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En Polynésie aussi, Non c’est Oui

Ainsi donc l’Assemblée générale de l’ONU a adopté ce vendredi (sans vote) une résolution affirmant « le droit inaliénable de la population de la Polynésie française à l’autodétermination et à l’indépendance ». En conséquence de quoi le pays des vahinés a été logiquement inscrit sur la liste onusienne des « Territoires à décoloniser ».
Comme nous l’explique le site officiel de l’ONU : « Par cette résolution, parrainée par les pays du Forum du Pacifique, le gouvernement français, en sa qualité de puissance administrante, est invité à faciliter la mise en place d’un processus équitable et effectif d’autodétermination ».
Il est assez cocasse de constater que cette résolution tombe pile poil au moment où les indépendantistes polynésiens ont été chassés du pouvoir à Tahiti, au terme d’élections dont personne n’a remis en cause le caractère pluraliste et démocratique.
Ce même jour, l’ONU a choisi de continuer à maintenir sur sa liste des « Territoires à décoloniser » les Îles Malouines, alias Falkland, alias Malvinas.
Il semble d’autant plus urgent d’y organiser un « processus équitable et effectif d’autodétermination » que celui-ci a déjà eu lieu en mars dernier. À la question « Souhaitez-vous que les îles Malouines conservent leur statut politique actuel en tant que territoire d’outre-mer du Royaume-Uni ? », les insulaires ont répondu Oui à 99,8%.
Mais peut-être est-ce là une majorité trop faible pour beaucoup d’Etats membres de l’ONU, où un scrutin n’est valide que si le pouvoir en place dépasse la barre des 100% des suffrages exprimés.

L’homme est une caméra pour l’homme

loft-story-big-brotherAvant, l’homme était un loup pour l’homme, maintenant, c’est une caméra.
À moins de vous retrouver avec des amis très sûrs ou bien de faire déposer tous les smartphones à l’entrée, comme dans les films sur la mafia où l’on fait déposer les flingues, il est désormais impossible de montrer son cul dans un instant d’ivresse sans que cela ne se retrouve sur Youtube dans la journée qui suit ou de clamer votre amour pour Staline à la troisième bouteille de bourgueil de Catherine et Pierre Breton. Voire les deux, ce qui a dû m’arriver à l’époque où tout le monde n’était pas équipé comme un drone de l’Us Air Force.
Cette vidéosurveillance vient évidemment compléter celle qui est de plus en plus omniprésente dans nos villes. On était espionné dehors, on l’est désormais dedans.
Je sais que la seule chose qui m’empêche d’en finir avec les ordinateurs, le net, les réseaux sociaux, les téléphones portables, c’est que pour l’instant, j’en ai besoin pour des raisons professionnelles. Mais que vienne à tomber du ciel la solution qui me libérerait de cette façon de gagner ma vie et je disparaitrais totalement de la Toile. Aucune addiction narcissique : j’ai mes livres écrits et à écrire pour la satisfaire.
Et ceux qui m’aiment prendront le train ou m’enverront des lettres, avec un beau papier vélin bleu pâle. D’ailleurs, avec certains, nous n’avons jamais cessé ces pratiques archaïques : nous écrire, nous voir…
Cela est parfois compliqué à expliquer à des jeunes gens de vingt ans, même intelligents et sensibles, même engagés politiquement du côté de l’émancipation, de la planification écologique, de la décroissance soutenable (c’est ceux que je rencontre le plus souvent, désolé) :  avant leur naissance, j’ai connu un monde où je pouvais être injoignable sans que cela inquiétât ou parût suspect, un monde où j’écrivais sans traitement de texte, un monde où je ne ratais pas pour autant mes rendez-vous, un monde où je partais en voyage automobile sans GPS, un monde où il fallait changer de l’argent à l’intérieur des banques quand on était à l’étranger et non au distributeur à l’extérieur. C’était moins pratique ? Mais c’est ce « pratique » là qui donne désormais l’impression que l’on n’est plus jamais loin.
Avant l’euro, changer des francs en francs belges dans une station balnéaire comme Coxyde, à moins de 100 kilomètres de chez moi, et on avait ce plaisir presque physique d’avoir passé une frontière. Cette sensation s’estompe, ce n’est évidemment pas de la faute de l’euro et des distributeurs. Enfin, pas seulement.
Pour cette question des rendez-vous, une des conséquences secondaires du téléphone portable  est une dévaluation de la parole donnée, ou de l’engagement. Il est tellement facile de se décommander, désormais, que cela devient presque le moyen de se prouver sa propre importance.
Oui, il y a eu des histoires d’amour avant, et belles, et longues, et fortes. Allez voir dans une bibliothèque, euh pardon une médiathèque. Vous y trouverez encore quelques livres, derrières les ordinateurs.
L’absence ou l’éloignement était une ordalie pour les amants. N’importe quel soldat en opex, n’importe quel marin au long cours attendait le courrier remis par le vaguemestre ou la poste restante à la prochaine escale. Parfois, c’était triste par ce que l’histoire ne tenait pas mais si elle tenait, c’était pour la vie. Aujourd’hui, c’est à peine si le marsouin engagé au Mali qui s’apprête à lancer une grenade dans une grotte des Iforas n’est pas dérangé par un sms amoureux ou grognon d’une fille qui hésite sur la jupe qu’elle va mettre pour sortir.
Je me souviens d’un film prophétique, Denise au téléphone (1995). C’était un film américain sur les débuts du portable. De jeunes amis new-yorkais amoureux les uns des autres passaient leur temps à se téléphoner mais ne se voyaient jamais, comme autant de monades réduites à une carte sim.
La seule fois qu’ils parviennent enfin à se voir réellement, c’est à la fin du film quand l’un d’entre eux meurt. Il faut bien aller à l’enterrement.
On dit que c’est grâce à Twitter que les révolutions arabes ont commencé. Sans doute. Cela a dû être un instant de distraction de la part de Big Brother. Il s’est ressaisi depuis. Vous pouvez toujours essayer de twitter en Chine, pour voir.
Les réseaux sociaux ont réussi ce que n’avait jamais imaginé dans ses rêves les plus fous aucune police politique : des gens qui se fichent eux-mêmes.  La réussite est totale, c’est l’humanité elle-même qui devient une police politique autogérée.
Un policier reconverti dans l’écriture me faisait remarquer, lors d’un récent festival du polar, qu’il était pratiquement impossible aujourd’hui pour un truand de reproduire les grandes cavales d’antan comme celle de Mesrine. Et ce, précisément en raison de l’informatisation générale du réel. On peut s’en réjouir.
On peut aussi s’en inquiéter : l’un des droits de l’homme les plus essentiels n’existe plus.
Celui de disparaître.

*Photo: Loft Story

Les fantômes du Louvre

exposition allemagne louvreQuelle était l’intention de Danièle Cohn, de Sébastien Allard, et de Johannes Grave, lorsqu’ils ont décidé de réunir près de 200 oeuvres au musée du Louvre ? En tout cas, l’exposition dont ils sont les commissaires provoque des remous de chancellerie et de vifs émois de part et d’autre du Rhin. L’irritation, voire le début de scandale, peuvent sembler excessifs. C’est peut-être que cette animation outragée ne s’inscrit pas dans une controverse esthétique, mais résume l’état présent des relations entre la France et l’Allemagne.
Étrangement, l’article publié par Philippe Dagen et Frédéric Lemaître dans Le Monde du 18 avril ignore le travail accompli naguère par des hommes remarquables : « Parrainée par Angela Merkel et François Hollande, l’exposition “De l’Allemagne, 1800-1939, de Friedrich à Beckmann” [a pour] dessein de montrer – enfin – au public français qu’il y avait des peintres allemands, contrairement à une idée répandue en France dans l’entre-deux-guerres, et pas encore tout à fait disparue. » Que signifie cet « enfin » ? Faut-il rappeler quatre dates, qui sont dans la tête de tous les amateurs d’art, de peinture et d’Allemagne ?
Ceux qui eurent la chance de visiter « La peinture allemande à l’époque du romantisme », en 1976-1977, à l’Orangerie des Tuileries, en ont gardé un souvenir impérissable, et sont reconnaissants à Werner Hofmann, mort le 13 mars, de l’avoir organisée, en compagnie de Michel Laclotte.
Compte-t-elle pour rien, cette autre exposition, intitulée « Symboles et réalités : la peinture allemande, 1848-1905 », qui se tint au Petit Palais (1984-1985) ? Et « Paris Berlin 1900-1933 », au Centre Pompidou, en 1978, qui fit courir tant de monde : on méprise, on ignore ? Enfin, faut-il absolument méconnaître, toujours au Centre Pompidou, « Les réalismes entre réaction et révolution, 1919-1939 », impeccable travail de recensement pluridisciplinaire, auquel notre ami Jean Clair prit une part très active (1980-1981) ? Pour la seule Allemagne, on ne recensait pas moins de 27 peintres…[access capability= »lire_inedits »]
En attendant, les esprits s’échauffent, et l’on voit de distingués spécialistes d’esthétique s’empailler presque aussi rudement que des socialistes français et des sociaux-démocrates allemands. Qu’on en juge : « Que l’exposition s’achève avec la césure de 1939 ne doit rien au hasard. L’horreur est inscrite dans l’art allemand depuis Goethe. » (Adam Soboczynski, Die Zeit, 4 avril) Rebecca Lamarche-Vadel, fille du regretté Bernard Lamarche-Vadel, n’est pas plus amène : « C’est cette suggestion d’une catastrophe allemande inévitable que semblent annoncer toute cette noirceur et ce romantisme, qui fait que le substrat politique de cette exposition est tellement irritant. » (FrankfurterAllgemeine Zeitung, 6 avril) Dans ce même quotidien, Niklas Maak accuse le Louvre d’avoir « bricolé » une histoire de l’Allemagne conforme aux « clichés du voisin romantique dangereusement sombre ». Le journal suisse de langue allemande, Tages Anzeiger, sous la plume de Linus Schöpfer, évoque le « béton » qui cimente les préjugés des Français !
Dans ce contexte tendu, l’ambassadrice d’Allemagne à Paris, Susanne Wasum-Rainer, intervient en personne – et diplomatiquement – dans Le Monde : « […] prêter [au Louvre] l’intention, dans un contexte de crise européenne, de mettre en lumière la “voie particulière” (voir plus loin) qui a conduit l’Allemagne à la politique d’extermination national-socialiste, c’est se méprendre sur la volonté, l’érudition et l’engagement de l’ensemble des acteurs impliqués dans ce projet. » Henri Loyrette, alors président-directeur du musée[1. Depuis, il a quitté ses fonctions. Son successeur est Jean-Luc Martinez.], s’emploie également à calmer les esprits :
« Cette longue période [a été choisie pour] proposer trois clés de lecture de l’art allemand pour un public français, sans aucune intention polémique : le rapport au passé, le rapport à la nature et le rapport à l’humain. Ce parti pris a […] pour visée d’éviter toute possibilité d’une lecture téléologique qui laisserait penser qu’il pourrait y avoir une éventuelle continuité du romantisme au nazisme. » (Die Zeit, 11 avril)
Beaucoup de bruit pour rien ? Pas tout à fait, pourtant. Si l’exposition du Louvre n’est pas coupable de tous les péchés dont on l’accable, elle n’en est pas moins problématique. Nous donnerons donc raison à Élisabeth Décultot, directrice de recherche au CNRS : « Cette lecture nationale, qui ignore totalement le polycentrisme allemand, doit être révisée.» Concernant l’Allemagne, il est toujours difficile de ne pas tomber dans le piège téléologique, explicitement dénoncé par Henry Loirette. Science de la finalité, la téléologie aboutit à une histoire écrite a posteriori, dans laquelle ce qui est arrivé devait nécessairement arriver (ce qui est le contraire du raisonnement historique).
Au terme du tour d’horizon proposé par le Louvre, les visiteurs les moins avertis concluront que l’art allemand a produit une puissante énergie nationaliste, grosse d’un péril mortel : le national-socialisme. On ne peut s’empêcher de penser à la thèse défendue par des historiens allemands après la Seconde Guerre mondiale : selon eux, le Sonderweg, voie originale, singulière de développement suivie par les Allemands au XIXe siècle, fut l’une des causes majeures de la pénétration des thèses nazies dans leur société. Du Sonderweg au national-socialisme, la pente était, en quelque sorte, « naturellement » glissante.
Or, sans accréditer le moins du monde cette grille de lecture, la conception, par moment maladroite, de l’exposition « De l’Allemagne » produit des rapprochements embarrassants. À ce sujet, pourquoi avoir choisi la date de 1939 comme borne temporelle, alors que l’oeuvre la plus « tardive », L’Enfer des oiseaux, saisissante allégorie de Max Beckmann, est de 1938 ? 1939 annonce très clairement la catastrophe prochaine, provoquée par le IIIe Reich, mais certainement pas par tous les artistes allemands des XIXe et XXe siècles ! Peut-on être plus explicite, moins chauvin, moins dangereusement nationaliste que Goethe, cosmopolite accompli, écrivant ceci : « Peut-être se persuadera- t-on prochainement qu’il n’existe aucun art patriotique, aucune science patriotique. Tous deux appartiennent, comme tout ce qui est bien, au monde entier. » On pourrait aujourd’hui interroger cette profession de foi qui, dans la louable ambition d’arracher l’art aux passions politiques, conduit à le priver de tout ancrage dans une culture nationale. Il est vrai que le vieux maître ne connaissait pas Jeff Koons[2. Jeff Koons, américain, né en 1955, gonfleur de lapin, fabricant d’objets très prisés des milliardaires. Aurait tort de se priver. Doit bien s’amuser.].
L’exposition, justement, s’ouvre sur le lumineux, majestueux portrait en pied de Johann Wolfgang von Goethe[3. Goethe dans la campagne romaine, 2,06 m x 1,64 m, Johann Heinrich Wilhelm Tischbein, 1787.]. Le poète, vêtu d’un manteau blanc, semble perdu dans un songe, parmi des ruines de la Rome antique. L’oeuvre est bien choisie : Goethe invite ses compatriotes à « méditer l’exemple grec » et, pour ce qui le concerne, romain. Il va plus loin : il publie un Traité des couleurs, étude à la fois scientifique et poétique (planche illustrée à la plume et à l’encre noire, aquarelle et crayon).
Mais, très vite, un homme fait voler en éclats la belle organisation de Goethe : Caspar David Friedrich (1774-1840). Pour lui, la beauté n’est plus extérieure à l’artiste, elle gît en lui. Il accomplit l’effort d’aller la chercher. Les paysages de Friedrich sont « nationaux » en ceci : ils expriment la vision la plus secrète d’un Allemand qui ne consent pas à reproduire un souvenir culturel ni un modèle supérieur. Il laisse agir une puissance psychique, qu’il sollicite par une forme d’intrusion très intime. Le décor naturel qu’il crée n’est visible que par lui. Et Friedrich, explorateur des vertiges, recommande : « Clos ton oeil physique afin de voir d’abord ton tableau avec l’oeil de l’esprit. Ensuite, fais monter au jour ce que tu as vu dans ta nuit […]. » Les œuvres de Friedrich exposées au Louvre, leur splendeur intemporelle, leur dépouillement extrême, la combinaison de leurs éléments et de leurs formes, fondus comme dans un éblouissement, n’appartiennent pas seulement à la stricte figuration : elles relèvent, nous semble-t-il, d’une discipline métaphysique, dont on peut, sans céder à la tentation de l’essentialisme, repérer les différents avatars dans l’histoire allemande.
Au-delà de la polémique, reste l’essentiel : la beauté de ces tableaux et/ou l’immense intérêt de ce qu’ils nous apprennent. Quoi que l’on ait dit et écrit sur cette exposition, il faut donc s’y rendre d’un pas décidé. Balançant, ainsi que le soulignent ses concepteurs, entre Apollon et Dionysos, « De l’Allemagne » nous permet d’approcher l’imagerie sacrée, la candeur un peu sévère du groupe connu sous le nom de « Nazaréens » (Friedrich Overbeck, Franz Pforr). « Renaissants » anachroniques, ils se tournent vers le passé pour exprimer une protestation contre l’envahisseur français. Nous mesurons mieux l’importance de l’étonnant Philipp Otto Runge (Le Matin), nous aimons l’œil intelligent de Carl Gustav Carus (Haute Montagne, qui sert à composer l’affiche) et la vigueur d’Arnold Böcklin (suisse d’origine), capable d’illustrer l’effroi (La Guerre), et de montrer la concupiscence dans le regard d’un triton (Le Jeu des Néréïdes)…
On peut déplorer des maladresses dans la problématique choisie, regretter des manques, des oublis – pourquoi n’a-t-on pas mieux servi le Bauhaus, Die Brücke, Der Blaue Reiter, Dada, l’infortunée Anita Rée, la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit) ? On ne saurait pour autant se priver du spectacle de la beauté allemande.[/access]

