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Le rock mille fois mort, mille fois ressuscité

assayas white stripes

Propos recueillis par Marc Cohen et Aymeric Dutheil

Causeur. On disait le rock momifié. Depuis une dizaine d’années, le rock est redevenu la musique identitaire de la jeunesse. Que s’est-il passé, Doc ?

Michka Assayas. Dans les années 1990, on avait décrété la mort du rock au profit d’une musique électronique déshumanisée. Daft Punk, c’était (déjà…) des casques, de la musique d’ambiance dématérialisée, c’était l’électronique. Au tournant du siècle, probablement par contrecoup, il y a eu un retour brutal au rock par le minimalisme. Les Libertines, les Strokes et surtout les White Stripes ont chamboulé la donne en prônant le rejet de toute cette sophistication désincarnée. Ils ont donné à des millions de gamins la rage de rebrancher des guitares sur des amplis et de chanter de vraies chansons dans de vrais micros : bref, l’envie de faire des groupes de  rock.

À l’origine de la dernière résurrection du rock,  Les White Stripes sont donc un groupe « séminal », comme disent tes collègues cuistres anglo-saxons…

(Rires) Un groupe, si l’on veut. Les White Stripes, c’était un gars de Détroit, obsédé par le matériel vintage, qui collectionnait les vinyles et n’avait que des guitares pourries… Et cet excellent musicien s’est délibérément associé à une débutante. Sa copine ne savait pas jouer de batterie ou à peine, et c’est cela qui a fait la beauté de ce nouveau premier cri, qui était en réalité un retour au blues. Parallèlement, il y a eu les Libertines en Angleterre qui ont fondu ensemble un peu de Kinks, un peu de Small Faces, un peu de Clash, un peu de Blur… et puis, à New York, les Strokes, quelque part entre le premier Velvet Underground et les Smiths.

En quoi les fans de 2014 sont-ils différents de ceux de 1974 ?

Avec la dématérialisation, le rapport à la musique a été révolutionné. Pour des gens de notre génération, attendre un disque, compter les jours avant sa sortie, lire des articles dessus, puis enfin aller acheter l’album était une sorte de cérémonial obsessionnel. Il y avait aussi une forme de snobisme chez certains, dont j’étais, à vouloir avoir avant tout le monde le dernier album. On croyait encore à l’avant-garde… et l’avant-garde, c’était nous ![access capability= »lire_inedits »]

Et aujourd’hui, mis à part qu’on feuillette ton Dico d’une main en cherchant de l’autre les musiques dont tu parles sur YouTube …

Le rapport au rock des jeunes générations n’est plus du tout « historique ». Ils ne sont pas dans l’état d’esprit qui était le nôtre il y a trente ou quarante ans – et qui est peut-être encore celui des Inrocks : chercher la nouvelle tendance qui va démoder la précédente. Pour les jeunes, l’univers rock est une sorte d’hypermarché féérique, une discothèque en libre accès où chacun constitue sa propre culture. Ils vont donc faire cohabiter dans leur mausolée personnel Hendrix et les Wampas, Led Zeppelin et Daft Punk. Une approche décloisonnée difficilement concevable autrefois. Nous étions plus sectaires, dans un sens.

Comment as-tu vécu ce revival miraculeux ?

Nous autres, critiques rock, sommes devenus, bon gré mal gré, des sortes de grands anciens. Parce qu’on avait connu les années fastes, on se mettait à raconter à nos enfants ou à leurs copains : « Oui, mon gars, j’y étais, c’était autre chose à cette époque… »

La nostalgie du rock d’antan, c’est presque aussi vieux que le rock, non ?

L’idée que quelque chose a été perdu et qu’il faut le reconquérir a en effet existé dès la naissance du rock‘n’roll. Avant même les années 1960. John Lennon a dit que le rock’n’roll était mort à partir du moment où Elvis est parti à l’armée. Les musiques jeunes étaient par définition perçues comme éphémères, donc presque mortes dès leur naissance. Quand les Beatles ont explosé, en 1963, tout le monde croyait que la mode allait durer six mois, y compris les principaux intéressés. À cette époque, le rêve de Ringo Starr, c’était d’ouvrir un salon de coiffure !

Et toi, de quoi étais-tu nostalgique ?

Pour moi, c’était pareil ! Quand on me parle du début des années 1970, période complètement mythifiée aujourd’hui, on ressasse qu’en ce temps-là « la musique était super géniale ».  Mais lorsque j’avais 14 ou 15 ans, ce n’était pas du tout mon impression. J’avais le sentiment d’arriver trop tard, que l’âge d’or était derrière moi : les Beatles séparés, les Stones liquéfiés, le rêve de Woodstock aussi mort que Jimi Hendrix ou Jim Morrison. Vu d’aujourd’hui, le milieu des années 1970 semble une ère bénie. Mais nous, à l’époque, étions totalement obsédés par le passé ! On voulait rembobiner l’histoire, comme si elle s’était dévoyée. C’est ce que disaient les premiers punks vers 1976 : « Mais qu’est-ce que c’est que ces groupes qui s’habillent comme pour des opérettes, avec des light shows, qui jouent  sur des scènes de 15 mètres, qui font des doubles albums concept, il n’y a plus de chanson, ça ne fait plus danser, on écoute ça au casque couché avec un joint… »

On avait pourtant cru comprendre qu’à l’époque, tu avais toi-même un fâcheux penchant pour le rock sérieux, ou « progressif » comme on disait…

Oui , oui. Je suivais de près tout le courant King Crimson,Van der Graaf Generator, Caravan, le premier Genesis. À l’époque, j’étais déjà un apprenti critique, je me forçais à lire des articles que je ne comprenais pas, et je me prenais pour un grand connaisseur. Mais au fond de moi, quand j’écoutais les tubes de T.Rex, j’étais super-content ! Même chose avec Gary Glitter, mais je n’osais pas le dire ! J’avais honte car c’était commercial, et « commercial » était le mot qui tue !

Et c’est encore plus vrai pour Slade, que tout le monde révère aujourd’hui. À l’époque, les initiés disaient : « C’est un truc de filles… »

Absolument ! Avouer qu’on aimait des groupes « faciles » comme Slade ou T. Rex, c’était aussi grave que se proclamer fan de Cloclo ou Sheila ! On disait que c’était de la musique pour faire danser les minets. Un souvenir de mes années de lycée, encore : j’étudiais le russe, et me trouvais en séjour linguistique à Sotchi. Pendant une soirée, quelqu’un passe les Stones et toutes les filles se mettent aussitôt à danser. Je me souviens très clairement de la réaction du gars assis à côté de moi : « Je ne danse pas, c’est réac ! » Et au fond, « C’est réac », c’était notre credo. La musique pop était liée à la contestation, donc au refus de la facilité. Fatalement, il y a eu un retour du refoulé avec le punk – retour très similaire à celui qu’incarneront, vingt ans plus tard, les White Stripes.  Tout à coup, la futilité et les joies simples ont été réhabilitées. Et c’est justice.

Puisqu’on parle de musique légère, imaginais-tu, en 1978, qu’un jour tu écrirais 6 longs feuillets élogieux sur Abba ?

Non, mais je n’étais pas si loin du compte. Savez-vous à cause de qui ? D’Elvis Costello ! Il m’a décillé  avec sa réhabilitation de la musique dite « ringarde ». La country, la pop sucrée, l’easy listening… Il a été le premier des géants du rock à revendiquer son admiration pour Abba ! Alors forcément, un jour, j’ai réécouté Abba sans œillères et j’ai trouvé ça formidable. Classique et juvénile à la fois. Parfait.

Je confesse à tous les lecteurs de Causeur qu’en lisant ton dithyrambe dans  l’édition précédente du Dico,  je me suis dit : « Misère, ce con d’Assayas a raison : en vrai, Abba, c’est bien ! » Comment expliques-tu cette propension naturelle au sectarisme ?

L’image ! En France, le problème, c’est que tout passe par l’image. Si vous pouviez obliger les gens qui parlent de rock en France à écouter les yeux fermés sans étudier le look, les pochettes, les photos, les coupes de cheveux, vous assisteriez à une inversion complète des valeurs. En France, l’esthétique est tellement terroriste qu’elle frise l’idéologie.

À bas l’idéologie, vive la rigueur scientifique ! Si tu devais donner une définition du rock à quelqu’un qui n’en a jamais écouté ?

C’est compliqué, et pour cause : personne n’a la même définition du rock que son voisin. Je vais répondre en mon nom propre et au nom d’un certain nombre de gens qui ont vu leur vie bouleversée à cause du rock. J’étais programmé pour devenir prof, et quand le rock m’a tapé sur la tête, j’ai décidé de changer de vie. Pour moi, ça a été la révélation qu’un autre monde existait. Tu as 12 ans et tu te dis qu’il y a une autre planète que tu as envie de visiter, même si ça semble impossible car les personnes qui y vivent te sont très  supérieures. Mais ce n’est pas grave, on commence petit. Et bien sûr, j’étais sectaire, je faisais partie de ces espèces de Khmers rouges de l’époque qui voulaient détruire tout ce qu’il y avait avant. La subversion était pour moi à l’intérieur du rock.

Désormais, le rock et les autres musiques jeunes ont perdu cette charge subversive : ça ne gâche pas un peu le plaisir ?

Le rock n’a pas ce super-pouvoir de générer la subversion. Il n’a fait qu’accompagner le changement à l’œuvre dans la société, changement qui se heurtait à des forces hostiles. On ignore souvent que les disques des Beatles ont été victimes d’autodafés dans des États américains comme l’Alabama. Les Plastic People tchèques ont tâté plusieurs fois de la prison. C’était la haine. Quand des œuvres sont interdites, considérées comme décadentes et honteuses, cela crée en réaction une formidable accumulation d’énergie. Et quand tout est permis, ça retombe. On en a eu l’illustration quand les pays soviétisés ont été libérés de l’emprise de Moscou : beaucoup d’intellectuels se sont tout à coup retrouvés sans but, eux qui, avant, ne dormaient pas de la nuit et risquaient allègrement les camps en diffusant des samizdats ou en organisant des manifs interdites. Aujourd’hui, c’est pareil dans nos sociétés : à force d’avoir le droit de tout faire, l’art  ̶  et pas seulement le rock  ̶  ne porte plus la résistance aux valeurs dominantes mais une fausse subversion, façon Canal Plus, d’où une espèce de fadeur généralisée où plus rien n’a de goût. Ma fille me parle souvent de l’actu vue au prisme du « Petit Journal ». Soit. Mais faute de références, elle ne connaît de la politique que le second degré ridiculisant. C’est la fausse subversion qui a triomphé.

Il y a encore des figures réellement transgressives, mais ce sont des vieux, comme Lemmy, de Motörhead, qui doit avoir dans les 70 ans…

Une certaine forme d’intégrité peut être considérée comme subversive : refuser de se mettre au goût du jour, de s’affadir, de faire plaisir aux jeunes… S’il y a une chose à garder dans cette génération, ce sont en effet ces figures invariantes, qui n’ont jamais renoncé au programme existentiel qu’ils s’étaient fixés à 18 ans. Lemmy a grandi dans un contexte où l’avenir,  c’était l’usine ! Il y avait un enjeu particulier pour ces types. Ils sont restés fidèles à leurs rêves de jeunesse et les ont vécus. Qui dit mieux ?

On entend souvent qu’il est ridicule de faire du rock quand on est vieux…

Que peuvent-ils faire d’autre ? Ouvrir un salon de coiffure ? Moi, ces dinosaures m’émeuvent. Ils ont creusé leur sillon et n’ont pas bougé. Je ne sais pas si c’est ça le rock, mais, en tout cas, c’est l’un de ses aspects attachants : la possibilité de ne pas se renier dans une société où l’on est toujours sommé de s’adapter.

La culture rock existe-elle ? Le mot a-t-il un sens ?

À partir du moment où écouter du rock te donne envie de creuser, de connaître, c’est une culture. Mais, pour répondre plus précisément à ta question, en vérité, je n’en sais rien… Quand je me suis lancé dans ce métier, je me sentais schizoïde : d’une part, j’étais obsédé par les écrivains d’avant-guerre, Gide, Valéry, et d’autre part, j’écrivais sur Costello, les Stranglers, XTC etc. Pourtant , ce climat crépusculaire du postpunk des années 1980-1985, avec New Order, les Smiths, avec ses tonalités très mélancoliques et maussades, allait très bien avec la littérature de l’avant-guerre, les romans fantastico-réalistes de Julien Green, par exemple. Il y avait des correspondances que je ne décelais pas et qui fonctionnent rétrospectivement.

En lisant ce Dictionnaire, on est surpris par la qualité de la langue, très tenue…

Il y a cette idée reçue qui traîne, comme quoi il faudrait écrire rock, imiter le style gonzo de Hunter S. Thompson, faire semblant de s’indigner, dénigrer de manière outrancière, faire des blagues. C’est exactement la voie inverse que nous avons choisie : il y a un souci de classicisme, j’essaie d’avoir de l’oreille quand j’écris ou quand je relis les textes des autres auteurs du Dictionnaire. J’aime la musique car il y a des choses qui m’exaltent et, quand on écrit, les mots doivent entrer en résonance avec le thème. Je ne voulais surtout pas faire des gloses générationnelles, je voulais qu’un gamin de 15 ans qui ne connaît rien au Velvet Underground puisse comprendre de quoi il s’agissait.

