants sont partis au Front de gauche par vagues successives.
Les gardiens du Temple sont donc à Lutte Ouvrière. Aujourd’hui, quand on écoute le discours de Nathalie Arthaud, on entend bien que ni le sociétalisme, ni l’électoralisme ne passeront par eux. On a toujours un peu l’impression que Mélenchon a découvert tout à fait récemment qu’il était impossible de composer avec le capitalisme sinon on finissait social-démocrate, puis social-libéral, puis libéral. Nathalie Arthaud, et avant elle Arlette l’ont toujours su. « La sauce de Mélenchon est un drôle de mélange qui concilie la prise de la Bastille avec une candidature au poste de Premier ministre » tonne la porte-parole de LO. Reconnaissons que ce n’est pas forcément faux. Puis elle enchérit sur Hollande : « Hollande, pour faire du zèle vis-à-vis du patronat, a décidé d’enseigner l’esprit d’entreprise aux collégiens, et bien il ferait mieux de leur apprendre la condition des chômeurs, parce que c’est ça qu’il réserve à la jeunesse ! ».
On va dire qu’elle se trompe de cible ? Si peu… Les 30 000 militants réunis à la fête de LO par un dimanche pré-ère glaciaire n’ont pas besoin d’attaquer la droite car cela va de soi. On peut se méfier des cousins éloignés qui dilapident l’héritage, pas de ceux qui n’en veulent pas ou qui cherchent à le détruire.
Finalement, la chose la plus juste à mon humble avis que j’ai lu sur la question du mariage gay, c’était un communiqué LO de janvier 2013 : « Les militants révolutionnaires, dont ceux de Lutte Ouvrière, qui combattent le capitalisme et la société bourgeoise, ne peuvent que combattre en même temps cette institution bourgeoise qu’est le mariage, et cela même si dans la société actuelle elle peut constituer une relative protection, notamment pour la femme et les enfants. Ils défendent l’union libre des couples, qu’ils soient hétéro ou homosexuels, et celle-ci deviendra sûrement la règle dans une société débarrassée de l’exploitation et des préjugés. »
Je me demande pourquoi on n ‘a pas parlé pas comme ça au Front de gauche. Pourquoi on est entré « dans le débat ». Pourquoi on s’est laissé piéger par l’enfumage médiatique alors que le mariage est lié au type de société qu’on veut précisément changer. Ils parlent d’union libre, en plus, à Lutte Ouvrière. Le terme sent délicieusement l’émancipation façon années 30 et Union Libre, c’est le titre du plus beau poème d’André Breton, passé au trotskysme par refus du stalinisme  et devenu ami de Léon lui-même :

Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d’éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d’étoiles de dernière grandeur.

Ça fait décidément du bien, à un petit cœur rouge comme le mien, d’entendre le discours de Nathalie Arthaud. J’imagine que ce doit être la même chose pour le catho tradi qui a accepté bon gré mal gré Vatican II mais ne peut pas s’empêcher de vibrer quand soudain il tombe sur une messe selon le rite de Saint Pie V…
Après, ma joie retombe.
Je sais pourtant que c’est de l’utopie, qu’il vaut mieux miser sur une révolution par les urnes. Mais leur fidélité a de la gueule et même s’ils sont plus jansénistes que tout Port-Royal réuni, les militants de LO, je ne peux m’empêcher d’avoir à leur égard une certaine sympathie pour ce qu’il faut bien appeler leur courage.

*Photo : -ANFAD-.