Le monde est en feu!

edith stein théatreCarmel de Echt, Hollande, 1940-42. Deux panneaux de bois ouvragés plantent le décor. Cette clôture mobile, d’un rouge éclairci qui souligne le jeu du drame et de l’espérance, s’ouvre et se referme au rythme des trois actes, au rythme d’une parole dont l’équilibre est menacé. Comme le destin des tragédies grecques, l’ombre des autorités nazies pèse sur ces dialogues avec sa mécanique implacable,  sa fatalité commandée par l’idéologie. Les Juifs de Hollande seront déportés et toute illusion d’indulgence (les Juifs convertis au catholicisme avant 1941 pourraient être épargnés, laissent entendre les nazis) est une feinte tragique, un mensonge au service du projet de destruction massive. Les évêques de Hollande croient pouvoir éviter le piège. Gardiens du troupeau, gardiens de la Parole, ils portent la responsabilité du drame qui s’élabore contre leur gré : faut-il prendre le risque de parler et tenter de convaincre le camp du mal qu’il est encore capable du bien ? Faut-il se taire, au nom des vies à protéger ? Mais si le péril s’abattait sur elles, alors il faudrait supporter la culpabilité d’avoir gardé le silence.  Le dialogue des évêques s’inscrit dans la longue tradition des délibérations qui précèdent le martyre : le Polyeucte de Corneille, les carmélites de Bernanos et les évêques de Juliane Stern ont ceci en commun qu’ils se laissent traverser par une Parole qui les dépasse et dont ils ne peuvent que témoigner, quel qu’en soit le prix, qu’elle les prive du martyre qu’ils désirent, ou qu’elle les condamne à porter eux-mêmes la responsabilité du drame qu’ils avaient tenté d’éviter. Dans la mêlée des doutes et des interrogations, portés par des acteurs de talent, une voix claire, une voix lumineuse traverse les actes de tout son éclat. Sœur Thérèse Bénédicte de la Croix[1. Nom religieux d’Edith Stein] brûle d’une lumière plus puissante que les flammes superficielles de ce monde en feu. Clouée sur la croix dont elle embrasse dès le début la tendresse et le prix, Edith Stein évolue d’une scène à l’autre avec une humanité bouleversante : philosophe d’un nouveau genre, elle se réjouit des intuitions sensibles de la phénoménologie, poète, elle communie au ciel de Hollande qui n’a jamais paru aussi accessible, juive, sa conscience brûle d’appartenir au mystère du peuple élu. D’un bout à l’autre, la pièce s’enflamme bien davantage du feu de la foi que du brasier nazi. La vie continue au carmel : on y balaie, on y prie, on y plaisante même. L’expression du mal se réduit au discours scandé, saccadé du tambour de ville qui clôt chacune de ces trois journées, mesure de la mécanique fatale, comme le coryphée des tragédies grecques, impuissant à formuler une parole qui soit libre. Rien ne peut enrayer le désir d’extermination. Finalement, les nazis prennent la décision que tous redoutent. Pour punir l’audace des évêques, tous les Juifs de Hollande, convertis ou non au christianisme, seront déportés. Dans le dernier acte, l’angoisse du père spirituel d’Edith vient tendre à l’extrême le ressort tragique. Comme chez Bernanos, l’âme du prêtre, figure incandescente de l’espérance, est le lieu fragile du combat entre la grâce et l’obscurité du mal. La grâce ménage la possibilité de l’aveuglement pour manifester avec d’autant plus d’éclat le mystère du salut. Elle ménage aussi finalement la possibilité de l’échec. C’est l’angoisse du jardin des oliviers, c’est le Christ mort, pantelant dans les bras de sa mère, c’est la solitude des apôtres qui ne croient plus, qui n’espèrent plus, c’est cette étoile jaune accrochée à la poitrine d’Edith, ce sont ces bourreaux absurdement alignés dans leurs blousons de cuir noirs, incapables de prévoir, jusqu’au bout, la possibilité d’une résurrection, la perspective d’une rédemption. Le Monde est en feu réconcilie le théâtre avec la grâce, il réconcilie le théâtre avec lui-même. On aurait tort de vouloir se priver d’une telle nourriture.

Juliane Stern, Le Monde est en feu, L’œil du Prince, Paris, 2013

Paris, église Saint-Pierre de Montmartre – vendredi 17 mai à 20h30.

*Photo : Edith Stein. 

L’Allemagne, la France et les 500 millions de la Begum

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allemagne merkel hollande

La mésentente entre l’Allemagne et la France semble avoir été ravivée par les récentes déclarations de Claude Bartolone, qui plaide pour une « confrontation » avec l’Allemagne, et les accusations d’« intransigeance égoïste »adressées à Angela Merkel par la direction du PS. Les socialistes français reprochent en effet à la chancelière de ne songer « à rien d’autre qu’à l’épargne des déposants outre-Rhin, à la balance commerciale enregistrée par Berlin et à son avenir électoral » . En réponse, le ministère allemand de l’Économie a autorisé la publication d’un rapport sur l’état de l’économie française: «L’industrie française perd de plus en plus en compétitivité. La délocalisation à l’étranger des entreprises se poursuit. La rentabilité des entreprises est faible». Ces désaccords, entre une France qui se présente comme un parangon de vertu et une Allemagne qui se veut réaliste, ne sont rien d’autre que la manifestation du vieil antagonisme franco-allemand, tel qu’on le retrouve dans un roman de Jules Verne, Les cinq cents millions de la Begum, publié en 1879 par Hetzel.
Ce roman étonnant raconte la rivalité d’un Français, le docteur Sarrasin, et d’un Allemand, le professeur Schultze, qui sont les héritiers de la fortune d’une richissime Bégum et qui se lancent chacun dans la construction d’une ville utopique. Avec sa part d’héritage, Sarrasin crée France-Ville, qui prétend être à la pointe du progrès en matière d’hygiène: c’est, dit-il, la « ville de la santé et du bien-être« . Schultze, quant à lui, choisit de construire Stahlstadt, qui est un modèle de ville industrielle: « Grâce à la puissance d’un capital énorme, un établissement monstre, une ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la plupart allemands d’origine, sont venus se grouper autour d’elle et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur écrasante supériorité une célébrité universelle« .

