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Finkielkraut, l’irréductible

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alain finkielkraut zemmour

À en croire les débats médiatiques qui l’ont précédée, la récente élection d’Alain Finkielkraut à l’Académie française aurait été d’abord une affaire politique, dans laquelle l’essentiel aurait été un prétendu conflit entre des Académiciens ouverts à la nouveauté dans tous ses aspects et un candidat « conservateur » ou « réactionnaire », attaché à une idée surannée de la culture et peut-être même de la nation.  Cette idée a été d’abord avancée par les adversaires de notre ami, pour qui dit-on, l’élection d’Alain Finkielkraut aurait signifié quelque chose comme « l’entrée du Front national à l’Académie française » mais, à en juger par les réactions qui l’ ont suivie,  elle a fini par gagner certains de ses partisans, qui ont salué en elle une « victoire de la pensée de droite » (Gilles-William Goldnadel), voire un signe avant-coureur de la « révolution conservatrice en marche » (Éric Zemmour).  Cette récupération de notre ami par des adversaires professionnels du conformisme de gauche est de bonne guerre mais, sans vouloir gâcher le plaisir de quiconque, je ne crois pas que cela soit la meilleure manière de se réjouir. Les Académiciens n’ont pas élu un pamphlétaire « de droite » mais un écrivain subtil, dont le conservatisme supposé exprime surtout une sollicitude inquiète devant la fragilité des choses, et qui peut toucher les lecteurs les plus divers sans exiger d’eux un quelconque  engagement partisan.

Si Alain Finkielkraut occupe une place importante dans la culture française d’aujourd’hui, c’est d’abord parce qu’il a illustré mieux que tout autre une certaine idée de la littérature,  qui échappe avec agilité à la sécheresse formaliste des années structuralistes sans pour autant nous ramener aux illusions de la littérature engagée. Il a parcouru en écrivain plutôt qu’en philosophe le chemin qui menait de l’existentialisme sartrien à la critique structuraliste et aux  philosophies de la « mort de l’homme »  et il a su inventer une manière originale de lier l’écriture littéraire, la réflexion philosophique et l’analyse du temps présent, qui fait l’unité de ses trois derniers livres, Un cœur intelligent, Et si l’amour durait et L’Identité malheureuse.[access capability= »lire_inedits »]

Finkielkraut  est fidèle à l’héritage de Lévinas, mais il ne s’inscrit pas dans la tradition  judaïque de l’ « étude » et il a toujours défendu, y compris contre son ami Benny Lévy, la valeur heuristique et formatrice de la littérature et de la « culture », fussent-elles païennes ou chrétiennes. Il défend Heidegger contre ses détracteurs les plus violents et, s’il n’est pas insensible au pathos anti-moderne du promeneur de Fribourg, il se veut aussi héritier des Lumières ; il critique la gauche, notamment parce qu’elle a trahi la « splendide promesse faite au Tiers état » en rompant avec l’ idée « républicaine » de l’École, mais il ne se reconnaît vraiment ni dans les « valeurs de droite » traditionnelles ni dans l’imaginaire de l’entreprise. De la même manière, sa défense constante d’Israël ne l’a jamais conduit, quoi qu’on dise, à nier  les droits des Palestiniens.

L’Académie française vient d’élire un écrivain qui est aussi, à travers « Répliques », un de ceux qui, en France, contribuent à faire vivre le débat intellectuel sous sa forme la plus digne. Il n’y a aucune raison, fût-ce pour se réjouir de cette élection, de la réduire à un affrontement partisan, car cela reviendrait à accepter ce contre quoi toute l’œuvre d’Alain Finkielkraut n’a pas cessé de protester : la réduction de la culture à une simple superstructure des conflits « réels » qui traversent notre monde.[/access]

*Photo: Hannah

Eurobidon : and the winner is… les Jeunes socialistes

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Comment faire voter les jeunes aux européennes ? Pour les communicants 2.0, l’équation est simple : abstention = jeunes et jeunes = sexe. Donc pour mobiliser les jeunes qui ont leur cerveau dans leur slip, il faut leur faire croire que l’Europe les aide à avoir une sexualité épanouie. Car, c’est bien connu, ledjeune est égoïste, il se fiche des vrais enjeux. Rien à foutre du Traité Transatlantique, de l’euro, du chômage : il faut lui parler en dessous de la ceinture.

Après la déclaration du président du PPE qui explique que l’Europe unie, c’est le porno sans frontières. Après l’affiche des Jeunes Européens montrant une jeune fille au lit avec deux garçons hésitant, sa carte électorale à la main avec le slogan « choisis qui tu veux » (une référence subliminale au « Fuck the UE » de Victoria Nuland, sans doute). Après le préservatif dadaïste « Donnons vie à l’Europe » d’EELV, le MJS a enfin frappé, reprenant son titre légitime de palme d’or de la crétinerie communicationnelle.

Dans une vidéo d’une minute appelée « Episode 1 » (ce qui laisse présager le pire), les MJS Nord mettent en scène l’argument prétendument prioritaire pour l’Europe en crise : le droit à l’avortement européen. On y voit un djeune numéro 1 sobrement nommé « Jerem » confier à sa coloc probablement féministe son vœu de partir à l’étranger en Espagne. Elle lui répond, pragmatique : « C’est cool l’Espagne, plage soleil, nanas… par contre, si tu rencontres une nana et qu’elle tombe enceinte, elle ne pourra pas avorter ». Parler d’IVG au petit déjeuner, quoi de plus normal pour un djeune 2014.

Et Jerem, acteur de seconde zone ayant de fortes similitudes physiques avec un appareil génital de type masculin et la même expressivité, de répondre, voyant son futur de nightclubber madrilène s’anéantir à cette hypothèse : « Ah ouais ben alors je vais pas aller en Espagne ». Et d’ajouter mollement « il faut que ça change ».

Si je voulais jouer les féministes, je pourrais dire que cette utilisation de l’avortement comme mise à disposition du corps de la femme me rappelle les heures les plus sombres de l’hétéropatriarcat. Mais passons.Passons aussi sur le fait que l’avortement ne soit pas un droit, encore moins un droit européen.

Plutôt optimiste, je noterais plutôt une convergence de points de vue entre adversaires de l’avortement et jeunes socialistes : la solution la plus efficace contre l’IVG, ça reste l’abstention !

Saint Kerviel, comédien et martyr

jerome kerviel koubbi finance

Jérôme Kerviel a eu du flair. Non pas dans le comportement un peu délirant qui fut le sien lorsqu’il était trader à la Société Générale où il a fait n’importe quoi. Causant la perte de milliards d’euros à son employeur et multipliant les manipulations pour masquer ses errements. Mettant en danger par la même occasion la banque et ses 160 000 emplois directs. Pour qu’au final, ce soit, comme d’habitude, le contribuable qui s’y colle, merci Monsieur. Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas d’exonérer la banque de ses responsabilités et de ses méthodes, mais nous sommes en présence alors d’une question politique. Qui se rattache directement la dictature de la finance dont le Président de la République nous avait pourtant dit « qu’elle était son ennemie ».

La justice pénale, c’est autre chose et comme la plus belle des femmes, elle ne peut donner que ce qu’elle a. Le juge pénal est saisi de faits. Il doit en établir la matérialité, et les qualifier juridiquement. Si la qualification relève d’une infraction prévue par le Code pénal, l’auteur sera poursuivi et condamné. La Justice n’est pas là pour faire de la morale, de la politique ou pour refaire le monde. Et dans cette affaire, il semble qu’elle ait fait convenablement son boulot. Instruction détaillée pendant laquelle la défense a pu jouer son rôle. Quatre semaines d’audiences publiques, ce qui est quand même assez inhabituel. Un premier jugement de 300 pages. Procédure d’appel, à nouveau trois semaines d’audience, et nouvel arrêt de 300 pages. Procédure de cassation qui confirme la régularité de la procédure et casse uniquement sur la question des intérêts civils. Ce dernier point ne remettant absolument pas en cause la réalité des faits commis par Jérôme Kerviel et leur caractère fautif. La messe est dite.

Et c’est là que Jérôme Kerviel a eu du flair. Il était défendu en première instance par l’un des meilleurs avocats de droit pénal des affaires : feu Olivier Metzner. Technicien et tacticien de haut niveau. Ce qu’exigeait la conduite de ce dossier. La lecture de la décision de première instance au-delà de son caractère austère et fastidieux, donne à penser qu’une réformation en appel aurait été très difficile. Comprenant que sa défense dans l’espace judiciaire était vouée à l’échec, il a compris qu’il fallait désormais qu’elle se déploie dans l’espace médiatique. Débarquant Olivier Metzner, il l’a confié à David Koubbi. Dont les performances devant micros et caméras, sont plus significatives que dans les prétoires. Héritier en cela de Jacques Vergès, de Gilbert Collard et quelques autres. Pour ne prendre qu’un exemple, Jacques Vergès dont la défense à la barre d’Omar Raddad avait été assez faible, avait retourné l’opinion publique en faisant du racisme le motif de la condamnation du jardinier. Alors que celle-ci résultait de la lourdeur accablante d’un dossier. Ne reculant devant pas grand-chose, Vergès avait assimilé Raddad au capitaine Dreyfus! Il fut suivi par quelques intellectuels en mal de cause et par une opinion publique versatile. À la demande du roi du Maroc, le jardinier obtint une grâce présidentielle à valeur d’absolution.

Avec une virtuosité impressionnante, David Koubbi a enrubanné quelques secteurs de la société française. D’abord les chrétiens qui culturellement, raffolent des martyrs. Un petit montage photographique pour une poignée de main avec le Pape, une randonnée pédestre qui renvoie aux pèlerinages de Saint-Jacques-de-Compostelle et de Chartres, l’affaire est faite. Ensuite, Jean-Luc Mélenchon. Celui-ci en difficulté politique a décidé qu’il lui fallait un nouvel emblème. Va pour Jérôme Kerviel. Lui aussi comparé à Dreyfus, Kerviel, ancien candidat UMP, est transformé en victime de la finance redevenue l’amie de François Hollande. Très pratique, cela évite de mener les vrais combats contre Hollande, Moscovici et autres Karine Berger, relais efficaces des lobbys financiers et bancaires. La faute des juges on vous dit. Les médias enfin, qui cherchant le moyen d’échapper au lourd ennui de la campagne des européennes vont se jeter sur cette histoire du petit contre le gros, de l’innocence soi-disant bafouée, sans oublier de pimenter avec une pincée de people. Tout ça, pour donner de la décence à une pantalonnade indécente.

En face, ceux qui connaissent le dossier protestent, argumentent, mais qui les écoute ?

Et ce n’est pas Michel Sapin, qui ne manie que l’injure, qui risque d’y arriver. Après Nicolas Sarkozy qualifié de malfaiteur, il traite Kerviel d’escroc. Ça c’est de la pédagogie…

Je ne serai pas surpris qu’un prochain sondage donne une majorité croyant à la fable de l’innocence bafouée. Comment en est-on arrivé là ? Au-delà de l’habileté de David Koubbi et de son client, on peut s’interroger sur l’absence de crédibilité de notre justice. Parce que croire à cette innocence, implique de considérer que tous les magistrats qui ont été concernés par ce dossier soit au minimum une trentaine ont accepté d’aller à l’encontre de leur conscience pour couvrir les agissements frauduleux des dirigeants de la Société Générale. Or si ceux-ci, antipathiques et cupides font un boulot que l’on peut considérer comme sale, ils le font dans le cadre des lois existantes. Ce sont celles-ci qu’il convient de changer en menant le combat politique nécessaire.

Mais aujourd’hui, le discrédit qui pèse sur l’institution judiciaire est tel, que prétendre qu’elle est asservie à la finance est devenu naturel. Cette défiance qui rejoint celles dont souffrent les journalistes et les politiques est grave. À qui la faute ?

Les magistrats eux-mêmes en portent une lourde part. L’instrumentalisation de la justice à des fins politiques est devenue une habitude. L’incontestable acharnement, jusqu’à la caricature, du couple médias-justice contre Nicolas Sarkozy par exemple, les louvoiements ou les retards de l’institution à sanctionner d’incontestables débordements ont nourri cette défiance. Même si cela ne concerne qu’une infime partie des dossiers traités, l’idée est acquise que la justice française n’est pas impartiale. On nous rebat les oreilles avec l’indépendance en oubliant de dire que celle-ci n’est que le moyen d’arriver à la vertu cardinale qui est celle de l’impartialité. Comme l’a montré l’invraisemblable scandale du « mur des cons », la partialité est quasiment revendiquée.

Jérôme Kerviel rentre en prison avec l’auréole du martyr. Gageons que détenu modèle il bénéficiera de remises et d’aménagements de peine, voire d’une grâce opportune. Et ce sera tant mieux, car il se sera bien battu.

*Photo : Claude Paris/AP/SIPA. AP21568882_000003. 

Une sale odeur d’Europe

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Fête des mères aidant, et nonobstant le fait que ce soit une initiative pétainiste, je cherchais un cadeau à faire à la mienne — 80 ans, bon pied bon œil, mais elle ne paraît guère plus âgée que moi, coquette impénitente, fort peu ancrée dans le passé mais cultivant la nostalgie à ses heures — et gâtée par mon père au-delà de l’imaginable, ce qui rend la question des cadeaux toujours délicate.

Alors je me suis rappelé une scène d’enfance — une senteur plutôt. Une fraîcheur — le côté « le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat ». Le parfum de la dame en pied-de-poule — c’était à la mode dans les années 1950. Quand l’Europe en était aux balbutiements, à la Communauté du charbon et de l’acier, au Benelux, aux embrassades De Gaulle-Adenauer, bref, l’Histoire se faisait. Et Balmain (Germaine Cellier, en fait) avait osé, à la Libération, pousser jusqu’à la limite l’usage du garbanum (une racine moyen-orientale, un truc insupportable en l’état), en composition avec de la rose et du jasmin (la rose, mal maniée, a tout du déodorant pour toilettes, mais poussée à son climax cela produit Joy, le parfum-phare de Patou). La fragrance s’appelait Vent Vert. Un délice.
J’ai acquis un flacon et je l’ai offert — par la Poste, avec quelques jours d’avance — à ma génitrice…
Erreur fatale. Coup de fil immédiat — pas pour me morigéner, n’exagérons pas, mais parce que le Vent Vert d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’autrefois.
Ah bon ? On peut modifier complètement la texture d’un parfum mythique ? Le N°5 ne serait plus qu’un 5 bis ? Miss Dior serait dépucelée ? Et l’Heure bleue s’est décolorée ?
Eh bien oui — grâce à l’Europe.