Angelina, le courage de se mutiler

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angelina jolie boutin

angelina jolie boutin

Lorsqu’il apprend la nouvelle, ce 20 janvier 1666, le jeune Louis XIV s’évanouit de douleur. Sa mère adorée, Anne d’Autriche, infante d’Espagne et reine de France, vient de passer de vie à trépas à soixante-quatre ans. Il est vrai qu’Anne n’était, pour les standards de l’époque, plus toute jeune. Aînée de sa fratrie, elle a vu disparaître un à un ses sept frères et sœurs en finissant par Philippe IV, mort quatre mois plus tôt. Mais la reine n’est pas, à proprement parler, morte de vieillesse : elle avait un cancer du sein.
Je n’ai jamais été un proche d’Anne d’Autriche[1. Pour des raisons techniques évidentes.] et je ne saurais vous dire quel jugement elle portait sur sa propre vie. Louis XIII fût sans doute un époux déplorable mais il semble que la souveraine ait compensé ce manque d’amour par une relation fusionnelle avec ses fils Louis et Philippe. Quoi qu’il en soit, il est une chose que je tiens pour certaine : en ce début de l’an de grâce 1666, Anne s’est accrochée à la vie. De toutes ces forces et de toute son âme, elle a voulu vivre et a sans doute même prié pour cela.
Eugénie Bastié a tout à fait raison d’écrire que la décision d’Angelina Jolie – celle qui consiste à subir une ablation de la poitrine pour éviter de développer le cancer qui a emporté sa mère – dit « quelque chose de notre époque »; je vais même vous préciser quoi exactement : en 1666, Anne d’Autriche n’avait d’autre choix que de mourir tandis qu’aujourd’hui, Angelina Jolie a la possibilité de se prémunir contre cette éventualité. Voilà ce que cette histoire nous dit sur notre époque.
Précision à tout hasard qu’un cancer du sein, ce n’est pas bénin et que 87% de chances d’en développer un, ce n’est pas exactement négligeable. Juste pour donner un ordre de grandeur : c’est encore pire que de jouer à la roulette russe avec six balles sur sept dans le barillet[2. Le Nagant M1895, fabriqué pour l’armée russe, contenait sept cartouches.]. Je veux bien que chacun dispose de sa vie comme il (ou elle) l’entend mais écrire que la décision de Madame Jolie relève du « principe de précaution poussé à son paroxysme » me semble pour le moins osé. Emporté dans mon élan, je pourrais dire que j’aimerais vous y voir ; mais non, je n’aimerais pas ; je ne souhaiterais ça à personne ; pas même à Madame Boutin.
Accessoirement, on notera aussi que des raisons de rester en vie, au-delà de son « égo déboussolé », Madame Joly en a six. Je vous épargne les prénoms. Car Angelina Jolie n’est pas seulement une « Lara Croft pulpeuse et intrépide », c’est aussi une mère. Là où vous vous plaisez à voir un « malaise occidental vis-à-vis de la vie » ou la volonté de se débarrasser de « ce fardeau naturel » qu’est supposé être notre corps, je vois une femme qui veut vivre pour elle-même, bien sûr, mais aussi pour son mari et pour ses enfants. Qui gagne au petit jeu du nombrilisme : celle qui préfère préserver sa poitrine au risque de laisser derrière elle des orphelins ou celle qui a le courage – oui, le courage – de se mutiler pour éviter cette éventualité ?
Alors non, il n’y a pas un zeste de vérité dans le gazouillement cynique de Christine Boutin. Il n’y a pas non plus une once d’humanité, encore moins de compassion ni même la plus élémentaire trace d’intelligence. J’en rappelle les termes aussi élégants que subtils : « Pour ressembler aux hommes ? Rire ! Si ce n’était triste à pleurer ! » – fin de la citation. Il n’y a là que le hoquet ridicule d’une politicienne en mal de publicité qui s’est imaginée briller en crachant son venin sur une étoile.
Pour ma part, je rejoins avant l’heure le « réseau mondialisé des quadras névrosés » pour souhaiter à Angelina Jolie et à ses proches tout le courage dont ils auront besoin et tout ce que la vie peut encore leur réserver de meilleur. C’est sans doute la boîte en plastique que j’ai à la place du cœur qui parle…

Crise économique : quelques bons chiffres ne font pas le printemps

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Jean-Luc Gréau
Jean-Luc Gréau est économiste, ancien expert du Medef. Il a notamment publié : La Trahison des économistes (Gallimard, 2008).
Jean Luc Greau crise grece