En réalité, Jules Verne n’est pas le véritable auteur de ce roman. Il s’est contenté de retravailler un manuscrit original de Paschal Grousset que l’éditeur Hetzel avait acheté pour quelque 1500 Francs. Les enjeux derrière les deux cités idéales laissent entrevoir les convictions socialistes de ce personnage extraordinaire qu’est Paschal Grousset: journaliste engagé, rédacteur en chef de La Marseillaise pendant le Second Empire et impliqué à ce titre dans l’affaire Victor Noir, communard et délégué aux relations extérieures dans le gouvernement de la Commune, il est ensuite déporté au bagne en Nouvelle-Calédonie, il s’en évade et s’installe à Londres, où il entreprend l’écriture de son roman, sans doute influencé par la lecture du Hygeia, a City of Health de Benjamin Ward Richardson (1876). Plus tard, Jules Verne et Paschal Grousset vont encore collaborer à deux romans: L’étoile du Sud et L’épave du Cynthia. Dans Les cinq cents millions de la Begum, France-Ville, cette cité idéale construite aux États-Unis par des coolies chinois, n’est rien d’autre qu’une émanation de ce socialisme utopique à la française, qui a vu fleurir les projets de phalanstères au milieu du dix-neuvième siècle. Elle n’est pas sans rappeler, non plus, cette Icarie qu’Étienne Cabet avait tenté de créer dans l’Illinois en 1847.
À travers la concurrence entre les projets de Sarrasin et Schultze, ce sont deux cultures qui s’affrontent dans Les cinq cents millions de la Begum. Ce sont également deux nations: la défaite de Sedan n’est pas loin et le roman a parfois des accents germanophobes et revanchards. France-Ville est donc une utopie hygiéniste, c’est-à-dire une ville idéale sans saleté et sans maladies, et on l’imagine débarrassée de ces fléaux que sont l’alcoolisme et la prostitution. L’obsession pour l’hygiène, élevée au rang d’idéologie, conditionne la vie des habitants, de l’éducation au régime alimentaire, en passant par l’architecture, et semble annoncer notre écologie politique. D’ailleurs, les fumées ne sont-elles pas «dépouillées des particules de carbone qu’elles emportent»? À l’inverse, dans Stahlstadt, les ouvriers semblent exploités dans les vapeurs industrielles. Certains ont voulu voir dans la représentation de la ville allemande une préfiguration du nazisme, voire des camps de concentration. Pourtant, et paradoxalement, n’est-ce pas la ville française, avec sa « police sanitaire« , qui se rapproche le plus d’un régime totalitaire? On est dans une société encadrée, telle que Hannah Arendt la définit, puisqu’il s’exerce bien une «domination de tous les individus dans toutes les sphères de leur vie». D’ailleurs, après le fiasco de l’Icarie de Cabet, Proudhon, dans la Voix du peuple, n’avait-il pas dénoncé ces communautés « égalitaires et fraternelles » qui dégénèrent en dictatures politiques, en supprimant les libertés et en encourageant la délation? L’obsession de l’hygiène peut également conduire à l’eugénisme et à l’euthanasie, de façon à éradiquer tous ceux qui ne seraient pas hygiéniquement purs. Ainsi, comme l’explique Frédéric Rouvillois, en voulant imposer le paradis sur terre, on finit par instaurer l’enfer: « si l’utopie se propose d’établir une société parfaite, elle est amenée, par définition à remodeler dans son ensemble une réalité qui ne l’est pas: et donc, à rééduquer ceux dont elle veut faire des hommes nouveaux, puis à les contrôler en permanence afin de prévenir toute rechute« .
On retrouve bien dans France-Ville ce sentiment de supériorité qui anime la gauche française: les socialistes n’ont-ils pas la certitude d’incarner le Bien et le progrès? Et, quand ils reprochent à l’Allemagne d’être égoïste, ils jouent finalement avec une germanophobie ancrée depuis longtemps dans notre inconscient. L’Allemand, c’est ce monstre qui dézingue nos arrière-grands-pères à Verdun. C’est encore celui qui envahit la France et l’oblige à collaborer à ses crimes abominables. Pendant longtemps, la germanophobie fut de droite: il suffit de relire L’Histoire de Francede Jacques Bainville pour s’en convaincre. C’est d’ailleurs pour cela que de nombreux hommes de droite, tels les Colonel Rémy ou de la Rocque, ne pouvaient accepter la défaite de 1940 et n’hésitèrent pas à rejoindre la résistance. À l’inverse, les politiciens de gauche furent nombreux à accueillir l’occupant allemand à bras ouverts, au nom du pacifisme. Or, depuis quelques temps, la germanophobie est de gauche, et antilibérale, comme d’ailleurs celle, en son temps, de Paschal Grousset. Ainsi, en mai 2000, Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’intérieur, avait déclaré que l’Allemagne « rêve toujours du Saint Empire romain germanique. » Plus récemment, en novembre 2011, au tout début de la campagne présidentielle, alors qu’Angela Merkel avait depuis longtemps affiché son soutien à Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Le Guen, député socialiste de Paris, compara l’incapacité de Nicolas Sarkozy à « convaincre les dirigeants européens » à l’attitude d’Edouard Daladier en 1938, lors des accords de Munich. Ce qui revenait, implicitement, à faire l’amalgame entre Angela Merkel et Adolf Hitler. Sur LCP, Arnaud Montebourg avait préféré comparer Angela Merkel à Bismarck, une image qu’il imaginait sans doute féroce, alors que Bismarck fut en réalité un grand homme d’État et qu’il mena une véritable politique sociale. Angela Merkel se situe ainsi dans la droite lignée du professeur Schultze. À l’opposé, avec son totalitarisme hygiéniste, le docteur Sarrasin incarne cette gauche française, éternelle donneuse de leçon, qui se vante de vouloir le bien de l’humanité et qui est prête pour cela à nettoyer le monde de tout ce qui n’est pas conforme à son idéologie. N’est-il pas savoureux de voir la France, avec sa croissance en berne et son chômage en hausse, prétendre donner des leçons à l’Allemagne ? Aussi, on attend avec impatience le discours de François Hollande lors des célébrations du 150ème anniversaire du Parti social-démocrate allemand à Leipzig, fin mai, à quatre mois des législatives en Allemagne.

Mariage pour tous : Dans L’Huma, Rémi Zanni prouve que la dialectique bouge encore !

Preuve que l’époque n’est pas toujours à l’immédiateté, une tribune publiée en février dans L’Huma commence à faire le tour de la Toile. Dans ce texte fort bien troussé, Rémi Zanni, 25 ans, s’afflige des réactions pavloviennes de la « gauche progressiste » devant les oppositions au mariage pour tous. Pendant des semaines, plutôt que de répondre sur le fond, anthropologique, politique ou social, « Toute critique, toute contradiction, toute question même se brisèrent sur l’ultime anathème : « Mais, Monsieur, vous êtes homophobe ! » Le lecteur du quotidien communiste note que les amis de Frigide Barjot sont présentés comme  des « personnes malades qu’il convient de soigner » expulsés « au dehors de l’humanité civilisée, vers l’im-monde » ! Procédé libéral s’il en est que de réduire des oppositions politiques à des querelles privées « où tout jugement moral ou politique doit être remisé à l’alcôve et où seuls des liens économiques peuvent subsister ». Zanni cite Lasch, qu’on aimerait voir plus souvent à l’honneur dans le quotidien communiste en lieu et place des sempiternelles bourdieuseries.
Zanni se garde bien de prendre position sur le mariage homosexuel, car ce n’est pas là l’objet,  mais constate simplement : « En enfermant nos opposants au fond de leurs psychés, nous empêchons tout revirement : puisqu’ils sont constitutivement débiles, ils ne peuvent changer d’avis sauf à changer d’être, à devenir quelqu’un d’autre – tâche prométhéenne qu’on ne peut décemment exiger. »
Conséquence logique de ce constat, RZ donne une petite leçon de dialectique  marxiste à qui voudra bien l’entendre : traiter les anti-mariage gay en cas cliniques relève d’une dérive quasi-spiritualiste, au fi des lois de l’Histoire et des structures sociales : si les réacs sont ontologiquement mauvais, on ne voit guère que trois solutions : « les guérir de leur folie, les conditionner, les traiter, les médicamenter ou… les éliminer. »
Zanni, à juste titre, ne perd pas son temps à rappeler aux lecteurs de L’Huma que ces pulsions éradicatrices furent autrefois en vogue dans le mouvement révolutionnaire, avant d’être déclarées contrerévolutionnaires au mitan des fifties parce qu’amorales.
Plus pervers, et donc plus efficace, Zanni, in fine,  ne se place pas sur le terrain des errements du passé mais des dangers pour l’avenir. Sa mise en garde, bien plus politique que philosophique finira peut-être par dessiller quelques camarades plus exigeants que la moyenne sur le caractère contreproductif voire légèrement suicidaire de la doxa actuelle du PCF et de ses alliés : « Nous pourrons certes toujours prononcer de grands discours, dénoncer le beauf, agonir le faf, vilipender le réac, mais notre action même construira ce que nous dénonçons. » Bien vu, bien dit.

Dany Cohn-Bendit et Angela Merkel: deux mauvais procès

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daniel cohn bendit

L’affaire est passée presque inaperçue en France, alors qu’elle  provoque une vive émotion en Allemagne et d’abondants commentaires dans la presse d’outre Rhin. Dany Cohn-Bendit, 68 ans, a reçu, le 29 avril, le Theodor-Heuss Preis. C’est un prix prestigieux décerné en Allemagne, depuis sa création en 1965, à une personnalité politique ou à un personnage public ayant contribué, au cours de sa carrière, au renforcement de la démocratie, de la paix civile et sociale en République fédérale. Attribué par une fondation créée en mémoire de Theodor Heuss, premier président de la RFA, il a distingué des personnages aussi considérables qu’Helmut Schmidt, Günter Grass ou Vaclav Havel, seul chef d’Etat étranger à l’avoir reçu. Cet honneur devait être le couronnement, pour Dany le rouge, d’une carrière politique exceptionnelle et transnationale, l’ayant conduit des barricades de la rue Gay Lussac en mai 1968 à la présidence du groupe parlementaire écologiste au Parlement européen. Muni de ce prestigieux viatique, il pensait pouvoir quitter sous les acclamations la vie politique, et se consacrer désormais à la passionnante activité de commentateur sportif de haut vol, à l’occasion de la coupe du monde de football au Brésil de l’été 2014. Quelques jaloux, ou mal intentionnés professionnels, ont gâché cette fête en allant fouiller dans les poubelles de la petite histoire personnelle du révolutionnaire converti au réformisme écologiste et européiste. Ils ont fait ressurgir quelques passages d’un livre, Le Grand Bazar, publié en 1975, dans lequel Cohn-Bendit décrit son expérience de vie en communauté à Francfort, où il participait, comme tous les membres de sa « Wohngemeinschaft » (maison communautaire alternative) à la garde des enfants du groupe dans le cadre d’une « crèche sauvage antiautoritaire ». Nourri des théories de Wilhelm Reich sur la libération sexuelle tous azimuts, il n’hésite  pas à évoquer les rapports de nature érotique qui s’instaurent entre les adultes et les enfants dans ce genre de lieu alternatif d’éducation. Il le fait en des termes qui font, aujourd’hui, dresser les cheveux sur la tête : « Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais: “Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas les autres gosses?”. Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même (…) J’avais besoin d’être inconditionnellement accepté par eux. Je voulais que les gosses aient envie de moi, et je faisais tout pour qu’ils dépendent de moi. ».
À l’époque, personne ne trouva là matière à scandale : la sexualité entre adultes et enfants était un thème qui s’était glissé subrepticement dans le débat public sur la libéralisation des mœurs, dans le sillage de la remise en cause globale de la répression sexuelle pré-soixante-huitarde[1. C’était l’époque où le livre L’école en bateau de Léonide Kameneff recevait les éloges dithyrambiques de toute la presse de gauche. En mars dernier, il a été condamné à 12 ans de prison, quarante ans après, pour des faits de pédophilie commis à son bord…]. Dany Cohn-Bendit put d’ailleurs, en 1982, tenir des propos similaires à la télévision française, dans la cultissime émission Apostrophes de Bernard Pivot sans que le CSA de l’époque ne s’en émeuve…