As-tu voulu aussi transmettre, au-delà de l’histoire du rock, une certaine approche de la méthode?

Définitivement oui. Je tenais à ce que ce Dictionnaire soit élégant. Mais pas seulement dans son style, dans la méthode aussi, autant que possible.  Il y a un énorme travail d’enquête dans ce livre, qui aurait beaucoup perdu de sa pertinence s’il avait été livré plus ou moins en vrac au lecteur. Les renseignements biographiques, la généalogie des influences musicales, le contexte intellectuel ou politique sont des choses qu’il faut ordonner assez méticuleusement, sans quoi on se moque du monde. Alors, oui, j’ai voulu aussi essayer de transmettre cette logique classique. C’est peut-être mon côté prof ! La langue française est l’un des plus beaux outils au monde, et la mettre au service du rock, c’est paradoxal et très excitant.

En bonus track, tu l’as fait sans le clinquant des jeunes gens qui ont trop lu Guy Debord, le genre : « Regardez comme je manie avec grâce l’imparfait du subjonctif… »

Je vois, hélas, très bien ce que tu veux dire : ce n’est pas mon école. J’aime la recherche de simplicité. C’est en lien avec le ton, le rythme, le refus de la pose. Ça aussi, c’est rock ![/access]

 

Le Nouveau Dictionnaire du rock, sous la direction de Michka Assayas, Bouquins, Robert Laffont.

Les Verts flinguent le cinéma rhônalpin

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verts rhones alpes cinema

La région Rhône-Alpes avait été pionnière, en France, dans la mise en place d’un fonds de soutien à la production cinématographique décentralisée à la production cinématographique. « Rhône-Alpes Cinéma » avait été créé au début des années 90, à l’initiative de Roger Planchon, immense dramaturge, successeur de Jean Vilar et Georges Wilson à la tête du Théâtre national populaire. Cet homme de théâtre avait compris que la « grande » culture ne pouvait se désintéresser de la production audiovisuelle, mais savait, d’expérience, que le financement direct, par la puissance publique, des œuvres artistiques pouvait conduire à des dérives de type soviétique. C’est pourquoi, avec l’accord des autorités politiques locales, il mit en place une société de production dont la vocation était de prendre des participations dans des projets cinématographiques et télévisuels pouvant contribuer au rayonnement culturel de la région, à sa visibilité touristique, au développement d’une infrastructure technique (studios, prestataires de services). Le financement de ces participations était assuré par une subvention globale versée chaque année à la société Rhône-Alpes Cinéma par la région, qui n’intervenait pas dans les choix artistiques, mais veillait, grâce au droit de veto du président de région, à ce que le cahier des charges de ces productions soit conforme aux objectifs de ce fonds : lieux de tournage, emploi de techniciens locaux, etc. En pratique, on exigeait que pour 1€ investi par la région dans une production, 4€ soient devaient être dépensés sur place, pour les frais de tournage et de post-production. En jargon pseudo-moderne, cela s’appelle une opération gagnant-gagnant : des films à petit et moyen budget trouvent dans Rhône-Alpes Cinéma un partenaire financier sans lequel ils n’auraient pu voir le jour, et la région se trouve mise en valeur, dans les images diffusées et dans le développement d’un savoir-faire local dans une industrie qui a fâcheusement tendance à se concentrer dans les grandes métropoles.

Jusqu’à sa retraite en 2005 (atteint par la limite d’âge qui touche les dirigeants de sociétés privées), Roger Planchon détenait la majorité des actions de la société, la région n’en possédant qu’une part minoritaire, et tout le monde travaillait en confiance : Planchon était insoupçonnable de s’enrichir personnellement avec les deniers publics, et son autorité artistique était si grande que les choix esthétiques de la société étaient validés sans problèmes, quelle que soit la tendance politique majoritaire au Conseil régional. À son départ, ses actions furent réparties entre la région et des partenaires privés, certes, mais dont l’intervention en l’espèce s’apparente plutôt au mécénat qu’à la recherche du profit : la Caisse des dépôts et consignations et la Caisse d’épargne. Tout cela fonctionne à la satisfaction générale, Rhône-Alpes Cinéma dispose d’un catalogue de 220 films dont la société perçoit des droits de diffusion, réinvestis dans de nouvelles productions : c’est un modèle dont s’inspirent d’autres régions françaises, comme le Nord-Pas de Calais.

En mars 2010, les élections régionales en Rhône-Alpes se traduisent par une forte poussée des Verts, qui font presque jeu égal avec le PS et constituent la deuxième force de la majorité plurielle (PS, PC, PRG) dirigée par le socialiste Jean-Jack Queyranne. C’est le début du calvaire pour Rhône-Alpes Cinéma. Pour les ayatollahs écolos, emmenés sur ce dossier par Étienne Tête, l’autonomie relative de cette société de production est insupportable. Ils mènent une campagne démagogique en accusant la région de livrer la production audiovisuelle aux appétits d’un grand capital ponctionnant les deniers publics, et autres balivernes du même tonneau idéologique. En fait, ils souhaitent pouvoir orienter les subventions vers des productions reflétant leurs orientations, comme l’a naïvement avoué la présidente (verte) de la commission «  culture » du conseil régional, Catherine Herbertz, lors du débat budgétaire. Elle exige l’intervention du « regard politique des politiques » sur les financements accordés et suggère des pistes : «  Les orientations politiques délibérées par la Région sont-elles prises en compte ? Par exemple émergence, qualité de la médiation, équité territoriale et équité des financements, diversité culturelle, égalité homme/femme, participation citoyenne éventuellement, démarche de développement durable… » explique-t-elle en annonçant que son groupe s’abstiendra sur ce chapitre du budget de la région.

L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais c’était sans compter sur la personnalité d’Etienne Tête, qui fait partie d’une espèce bien connue dans la littérature française, les « fous de justice », les chicaneurs obsessionnels qui encombrent les tribunaux de notre beau pays avec des procédures interminables. Ce médecin gynécologue de formation, écolo tendance khmer vert, est même devenu avocat pour poursuivre devant les tribunaux les combats perdus dans l’arène politique. Il veut la peau de Rhône-Alpes Cinéma et fait feu de tout bois pour dénicher dans les statuts de la société ce qui pourrait la placer dans l’illégalité. Et il vient d’y parvenir, en faisant admettre, par le Tribunal administratif de Lyon que Rhône-Alpes Cinéma était en infraction au regard des réglementations européennes exigeant que toutes les aides publiques d’un pays à la production audiovisuelle soient signalées à Bruxelles. Le tribunal n’a pas admis les arguments de la Région qui estimait être couverte par la convention cadre conclue à ce propos entre l’État français et la Commission de Bruxelles. Ce jugement est pain bénit pour tous ceux qui, hors de France, n’ont de cesse de remettre en question le soutien de la puissance publique à l’industrie culturelle. De la belle ouvrage, tricotée avec de la laine écrue garantie écolo, qui risque de couler une institution qui a l’insolence de bien marcher. Une vraie prise de tête !

 *Photo : LE LANN/SIPA. 00213295_000010.

Helena Costa, avant-gardiste du foot français

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À la surprise générale, le président du Clermont Foot Auvergne annonçait la semaine dernière la nomination d’une quasi-inconnue au poste d’entraîneur général de l’équipe fanion. Une première en Europe, qui donne l’occasion à tout le football français de bomber le torse, fier d’être précurseur sur un sujet supposé sensible. Dans un continent où la recherche obsessionnelle du progrès pousse à consacrer un drag queen comme passionaria, voilà enfin une bonne raison de tirer la langue à nos voisins. 

Invités à réagir à cette nomination que d’aucuns penseront être  un joli coup marketing, eu égard au CV un peu maigre de la coach, les acteurs du sport français le plus populaire se sont fendus de déclarations bienveillantes, alternant les poncifs habituels sur « le regard tout à fait particulier des femmes sur le football (qui) prennent des décisions plus subtiles que les hommes » selon Jean-Michel Larqué pendant que le chroniqueur Pierre Ménès osait une boutade un peu grivoise ; « Il y a-t-il un M. Costa et qu’en pense-t-il ? »

Dans ce florilège de réactions un peu gauches, la ministre Najat Vallaud-Belkacem, en qualité de sa charge des Sports, ajoute « Bravo au Clermont Foot de comprendre que donner leur place aux femmes est l’avenir du football professionnel ». Soit.

À l’ère de la théorie du genre, il est cocasse de constater combien les clichés sexistes ont la vie dure. Quant à un autre sport national pratiqué par tous à l’envi, la psychologie de comptoir, son avenir semble radieux.

Et Helena Costa là-dedans ? La portugaise (qui cumule donc d’importantes qualités pour la réalisation de blagues vaseuses) ne demande qu’une chose, comme elle le rappelle sur Europe 1 «J’appelle toute la presse et les supporters à me regarder comme une entraîneur normal et à me juger pour mes résultats et sur mon travail, et non pas parce que je suis une femme. »

Passé le tumulte lié à cette nomination qui a le mérite de bouger les lignes et de porter ombrage aux polémiques actuelles sur le racisme et le sexisme dans le foot, on peut espérer que Madame Costa sera entendue, et les envolées lyriques des uns et des autres sur sa condition remises au placard.

La coach, qui a précédemment exercé à la tête de l’équipe féminine du Qatar, sait que sa nomination est une tempête dans un verre d’eau, alors que nombre de femmes au Moyen-Orient défendent leur simple droit à exercer le sport-roi.

De son côté, le président de la FIFA Sepp Blatter a déclaré :  « Félicitations et bonne chance à Helena Costa au Clermont Foot. Une bonne nouvelle pour les femmes dans le football aujourd’hui »

Une déclaration à rapprocher des inflexions de la FIFA dans certaines de ses positions comme la récente autorisation du port du voile au cours des compétitions officielles. Une intrusion manifeste du religieux dans le sport, sur fond de lobbying très important des pays concernés, dont l’influence grandissante dans le sport interroge. Une question sur laquelle la FIFA se montre étonnamment moins prolixe.

Montaigne, esprit sans loi

montaigne portrait manent

Il n’y a pas que la bonne chère ni la fête dans la vie. On peut aussi trouver de la joie à penser, simplement penser. Et à penser simplement un objet complexe. Il faut beaucoup de talent pour rendre d’accès facile une pensée difficile. C’est la marque d’un vrai respect à l’égard des lecteurs. Ainsi en va-t-il du Montaigne, la vie sans loi, de Pierre Manent : on ressort content de sa lecture, ébloui, repu. Voilà un livre de philosophie qui se présente avec la même franchise que les Essais, à visage découvert, ennemi des postures où le creux se dissimule sous l’alambiqué.

Récemment, on a écrit beaucoup sur l’homme à la tour, depuis Un été avec Montaigne, d’Antoine Compagnon (Ed. des Equateurs, 2013.), à Comment vivre, une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse, de Sarah Bakewell (Albin Michel, 2013.), en passant par une myriade d’articles commis, sous le sceau de l’érudition, par des spécialistes. L’ouvrage de Pierre Manent tranche avec ces efforts : il vise moins à traiter tel ou tel aspect des Essais qu’à démontrer en quoi Montaigne a inauguré la modernité politique. Ce n’est pas vraiment étonnant de la part de Manent, fidèle disciple de Raymond Aron. La manière mérite donc d’être soulignée dès l’abord : simplicité, clarté, rigueur, rien de scolaire, nul pédantisme. En quoi Pierre Manent suit la leçon de Montaigne, pour qui « la difficulté est une monnaie que les savants emploient comme les joueurs de passe-passe pour ne découvrir l’inanité de leur art ». Cette netteté du trait participe grandement à la volupté de la pensée en marche. Car c’est de cela qu’il s’agit : arpenter des problèmes de fond en compagnie des lecteurs, réfléchir à haute voix avec la volonté constante de se faire bien comprendre. Il y a de l’hospitalité, de la courtoisie dans cette démarche. Et même du sourire, quand Manent s’amuse des petites ruses de Montaigne pour faire passer la pilule de ses convictions iconoclastes sous une orthodoxie de façade.[access capability= »lire_inedits »]

Quels problèmes de fond ? À la base, celui qui touche aux rapports entre la parole et l’action. De cette radicale distinction opérée par l’auteur des Essais, date le grand tournant de la Renaissance. Une distinction si radicale qu’elle signe l’avènement de la littérature. Montaigne sait parfaitement qu’aucune singularité ne justifie qu’il consacre tout un livre à parler de lui. Il se prétend de l’humaine condition, sans faits d’armes particuliers ni qualités éminentes. Ce sont, par tradition, les hommes de pouvoir qui racontent leur vie. Ou des témoins qui en rendent compte. Montaigne ne raconte pas la sienne. Il ne dispose d’aucune autorité qui la rendrait digne d’attention. Mieux : la parole, chez lui, ne sert fondamentalement à rien. Etrangère à l’éloquence, qui cherche à persuader pour peser sur le monde, elle se déploie sans appétit de convaincre. À la différence des philosophes grecs, Socrate au premier chef, Montaigne ne se donne pas pour but d’offrir un discours utile à l’amélioration de soi. Chez lui, le « Connais-toi toi-même »  n’a pas pour visée le perfectionnement de son âme mais la connaissance de soi qui délivre des illusions, en particulier sur les mérites qu’on s’attribue indûment − la bonté, entre autres. Ou qui délivre du pli des coutumes. Quitte à suivre une coutume, il entend s’y plier en toute connaissance de cause, ou suivre celle qu’il se donne. Pensant par lui-même, il refuse tout patron. Pas de lois venues d’ailleurs, telle est sa loi.