Après quatre ans de rigueur, le Grèce semble enfin voir le bout du tunnel, d’après ses créanciers, l’UE et le FMI. Un retour de la croissance (0.6%) est même prévu pour 2014, après six années de récession. The Economist parle de  « grecovery ». Et si l’austérité fonctionnait en Europe ?
Les prévisions du FMI, de l’OCDE ou de la Commission européenne sont régulièrement démenties par les faits. Leur approche surdétermine l’importance de la psychologie dans la conjoncture économique. Ces grandes instituions s’efforcent donc de prévoir la sortie du tunnel en 2013, 2014 ou 2015 en espérant créer une prophétie auto-réalisatrice.
Ceci dit, on ne peut pas exclure que la Grèce se stabilise à un niveau très bas de production et d’emploi, comme tous les pays victimes d’une dépression économique. Mais ce ne serait qu’après avoir perdu un cinquième de sa production et vu son taux de chômage passer de 8 à 27% de la population active. J’ajoute que les chiffres du chômage ne tiennent pas compte des conséquences du vieillissement de la population. Or, cette mutation démographique, qu’accentue la baisse de la fécondité, améliore mécaniquement les performances de l’emploi : il y a tellement de départs à la retraite que certains jeunes peuvent pourvoir un poste sans entraîner de création d’emploi supplémentaire. Autrement dit, si la population européenne était moins vieillissante, la situation de l’emploi pourrait être encore plus catastrophique.
Je serai encore plus pessimiste s’agissant de la dette publique. Les projections officielles nous disent que les créances de l’Etat grec vont gonfler durant au moins un an, avant une stabilisation éventuelle. Comment ce pays s’y prendra-t-il pour rembourser une dette qui atteint presque le double de celle de la France ?
La Grèce a engagé un vaste programme de privatisations pour assainir ses dépenses. Cette stratégie, couplée à la baisse du coût du travail, peut-elle relancer ses exportations et sa croissance ? 
Compte tenu du ralentissement général de l’économie mondiale[1. Croissance réduite en Chine, de 2% aux Etats-Unis, de 1% au Brésil, stagnation de l’Inde et récession continue en Europe. Les dominos européens tombent les uns après les autres : Espagne (pays entré le premier en récession), Grèce, Irlande, Portugal, Italie, et maintenant la France et les Pays-Bas, en nette récession sur un an.], aucun pays européen ne peut compter sur la prospérité de ses voisins pour accroître ses exportations de manière importante et durable. En Grèce, l’investissement des entreprises continue de décliner et l’on ne voit pas comment la compétitivité pourra être consolidée à long terme.
Le FMI a estimé dans un rapport que Chypre devrait pouvoir renouer avec la croissance en 2015, après trois ans de profonde récession, à condition de respecter un programme d’austérité sévère. L’effort d’austérité, installé à temps, paie t-il dans le cas chypriote ? 
Le pays vient tout juste de s’effondrer. L’une des deux grandes banques, qui totalisaient 45% du PIB officiel, est mise en liquidation. Et les effets de l’austérité sont à venir. Sa faillite est estimée à 23 milliards d’euros, chiffre supérieur au montant du PIB qui était estimé à 18 milliards. Si Chypre survit, ce sera grâce au tourisme, après avoir connu une chute dramatique de la production comptable et de l’emploi.
Un jour après que la zone euro ait confirmé un sixième trimestre consécutif de récession, le Japon a publié un solide +0,9 % de croissance. La politique d’assouplissement monétaire du nouveau gouvernement Abe semble fonctionner. Suffit-il de faire marcher la planche à billets pour sortir de la crise ?
Les nouveaux dirigeants japonais se sont lancés dans une politique sans précédent de création monétaire : doublement de la masse monétaire sur un an. Résultat : le yen a baissé de plus de 20% vis-à-vis du dollar. En outre, cette nouvelle politique monétaire semble avoir redonné confiance au consommateur nippon, ce qui explique le bon chiffre de la production au premier trimestre. Mais le pays reste très tributaire de la demande externe, et celle-ci est menacée par le ralentissement général du monde.
Puisque l’Allemagne tient mordicus à l’euro fort, sommes-nous condamnés à  choisir entre l’austérité et la sortie de l’euro ?
La sortie de l’euro ne serait pas une sanction mais une aubaine ! L’Allemagne tient à tout prix à ce que la France reste dans l’euro ! On parle de l’arrivée de Wolfgang Schaüble à la tête de l’Eurogroup. Auquel cas, nous aurions le gouvernement économique européen que réclame Hollande, mais sous direction allemande. Tout cela est compliqué et obscur à la fois. 