COHN BENDIT sur la Drogue et la PÉDOPHILIE !!!! par Le_Gaulois_vengeur
Mais, comme dirait Bob Dylan, « The times, they are changin’.. . », et vingt ans plus tard, L’Express ressortit des oubliettes ces propos dans une période où Dany le rouge, dont la chevelure raccourcie virait doucement du roux flamboyant au gris argenté, entamait sa « longue marche » dans les institutions politiques établies. La tolérance «  théorique » aux rapports sexuels d’adultes avec des mineurs avait fait place à la réprobation générale de ce type de comportements à la suite de la sortie au grand jour de pratiques jusque-là confinées dans le secret des institutions d’éducation traditionnelles, religieuses ou laïques. En France, Dany Cohn-Bendit se sortit plutôt bien de l’exhumation de ses péchés littéraires de jeunesse, en reconnaissant sa  coupable légèreté dans l’écriture due, selon lui, à l’air d’un temps désormais révolu. Ainsi, lorsque François Bayrou, en juin 2009, tenta de le déstabiliser sur ce thème lors d’un débat télévisé sur les élections européennes, la presse et la majorité de l’opinion prirent fait et cause pour le juif allemand contre le Béarnais. Et les écolos cartonnèrent comme jamais lors de ce scrutin…
En Allemagne, on n’est pas aussi indulgent. Les politiciens plagiaires de doctorat pris la main dans le sac sont expulsés illico du gouvernement comme de vulgaires Cahuzac, et l’on ne se libère pas de ses  écrits, mêmes anciens,  avec une brillante pirouette rhétorique. On lui remit tout de même son prix, mais  il dut subir l’affront du refus, par le président du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe, de prononcer l’éloge du récipiendaire. On aurait aimé, d’ailleurs, que les sommités allemandes du prix en question soient allées fouiller avec autant de zèle les écrits de jeunesse datant de la période nazie de quelques uns de leurs éminents lauréats. La presse ne le lâche plus depuis un mois, et va fouiner jusque dans sa prime jeunesse d’ orphelin interne dans une école allemande réputée d’avant-garde pour trouver une explication à ses dérapages post-soixante-huitards…Pour essayer de mettre un terme à ce lynchage, Dany Cohn-Bendit vient de refuser le « prix franco-allemand des médias », pourtant amplement mérité, car on ne trouve pas beaucoup de « bons clients » comme lui pour animer le paysage médiatique de part et d’autre du Rhin… Tout cela est totalement injuste, et même si l’on combat, comme je m’y emploie de temps à autre, ses options politiques actuelles, on peut trouver écœurant de ramener, encore et toujours, Cohn-Bendit à la case infamante du pédophile qu’il ne fut jamais en actes.
Mais, dans son malheur, il pourra trouver une oreille compatissante chez son adversaire politique préférée, la chancelière Angela Merkel, qui vient de faire l’objet d’un ouvrage biographique intitulé La première vie de Angela M[2. Ralf Georg Reuth et Günter Lachmann, Das erste Leben des Angela M, Piper Verlag.] retraçant les trente-cinq premières années de sa vie, celles qu’elle passa comme citoyenne de la défunte République démocratique allemande. Les auteurs, deux journalistes oeuvrant dans la presse de droite (Bild et die Welt) défendent la thèse que la jeune Angela Merkel fut beaucoup plus proche des autorités communistes de la RDA qu’elle ne le dit depuis son entrée en politique au lendemain de la réunification. Mené au pas de charge, ce pamphlet met à son débit des comportements tels que ses succès dans l’apprentissage du russe (obligatoire pour tous les lycéens est-allemands), qui lui valurent de participer à des échanges d’étudiants avec l’URSS. Ils lui font même grief d’avoir visité la Géorgie, et horresco referens la ville natale de Staline, Gori, ce qui ne saurait être totalement innocent de la part d’une « secrétaire à l’agitation et la propagande » de sa section locale de la FDJ, l’organisation de jeunesse du régime à laquelle adhéraient la quasi-totalité des jeunes gens et jeunes filles de la RDA. Tous ceux qui connaissent un  peu la question, pour avoir vécu un tant soit peu dans cette Allemagne communiste, savent que cet « engagement » dans l’organisation de masse de la jeunesse du régime conditionnait l’accès aux études supérieures et à la plupart des activités culturelles et sociales. Sans la chemise bleue de la FDJ, pas question de participer aux camps de vacances, en Allemagne ou dans les « pays frères », à l’occasion desquels les adolescents acceptaient l’ennui des séances quotidiennes d’endoctrinement pourvu que, le soir, on les laissât mener à leur guise leur éducation sentimentale et sexuelle. Dans l’argot des « djeuns » est-allemands de l’époque, les grands rassemblements nationaux de la FDJ, où la belle jeunesse défilait « enthousiaste » sur Unter den Linden à Berlin devant les bonzes du Parti, étaient désignés par l’acronyme A.B.A (anfahren, bumsen, abfahren arriver, baiser, repartir)[3. On aimerait en dire autant des JMJ papistes…]. Angela Merkel n’a jamais prétendu avoir été une dissidente, et les petits arrangements qu’elle fit avec le régime ne la distinguent en rien de l’immense majorité des gens de sa génération. Ni criminelle, ni héroïne, cette « jeune fille d’à côté » de l’ex-RDA dut son destin exceptionnel – on la dit aujourd’hui la femme la plus puissante du monde – à son aptitude à saisir, au bon moment, la chance que lui donnait une histoire dont elle  n’avait été jusque-là  qu’un pur objet. Il y a suffisamment de bons procès à lui faire aujourd’hui pour ne pas lui en intenter de mauvais.

*Photo : Parlement européen. 

Bainville, l’homme qui avait tout vu

jacques bainville allemagne

« Trop tard est un grand mot, un mot terrible de l’histoire. » Lancé au lendemain du traité de Versailles, l’apophtegme de Jacques Bainville (1879-1936) est peut-être le meilleur résumé de la relation tourmentée entre la France et l’Allemagne. En 1920, dans ses célèbres Conséquences politiques de la paix[1. Les Conséquences économiques de la paix, de Keynes, suivi de Les Conséquences politiques de la paix, de Bainville, Gallimard, Tel, 2002.], ce brillant sujet analyse le danger représenté par l’Allemagne nouvelle, anticipant le conflit des Sudètes et l’Anschluss. Et dès le début des années 1930, il pressent la folie hitlérienne ou la planche savonneuse de l’alliance avec les Soviétiques. Bainville, pourtant, n’est pas suspect de germanophobie : il est plutôt obsédé par l’Allemagne, d’abord parce que, comme tous les Français, il a baigné dans la crainte du « péril boche », ensuite parce qu’ayant vécu des années à Berlin, il est un immense connaisseur de la culture germanique.
Contrairement à certains de ses petits camarades, il est totalement hermétique à l’antisémitisme et au racisme : « La France, écrit-il, est mieux qu’une race : c’est une nation. »[2. Histoire de France, Éditions des Cimes, 2013.]. Et cette nation, un peuple voisin n’a de cesse de l’envahir et, dans la foulée, de dominer l’Europe entière.[access capability= »lire_inedits »]
La question allemande est donc centrale pour la diplomatie française. Que l’Allemagne soit divisée en de multiples États, principats ou monarchies, et l’équilibre est assuré ; qu’elle se rassemble en une nation impériale unique, le désordre surgit. La politique de la France, qui servira, dit Bainville, l’intérêt de toute l’Europe, doit faciliter cette dispersion : « La vraie politique de la France consistait à favoriser les mouvements de sécession qui se produisaient naturellement à l’intérieur […], à intervenir par tous les moyens, y compris ceux de la force, lorsqu’un des États de l’Allemagne faisait mine de vouloir soumettre et rassembler les autres. »[3. Les Conséquences politiques de la paix, op. cit.].
Aussi lucide ait-il été, Bainville peut-il éclairer notre monde, si différent du sien ? L’Allemagne est aujourd’hui pacifique, Dieu merci. On n’en assiste pas moins, depuis la chute du Mur, à la réactivation du tropisme, inconscient et récurrent, qui la pousse à dominer l’Europe d’une façon ou d’une autre.
L’économie est-elle la poursuite de la guerre par d’autres moyens ? Le 21 août 1914, l’historien notait dans son Journal : « Quelle imprudence chez ces socialistes français qui croient encore que la République allemande assurerait la paix de l’Europe ! »[4. 4. La Guerre démocratique (Journal 1914-1915), Bartillat, 2013.] On paie aujourd’hui au sens propre le prix de la pusillanimité de François Mitterrand lors de la réunification. Résultat : dans l’Europe de 2013, comme dans celle de 1920, « il reste l’Allemagne, seule concentrée, seule homogène, suffisamment organisée encore »[5. Les Conséquences politiques de la paix, op. cit]. Organisée, sans doute, puissante assurément. Mais malheureuse. La première victime de l’hybris allemand, c’est l’Allemagne, observe Bainville. Et si elle souffre, c’est parce qu’elle a oublié la loi de Bismarck : « L’Allemagne devait éviter de casser quoi que ce fût dans une Europe formée à sa convenance, d’attenter à un état de choses dont elle était l’unique bénéficiaire, et au maintien duquel elle était la plus intéressée. » On aimerait qu’Angela Merkel fût plus fidèle à l’héritage du génial Prussien.[/access]

*Photo : Robert Laffont.

Illettrisme, grande cause nationale

fleur pellerin socialisteL’illettrisme a été déclaré grande cause nationale pour 2013 par Jean-Marc Ayrault. Un collectif, Agir ensemble contre l’illettrisme, va mettre en œuvre toute une série d’actions pour lutter contre ce fléau qui touche 7% des français, soit deux millions et demi de personnes.
Si l’on s’en réfère à la définition de l’illettrisme, celui-ci suppose que l’on ait su à un moment lire ou écrire, ou tout au moins que l’on ait été en contact avec un apprentissage mais que par la suite on ait tout oublié.
Dans ce cas, il est évident que l’illettrisme touche assez fortement les politiques. Prenons par exemple le candidat UMP aux municipales de Gamaches, en Picardie. Cette ville de 3000 habitants est dirigée depuis trente ans par un maire communiste. Arnaud Cléré, le candidat UMP en question, qui déclare se sentir gaulliste mais proche des valeurs de Philippe de Villiers, a constitué sa liste en fusionnant avec six membres du Front National.
C’est un bel exemple d’illettrisme.
Il a pourtant sans doute appris, ce monsieur, que la ligne de l’UMP était le refus de toute alliance avec le FN. Il a aussitôt été exclu par les instances régionales de son parti, et cette exclusion a été confirmée par Jean-François Copé lui-même : « Aucun accord d’aucune sorte ne sera accepté avec le Front national. Tout élu UMP qui viendrait à passer un accord avec le FN se placerait immédiatement en situation d’être exclu de l’UMP. Il n’y a pas d’exception à Gamaches sous prétexte qu’il y a un maire communiste à éliminer. » Nous sommes ainsi heureux de constater que le colocataire de la présidence de l’UMP n’est pas un illettré politique et qu’il se souvient qu’un parti héritier du gaullisme, même de manière de plus en plus lointaine, ne peut pas se laisser aller à certaines alliances.
Mais l’illettrisme politique, soyons honnête, sévit aussi très fortement à gauche et l’on comprend que Jean-Marc Ayrault ait trouvé là matière à une grande cause nationale. Lui-même doit d’ailleurs se sentir atteint par cette plaie des temps modernes. L’illettré, on le sait, essaie de nombreuses stratégies pour dissimuler qu’il a oublié ce qu’il a appris. Il a énormément de mal à déchiffrer et à comprendre des mots ou des expressions simples comme « augmentation du smic », « nationalisation », « politique fiscale réellement redistributive », « relance par la consommation ».
Notre amie Fleur Pellerin, ministre de l’économie numérique, a voulu en rajouter une couche sur cette grande cause et a indiqué qu’il fallait aussi s’intéresser à l’« illectronisme », entendez les gens qui ne savent pas se servir des technologies de l’information ou d’un smartphone. Ils seraient 15%, avec beaucoup de personnes âgées pour qui il faudra bon gré mal gré réduire la « fracture numérique ».
On fera remarquer  à Fleur Pellerin deux choses : la fracture numérique n’est qu’une conséquence de la fracture sociale et avant d’apprendre à un vieux à se servir d’un smartphone, alors qu’il préférerait peut-être qu’on lui foute la paix et qu’on le laisse relire Alexandre Dumas plutôt que de jouer avec des « applis », il serait peut-être plus urgent d’augmenter le minimum vieillesse, de s’intéresser aux petites retraites et de se demander pourquoi ces même retraités travaillent de plus en plus souvent au noir pour survivre.
Mais pour ça, il faudrait être de gauche. Or en matière de socialisme, Fleur Pellerin n’est pas illettrée, elle est analphabète. La différence entre les deux étant, comme chacun sait, que l’analphabète, contrairement à l’illettré, lui, n’a jamais appris.

*Photo: World Economic Forum

Mariage gay et polygamie: à Mayotte, le débat est rouvert

mayotte polygamie mariage gay

Alors qu’il n’est pas exclu que le Conseil constitutionnel rende en avance sa copie sur le « mariage pour tous », d’autres éminents juristes viennent déjà de donner à celui-ci une interprétation inattendue.
En effet, pour les cadis mahorais, si le mariage pour tous était vraiment pour tous, alors il devrait aussi logiquement entraîner le rétablissement immédiat de la polygamie dans l’île.
Rappelons que la polygamie a été abolie à Mayotte (pour les nouveaux mariages uniquement, pas pour ceux existants) lors de la transformation du territoire en Département d’Outre-Mer, effective depuis le 31 mars 2011. Bien que ce changement de statut ait été approuvé par 95% des Mahorais, la prohibition de la polygamie continue de faire débat, comme le prouve la photo ci-dessus, prise par un de nos lecteurs lors d’une manifestation tenue devant la préfecture.
Il est piquant de constater que la revendication exprimée par les autorités coutumières musulmanes mahoraises rejoint de facto celle exprimée par un certains nombre de féministes, telle l’Américaine Jillian Keenan qui expliquait dans les colonnes de Slate, le 24 avril dernier :
« La définition du mariage est souple. Tout comme le mariage hétérosexuel n’est ni meilleur, ni pire que le mariage homosexuel, l’union de deux adultes n’est intrinsèquement ni plus ni moins « correcte » que celle de trois (ou quatre, ou six) adultes consentants. Les polygames ont beau être une minorité – une minuscule minorité en fait – la liberté n’a aucune valeur si elle ne s’étend pas aux plus petites et aux plus marginalisées de nos communautés. »
Il faut croire que le féminisme radical fait des adeptes dans des milieux a priori fort éloignés de ses thèses. La loi Taubira aussi…

*Photo : DR.