Les ingrédients qui composaient les grands parfums mythiques sont de plus en plus souvent interdits tout bonnement par les règlements européens. Thierry Wasser (responsable des parfums chez Guerlain) s’insurge : « Avec leurs directives, ils vont finir par tuer Nahéma [eau de parfum de Guerlain] car sa teneur en rose est jugée excessive. Ils ont déjà tué Parure [même créateur] de plusieurs coups mortels en interdisant le bouleau pyrogéné, la mousse de chêne et le lyral qui lui donnait sa note de muguet. » Il suffit désormais qu’une Polonaise se plaigne d’irritations, qu’un Slovène ait le nez qui coule dans le cou de sa copine, pour que l’Europe s’insurge et interdise tel ou tel produit — sans compter ceux qui viennent d’espèces animales que les lobbies écolos protègent. La réglementation évolue à toute allure, et interdira bientôt tous les grands parfums français — resteront ces eaux de toilette standardisées, vaguement citronnées, qui envahissent les marchés (et surtout les supermarchés). Abus du dogme du principe de précaution. Une « étude scientifique » pointe du doigt la présence d’éléments allergènes dans Chanel n°5 — et les bonnes âmes s’insurgent que la Commission européenne n’ait pas encore interdit la plus célèbre création de Coco — ou Dior Addict, également dans la ligne de mire. On ne les interdit pas — on les banalise. L’Europe aime les produits pasteurisés, c’est vrai pour les fromages, c’est vrai pour les parfums — deux produits typiquement français, comme c’est bizarre…

Les parfums, formules secrètes nées de quelques nez, ne sont pas déposés, pour mieux protéger leur secret et leur mystère. Chaque marque tire dans son coin, et les grands parfumeurs sont désunis face aux législateurs. Que certains produits interdits dans les parfums soient toujours autorisés dans la nourriture en dit long sur le poids des groupes de pression — et qu’est-ce que cette Europe livrée aux influences des trusts ?
Je dénie aux législateurs le droit d’intervenir sur mes souvenirs d’enfance. Je vais voter contre, contre les partis prêts à voter Juncker ou Schulz, contre l’Europe dénaturée tricotée en trente ans par les eurocrates, contre l’Europe qui m’interdit de voguer sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique— comme disait Baudelaire.

Anecdotique ? Peut-être. Mais significatif. L’Europe de l’UMPS, je ne peux plus la sentir — littéralement. Quitte à parodier Camus : « Si on me donne à choisir entre l’Europe et ma mère, je choisis ma mère ». Désolé pour ma mère, qui a vécu la construction de l’Europe — qu’elle appelait de ses vœux, au sortir de la guerre — et qui s’apprête à voter pour la moins europhile des listes, désolé pour Vent Vert, qui ne sera plus jamais, par la faute de quelques décideurs bruxellois, ni ce que je sentais sur elle, ni ce qu’elle se rappelait.

*Photo : wiki commons.

Transnistrie : la poudrière oubliée

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transnistrie moldavie communisme

Quoiqu’on puisse en dire, le vote massif pour le projet d’autonomie de la région de Donbass consacre l’influence russe sur les terres de l’est de l’Ukraine tandis que l’Europe n’est plus du tout à l’ordre du jour côté Kiev. Ce schéma bipartite risque de se répéter sur l’échiquier moldave.

Les géopoliticiens se demandaient quel serait le prochain « coup » de Vladimir Poutine. Déjà, fin mars, Philip Breedlove, commandant des forces de l’Alliance atlantique en Europe prévenait que la prochaine « cible » russe, après la Crimée, pourrait être la Transnistrie. Les diplomates européens, prenant part aux pronostics, supputaient que le président russe tenterait prochainement de tracer une ceinture de sécurité entre Odessa et Tiraspol, capitale de la Transnistrie. Une chose est en tout cas certaine : Tiraspol tend les mains vers Moscou.

Rappelons que la Transnistrie est un pays autonome de facto, séparé de la Moldavie depuis 1992, mais non reconnu internationalement. Étroite bande de terre coincée entre l’Ukraine, sur son flanc est, et la Moldavie, sur son flanc ouest, elle affirme son identité malgré tout.  La Transnistrie a sa propre monnaie (le rouble de Transnistrie), son hymne, son Soviet suprême, son drapeau avec faucille et marteau. Langue officielle et législation y sont empruntées aux russes, tout comme la culture du pays encore marquée par les années de communisme.

Entaché par de sombres histoires de trafics, le pays est finalement plus riche, car arrosé par la manne russe, que son voisin moldave. Au risque de paraître cruel, le reporter Michael Lambert souligne la supériorité économique de la Transnistrie sur son grand frère : « Les rues y sont propres, les bâtiments en « bon » état et la population ne semble pas mourir de faim. »

Le 18 mars, deux jours après l’annexion de la Crimée, le parlement de Transnistrie a formulé, auprès des autorités russes, une demande de rattachement. Pas de réponse officielle mais on peut y voir une nouvelle consécration du rayonnement russe.

À l’inverse, la Moldavie, comme le gouvernement ukrainien, s’est tournée vers l’ouest et caresse même l’espoir d’une intégration européenne. De fait, depuis le 28 avril, les citoyens moldaves titulaires d’un passeport biométrique peuvent circuler sans visa dans l’espace Schengen, pour une durée de trois mois. Une façon de retenir l’attention de la population vers l’Occident, en attendant l’accord d’association et de libre échange ?

Peut-être, mais cela  ne suffira pas car le peuple moldave se désintéresse peu à peu de la « grâce » européenne. L’attrait pour l’UE s’est affaiblie avant même que n’explose la crise ukrainienne. Une des raisons vient sans doute de la perspective des efforts titanesques qui restent à faire avant d’atteindre le Graal européen. Le pays n’a pas les moyens d’assurer la modernisation de ses infrastructures, d’autant plus qu’il ne dispose, contrairement aux autres pays de la CEI, d’aucunes ressources fossiles. D’après Michael Lambert, « c’est probablement la raison pour laquelle la chute du communisme, du moins sur le plan économique, laisse un vide dans la vie de nombreux habitants. »  Les élections législatives, qui auront lieu cette année,  risquent ainsi de voir le retour du parti communiste pro-russe, évincé du pouvoir en 2009.

C’est ce que laisse présager une enquête moldave : le parti communiste PCRM deviendrait majoritaire avec 30, 1% des voix devant le parti pro-européen LDP qui n’atteindrait que 17,5% des voix. Décidément, la machinerie européenne, lourde et contraignante, ne convainc pas davantage ses futurs adhérents que ses actuels membres.

*Photo: WATTRELOT MARC/SIPA.00522437_000017

Michel Houellebecq et le nihilisme

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Dans le magazine Lui de ce joli mois de mai (avec Rihanna en couverture), Michel Houellebecq explique à Frédéric Beigbeder qu’il n’est pas un nihliste, mais un conservateur comme Benoît Duteurtre, un ami et un écrivain que j’apprécie beaucoup, tout comme Michel Houellebecq d’ailleurs et Frédéric Beigbeder qui ne le ménage pas dans cet entretien. Mais le nihilisme ne se réduit pas aux révolutionnaires russes du dix-neuvième siècle. Pour être plus explicite, je dirai que le nihiliste se définit d’abord par sa méfiance à l’endroit de la supériorité de la raison : elle est une fiction ne servant qu’à masquer le non-sens de l’existence.

L’existence, justement, qui est au cœur de tous les systèmes philosophiques, apparaît aux nihilistes au mieux comme une sombre affaire qui apporte plus de désagréments que de plaisirs, au pire comme une joyeuse apocalypse. Comment y mettre fin, tant individuellement que collectivement, est une des questions récurrentes des penseurs nihilistes. Il ne s’agit pas d’aménager au mieux la geôle dans laquelle nous croupissons, mais d’en bloquer l’accès.

Certes, on peut estimer qu’il s’agit plus d’une posture esthétique, voire d’une forme d’humour noir, que d’une pensée à forte valeur ajoutée. Mais on ne peut nier que dans son radicalisme, elle finit un jour ou l’autre par toucher chacun et ébranler nos convictions les plus tenaces sur la perpétuation de l’espèce. Michel, permets-moi de te dire que tu m’apparais comme une des incarnations les plus accomplies du nihilisme actuel. Comment pourrait-il en être autrement de la part d’un lecteur de Schopenhauer et d’un auteur d’un superbe essai sur Lovecraft, sous-titré : contre le monde, contre la vie ?

Rwanda : Un criminel nommé Kagamé

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rwanda carte sang

Que retenir des analyses et commentaires entendus lors de la commémoration du 20e anniversaire du génocide du Rwanda ? Qu’il fut le « génocide des voisins », que la France en fut un acteur primordial, que sa longue planification fut connue de tous et délibérément ignorée, enfin que le président Kagamé, sauveur du peuple tutsi, s’est attelé avec succès à la tâche de réconcilier les Rwandais et de moderniser son pays. Je tenterai de montrer ici qu’il ne s’agit là que de vérités partielles dont la somme constitue un mensonge intéressé, servant la propagande d’un régime dictatorial.

En criminalisant la quasi-totalité des Rwandais hutu, et la France derrière eux, en se présentant comme la voix des suppliciés, le régime rwandais cherche à dissimuler les crimes de masse dont il est lui-même coupable, au Rwanda comme en République démocratique du Congo. Les centaines de milliers de morts qui lui sont imputables le placent parmi les pires régimes de terreur de l’Afrique contemporaine. Seul le président du Soudan, Omar El-Béchir, le surpasse dans ce domaine. Mais on trouvera peu de gens en France pour vanter les mérites de celui-ci, tandis qu’on se bouscule pour relayer le discours de celui-là. S’il est politiquement et moralement juste de distinguer entre un génocide et des massacres, il est choquant d’enfouir dans l’oubli, comme s’il s’agissait d’un négligeable dommage collatéral, les centaines de milliers de vies détruites sous l’autorité du nouveau régime rwandais. Ce fut pourtant, au Rwanda bien sûr et dans une large mesure en France, la tonalité dominante de cette commémoration.[access capability= »lire_inedits »]

La veille des cérémonies inaugurales, le président rwandais dénonçait, dans une interview, le « rôle direct de Paris dans la préparation politique du génocide », et la « participation de [la France] à son exécution même ». En réaction à cette déclaration, la France annulait la présence de Christiane Taubira à Kigali, incident diplomatique que le président rwandais allait prolonger en déclarant l’ambassadeur de France persona non grata aux cérémonies de commémoration. Dans son discours d’ouverture, Paul Kagamé accusa sans la nommer la France d’être « complice, certes », mais aussi « acteur » des massacres, ponctuant cette accusation d’un « les faits sont têtus » dit en français pour mieux indiquer à qui il s’adressait. En 2004, dans les mêmes circonstances, dirigeant son regard vers Renaud Muselier, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Kagamé avait accusé les Français d’avoir « l’audace de rester là sans s’excuser », alors même qu’ils avaient « sciemment entraîné et armé les troupes gouvernementales et les milices qui allaient commettre un génocide, et [qu’] ils savaient qu’elles allaient commettre un génocide ». Ces accusations ne sont donc pas nouvelles, mais elles semblent gagner en gravité avec le temps, puisque, de complice, la France est passée au statut d’« auteur », selon le président Kagamé, une escalade en rapport étroit avec sa propre mise en cause dans l’attentat contre l’avion présidentiel.

En mars 2004, Kigali avait rompu les relations diplomatiques avec Paris à la suite de la fuite dans Le Monde de l’ordonnance du juge Bruguière qui fait de Paul Kagamé le commanditaire de l’attentat du 6 avril 1994 contre le président Habyarimana. Ce juge de la section anti-terroriste du parquet de Paris avait ouvert, en 1998, une enquête sur plainte des familles de l’équipage français de l’avion. Le gouvernement rwandais avait alors rétorqué par la mise en place d’une commission « indépendante » chargée de rassembler les preuves de l’implication de la France dans le génocide. Dans son rapport remis en août 2008, cette commission incriminait gravement la France, dont les soldats étaient accusés non seulement d’avoir entraîné les milices génocidaires, mais aussi et surtout d’avoir pris part directement aux massacres ainsi que d’avoir violé des rescapées tutsi. D’après son président, la commission disposait des « preuves permettant de déférer de hauts responsables français devant la justice internationale ». La charge était lourde. Elle n’avait cependant pas empêché les deux pays de reprendre leurs relations diplomatiques en 2008, sous l’égide de Bernard Kouchner, après que celui-ci eut pris ses distances avec le juge Bruguière en exonérant publiquement le président Kagamé de toute implication dans l’attentat du 6 avril.

À ce jour, nul n’est en mesure d’en nommer avec certitude les auteurs, et l’on doit s’en remettre à l’enquête du juge Trévidic, successeur de Bruguière, qui n’a pas encore rendu ses conclusions. Bien que le juge ne se soit pas exprimé et que son rapport ne soit pas public, on a pu lire dans la presse qu’il inversait les conclusions de son prédécesseur en dirigeant ses investigations vers des militaires des Forces armées rwandaises (FAR) de l’ancien régime ami de la France. « Irréfutable », titrait Libération le 12 janvier 2012, tandis que Le Monde prenait acte d’une « vérité à la portée historique et diplomatique », suite au déplacement sur le terrain du juge Trévidic afin d’y conduire une expertise balistique et acoustique. Deux ans plus tard, cette « vérité » n’est en réalité toujours pas établie, si ce n’est pour les avocats de Paul Kagamé. On relèvera que, dix-sept ans après les faits, il était peu probable que subsistent des traces matérielles permettant de reconstituer la trajectoire des deux missiles tirés contre l’avion. De même, l’expertise acoustique, qui devait permettre de confirmer l’origine du tir, fait appel à des souvenirs anciens dont la valeur probante est si discutable qu’elle n’a toujours pas permis de conclure et devait faire l’objet d’une contre-expertise. Ajoutons que les témoins désignant la caserne des FAR comme origine des tirs avaient été choisis par les autorités et qu’il est extrêmement dangereux, au Rwanda, d’exprimer des vues contraires à la vérité officielle. S’il n’est pas possible de se prononcer avec certitude sur l’une ou l’autre des deux versions, il faut noter que se multiplient depuis plusieurs années les déclarations d’anciens du Front patriotique rwandais (FPR), le parti de Paul Kagamé, accusant celui-ci d’être le commanditaire de l’attentat, plusieurs d’entre eux ayant été ultérieurement assassinés par le régime. Le dernier en date, Patrick Karegeya, ancien chef des renseignements extérieurs, a été tué en Afrique du Sud le 1er janvier, assassinat non revendiqué mais approuvé publiquement par le président rwandais. Celui-ci, par ailleurs, s’est opposé à toute enquête internationale sur l’attentat du 6 avril, y compris de la part du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Envisager l’implication du FPR dans l’attentat du 6 avril ne relève donc pas d’une volonté négationniste d’inverser les responsabilités, mais d’une recherche raisonnable de la vérité. En déclarant, afin de lever tout soupçon sur le FPR, qu’il refusait de « cautionner cette vision simpliste et infamante qui fait des Tutsi les responsables de leur propre malheur », Bernard Kouchner reprenait à son compte la rhétorique d’intimidation morale utilisée par le FPR et érigeait celui-ci en représentant des victimes du génocide. Assurément, le FPR a gagné la guerre et mis fin au génocide en triomphant militairement de ses ennemis, mais il n’est pas plus habilité à parler au nom des Tutsi que les Soviétiques libérateurs d’Auschwitz ne l’étaient à s’exprimer au nom des juifs.