Dans cette même logique, à la différence de la religion chrétienne, voire de toute religion, le discours qu’il produit n’aspire d’aucune façon au salut de son âme, ni de la nôtre. Le scepticisme qu’il professe, hérité du pyrrhonisme, va dans ce sens : comme on ne sait rien de l’au-delà, il est vain d’en imaginer les jouissances et les châtiments. Tout fait doute : gardons-nous des dogmes.

Pierre Manent chemine dans les Essais d’un pas sûr en éclairant de multiples points, tous cardinaux. Il interroge longuement l’idée de nature chez Montaigne, notamment ce qu’on appelle sa « forme maîtresse », pierre de touche des considérations que celui-ci nous livre, fondées sur sa seule expérience. Notons d’ailleurs que Montaigne s’inscrit là au moyeu de la Renaissance. Un Ambroise Paré, grand homme aujourd’hui méconnu, fondait son savoir exactement de la même manière, tout comme, à l’instar de Montaigne, il publia ses œuvres en français. Ils avaient le même public : ni les sages, ni le petit peuple, mais, pour reprendre les termes de Manent, « la classe moyenne des liseurs de livres », alors en gestation. Et Manent relève à bon escient qu’aux trois ordres traditionnels, l’Église, la noblesse, le peuple, vient s’ajouter la magistrature, cœur de ce public nouveau auquel Montaigne s’adresse et qu’il contribue à créer.

De là, glissons vers les rapports entre la justice et la loi, occasion de superbes ouvertures sur les Pensées de Pascal. D’où provient la loi ? D’où tire-t-elle son efficacité ? De la raison ? De la justice sur laquelle elle est censée reposer ? De la force ? N’est-ce pas plutôt, comme le suppose Montaigne, de son « fondement mystique » ? Autant d’hypothèses qui appellent autant de développements et qui, évidemment, forment le cœur de ce Montaigne, la vie sans loi, dont le  sous-titre trouve son explication dans les dernières pages, où se révèle le « secret lumineux des Essais ».

Cette présence d’un secret dénote une forme d’enquête au long de laquelle Manent nous entraîne par monts et par vaux tout en suivant la ligne qu’indique le sous-titre. On découvre, chemin faisant, divers points de vue relatifs au sort de la raison chez Montaigne, à sa « science du sujet » comparée à celle de Rousseau, à la servitude volontaire selon La Boétie, à la société des Cannibales régie par le sens de l’honneur sous l’égide d’une liberté magistrale,  à la politique, bien sûr, où les commentaires sur Montaigne côtoient les conceptions de Platon, d’Aristote, de Machiavel, de Montesquieu, de sorte qu’au final l’ensemble constitue une approche non seulement philosophique, mais anthropologique. On n’est pas, pour goûter l’ouvrage, obligé d’être un spécialiste de Montaigne, ce philosophe d’un nouveau genre qui, d’après Pierre Manent, incarne la philosophie conçue comme « l’art général de vivre selon la nature ». Voilà une formule énigmatique dont la densité s’éclaire au terme d’un brillant parcours auquel, peut-être, une suite sera donnée. Espérons-le.[/access]

Pierre Manent, La Vie sans loi, Flammarion.

* Photo: ANDRE MICHEL/BIBLIOTHEQUE NATION.00222119_000006

Qui a dit que le diable n’existait pas?

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tactique diable lewis

La plupart des mortels font deux erreurs majeures au sujet du diable. D’abord, ils ne croient pas en son existence, ce qui, sachez-le, est son astuce suprême, car, qui croit en lui, croit en l’Autre… et à ce jeu-là il est sûr de perdre. La deuxième consiste à penser qu’il a l’allure, au choix, d’un vieux bouc, fourchu, cornu, puant, d’une jeune adolescente scarifiée aux yeux rouges ou de Lord Voldemort.

La pièce Tactique du diable, adaptée de l’œuvre de C.S Lewis par Michel-Olivier Michel et jouée à l’espace Bernanos jusqu’au 24 mai, ne tombe pas dans ces travers dignes du premier premier communiant venu. L’adaptation sur scène des « lettres d’un vétéran de la tentation à un novice » imaginées par l’écrivain n’est donc pas seulement une réussite dramaturgique, c’est une parfaite leçon de catéchisme, joyeuse et incarnée.

Car le diable existe. On le rencontre, au gré des romans, chez Boulgakov, sous les traits d’un magicien farceur ou chez Bernanos sous ceux d’un maquignon jovial. Chez Lewis, c’est tout sauf un clown. C’est le plus « beau des anges ». Il est froid, distant, calculateur. Mais tellement séduisant. Un dandy arrogant qui donne des cours de tentation à un diablotin fraîchement émoulu du Collège de formation, dont la mission est de faire basculer une âme du coté obscur de la force.

L’auteur du Monde de Narnia est plus connu pour ses romans d’heroic fantasy que pour son œuvre théologique. Sous l’influence de son ami Tolkien et à la lecture de Chesterton, il se convertit au christianisme en 1929. « Surpris par la joie » -c’est ainsi qu’il a titré son autobiographie- il se fera dès lors l’apologiste infatigable de la religion qu’il a embrassé. Mais foin d’un catéchisme rasoir et austère, la joie sera au cœur de ce christianisme incarné, empirique et tout chestertonien. Une joie que savent nous faire partager les quatre comédiens. Accompagnés magistralement d’un pianiste qui alterne jazz et cartoon et donne à la pièce tantôt l’ambiance d’un cabaret, tantôt celle d’une église, ils nous emmènent au fond de l’âme humaine en toute légèreté.

La description de la casuistique démoniaque est moins là pour nous apprendre à lui résister que pour nous faire découvrir la richesse et la profondeur de la théologie chrétienne. À son apprenti qui se croit habile de proposer la tentation sexuelle pour détourner sa proie de « l’Ennemi », le maître tentateur répond en ricanant : « N’oublie pas qu’il fut créé par l’Ennemi, le sexe, pour sa plus grande gloire ! ». Et les plaisirs ? Idem : «  C’est lui qui l’a inventé le plaisir, non pas nous. Il est à l’origine de tous les plaisirs ; malgré toutes nos recherches nous n’avons pas su en produire un seul ! »

Sagesse de la chair. Perversité de l’esprit. C’est par l’intelligence et l’imagination bien plus que par les sens que le doute pénètre le cœur. Les perversions brusques ne sont pas les plus efficaces, et il faut travailler l’âme jusqu’à ce qu’elle tombe comme un fruit mur.

De professeur de tentation, le Malin finit par se faire catéchiste, l’exposition des méthodes lucifériennes devenant le prétexte du dévoilement de la stratégie de celui d’en haut. « Mais il les aime vraiment ? » demande le diablotin, tentateur tenté de déserter pour le camp des anges. Screwtape finira par lâcher le morceau et dire le secret qui vit Satan tomber comme l’éclair : « Oui il les aime vraiment et pour leur apprendre à l’aimer librement, à marcher vers lui, à voler de leurs propres ailes, il doit retirer sa main. »

Incompréhensible folie de l’amour. Pour les hommes, le diable a une tactique là où Dieu a un plan.

Tactique du diable, d’après le roman de C.S Lewis. Mise en scène de Michel-Olivier Michel. Du 8 au 24 mai les jeudis, vendredis, samedis à 20h30, à l’espace Bernanos.

L’Arabie Saoudite enfin réconciliée avec l’Iran?

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iraan arabie saoudite qatar

Nidal Shoukeir est spécialiste des Pays du Golfe, il est chercheur à Paris VIII et titulaire d’un master « diplomatie et négociations stratégiques » à Paris XI.

Antoine Colonna : Un vent nouveau semble souffler dans les chancelleries du Golfe persique. Le Ministre des Affaires étrangères saoudien Saoud Al-Faysal a affirmé cette semaine que son pays était prêt à négocier avec l’Iran, qui a accepté sa main tendue. Comment expliquez-vous cet amorce de rapprochement entre ces deux ennemis historiques ?

Nidal Shoukeir : L’Arabie saoudite n’a pas le choix : elle a constaté que les diplomates iraniens étaient désormais reçus dans toutes les capitales du Golfe et que les Occidentaux, Washington en tête, commençaient une politique d’ouverture. En réalité, on en revient àl’époque du président iranien Khatami qui, de 1997 à 2005, avait tenté un rapprochement entre Riyad et Téhéran. Les deux grandes puissances régionales, chiite et sunnite, se voient aujourd’hui forcées à se parler car tous les dossiers politiques ou religieux de la région sont bloqués (Syrie, Irak, Liban). Mais attention, les problèmes ne sont pas réglés pour autant. La concurrence entre les deux capitales pour le leadership du monde musulman demeure.

Le revirement saoudien a coïncidé avec la visite  en Arabie de Chuck Hagel, le secrétaire américain à la Défense américain. Washington aurait-il poussé Riyad à lancer cet appel du pied à Téhéran ?

Washington a certainement dû influer sur l’appel saoudien au dialogue, mais cela ne date pas d’aujourd’hui. En réalité, la position saoudienne s’explique autant par des pressions intérieures qu’extérieures. Le véritable risque qui peut peser sur le Royaume est plus de nature intérieure avec les problèmes liés à la succession dynastique. Sans règles claires, les rivalités entres générations sont fortes et les arbitrages complexes. Dans ce contexte, le changement radical, qui se manifeste par l’acceptation du dialogue, est interne. Sur le dossier nucléaire iranien, la sécurité du Golfe, il doit y avoir des pressions, mais Washington ne peut pas forcer la décision.

De plus en plus isolée, la monarchie wahhabite craint-elle qu’à terme, l’Iran ne la supplante comme meilleur allié de Washington dans la région ?

L’Arabie saoudite reste un partenaire fondamental pour les Etats-Unis. Si Washington et Téhéran se rapprochent, cela ne veut pas dire que Riyad sera écarté du jeu. L’Arabie saoudite a une place symbolique dans l’Islam, c’est la Terre sainte. Et, pour les Américains, rompre avec Riyad serait une erreur dans la lutte anti-terroriste.

Que faut-il donc attendre d’un éventuel axe américano-irano-saoudien ?

Le rapprochement entre l’Arabie et l’Iran est un bon signal pour toute la région : la « rue » va être stabilisée et les tensions entre chiites et sunnites vont descendre d’un cran. On va assister assez rapidement à une baisse des cours du brut, notamment parce que l’Iran va lever la menace militaire qu’il fait peser sur le détroit d’Ormuz, la clé du Golfe persique.  Il faudra suivre avec attention l’élection présidentielle au Liban qui sera un véritable test pour voir si l’apaisement décidé dans les chancelleries produira des effets sur le terrain. Du même coup, le Qatar, qui soutient les Frères musulmans, va aussi être forcé de calmer le jeu, ne pouvant s’opposer à la ligne définie par les deux grandes puissances régionales.

Jusqu’à présent, le Qatar appuyait inconditionnellement les mouvements issus des Frères Musulmans, comme le Hamas palestinien. Or, après avoir désavoué son allié syrien, le Hamas tente actuellement de se rapprocher de l’Iran. Qu’en est-il réellement ?

Le Hamas est tiraillé par de fortes divisions internes. Si Khaled Mechaal joue la carte du Qatar, une partie importante du mouvement s’est effectivement rapprochéedu Hezbollah et de l’Iran. Mais le Hamas suivra le même chemin que les autres, celui de l’apaisement. Les relations vont donc être moins tendues au sein de cette formation, de même qu’entre le Hamas et le Fatah.

*Image : wiki commons.

Télé Burgalat

ben bertie show paris premiere

Albert Robida (1848-1926), artiste et écrivain français né à Compiègne a légué à l’humanité une invention remarquable : le « téléphonoscope ». Dans son roman futuriste, fantaisiste et prospectif Le vingtième siècle, de 1883, il imagine la vie dans les années 1950, et introduit l’idée de grands écrans qui diffuseraient à domicile des imagines animées du vaste monde – transmises par les câbles du téléphone. Cela ne vous rappelle rien ? À la différence de Jules Verne, Robida n’a pas envoyé les hommes faire du tourisme sur la lune, ni sous les mers, ce qui lui valut une notoriété nettement moins grande – même à Compiègne. Mais un jour le « téléphonoscope » s’est matérialisé.