En Polynésie aussi, Non c’est Oui

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Ainsi donc l’Assemblée générale de l’ONU a adopté ce vendredi (sans vote) une résolution affirmant « le droit inaliénable de la population de la Polynésie française à l’autodétermination et à l’indépendance ». En conséquence de quoi le pays des vahinés a été logiquement inscrit sur la liste onusienne des « Territoires à décoloniser ».
Comme nous l’explique le site officiel de l’ONU : « Par cette résolution, parrainée par les pays du Forum du Pacifique, le gouvernement français, en sa qualité de puissance administrante, est invité à faciliter la mise en place d’un processus équitable et effectif d’autodétermination ».
Il est assez cocasse de constater que cette résolution tombe pile poil au moment où les indépendantistes polynésiens ont été chassés du pouvoir à Tahiti, au terme d’élections dont personne n’a remis en cause le caractère pluraliste et démocratique.
Ce même jour, l’ONU a choisi de continuer à maintenir sur sa liste des « Territoires à décoloniser » les Îles Malouines, alias Falkland, alias Malvinas.
Il semble d’autant plus urgent d’y organiser un « processus équitable et effectif d’autodétermination » que celui-ci a déjà eu lieu en mars dernier. À la question « Souhaitez-vous que les îles Malouines conservent leur statut politique actuel en tant que territoire d’outre-mer du Royaume-Uni ? », les insulaires ont répondu Oui à 99,8%.
Mais peut-être est-ce là une majorité trop faible pour beaucoup d’Etats membres de l’ONU, où un scrutin n’est valide que si le pouvoir en place dépasse la barre des 100% des suffrages exprimés.

L’homme est une caméra pour l’homme

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loft-story-big-brotherAvant, l’homme était un loup pour l’homme, maintenant, c’est une caméra.
À moins de vous retrouver avec des amis très sûrs ou bien de faire déposer tous les smartphones à l’entrée, comme dans les films sur la mafia où l’on fait déposer les flingues, il est désormais impossible de montrer son cul dans un instant d’ivresse sans que cela ne se retrouve sur Youtube dans la journée qui suit ou de clamer votre amour pour Staline à la troisième bouteille de bourgueil de Catherine et Pierre Breton. Voire les deux, ce qui a dû m’arriver à l’époque où tout le monde n’était pas équipé comme un drone de l’Us Air Force.
Cette vidéosurveillance vient évidemment compléter celle qui est de plus en plus omniprésente dans nos villes. On était espionné dehors, on l’est désormais dedans.
Je sais que la seule chose qui m’empêche d’en finir avec les ordinateurs, le net, les réseaux sociaux, les téléphones portables, c’est que pour l’instant, j’en ai besoin pour des raisons professionnelles. Mais que vienne à tomber du ciel la solution qui me libérerait de cette façon de gagner ma vie et je disparaitrais totalement de la Toile. Aucune addiction narcissique : j’ai mes livres écrits et à écrire pour la satisfaire.
Et ceux qui m’aiment prendront le train ou m’enverront des lettres, avec un beau papier vélin bleu pâle. D’ailleurs, avec certains, nous n’avons jamais cessé ces pratiques archaïques : nous écrire, nous voir…
Cela est parfois compliqué à expliquer à des jeunes gens de vingt ans, même intelligents et sensibles, même engagés politiquement du côté de l’émancipation, de la planification écologique, de la décroissance soutenable (c’est ceux que je rencontre le plus souvent, désolé) :  avant leur naissance, j’ai connu un monde où je pouvais être injoignable sans que cela inquiétât ou parût suspect, un monde où j’écrivais sans traitement de texte, un monde où je ne ratais pas pour autant mes rendez-vous, un monde où je partais en voyage automobile sans GPS, un monde où il fallait changer de l’argent à l’intérieur des banques quand on était à l’étranger et non au distributeur à l’extérieur. C’était moins pratique ? Mais c’est ce « pratique » là qui donne désormais l’impression que l’on n’est plus jamais loin.
Avant l’euro, changer des francs en francs belges dans une station balnéaire comme Coxyde, à moins de 100 kilomètres de chez moi, et on avait ce plaisir presque physique d’avoir passé une frontière. Cette sensation s’estompe, ce n’est évidemment pas de la faute de l’euro et des distributeurs. Enfin, pas seulement.
Pour cette question des rendez-vous, une des conséquences secondaires du téléphone portable  est une dévaluation de la parole donnée, ou de l’engagement. Il est tellement facile de se décommander, désormais, que cela devient presque le moyen de se prouver sa propre importance.
Oui, il y a eu des histoires d’amour avant, et belles, et longues, et fortes. Allez voir dans une bibliothèque, euh pardon une médiathèque. Vous y trouverez encore quelques livres, derrières les ordinateurs.
L’absence ou l’éloignement était une ordalie pour les amants. N’importe quel soldat en opex, n’importe quel marin au long cours attendait le courrier remis par le vaguemestre ou la poste restante à la prochaine escale. Parfois, c’était triste par ce que l’histoire ne tenait pas mais si elle tenait, c’était pour la vie. Aujourd’hui, c’est à peine si le marsouin engagé au Mali qui s’apprête à lancer une grenade dans une grotte des Iforas n’est pas dérangé par un sms amoureux ou grognon d’une fille qui hésite sur la jupe qu’elle va mettre pour sortir.
Je me souviens d’un film prophétique, Denise au téléphone (1995). C’était un film américain sur les débuts du portable. De jeunes amis new-yorkais amoureux les uns des autres passaient leur temps à se téléphoner mais ne se voyaient jamais, comme autant de monades réduites à une carte sim.
La seule fois qu’ils parviennent enfin à se voir réellement, c’est à la fin du film quand l’un d’entre eux meurt. Il faut bien aller à l’enterrement.
On dit que c’est grâce à Twitter que les révolutions arabes ont commencé. Sans doute. Cela a dû être un instant de distraction de la part de Big Brother. Il s’est ressaisi depuis. Vous pouvez toujours essayer de twitter en Chine, pour voir.
Les réseaux sociaux ont réussi ce que n’avait jamais imaginé dans ses rêves les plus fous aucune police politique : des gens qui se fichent eux-mêmes.  La réussite est totale, c’est l’humanité elle-même qui devient une police politique autogérée.
Un policier reconverti dans l’écriture me faisait remarquer, lors d’un récent festival du polar, qu’il était pratiquement impossible aujourd’hui pour un truand de reproduire les grandes cavales d’antan comme celle de Mesrine. Et ce, précisément en raison de l’informatisation générale du réel. On peut s’en réjouir.
On peut aussi s’en inquiéter : l’un des droits de l’homme les plus essentiels n’existe plus.
Celui de disparaître.

*Photo: Loft Story

Les fantômes du Louvre

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exposition allemagne louvreQuelle était l’intention de Danièle Cohn, de Sébastien Allard, et de Johannes Grave, lorsqu’ils ont décidé de réunir près de 200 oeuvres au musée du Louvre ? En tout cas, l’exposition dont ils sont les commissaires provoque des remous de chancellerie et de vifs émois de part et d’autre du Rhin. L’irritation, voire le début de scandale, peuvent sembler excessifs. C’est peut-être que cette animation outragée ne s’inscrit pas dans une controverse esthétique, mais résume l’état présent des relations entre la France et l’Allemagne.
Étrangement, l’article publié par Philippe Dagen et Frédéric Lemaître dans Le Monde du 18 avril ignore le travail accompli naguère par des hommes remarquables : « Parrainée par Angela Merkel et François Hollande, l’exposition “De l’Allemagne, 1800-1939, de Friedrich à Beckmann” [a pour] dessein de montrer – enfin – au public français qu’il y avait des peintres allemands, contrairement à une idée répandue en France dans l’entre-deux-guerres, et pas encore tout à fait disparue. » Que signifie cet « enfin » ? Faut-il rappeler quatre dates, qui sont dans la tête de tous les amateurs d’art, de peinture et d’Allemagne ?
Ceux qui eurent la chance de visiter « La peinture allemande à l’époque du romantisme », en 1976-1977, à l’Orangerie des Tuileries, en ont gardé un souvenir impérissable, et sont reconnaissants à Werner Hofmann, mort le 13 mars, de l’avoir organisée, en compagnie de Michel Laclotte.
Compte-t-elle pour rien, cette autre exposition, intitulée « Symboles et réalités : la peinture allemande, 1848-1905 », qui se tint au Petit Palais (1984-1985) ? Et « Paris Berlin 1900-1933 », au Centre Pompidou, en 1978, qui fit courir tant de monde : on méprise, on ignore ? Enfin, faut-il absolument méconnaître, toujours au Centre Pompidou, « Les réalismes entre réaction et révolution, 1919-1939 », impeccable travail de recensement pluridisciplinaire, auquel notre ami Jean Clair prit une part très active (1980-1981) ? Pour la seule Allemagne, on ne recensait pas moins de 27 peintres…[access capability= »lire_inedits »]
En attendant, les esprits s’échauffent, et l’on voit de distingués spécialistes d’esthétique s’empailler presque aussi rudement que des socialistes français et des sociaux-démocrates allemands. Qu’on en juge : « Que l’exposition s’achève avec la césure de 1939 ne doit rien au hasard. L’horreur est inscrite dans l’art allemand depuis Goethe. » (Adam Soboczynski, Die Zeit, 4 avril) Rebecca Lamarche-Vadel, fille du regretté Bernard Lamarche-Vadel, n’est pas plus amène : « C’est cette suggestion d’une catastrophe allemande inévitable que semblent annoncer toute cette noirceur et ce romantisme, qui fait que le substrat politique de cette exposition est tellement irritant. » (FrankfurterAllgemeine Zeitung, 6 avril) Dans ce même quotidien, Niklas Maak accuse le Louvre d’avoir « bricolé » une histoire de l’Allemagne conforme aux « clichés du voisin romantique dangereusement sombre ». Le journal suisse de langue allemande, Tages Anzeiger, sous la plume de Linus Schöpfer, évoque le « béton » qui cimente les préjugés des Français !
Dans ce contexte tendu, l’ambassadrice d’Allemagne à Paris, Susanne Wasum-Rainer, intervient en personne – et diplomatiquement – dans Le Monde : « […] prêter [au Louvre] l’intention, dans un contexte de crise européenne, de mettre en lumière la “voie particulière” (voir plus loin) qui a conduit l’Allemagne à la politique d’extermination national-socialiste, c’est se méprendre sur la volonté, l’érudition et l’engagement de l’ensemble des acteurs impliqués dans ce projet. » Henri Loyrette, alors président-directeur du musée[1. Depuis, il a quitté ses fonctions. Son successeur est Jean-Luc Martinez.], s’emploie également à calmer les esprits :
« Cette longue période [a été choisie pour] proposer trois clés de lecture de l’art allemand pour un public français, sans aucune intention polémique : le rapport au passé, le rapport à la nature et le rapport à l’humain. Ce parti pris a […] pour visée d’éviter toute possibilité d’une lecture téléologique qui laisserait penser qu’il pourrait y avoir une éventuelle continuité du romantisme au nazisme. » (Die Zeit, 11 avril)
Beaucoup de bruit pour rien ? Pas tout à fait, pourtant. Si l’exposition du Louvre n’est pas coupable de tous les péchés dont on l’accable, elle n’en est pas moins problématique. Nous donnerons donc raison à Élisabeth Décultot, directrice de recherche au CNRS : « Cette lecture nationale, qui ignore totalement le polycentrisme allemand, doit être révisée.» Concernant l’Allemagne, il est toujours difficile de ne pas tomber dans le piège téléologique, explicitement dénoncé par Henry Loirette. Science de la finalité, la téléologie aboutit à une histoire écrite a posteriori, dans laquelle ce qui est arrivé devait nécessairement arriver (ce qui est le contraire du raisonnement historique).
Au terme du tour d’horizon proposé par le Louvre, les visiteurs les moins avertis concluront que l’art allemand a produit une puissante énergie nationaliste, grosse d’un péril mortel : le national-socialisme. On ne peut s’empêcher de penser à la thèse défendue par des historiens allemands après la Seconde Guerre mondiale : selon eux, le Sonderweg, voie originale, singulière de développement suivie par les Allemands au XIXe siècle, fut l’une des causes majeures de la pénétration des thèses nazies dans leur société. Du Sonderweg au national-socialisme, la pente était, en quelque sorte, « naturellement » glissante.
Or, sans accréditer le moins du monde cette grille de lecture, la conception, par moment maladroite, de l’exposition « De l’Allemagne » produit des rapprochements embarrassants. À ce sujet, pourquoi avoir choisi la date de 1939 comme borne temporelle, alors que l’oeuvre la plus « tardive », L’Enfer des oiseaux, saisissante allégorie de Max Beckmann, est de 1938 ? 1939 annonce très clairement la catastrophe prochaine, provoquée par le IIIe Reich, mais certainement pas par tous les artistes allemands des XIXe et XXe siècles ! Peut-on être plus explicite, moins chauvin, moins dangereusement nationaliste que Goethe, cosmopolite accompli, écrivant ceci : « Peut-être se persuadera- t-on prochainement qu’il n’existe aucun art patriotique, aucune science patriotique. Tous deux appartiennent, comme tout ce qui est bien, au monde entier. » On pourrait aujourd’hui interroger cette profession de foi qui, dans la louable ambition d’arracher l’art aux passions politiques, conduit à le priver de tout ancrage dans une culture nationale. Il est vrai que le vieux maître ne connaissait pas Jeff Koons[2. Jeff Koons, américain, né en 1955, gonfleur de lapin, fabricant d’objets très prisés des milliardaires. Aurait tort de se priver. Doit bien s’amuser.].
L’exposition, justement, s’ouvre sur le lumineux, majestueux portrait en pied de Johann Wolfgang von Goethe[3. Goethe dans la campagne romaine, 2,06 m x 1,64 m, Johann Heinrich Wilhelm Tischbein, 1787.]. Le poète, vêtu d’un manteau blanc, semble perdu dans un songe, parmi des ruines de la Rome antique. L’oeuvre est bien choisie : Goethe invite ses compatriotes à « méditer l’exemple grec » et, pour ce qui le concerne, romain. Il va plus loin : il publie un Traité des couleurs, étude à la fois scientifique et poétique (planche illustrée à la plume et à l’encre noire, aquarelle et crayon).
Mais, très vite, un homme fait voler en éclats la belle organisation de Goethe : Caspar David Friedrich (1774-1840). Pour lui, la beauté n’est plus extérieure à l’artiste, elle gît en lui. Il accomplit l’effort d’aller la chercher. Les paysages de Friedrich sont « nationaux » en ceci : ils expriment la vision la plus secrète d’un Allemand qui ne consent pas à reproduire un souvenir culturel ni un modèle supérieur. Il laisse agir une puissance psychique, qu’il sollicite par une forme d’intrusion très intime. Le décor naturel qu’il crée n’est visible que par lui. Et Friedrich, explorateur des vertiges, recommande : « Clos ton oeil physique afin de voir d’abord ton tableau avec l’oeil de l’esprit. Ensuite, fais monter au jour ce que tu as vu dans ta nuit […]. » Les œuvres de Friedrich exposées au Louvre, leur splendeur intemporelle, leur dépouillement extrême, la combinaison de leurs éléments et de leurs formes, fondus comme dans un éblouissement, n’appartiennent pas seulement à la stricte figuration : elles relèvent, nous semble-t-il, d’une discipline métaphysique, dont on peut, sans céder à la tentation de l’essentialisme, repérer les différents avatars dans l’histoire allemande.
Au-delà de la polémique, reste l’essentiel : la beauté de ces tableaux et/ou l’immense intérêt de ce qu’ils nous apprennent. Quoi que l’on ait dit et écrit sur cette exposition, il faut donc s’y rendre d’un pas décidé. Balançant, ainsi que le soulignent ses concepteurs, entre Apollon et Dionysos, « De l’Allemagne » nous permet d’approcher l’imagerie sacrée, la candeur un peu sévère du groupe connu sous le nom de « Nazaréens » (Friedrich Overbeck, Franz Pforr). « Renaissants » anachroniques, ils se tournent vers le passé pour exprimer une protestation contre l’envahisseur français. Nous mesurons mieux l’importance de l’étonnant Philipp Otto Runge (Le Matin), nous aimons l’œil intelligent de Carl Gustav Carus (Haute Montagne, qui sert à composer l’affiche) et la vigueur d’Arnold Böcklin (suisse d’origine), capable d’illustrer l’effroi (La Guerre), et de montrer la concupiscence dans le regard d’un triton (Le Jeu des Néréïdes)…
On peut déplorer des maladresses dans la problématique choisie, regretter des manques, des oublis – pourquoi n’a-t-on pas mieux servi le Bauhaus, Die Brücke, Der Blaue Reiter, Dada, l’infortunée Anita Rée, la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit) ? On ne saurait pour autant se priver du spectacle de la beauté allemande.[/access]