Quels que soient les auteurs de l’attentat du 6 avril, « Hutu Power » ou FPR, c’est le même objectif qui était recherché, à savoir la radicalisation du conflit en cours afin d’obtenir une victoire totale. Le président Habyarimana, lui-même arrivé au pouvoir en 1975 par un coup d’État, pouvait se targuer de réussites économiques – depuis un faible endettement et un équilibre budgétaire jusqu’à une relative autosuffisance alimentaire – qui valaient au Rwanda des années 1980 une réputation flatteuse auprès des institutions financières internationales comme auprès des ONG. À la tête d’un parti-État, le MRND (Mouvement révolutionnaire national pour le développement), qui réalisait des scores électoraux nord-coréens, il dut s’engager au début des années 1990 dans une politique de relative ouverture, tant sous la pression  internationale que sous celle d’une crise politique interne due à la dégradation de la situation économique du pays. Sécheresse, baisse des cours mondiaux du café, retrait de grands projets de développement contribuèrent conjointement à un appauvrissement dramatique de la paysannerie, entraînant disette, voire famine, et ébranlant les assises du pouvoir. En réponse au mécontentement populaire, Habyarimana annonça, en juillet 1990, des mesures d’ouverture auxquelles le FPR, formé au cours des années 1980 dans les camps de réfugiés d’Ouganda, répliqua par une offensive militaire. Composé notamment d’hommes ayant combattu au sein de la National Resistance Army qui porta au pouvoir le président Museweni en Ouganda, formé et équipé par l’armée ougandaise et les États-Unis, le FPR était une force militaire sérieuse. Alors que le pays basculait dans la guerre civile, François Mitterrand décida de protéger militairement le régime en place, en continuité avec la traditionnelle politique française de « stabilité »  ̶  autrement dit de défense des « régimes amis » ̶ par l’envoi d’une force armée, l’opération « Noroît », qui stoppa l’avancée des rebelles. Des troupes belges et zaïroises étaient également engagées. Loin de bloquer le processus politique engagé, cependant, la guerre eut pour effet de l’accélérer, avec l’adoption d’une nouvelle Constitution en 1991, l’amnistie et la libération d’opposants, la création de nouveaux partis et de journaux, la mise en place en 1992 d’un gouvernement multipartite et d’un premier ministre d’opposition. Dans l’impossibilité de participer au jeu politique interne, le FPR se lança dans une stratégie de déstabilisation, faite d’attentats et d’assassinats de personnalités politiques tandis que se multipliaient attaques et provocations à l’encontre des Tutsi de l’intérieur. La mobilisation ethnique orchestrée par une partie des élites politiques rwandaises, alors que ce clivage avait jusqu’alors peu de prise sur la population paysanne, fournissait un dérivatif aux tensions économiques et sociales. Le journal Kangura, fondé en 1990, mais surtout la Radio-télévision libre des mille collines (RTLM), créée en 1993, attisaient la peur et la haine tandis que des milices étaient constituées. C’est cette montée aux extrêmes qu’il s’agissait de contrer avec les accords d’Arusha, négociés entre juillet 1992 et août 1993 sous l’égide de la France, fixant les termes d’un partage du pouvoir que devaient sanctionner des élections libres. Bien que partie prenante à ces accords, le FPR lança, en février 1993, une nouvelle offensive, stoppée par les Français aux abords de Kigali. Les accords furent néanmoins paraphés en août, permettant à la France de se retirer en décembre pour laisser place à un contingent de casques bleus, la Minuar (Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda).  Depuis 1990, chacune de ces offensives était suivie d’importants mouvements de populations fuyant les exactions du FPR tandis que s’installait une logique de représailles aveugles à l’encontre des Tutsi de l’intérieur, considérés comme complices dans un climat de bipolarisation croissante. On estime que plus d’un million de personnes, soit 1/6e de la population, étaient déplacées à l’intérieur du pays, certaines dans des camps, d’autres abritées par des particuliers. Dans ce contexte d’extrêmes tensions, l’attentat du 6 avril ne pouvait qu’accélérer l’escalade de la violence, ouvrant une nouvelle phase de la guerre en cours. Le FPR déclenchait une offensive générale tandis que le clan présidentiel décapité se réorganisait et que commençaient à Kigali des tueries systématiques de Tutsi et d’opposants.

Vu de France, le régime Habyarimana pouvait à bon droit être considéré comme en voie de démocratisation, engagé dans un processus d’ouverture et de compromis avec les différentes composantes de l’opposition. Les signaux ne manquaient pas, cependant, qui auraient pu alerter les responsables mais, aux yeux de Paris, le processus d’Arusha devait permettre de marginaliser les extrémistes, qui ne contrôlaient à ce moment ni le gouvernement, ni l’état-major, ni le Parlement. La disparition du président Habyarimana leur laissa le champ libre. Défendable jusqu’à ce 6 avril 1994, c’est par la suite que la politique française devient coupable. Le soutien apporté au gouvernement intérimaire composé de radicaux et de partisans ouverts de l’élimination des Tutsi et de leurs complices – ils ont immédiatement, parmi bien d’autres crimes, assassiné trois ministres hutu – témoigne d’un aveuglement au scénario terrifiant qui se trame alors. S’il est vrai qu’Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, fut parmi les premiers, après le pape Jean Paul II, à prononcer le mot « génocide » (le 15 mai, à la sortie d’un conseil des ministres de l’UE), la politique de la France n’en fut pas pour autant infléchie. Notons que quinze jours auparavant, le 30 avril, les États-Unis et la Grande-Bretagne avaient refusé l’utilisation du mot dans une résolution condamnant les massacres. Washington craignait d’être poussé à intervenir, quelques semaines seulement après le retrait peu glorieux de Somalie, où 27 GI avaient laissé leur vie. C’est également le souvenir du fiasco des opérations d’imposition de la paix en Somalie qui avait présidé à la décision de retrait de la Minuar par le Conseil de sécurité le 22 avril. Il est peu probable que son maintien aurait empêché les massacres, mais son départ fut reçu comme un signal positif par le « Hutu Power » comme par ceux qui, côté FPR, cherchaient la victoire militaire et la saisie du pouvoir sans partage.

Plus engagée dans la politique rwandaise que les autres membres du Conseil de sécurité, la France y avait pris plus de responsabilités. C’est pourquoi son refus de condamner publiquement et fortement le gouvernement génocidaire, avec lequel elle resta en contact tout au long de la guerre, incarne le plus nettement la coupable neutralité dont le monde fit preuve face au génocide. Déployée à la fin du mois de juin, en pleine déroute des FAR et du « Hutu Power », l’opération « Turquoise » demeure la cible de virulentes critiques, dont celle, infamante, d’avoir prêté la main aux tueurs. On ne s’y attardera pas : il ne s’agit là que de la plus grossière propagande orchestrée par la présidence rwandaise, et l’on rappellera que 10 000 personnes, condamnées à court terme à être assassinées, lui doivent la vie. Le travail considérable réalisé par la mission d’information parlementaire que présidait Paul Quilès a permis d’éclairer, pour partie au moins, les décisions gouvernementales et le rôle des militaires français. Ses conclusions ne sont, bien entendu, pas le fin mot de l’histoire, mais elles ne méritent pas les mauvais procès en incompétence ou complaisance qui lui ont été faits.

L’ouverture complète des archives, pas seulement en France mais aussi au Rwanda, aux États-Unis, à l’ONU, fera avancer la connaissance. Les documents du Tribunal d’Arusha ont fourni un précieux matériau aux chercheurs, de même que d’autres procès tenus en Belgique et en France, le génocide du Rwanda étant le crime de masse le plus « judiciarisé » de l’Histoire. Toutefois les centaines de milliers de victimes du FPR, tuées avant, pendant et après la période du génocide ont été délibérément ignorées par la justice, sous la pression de Paul Kagamé et de l’administration américaine. Plus encore, ces morts-là sont méthodiquement effacées de la mémoire collective au point que rappeler publiquement leur existence expose paradoxalement à l’accusation de négationnisme. D’une coupable neutralité face à un génocide, on est passé à une non moins coupable hémiplégie morale.[/access]

*Photo: Soleil

La Marseillaise, donc

Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, musée du Louvre

Objet de polémiques, objet de discorde à l’occasion desquelles les traits de l’époque se révèlent jusqu’à la caricature. Ignorance, malentendus, anathèmes et mauvaise foi font bon ménage. S’il est incontestable que le camp du bien a donné le la, lors du débat du mariage gay, ceux d’en face ne sont aujourd’hui pas en reste. Christiane Taubira vient d’en faire l’expérience, accusée de blasphème, à l’occasion d’un mauvais procès, pour n’avoir pas chanté la marseillaise lors d’une cérémonie. La vidéo témoigne que c’était ce qu’elle avait de mieux à faire. Mais comme elle a jugé bon de se justifier en faisant du Taubira, c’est-à-dire avec brutalité et suffisance, on aura du mal à la plaindre.

Lambert Wilson, que semble-t-il personne n’avait sonné, a voulu intervenir dans le débat avec la phrase suivante : «Je suis extrêmement énervé que personne ne dise qu’il est temps de changer les paroles de La Marseillaise qui sont d’un autre temps. Quand j’entends ‘Qu’un sang impur abreuve nos sillons’, je suis sidéré qu’on continue à chanter ça… les paroles sont épouvantables, sanguinaires, d’un autre temps, racistes et xénophobes. ». M. Wilson, ignorant qui n’a rien compris aux paroles de notre hymne et en particulier au sens de « sang impur », considère donc dans un parfait anachronisme que Rouget de L’Isle proposait de façon raciste et xénophobe d’égorger les noirs et les Arabes ? C’est original. L’envie compulsive de montrer que l’on appartient au camp du bien l’amène quand même à se ridiculiser sévèrement. On aurait envie dire, au comédien « extrêmement énervé », payé pour dire les textes des autres, d’éviter de déclamer les siens. Mais en fait, la phrase qui me vient à l’esprit est plutôt: « Monsieur, de quoi vous mêlez-vous ? »

Il s’agit de la Marseillaise, qui n’est pas seulement l’hymne de la république française, mais une chanson internationale qui fut le vecteur du message envoyé par le Peuple français d’abord à l’Europe puis à la planète entière au moment de la révolution de 1789. Nous n’en sommes pas les seuls propriétaires, son message (qui va bien au-delà de ses paroles) a une portée universelle. C’est celui de l’irruption du Peuple dans l’Histoire.  Notre pays y a fait de belles choses dans cette Histoire, parfois de moins belles ou de carrément laides. La Marseillaise symbolise probablement ce que nous avons fait de meilleur. Je comprends tout à fait que l’on puisse le discuter, mais c’est un fait. Quand on la chante, on chante la France, mais aussi le message. Et on la connaît partout, partout. C’est pour cela, que la proposition de M. Wilson d’en changer les paroles est si choquante. Nous n’en avons pas le droit, ce patrimoine est partagé bien au-delà de nos frontières. Comme le drapeau français. Ces trois couleurs qui ont inspiré les drapeaux du monde entier. Comme le dit Javier Cercas décrivant un combattant espagnol de la « Nueve » en 1942 : « un soldat seul dans un interminable désert ardent, brandissant le drapeau d’un pays qui n’est pas le sien, d’un pays qui est tous les pays à la fois et qui n’existe que parce que ce soldat brandit son drapeau renié »[1. Les soldats de Salamine. Javier Cercas. Actes Sud 2001.]. Cela vaut pour la Marseillaise comme le démontre cette fameuse séquence (sous-titres inutiles…) du film Casablanca.

C’est probablement pour cela, que le rapport à ce chant est quelque chose de très particulier. Les émotions qu’il procure se rattachent toujours à une histoire personnelle, à la nature des liens qui unissent à la France et son Histoire.

C’est Giap qui la fredonne à l’ambassade de France le 14 juillet 1989. C’est Baptiste Nyanga né à Kinshasa, magnifique troisième ligne, qui en larmes la chante à pleins poumons pour son retour en équipe de France. C’est Rouget de L’isle, notable alors rassis, qui s’inquiète des journées de juillet 1830 : « ça va mal, ils chantent la Marseillaise ».

C’est Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin, Compagnon de la Libération dont la voix se brise lorsqu’il raconte son arrivée, à l’Olympia Hall à Londres, lui le militant de l’Action Française âgé de vingt ans. C’est le lieu de rassemblement de la poignée de français « qui ne s’étaient pas couchés devant l’ennemi » au début du mois de juillet 1940. De nuit, toutes les fenêtres éteintes. Qui s’allument les unes après les autres et des voix qui se répondent parlant du pays d’où elles viennent: Brest ! Concarneau ! Bayonne ! Rouen ! Paris ! Et la Marseillaise qui éclate. « La plus belle que j’ai jamais entendue ».

C’est un autre vieillard étincelant Jean Louis Crémieux-Brilhac qui raconte soixante-dix ans après. Prisonnier en Allemagne, il s’évade, part vers l’Est et se retrouve en Union soviétique. Arrestation et séjour à la Loubianka.  Après juin 41, Staline accepte de rendre ces hommes à ses nouveaux alliés et autorise leur départ pour Londres. Ils doivent embarquer à Arkhangelsk sur un navire canadien. Sur le quai, les gardes-chiourmes soviétiques font encore des histoires pour les laisser partir. Les soldats canadiens, du pont du navire, voyant les Français lancent une vibrante Marseillaise. Les gardes-chiourmes eux aussi la connaissent, ils se mettent au garde-à-vous et tout le monde embarque…

C’est Malika Sorel qui a ces mots : «Quant à moi, la Marseillaise m’a toujours remué les tripes. Dans mon cœur, la France est indissociable de la Marseillaise. Ses paroles portent la voix des aînés, de ceux qui nous ont précédés ». Personnellement, je sais que c’est l’universalité de son message qui provoque ce mélange d’émotion et de fierté quand je l’entends ou la chante.

L’existence de la dimension presque intime de ce rapport à la Marseillaise et de ce caractère universel a pour conséquence de rendre ces polémiques récurrentes dérisoires. La seule exigence que l’on peut avoir est celle du respect du symbole lié à son statut d’hymne national. Au-delà, c’est l’affaire de chacun. Je me fous radicalement que Benzema ne la chante pas sur un terrain de football.

En revanche j’interdis aux analphabètes tels Marie-Christine Blandin pour les Verts, Lambert Wilson pour les niais, et toutes ces pseudo-élites acculturées d’y toucher ou de demander qu’on y touche. La Marseillaise n’appartient à personne par ce qu’elle appartient à tout le monde.


Abécédaire LGBT : doit-on accepter le prosélytisme sexuel à l’école?

abcd egalite ecole genre

« Folle rumeur », « théorie du complot » (Le Monde, 13 et 14 avril 2014), « mensonges colportés par des organisations radicales » (Benoît Hamon, Le Monde, 16 mai 2014)… telles sont les qualifications reprises en boucle par l’intégralité des médias « progressistes » au sujet de la réaction exaspérée de parents d’élèves à l’expérimentation dite « ABCD de l’égalité » et aux autres initiatives publiques de promotion de l’indifférenciation sexuelle.

L’expression « enseignement de la théorie du genre » est évidemment inexacte pour désigner l’entreprise à l’œuvre dans l’éducation nationale comme partout ailleurs. L’enseignement des « théories » et doctrines à prétention scientifique, qu’elles soient politiques, économiques, sociologiques ou autres, est, en effet, réservée à des étudiants du supérieur aptes à les déchiffrer et doués d’une maturité et d’un appareil critique suffisants permettant leur mise à distance. L’Université dispense ainsi de nombreux cours où sont expliquées les grandes doctrines ou théories qui ont émaillé l’histoire d’une discipline. En droit et en science politique, par exemple,  les cours d’histoire des idées politiques, de philosophie politique et de grandes œuvres politiques sont l’occasion de faire connaître aux étudiants les différents courants intellectuels qui ont influencé la matière comme, par exemple, le libéralisme, l’utilitarisme, le romantisme, l’anarchisme, le marxisme, le fascisme, la psychanalyse ou le féminisme.