À force d’efforts, il est devenu bien réel. Il a envahi les foyers. Il a même pris le nom de télévision, et la face du monde en a été changée. La suite est connue : Léon Zitrone, Guy Lux, Loana, l’ « esprit Canal », le Manège enchanté, Yves Mourousi, et le pathétique télé-crochet musical de l’Eurovision. La télévision fait et défait des hommes politiques, et des artistes de music-hall. La télévision promeut des cultes et fabrique des idoles ; ainsi Conchita Wurst, vainqueur autrichien travesti et barbu (ce qui fait beaucoup) de l’Eurovision, qui est devenu en quelques heures une icône de je-ne-sais-pas-quoi-au-juste, mais ça lui a valu de faire la Une du Monde. Le quotidien vespéral progressiste voyant un bouleversement civilisationnel dans les provocations d’une « femme à barbe » parmi d’autres. Hubert Beuve-Méry est parti à temps. Mais la télévision ne produit pas que des fétiches, elle transmet aussi de l’émotion. Ainsi, la semaine dernière, les téléspectateurs d’un programme turc du genre « Tournez manège » où chacun cherche sa chacune, ont assisté en direct aux révélations inattendues et sidérantes d’un « candidat » promettant qu’il ne tuerait pas son hypothétique nouvelle amoureuse – comme il avait jadis assassiné sa femme et tué « accidentellement » son ex-petite amie (décédée alors qu’il nettoyait sa hache, et que le coup est parti tout seul. Ce qui est hachement fréquent).

La télévision c’est aussi, plus rarement, de l’art. Le « Ben & Bertie show » que diffuse de temps en temps la chaîne Paris Première est une de ces trop rares pépites cathodiques visant non seulement à nous distraire, à nous enrichir l’âme et le cœur, mais ayant également des ambitions esthétiques. Le musicien, compositeur, chanteur, producteur, et désormais homme-de-télévision, Bertrand Burgalat est reparti au charbon avec son complice le réalisateur Benoit Forgeard, pour un nouveau numéro de leur série musicale loufoque « L’incruste », dédié à un certain Sven Larsson, inventeur putatif du dispositif technique vidéo du « fond vert » – permettant d’incruster électroniquement des individus filmés sur un fond vert neutre, dans toutes sortes d’images fixes ou animées (depuis une carte météo – mais si, souvenez-vous, Évelyne Dhéliat ; jusqu’à un paysage lunaire). Un procédé dont ont usé et abusé les réalisateurs de télévision des années 70/80, et qui est au cœur de l’esthétique des « Ben & Bertie show » depuis le début (L’année bisexuelle, Ceux de Port Alpha, L’homme à la chemise de cuir) … Ce nouvel épisode – paradoxe délicieux – ne fait aucunement appel à cette technologie, mais en fait l’apologie… L’intrigue de « L’incruste » se résume en peu de mots : Ben & Bertie ont l’opportunité de réaliser un long-métrage de cinéma, immense joie, mais doivent partager des studios avec une émission télé de variété. C’est là que les problèmes commencent.

Cultivant toujours un humour pince-sans-rire hilarant, et un ton faussement compassé, les deux compères (ici cinéastes dilettantes et sursitaires), évoluent entre les caméras, les décors, les figurants, et cherchent à imposer leur projet de film dans l’exquis désordre ambiant des deux tournages imbriqués. Un désordre d’où émergent des séquences musicales délectables… (Francis Lai interprétant in-extenso le générique nostalgique qu’il a écrit dans les années 70 pour le programme « Le cinéma de minuit » sur FR3, Yasmin Hamdan, les rockers cuir démodés de Chalard & Co, Etienne Daho impérissable quel que soit la DLC, les talentueux Aquaserge (qui ont récemment accompagné April March, révélée en France par Burgalat), Chilly Gonzalès, Bertrand Burgalat lui-même et son groupe les A.S. Dragon… et j’en oublie.

Déjà culte en hexagone, le Ben & Bertie show s’impose peu à peu comme une référence que la télévision américaine nous envie. Les Chinois aussi réclament bruyamment le concept. Sans parler des indiens, des pakistanais, des portugais et des belges. Et j’ajoute les nord-coréens !

Ah… Albert Robida (1848-1926), artiste et écrivain français né à Compiègne, qui a légué à l’humanité le « téléphonoscope », n’imaginait peut-être pas tout ça dans ses rêveries primitives… peut-être était-il encore loin de la télévision ?

Ben & Bertie show, « L’Incruste » cette nuit à 00h15 sur Paris Première.

Conchita fait des émules à Nantes

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Félicitée aux quatre coins de l’Europe pour sa victoire à l’Eurovision, Conchita est déjà ringarde. C’est probablement au nom du même sacro-saint droit à la tolérance évoquée sans mesure, que l’académie de Nantes s’illustre avec une campagne de communication putassière.

Aujourd’hui, les lycéens (dont ce serait l’idée) et les« encadrants » (sic) de l’académie, indépendamment de leur sexe (biologique ou  autre, selon la formule consacrée) sont invités à se rendre en cours vêtus d’une jupe pour « lutter contre le sexisme ».  Cet énième happening au goût douteux provoque évidemment l’indignation dans les rangs de la-Manif pour tous, Christine Boutin en première ligne sur Twitter (« Et ça continue ! » déclare-t-elle simplement)  contribue à faire parler d’une initiative aussi insignifiante que grotesque.

On est certes en droit de se demander si le fait d’obliger le professeur de mathématiques à porter des jarretières et le proviseur à  se maquiller représente une réelle avancée vers l’égalité des sexes. Mais ce travestissement n’en demeure pas moins une triste pitrerie, plus proche d’Halloween que des joies du mardi gras. Cette pochade ne devrait pas provoquer la réaction pavlovienne des professeurs de l’indignation, qui ne se recrutent pas qu’à gauche.

L’occasion était trop belle de fustiger les agents de la pensée du « gender » ultra-influents dans le milieu scolaire, et leur rêve de liquider l’altérité et la différence des sexes en confondant égalité et indifférenciation.

Qu’à cela ne tienne, Christine Boutin et ses amis peuvent se rassurer, il n’est pour le moment pas question de faire de cette journée de la jupe une fête nationale.

Génocide rwandais, Aquilino Morelle: le journal d’Alain Finkielkraut

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chaussure cireur aquilino

Les vingt ans du génocide rwandais 

Élisabeth Lévy. Le 6 avril 1994,  l’avion transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais était abattu. Cet attentat a déclenché un  génocide. Pendant une centaine de jours, les Tutsi et les Hutu modérés ont été massacrés dans des conditions abominables. Après des semaines de tergiversation de l’ONU, la France est intervenue : trop tard, sans doute. Et on peut certainement critiquer sa politique dans les années 1990. Mais aujourd’hui, le président rwandais Paul Kagamé l’accuse de complicité de génocide, rien que ça. Et ces accusations ont été abondamment reprises par la presse. Edwy Plenel s’est fendu d’un grand article intitulé « Le déshonneur de la France », exigeant un geste comparable pour le Rwanda à celui de Jacques Chirac pour la Shoah. Bref, la France, ce n’est plus « seulement » Vichy, c’est Berlin.

Alain Finkielkraut. Le 7 avril 2014, à Kigali, on a vu un massacreur commémorer un génocide : le criminel de guerre qu’est Paul Kagamé s’est incliné devant les 800 000 victimes de la tentative d’extermination des Tutsi au Rwanda en 1994. Pour faire oublier ses propres turpitudes, ce chef d’État sanguinaire a, une nouvelle fois, attaqué la France. Bien peu de voix se sont élevées contre son impudence car il ne fallait pas avoir l’air de minimiser ou de relativiser l’horreur de l’événement.

Le mal absolu, c’est la Shoah. Pour honorer dignement les Tutsi, il faut donc en faire des juifs, c’est-à-dire occulter les affrontements interethniques au Burundi et au Rwanda qui ont précédé le génocide de 1994. Comme les juifs eux-mêmes ne veulent pas être accusés de dénigrer, au nom de l’unicité d’Auschwitz, toutes les autres victimes, ils sont souvent les premiers à ratifier cette analogie. L’intention est louable, mais nulle morale ne peut se construire sur le sacrifice de la vérité. Ce ne serait en rien excuser ni même atténuer l’abominable violence qui s’est déclenchée contre les Tutsi et les Hutu qui leur venaient en aide que de cesser de projeter sur l’histoire du Rwanda la lumière noire de la catastrophe européenne. Il s’est passé autre chose, dans un autre contexte, et la France a peut-être été négligente ou imprudente, mais elle n’est pas coupable de complicité de crime contre l’humanité, n’en déplaise à tous les somnambules qui voient l’Histoire se répéter à seule fin d’y jouer, en toute quiétude, le rôle du résistant ou celui du justicier.[access capability= »lire_inedits »]

 Mediapart et l’affaire Aquilino  Morelle 

On a découvert le nom d’Aquilino Morelle en 1997. Cet énarque fils d’ouvriers espagnols immigrés devenait alors la plume de Lionel Jospin à Matignon. En mai 2012, il était nommé conseiller de François Hollande et occupait le bureau d’Henri Guaino à l’Élysée. Mais le 17 avril c’est la chute : Mediapart publie un portrait au vitriol intitulé « Les folies du conseiller de François Hollande ». L’acte d’accusation tient en deux parties : d’un côté la folie des grandeurs symbolisée par un désormais fameux cireur de chaussures convoqué dans le salon Marigny, de l’autre les soupçons de conflit d’intérêt puisqu’à l’époque où il avait réintégré l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), son corps d’origine, Morelle semblait courir le cachet auprès des labos. Notons cependant qu’il a rédigé le rapport qui a largement contribué à faire éclater la vérité dans le scandale du Mediator. Ironie du sort, Jacques Servier, le patron du laboratoire concerné, est mort la veille du limogeage de Morelle.

En tout cas, un an après Cahuzac, une nouvelle tête tombe puisque, dès le lendemain de la publication de l’article de Mediapart, Aquilino Morelle est débarqué. Faut-il s’énerver contre cette République des soupçons ou se féliciter des progrès de la « République exemplaire » ?

Au citoyen qu’ennuie l’affrontement monotone de la droite et de la gauche, la vie politique française offre désormais un spectacle beaucoup plus palpitant : la poursuite impitoyable des hors-la-loi par les justiciers. À peine sommes-nous remis des émotions de l’affaire Cahuzac qu’Aquilino Morelle, conseiller spécial du président de la République, est acculé à la démission par les révélations du site Mediapart sur son style de vie. On apprend ainsi que, tous les deux mois, David Ysebaert, cireur de chaussures au Bon Marché, allait à l’Élysée s’occuper des souliers d’Aquilino Morelle. L’image heurte de front le sentiment démocratique. Comme le montre Tocqueville, nous acceptons qu’il y ait des riches et des pauvres, des maîtres et des serviteurs, mais « l’opinion publique crée entre eux une sorte d’égalité imaginaire en dépit de l’inégalité réelle de leurs conditions ». Cette opinion ne peut donc supporter l’idée d’un homme prosterné aux pieds d’un autre, dans un palais de la République et, qui plus est, sous une présidence de gauche. Peu importe que les choses ne se soient pas passées exactement ainsi : Aquilino Morelle était en chaussettes et le cireur faisait son travail en face de lui. Le symbole provoque une vertueuse indignation qu’aggrave encore le goût prononcé d’Aquilino Morelle pour les grands crus qu’il faisait monter de la cave de l’Élysée lors de déjeuners de travail, ou ses séjours aux bains du Marais pour « le sauna, le hammam, un gommage et parfois un massage ». Face à ces comportements, un cri unanime a retenti dans les salles de rédaction : « Dégage ! » Et, sous la pression du président de la République lui-même, Aquilino Morelle a dû obtempérer.

Je suis moi-même choqué par ce qui m’est révélé. Mais je le suis bien plus encore par le fait même de la révélation et par le triomphe inexorable du journalisme d’Edwy Plenel sur celui d’Albert Londres. Le reporter d’autrefois écoutait les battements du monde, le fouille-merde d’aujourd’hui recueille pieusement les paroles des délateurs en tous genres. Il est parfois berné, comme lorsque Le Monde dirigé par Plenel accusait Dominique Baudis, ancien maire de Toulouse, d’avoir participé à des viols collectifs avec un tueur en série, sur la foi du témoignage de deux prostituées. Mais, peu importe, nul ne jugera jamais les justiciers et ceux-ci se rattrapent quand ils utilisent un enregistrement envoyé par un rival politique de Jérôme Cahuzac pour confondre celui-ci, ou les dénonciations de collègues d’Aquilino Morelle exaspérés qu’il leur fasse de l’ombre.

Les cireurs de chaussures vont bientôt disparaître. Mais il y aura toujours plus de cireurs de pompes autour du métapouvoir médiatique qui tient tous les autres pouvoirs entre ses mains et qui ne recule devant aucune indiscrétion pour exercer sa noble mission de surveillance.

Nous avons, sans nul doute, le droit de savoir qu’Aquilino Morelle avait conseillé, contre rémunération, un laboratoire pharmaceutique alors qu’il travaillait pour l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS). Mais quand j’ai appris, dans le même article, que le conseiller de l’Élysée avait parlé du manque d’humilité de Mediapart et traité Edwy Plenel de « trostkard manipulateur », je me suis dit que cela coûtait très cher de cracher sur les chaussures des justiciers. À toutes fins utiles, j’ai donc pris mes dispositions : je n’irai pas en Rolls Royce aux séances du dictionnaire de l’Académie française ; je ne prendrai de bain que dans ma baignoire, avec mes petits bateaux en plastique.[/access]

*Photo: PASCAL COTELLE/SIPA. 00682199_000004

Le rock mille fois mort, mille fois ressuscité

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Propos recueillis par Marc Cohen et Aymeric Dutheil

Causeur. On disait le rock momifié. Depuis une dizaine d’années, le rock est redevenu la musique identitaire de la jeunesse. Que s’est-il passé, Doc ?