 

Laissez mourir Jodia Arias

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jodi arias peine mort

jodi arias peine mort

Jodi Arias, une californienne de trente-deux ans, a été jugée coupable mercredi dernier de l’assassinat en 2008 de Travis Alexander, son petit ami de l’époque. Après quatre mois d’audiences, les jurés n’ont pas voulu retenir le motif de légitime défense invoqué et l’accusée risque désormais la peine de mort. Cette décision intervient dans un contexte surmédiatisé, alors que depuis plusieurs mois, les media américains ont fait leurs choux gras de ce cet événement tragique, entre reconstitutions macabres et procès factices, usant de méthodes qui flirtent clairement avec la téléréalité. Il faut dire que ce meurtre particulièrement violent- la victime avait eu la gorge tranchée, reçu vingt-sept coups de couteau et une balle dans la tête – émeut l’Amérique entière qui se passionne pour cette histoire de sexe, de mensonges et de violence.
À l’issue du jugement, Jodi Arias a déclaré dans un entretien télévisé qu’elle préférait être exécutée plutôt que d’écoper d’une peine de prison à vie. « J’ai dit il y a des années que je préférais être condamnée à mort qu’à la prison à vie, et c’est toujours vrai aujourd’hui», a-t-elle confié à Fox TV. « Je considère la mort comme la liberté ultime et je préférerais reprendre ma liberté le plus vite possible», renchérit-elle encore. L’accusée ayant le choix entre la condamnation à mort ou une peine de prison à vie, sans possibilité de libération anticipée avant au moins 25 ans, il revient désormais au jury de trancher. À une époque où chacun voudrait « choisir les conditions de sa propre fin de vie conformément à ses conceptions personnelles de dignité et de liberté »[1. L’expression est celle de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD).] , la requête de Jodi Arias peut-elle être entendue ?
Dans une société qui fait la part belle à la volonté individuelle,  le droit à mourir est de plus en plus présenté comme une liberté fondamentale. Ce suicide assisté par chaise électrique s’avère de surcroît moins coûteux qu’un long séjour carcéral et présente les mêmes avantages que l’euthanasie aux yeux des plus économes.
Si elle n’est pas acceptable lorsqu’elle est décidée à la place d’autrui, la peine de mort peut parfois être invoquée au nom de la  « conception personnelle » d’un accusé qui ne nuira plus jamais à la société si son vœu est exaucé.
La France sera bientôt confrontée à pareil dilemme, comme tous les pays où la logique libérale aura multiplié les droits subjectifs consacrés par le marché au détriment du bien commun. Ce jour-là, nous verrons probablement les droit de l’hommistes les plus acharnés défendre le principe de la peine de mort volontaire au nom de la liberté individuelle. Ainsi va la vie dans une société où chacun jouit selon son bon plaisir.

*Photo : Jodia Arias.