Ce n’est évidemment pas de cela qu’il est question dans l’ABCD de l’égalité, ni dans le contenu des  interventions des associations LGBT en milieu scolaire, ni encore dans la fameuse « Ligne Azur » qu’une circulaire de Vincent Peillon, en date du 4 janvier 2013, invite les recteurs « à relayer avec la plus grande énergie » auprès des mineurs scolarisés, en rappelant qu’il convient de « s’appuyer sur la jeunesse pour faire évoluer les mentalités ». Il ne s’agit pas du tout d’enseigner de façon neutre la théorie du genre parmi d’autres doctrines, il s’agit purement et simplement d’appliquer à de jeunes enfants les prescriptions d’une théorie que le gouvernement a fait sienne, qui plus est dans sa version queer la plus radicale. C’est bien ce que désigne le terme « expérimentation », qui ne vise pas l’enseignement d’une théorie mais son application pratique après sa validation par le ministère.

Le phénomène n’est pas entièrement nouveau puisque ce sont des gouvernements précédents, de gauche comme de droite, qui ont déjà introduit les militants LGBT en milieu scolaire, aux prétextes de prévention du sida et de lutte contre l’homophobie. On se souvient que Luc Chatel avait hésité à accepter la diffusion dans le primaire du film Le baiser de la lune dans lequel une chatte surnommée « la vieille Agathe » était présentée comme homophobe parce qu’elle avait le tort de ne pas approuver les amours de Félix et Léon. Mais le courageux ministre avait finalement décidé de « laisser chaque instituteurs décider ». N’est pas Jules Ferry qui veut. On se souvient également que le juge administratif avait annulé, le 23 novembre 2012, l’agrément délivré à l’association SOS-homophobie dont c’est peu dire que le « module de sensibilisation » des élèves était contraire au principe de neutralité et à la liberté de conscience. Quant à la Ligne Azur et son enrichissant dictionnaire des pratiques homosexuelles accompagné d’images et de croquis idoines, on y dénonce aussi l’homophobie de certains gynécologues qui, en proposant des contraceptifs aux jeunes filles, trahissent ainsi leurs inacceptables présupposés hétéronormés.

Mais l’offensive menée par le gouvernement issu des élections de 2012 va beaucoup plus loin et se réclame ouvertement d’une ambition globale tendant à détruire « dans l’œuf » tout ce qui pourrait faire obstacle à l’élimination de la différenciation sexuelle au sens large englobant la sexualité. C’est la raison pour laquelle, à peine installée au gouvernement, Mme Belkacem avait commandé à l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales), un rapport sur l’égalité entre filles et garçons « dans les modes d’accueil de la petite enfance », c’est-à-dire à la crèche. Dans sa lettre de mission du 21 juin 2012, le ministre insistait : « La cible des enfants de moins de trois ans se doit d’être au cœur des préoccupations des politiques publiques dans la mesure où les assignations à identité sexuée se jouent très précocement ». Ce à quoi le rapport, remis en décembre 2012, répond avec empressement par une troisième partie s’attaquant à l’éducation « dès la naissance » tout en déplorant que « nombre d’enfants de cette tranche d’âge sont élevés quasi exclusivement par leurs parents et échappent ainsi à l’influence d’une action publique ». Big brother est inquiet. Il faudra à l’avenir surveiller aussi les maternités, des fois qu’un gynécologue transphobe annoncerait trop fort « C’est un garçon ! » risquant ainsi de perturber gravement une future Conchita Wurst.

Mmes Belkacem et Taubira ont d’ailleurs également, dès le 8 janvier 2013, commandé à la Commission consultative nationale des droits de l’Homme, un avis sur la « simplification du parcours » de changement d’état-civil pour les « personnes qui s’expriment dans un genre différent de celui qui leur a été reconnu à la naissance ». Un avis (bien entendu favorable) a été donné par la CNCDH à l’élaboration d’un dispositif permettant que la seule volonté du demandeur, attestée par deux témoins, suffise à changer l’état-civil, sans aucun certificat médical puisque cette démarche est tout à fait « normale » et ne traduit aucune pathologie.

On pourrait s’étonner qu’un ministre en charge des « droits des femmes » se transforme ainsi  ipso facto en agent actif de propagande homosexuelle, laquelle n’est pourtant pas inscrite dans son décret d’attributions. C’est précisément l’adhésion à la théorie du genre, version queer, qui permet d’expliquer la traçabilité intellectuelle de cette étrange mutation. Sous couvert d’égalité entre les hommes et les femmes, revendiquée sur le mode « égalité de fait » version marxiste et non pas « égalité de droit » version 1789 et 1946, on inocule l’idée que les rôles, les goûts, les comportements et manières, les choix vestimentaires et esthétiques, y compris la sexualité seraient des « constructions sociales » assignant délibérément aux individus une « hiérarchie » arbitraire dont il faudrait se débarrasser d’urgence pour faire advenir une interchangeabilité globale. D’où l’obsession paritariste maladive qui empêche Mme Belkacem de dormir chaque fois qu’elle n’aperçoit pas 50% de femmes dans une profession ou une institution quelconque, de telle sorte que l’on généralise partout des dispositifs coercitifs et liberticides délirants. D’où également l’idée que puisqu’un  homme et une femme « c’est du pareil au même » et que d’ailleurs, on pourra bientôt passer de l’un à l’autre avec la complaisance de deux témoins sympas, il est aussi tout à fait équivalent – au sens étymologique d’égale valeur – pour un homme, par exemple, d’entretenir des relations sexuelles avec un autre homme plutôt qu’avec une femme et, s’il le souhaite, de l’épouser et même de lui offrir un bébé … dont la fabrication devra cependant être déléguée à une femme car la nature est malheureusement « têtue ». Madame Belkacem est donc très logiquement venue expliquer dans les classes tout le bien qu’il faut penser du mariage et de l’adoption homosexuels tandis que son collègue Peillon et le syndicat SNUipp-FSU ont vivement recommandé la lecture aux tout-petits de « Tango a deux papas » et de « Jean a deux mamans », ouvrages de référence destinés à se substituer à l’ignoble « Petit Ours Brun », pétri de clichés sexistes et d’hétéronormativité et donc érigé en nouvel ennemi du genre humain.

Ainsi s’explique la grande partouze d’avenir à laquelle le ministère de l’Education nationale convie les enfants de la République. On n’insistera pas sur les contradictions intellectuelles colossales de la théorie du genre et notamment sur le fait que reposant en principe sur la différence entre sexe (donné biologique et anatomique) et genre (construction sociale) ladite théorie trouve quand même le moyen de ranger l’orientation sexuelle dans le genre alors qu’elle relève évidemment du sexe, comme le mariage et la procréation. La confusion mentale prolonge logiquement la confusion des genres dans un pathétique charabia.

Ce qui interpelle, désormais, c’est la possibilité pour les parents de s’opposer fermement à ce formatage des cerveaux de leurs enfants, véritable endoctrinement relevant de la ré-éducation et empruntant aux thérapies comportementales des régimes totalitaires. Il est sidérant que l’on ait pu affirmer en boucle, lors de l’affaire Leonarda,  qu’il fallait à tout prix « sanctuariser » l’école  tandis que l’on ose inviter parallèlement des militants LGBT à venir faire du prosélytisme dans les établissements. La République marche sur la tête et il y a urgence à chasser les charlatans du temple.

L’article 2 du premier protocole à la Convention européenne des droits de l’homme stipule que l’État doit respecter le droit des parents d’assurer l’éducation et l’enseignement de leurs enfants « conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques », mais la Convention de l’ONU sur les droits de l’enfant ainsi que nos codes nationaux ne manquent pas de dispositions protégeant les mineurs contre la corruption et le prosélytisme. Il serait temps de s’en servir.

Uomini Contro, l’enfer du front

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uomini Contro italie fascisme

Gebirgskrieg, la « guerre de la montagne », c’est ainsi qu’Allemands et Autrichiens nommaient le conflit qui les opposa, au cours de la première guerre mondiale, à l’armée royale italienne dans les Alpes, il y a quatre-vingt-dix-neuf ans. Tandis que les premières salves étaient tirées par la marine italienne contre la ville autrichienne de Cervignano del Friuli, Riccardo di Giusto, première victime italienne de la guerre, tombait le 24 mai 1915 face à l’ennemi. De 1915 à 1918, l’Italie perdra 650 000 hommes dans une guerre de position sanglante, version alpine de la guerre de tranchées qui s’installait sur le front de l’Ouest. Les tranchées et boyaux des Italiens et des Autrichiens étaient taillés dans la roche et les combats se déroulaient dans des conditions si épouvantables qu’il est difficile de se les figurer.

L’action de Uomini Contro, Les hommes contre en français , film italien réalisé en 1970 par Francesco Rosi, se déroule dans le cadre de la campagne de l’Isonzo, une série de douze offensives majeures qui saigna progressivement à blanc tout autant l’Autriche-Hongrie que l’Italie, et inspiré du roman Un anno sull’altipiano, Un an sur les hauteurs, publié en 1938 par Emilio Lussu qui y rapporte son expérience des combats autour du plateau d’Asagio au sein de la Brigade Sassari, une des unités italiennes les plus décorées de la première guerre mondiale. Du front austro-italien en 1915-1918, on dira simplement qu’il fut un tel enfer qu’il fit surgir le fascisme, et une conception nouvelle de la violence, des tranchées de pierre de l’Isonzo. De Uomini Contro, on peut dire qu’il représente, avec Les Sentiers de la gloire de Kubrick, Pour l’exemple de Joseph Losey ou Johnny got his gun de Dalton Trumbo, l’une des œuvres les plus engagées et les plus dures ayant pour sujet la première guerre mondiale.

Si, dans Les sentiers de la gloire ou Pour l’exemple, le soldat Férol (joué par Timothy Carey, « l’acteur le plus maléfique d’Hollywood ») ou le simplet Arthur Hamp (Tom Courtenay), illustrent le destin d’individus modestes happés par la guerre et sa logique absurde, Les hommes contre va beaucoup plus loin dans la figuration de la lutte des classes au sein même des tranchées. Le général Leone (Alain Cuny), évocation du général Luigi Cardona, dont le nom reste attaché à la boucherie et à la défaite de Caporetto, envoie les hommes de troupes au massacre, se révélant tout au long du film toujours plus inhumain, aveugle et fanatique. La scène durant laquelle il réclame des volontaires équipés de la cuirasse Farina pour aller couper des barbelés sous le feu des mitrailleuses, témoigne à elle seule de l’absurde logique d’un affrontement dans lequel ceux qui prennent les décisions sont encore des hommes d’avant-Clausewitz qui n’ont pas plus intégré le concept de guerre totale que celui de conflit industriel. Les cuirasses Farina ont réellement existé, elles ont été produites à une trentaine d’exemplaires, et quelques utilisations sur le champ de bataille ont suffi à démontrer cette évidence que l’armure ne pouvait rien contre les mitrailleuses. Sur le front de l’ouest, l’initiative eut son équivalent avec l’invention et l’utilisation en France d’une sorte de brouette blindée, tout aussi meurtrière. Dans le film de Rosi, les malheureux soldats qui avancent lourdement, à demi hébétés et aveugles, vers la ligne de front, sont fauchés en une passe de mitrailleuse.

Face au général Léone, deux personnages incarnent deux types politiques qui vont jouer un rôle majeur dans l’Italie d’après-guerre. Le lieutenant Sassu (Mark Fréchette) tout d’abord, un jeune Sarde idéaliste confronté à la réalité de la guerre et à l’inanité des décisions prises par les haut-gradés. Le lieutenant Ottolenghi ensuite (incarné par Gian Maria Volonté), socialiste convaincu, qui explique à Sassu, alors que des mutineries éclatent au sein du régiment, qu’il faudra bien aller jusqu’au bout et en terminer une bonne fois pour toutes avec les gradés et les généraux donneurs d’ordres imbéciles. « Et qu’est-ce que vous ferez quand vous aurez tué tous les généraux ?», demande Sassu. « On montera plus haut », rétorque Ottolenghi. Uomini Contro est ponctué des scènes saisissantes. Au cours d’une offensive, le massacre est tellement effroyable parmi les Italiens, que les Autrichiens retranchés en haut de leur piton rocheux, dans leurs fortifications, cessent soudain de tirer et appellent eux-mêmes les Italiens à arrêter le carnage au cri de «Assez ! Assez braves soldats italiens ! Ne vous faites pas tuer comme ça !» A ce moment, le lieutenant Ottolenghi se retourne vers les tranchées italiennes et désigne du doigt la silhouette du général Leone, qui observe le conflit à la jumelle : « Camarades écoutez ! Ils sont là nos vrais ennemis ! »

Francisco Rosi a lui-même insisté sur le message politique de Uomini Contro : « ce que j’ai voulu faire en priorité, c’est montrer, à l’intérieur de la guerre, l’oppression d’une classe par une autre, d’une culture par une autre. (…) Dans le personnage qui représente la classe dominante, le général, il y a de la folie, folie qui n’est pas seulement en lui, mais qui vient aussi de son métier, de sa responsabilité ». En cela, Rosi ne fait d’ailleurs que répercuter fidèlement le propos d’Emilio Lussu ,dont l’ouvrage démontre la solidarité avec ses compagnons d’armes et même avec « ceux d’en face » contre les gradés, contre les décideurs, les politiques et tous ceux qui exploitent et envoient stupidement à la mort des millions d’hommes. « Voici l’ennemi, décrit-il au cours d’une mission de reconnaissance, et voici les Autrichiens. Des hommes et des soldats comme nous, faits comme nous, en uniforme comme nous, qui à présent bougeaient, parlaient et prenaient le café, exactement comme étaient en train de le faire, derrière nous, au même moment, nos propres camarades. »

Le livre de Lussu et le film de Rosi illustrent le rôle joué dans l’histoire politique et l’inconscient collectif italien par le traumatisme de Caporetto. La contestation sociale qui va secouer le pays dès 1918, la violence politique et le nihilisme qui marquent les années d’après-guerre naissent à l’ombre des mitrailleuses, dans le chaos des montagnes éventrées par les obus où les hommes se terrent et s’entretuent durant trois ans. Le « Me ne frego ! » (« Je m’en fous ! ») des fascistes est né exactement là, au point de rencontre entre la guerre totale, la guerre industrielle, le socialisme révolutionnaire, la haine de classe et le romantisme nationaliste.

En 1938, l’année où Emilio Lussu a publié Un an sur les hauteurs, Angelo Tasca, journaliste communiste italien,  comparait, dans Naissance du fascisme, la cinglante défaite du socialisme italien au désastre de Caporetto. Pour Tasca et pour d’autres observateurs, le fascisme italien s’est imposé à la fois par la violence mais aussi par sa capacité à faire perdurer une certaine forme d’esprit de mobilisation patriotique allié à un programme politique se présentant comme une forme alternative de socialisme et d’idéologie révolutionnaire. L’épisode ahurissant de la prise de Fiume en 1919 par D’Annunzio et ses arditi, action dont il convient de rappeler qu’elle fut saluée de Moscou par Lénine en personne, illustre d’une manière différente en quoi l’héritage de la campagne de l’Isonzo et Caporetto ont pu former les conditions pour que naisse le fascisme italien, tout comme le marxisme-léninisme a pu sortir en partie de la catastrophique conduite de la guerre par Nicolas II. Il est utile, à l’heure des commémorations, de se souvenir de ces quelques faits et des œuvres méconnues qui en témoignent.