Michka Assayas. Dans les années 1990, on avait décrété la mort du rock au profit d’une musique électronique déshumanisée. Daft Punk, c’était (déjà…) des casques, de la musique d’ambiance dématérialisée, c’était l’électronique. Au tournant du siècle, probablement par contrecoup, il y a eu un retour brutal au rock par le minimalisme. Les Libertines, les Strokes et surtout les White Stripes ont chamboulé la donne en prônant le rejet de toute cette sophistication désincarnée. Ils ont donné à des millions de gamins la rage de rebrancher des guitares sur des amplis et de chanter de vraies chansons dans de vrais micros : bref, l’envie de faire des groupes de  rock.

À l’origine de la dernière résurrection du rock,  Les White Stripes sont donc un groupe « séminal », comme disent tes collègues cuistres anglo-saxons…

(Rires) Un groupe, si l’on veut. Les White Stripes, c’était un gars de Détroit, obsédé par le matériel vintage, qui collectionnait les vinyles et n’avait que des guitares pourries… Et cet excellent musicien s’est délibérément associé à une débutante. Sa copine ne savait pas jouer de batterie ou à peine, et c’est cela qui a fait la beauté de ce nouveau premier cri, qui était en réalité un retour au blues. Parallèlement, il y a eu les Libertines en Angleterre qui ont fondu ensemble un peu de Kinks, un peu de Small Faces, un peu de Clash, un peu de Blur… et puis, à New York, les Strokes, quelque part entre le premier Velvet Underground et les Smiths.

En quoi les fans de 2014 sont-ils différents de ceux de 1974 ?

Avec la dématérialisation, le rapport à la musique a été révolutionné. Pour des gens de notre génération, attendre un disque, compter les jours avant sa sortie, lire des articles dessus, puis enfin aller acheter l’album était une sorte de cérémonial obsessionnel. Il y avait aussi une forme de snobisme chez certains, dont j’étais, à vouloir avoir avant tout le monde le dernier album. On croyait encore à l’avant-garde… et l’avant-garde, c’était nous ![access capability= »lire_inedits »]

Et aujourd’hui, mis à part qu’on feuillette ton Dico d’une main en cherchant de l’autre les musiques dont tu parles sur YouTube …

Le rapport au rock des jeunes générations n’est plus du tout « historique ». Ils ne sont pas dans l’état d’esprit qui était le nôtre il y a trente ou quarante ans – et qui est peut-être encore celui des Inrocks : chercher la nouvelle tendance qui va démoder la précédente. Pour les jeunes, l’univers rock est une sorte d’hypermarché féérique, une discothèque en libre accès où chacun constitue sa propre culture. Ils vont donc faire cohabiter dans leur mausolée personnel Hendrix et les Wampas, Led Zeppelin et Daft Punk. Une approche décloisonnée difficilement concevable autrefois. Nous étions plus sectaires, dans un sens.

Comment as-tu vécu ce revival miraculeux ?

Nous autres, critiques rock, sommes devenus, bon gré mal gré, des sortes de grands anciens. Parce qu’on avait connu les années fastes, on se mettait à raconter à nos enfants ou à leurs copains : « Oui, mon gars, j’y étais, c’était autre chose à cette époque… »

La nostalgie du rock d’antan, c’est presque aussi vieux que le rock, non ?

L’idée que quelque chose a été perdu et qu’il faut le reconquérir a en effet existé dès la naissance du rock‘n’roll. Avant même les années 1960. John Lennon a dit que le rock’n’roll était mort à partir du moment où Elvis est parti à l’armée. Les musiques jeunes étaient par définition perçues comme éphémères, donc presque mortes dès leur naissance. Quand les Beatles ont explosé, en 1963, tout le monde croyait que la mode allait durer six mois, y compris les principaux intéressés. À cette époque, le rêve de Ringo Starr, c’était d’ouvrir un salon de coiffure !

Et toi, de quoi étais-tu nostalgique ?

Pour moi, c’était pareil ! Quand on me parle du début des années 1970, période complètement mythifiée aujourd’hui, on ressasse qu’en ce temps-là « la musique était super géniale ».  Mais lorsque j’avais 14 ou 15 ans, ce n’était pas du tout mon impression. J’avais le sentiment d’arriver trop tard, que l’âge d’or était derrière moi : les Beatles séparés, les Stones liquéfiés, le rêve de Woodstock aussi mort que Jimi Hendrix ou Jim Morrison. Vu d’aujourd’hui, le milieu des années 1970 semble une ère bénie. Mais nous, à l’époque, étions totalement obsédés par le passé ! On voulait rembobiner l’histoire, comme si elle s’était dévoyée. C’est ce que disaient les premiers punks vers 1976 : « Mais qu’est-ce que c’est que ces groupes qui s’habillent comme pour des opérettes, avec des light shows, qui jouent  sur des scènes de 15 mètres, qui font des doubles albums concept, il n’y a plus de chanson, ça ne fait plus danser, on écoute ça au casque couché avec un joint… »

On avait pourtant cru comprendre qu’à l’époque, tu avais toi-même un fâcheux penchant pour le rock sérieux, ou « progressif » comme on disait…

Oui , oui. Je suivais de près tout le courant King Crimson,Van der Graaf Generator, Caravan, le premier Genesis. À l’époque, j’étais déjà un apprenti critique, je me forçais à lire des articles que je ne comprenais pas, et je me prenais pour un grand connaisseur. Mais au fond de moi, quand j’écoutais les tubes de T.Rex, j’étais super-content ! Même chose avec Gary Glitter, mais je n’osais pas le dire ! J’avais honte car c’était commercial, et « commercial » était le mot qui tue !

Et c’est encore plus vrai pour Slade, que tout le monde révère aujourd’hui. À l’époque, les initiés disaient : « C’est un truc de filles… »

Absolument ! Avouer qu’on aimait des groupes « faciles » comme Slade ou T. Rex, c’était aussi grave que se proclamer fan de Cloclo ou Sheila ! On disait que c’était de la musique pour faire danser les minets. Un souvenir de mes années de lycée, encore : j’étudiais le russe, et me trouvais en séjour linguistique à Sotchi. Pendant une soirée, quelqu’un passe les Stones et toutes les filles se mettent aussitôt à danser. Je me souviens très clairement de la réaction du gars assis à côté de moi : « Je ne danse pas, c’est réac ! » Et au fond, « C’est réac », c’était notre credo. La musique pop était liée à la contestation, donc au refus de la facilité. Fatalement, il y a eu un retour du refoulé avec le punk – retour très similaire à celui qu’incarneront, vingt ans plus tard, les White Stripes.  Tout à coup, la futilité et les joies simples ont été réhabilitées. Et c’est justice.

Puisqu’on parle de musique légère, imaginais-tu, en 1978, qu’un jour tu écrirais 6 longs feuillets élogieux sur Abba ?

Non, mais je n’étais pas si loin du compte. Savez-vous à cause de qui ? D’Elvis Costello ! Il m’a décillé  avec sa réhabilitation de la musique dite « ringarde ». La country, la pop sucrée, l’easy listening… Il a été le premier des géants du rock à revendiquer son admiration pour Abba ! Alors forcément, un jour, j’ai réécouté Abba sans œillères et j’ai trouvé ça formidable. Classique et juvénile à la fois. Parfait.

Je confesse à tous les lecteurs de Causeur qu’en lisant ton dithyrambe dans  l’édition précédente du Dico,  je me suis dit : « Misère, ce con d’Assayas a raison : en vrai, Abba, c’est bien ! » Comment expliques-tu cette propension naturelle au sectarisme ?

L’image ! En France, le problème, c’est que tout passe par l’image. Si vous pouviez obliger les gens qui parlent de rock en France à écouter les yeux fermés sans étudier le look, les pochettes, les photos, les coupes de cheveux, vous assisteriez à une inversion complète des valeurs. En France, l’esthétique est tellement terroriste qu’elle frise l’idéologie.

À bas l’idéologie, vive la rigueur scientifique ! Si tu devais donner une définition du rock à quelqu’un qui n’en a jamais écouté ?

C’est compliqué, et pour cause : personne n’a la même définition du rock que son voisin. Je vais répondre en mon nom propre et au nom d’un certain nombre de gens qui ont vu leur vie bouleversée à cause du rock. J’étais programmé pour devenir prof, et quand le rock m’a tapé sur la tête, j’ai décidé de changer de vie. Pour moi, ça a été la révélation qu’un autre monde existait. Tu as 12 ans et tu te dis qu’il y a une autre planète que tu as envie de visiter, même si ça semble impossible car les personnes qui y vivent te sont très  supérieures. Mais ce n’est pas grave, on commence petit. Et bien sûr, j’étais sectaire, je faisais partie de ces espèces de Khmers rouges de l’époque qui voulaient détruire tout ce qu’il y avait avant. La subversion était pour moi à l’intérieur du rock.

Désormais, le rock et les autres musiques jeunes ont perdu cette charge subversive : ça ne gâche pas un peu le plaisir ?

Le rock n’a pas ce super-pouvoir de générer la subversion. Il n’a fait qu’accompagner le changement à l’œuvre dans la société, changement qui se heurtait à des forces hostiles. On ignore souvent que les disques des Beatles ont été victimes d’autodafés dans des États américains comme l’Alabama. Les Plastic People tchèques ont tâté plusieurs fois de la prison. C’était la haine. Quand des œuvres sont interdites, considérées comme décadentes et honteuses, cela crée en réaction une formidable accumulation d’énergie. Et quand tout est permis, ça retombe. On en a eu l’illustration quand les pays soviétisés ont été libérés de l’emprise de Moscou : beaucoup d’intellectuels se sont tout à coup retrouvés sans but, eux qui, avant, ne dormaient pas de la nuit et risquaient allègrement les camps en diffusant des samizdats ou en organisant des manifs interdites. Aujourd’hui, c’est pareil dans nos sociétés : à force d’avoir le droit de tout faire, l’art  ̶  et pas seulement le rock  ̶  ne porte plus la résistance aux valeurs dominantes mais une fausse subversion, façon Canal Plus, d’où une espèce de fadeur généralisée où plus rien n’a de goût. Ma fille me parle souvent de l’actu vue au prisme du « Petit Journal ». Soit. Mais faute de références, elle ne connaît de la politique que le second degré ridiculisant. C’est la fausse subversion qui a triomphé.

Il y a encore des figures réellement transgressives, mais ce sont des vieux, comme Lemmy, de Motörhead, qui doit avoir dans les 70 ans…

Une certaine forme d’intégrité peut être considérée comme subversive : refuser de se mettre au goût du jour, de s’affadir, de faire plaisir aux jeunes… S’il y a une chose à garder dans cette génération, ce sont en effet ces figures invariantes, qui n’ont jamais renoncé au programme existentiel qu’ils s’étaient fixés à 18 ans. Lemmy a grandi dans un contexte où l’avenir,  c’était l’usine ! Il y avait un enjeu particulier pour ces types. Ils sont restés fidèles à leurs rêves de jeunesse et les ont vécus. Qui dit mieux ?

On entend souvent qu’il est ridicule de faire du rock quand on est vieux…

Que peuvent-ils faire d’autre ? Ouvrir un salon de coiffure ? Moi, ces dinosaures m’émeuvent. Ils ont creusé leur sillon et n’ont pas bougé. Je ne sais pas si c’est ça le rock, mais, en tout cas, c’est l’un de ses aspects attachants : la possibilité de ne pas se renier dans une société où l’on est toujours sommé de s’adapter.

La culture rock existe-elle ? Le mot a-t-il un sens ?

À partir du moment où écouter du rock te donne envie de creuser, de connaître, c’est une culture. Mais, pour répondre plus précisément à ta question, en vérité, je n’en sais rien… Quand je me suis lancé dans ce métier, je me sentais schizoïde : d’une part, j’étais obsédé par les écrivains d’avant-guerre, Gide, Valéry, et d’autre part, j’écrivais sur Costello, les Stranglers, XTC etc. Pourtant , ce climat crépusculaire du postpunk des années 1980-1985, avec New Order, les Smiths, avec ses tonalités très mélancoliques et maussades, allait très bien avec la littérature de l’avant-guerre, les romans fantastico-réalistes de Julien Green, par exemple. Il y avait des correspondances que je ne décelais pas et qui fonctionnent rétrospectivement.

En lisant ce Dictionnaire, on est surpris par la qualité de la langue, très tenue…

Il y a cette idée reçue qui traîne, comme quoi il faudrait écrire rock, imiter le style gonzo de Hunter S. Thompson, faire semblant de s’indigner, dénigrer de manière outrancière, faire des blagues. C’est exactement la voie inverse que nous avons choisie : il y a un souci de classicisme, j’essaie d’avoir de l’oreille quand j’écris ou quand je relis les textes des autres auteurs du Dictionnaire. J’aime la musique car il y a des choses qui m’exaltent et, quand on écrit, les mots doivent entrer en résonance avec le thème. Je ne voulais surtout pas faire des gloses générationnelles, je voulais qu’un gamin de 15 ans qui ne connaît rien au Velvet Underground puisse comprendre de quoi il s’agissait.