Vrais Frères, faux démocrates : Michaël Prazan dévoile les Frères Musulmans

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« La Confrérie », est un documentaire de Michaël Prazan qui sera diffusé sur France 3 mercredi 23 mai à 21h55. Ceux qui auraient encore quelques illusions sur les intentions des Frères Musulmans qui tiennent les rênes du pouvoir au Caire, à Tunis, à Gaza et visent à la conquérir dans d’autres pays musulmans doivent à tout prix éviter de le voir. Ce film est en effet de nature à désespérer les ravis des « printemps arabes », ceux qui écoutent encore les nouveaux orientalistes de l’université française qui prophétisent une conversion au pragmatisme de la Confrérie fondée en 1928 par Hassan El Bana, grand père de Tariq Ramadan. Michaël Prazan, après une introduction historique à base d’images d’archives, est allé voir dans leurs fiefs les chefs de ces « frangins » qui ne se sont pas méfiés de ce petit juif au sourire angélique, et lui ont parlé « cash », comme on dit dans le 9-3. Leur projet de « Califat mondial », celui d’une humanité totalement convertie aux bienfaits de l’Islam ressemble comme un frère – c’est le cas de le dire – à ce que fut l’utopie communiste planétaire du siècle dernier : leur théorie est toute puissante, parce qu’elle est vraie, croient-ils. Ils sont convaincus qu’à la fin des fins, ils atteindront leur but : l’islamisation du monde. Les Occidentaux sont de toute manière dans leur champ de mire. Quand on leur parle du Califat mondial, les dirigeants de la Confrérie répondent systématiquement que les Occidentaux ont imposé au monde une économie capitaliste et que les communistes cherchaient aussi à imposer leur modèle au monde entier. Pourquoi donc les Frères musulmans ne pourraient pas en faire autant, rétorquent-ils. Ce qui est recevable comme argument. Ils ont déjà commencé ce processus. Il faut bien comprendre qu’ils n’ont pas la même notion du temps que nous. Les Frères musulmans voient les choses à long terme. Ils ne peuvent pas douter que l’islamisation mondiale finira par se réaliser. Pourquoi ? Parce que cet objectif est inscrit dans la vérité de leur croyance : l’islam. Elle s’imposera nécessairement un jour au monde comme elle s’est imposée à eux. La démocratie se décline pour eux sur le mode suivant : one man, one vote, one time. Tout cela dit avec le sourire de ceux qui veulent faire votre salut. Les braves gens !