Finkielkraut, l’irréductible

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alain finkielkraut zemmour

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À en croire les débats médiatiques qui l’ont précédée, la récente élection d’Alain Finkielkraut à l’Académie française aurait été d’abord une affaire politique, dans laquelle l’essentiel aurait été un prétendu conflit entre des Académiciens ouverts à la nouveauté dans tous ses aspects et un candidat « conservateur » ou « réactionnaire », attaché à une idée surannée de la culture et peut-être même de la nation.  Cette idée a été d’abord avancée par les adversaires de notre ami, pour qui dit-on, l’élection d’Alain Finkielkraut aurait signifié quelque chose comme « l’entrée du Front national à l’Académie française » mais, à en juger par les réactions qui l’ ont suivie,  elle a fini par gagner certains de ses partisans, qui ont salué en elle une « victoire de la pensée de droite » (Gilles-William Goldnadel), voire un signe avant-coureur de la « révolution conservatrice en marche » (Éric Zemmour).  Cette récupération de notre ami par des adversaires professionnels du conformisme de gauche est de bonne guerre mais, sans vouloir gâcher le plaisir de quiconque, je ne crois pas que cela soit la meilleure manière de se réjouir. Les Académiciens n’ont pas élu un pamphlétaire « de droite » mais un écrivain subtil, dont le conservatisme supposé exprime surtout une sollicitude inquiète devant la fragilité des choses, et qui peut toucher les lecteurs les plus divers sans exiger d’eux un quelconque  engagement partisan.

Si Alain Finkielkraut occupe une place importante dans la culture française d’aujourd’hui, c’est d’abord parce qu’il a illustré mieux que tout autre une certaine idée de la littérature,  qui échappe avec agilité à la sécheresse formaliste des années structuralistes sans pour autant nous ramener aux illusions de la littérature engagée. Il a parcouru en écrivain plutôt qu’en philosophe le chemin qui menait de l’existentialisme sartrien à la critique structuraliste et aux  philosophies de la « mort de l’homme »  et il a su inventer une manière originale de lier l’écriture littéraire, la réflexion philosophique et l’analyse du temps présent, qui fait l’unité de ses trois derniers livres, Un cœur intelligent, Et si l’amour durait et L’Identité malheureuse.[access capability= »lire_inedits »]

Finkielkraut  est fidèle à l’héritage de Lévinas, mais il ne s’inscrit pas dans la tradition  judaïque de l’ « étude » et il a toujours défendu, y compris contre son ami Benny Lévy, la valeur heuristique et formatrice de la littérature et de la « culture », fussent-elles païennes ou chrétiennes. Il défend Heidegger contre ses détracteurs les plus violents et, s’il n’est pas insensible au pathos anti-moderne du promeneur de Fribourg, il se veut aussi héritier des Lumières ; il critique la gauche, notamment parce qu’elle a trahi la « splendide promesse faite au Tiers état » en rompant avec l’ idée « républicaine » de l’École, mais il ne se reconnaît vraiment ni dans les « valeurs de droite » traditionnelles ni dans l’imaginaire de l’entreprise. De la même manière, sa défense constante d’Israël ne l’a jamais conduit, quoi qu’on dise, à nier  les droits des Palestiniens.

L’Académie française vient d’élire un écrivain qui est aussi, à travers « Répliques », un de ceux qui, en France, contribuent à faire vivre le débat intellectuel sous sa forme la plus digne. Il n’y a aucune raison, fût-ce pour se réjouir de cette élection, de la réduire à un affrontement partisan, car cela reviendrait à accepter ce contre quoi toute l’œuvre d’Alain Finkielkraut n’a pas cessé de protester : la réduction de la culture à une simple superstructure des conflits « réels » qui traversent notre monde.[/access]

*Photo: Hannah

Eurobidon : and the winner is… les Jeunes socialistes

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Comment faire voter les jeunes aux européennes ? Pour les communicants 2.0, l’équation est simple : abstention = jeunes et jeunes = sexe. Donc pour mobiliser les jeunes qui ont leur cerveau dans leur slip, il faut leur faire croire que l’Europe les aide à avoir une sexualité épanouie. Car, c’est bien connu, ledjeune est égoïste, il se fiche des vrais enjeux. Rien à foutre du Traité Transatlantique, de l’euro, du chômage : il faut lui parler en dessous de la ceinture.

Après la déclaration du président du PPE qui explique que l’Europe unie, c’est le porno sans frontières. Après l’affiche des Jeunes Européens montrant une jeune fille au lit avec deux garçons hésitant, sa carte électorale à la main avec le slogan « choisis qui tu veux » (une référence subliminale au « Fuck the UE » de Victoria Nuland, sans doute). Après le préservatif dadaïste « Donnons vie à l’Europe » d’EELV, le MJS a enfin frappé, reprenant son titre légitime de palme d’or de la crétinerie communicationnelle.

Dans une vidéo d’une minute appelée « Episode 1 » (ce qui laisse présager le pire), les MJS Nord mettent en scène l’argument prétendument prioritaire pour l’Europe en crise : le droit à l’avortement européen. On y voit un djeune numéro 1 sobrement nommé « Jerem » confier à sa coloc probablement féministe son vœu de partir à l’étranger en Espagne. Elle lui répond, pragmatique : « C’est cool l’Espagne, plage soleil, nanas… par contre, si tu rencontres une nana et qu’elle tombe enceinte, elle ne pourra pas avorter ». Parler d’IVG au petit déjeuner, quoi de plus normal pour un djeune 2014.

Et Jerem, acteur de seconde zone ayant de fortes similitudes physiques avec un appareil génital de type masculin et la même expressivité, de répondre, voyant son futur de nightclubber madrilène s’anéantir à cette hypothèse : « Ah ouais ben alors je vais pas aller en Espagne ». Et d’ajouter mollement « il faut que ça change ».

Si je voulais jouer les féministes, je pourrais dire que cette utilisation de l’avortement comme mise à disposition du corps de la femme me rappelle les heures les plus sombres de l’hétéropatriarcat. Mais passons.Passons aussi sur le fait que l’avortement ne soit pas un droit, encore moins un droit européen.

Plutôt optimiste, je noterais plutôt une convergence de points de vue entre adversaires de l’avortement et jeunes socialistes : la solution la plus efficace contre l’IVG, ça reste l’abstention !

Saint Kerviel, comédien et martyr

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jerome kerviel koubbi finance

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Jérôme Kerviel a eu du flair. Non pas dans le comportement un peu délirant qui fut le sien lorsqu’il était trader à la Société Générale où il a fait n’importe quoi. Causant la perte de milliards d’euros à son employeur et multipliant les manipulations pour masquer ses errements. Mettant en danger par la même occasion la banque et ses 160 000 emplois directs. Pour qu’au final, ce soit, comme d’habitude, le contribuable qui s’y colle, merci Monsieur. Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas d’exonérer la banque de ses responsabilités et de ses méthodes, mais nous sommes en présence alors d’une question politique. Qui se rattache directement la dictature de la finance dont le Président de la République nous avait pourtant dit « qu’elle était son ennemie ».

La justice pénale, c’est autre chose et comme la plus belle des femmes, elle ne peut donner que ce qu’elle a. Le juge pénal est saisi de faits. Il doit en établir la matérialité, et les qualifier juridiquement. Si la qualification relève d’une infraction prévue par le Code pénal, l’auteur sera poursuivi et condamné. La Justice n’est pas là pour faire de la morale, de la politique ou pour refaire le monde. Et dans cette affaire, il semble qu’elle ait fait convenablement son boulot. Instruction détaillée pendant laquelle la défense a pu jouer son rôle. Quatre semaines d’audiences publiques, ce qui est quand même assez inhabituel. Un premier jugement de 300 pages. Procédure d’appel, à nouveau trois semaines d’audience, et nouvel arrêt de 300 pages. Procédure de cassation qui confirme la régularité de la procédure et casse uniquement sur la question des intérêts civils. Ce dernier point ne remettant absolument pas en cause la réalité des faits commis par Jérôme Kerviel et leur caractère fautif. La messe est dite.

Et c’est là que Jérôme Kerviel a eu du flair. Il était défendu en première instance par l’un des meilleurs avocats de droit pénal des affaires : feu Olivier Metzner. Technicien et tacticien de haut niveau. Ce qu’exigeait la conduite de ce dossier. La lecture de la décision de première instance au-delà de son caractère austère et fastidieux, donne à penser qu’une réformation en appel aurait été très difficile. Comprenant que sa défense dans l’espace judiciaire était vouée à l’échec, il a compris qu’il fallait désormais qu’elle se déploie dans l’espace médiatique. Débarquant Olivier Metzner, il l’a confié à David Koubbi. Dont les performances devant micros et caméras, sont plus significatives que dans les prétoires. Héritier en cela de Jacques Vergès, de Gilbert Collard et quelques autres. Pour ne prendre qu’un exemple, Jacques Vergès dont la défense à la barre d’Omar Raddad avait été assez faible, avait retourné l’opinion publique en faisant du racisme le motif de la condamnation du jardinier. Alors que celle-ci résultait de la lourdeur accablante d’un dossier. Ne reculant devant pas grand-chose, Vergès avait assimilé Raddad au capitaine Dreyfus! Il fut suivi par quelques intellectuels en mal de cause et par une opinion publique versatile. À la demande du roi du Maroc, le jardinier obtint une grâce présidentielle à valeur d’absolution.

Avec une virtuosité impressionnante, David Koubbi a enrubanné quelques secteurs de la société française. D’abord les chrétiens qui culturellement, raffolent des martyrs. Un petit montage photographique pour une poignée de main avec le Pape, une randonnée pédestre qui renvoie aux pèlerinages de Saint-Jacques-de-Compostelle et de Chartres, l’affaire est faite. Ensuite, Jean-Luc Mélenchon. Celui-ci en difficulté politique a décidé qu’il lui fallait un nouvel emblème. Va pour Jérôme Kerviel. Lui aussi comparé à Dreyfus, Kerviel, ancien candidat UMP, est transformé en victime de la finance redevenue l’amie de François Hollande. Très pratique, cela évite de mener les vrais combats contre Hollande, Moscovici et autres Karine Berger, relais efficaces des lobbys financiers et bancaires. La faute des juges on vous dit. Les médias enfin, qui cherchant le moyen d’échapper au lourd ennui de la campagne des européennes vont se jeter sur cette histoire du petit contre le gros, de l’innocence soi-disant bafouée, sans oublier de pimenter avec une pincée de people. Tout ça, pour donner de la décence à une pantalonnade indécente.

En face, ceux qui connaissent le dossier protestent, argumentent, mais qui les écoute ?

Et ce n’est pas Michel Sapin, qui ne manie que l’injure, qui risque d’y arriver. Après Nicolas Sarkozy qualifié de malfaiteur, il traite Kerviel d’escroc. Ça c’est de la pédagogie…

Je ne serai pas surpris qu’un prochain sondage donne une majorité croyant à la fable de l’innocence bafouée. Comment en est-on arrivé là ? Au-delà de l’habileté de David Koubbi et de son client, on peut s’interroger sur l’absence de crédibilité de notre justice. Parce que croire à cette innocence, implique de considérer que tous les magistrats qui ont été concernés par ce dossier soit au minimum une trentaine ont accepté d’aller à l’encontre de leur conscience pour couvrir les agissements frauduleux des dirigeants de la Société Générale. Or si ceux-ci, antipathiques et cupides font un boulot que l’on peut considérer comme sale, ils le font dans le cadre des lois existantes. Ce sont celles-ci qu’il convient de changer en menant le combat politique nécessaire.

Mais aujourd’hui, le discrédit qui pèse sur l’institution judiciaire est tel, que prétendre qu’elle est asservie à la finance est devenu naturel. Cette défiance qui rejoint celles dont souffrent les journalistes et les politiques est grave. À qui la faute ?

Les magistrats eux-mêmes en portent une lourde part. L’instrumentalisation de la justice à des fins politiques est devenue une habitude. L’incontestable acharnement, jusqu’à la caricature, du couple médias-justice contre Nicolas Sarkozy par exemple, les louvoiements ou les retards de l’institution à sanctionner d’incontestables débordements ont nourri cette défiance. Même si cela ne concerne qu’une infime partie des dossiers traités, l’idée est acquise que la justice française n’est pas impartiale. On nous rebat les oreilles avec l’indépendance en oubliant de dire que celle-ci n’est que le moyen d’arriver à la vertu cardinale qui est celle de l’impartialité. Comme l’a montré l’invraisemblable scandale du « mur des cons », la partialité est quasiment revendiquée.

Jérôme Kerviel rentre en prison avec l’auréole du martyr. Gageons que détenu modèle il bénéficiera de remises et d’aménagements de peine, voire d’une grâce opportune. Et ce sera tant mieux, car il se sera bien battu.

*Photo : Claude Paris/AP/SIPA. AP21568882_000003. 

Une sale odeur d’Europe

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dior chanel ue

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Fête des mères aidant, et nonobstant le fait que ce soit une initiative pétainiste, je cherchais un cadeau à faire à la mienne — 80 ans, bon pied bon œil, mais elle ne paraît guère plus âgée que moi, coquette impénitente, fort peu ancrée dans le passé mais cultivant la nostalgie à ses heures — et gâtée par mon père au-delà de l’imaginable, ce qui rend la question des cadeaux toujours délicate.

Alors je me suis rappelé une scène d’enfance — une senteur plutôt. Une fraîcheur — le côté « le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat ». Le parfum de la dame en pied-de-poule — c’était à la mode dans les années 1950. Quand l’Europe en était aux balbutiements, à la Communauté du charbon et de l’acier, au Benelux, aux embrassades De Gaulle-Adenauer, bref, l’Histoire se faisait. Et Balmain (Germaine Cellier, en fait) avait osé, à la Libération, pousser jusqu’à la limite l’usage du garbanum (une racine moyen-orientale, un truc insupportable en l’état), en composition avec de la rose et du jasmin (la rose, mal maniée, a tout du déodorant pour toilettes, mais poussée à son climax cela produit Joy, le parfum-phare de Patou). La fragrance s’appelait Vent Vert. Un délice.
J’ai acquis un flacon et je l’ai offert — par la Poste, avec quelques jours d’avance — à ma génitrice…
Erreur fatale. Coup de fil immédiat — pas pour me morigéner, n’exagérons pas, mais parce que le Vent Vert d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’autrefois.
Ah bon ? On peut modifier complètement la texture d’un parfum mythique ? Le N°5 ne serait plus qu’un 5 bis ? Miss Dior serait dépucelée ? Et l’Heure bleue s’est décolorée ?
Eh bien oui — grâce à l’Europe.