As-tu voulu aussi transmettre, au-delà de l’histoire du rock, une certaine approche de la méthode?

Définitivement oui. Je tenais à ce que ce Dictionnaire soit élégant. Mais pas seulement dans son style, dans la méthode aussi, autant que possible.  Il y a un énorme travail d’enquête dans ce livre, qui aurait beaucoup perdu de sa pertinence s’il avait été livré plus ou moins en vrac au lecteur. Les renseignements biographiques, la généalogie des influences musicales, le contexte intellectuel ou politique sont des choses qu’il faut ordonner assez méticuleusement, sans quoi on se moque du monde. Alors, oui, j’ai voulu aussi essayer de transmettre cette logique classique. C’est peut-être mon côté prof ! La langue française est l’un des plus beaux outils au monde, et la mettre au service du rock, c’est paradoxal et très excitant.

En bonus track, tu l’as fait sans le clinquant des jeunes gens qui ont trop lu Guy Debord, le genre : « Regardez comme je manie avec grâce l’imparfait du subjonctif… »

Je vois, hélas, très bien ce que tu veux dire : ce n’est pas mon école. J’aime la recherche de simplicité. C’est en lien avec le ton, le rythme, le refus de la pose. Ça aussi, c’est rock ![/access]

 

Le Nouveau Dictionnaire du rock, sous la direction de Michka Assayas, Bouquins, Robert Laffont.

Les Verts flinguent le cinéma rhônalpin

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verts rhones alpes cinema

verts rhones alpes cinema

La région Rhône-Alpes avait été pionnière, en France, dans la mise en place d’un fonds de soutien à la production cinématographique décentralisée à la production cinématographique. « Rhône-Alpes Cinéma » avait été créé au début des années 90, à l’initiative de Roger Planchon, immense dramaturge, successeur de Jean Vilar et Georges Wilson à la tête du Théâtre national populaire. Cet homme de théâtre avait compris que la « grande » culture ne pouvait se désintéresser de la production audiovisuelle, mais savait, d’expérience, que le financement direct, par la puissance publique, des œuvres artistiques pouvait conduire à des dérives de type soviétique. C’est pourquoi, avec l’accord des autorités politiques locales, il mit en place une société de production dont la vocation était de prendre des participations dans des projets cinématographiques et télévisuels pouvant contribuer au rayonnement culturel de la région, à sa visibilité touristique, au développement d’une infrastructure technique (studios, prestataires de services). Le financement de ces participations était assuré par une subvention globale versée chaque année à la société Rhône-Alpes Cinéma par la région, qui n’intervenait pas dans les choix artistiques, mais veillait, grâce au droit de veto du président de région, à ce que le cahier des charges de ces productions soit conforme aux objectifs de ce fonds : lieux de tournage, emploi de techniciens locaux, etc. En pratique, on exigeait que pour 1€ investi par la région dans une production, 4€ soient devaient être dépensés sur place, pour les frais de tournage et de post-production. En jargon pseudo-moderne, cela s’appelle une opération gagnant-gagnant : des films à petit et moyen budget trouvent dans Rhône-Alpes Cinéma un partenaire financier sans lequel ils n’auraient pu voir le jour, et la région se trouve mise en valeur, dans les images diffusées et dans le développement d’un savoir-faire local dans une industrie qui a fâcheusement tendance à se concentrer dans les grandes métropoles.

Jusqu’à sa retraite en 2005 (atteint par la limite d’âge qui touche les dirigeants de sociétés privées), Roger Planchon détenait la majorité des actions de la société, la région n’en possédant qu’une part minoritaire, et tout le monde travaillait en confiance : Planchon était insoupçonnable de s’enrichir personnellement avec les deniers publics, et son autorité artistique était si grande que les choix esthétiques de la société étaient validés sans problèmes, quelle que soit la tendance politique majoritaire au Conseil régional. À son départ, ses actions furent réparties entre la région et des partenaires privés, certes, mais dont l’intervention en l’espèce s’apparente plutôt au mécénat qu’à la recherche du profit : la Caisse des dépôts et consignations et la Caisse d’épargne. Tout cela fonctionne à la satisfaction générale, Rhône-Alpes Cinéma dispose d’un catalogue de 220 films dont la société perçoit des droits de diffusion, réinvestis dans de nouvelles productions : c’est un modèle dont s’inspirent d’autres régions françaises, comme le Nord-Pas de Calais.

En mars 2010, les élections régionales en Rhône-Alpes se traduisent par une forte poussée des Verts, qui font presque jeu égal avec le PS et constituent la deuxième force de la majorité plurielle (PS, PC, PRG) dirigée par le socialiste Jean-Jack Queyranne. C’est le début du calvaire pour Rhône-Alpes Cinéma. Pour les ayatollahs écolos, emmenés sur ce dossier par Étienne Tête, l’autonomie relative de cette société de production est insupportable. Ils mènent une campagne démagogique en accusant la région de livrer la production audiovisuelle aux appétits d’un grand capital ponctionnant les deniers publics, et autres balivernes du même tonneau idéologique. En fait, ils souhaitent pouvoir orienter les subventions vers des productions reflétant leurs orientations, comme l’a naïvement avoué la présidente (verte) de la commission «  culture » du conseil régional, Catherine Herbertz, lors du débat budgétaire. Elle exige l’intervention du « regard politique des politiques » sur les financements accordés et suggère des pistes : «  Les orientations politiques délibérées par la Région sont-elles prises en compte ? Par exemple émergence, qualité de la médiation, équité territoriale et équité des financements, diversité culturelle, égalité homme/femme, participation citoyenne éventuellement, démarche de développement durable… » explique-t-elle en annonçant que son groupe s’abstiendra sur ce chapitre du budget de la région.

L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais c’était sans compter sur la personnalité d’Etienne Tête, qui fait partie d’une espèce bien connue dans la littérature française, les « fous de justice », les chicaneurs obsessionnels qui encombrent les tribunaux de notre beau pays avec des procédures interminables. Ce médecin gynécologue de formation, écolo tendance khmer vert, est même devenu avocat pour poursuivre devant les tribunaux les combats perdus dans l’arène politique. Il veut la peau de Rhône-Alpes Cinéma et fait feu de tout bois pour dénicher dans les statuts de la société ce qui pourrait la placer dans l’illégalité. Et il vient d’y parvenir, en faisant admettre, par le Tribunal administratif de Lyon que Rhône-Alpes Cinéma était en infraction au regard des réglementations européennes exigeant que toutes les aides publiques d’un pays à la production audiovisuelle soient signalées à Bruxelles. Le tribunal n’a pas admis les arguments de la Région qui estimait être couverte par la convention cadre conclue à ce propos entre l’État français et la Commission de Bruxelles. Ce jugement est pain bénit pour tous ceux qui, hors de France, n’ont de cesse de remettre en question le soutien de la puissance publique à l’industrie culturelle. De la belle ouvrage, tricotée avec de la laine écrue garantie écolo, qui risque de couler une institution qui a l’insolence de bien marcher. Une vraie prise de tête !

 *Photo : LE LANN/SIPA. 00213295_000010.

Helena Costa, avant-gardiste du foot français

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À la surprise générale, le président du Clermont Foot Auvergne annonçait la semaine dernière la nomination d’une quasi-inconnue au poste d’entraîneur général de l’équipe fanion. Une première en Europe, qui donne l’occasion à tout le football français de bomber le torse, fier d’être précurseur sur un sujet supposé sensible. Dans un continent où la recherche obsessionnelle du progrès pousse à consacrer un drag queen comme passionaria, voilà enfin une bonne raison de tirer la langue à nos voisins. 

Invités à réagir à cette nomination que d’aucuns penseront être  un joli coup marketing, eu égard au CV un peu maigre de la coach, les acteurs du sport français le plus populaire se sont fendus de déclarations bienveillantes, alternant les poncifs habituels sur « le regard tout à fait particulier des femmes sur le football (qui) prennent des décisions plus subtiles que les hommes » selon Jean-Michel Larqué pendant que le chroniqueur Pierre Ménès osait une boutade un peu grivoise ; « Il y a-t-il un M. Costa et qu’en pense-t-il ? »

Dans ce florilège de réactions un peu gauches, la ministre Najat Vallaud-Belkacem, en qualité de sa charge des Sports, ajoute « Bravo au Clermont Foot de comprendre que donner leur place aux femmes est l’avenir du football professionnel ». Soit.

À l’ère de la théorie du genre, il est cocasse de constater combien les clichés sexistes ont la vie dure. Quant à un autre sport national pratiqué par tous à l’envi, la psychologie de comptoir, son avenir semble radieux.

Et Helena Costa là-dedans ? La portugaise (qui cumule donc d’importantes qualités pour la réalisation de blagues vaseuses) ne demande qu’une chose, comme elle le rappelle sur Europe 1 «J’appelle toute la presse et les supporters à me regarder comme une entraîneur normal et à me juger pour mes résultats et sur mon travail, et non pas parce que je suis une femme. »

Passé le tumulte lié à cette nomination qui a le mérite de bouger les lignes et de porter ombrage aux polémiques actuelles sur le racisme et le sexisme dans le foot, on peut espérer que Madame Costa sera entendue, et les envolées lyriques des uns et des autres sur sa condition remises au placard.

La coach, qui a précédemment exercé à la tête de l’équipe féminine du Qatar, sait que sa nomination est une tempête dans un verre d’eau, alors que nombre de femmes au Moyen-Orient défendent leur simple droit à exercer le sport-roi.

De son côté, le président de la FIFA Sepp Blatter a déclaré :  « Félicitations et bonne chance à Helena Costa au Clermont Foot. Une bonne nouvelle pour les femmes dans le football aujourd’hui »

Une déclaration à rapprocher des inflexions de la FIFA dans certaines de ses positions comme la récente autorisation du port du voile au cours des compétitions officielles. Une intrusion manifeste du religieux dans le sport, sur fond de lobbying très important des pays concernés, dont l’influence grandissante dans le sport interroge. Une question sur laquelle la FIFA se montre étonnamment moins prolixe.

Montaigne, esprit sans loi

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montaigne portrait manent

montaigne portrait manent

Il n’y a pas que la bonne chère ni la fête dans la vie. On peut aussi trouver de la joie à penser, simplement penser. Et à penser simplement un objet complexe. Il faut beaucoup de talent pour rendre d’accès facile une pensée difficile. C’est la marque d’un vrai respect à l’égard des lecteurs. Ainsi en va-t-il du Montaigne, la vie sans loi, de Pierre Manent : on ressort content de sa lecture, ébloui, repu. Voilà un livre de philosophie qui se présente avec la même franchise que les Essais, à visage découvert, ennemi des postures où le creux se dissimule sous l’alambiqué.

Récemment, on a écrit beaucoup sur l’homme à la tour, depuis Un été avec Montaigne, d’Antoine Compagnon (Ed. des Equateurs, 2013.), à Comment vivre, une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse, de Sarah Bakewell (Albin Michel, 2013.), en passant par une myriade d’articles commis, sous le sceau de l’érudition, par des spécialistes. L’ouvrage de Pierre Manent tranche avec ces efforts : il vise moins à traiter tel ou tel aspect des Essais qu’à démontrer en quoi Montaigne a inauguré la modernité politique. Ce n’est pas vraiment étonnant de la part de Manent, fidèle disciple de Raymond Aron. La manière mérite donc d’être soulignée dès l’abord : simplicité, clarté, rigueur, rien de scolaire, nul pédantisme. En quoi Pierre Manent suit la leçon de Montaigne, pour qui « la difficulté est une monnaie que les savants emploient comme les joueurs de passe-passe pour ne découvrir l’inanité de leur art ». Cette netteté du trait participe grandement à la volupté de la pensée en marche. Car c’est de cela qu’il s’agit : arpenter des problèmes de fond en compagnie des lecteurs, réfléchir à haute voix avec la volonté constante de se faire bien comprendre. Il y a de l’hospitalité, de la courtoisie dans cette démarche. Et même du sourire, quand Manent s’amuse des petites ruses de Montaigne pour faire passer la pilule de ses convictions iconoclastes sous une orthodoxie de façade.[access capability= »lire_inedits »]

Quels problèmes de fond ? À la base, celui qui touche aux rapports entre la parole et l’action. De cette radicale distinction opérée par l’auteur des Essais, date le grand tournant de la Renaissance. Une distinction si radicale qu’elle signe l’avènement de la littérature. Montaigne sait parfaitement qu’aucune singularité ne justifie qu’il consacre tout un livre à parler de lui. Il se prétend de l’humaine condition, sans faits d’armes particuliers ni qualités éminentes. Ce sont, par tradition, les hommes de pouvoir qui racontent leur vie. Ou des témoins qui en rendent compte. Montaigne ne raconte pas la sienne. Il ne dispose d’aucune autorité qui la rendrait digne d’attention. Mieux : la parole, chez lui, ne sert fondamentalement à rien. Etrangère à l’éloquence, qui cherche à persuader pour peser sur le monde, elle se déploie sans appétit de convaincre. À la différence des philosophes grecs, Socrate au premier chef, Montaigne ne se donne pas pour but d’offrir un discours utile à l’amélioration de soi. Chez lui, le « Connais-toi toi-même »  n’a pas pour visée le perfectionnement de son âme mais la connaissance de soi qui délivre des illusions, en particulier sur les mérites qu’on s’attribue indûment − la bonté, entre autres. Ou qui délivre du pli des coutumes. Quitte à suivre une coutume, il entend s’y plier en toute connaissance de cause, ou suivre celle qu’il se donne. Pensant par lui-même, il refuse tout patron. Pas de lois venues d’ailleurs, telle est sa loi.

