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Mon amphi trente ans après

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Dans l’amphithéâtre où j’entre pour la première fois, au matin du 10 octobre 1982, date d’ouverture de l’année universitaire, l’ambiance ressemble à ce que me racontait mon grand-père, qui y croisait Mendès France, ou à ce qu’elle devait être à l’époque où Frédéric Moreau faisait son éducation sentimentale. Après l’atmosphère compassée du lycée, le choc est saisissant. On a l’impression d’arriver au sabbat des sorcières : ça bouge, ça rit, ça fume, et l’amphithéâtre envahi par les brumes a un faux air de marécage romantique où la méchante lumière des néons perce comme un soleil pâle. Mais le plus frappant, c’est le bruit, énorme. On distingue certes la voix du petit monsieur qui, tout en bas, juché sur son estrade, nous explique les finesses du droit constitutionnel entre deux bouffées d’une Boyard maïs sans filtre, la bombe nicotinique la plus redoutable sur le marché. Mais ce que l’on perçoit surtout, c’est un fond sonore puissant, entrecoupé de huées ou d’applaudissements – lorsque notre honorable professeur prend à parti les puissants du jour, la politique des nationalisations ou les successeurs de Léonid Brejnev. C’est que dans l’amphi, on ne se contente pas de jacasser :  on commente, on critique, on s’emporte lorsque le professeur, délaissant la description des mécanismes institutionnels, s’engage dans des digressions que l’on juge trop à droite, ou trop à gauche, ou trop au centre. Assis sur son banc, chacun use joyeusement de sa jeune liberté. Si l’on excepte une brochette de demoiselles  au premier rang, qui portent déjà les perles de leur mère et écrivent avec application, le cours semble d’ailleurs n’être qu’un prétexte – à se réunir, à débattre et à tenter de convaincre tel ou tel adversaire. Quant aux examens, bah, la fin de l’année est encore loin, et on trouvera bien d’ici là une jeune fille complaisante à qui l’on pourra extorquer ses notes. Mais c’est presque secondaire : ce qui importe, ce sont les idées, c’est cette vie où l’on mord à pleine bouche, et qui ne s’arrête pas à la porte de la fac. C’est la jeunesse, que l’on gaspille avec insouciance. Pour le reste, on aura bien le temps de voir.[access capability= »lire_inedits »]

Au matin du 10 octobre 2012, trente ans plus tard, l’amphithéâtre où je pénètre pour donner mon premier cours est aussi bondé que jadis. À première vue, rien n’a changé : ce sont les mêmes. Au premier rang, les vierges sages sont toujours présentes, et tout aussi appliquées que l’étaient leurs mamans. Pourtant, on dirait qu’elles ont fait des petits : derrière elles, au second rang, on a les mêmes ; au troisième rang, c’est pareil, filles et garçons mêlés, ainsi qu’au quatrième, au cinquième, et ainsi de suite. Le chaudron de sorcières s’est transformé en une cohorte silencieuse où chacun reste concentré sur son ordinateur – et où celui qui oserait réagir aux propos du professeur serait regardé comme un intrus. Une mouche voler ? Vous n’y pensez pas : tout ce que l’on perçoit, c’est la musique des doigts pianotant sur les touches des PC, et parfois, à voix très basse, le chuchotis d’un étudiant qui demande à ses voisins si l’on en est toujours à la troisième sous-section de la deuxième section du premier chapitre. De temps en temps, la mélodie d’un portable déchire le silence : les étudiants ricanent alors avec un air gêné, et se sentent tous un peu coupables. Quant au professeur, il joue sur du velours : le dompteur de fauves s’est transformé en collectionneur de papillons. Jadis, il ne pouvait rien dire sans susciter une réaction : désormais, je peux leur déclarer tout ce qui me passe par la tête sans qu’aucun d’entre eux ne ralentisse sa prise de notes. Et je suis sûr de retrouver mes fantaisies passagères, sans la moindre once de critique, dans les copies de fin de semestre. J’ai beau les supplier, au début de l’année, de ne pas croire tout ce que je leur dis, de se comporter en adultes, en citoyens, c’est peine perdue : tout ce qui sort de ma bouche est sacré.