Les ingrédients qui composaient les grands parfums mythiques sont de plus en plus souvent interdits tout bonnement par les règlements européens. Thierry Wasser (responsable des parfums chez Guerlain) s’insurge : « Avec leurs directives, ils vont finir par tuer Nahéma [eau de parfum de Guerlain] car sa teneur en rose est jugée excessive. Ils ont déjà tué Parure [même créateur] de plusieurs coups mortels en interdisant le bouleau pyrogéné, la mousse de chêne et le lyral qui lui donnait sa note de muguet. » Il suffit désormais qu’une Polonaise se plaigne d’irritations, qu’un Slovène ait le nez qui coule dans le cou de sa copine, pour que l’Europe s’insurge et interdise tel ou tel produit — sans compter ceux qui viennent d’espèces animales que les lobbies écolos protègent. La réglementation évolue à toute allure, et interdira bientôt tous les grands parfums français — resteront ces eaux de toilette standardisées, vaguement citronnées, qui envahissent les marchés (et surtout les supermarchés). Abus du dogme du principe de précaution. Une « étude scientifique » pointe du doigt la présence d’éléments allergènes dans Chanel n°5 — et les bonnes âmes s’insurgent que la Commission européenne n’ait pas encore interdit la plus célèbre création de Coco — ou Dior Addict, également dans la ligne de mire. On ne les interdit pas — on les banalise. L’Europe aime les produits pasteurisés, c’est vrai pour les fromages, c’est vrai pour les parfums — deux produits typiquement français, comme c’est bizarre…

Les parfums, formules secrètes nées de quelques nez, ne sont pas déposés, pour mieux protéger leur secret et leur mystère. Chaque marque tire dans son coin, et les grands parfumeurs sont désunis face aux législateurs. Que certains produits interdits dans les parfums soient toujours autorisés dans la nourriture en dit long sur le poids des groupes de pression — et qu’est-ce que cette Europe livrée aux influences des trusts ?
Je dénie aux législateurs le droit d’intervenir sur mes souvenirs d’enfance. Je vais voter contre, contre les partis prêts à voter Juncker ou Schulz, contre l’Europe dénaturée tricotée en trente ans par les eurocrates, contre l’Europe qui m’interdit de voguer sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique— comme disait Baudelaire.

Anecdotique ? Peut-être. Mais significatif. L’Europe de l’UMPS, je ne peux plus la sentir — littéralement. Quitte à parodier Camus : « Si on me donne à choisir entre l’Europe et ma mère, je choisis ma mère ». Désolé pour ma mère, qui a vécu la construction de l’Europe — qu’elle appelait de ses vœux, au sortir de la guerre — et qui s’apprête à voter pour la moins europhile des listes, désolé pour Vent Vert, qui ne sera plus jamais, par la faute de quelques décideurs bruxellois, ni ce que je sentais sur elle, ni ce qu’elle se rappelait.

*Photo : wiki commons.

Transnistrie : la poudrière oubliée

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transnistrie moldavie communisme

transnistrie moldavie communisme

Quoiqu’on puisse en dire, le vote massif pour le projet d’autonomie de la région de Donbass consacre l’influence russe sur les terres de l’est de l’Ukraine tandis que l’Europe n’est plus du tout à l’ordre du jour côté Kiev. Ce schéma bipartite risque de se répéter sur l’échiquier moldave.

Les géopoliticiens se demandaient quel serait le prochain « coup » de Vladimir Poutine. Déjà, fin mars, Philip Breedlove, commandant des forces de l’Alliance atlantique en Europe prévenait que la prochaine « cible » russe, après la Crimée, pourrait être la Transnistrie. Les diplomates européens, prenant part aux pronostics, supputaient que le président russe tenterait prochainement de tracer une ceinture de sécurité entre Odessa et Tiraspol, capitale de la Transnistrie. Une chose est en tout cas certaine : Tiraspol tend les mains vers Moscou.

Rappelons que la Transnistrie est un pays autonome de facto, séparé de la Moldavie depuis 1992, mais non reconnu internationalement. Étroite bande de terre coincée entre l’Ukraine, sur son flanc est, et la Moldavie, sur son flanc ouest, elle affirme son identité malgré tout.  La Transnistrie a sa propre monnaie (le rouble de Transnistrie), son hymne, son Soviet suprême, son drapeau avec faucille et marteau. Langue officielle et législation y sont empruntées aux russes, tout comme la culture du pays encore marquée par les années de communisme.

Entaché par de sombres histoires de trafics, le pays est finalement plus riche, car arrosé par la manne russe, que son voisin moldave. Au risque de paraître cruel, le reporter Michael Lambert souligne la supériorité économique de la Transnistrie sur son grand frère : « Les rues y sont propres, les bâtiments en « bon » état et la population ne semble pas mourir de faim. »

Le 18 mars, deux jours après l’annexion de la Crimée, le parlement de Transnistrie a formulé, auprès des autorités russes, une demande de rattachement. Pas de réponse officielle mais on peut y voir une nouvelle consécration du rayonnement russe.

À l’inverse, la Moldavie, comme le gouvernement ukrainien, s’est tournée vers l’ouest et caresse même l’espoir d’une intégration européenne. De fait, depuis le 28 avril, les citoyens moldaves titulaires d’un passeport biométrique peuvent circuler sans visa dans l’espace Schengen, pour une durée de trois mois. Une façon de retenir l’attention de la population vers l’Occident, en attendant l’accord d’association et de libre échange ?

Peut-être, mais cela  ne suffira pas car le peuple moldave se désintéresse peu à peu de la « grâce » européenne. L’attrait pour l’UE s’est affaiblie avant même que n’explose la crise ukrainienne. Une des raisons vient sans doute de la perspective des efforts titanesques qui restent à faire avant d’atteindre le Graal européen. Le pays n’a pas les moyens d’assurer la modernisation de ses infrastructures, d’autant plus qu’il ne dispose, contrairement aux autres pays de la CEI, d’aucunes ressources fossiles. D’après Michael Lambert, « c’est probablement la raison pour laquelle la chute du communisme, du moins sur le plan économique, laisse un vide dans la vie de nombreux habitants. »  Les élections législatives, qui auront lieu cette année,  risquent ainsi de voir le retour du parti communiste pro-russe, évincé du pouvoir en 2009.

C’est ce que laisse présager une enquête moldave : le parti communiste PCRM deviendrait majoritaire avec 30, 1% des voix devant le parti pro-européen LDP qui n’atteindrait que 17,5% des voix. Décidément, la machinerie européenne, lourde et contraignante, ne convainc pas davantage ses futurs adhérents que ses actuels membres.

*Photo: WATTRELOT MARC/SIPA.00522437_000017

Michel Houellebecq et le nihilisme

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Dans le magazine Lui de ce joli mois de mai (avec Rihanna en couverture), Michel Houellebecq explique à Frédéric Beigbeder qu’il n’est pas un nihliste, mais un conservateur comme Benoît Duteurtre, un ami et un écrivain que j’apprécie beaucoup, tout comme Michel Houellebecq d’ailleurs et Frédéric Beigbeder qui ne le ménage pas dans cet entretien. Mais le nihilisme ne se réduit pas aux révolutionnaires russes du dix-neuvième siècle. Pour être plus explicite, je dirai que le nihiliste se définit d’abord par sa méfiance à l’endroit de la supériorité de la raison : elle est une fiction ne servant qu’à masquer le non-sens de l’existence.

L’existence, justement, qui est au cœur de tous les systèmes philosophiques, apparaît aux nihilistes au mieux comme une sombre affaire qui apporte plus de désagréments que de plaisirs, au pire comme une joyeuse apocalypse. Comment y mettre fin, tant individuellement que collectivement, est une des questions récurrentes des penseurs nihilistes. Il ne s’agit pas d’aménager au mieux la geôle dans laquelle nous croupissons, mais d’en bloquer l’accès.

Certes, on peut estimer qu’il s’agit plus d’une posture esthétique, voire d’une forme d’humour noir, que d’une pensée à forte valeur ajoutée. Mais on ne peut nier que dans son radicalisme, elle finit un jour ou l’autre par toucher chacun et ébranler nos convictions les plus tenaces sur la perpétuation de l’espèce. Michel, permets-moi de te dire que tu m’apparais comme une des incarnations les plus accomplies du nihilisme actuel. Comment pourrait-il en être autrement de la part d’un lecteur de Schopenhauer et d’un auteur d’un superbe essai sur Lovecraft, sous-titré : contre le monde, contre la vie ?

Rwanda : Un criminel nommé Kagamé

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rwanda carte sang

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Que retenir des analyses et commentaires entendus lors de la commémoration du 20e anniversaire du génocide du Rwanda ? Qu’il fut le « génocide des voisins », que la France en fut un acteur primordial, que sa longue planification fut connue de tous et délibérément ignorée, enfin que le président Kagamé, sauveur du peuple tutsi, s’est attelé avec succès à la tâche de réconcilier les Rwandais et de moderniser son pays. Je tenterai de montrer ici qu’il ne s’agit là que de vérités partielles dont la somme constitue un mensonge intéressé, servant la propagande d’un régime dictatorial.

En criminalisant la quasi-totalité des Rwandais hutu, et la France derrière eux, en se présentant comme la voix des suppliciés, le régime rwandais cherche à dissimuler les crimes de masse dont il est lui-même coupable, au Rwanda comme en République démocratique du Congo. Les centaines de milliers de morts qui lui sont imputables le placent parmi les pires régimes de terreur de l’Afrique contemporaine. Seul le président du Soudan, Omar El-Béchir, le surpasse dans ce domaine. Mais on trouvera peu de gens en France pour vanter les mérites de celui-ci, tandis qu’on se bouscule pour relayer le discours de celui-là. S’il est politiquement et moralement juste de distinguer entre un génocide et des massacres, il est choquant d’enfouir dans l’oubli, comme s’il s’agissait d’un négligeable dommage collatéral, les centaines de milliers de vies détruites sous l’autorité du nouveau régime rwandais. Ce fut pourtant, au Rwanda bien sûr et dans une large mesure en France, la tonalité dominante de cette commémoration.[access capability= »lire_inedits »]

La veille des cérémonies inaugurales, le président rwandais dénonçait, dans une interview, le « rôle direct de Paris dans la préparation politique du génocide », et la « participation de [la France] à son exécution même ». En réaction à cette déclaration, la France annulait la présence de Christiane Taubira à Kigali, incident diplomatique que le président rwandais allait prolonger en déclarant l’ambassadeur de France persona non grata aux cérémonies de commémoration. Dans son discours d’ouverture, Paul Kagamé accusa sans la nommer la France d’être « complice, certes », mais aussi « acteur » des massacres, ponctuant cette accusation d’un « les faits sont têtus » dit en français pour mieux indiquer à qui il s’adressait. En 2004, dans les mêmes circonstances, dirigeant son regard vers Renaud Muselier, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Kagamé avait accusé les Français d’avoir « l’audace de rester là sans s’excuser », alors même qu’ils avaient « sciemment entraîné et armé les troupes gouvernementales et les milices qui allaient commettre un génocide, et [qu’] ils savaient qu’elles allaient commettre un génocide ». Ces accusations ne sont donc pas nouvelles, mais elles semblent gagner en gravité avec le temps, puisque, de complice, la France est passée au statut d’« auteur », selon le président Kagamé, une escalade en rapport étroit avec sa propre mise en cause dans l’attentat contre l’avion présidentiel.

En mars 2004, Kigali avait rompu les relations diplomatiques avec Paris à la suite de la fuite dans Le Monde de l’ordonnance du juge Bruguière qui fait de Paul Kagamé le commanditaire de l’attentat du 6 avril 1994 contre le président Habyarimana. Ce juge de la section anti-terroriste du parquet de Paris avait ouvert, en 1998, une enquête sur plainte des familles de l’équipage français de l’avion. Le gouvernement rwandais avait alors rétorqué par la mise en place d’une commission « indépendante » chargée de rassembler les preuves de l’implication de la France dans le génocide. Dans son rapport remis en août 2008, cette commission incriminait gravement la France, dont les soldats étaient accusés non seulement d’avoir entraîné les milices génocidaires, mais aussi et surtout d’avoir pris part directement aux massacres ainsi que d’avoir violé des rescapées tutsi. D’après son président, la commission disposait des « preuves permettant de déférer de hauts responsables français devant la justice internationale ». La charge était lourde. Elle n’avait cependant pas empêché les deux pays de reprendre leurs relations diplomatiques en 2008, sous l’égide de Bernard Kouchner, après que celui-ci eut pris ses distances avec le juge Bruguière en exonérant publiquement le président Kagamé de toute implication dans l’attentat du 6 avril.

À ce jour, nul n’est en mesure d’en nommer avec certitude les auteurs, et l’on doit s’en remettre à l’enquête du juge Trévidic, successeur de Bruguière, qui n’a pas encore rendu ses conclusions. Bien que le juge ne se soit pas exprimé et que son rapport ne soit pas public, on a pu lire dans la presse qu’il inversait les conclusions de son prédécesseur en dirigeant ses investigations vers des militaires des Forces armées rwandaises (FAR) de l’ancien régime ami de la France. « Irréfutable », titrait Libération le 12 janvier 2012, tandis que Le Monde prenait acte d’une « vérité à la portée historique et diplomatique », suite au déplacement sur le terrain du juge Trévidic afin d’y conduire une expertise balistique et acoustique. Deux ans plus tard, cette « vérité » n’est en réalité toujours pas établie, si ce n’est pour les avocats de Paul Kagamé. On relèvera que, dix-sept ans après les faits, il était peu probable que subsistent des traces matérielles permettant de reconstituer la trajectoire des deux missiles tirés contre l’avion. De même, l’expertise acoustique, qui devait permettre de confirmer l’origine du tir, fait appel à des souvenirs anciens dont la valeur probante est si discutable qu’elle n’a toujours pas permis de conclure et devait faire l’objet d’une contre-expertise. Ajoutons que les témoins désignant la caserne des FAR comme origine des tirs avaient été choisis par les autorités et qu’il est extrêmement dangereux, au Rwanda, d’exprimer des vues contraires à la vérité officielle. S’il n’est pas possible de se prononcer avec certitude sur l’une ou l’autre des deux versions, il faut noter que se multiplient depuis plusieurs années les déclarations d’anciens du Front patriotique rwandais (FPR), le parti de Paul Kagamé, accusant celui-ci d’être le commanditaire de l’attentat, plusieurs d’entre eux ayant été ultérieurement assassinés par le régime. Le dernier en date, Patrick Karegeya, ancien chef des renseignements extérieurs, a été tué en Afrique du Sud le 1er janvier, assassinat non revendiqué mais approuvé publiquement par le président rwandais. Celui-ci, par ailleurs, s’est opposé à toute enquête internationale sur l’attentat du 6 avril, y compris de la part du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Envisager l’implication du FPR dans l’attentat du 6 avril ne relève donc pas d’une volonté négationniste d’inverser les responsabilités, mais d’une recherche raisonnable de la vérité. En déclarant, afin de lever tout soupçon sur le FPR, qu’il refusait de « cautionner cette vision simpliste et infamante qui fait des Tutsi les responsables de leur propre malheur », Bernard Kouchner reprenait à son compte la rhétorique d’intimidation morale utilisée par le FPR et érigeait celui-ci en représentant des victimes du génocide. Assurément, le FPR a gagné la guerre et mis fin au génocide en triomphant militairement de ses ennemis, mais il n’est pas plus habilité à parler au nom des Tutsi que les Soviétiques libérateurs d’Auschwitz ne l’étaient à s’exprimer au nom des juifs.