Dans cette même logique, à la différence de la religion chrétienne, voire de toute religion, le discours qu’il produit n’aspire d’aucune façon au salut de son âme, ni de la nôtre. Le scepticisme qu’il professe, hérité du pyrrhonisme, va dans ce sens : comme on ne sait rien de l’au-delà, il est vain d’en imaginer les jouissances et les châtiments. Tout fait doute : gardons-nous des dogmes.

Pierre Manent chemine dans les Essais d’un pas sûr en éclairant de multiples points, tous cardinaux. Il interroge longuement l’idée de nature chez Montaigne, notamment ce qu’on appelle sa « forme maîtresse », pierre de touche des considérations que celui-ci nous livre, fondées sur sa seule expérience. Notons d’ailleurs que Montaigne s’inscrit là au moyeu de la Renaissance. Un Ambroise Paré, grand homme aujourd’hui méconnu, fondait son savoir exactement de la même manière, tout comme, à l’instar de Montaigne, il publia ses œuvres en français. Ils avaient le même public : ni les sages, ni le petit peuple, mais, pour reprendre les termes de Manent, « la classe moyenne des liseurs de livres », alors en gestation. Et Manent relève à bon escient qu’aux trois ordres traditionnels, l’Église, la noblesse, le peuple, vient s’ajouter la magistrature, cœur de ce public nouveau auquel Montaigne s’adresse et qu’il contribue à créer.

De là, glissons vers les rapports entre la justice et la loi, occasion de superbes ouvertures sur les Pensées de Pascal. D’où provient la loi ? D’où tire-t-elle son efficacité ? De la raison ? De la justice sur laquelle elle est censée reposer ? De la force ? N’est-ce pas plutôt, comme le suppose Montaigne, de son « fondement mystique » ? Autant d’hypothèses qui appellent autant de développements et qui, évidemment, forment le cœur de ce Montaigne, la vie sans loi, dont le  sous-titre trouve son explication dans les dernières pages, où se révèle le « secret lumineux des Essais ».

Cette présence d’un secret dénote une forme d’enquête au long de laquelle Manent nous entraîne par monts et par vaux tout en suivant la ligne qu’indique le sous-titre. On découvre, chemin faisant, divers points de vue relatifs au sort de la raison chez Montaigne, à sa « science du sujet » comparée à celle de Rousseau, à la servitude volontaire selon La Boétie, à la société des Cannibales régie par le sens de l’honneur sous l’égide d’une liberté magistrale,  à la politique, bien sûr, où les commentaires sur Montaigne côtoient les conceptions de Platon, d’Aristote, de Machiavel, de Montesquieu, de sorte qu’au final l’ensemble constitue une approche non seulement philosophique, mais anthropologique. On n’est pas, pour goûter l’ouvrage, obligé d’être un spécialiste de Montaigne, ce philosophe d’un nouveau genre qui, d’après Pierre Manent, incarne la philosophie conçue comme « l’art général de vivre selon la nature ». Voilà une formule énigmatique dont la densité s’éclaire au terme d’un brillant parcours auquel, peut-être, une suite sera donnée. Espérons-le.[/access]

Pierre Manent, La Vie sans loi, Flammarion.

* Photo: ANDRE MICHEL/BIBLIOTHEQUE NATION.00222119_000006

Qui a dit que le diable n’existait pas?

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tactique diable lewis

tactique diable lewis

La plupart des mortels font deux erreurs majeures au sujet du diable. D’abord, ils ne croient pas en son existence, ce qui, sachez-le, est son astuce suprême, car, qui croit en lui, croit en l’Autre… et à ce jeu-là il est sûr de perdre. La deuxième consiste à penser qu’il a l’allure, au choix, d’un vieux bouc, fourchu, cornu, puant, d’une jeune adolescente scarifiée aux yeux rouges ou de Lord Voldemort.

La pièce Tactique du diable, adaptée de l’œuvre de C.S Lewis par Michel-Olivier Michel et jouée à l’espace Bernanos jusqu’au 24 mai, ne tombe pas dans ces travers dignes du premier premier communiant venu. L’adaptation sur scène des « lettres d’un vétéran de la tentation à un novice » imaginées par l’écrivain n’est donc pas seulement une réussite dramaturgique, c’est une parfaite leçon de catéchisme, joyeuse et incarnée.

Car le diable existe. On le rencontre, au gré des romans, chez Boulgakov, sous les traits d’un magicien farceur ou chez Bernanos sous ceux d’un maquignon jovial. Chez Lewis, c’est tout sauf un clown. C’est le plus « beau des anges ». Il est froid, distant, calculateur. Mais tellement séduisant. Un dandy arrogant qui donne des cours de tentation à un diablotin fraîchement émoulu du Collège de formation, dont la mission est de faire basculer une âme du coté obscur de la force.

L’auteur du Monde de Narnia est plus connu pour ses romans d’heroic fantasy que pour son œuvre théologique. Sous l’influence de son ami Tolkien et à la lecture de Chesterton, il se convertit au christianisme en 1929. « Surpris par la joie » -c’est ainsi qu’il a titré son autobiographie- il se fera dès lors l’apologiste infatigable de la religion qu’il a embrassé. Mais foin d’un catéchisme rasoir et austère, la joie sera au cœur de ce christianisme incarné, empirique et tout chestertonien. Une joie que savent nous faire partager les quatre comédiens. Accompagnés magistralement d’un pianiste qui alterne jazz et cartoon et donne à la pièce tantôt l’ambiance d’un cabaret, tantôt celle d’une église, ils nous emmènent au fond de l’âme humaine en toute légèreté.

La description de la casuistique démoniaque est moins là pour nous apprendre à lui résister que pour nous faire découvrir la richesse et la profondeur de la théologie chrétienne. À son apprenti qui se croit habile de proposer la tentation sexuelle pour détourner sa proie de « l’Ennemi », le maître tentateur répond en ricanant : « N’oublie pas qu’il fut créé par l’Ennemi, le sexe, pour sa plus grande gloire ! ». Et les plaisirs ? Idem : «  C’est lui qui l’a inventé le plaisir, non pas nous. Il est à l’origine de tous les plaisirs ; malgré toutes nos recherches nous n’avons pas su en produire un seul ! »

Sagesse de la chair. Perversité de l’esprit. C’est par l’intelligence et l’imagination bien plus que par les sens que le doute pénètre le cœur. Les perversions brusques ne sont pas les plus efficaces, et il faut travailler l’âme jusqu’à ce qu’elle tombe comme un fruit mur.

De professeur de tentation, le Malin finit par se faire catéchiste, l’exposition des méthodes lucifériennes devenant le prétexte du dévoilement de la stratégie de celui d’en haut. « Mais il les aime vraiment ? » demande le diablotin, tentateur tenté de déserter pour le camp des anges. Screwtape finira par lâcher le morceau et dire le secret qui vit Satan tomber comme l’éclair : « Oui il les aime vraiment et pour leur apprendre à l’aimer librement, à marcher vers lui, à voler de leurs propres ailes, il doit retirer sa main. »

Incompréhensible folie de l’amour. Pour les hommes, le diable a une tactique là où Dieu a un plan.

Tactique du diable, d’après le roman de C.S Lewis. Mise en scène de Michel-Olivier Michel. Du 8 au 24 mai les jeudis, vendredis, samedis à 20h30, à l’espace Bernanos.

L’Arabie Saoudite enfin réconciliée avec l’Iran?

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iraan arabie saoudite qatar

iraan arabie saoudite qatar

Nidal Shoukeir est spécialiste des Pays du Golfe, il est chercheur à Paris VIII et titulaire d’un master « diplomatie et négociations stratégiques » à Paris XI.

Antoine Colonna : Un vent nouveau semble souffler dans les chancelleries du Golfe persique. Le Ministre des Affaires étrangères saoudien Saoud Al-Faysal a affirmé cette semaine que son pays était prêt à négocier avec l’Iran, qui a accepté sa main tendue. Comment expliquez-vous cet amorce de rapprochement entre ces deux ennemis historiques ?

Nidal Shoukeir : L’Arabie saoudite n’a pas le choix : elle a constaté que les diplomates iraniens étaient désormais reçus dans toutes les capitales du Golfe et que les Occidentaux, Washington en tête, commençaient une politique d’ouverture. En réalité, on en revient àl’époque du président iranien Khatami qui, de 1997 à 2005, avait tenté un rapprochement entre Riyad et Téhéran. Les deux grandes puissances régionales, chiite et sunnite, se voient aujourd’hui forcées à se parler car tous les dossiers politiques ou religieux de la région sont bloqués (Syrie, Irak, Liban). Mais attention, les problèmes ne sont pas réglés pour autant. La concurrence entre les deux capitales pour le leadership du monde musulman demeure.

Le revirement saoudien a coïncidé avec la visite  en Arabie de Chuck Hagel, le secrétaire américain à la Défense américain. Washington aurait-il poussé Riyad à lancer cet appel du pied à Téhéran ?

Washington a certainement dû influer sur l’appel saoudien au dialogue, mais cela ne date pas d’aujourd’hui. En réalité, la position saoudienne s’explique autant par des pressions intérieures qu’extérieures. Le véritable risque qui peut peser sur le Royaume est plus de nature intérieure avec les problèmes liés à la succession dynastique. Sans règles claires, les rivalités entres générations sont fortes et les arbitrages complexes. Dans ce contexte, le changement radical, qui se manifeste par l’acceptation du dialogue, est interne. Sur le dossier nucléaire iranien, la sécurité du Golfe, il doit y avoir des pressions, mais Washington ne peut pas forcer la décision.

De plus en plus isolée, la monarchie wahhabite craint-elle qu’à terme, l’Iran ne la supplante comme meilleur allié de Washington dans la région ?

L’Arabie saoudite reste un partenaire fondamental pour les Etats-Unis. Si Washington et Téhéran se rapprochent, cela ne veut pas dire que Riyad sera écarté du jeu. L’Arabie saoudite a une place symbolique dans l’Islam, c’est la Terre sainte. Et, pour les Américains, rompre avec Riyad serait une erreur dans la lutte anti-terroriste.

Que faut-il donc attendre d’un éventuel axe américano-irano-saoudien ?

Le rapprochement entre l’Arabie et l’Iran est un bon signal pour toute la région : la « rue » va être stabilisée et les tensions entre chiites et sunnites vont descendre d’un cran. On va assister assez rapidement à une baisse des cours du brut, notamment parce que l’Iran va lever la menace militaire qu’il fait peser sur le détroit d’Ormuz, la clé du Golfe persique.  Il faudra suivre avec attention l’élection présidentielle au Liban qui sera un véritable test pour voir si l’apaisement décidé dans les chancelleries produira des effets sur le terrain. Du même coup, le Qatar, qui soutient les Frères musulmans, va aussi être forcé de calmer le jeu, ne pouvant s’opposer à la ligne définie par les deux grandes puissances régionales.

Jusqu’à présent, le Qatar appuyait inconditionnellement les mouvements issus des Frères Musulmans, comme le Hamas palestinien. Or, après avoir désavoué son allié syrien, le Hamas tente actuellement de se rapprocher de l’Iran. Qu’en est-il réellement ?

Le Hamas est tiraillé par de fortes divisions internes. Si Khaled Mechaal joue la carte du Qatar, une partie importante du mouvement s’est effectivement rapprochéedu Hezbollah et de l’Iran. Mais le Hamas suivra le même chemin que les autres, celui de l’apaisement. Les relations vont donc être moins tendues au sein de cette formation, de même qu’entre le Hamas et le Fatah.

*Image : wiki commons.

Télé Burgalat

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ben bertie show paris premiere

ben bertie show paris premiere

Albert Robida (1848-1926), artiste et écrivain français né à Compiègne a légué à l’humanité une invention remarquable : le « téléphonoscope ». Dans son roman futuriste, fantaisiste et prospectif Le vingtième siècle, de 1883, il imagine la vie dans les années 1950, et introduit l’idée de grands écrans qui diffuseraient à domicile des imagines animées du vaste monde – transmises par les câbles du téléphone. Cela ne vous rappelle rien ? À la différence de Jules Verne, Robida n’a pas envoyé les hommes faire du tourisme sur la lune, ni sous les mers, ce qui lui valut une notoriété nettement moins grande – même à Compiègne. Mais un jour le « téléphonoscope » s’est matérialisé.