Thilo Sarrazin : L’islam est un obstacle au métissage

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Causeur : L’Allemagne disparaît, dites-vous. En décrivant une citadelle assiégée par des hordes d’immigrés musulmans prêts à fondre sur Berlin comme les barbares sur Rome, ne cherchez-vous à noircir le tableau pour attiser la peur des populations autochtones ?
Thilo Sarrazin : N’exagérons rien. J’observe simplement que l’Allemagne est condamnée par sa démographie. Primo, notre faible taux de natalité fait que chaque génération est 35% moins nombreuse que la précédente. Secundo, les capacités intellectuelles et la réussite scolaire de nos enfants décroissent encore plus vite que notre population. Car pendant que les individus les plus intelligents se reproduisent peu, les immigrés musulmans que nous accueillons font, eux, beaucoup d’enfants, qui réussissent moins bien à l’école.
Pardon ? Avons-nous bien compris ? Les immigrés musulmans sont moins intelligents que les Allemands « de souche » ? Seriez-vous un raciste biologique ?
Bien sûr que non ! Je ne dis pas que ces individus sont moins intelligents que les autres. Leur Q.I moyen est d’ailleurs globalement identique à celui des Allemands « de souche ». Je parle de réussite scolaire : lors des tests PISA, les résultats des enfants d’immigrés musulmans sont nettement inférieurs à ceux des immigrés est-européens et asiatiques et proches des performances leurs petits camarades restés dans leur pays d’origine. J’en déduis que certaines cultures encouragent plus la réussite scolaire que d’autres, notamment parce qu’elles misent davantage sur l’instruction de l’enfant.
Certaines cultures ou certains régimes politiques. Mais même en supposant que vous ayez raison, l’intégration des immigrés arabo-musulmans se fera par la hausse du niveau d’éducation, et c’est déjà le cas pour une partie d’entre eux. N’est-ce pas simplement l’affaire d’une ou deux générations ?
Ne sous-estimez pas l’importance de l’héritage islamique dans la culture des peuples arabes et moyen-orientaux. Or, l’islam est un obstacle direct au métissage, puisqu’il interdit les mariages mixtes avec les habitants du pays hôte. Comme si cela ne suffisait pas, le mariage précoce des femmes et la quasi-obligation qui leur est faite d’enfanter jusqu’à ce qu’elles aient un fils, font que le taux de natalité des musulmans est largement supérieur à celui de l’ensemble de la population. Ce déséquilibre démographique encourage naturellement le séparatisme culturel. En réalité, ce qui empêche l’intégration, c’est le cocktail « endogamie + surnatalité ». [access capability= »lire_inedits »]
Peut-être, mais dans un Etat de droit, on ne peut pas empêcher les gens de se marier comme bon leur semble, ni de faire des enfants. Que faire si la bataille de l’intégration est déjà perdue?
Pour commencer, il faut cesser de faire venir de nouveaux immigrés. Si on veut endiguer les flux d’immigration en provenance d’Afrique, de Turquie et du Moyen-Orient, il faut reprendre le contrôle des frontières européennes, ce qui suppose d’améliorer la coopération entre l’UE et les Etats. Il faut aussi supprimer les aides sociales qui sont des incitations à l’immigration. D’après les sondages, 50% des Allemands d’origine turque quitteraient la République fédérale si on leur coupait les allocations ! Ceci étant, il ne suffira pas de réformer le système d’aide pour changer les comportements de ceux qui rejettent nos valeurs et notre mode de vie.
Il ne s’agit pas non plus de pénaliser tous les autres. Prônez-vous l’immigration zéro alors que l’Allemagne manque de main d’œuvre qualifiée ?
Bien sûr que non. Je suis prêt à accueillir les migrants du monde entier, si leurs compétences professionnelles manquent à mon pays. Les ingénieurs électroniques égyptiens ou les physiciens turcs sont les bienvenus en Allemagne !