Quels que soient les auteurs de l’attentat du 6 avril, « Hutu Power » ou FPR, c’est le même objectif qui était recherché, à savoir la radicalisation du conflit en cours afin d’obtenir une victoire totale. Le président Habyarimana, lui-même arrivé au pouvoir en 1975 par un coup d’État, pouvait se targuer de réussites économiques – depuis un faible endettement et un équilibre budgétaire jusqu’à une relative autosuffisance alimentaire – qui valaient au Rwanda des années 1980 une réputation flatteuse auprès des institutions financières internationales comme auprès des ONG. À la tête d’un parti-État, le MRND (Mouvement révolutionnaire national pour le développement), qui réalisait des scores électoraux nord-coréens, il dut s’engager au début des années 1990 dans une politique de relative ouverture, tant sous la pression  internationale que sous celle d’une crise politique interne due à la dégradation de la situation économique du pays. Sécheresse, baisse des cours mondiaux du café, retrait de grands projets de développement contribuèrent conjointement à un appauvrissement dramatique de la paysannerie, entraînant disette, voire famine, et ébranlant les assises du pouvoir. En réponse au mécontentement populaire, Habyarimana annonça, en juillet 1990, des mesures d’ouverture auxquelles le FPR, formé au cours des années 1980 dans les camps de réfugiés d’Ouganda, répliqua par une offensive militaire. Composé notamment d’hommes ayant combattu au sein de la National Resistance Army qui porta au pouvoir le président Museweni en Ouganda, formé et équipé par l’armée ougandaise et les États-Unis, le FPR était une force militaire sérieuse. Alors que le pays basculait dans la guerre civile, François Mitterrand décida de protéger militairement le régime en place, en continuité avec la traditionnelle politique française de « stabilité »  ̶  autrement dit de défense des « régimes amis » ̶ par l’envoi d’une force armée, l’opération « Noroît », qui stoppa l’avancée des rebelles. Des troupes belges et zaïroises étaient également engagées. Loin de bloquer le processus politique engagé, cependant, la guerre eut pour effet de l’accélérer, avec l’adoption d’une nouvelle Constitution en 1991, l’amnistie et la libération d’opposants, la création de nouveaux partis et de journaux, la mise en place en 1992 d’un gouvernement multipartite et d’un premier ministre d’opposition. Dans l’impossibilité de participer au jeu politique interne, le FPR se lança dans une stratégie de déstabilisation, faite d’attentats et d’assassinats de personnalités politiques tandis que se multipliaient attaques et provocations à l’encontre des Tutsi de l’intérieur. La mobilisation ethnique orchestrée par une partie des élites politiques rwandaises, alors que ce clivage avait jusqu’alors peu de prise sur la population paysanne, fournissait un dérivatif aux tensions économiques et sociales. Le journal Kangura, fondé en 1990, mais surtout la Radio-télévision libre des mille collines (RTLM), créée en 1993, attisaient la peur et la haine tandis que des milices étaient constituées. C’est cette montée aux extrêmes qu’il s’agissait de contrer avec les accords d’Arusha, négociés entre juillet 1992 et août 1993 sous l’égide de la France, fixant les termes d’un partage du pouvoir que devaient sanctionner des élections libres. Bien que partie prenante à ces accords, le FPR lança, en février 1993, une nouvelle offensive, stoppée par les Français aux abords de Kigali. Les accords furent néanmoins paraphés en août, permettant à la France de se retirer en décembre pour laisser place à un contingent de casques bleus, la Minuar (Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda).  Depuis 1990, chacune de ces offensives était suivie d’importants mouvements de populations fuyant les exactions du FPR tandis que s’installait une logique de représailles aveugles à l’encontre des Tutsi de l’intérieur, considérés comme complices dans un climat de bipolarisation croissante. On estime que plus d’un million de personnes, soit 1/6e de la population, étaient déplacées à l’intérieur du pays, certaines dans des camps, d’autres abritées par des particuliers. Dans ce contexte d’extrêmes tensions, l’attentat du 6 avril ne pouvait qu’accélérer l’escalade de la violence, ouvrant une nouvelle phase de la guerre en cours. Le FPR déclenchait une offensive générale tandis que le clan présidentiel décapité se réorganisait et que commençaient à Kigali des tueries systématiques de Tutsi et d’opposants.

Vu de France, le régime Habyarimana pouvait à bon droit être considéré comme en voie de démocratisation, engagé dans un processus d’ouverture et de compromis avec les différentes composantes de l’opposition. Les signaux ne manquaient pas, cependant, qui auraient pu alerter les responsables mais, aux yeux de Paris, le processus d’Arusha devait permettre de marginaliser les extrémistes, qui ne contrôlaient à ce moment ni le gouvernement, ni l’état-major, ni le Parlement. La disparition du président Habyarimana leur laissa le champ libre. Défendable jusqu’à ce 6 avril 1994, c’est par la suite que la politique française devient coupable. Le soutien apporté au gouvernement intérimaire composé de radicaux et de partisans ouverts de l’élimination des Tutsi et de leurs complices – ils ont immédiatement, parmi bien d’autres crimes, assassiné trois ministres hutu – témoigne d’un aveuglement au scénario terrifiant qui se trame alors. S’il est vrai qu’Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, fut parmi les premiers, après le pape Jean Paul II, à prononcer le mot « génocide » (le 15 mai, à la sortie d’un conseil des ministres de l’UE), la politique de la France n’en fut pas pour autant infléchie. Notons que quinze jours auparavant, le 30 avril, les États-Unis et la Grande-Bretagne avaient refusé l’utilisation du mot dans une résolution condamnant les massacres. Washington craignait d’être poussé à intervenir, quelques semaines seulement après le retrait peu glorieux de Somalie, où 27 GI avaient laissé leur vie. C’est également le souvenir du fiasco des opérations d’imposition de la paix en Somalie qui avait présidé à la décision de retrait de la Minuar par le Conseil de sécurité le 22 avril. Il est peu probable que son maintien aurait empêché les massacres, mais son départ fut reçu comme un signal positif par le « Hutu Power » comme par ceux qui, côté FPR, cherchaient la victoire militaire et la saisie du pouvoir sans partage.

Plus engagée dans la politique rwandaise que les autres membres du Conseil de sécurité, la France y avait pris plus de responsabilités. C’est pourquoi son refus de condamner publiquement et fortement le gouvernement génocidaire, avec lequel elle resta en contact tout au long de la guerre, incarne le plus nettement la coupable neutralité dont le monde fit preuve face au génocide. Déployée à la fin du mois de juin, en pleine déroute des FAR et du « Hutu Power », l’opération « Turquoise » demeure la cible de virulentes critiques, dont celle, infamante, d’avoir prêté la main aux tueurs. On ne s’y attardera pas : il ne s’agit là que de la plus grossière propagande orchestrée par la présidence rwandaise, et l’on rappellera que 10 000 personnes, condamnées à court terme à être assassinées, lui doivent la vie. Le travail considérable réalisé par la mission d’information parlementaire que présidait Paul Quilès a permis d’éclairer, pour partie au moins, les décisions gouvernementales et le rôle des militaires français. Ses conclusions ne sont, bien entendu, pas le fin mot de l’histoire, mais elles ne méritent pas les mauvais procès en incompétence ou complaisance qui lui ont été faits.

L’ouverture complète des archives, pas seulement en France mais aussi au Rwanda, aux États-Unis, à l’ONU, fera avancer la connaissance. Les documents du Tribunal d’Arusha ont fourni un précieux matériau aux chercheurs, de même que d’autres procès tenus en Belgique et en France, le génocide du Rwanda étant le crime de masse le plus « judiciarisé » de l’Histoire. Toutefois les centaines de milliers de victimes du FPR, tuées avant, pendant et après la période du génocide ont été délibérément ignorées par la justice, sous la pression de Paul Kagamé et de l’administration américaine. Plus encore, ces morts-là sont méthodiquement effacées de la mémoire collective au point que rappeler publiquement leur existence expose paradoxalement à l’accusation de négationnisme. D’une coupable neutralité face à un génocide, on est passé à une non moins coupable hémiplégie morale.[/access]

*Photo: Soleil

La Marseillaise, donc

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Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, musée du Louvre

Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, musée du Louvre

Objet de polémiques, objet de discorde à l’occasion desquelles les traits de l’époque se révèlent jusqu’à la caricature. Ignorance, malentendus, anathèmes et mauvaise foi font bon ménage. S’il est incontestable que le camp du bien a donné le la, lors du débat du mariage gay, ceux d’en face ne sont aujourd’hui pas en reste. Christiane Taubira vient d’en faire l’expérience, accusée de blasphème, à l’occasion d’un mauvais procès, pour n’avoir pas chanté la marseillaise lors d’une cérémonie. La vidéo témoigne que c’était ce qu’elle avait de mieux à faire. Mais comme elle a jugé bon de se justifier en faisant du Taubira, c’est-à-dire avec brutalité et suffisance, on aura du mal à la plaindre.

Lambert Wilson, que semble-t-il personne n’avait sonné, a voulu intervenir dans le débat avec la phrase suivante : «Je suis extrêmement énervé que personne ne dise qu’il est temps de changer les paroles de La Marseillaise qui sont d’un autre temps. Quand j’entends ‘Qu’un sang impur abreuve nos sillons’, je suis sidéré qu’on continue à chanter ça… les paroles sont épouvantables, sanguinaires, d’un autre temps, racistes et xénophobes. ». M. Wilson, ignorant qui n’a rien compris aux paroles de notre hymne et en particulier au sens de « sang impur », considère donc dans un parfait anachronisme que Rouget de L’Isle proposait de façon raciste et xénophobe d’égorger les noirs et les Arabes ? C’est original. L’envie compulsive de montrer que l’on appartient au camp du bien l’amène quand même à se ridiculiser sévèrement. On aurait envie dire, au comédien « extrêmement énervé », payé pour dire les textes des autres, d’éviter de déclamer les siens. Mais en fait, la phrase qui me vient à l’esprit est plutôt: « Monsieur, de quoi vous mêlez-vous ? »

Il s’agit de la Marseillaise, qui n’est pas seulement l’hymne de la république française, mais une chanson internationale qui fut le vecteur du message envoyé par le Peuple français d’abord à l’Europe puis à la planète entière au moment de la révolution de 1789. Nous n’en sommes pas les seuls propriétaires, son message (qui va bien au-delà de ses paroles) a une portée universelle. C’est celui de l’irruption du Peuple dans l’Histoire.  Notre pays y a fait de belles choses dans cette Histoire, parfois de moins belles ou de carrément laides. La Marseillaise symbolise probablement ce que nous avons fait de meilleur. Je comprends tout à fait que l’on puisse le discuter, mais c’est un fait. Quand on la chante, on chante la France, mais aussi le message. Et on la connaît partout, partout. C’est pour cela, que la proposition de M. Wilson d’en changer les paroles est si choquante. Nous n’en avons pas le droit, ce patrimoine est partagé bien au-delà de nos frontières. Comme le drapeau français. Ces trois couleurs qui ont inspiré les drapeaux du monde entier. Comme le dit Javier Cercas décrivant un combattant espagnol de la « Nueve » en 1942 : « un soldat seul dans un interminable désert ardent, brandissant le drapeau d’un pays qui n’est pas le sien, d’un pays qui est tous les pays à la fois et qui n’existe que parce que ce soldat brandit son drapeau renié »[1. Les soldats de Salamine. Javier Cercas. Actes Sud 2001.]. Cela vaut pour la Marseillaise comme le démontre cette fameuse séquence (sous-titres inutiles…) du film Casablanca.

C’est probablement pour cela, que le rapport à ce chant est quelque chose de très particulier. Les émotions qu’il procure se rattachent toujours à une histoire personnelle, à la nature des liens qui unissent à la France et son Histoire.

C’est Giap qui la fredonne à l’ambassade de France le 14 juillet 1989. C’est Baptiste Nyanga né à Kinshasa, magnifique troisième ligne, qui en larmes la chante à pleins poumons pour son retour en équipe de France. C’est Rouget de L’isle, notable alors rassis, qui s’inquiète des journées de juillet 1830 : « ça va mal, ils chantent la Marseillaise ».

C’est Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin, Compagnon de la Libération dont la voix se brise lorsqu’il raconte son arrivée, à l’Olympia Hall à Londres, lui le militant de l’Action Française âgé de vingt ans. C’est le lieu de rassemblement de la poignée de français « qui ne s’étaient pas couchés devant l’ennemi » au début du mois de juillet 1940. De nuit, toutes les fenêtres éteintes. Qui s’allument les unes après les autres et des voix qui se répondent parlant du pays d’où elles viennent: Brest ! Concarneau ! Bayonne ! Rouen ! Paris ! Et la Marseillaise qui éclate. « La plus belle que j’ai jamais entendue ».

C’est un autre vieillard étincelant Jean Louis Crémieux-Brilhac qui raconte soixante-dix ans après. Prisonnier en Allemagne, il s’évade, part vers l’Est et se retrouve en Union soviétique. Arrestation et séjour à la Loubianka.  Après juin 41, Staline accepte de rendre ces hommes à ses nouveaux alliés et autorise leur départ pour Londres. Ils doivent embarquer à Arkhangelsk sur un navire canadien. Sur le quai, les gardes-chiourmes soviétiques font encore des histoires pour les laisser partir. Les soldats canadiens, du pont du navire, voyant les Français lancent une vibrante Marseillaise. Les gardes-chiourmes eux aussi la connaissent, ils se mettent au garde-à-vous et tout le monde embarque…

C’est Malika Sorel qui a ces mots : «Quant à moi, la Marseillaise m’a toujours remué les tripes. Dans mon cœur, la France est indissociable de la Marseillaise. Ses paroles portent la voix des aînés, de ceux qui nous ont précédés ». Personnellement, je sais que c’est l’universalité de son message qui provoque ce mélange d’émotion et de fierté quand je l’entends ou la chante.

L’existence de la dimension presque intime de ce rapport à la Marseillaise et de ce caractère universel a pour conséquence de rendre ces polémiques récurrentes dérisoires. La seule exigence que l’on peut avoir est celle du respect du symbole lié à son statut d’hymne national. Au-delà, c’est l’affaire de chacun. Je me fous radicalement que Benzema ne la chante pas sur un terrain de football.

En revanche j’interdis aux analphabètes tels Marie-Christine Blandin pour les Verts, Lambert Wilson pour les niais, et toutes ces pseudo-élites acculturées d’y toucher ou de demander qu’on y touche. La Marseillaise n’appartient à personne par ce qu’elle appartient à tout le monde.


Abécédaire LGBT : doit-on accepter le prosélytisme sexuel à l’école?

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abcd egalite ecole genre

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« Folle rumeur », « théorie du complot » (Le Monde, 13 et 14 avril 2014), « mensonges colportés par des organisations radicales » (Benoît Hamon, Le Monde, 16 mai 2014)… telles sont les qualifications reprises en boucle par l’intégralité des médias « progressistes » au sujet de la réaction exaspérée de parents d’élèves à l’expérimentation dite « ABCD de l’égalité » et aux autres initiatives publiques de promotion de l’indifférenciation sexuelle.

L’expression « enseignement de la théorie du genre » est évidemment inexacte pour désigner l’entreprise à l’œuvre dans l’éducation nationale comme partout ailleurs. L’enseignement des « théories » et doctrines à prétention scientifique, qu’elles soient politiques, économiques, sociologiques ou autres, est, en effet, réservée à des étudiants du supérieur aptes à les déchiffrer et doués d’une maturité et d’un appareil critique suffisants permettant leur mise à distance. L’Université dispense ainsi de nombreux cours où sont expliquées les grandes doctrines ou théories qui ont émaillé l’histoire d’une discipline. En droit et en science politique, par exemple,  les cours d’histoire des idées politiques, de philosophie politique et de grandes œuvres politiques sont l’occasion de faire connaître aux étudiants les différents courants intellectuels qui ont influencé la matière comme, par exemple, le libéralisme, l’utilitarisme, le romantisme, l’anarchisme, le marxisme, le fascisme, la psychanalyse ou le féminisme.

