Peu de groupes suscitent autant d’attente que The Knife. Attente dans le temps (leur précédent album datait de 2006) et dans le contenu (les Suédois sont connus pour surprendre). Or, dans ce contexte comme dans d’autres, l’attente fonctionne comme une détente et le coup porté se doit d’assumer l’impact. Si l’album Shaking the habitual imprima résolument sa marque et reçut de la part de la critique un feu d’artifice d’éloges (amplement justifiés tant le disque est un bijou ciselé d’électro-pop avant-gardiste et envoûtante, osant plusieurs plages de dix minutes excellemment développées), la tournée, dès les premières dates, provoqua en revanche chez les fans des réactions violentes. Des réactions telles qu’on n’en avait pas vu depuis cinquante ans au moins qu’on commémore sur un mode factice les célèbres scandales des avant-gardes.
La majorité des commentaires sur les réseaux sociaux dénonce en effet avec rage un « prétentieux foutage de gueule », certains évoquent au contraire une extase, quant aux critiques, ils sont plutôt enclins, malgré une certaine réserve, à justifier et saluer la démarche. Au sujet de cette prestation de The Knife, considérant qu’une proposition radicale appelle une réponse du même degré, je prends pour ma part résolument leur parti.
Que s’est-il passé, au juste, le 4 mai dernier, lorsque le frère et la sœur Dreijer se sont présentés sur scène à la Cité de la musique ? Eh bien, tout d’abord, il fut difficile de les distinguer parmi les sept autres musiciens, tous vêtus de capes monastiques puis de leurs seuls costumes colorés, d’autant que le groupe était soit noyé dans l’ombre soit enseveli sous une mirifique profusion lumineuse. Des instruments étranges, essentiellement percussifs, qui semblaient avoir été fabriqués par une peuplade de l’Atlantide, se voyaient marteler sur les ondes électroniques en cascades. Différentes personnes s’échinaient à chanter dans les micros quand ne s’élevait finalement que la seule voix singulière, vénéneuse, incantatoire de Karin Dreijer-Andersson.
Et puis quelques morceaux plus tard, les prétendus musiciens remportaient leurs instruments en bord de scène et se révélaient vrais danseurs, offrant divers ballets parfaitement adaptés à cette atmosphère pagano-futuriste divulguée dès l’origine. Les faux chanteurs se succédaient ou bien, en chœur, faisaient mine d’interpréter la même voix entêtante et sinueuse qui continuait de dominer la matière sonore. Sur une toile blanche, le visage d’un jeune homme projeté se mit lui-même à articuler les paroles avec des mimiques extraordinairement expressives, relayant une danseuse métamorphosée en diva sauvage.
Alors la confusion fut à son comble. Où sont-ils ? Que reste-t-il de réellement joué ? Y a-t-il jamais eu quoi que soit d’autre que des bandes enregistrées ? Le spectateur se trouvait insolemment déçu quant à ses expectatives, pris à parti comme au début d’un film de Debord ou comme devant Marinetti, le chef des futuristes italiens, présentant sous les huées sa face à l’intérieur d’un cadre vide en déclarant : « Autoportrait ! » En raison de cela, beaucoup qualifièrent le concert du titre de « performance » et arguèrent avoir été trompés sur la marchandise. Il est souvent sain d’être trompé sur la marchandise, là où la marchandise échoue, il arrive que l’esprit triomphe. En tout cas, je ne parlerais pas de « performance », parce que ce terme recouvre aujourd’hui essentiellement l’escroquerie d’un concept simpliste et rebattu, ou d’une vague trouvaille scénographique avortée, mis en place par des « artistes » n’ayant ni la formation intellectuelle ni la culture artisanale nécessaires pour les mener à bien, mais se cachant derrière le paravent inquisitorial de l’art contemporain pour continuer – sans crainte de la moindre sonnerie – leur récréation subventionnée. Je ne parlerais pas de « performance », mais je comprends qu’on s’y réfère, et pour la plupart, les spectateurs offusqués par la prestation de The Knife n’auraient pas rechigné à débourser quelques euros pour assister à ce genre de chose afin, quitte à s’emmerder, d’en sortir gratifiés socialement et à leurs propres yeux. Sauf qu’étant venus pour jouir, ils s’attendaient à ce qu’on stimule certaines zones érogènes qui ne furent qu’à peine effleurées. Pourtant, il paraît qu’on tenta simplement d’en activer d’autres.
Je ne parlerais pas de « performance » parce que ce concert fut un spectacle musical très habilement scénographié. Ensuite, la démarche de prise à revers du spectateur était authentique et pertinente. Lorsqu’on assiste à une performance, de nos jours, on s’attend à voir n’importe quoi, aussi n’est-on pas surpris qu’on nous serve précisément cela. Avec The Knife, le public s’attend à quelque chose et on lui offre autre chose, et cet autre chose révèle par la même occasion que la première chose attendue aurait justement été une tromperie. Voilà qui représente un véritable acte d’avant-garde au sens non galvaudé du terme. La musique électronique sur scène tient globalement de la prostitution, c’est ce que révèle, consciemment ou non, l’ombre projetée du spectacle. La plupart des musiciens électro hésitent en effet sur scène entre une attitude de geeks débiles – enfin, de geeks -, et une pâle imitation des canons du rock, sauf qu’il n’y a ni réelle interprétation ni authentique prise de risque possibles dans la configuration qui est la leur. Ainsi miment-ils des étreintes dont ils demeurent incapables dans le seul but de promouvoir leur travail. Les membres de The Knife, eux, sont parvenus à prendre enfin un risque et, à condition qu’il soit réceptif, à exciter leur public d’une manière neuve.
C’est que derrière leur fascination assez kitsch pour les travelos et leur attitude anti-star plutôt naïve (à l’instar des anciens empereurs nippons, on n’est pas moins sacralisé parce que dissimulé à la vue du profane, au contraire), derrière ces lieux communs indifférencialistes, donc, typiques de l’air du temps, les Dreijer touchent à quelque chose de plus profond, de plus fécond : l’ambiguïté. L’ambiguïté entre la machine et la grâce, entre le masque et la nudité, entre le rite et le jeu, entre l’insolence et l’offrande, entre l’ordre rythmique et la confusion ; et puis, bien sûr, entre le réel et le mensonge. C’est là qu’au lieu de seulement faire communier la foule, le duo la divise. Et au cours de cette division, on sort du pur entertainment de la musique de masse pour s’en réveiller porteur d’un nouveau trouble.
Gloire à ce nouveau trouble !

Une vidéo officielle du dernier album de The Knife :

*Photo : The knife.

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est journaliste littéraire et co-animateur du Cercle Cosaqueest journaliste littéraire et co-animateur du Cercle Cosaque
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