Au fond, dans cet amphithéâtre atone, j’ai le sentiment de jouer un remake des Dames de Stepford, ce roman d’Ira Levin où des desperate housewiwes délurées se transforment subitement en ménagères obéissantes – jusqu’à ce que l’on apprenne qu’elles ont été lobotomisées de force à la demande de leurs maris. Ici, c’est pareil : les sales gosses d’autrefois, insolents et curieux, sont devenus de jeunes vieillards indéfectiblement soumis aux pouvoirs en place, et pratiquant l’autocensure avec la plus extrême sévérité. Mais comme les dames de Stepford, ils ne sont pas coupables de leur ennuyeuse perfection. Comme elles, ils sont des victimes. Victimes, à la fois,  du principe cardinal de notre société de consommation, pour qui la réussite est exclusivement matérielle, et de l’angoisse taraudante du chômage dont on leur rebat les oreilles depuis la prime enfance, qu’ils n’ont pas prise au sérieux jusqu’au baccalauréat mais qui, depuis, les ronge comme une gangrène. S’ils sont aussi dociles, c’est parce qu’ils ont peur. Peur de ne pas y arriver. Peur de rester sur le carreau. Peur de vivre chichement et de vieillir dans la pauvreté, dont ils savent qu’elle est désormais synonyme de honte. Si l’on avait évoqué la question des retraites devant leurs aînés de 1982, on se serait attiré un énorme éclat de rire. Mais à l’inverse, si on leur parlait, à eux, les étudiants de 2012, de la gratuité du savoir, de la noblesse des idées ou de l’aristocratie de l’intelligence, et de sa supériorité sur les pouvoirs de l’argent, on ne récolterait rien d’autre que des sourires apitoyés. Et peut-être une remarque bien sentie, du genre : « Ce que vous pouvez être vieux jeu… vous ne savez vraiment pas ce qui intéresse les jeunes…»[/access]

*Photo: HALEY/SIPA.00138329_000001

Ukraine : Poutine, Hitler et le Prince Charles

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En visite à Halifax, au Canada, le Prince Charles a défrayé la chronique. D’après le Daily Mail, qui n’a pas été démenti, il aurait comparé la politique d’annexion de Poutine en Crimée à celle d’Hitler dans les années 30.

D’après Radio Canada, cette déclaration serait intervenue lors d’une conversation avec Marianne Fergusson, 78 ans, une canadienne d’origine juive polonaise qui a fui son pays natal juste avant la seconde guerre mondiale et qui perdu plusieurs membres de sa famille dans l’Holocauste : « Marianne Fergusson, a déclaré qu’elle avait discuté avec le prince de l’histoire de sa famille et des circonstances qui l’ont conduite à immigrer au Canada. Le prince Charles lui aurait alors dit : « Poutine fait aujourd’hui presque la même chose qu’Hitler », faisant allusion à la récente annexion de la Crimée par la Russie et au comportement de Moscou face à la crise en Ukraine. »

Cette déclaration a provoqué pas mal de remous au Royaume-Uni. Certains, comme le vice-premier ministre Nick Clegg, estiment que Charles a le droit de donner son opinion personnelle, comme tout sujet britannique.

D’autres y voient une violation de l’obligation de neutralité politique des membres de la famille royale. Ainsi le député travailliste Mike Gapes, fait remarquer sur Twitter que « Dans une monarchie constitutionnelle, la politique et la diplomatie doivent être menées par le parlement et le gouvernement » avant de conclure, assez brutalement que « la monarchie est là pour être vue, pas pour être entendue »

Quoique résolument anglophile, je ne suis point Anglais, et me garderais donc bien de trancher sur ce point crucial de doctrine. Mais deux remarques techniques quand même.

Primo, lors des faits historiques des années 30 évoqués par Charles, à savoir l’annexion de l’Autriche puis des Sudètes tchèques par Hitler, le Roi et son Premier ministre furent d’une complaisance lamentable. Heureusement, Churchill vint.