Le monde est en feu!

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edith stein théatre

edith stein théatreCarmel de Echt, Hollande, 1940-42. Deux panneaux de bois ouvragés plantent le décor. Cette clôture mobile, d’un rouge éclairci qui souligne le jeu du drame et de l’espérance, s’ouvre et se referme au rythme des trois actes, au rythme d’une parole dont l’équilibre est menacé. Comme le destin des tragédies grecques, l’ombre des autorités nazies pèse sur ces dialogues avec sa mécanique implacable,  sa fatalité commandée par l’idéologie. Les Juifs de Hollande seront déportés et toute illusion d’indulgence (les Juifs convertis au catholicisme avant 1941 pourraient être épargnés, laissent entendre les nazis) est une feinte tragique, un mensonge au service du projet de destruction massive. Les évêques de Hollande croient pouvoir éviter le piège. Gardiens du troupeau, gardiens de la Parole, ils portent la responsabilité du drame qui s’élabore contre leur gré : faut-il prendre le risque de parler et tenter de convaincre le camp du mal qu’il est encore capable du bien ? Faut-il se taire, au nom des vies à protéger ? Mais si le péril s’abattait sur elles, alors il faudrait supporter la culpabilité d’avoir gardé le silence.  Le dialogue des évêques s’inscrit dans la longue tradition des délibérations qui précèdent le martyre : le Polyeucte de Corneille, les carmélites de Bernanos et les évêques de Juliane Stern ont ceci en commun qu’ils se laissent traverser par une Parole qui les dépasse et dont ils ne peuvent que témoigner, quel qu’en soit le prix, qu’elle les prive du martyre qu’ils désirent, ou qu’elle les condamne à porter eux-mêmes la responsabilité du drame qu’ils avaient tenté d’éviter. Dans la mêlée des doutes et des interrogations, portés par des acteurs de talent, une voix claire, une voix lumineuse traverse les actes de tout son éclat. Sœur Thérèse Bénédicte de la Croix[1. Nom religieux d’Edith Stein] brûle d’une lumière plus puissante que les flammes superficielles de ce monde en feu. Clouée sur la croix dont elle embrasse dès le début la tendresse et le prix, Edith Stein évolue d’une scène à l’autre avec une humanité bouleversante : philosophe d’un nouveau genre, elle se réjouit des intuitions sensibles de la phénoménologie, poète, elle communie au ciel de Hollande qui n’a jamais paru aussi accessible, juive, sa conscience brûle d’appartenir au mystère du peuple élu. D’un bout à l’autre, la pièce s’enflamme bien davantage du feu de la foi que du brasier nazi. La vie continue au carmel : on y balaie, on y prie, on y plaisante même. L’expression du mal se réduit au discours scandé, saccadé du tambour de ville qui clôt chacune de ces trois journées, mesure de la mécanique fatale, comme le coryphée des tragédies grecques, impuissant à formuler une parole qui soit libre. Rien ne peut enrayer le désir d’extermination. Finalement, les nazis prennent la décision que tous redoutent. Pour punir l’audace des évêques, tous les Juifs de Hollande, convertis ou non au christianisme, seront déportés. Dans le dernier acte, l’angoisse du père spirituel d’Edith vient tendre à l’extrême le ressort tragique. Comme chez Bernanos, l’âme du prêtre, figure incandescente de l’espérance, est le lieu fragile du combat entre la grâce et l’obscurité du mal. La grâce ménage la possibilité de l’aveuglement pour manifester avec d’autant plus d’éclat le mystère du salut. Elle ménage aussi finalement la possibilité de l’échec. C’est l’angoisse du jardin des oliviers, c’est le Christ mort, pantelant dans les bras de sa mère, c’est la solitude des apôtres qui ne croient plus, qui n’espèrent plus, c’est cette étoile jaune accrochée à la poitrine d’Edith, ce sont ces bourreaux absurdement alignés dans leurs blousons de cuir noirs, incapables de prévoir, jusqu’au bout, la possibilité d’une résurrection, la perspective d’une rédemption. Le Monde est en feu réconcilie le théâtre avec la grâce, il réconcilie le théâtre avec lui-même. On aurait tort de vouloir se priver d’une telle nourriture.

Juliane Stern, Le Monde est en feu, L’œil du Prince, Paris, 2013

Paris, église Saint-Pierre de Montmartre – vendredi 17 mai à 20h30.

*Photo : Edith Stein. 

L’Allemagne, la France et les 500 millions de la Begum

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allemagne merkel hollande

allemagne merkel hollande

La mésentente entre l’Allemagne et la France semble avoir été ravivée par les récentes déclarations de Claude Bartolone, qui plaide pour une « confrontation » avec l’Allemagne, et les accusations d’« intransigeance égoïste »adressées à Angela Merkel par la direction du PS. Les socialistes français reprochent en effet à la chancelière de ne songer « à rien d’autre qu’à l’épargne des déposants outre-Rhin, à la balance commerciale enregistrée par Berlin et à son avenir électoral » . En réponse, le ministère allemand de l’Économie a autorisé la publication d’un rapport sur l’état de l’économie française: «L’industrie française perd de plus en plus en compétitivité. La délocalisation à l’étranger des entreprises se poursuit. La rentabilité des entreprises est faible». Ces désaccords, entre une France qui se présente comme un parangon de vertu et une Allemagne qui se veut réaliste, ne sont rien d’autre que la manifestation du vieil antagonisme franco-allemand, tel qu’on le retrouve dans un roman de Jules Verne, Les cinq cents millions de la Begum, publié en 1879 par Hetzel.
Ce roman étonnant raconte la rivalité d’un Français, le docteur Sarrasin, et d’un Allemand, le professeur Schultze, qui sont les héritiers de la fortune d’une richissime Bégum et qui se lancent chacun dans la construction d’une ville utopique. Avec sa part d’héritage, Sarrasin crée France-Ville, qui prétend être à la pointe du progrès en matière d’hygiène: c’est, dit-il, la « ville de la santé et du bien-être« . Schultze, quant à lui, choisit de construire Stahlstadt, qui est un modèle de ville industrielle: « Grâce à la puissance d’un capital énorme, un établissement monstre, une ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la plupart allemands d’origine, sont venus se grouper autour d’elle et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur écrasante supériorité une célébrité universelle« .