Quoi qu’il en soit, le marasme que connaît l’Europe depuis trente ans a sans doute douché bien des velléités d’immigration …
Vous vous trompez sur toute la ligne ! Au début des années 1970, l’Allemagne de l’Ouest employait 1.4 million d’ouvriers italiens. La plupart sont rentrés chez eux. À la même époque, elle accueillait 700 000 travailleurs turcs. Et alors qu’aucun permis de séjour de travail n’a plus été délivré depuis 1973, on compte 3.5 millions d’Allemands d’origine turque.
Il ne s’agit pas de gens qui sont venus mais, pour une large par, de leurs descendants. Quelle conséquence a eu la parution de votre brûlot, il y a trois ans ? Son succès vous incite-t-il à revenir dans l’arène politique ?
Mon livre a changé les termes du débat. Mais, étant membre du SPD depuis 1973, je n’ai jamais soutenu et ne soutiendrai jamais aucun autre parti.
Ce qui ne vous empêche pas d’attaquer frontalement ses dogmes les plus chers. Après l’immigration, vous proclamez dans votre dernier livre que L’Europe n’a pas besoin de l’euro. N’êtes-vous pas simplement devenu décliniste ?
Jugeons sur pièces. Contrairement à ce que tout le monde espérait, l’euro n’a pas renforcé l’intégration économique, ni stimulé la croissance et l’emploi. On croyait naïvement qu’une zone monétaire plus vaste créerait plus de richesse. Or, la taille d’une zone monétaire importe beaucoup moins que son niveau de cohésion qui compte. Et de ce point de vue, la France et l’Allemagne n’ont jamais été aussi éloignées l’une de l’autre. Sans parler des autres pays…
Drôle de raisonnement ! La coopération aurait-elle été meilleure avec deux monnaies au lieu d’une seule ?
Eh bien oui ! Avant la création de l’euro, la France pouvait coopérer sans dégâts avec l’Allemagne en dévaluant sa monnaie. Cela permettait d’aplanir les éventuelles tensions entre une France au secteur étatique très large, adepte des déficits et de l’interventionnisme économique, et une Allemagne plus économe, plus libérale, se fiant davantage aux marchés financiers qu’au tout-Etat. Grâce à ce « deal » franco-allemand, nos niveaux de croissance étaient sensiblement voisins. Mais aujourd’hui, alors que l’euro fort plombe vos exportations, vous ne pouvez plus dévaluer !
Une minute : la désindustrialisation française a précédé la monnaie unique. 
C’est vrai, car vous souffrez aussi d’un manque de compétitivité. En réalité, si elle veut concurrencer l’Allemagne dans le cadre de l’euro, la France n’a d’autre choix que de l’imiter, ce qui signifie réformer son marché du travail, adopter des taux d’imposition attractifs,  dégraisser son secteur public, réduire ses déficits, etc.
En somme, nous n’aurions qu’à devenir Allemands ? Pour cela il faudra nous convaincre de renoncer à nos acquis sociaux. Ce n’est pas gagné…
C’est bien pour cela que François Hollande évite de prendre les mesures nécessaires tout en laissant certains de ses ministres taper sur l’Allemagne pour faire diversion. Mais si vous voulez sortir du marasme, vous n’y couperez pas : soit vous faites comme nous, soit vous quittez l’euro.
Et que devrions-nous choisir ? Donnez-nous un conseil d’ami…
Tant que la France reste membre de la zone euro, elle est condamnée à souffrir. Deux scénarios se profilent : soit Hollande ne bouge pas et continue de subir l’hégémonie économique allemande, soit il lance des réformes douloureuses qui feront monter le chômage et la récession bien avant que vous n’en récoltiez les fruits. Le gouvernement et le peuple français sont-ils prêts à de tels sacrifices ? Je n’en suis pas certain. Dans ces conditions, un retour au franc, aussi périlleux soit-il, est la meilleure solution. Croyez-moi : la France ferait mieux de quitter l’euro ![/access]