À force d’efforts, il est devenu bien réel. Il a envahi les foyers. Il a même pris le nom de télévision, et la face du monde en a été changée. La suite est connue : Léon Zitrone, Guy Lux, Loana, l’ « esprit Canal », le Manège enchanté, Yves Mourousi, et le pathétique télé-crochet musical de l’Eurovision. La télévision fait et défait des hommes politiques, et des artistes de music-hall. La télévision promeut des cultes et fabrique des idoles ; ainsi Conchita Wurst, vainqueur autrichien travesti et barbu (ce qui fait beaucoup) de l’Eurovision, qui est devenu en quelques heures une icône de je-ne-sais-pas-quoi-au-juste, mais ça lui a valu de faire la Une du Monde. Le quotidien vespéral progressiste voyant un bouleversement civilisationnel dans les provocations d’une « femme à barbe » parmi d’autres. Hubert Beuve-Méry est parti à temps. Mais la télévision ne produit pas que des fétiches, elle transmet aussi de l’émotion. Ainsi, la semaine dernière, les téléspectateurs d’un programme turc du genre « Tournez manège » où chacun cherche sa chacune, ont assisté en direct aux révélations inattendues et sidérantes d’un « candidat » promettant qu’il ne tuerait pas son hypothétique nouvelle amoureuse – comme il avait jadis assassiné sa femme et tué « accidentellement » son ex-petite amie (décédée alors qu’il nettoyait sa hache, et que le coup est parti tout seul. Ce qui est hachement fréquent).

La télévision c’est aussi, plus rarement, de l’art. Le « Ben & Bertie show » que diffuse de temps en temps la chaîne Paris Première est une de ces trop rares pépites cathodiques visant non seulement à nous distraire, à nous enrichir l’âme et le cœur, mais ayant également des ambitions esthétiques. Le musicien, compositeur, chanteur, producteur, et désormais homme-de-télévision, Bertrand Burgalat est reparti au charbon avec son complice le réalisateur Benoit Forgeard, pour un nouveau numéro de leur série musicale loufoque « L’incruste », dédié à un certain Sven Larsson, inventeur putatif du dispositif technique vidéo du « fond vert » – permettant d’incruster électroniquement des individus filmés sur un fond vert neutre, dans toutes sortes d’images fixes ou animées (depuis une carte météo – mais si, souvenez-vous, Évelyne Dhéliat ; jusqu’à un paysage lunaire). Un procédé dont ont usé et abusé les réalisateurs de télévision des années 70/80, et qui est au cœur de l’esthétique des « Ben & Bertie show » depuis le début (L’année bisexuelle, Ceux de Port Alpha, L’homme à la chemise de cuir) … Ce nouvel épisode – paradoxe délicieux – ne fait aucunement appel à cette technologie, mais en fait l’apologie… L’intrigue de « L’incruste » se résume en peu de mots : Ben & Bertie ont l’opportunité de réaliser un long-métrage de cinéma, immense joie, mais doivent partager des studios avec une émission télé de variété. C’est là que les problèmes commencent.

Cultivant toujours un humour pince-sans-rire hilarant, et un ton faussement compassé, les deux compères (ici cinéastes dilettantes et sursitaires), évoluent entre les caméras, les décors, les figurants, et cherchent à imposer leur projet de film dans l’exquis désordre ambiant des deux tournages imbriqués. Un désordre d’où émergent des séquences musicales délectables… (Francis Lai interprétant in-extenso le générique nostalgique qu’il a écrit dans les années 70 pour le programme « Le cinéma de minuit » sur FR3, Yasmin Hamdan, les rockers cuir démodés de Chalard & Co, Etienne Daho impérissable quel que soit la DLC, les talentueux Aquaserge (qui ont récemment accompagné April March, révélée en France par Burgalat), Chilly Gonzalès, Bertrand Burgalat lui-même et son groupe les A.S. Dragon… et j’en oublie.

Déjà culte en hexagone, le Ben & Bertie show s’impose peu à peu comme une référence que la télévision américaine nous envie. Les Chinois aussi réclament bruyamment le concept. Sans parler des indiens, des pakistanais, des portugais et des belges. Et j’ajoute les nord-coréens !

Ah… Albert Robida (1848-1926), artiste et écrivain français né à Compiègne, qui a légué à l’humanité le « téléphonoscope », n’imaginait peut-être pas tout ça dans ses rêveries primitives… peut-être était-il encore loin de la télévision ?

Ben & Bertie show, « L’Incruste » cette nuit à 00h15 sur Paris Première.

Conchita fait des émules à Nantes

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Félicitée aux quatre coins de l’Europe pour sa victoire à l’Eurovision, Conchita est déjà ringarde. C’est probablement au nom du même sacro-saint droit à la tolérance évoquée sans mesure, que l’académie de Nantes s’illustre avec une campagne de communication putassière.

Aujourd’hui, les lycéens (dont ce serait l’idée) et les« encadrants » (sic) de l’académie, indépendamment de leur sexe (biologique ou  autre, selon la formule consacrée) sont invités à se rendre en cours vêtus d’une jupe pour « lutter contre le sexisme ».  Cet énième happening au goût douteux provoque évidemment l’indignation dans les rangs de la-Manif pour tous, Christine Boutin en première ligne sur Twitter (« Et ça continue ! » déclare-t-elle simplement)  contribue à faire parler d’une initiative aussi insignifiante que grotesque.

On est certes en droit de se demander si le fait d’obliger le professeur de mathématiques à porter des jarretières et le proviseur à  se maquiller représente une réelle avancée vers l’égalité des sexes. Mais ce travestissement n’en demeure pas moins une triste pitrerie, plus proche d’Halloween que des joies du mardi gras. Cette pochade ne devrait pas provoquer la réaction pavlovienne des professeurs de l’indignation, qui ne se recrutent pas qu’à gauche.

L’occasion était trop belle de fustiger les agents de la pensée du « gender » ultra-influents dans le milieu scolaire, et leur rêve de liquider l’altérité et la différence des sexes en confondant égalité et indifférenciation.

Qu’à cela ne tienne, Christine Boutin et ses amis peuvent se rassurer, il n’est pour le moment pas question de faire de cette journée de la jupe une fête nationale.

Génocide rwandais, Aquilino Morelle: le journal d’Alain Finkielkraut

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chaussure cireur aquilino

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Les vingt ans du génocide rwandais 

Élisabeth Lévy. Le 6 avril 1994,  l’avion transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais était abattu. Cet attentat a déclenché un  génocide. Pendant une centaine de jours, les Tutsi et les Hutu modérés ont été massacrés dans des conditions abominables. Après des semaines de tergiversation de l’ONU, la France est intervenue : trop tard, sans doute. Et on peut certainement critiquer sa politique dans les années 1990. Mais aujourd’hui, le président rwandais Paul Kagamé l’accuse de complicité de génocide, rien que ça. Et ces accusations ont été abondamment reprises par la presse. Edwy Plenel s’est fendu d’un grand article intitulé « Le déshonneur de la France », exigeant un geste comparable pour le Rwanda à celui de Jacques Chirac pour la Shoah. Bref, la France, ce n’est plus « seulement » Vichy, c’est Berlin.

Alain Finkielkraut. Le 7 avril 2014, à Kigali, on a vu un massacreur commémorer un génocide : le criminel de guerre qu’est Paul Kagamé s’est incliné devant les 800 000 victimes de la tentative d’extermination des Tutsi au Rwanda en 1994. Pour faire oublier ses propres turpitudes, ce chef d’État sanguinaire a, une nouvelle fois, attaqué la France. Bien peu de voix se sont élevées contre son impudence car il ne fallait pas avoir l’air de minimiser ou de relativiser l’horreur de l’événement.

Le mal absolu, c’est la Shoah. Pour honorer dignement les Tutsi, il faut donc en faire des juifs, c’est-à-dire occulter les affrontements interethniques au Burundi et au Rwanda qui ont précédé le génocide de 1994. Comme les juifs eux-mêmes ne veulent pas être accusés de dénigrer, au nom de l’unicité d’Auschwitz, toutes les autres victimes, ils sont souvent les premiers à ratifier cette analogie. L’intention est louable, mais nulle morale ne peut se construire sur le sacrifice de la vérité. Ce ne serait en rien excuser ni même atténuer l’abominable violence qui s’est déclenchée contre les Tutsi et les Hutu qui leur venaient en aide que de cesser de projeter sur l’histoire du Rwanda la lumière noire de la catastrophe européenne. Il s’est passé autre chose, dans un autre contexte, et la France a peut-être été négligente ou imprudente, mais elle n’est pas coupable de complicité de crime contre l’humanité, n’en déplaise à tous les somnambules qui voient l’Histoire se répéter à seule fin d’y jouer, en toute quiétude, le rôle du résistant ou celui du justicier.[access capability= »lire_inedits »]

 Mediapart et l’affaire Aquilino  Morelle 

On a découvert le nom d’Aquilino Morelle en 1997. Cet énarque fils d’ouvriers espagnols immigrés devenait alors la plume de Lionel Jospin à Matignon. En mai 2012, il était nommé conseiller de François Hollande et occupait le bureau d’Henri Guaino à l’Élysée. Mais le 17 avril c’est la chute : Mediapart publie un portrait au vitriol intitulé « Les folies du conseiller de François Hollande ». L’acte d’accusation tient en deux parties : d’un côté la folie des grandeurs symbolisée par un désormais fameux cireur de chaussures convoqué dans le salon Marigny, de l’autre les soupçons de conflit d’intérêt puisqu’à l’époque où il avait réintégré l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), son corps d’origine, Morelle semblait courir le cachet auprès des labos. Notons cependant qu’il a rédigé le rapport qui a largement contribué à faire éclater la vérité dans le scandale du Mediator. Ironie du sort, Jacques Servier, le patron du laboratoire concerné, est mort la veille du limogeage de Morelle.

En tout cas, un an après Cahuzac, une nouvelle tête tombe puisque, dès le lendemain de la publication de l’article de Mediapart, Aquilino Morelle est débarqué. Faut-il s’énerver contre cette République des soupçons ou se féliciter des progrès de la « République exemplaire » ?

Au citoyen qu’ennuie l’affrontement monotone de la droite et de la gauche, la vie politique française offre désormais un spectacle beaucoup plus palpitant : la poursuite impitoyable des hors-la-loi par les justiciers. À peine sommes-nous remis des émotions de l’affaire Cahuzac qu’Aquilino Morelle, conseiller spécial du président de la République, est acculé à la démission par les révélations du site Mediapart sur son style de vie. On apprend ainsi que, tous les deux mois, David Ysebaert, cireur de chaussures au Bon Marché, allait à l’Élysée s’occuper des souliers d’Aquilino Morelle. L’image heurte de front le sentiment démocratique. Comme le montre Tocqueville, nous acceptons qu’il y ait des riches et des pauvres, des maîtres et des serviteurs, mais « l’opinion publique crée entre eux une sorte d’égalité imaginaire en dépit de l’inégalité réelle de leurs conditions ». Cette opinion ne peut donc supporter l’idée d’un homme prosterné aux pieds d’un autre, dans un palais de la République et, qui plus est, sous une présidence de gauche. Peu importe que les choses ne se soient pas passées exactement ainsi : Aquilino Morelle était en chaussettes et le cireur faisait son travail en face de lui. Le symbole provoque une vertueuse indignation qu’aggrave encore le goût prononcé d’Aquilino Morelle pour les grands crus qu’il faisait monter de la cave de l’Élysée lors de déjeuners de travail, ou ses séjours aux bains du Marais pour « le sauna, le hammam, un gommage et parfois un massage ». Face à ces comportements, un cri unanime a retenti dans les salles de rédaction : « Dégage ! » Et, sous la pression du président de la République lui-même, Aquilino Morelle a dû obtempérer.

Je suis moi-même choqué par ce qui m’est révélé. Mais je le suis bien plus encore par le fait même de la révélation et par le triomphe inexorable du journalisme d’Edwy Plenel sur celui d’Albert Londres. Le reporter d’autrefois écoutait les battements du monde, le fouille-merde d’aujourd’hui recueille pieusement les paroles des délateurs en tous genres. Il est parfois berné, comme lorsque Le Monde dirigé par Plenel accusait Dominique Baudis, ancien maire de Toulouse, d’avoir participé à des viols collectifs avec un tueur en série, sur la foi du témoignage de deux prostituées. Mais, peu importe, nul ne jugera jamais les justiciers et ceux-ci se rattrapent quand ils utilisent un enregistrement envoyé par un rival politique de Jérôme Cahuzac pour confondre celui-ci, ou les dénonciations de collègues d’Aquilino Morelle exaspérés qu’il leur fasse de l’ombre.

Les cireurs de chaussures vont bientôt disparaître. Mais il y aura toujours plus de cireurs de pompes autour du métapouvoir médiatique qui tient tous les autres pouvoirs entre ses mains et qui ne recule devant aucune indiscrétion pour exercer sa noble mission de surveillance.

Nous avons, sans nul doute, le droit de savoir qu’Aquilino Morelle avait conseillé, contre rémunération, un laboratoire pharmaceutique alors qu’il travaillait pour l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS). Mais quand j’ai appris, dans le même article, que le conseiller de l’Élysée avait parlé du manque d’humilité de Mediapart et traité Edwy Plenel de « trostkard manipulateur », je me suis dit que cela coûtait très cher de cracher sur les chaussures des justiciers. À toutes fins utiles, j’ai donc pris mes dispositions : je n’irai pas en Rolls Royce aux séances du dictionnaire de l’Académie française ; je ne prendrai de bain que dans ma baignoire, avec mes petits bateaux en plastique.[/access]

*Photo: PASCAL COTELLE/SIPA. 00682199_000004