En réalité, Jules Verne n’est pas le véritable auteur de ce roman. Il s’est contenté de retravailler un manuscrit original de Paschal Grousset que l’éditeur Hetzel avait acheté pour quelque 1500 Francs. Les enjeux derrière les deux cités idéales laissent entrevoir les convictions socialistes de ce personnage extraordinaire qu’est Paschal Grousset: journaliste engagé, rédacteur en chef de La Marseillaise pendant le Second Empire et impliqué à ce titre dans l’affaire Victor Noir, communard et délégué aux relations extérieures dans le gouvernement de la Commune, il est ensuite déporté au bagne en Nouvelle-Calédonie, il s’en évade et s’installe à Londres, où il entreprend l’écriture de son roman, sans doute influencé par la lecture du Hygeia, a City of Health de Benjamin Ward Richardson (1876). Plus tard, Jules Verne et Paschal Grousset vont encore collaborer à deux romans: L’étoile du Sud et L’épave du Cynthia. Dans Les cinq cents millions de la Begum, France-Ville, cette cité idéale construite aux États-Unis par des coolies chinois, n’est rien d’autre qu’une émanation de ce socialisme utopique à la française, qui a vu fleurir les projets de phalanstères au milieu du dix-neuvième siècle. Elle n’est pas sans rappeler, non plus, cette Icarie qu’Étienne Cabet avait tenté de créer dans l’Illinois en 1847.
À travers la concurrence entre les projets de Sarrasin et Schultze, ce sont deux cultures qui s’affrontent dans Les cinq cents millions de la Begum. Ce sont également deux nations: la défaite de Sedan n’est pas loin et le roman a parfois des accents germanophobes et revanchards. France-Ville est donc une utopie hygiéniste, c’est-à-dire une ville idéale sans saleté et sans maladies, et on l’imagine débarrassée de ces fléaux que sont l’alcoolisme et la prostitution. L’obsession pour l’hygiène, élevée au rang d’idéologie, conditionne la vie des habitants, de l’éducation au régime alimentaire, en passant par l’architecture, et semble annoncer notre écologie politique. D’ailleurs, les fumées ne sont-elles pas «dépouillées des particules de carbone qu’elles emportent»? À l’inverse, dans Stahlstadt, les ouvriers semblent exploités dans les vapeurs industrielles. Certains ont voulu voir dans la représentation de la ville allemande une préfiguration du nazisme, voire des camps de concentration. Pourtant, et paradoxalement, n’est-ce pas la ville française, avec sa « police sanitaire« , qui se rapproche le plus d’un régime totalitaire? On est dans une société encadrée, telle que Hannah Arendt la définit, puisqu’il s’exerce bien une «domination de tous les individus dans toutes les sphères de leur vie». D’ailleurs, après le fiasco de l’Icarie de Cabet, Proudhon, dans la Voix du peuple, n’avait-il pas dénoncé ces communautés « égalitaires et fraternelles » qui dégénèrent en dictatures politiques, en supprimant les libertés et en encourageant la délation? L’obsession de l’hygiène peut également conduire à l’eugénisme et à l’euthanasie, de façon à éradiquer tous ceux qui ne seraient pas hygiéniquement purs. Ainsi, comme l’explique Frédéric Rouvillois, en voulant imposer le paradis sur terre, on finit par instaurer l’enfer: « si l’utopie se propose d’établir une société parfaite, elle est amenée, par définition à remodeler dans son ensemble une réalité qui ne l’est pas: et donc, à rééduquer ceux dont elle veut faire des hommes nouveaux, puis à les contrôler en permanence afin de prévenir toute rechute« .
On retrouve bien dans France-Ville ce sentiment de supériorité qui anime la gauche française: les socialistes n’ont-ils pas la certitude d’incarner le Bien et le progrès? Et, quand ils reprochent à l’Allemagne d’être égoïste, ils jouent finalement avec une germanophobie ancrée depuis longtemps dans notre inconscient. L’Allemand, c’est ce monstre qui dézingue nos arrière-grands-pères à Verdun. C’est encore celui qui envahit la France et l’oblige à collaborer à ses crimes abominables. Pendant longtemps, la germanophobie fut de droite: il suffit de relire L’Histoire de Francede Jacques Bainville pour s’en convaincre. C’est d’ailleurs pour cela que de nombreux hommes de droite, tels les Colonel Rémy ou de la Rocque, ne pouvaient accepter la défaite de 1940 et n’hésitèrent pas à rejoindre la résistance. À l’inverse, les politiciens de gauche furent nombreux à accueillir l’occupant allemand à bras ouverts, au nom du pacifisme. Or, depuis quelques temps, la germanophobie est de gauche, et antilibérale, comme d’ailleurs celle, en son temps, de Paschal Grousset. Ainsi, en mai 2000, Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’intérieur, avait déclaré que l’Allemagne « rêve toujours du Saint Empire romain germanique. » Plus récemment, en novembre 2011, au tout début de la campagne présidentielle, alors qu’Angela Merkel avait depuis longtemps affiché son soutien à Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Le Guen, député socialiste de Paris, compara l’incapacité de Nicolas Sarkozy à « convaincre les dirigeants européens » à l’attitude d’Edouard Daladier en 1938, lors des accords de Munich. Ce qui revenait, implicitement, à faire l’amalgame entre Angela Merkel et Adolf Hitler. Sur LCP, Arnaud Montebourg avait préféré comparer Angela Merkel à Bismarck, une image qu’il imaginait sans doute féroce, alors que Bismarck fut en réalité un grand homme d’État et qu’il mena une véritable politique sociale. Angela Merkel se situe ainsi dans la droite lignée du professeur Schultze. À l’opposé, avec son totalitarisme hygiéniste, le docteur Sarrasin incarne cette gauche française, éternelle donneuse de leçon, qui se vante de vouloir le bien de l’humanité et qui est prête pour cela à nettoyer le monde de tout ce qui n’est pas conforme à son idéologie. N’est-il pas savoureux de voir la France, avec sa croissance en berne et son chômage en hausse, prétendre donner des leçons à l’Allemagne ? Aussi, on attend avec impatience le discours de François Hollande lors des célébrations du 150ème anniversaire du Parti social-démocrate allemand à Leipzig, fin mai, à quatre mois des législatives en Allemagne.

Mariage pour tous : Dans L’Huma, Rémi Zanni prouve que la dialectique bouge encore !

Preuve que l’époque n’est pas toujours à l’immédiateté, une tribune publiée en février dans L’Huma commence à faire le tour de la Toile. Dans ce texte fort bien troussé, Rémi Zanni, 25 ans, s’afflige des réactions pavloviennes de la « gauche progressiste » devant les oppositions au mariage pour tous. Pendant des semaines, plutôt que de répondre sur le fond, anthropologique, politique ou social, « Toute critique, toute contradiction, toute question même se brisèrent sur l’ultime anathème : « Mais, Monsieur, vous êtes homophobe ! » Le lecteur du quotidien communiste note que les amis de Frigide Barjot sont présentés comme  des « personnes malades qu’il convient de soigner » expulsés « au dehors de l’humanité civilisée, vers l’im-monde » ! Procédé libéral s’il en est que de réduire des oppositions politiques à des querelles privées « où tout jugement moral ou politique doit être remisé à l’alcôve et où seuls des liens économiques peuvent subsister ». Zanni cite Lasch, qu’on aimerait voir plus souvent à l’honneur dans le quotidien communiste en lieu et place des sempiternelles bourdieuseries.
Zanni se garde bien de prendre position sur le mariage homosexuel, car ce n’est pas là l’objet,  mais constate simplement : « En enfermant nos opposants au fond de leurs psychés, nous empêchons tout revirement : puisqu’ils sont constitutivement débiles, ils ne peuvent changer d’avis sauf à changer d’être, à devenir quelqu’un d’autre – tâche prométhéenne qu’on ne peut décemment exiger. »
Conséquence logique de ce constat, RZ donne une petite leçon de dialectique  marxiste à qui voudra bien l’entendre : traiter les anti-mariage gay en cas cliniques relève d’une dérive quasi-spiritualiste, au fi des lois de l’Histoire et des structures sociales : si les réacs sont ontologiquement mauvais, on ne voit guère que trois solutions : « les guérir de leur folie, les conditionner, les traiter, les médicamenter ou… les éliminer. »
Zanni, à juste titre, ne perd pas son temps à rappeler aux lecteurs de L’Huma que ces pulsions éradicatrices furent autrefois en vogue dans le mouvement révolutionnaire, avant d’être déclarées contrerévolutionnaires au mitan des fifties parce qu’amorales.
Plus pervers, et donc plus efficace, Zanni, in fine,  ne se place pas sur le terrain des errements du passé mais des dangers pour l’avenir. Sa mise en garde, bien plus politique que philosophique finira peut-être par dessiller quelques camarades plus exigeants que la moyenne sur le caractère contreproductif voire légèrement suicidaire de la doxa actuelle du PCF et de ses alliés : « Nous pourrons certes toujours prononcer de grands discours, dénoncer le beauf, agonir le faf, vilipender le réac, mais notre action même construira ce que nous dénonçons. » Bien vu, bien dit.

Dany Cohn-Bendit et Angela Merkel: deux mauvais procès

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daniel cohn bendit

daniel cohn bendit

L’affaire est passée presque inaperçue en France, alors qu’elle  provoque une vive émotion en Allemagne et d’abondants commentaires dans la presse d’outre Rhin. Dany Cohn-Bendit, 68 ans, a reçu, le 29 avril, le Theodor-Heuss Preis. C’est un prix prestigieux décerné en Allemagne, depuis sa création en 1965, à une personnalité politique ou à un personnage public ayant contribué, au cours de sa carrière, au renforcement de la démocratie, de la paix civile et sociale en République fédérale. Attribué par une fondation créée en mémoire de Theodor Heuss, premier président de la RFA, il a distingué des personnages aussi considérables qu’Helmut Schmidt, Günter Grass ou Vaclav Havel, seul chef d’Etat étranger à l’avoir reçu. Cet honneur devait être le couronnement, pour Dany le rouge, d’une carrière politique exceptionnelle et transnationale, l’ayant conduit des barricades de la rue Gay Lussac en mai 1968 à la présidence du groupe parlementaire écologiste au Parlement européen. Muni de ce prestigieux viatique, il pensait pouvoir quitter sous les acclamations la vie politique, et se consacrer désormais à la passionnante activité de commentateur sportif de haut vol, à l’occasion de la coupe du monde de football au Brésil de l’été 2014. Quelques jaloux, ou mal intentionnés professionnels, ont gâché cette fête en allant fouiller dans les poubelles de la petite histoire personnelle du révolutionnaire converti au réformisme écologiste et européiste. Ils ont fait ressurgir quelques passages d’un livre, Le Grand Bazar, publié en 1975, dans lequel Cohn-Bendit décrit son expérience de vie en communauté à Francfort, où il participait, comme tous les membres de sa « Wohngemeinschaft » (maison communautaire alternative) à la garde des enfants du groupe dans le cadre d’une « crèche sauvage antiautoritaire ». Nourri des théories de Wilhelm Reich sur la libération sexuelle tous azimuts, il n’hésite  pas à évoquer les rapports de nature érotique qui s’instaurent entre les adultes et les enfants dans ce genre de lieu alternatif d’éducation. Il le fait en des termes qui font, aujourd’hui, dresser les cheveux sur la tête : « Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais: “Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas les autres gosses?”. Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même (…) J’avais besoin d’être inconditionnellement accepté par eux. Je voulais que les gosses aient envie de moi, et je faisais tout pour qu’ils dépendent de moi. ».
À l’époque, personne ne trouva là matière à scandale : la sexualité entre adultes et enfants était un thème qui s’était glissé subrepticement dans le débat public sur la libéralisation des mœurs, dans le sillage de la remise en cause globale de la répression sexuelle pré-soixante-huitarde[1. C’était l’époque où le livre L’école en bateau de Léonide Kameneff recevait les éloges dithyrambiques de toute la presse de gauche. En mars dernier, il a été condamné à 12 ans de prison, quarante ans après, pour des faits de pédophilie commis à son bord…]. Dany Cohn-Bendit put d’ailleurs, en 1982, tenir des propos similaires à la télévision française, dans la cultissime émission Apostrophes de Bernard Pivot sans que le CSA de l’époque ne s’en émeuve…