L’Allemagne disparaît, Thilo Sarrazin, éditions du Toucan, 2013 (trad. Jean-Baptiste Offenburg).

*Photo: Eric Allen Bell.

 

Touche pas à la femme belge !

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laicité-jean-louis-bianco

laicité multiculturalisme belgiqueUn fonctionnaire musulman, employé à la Ville de Bruxelles, a été  licencié pour « extrémisme », nous apprend le quotidien La Libre Belgique.
Philippe Close (PS), l’échevin[1. Elu adjoint au bourgmestre (maire) en Belgique] chargé du personnel communal, a expliqué que cet employé communal « a refusé de serrer la main de Karine Lalieux, prétextant que sa religion lui interdisait de toucher des femmes. Il a donc été convoqué, une enquête menée et il a répété qu’il continuerait à agir de la sorte. Dans ces circonstances, nous avons estimé que sa collaboration avec la Ville de Bruxelles ne pouvait plus continuer ».  « Nous avons un devoir de neutralité et le personnel doit aussi faire preuve de civilité », ajoute-il.
Manque de civilité, atteinte à la laïcité, ou misogynie ordinaire : pour quelle raison trouvons-nous évident ce limogeage ?  A quel moment une pratique religieuse devient-elle inacceptable dans la sphère publique ? Où fixer la « limite » à partir de laquelle il est juste et sain de dire « non » ?
Dans les sociétés occidentales, les confrontations frontales entre un Etat supposé neutre et des pratiques religieuses qui sortent de la sphère privée sont multiples, et le droit a bien du mal à tracer une frontière immuable entre le tolérable et l’inacceptable.
Dans son rapport Fonder l’avenir Le temps de la conciliation[2. Gérard Bouchard et Charles Taylor : Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation. Rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, Québec, 2008], le philosophe canadien Charles Taylor, chrétien et communautarien, tente de tracer les contours d’une laïcité ouverte raisonnable, à travers la notion d’ « accommodements raisonnables ». Cette dernière notion renvoie au principe d’une « égalité dans la différence » : il s’agit de « remédier, au moyen de certains aménagements, à des formes de discrimination qui surviennent parfois dans l’application d’une norme ou d’une loi par ailleurs légitime.   Toute société a tendance à légiférer pour la majorité ; il s’ensuit que la loi n’est jamais vraiment neutre. ». En somme, il s’agit d’assouplir une norme existante pour l’adapter à nos sociétés multiculturelles.
Dans ce rapport, le philosophe dresse une liste d’anecdotes plus ou moins drôles où le droit se trouve frontalement confronté à une pratique religieuse : une employé catholique qui refuse de travailler le dimanche, un sikh qui veut porter le kirpan (poignard traditionnel)  à l’école, un rabbin qui menace d’attaquer l’aéroport de Seattle si celui-ci refuse d’installer une menora à côté du sapin de Noël, les témoins de Jéhovah qui refusent des transfusions sanguines, etc..
La plus inquiétante des dérives décrites est sans doute l’utilisation de l’argument religieux comme circonstance atténuante dans certains crimes : la Cour Municipale de Montréal a même utilisé ce motif pour « saluer le souci d’un accusé d’avoir sodomisé sa victime afin de préserver sa virginité » (!).
Face à ce genre de situations, la réponse traditionnelle que donne la laïcité à la française-ou à la belge- est un NON de principe, au nom de dérives potentielles ou de la crainte d’un engrenage (du type : j’autorise le voile à l’école et demain j’ai la charia).
Les « accommodements raisonnables » suivent la logique inverse : celle d’une riposte graduée. Le cas de Naïma, est à ce titre éclairant. Une  jeune femme d’origine égyptienne s’était inscrite à un cours de français à temps partiel dans un centre réservé aux communautés immigrantes. Tout son corps était voilé (seuls ses yeux ne l’étaient pas), même sa bouche. Or il s’agissait d’apprendre une langue. Le professeur a donc  fait observer qu’il n’était pas raisonnable de participer au cours avec la bouche voilée. Les autorités de sa communauté ont jugé qu’il s’agissait d’une discrimination à son égard. Mais à la différence de la France, le problème n’a pas été résolu par une loi. L’administration du lycée a proposé des accommodements : d’abord, que l’élève se mette au fond d’une salle derrière tout le monde et qu’elle puisse ainsi consentir à dégager son visage. Ses représentants communautaires ont refusé. Ensuite, on a proposé qu’elle tourne le dos aux autres lorsqu’elle devait parler : nouveau refus.  Dernier accommodement proposé : suivre les cours en ligne. Après un dernier refus, l’étudiante a été exclue.
Certains argueront qu’une telle logique aboutirait à l’explosion de « cas particuliers », à une loi « à la carte », bref, à la fin du mythe rousseauiste de la volonté générale. Mais l’expérimentation canadienne a montré que, loin de dégénérer en abus, une telle pratique ouvrait la voie à une société plus apaisée.
Ainsi, au lieu d’une rigidité absolue des principes, un assouplissement des normes est possible pour maintenir le vivre-ensemble, sans qu’on tombe pour autant dans un « effet-domino » désastreux. Il s’agit, non pas de céder à l’imprécation du communautarisme religieux, mais de prendre en compte l’évidence d’une diversité multiconfessionnelle. En somme, il faut réhabiliter le bon sens : refuser de serrer la main à une femme parce qu’elle est femme est inadmissible, mais porter un signe religieux dans l’espace public mérite au moins le débat, sinon la tolérance. Cette position très subtile a le mérite de tracer une troisième voie entre l’impossible neutralité absolue de l’Etat libéral (même travestie en mythe républicain) et l’impasse du communautarisme. Contre un universalisme dogmatique qui déracine, il faut prendre au sérieux le sujet de l’identité, sans pour autant tomber dans le piège essentialiste du « choc des civilisations ».
Le multiculturalisme n’est pas propre à la société québécoise, il est un fait dans la majeure partie des sociétés démocratico-libérales. Il ne doit pas pour autant devenir une valeur. Mais un pragmatisme réaliste nous invite à oublier nos vieilles lunes d’intégrisme laïcard pour tenter de trouver des ajustements raisonnables qui permettent de dénouer les crispations identitaires et d’éloigner le spectre de la « guerre des dieux ».

* Photo: Parlement européen