Ce n’est évidemment pas de cela qu’il est question dans l’ABCD de l’égalité, ni dans le contenu des  interventions des associations LGBT en milieu scolaire, ni encore dans la fameuse « Ligne Azur » qu’une circulaire de Vincent Peillon, en date du 4 janvier 2013, invite les recteurs « à relayer avec la plus grande énergie » auprès des mineurs scolarisés, en rappelant qu’il convient de « s’appuyer sur la jeunesse pour faire évoluer les mentalités ». Il ne s’agit pas du tout d’enseigner de façon neutre la théorie du genre parmi d’autres doctrines, il s’agit purement et simplement d’appliquer à de jeunes enfants les prescriptions d’une théorie que le gouvernement a fait sienne, qui plus est dans sa version queer la plus radicale. C’est bien ce que désigne le terme « expérimentation », qui ne vise pas l’enseignement d’une théorie mais son application pratique après sa validation par le ministère.

Le phénomène n’est pas entièrement nouveau puisque ce sont des gouvernements précédents, de gauche comme de droite, qui ont déjà introduit les militants LGBT en milieu scolaire, aux prétextes de prévention du sida et de lutte contre l’homophobie. On se souvient que Luc Chatel avait hésité à accepter la diffusion dans le primaire du film Le baiser de la lune dans lequel une chatte surnommée « la vieille Agathe » était présentée comme homophobe parce qu’elle avait le tort de ne pas approuver les amours de Félix et Léon. Mais le courageux ministre avait finalement décidé de « laisser chaque instituteurs décider ». N’est pas Jules Ferry qui veut. On se souvient également que le juge administratif avait annulé, le 23 novembre 2012, l’agrément délivré à l’association SOS-homophobie dont c’est peu dire que le « module de sensibilisation » des élèves était contraire au principe de neutralité et à la liberté de conscience. Quant à la Ligne Azur et son enrichissant dictionnaire des pratiques homosexuelles accompagné d’images et de croquis idoines, on y dénonce aussi l’homophobie de certains gynécologues qui, en proposant des contraceptifs aux jeunes filles, trahissent ainsi leurs inacceptables présupposés hétéronormés.

Mais l’offensive menée par le gouvernement issu des élections de 2012 va beaucoup plus loin et se réclame ouvertement d’une ambition globale tendant à détruire « dans l’œuf » tout ce qui pourrait faire obstacle à l’élimination de la différenciation sexuelle au sens large englobant la sexualité. C’est la raison pour laquelle, à peine installée au gouvernement, Mme Belkacem avait commandé à l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales), un rapport sur l’égalité entre filles et garçons « dans les modes d’accueil de la petite enfance », c’est-à-dire à la crèche. Dans sa lettre de mission du 21 juin 2012, le ministre insistait : « La cible des enfants de moins de trois ans se doit d’être au cœur des préoccupations des politiques publiques dans la mesure où les assignations à identité sexuée se jouent très précocement ». Ce à quoi le rapport, remis en décembre 2012, répond avec empressement par une troisième partie s’attaquant à l’éducation « dès la naissance » tout en déplorant que « nombre d’enfants de cette tranche d’âge sont élevés quasi exclusivement par leurs parents et échappent ainsi à l’influence d’une action publique ». Big brother est inquiet. Il faudra à l’avenir surveiller aussi les maternités, des fois qu’un gynécologue transphobe annoncerait trop fort « C’est un garçon ! » risquant ainsi de perturber gravement une future Conchita Wurst.

Mmes Belkacem et Taubira ont d’ailleurs également, dès le 8 janvier 2013, commandé à la Commission consultative nationale des droits de l’Homme, un avis sur la « simplification du parcours » de changement d’état-civil pour les « personnes qui s’expriment dans un genre différent de celui qui leur a été reconnu à la naissance ». Un avis (bien entendu favorable) a été donné par la CNCDH à l’élaboration d’un dispositif permettant que la seule volonté du demandeur, attestée par deux témoins, suffise à changer l’état-civil, sans aucun certificat médical puisque cette démarche est tout à fait « normale » et ne traduit aucune pathologie.

On pourrait s’étonner qu’un ministre en charge des « droits des femmes » se transforme ainsi  ipso facto en agent actif de propagande homosexuelle, laquelle n’est pourtant pas inscrite dans son décret d’attributions. C’est précisément l’adhésion à la théorie du genre, version queer, qui permet d’expliquer la traçabilité intellectuelle de cette étrange mutation. Sous couvert d’égalité entre les hommes et les femmes, revendiquée sur le mode « égalité de fait » version marxiste et non pas « égalité de droit » version 1789 et 1946, on inocule l’idée que les rôles, les goûts, les comportements et manières, les choix vestimentaires et esthétiques, y compris la sexualité seraient des « constructions sociales » assignant délibérément aux individus une « hiérarchie » arbitraire dont il faudrait se débarrasser d’urgence pour faire advenir une interchangeabilité globale. D’où l’obsession paritariste maladive qui empêche Mme Belkacem de dormir chaque fois qu’elle n’aperçoit pas 50% de femmes dans une profession ou une institution quelconque, de telle sorte que l’on généralise partout des dispositifs coercitifs et liberticides délirants. D’où également l’idée que puisqu’un  homme et une femme « c’est du pareil au même » et que d’ailleurs, on pourra bientôt passer de l’un à l’autre avec la complaisance de deux témoins sympas, il est aussi tout à fait équivalent – au sens étymologique d’égale valeur – pour un homme, par exemple, d’entretenir des relations sexuelles avec un autre homme plutôt qu’avec une femme et, s’il le souhaite, de l’épouser et même de lui offrir un bébé … dont la fabrication devra cependant être déléguée à une femme car la nature est malheureusement « têtue ». Madame Belkacem est donc très logiquement venue expliquer dans les classes tout le bien qu’il faut penser du mariage et de l’adoption homosexuels tandis que son collègue Peillon et le syndicat SNUipp-FSU ont vivement recommandé la lecture aux tout-petits de « Tango a deux papas » et de « Jean a deux mamans », ouvrages de référence destinés à se substituer à l’ignoble « Petit Ours Brun », pétri de clichés sexistes et d’hétéronormativité et donc érigé en nouvel ennemi du genre humain.

Ainsi s’explique la grande partouze d’avenir à laquelle le ministère de l’Education nationale convie les enfants de la République. On n’insistera pas sur les contradictions intellectuelles colossales de la théorie du genre et notamment sur le fait que reposant en principe sur la différence entre sexe (donné biologique et anatomique) et genre (construction sociale) ladite théorie trouve quand même le moyen de ranger l’orientation sexuelle dans le genre alors qu’elle relève évidemment du sexe, comme le mariage et la procréation. La confusion mentale prolonge logiquement la confusion des genres dans un pathétique charabia.

Ce qui interpelle, désormais, c’est la possibilité pour les parents de s’opposer fermement à ce formatage des cerveaux de leurs enfants, véritable endoctrinement relevant de la ré-éducation et empruntant aux thérapies comportementales des régimes totalitaires. Il est sidérant que l’on ait pu affirmer en boucle, lors de l’affaire Leonarda,  qu’il fallait à tout prix « sanctuariser » l’école  tandis que l’on ose inviter parallèlement des militants LGBT à venir faire du prosélytisme dans les établissements. La République marche sur la tête et il y a urgence à chasser les charlatans du temple.

L’article 2 du premier protocole à la Convention européenne des droits de l’homme stipule que l’État doit respecter le droit des parents d’assurer l’éducation et l’enseignement de leurs enfants « conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques », mais la Convention de l’ONU sur les droits de l’enfant ainsi que nos codes nationaux ne manquent pas de dispositions protégeant les mineurs contre la corruption et le prosélytisme. Il serait temps de s’en servir.

Uomini Contro, l’enfer du front

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uomini Contro italie fascisme

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Gebirgskrieg, la « guerre de la montagne », c’est ainsi qu’Allemands et Autrichiens nommaient le conflit qui les opposa, au cours de la première guerre mondiale, à l’armée royale italienne dans les Alpes, il y a quatre-vingt-dix-neuf ans. Tandis que les premières salves étaient tirées par la marine italienne contre la ville autrichienne de Cervignano del Friuli, Riccardo di Giusto, première victime italienne de la guerre, tombait le 24 mai 1915 face à l’ennemi. De 1915 à 1918, l’Italie perdra 650 000 hommes dans une guerre de position sanglante, version alpine de la guerre de tranchées qui s’installait sur le front de l’Ouest. Les tranchées et boyaux des Italiens et des Autrichiens étaient taillés dans la roche et les combats se déroulaient dans des conditions si épouvantables qu’il est difficile de se les figurer.

L’action de Uomini Contro, Les hommes contre en français , film italien réalisé en 1970 par Francesco Rosi, se déroule dans le cadre de la campagne de l’Isonzo, une série de douze offensives majeures qui saigna progressivement à blanc tout autant l’Autriche-Hongrie que l’Italie, et inspiré du roman Un anno sull’altipiano, Un an sur les hauteurs, publié en 1938 par Emilio Lussu qui y rapporte son expérience des combats autour du plateau d’Asagio au sein de la Brigade Sassari, une des unités italiennes les plus décorées de la première guerre mondiale. Du front austro-italien en 1915-1918, on dira simplement qu’il fut un tel enfer qu’il fit surgir le fascisme, et une conception nouvelle de la violence, des tranchées de pierre de l’Isonzo. De Uomini Contro, on peut dire qu’il représente, avec Les Sentiers de la gloire de Kubrick, Pour l’exemple de Joseph Losey ou Johnny got his gun de Dalton Trumbo, l’une des œuvres les plus engagées et les plus dures ayant pour sujet la première guerre mondiale.

Si, dans Les sentiers de la gloire ou Pour l’exemple, le soldat Férol (joué par Timothy Carey, « l’acteur le plus maléfique d’Hollywood ») ou le simplet Arthur Hamp (Tom Courtenay), illustrent le destin d’individus modestes happés par la guerre et sa logique absurde, Les hommes contre va beaucoup plus loin dans la figuration de la lutte des classes au sein même des tranchées. Le général Leone (Alain Cuny), évocation du général Luigi Cardona, dont le nom reste attaché à la boucherie et à la défaite de Caporetto, envoie les hommes de troupes au massacre, se révélant tout au long du film toujours plus inhumain, aveugle et fanatique. La scène durant laquelle il réclame des volontaires équipés de la cuirasse Farina pour aller couper des barbelés sous le feu des mitrailleuses, témoigne à elle seule de l’absurde logique d’un affrontement dans lequel ceux qui prennent les décisions sont encore des hommes d’avant-Clausewitz qui n’ont pas plus intégré le concept de guerre totale que celui de conflit industriel. Les cuirasses Farina ont réellement existé, elles ont été produites à une trentaine d’exemplaires, et quelques utilisations sur le champ de bataille ont suffi à démontrer cette évidence que l’armure ne pouvait rien contre les mitrailleuses. Sur le front de l’ouest, l’initiative eut son équivalent avec l’invention et l’utilisation en France d’une sorte de brouette blindée, tout aussi meurtrière. Dans le film de Rosi, les malheureux soldats qui avancent lourdement, à demi hébétés et aveugles, vers la ligne de front, sont fauchés en une passe de mitrailleuse.

Face au général Léone, deux personnages incarnent deux types politiques qui vont jouer un rôle majeur dans l’Italie d’après-guerre. Le lieutenant Sassu (Mark Fréchette) tout d’abord, un jeune Sarde idéaliste confronté à la réalité de la guerre et à l’inanité des décisions prises par les haut-gradés. Le lieutenant Ottolenghi ensuite (incarné par Gian Maria Volonté), socialiste convaincu, qui explique à Sassu, alors que des mutineries éclatent au sein du régiment, qu’il faudra bien aller jusqu’au bout et en terminer une bonne fois pour toutes avec les gradés et les généraux donneurs d’ordres imbéciles. « Et qu’est-ce que vous ferez quand vous aurez tué tous les généraux ?», demande Sassu. « On montera plus haut », rétorque Ottolenghi. Uomini Contro est ponctué des scènes saisissantes. Au cours d’une offensive, le massacre est tellement effroyable parmi les Italiens, que les Autrichiens retranchés en haut de leur piton rocheux, dans leurs fortifications, cessent soudain de tirer et appellent eux-mêmes les Italiens à arrêter le carnage au cri de «Assez ! Assez braves soldats italiens ! Ne vous faites pas tuer comme ça !» A ce moment, le lieutenant Ottolenghi se retourne vers les tranchées italiennes et désigne du doigt la silhouette du général Leone, qui observe le conflit à la jumelle : « Camarades écoutez ! Ils sont là nos vrais ennemis ! »

Francisco Rosi a lui-même insisté sur le message politique de Uomini Contro : « ce que j’ai voulu faire en priorité, c’est montrer, à l’intérieur de la guerre, l’oppression d’une classe par une autre, d’une culture par une autre. (…) Dans le personnage qui représente la classe dominante, le général, il y a de la folie, folie qui n’est pas seulement en lui, mais qui vient aussi de son métier, de sa responsabilité ». En cela, Rosi ne fait d’ailleurs que répercuter fidèlement le propos d’Emilio Lussu ,dont l’ouvrage démontre la solidarité avec ses compagnons d’armes et même avec « ceux d’en face » contre les gradés, contre les décideurs, les politiques et tous ceux qui exploitent et envoient stupidement à la mort des millions d’hommes. « Voici l’ennemi, décrit-il au cours d’une mission de reconnaissance, et voici les Autrichiens. Des hommes et des soldats comme nous, faits comme nous, en uniforme comme nous, qui à présent bougeaient, parlaient et prenaient le café, exactement comme étaient en train de le faire, derrière nous, au même moment, nos propres camarades. »

Le livre de Lussu et le film de Rosi illustrent le rôle joué dans l’histoire politique et l’inconscient collectif italien par le traumatisme de Caporetto. La contestation sociale qui va secouer le pays dès 1918, la violence politique et le nihilisme qui marquent les années d’après-guerre naissent à l’ombre des mitrailleuses, dans le chaos des montagnes éventrées par les obus où les hommes se terrent et s’entretuent durant trois ans. Le « Me ne frego ! » (« Je m’en fous ! ») des fascistes est né exactement là, au point de rencontre entre la guerre totale, la guerre industrielle, le socialisme révolutionnaire, la haine de classe et le romantisme nationaliste.

En 1938, l’année où Emilio Lussu a publié Un an sur les hauteurs, Angelo Tasca, journaliste communiste italien,  comparait, dans Naissance du fascisme, la cinglante défaite du socialisme italien au désastre de Caporetto. Pour Tasca et pour d’autres observateurs, le fascisme italien s’est imposé à la fois par la violence mais aussi par sa capacité à faire perdurer une certaine forme d’esprit de mobilisation patriotique allié à un programme politique se présentant comme une forme alternative de socialisme et d’idéologie révolutionnaire. L’épisode ahurissant de la prise de Fiume en 1919 par D’Annunzio et ses arditi, action dont il convient de rappeler qu’elle fut saluée de Moscou par Lénine en personne, illustre d’une manière différente en quoi l’héritage de la campagne de l’Isonzo et Caporetto ont pu former les conditions pour que naisse le fascisme italien, tout comme le marxisme-léninisme a pu sortir en partie de la catastrophique conduite de la guerre par Nicolas II. Il est utile, à l’heure des commémorations, de se souvenir de ces quelques faits et des œuvres méconnues qui en témoignent.