COHN BENDIT sur la Drogue et la PÉDOPHILIE !!!! par Le_Gaulois_vengeur
Mais, comme dirait Bob Dylan, « The times, they are changin’.. . », et vingt ans plus tard, L’Express ressortit des oubliettes ces propos dans une période où Dany le rouge, dont la chevelure raccourcie virait doucement du roux flamboyant au gris argenté, entamait sa « longue marche » dans les institutions politiques établies. La tolérance «  théorique » aux rapports sexuels d’adultes avec des mineurs avait fait place à la réprobation générale de ce type de comportements à la suite de la sortie au grand jour de pratiques jusque-là confinées dans le secret des institutions d’éducation traditionnelles, religieuses ou laïques. En France, Dany Cohn-Bendit se sortit plutôt bien de l’exhumation de ses péchés littéraires de jeunesse, en reconnaissant sa  coupable légèreté dans l’écriture due, selon lui, à l’air d’un temps désormais révolu. Ainsi, lorsque François Bayrou, en juin 2009, tenta de le déstabiliser sur ce thème lors d’un débat télévisé sur les élections européennes, la presse et la majorité de l’opinion prirent fait et cause pour le juif allemand contre le Béarnais. Et les écolos cartonnèrent comme jamais lors de ce scrutin…
En Allemagne, on n’est pas aussi indulgent. Les politiciens plagiaires de doctorat pris la main dans le sac sont expulsés illico du gouvernement comme de vulgaires Cahuzac, et l’on ne se libère pas de ses  écrits, mêmes anciens,  avec une brillante pirouette rhétorique. On lui remit tout de même son prix, mais  il dut subir l’affront du refus, par le président du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe, de prononcer l’éloge du récipiendaire. On aurait aimé, d’ailleurs, que les sommités allemandes du prix en question soient allées fouiller avec autant de zèle les écrits de jeunesse datant de la période nazie de quelques uns de leurs éminents lauréats. La presse ne le lâche plus depuis un mois, et va fouiner jusque dans sa prime jeunesse d’ orphelin interne dans une école allemande réputée d’avant-garde pour trouver une explication à ses dérapages post-soixante-huitards…Pour essayer de mettre un terme à ce lynchage, Dany Cohn-Bendit vient de refuser le « prix franco-allemand des médias », pourtant amplement mérité, car on ne trouve pas beaucoup de « bons clients » comme lui pour animer le paysage médiatique de part et d’autre du Rhin… Tout cela est totalement injuste, et même si l’on combat, comme je m’y emploie de temps à autre, ses options politiques actuelles, on peut trouver écœurant de ramener, encore et toujours, Cohn-Bendit à la case infamante du pédophile qu’il ne fut jamais en actes.
Mais, dans son malheur, il pourra trouver une oreille compatissante chez son adversaire politique préférée, la chancelière Angela Merkel, qui vient de faire l’objet d’un ouvrage biographique intitulé La première vie de Angela M[2. Ralf Georg Reuth et Günter Lachmann, Das erste Leben des Angela M, Piper Verlag.] retraçant les trente-cinq premières années de sa vie, celles qu’elle passa comme citoyenne de la défunte République démocratique allemande. Les auteurs, deux journalistes oeuvrant dans la presse de droite (Bild et die Welt) défendent la thèse que la jeune Angela Merkel fut beaucoup plus proche des autorités communistes de la RDA qu’elle ne le dit depuis son entrée en politique au lendemain de la réunification. Mené au pas de charge, ce pamphlet met à son débit des comportements tels que ses succès dans l’apprentissage du russe (obligatoire pour tous les lycéens est-allemands), qui lui valurent de participer à des échanges d’étudiants avec l’URSS. Ils lui font même grief d’avoir visité la Géorgie, et horresco referens la ville natale de Staline, Gori, ce qui ne saurait être totalement innocent de la part d’une « secrétaire à l’agitation et la propagande » de sa section locale de la FDJ, l’organisation de jeunesse du régime à laquelle adhéraient la quasi-totalité des jeunes gens et jeunes filles de la RDA. Tous ceux qui connaissent un  peu la question, pour avoir vécu un tant soit peu dans cette Allemagne communiste, savent que cet « engagement » dans l’organisation de masse de la jeunesse du régime conditionnait l’accès aux études supérieures et à la plupart des activités culturelles et sociales. Sans la chemise bleue de la FDJ, pas question de participer aux camps de vacances, en Allemagne ou dans les « pays frères », à l’occasion desquels les adolescents acceptaient l’ennui des séances quotidiennes d’endoctrinement pourvu que, le soir, on les laissât mener à leur guise leur éducation sentimentale et sexuelle. Dans l’argot des « djeuns » est-allemands de l’époque, les grands rassemblements nationaux de la FDJ, où la belle jeunesse défilait « enthousiaste » sur Unter den Linden à Berlin devant les bonzes du Parti, étaient désignés par l’acronyme A.B.A (anfahren, bumsen, abfahren arriver, baiser, repartir)[3. On aimerait en dire autant des JMJ papistes…]. Angela Merkel n’a jamais prétendu avoir été une dissidente, et les petits arrangements qu’elle fit avec le régime ne la distinguent en rien de l’immense majorité des gens de sa génération. Ni criminelle, ni héroïne, cette « jeune fille d’à côté » de l’ex-RDA dut son destin exceptionnel – on la dit aujourd’hui la femme la plus puissante du monde – à son aptitude à saisir, au bon moment, la chance que lui donnait une histoire dont elle  n’avait été jusque-là  qu’un pur objet. Il y a suffisamment de bons procès à lui faire aujourd’hui pour ne pas lui en intenter de mauvais.

*Photo : Parlement européen. 

Bainville, l’homme qui avait tout vu

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jacques bainville allemagne

jacques bainville allemagne

« Trop tard est un grand mot, un mot terrible de l’histoire. » Lancé au lendemain du traité de Versailles, l’apophtegme de Jacques Bainville (1879-1936) est peut-être le meilleur résumé de la relation tourmentée entre la France et l’Allemagne. En 1920, dans ses célèbres Conséquences politiques de la paix[1. Les Conséquences économiques de la paix, de Keynes, suivi de Les Conséquences politiques de la paix, de Bainville, Gallimard, Tel, 2002.], ce brillant sujet analyse le danger représenté par l’Allemagne nouvelle, anticipant le conflit des Sudètes et l’Anschluss. Et dès le début des années 1930, il pressent la folie hitlérienne ou la planche savonneuse de l’alliance avec les Soviétiques. Bainville, pourtant, n’est pas suspect de germanophobie : il est plutôt obsédé par l’Allemagne, d’abord parce que, comme tous les Français, il a baigné dans la crainte du « péril boche », ensuite parce qu’ayant vécu des années à Berlin, il est un immense connaisseur de la culture germanique.
Contrairement à certains de ses petits camarades, il est totalement hermétique à l’antisémitisme et au racisme : « La France, écrit-il, est mieux qu’une race : c’est une nation. »[2. Histoire de France, Éditions des Cimes, 2013.]. Et cette nation, un peuple voisin n’a de cesse de l’envahir et, dans la foulée, de dominer l’Europe entière.[access capability= »lire_inedits »]
La question allemande est donc centrale pour la diplomatie française. Que l’Allemagne soit divisée en de multiples États, principats ou monarchies, et l’équilibre est assuré ; qu’elle se rassemble en une nation impériale unique, le désordre surgit. La politique de la France, qui servira, dit Bainville, l’intérêt de toute l’Europe, doit faciliter cette dispersion : « La vraie politique de la France consistait à favoriser les mouvements de sécession qui se produisaient naturellement à l’intérieur […], à intervenir par tous les moyens, y compris ceux de la force, lorsqu’un des États de l’Allemagne faisait mine de vouloir soumettre et rassembler les autres. »[3. Les Conséquences politiques de la paix, op. cit.].
Aussi lucide ait-il été, Bainville peut-il éclairer notre monde, si différent du sien ? L’Allemagne est aujourd’hui pacifique, Dieu merci. On n’en assiste pas moins, depuis la chute du Mur, à la réactivation du tropisme, inconscient et récurrent, qui la pousse à dominer l’Europe d’une façon ou d’une autre.
L’économie est-elle la poursuite de la guerre par d’autres moyens ? Le 21 août 1914, l’historien notait dans son Journal : « Quelle imprudence chez ces socialistes français qui croient encore que la République allemande assurerait la paix de l’Europe ! »[4. 4. La Guerre démocratique (Journal 1914-1915), Bartillat, 2013.] On paie aujourd’hui au sens propre le prix de la pusillanimité de François Mitterrand lors de la réunification. Résultat : dans l’Europe de 2013, comme dans celle de 1920, « il reste l’Allemagne, seule concentrée, seule homogène, suffisamment organisée encore »[5. Les Conséquences politiques de la paix, op. cit]. Organisée, sans doute, puissante assurément. Mais malheureuse. La première victime de l’hybris allemand, c’est l’Allemagne, observe Bainville. Et si elle souffre, c’est parce qu’elle a oublié la loi de Bismarck : « L’Allemagne devait éviter de casser quoi que ce fût dans une Europe formée à sa convenance, d’attenter à un état de choses dont elle était l’unique bénéficiaire, et au maintien duquel elle était la plus intéressée. » On aimerait qu’Angela Merkel fût plus fidèle à l’héritage du génial Prussien.[/access]

*Photo : Robert Laffont.

Illettrisme, grande cause nationale

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fleur pellerin socialiste

fleur pellerin socialisteL’illettrisme a été déclaré grande cause nationale pour 2013 par Jean-Marc Ayrault. Un collectif, Agir ensemble contre l’illettrisme, va mettre en œuvre toute une série d’actions pour lutter contre ce fléau qui touche 7% des français, soit deux millions et demi de personnes.
Si l’on s’en réfère à la définition de l’illettrisme, celui-ci suppose que l’on ait su à un moment lire ou écrire, ou tout au moins que l’on ait été en contact avec un apprentissage mais que par la suite on ait tout oublié.
Dans ce cas, il est évident que l’illettrisme touche assez fortement les politiques. Prenons par exemple le candidat UMP aux municipales de Gamaches, en Picardie. Cette ville de 3000 habitants est dirigée depuis trente ans par un maire communiste. Arnaud Cléré, le candidat UMP en question, qui déclare se sentir gaulliste mais proche des valeurs de Philippe de Villiers, a constitué sa liste en fusionnant avec six membres du Front National.
C’est un bel exemple d’illettrisme.
Il a pourtant sans doute appris, ce monsieur, que la ligne de l’UMP était le refus de toute alliance avec le FN. Il a aussitôt été exclu par les instances régionales de son parti, et cette exclusion a été confirmée par Jean-François Copé lui-même : « Aucun accord d’aucune sorte ne sera accepté avec le Front national. Tout élu UMP qui viendrait à passer un accord avec le FN se placerait immédiatement en situation d’être exclu de l’UMP. Il n’y a pas d’exception à Gamaches sous prétexte qu’il y a un maire communiste à éliminer. » Nous sommes ainsi heureux de constater que le colocataire de la présidence de l’UMP n’est pas un illettré politique et qu’il se souvient qu’un parti héritier du gaullisme, même de manière de plus en plus lointaine, ne peut pas se laisser aller à certaines alliances.
Mais l’illettrisme politique, soyons honnête, sévit aussi très fortement à gauche et l’on comprend que Jean-Marc Ayrault ait trouvé là matière à une grande cause nationale. Lui-même doit d’ailleurs se sentir atteint par cette plaie des temps modernes. L’illettré, on le sait, essaie de nombreuses stratégies pour dissimuler qu’il a oublié ce qu’il a appris. Il a énormément de mal à déchiffrer et à comprendre des mots ou des expressions simples comme « augmentation du smic », « nationalisation », « politique fiscale réellement redistributive », « relance par la consommation ».
Notre amie Fleur Pellerin, ministre de l’économie numérique, a voulu en rajouter une couche sur cette grande cause et a indiqué qu’il fallait aussi s’intéresser à l’« illectronisme », entendez les gens qui ne savent pas se servir des technologies de l’information ou d’un smartphone. Ils seraient 15%, avec beaucoup de personnes âgées pour qui il faudra bon gré mal gré réduire la « fracture numérique ».
On fera remarquer  à Fleur Pellerin deux choses : la fracture numérique n’est qu’une conséquence de la fracture sociale et avant d’apprendre à un vieux à se servir d’un smartphone, alors qu’il préférerait peut-être qu’on lui foute la paix et qu’on le laisse relire Alexandre Dumas plutôt que de jouer avec des « applis », il serait peut-être plus urgent d’augmenter le minimum vieillesse, de s’intéresser aux petites retraites et de se demander pourquoi ces même retraités travaillent de plus en plus souvent au noir pour survivre.
Mais pour ça, il faudrait être de gauche. Or en matière de socialisme, Fleur Pellerin n’est pas illettrée, elle est analphabète. La différence entre les deux étant, comme chacun sait, que l’analphabète, contrairement à l’illettré, lui, n’a jamais appris.

*Photo: World Economic Forum

Mariage gay et polygamie: à Mayotte, le débat est rouvert

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mayotte polygamie mariage gay

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Alors qu’il n’est pas exclu que le Conseil constitutionnel rende en avance sa copie sur le « mariage pour tous », d’autres éminents juristes viennent déjà de donner à celui-ci une interprétation inattendue.
En effet, pour les cadis mahorais, si le mariage pour tous était vraiment pour tous, alors il devrait aussi logiquement entraîner le rétablissement immédiat de la polygamie dans l’île.
Rappelons que la polygamie a été abolie à Mayotte (pour les nouveaux mariages uniquement, pas pour ceux existants) lors de la transformation du territoire en Département d’Outre-Mer, effective depuis le 31 mars 2011. Bien que ce changement de statut ait été approuvé par 95% des Mahorais, la prohibition de la polygamie continue de faire débat, comme le prouve la photo ci-dessus, prise par un de nos lecteurs lors d’une manifestation tenue devant la préfecture.
Il est piquant de constater que la revendication exprimée par les autorités coutumières musulmanes mahoraises rejoint de facto celle exprimée par un certains nombre de féministes, telle l’Américaine Jillian Keenan qui expliquait dans les colonnes de Slate, le 24 avril dernier :
« La définition du mariage est souple. Tout comme le mariage hétérosexuel n’est ni meilleur, ni pire que le mariage homosexuel, l’union de deux adultes n’est intrinsèquement ni plus ni moins « correcte » que celle de trois (ou quatre, ou six) adultes consentants. Les polygames ont beau être une minorité – une minuscule minorité en fait – la liberté n’a aucune valeur si elle ne s’étend pas aux plus petites et aux plus marginalisées de nos communautés. »
Il faut croire que le féminisme radical fait des adeptes dans des milieux a priori fort éloignés de ses thèses. La loi Taubira aussi…

*Photo : DR.