Secundo, il se pourrait que cette assimilation de Poutine à Hitler soit contreproductive. Pour nombre de militants de Secteur Droit ou de Svoboda, la référence à Hitler est élogieuse, ils risquent donc d’être affreusement vexés par cette comparaison.

Affaire des TER : tous irréprochables sauf Pepy et Rapoport?

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pepy rapoport scnf ter

Tout accusé ayant le droit à un avocat, je vais me coller à la défense de Guillaume Pepy et son compère Jacques Rapoport, respectivement présidents de la SNCF et de Réseau ferré de France. Je sais, la cause paraît perdue d’avance mais laissez moi une chance. D’accord, on ne va pas les décorer. Cette affaire de TER trop larges pour les gares et les voies auxquelles ils sont destinés fait penser aux blagues soviétiques sur le plan quinquennal. On imagine des bureaucraties gigantesques et absurdes, exclusivement vouées à leur propre reproduction : dans le concours national d’épithètes qui a fait fureur toute la journée d’hier, « kafkaïen » et « ubuesque » sont arrivés largement en tête. Après « consternant », « atterrant » et « rocambolesque ».

Il faut dire que c’est une sacrée bévue et une bévue à 50 briques minimum peut-être à 300, si on en croit le secrétaire d’Etat aux Transports Frédéric Cuvillier. Au final, bien sûr, la facture sera pour nous.

Pas de quoi pavoiser, donc. N’empêche, le spectacle d’un pays entier communiant dans la dénonciation de quelques-uns est déplaisant, voire terrifiant. À l’unisson de la hargne qui se lâche sur les réseaux dits sociaux, journalistes et politiques chassent en meute, conjuguant joie mauvaise et bonne conscience, comme si les échecs de quelques-uns prouvaient la réussite de tous les autres. C’est pas nous qui aurions commis pareille bourde, n’est-ce pas ? Tous irréprochables !

Bien sûr, non seulement l’erreur est humaine mais elle est seulement humaine. Derrière ce loupé magistral, il y a nécessairement des individus qui ont failli et on suppose qu’ils devront répondre de leurs négligences ou de leur incurie. Au passage, il faudrait cesser de déplorer les effets quand on chérit les causes. Au-delà des défaillances personnelles, il est difficile de ne pas incriminer la drôle d’organisation du transport ferroviaire exigée par l’UE au nom de la concurrence : les trains et les gares  pour la SNCF, les voies et les quais pour RFF. Et bien sûr, une guerre de tranchées entre les deux entités.

En attendant, depuis hier, c’est l’union sacrée. De la droite et de la gauche, du peuple et des élites, des rédactions et des bistrots, monte la même clameur : il faut que des têtes tombent. Un coupable, vite ! Et même deux. Certains, comme Jean-Christophe Cambadélis ou la rapporteuse socialiste du budget Valérie Rabault réclament à mots à peine couverts la démission des deux présidents. Les journalistes font chorus, entamant l’habituelle ritournelle : dans un autre pays, ils auraient démissionné sur le champ. Peut-être. Il est vrai que dans les autres pays, ils n’ont pas la chance d’avoir des journalistes, des élus et des patrons infaillibles comme les nôtres. Ce n’est pas en France que des patrons partiraient avec des parachutes dorés après avoir emmené leur entreprise dans le mur ou que des journalistes feraient de brillantes carrières après avoir été convaincus de plagiat ou de bidonnage. Le pouvoir implique la responsabilité et nous, nous sommes intraitables sur la responsabilité. Surtout celle des autres. Et pas question de sanctionner des lampistes : un chef digne de ce nom doit assumer les ratages de ses subordonnés. Si un ministre ou un conseiller du Président commettait une faute, par exemple en se faisant pincer en flagrant délit de fraude fiscale, vous pensez bien que le Président démissionnerait immédiatement. Heureusement que chez nous, des choses pareilles ne peuvent pas arriver.

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00667142_000039.

Ukraine : ni Kiev ni Moscou

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Il y a presque trois semaines, la maison des syndicats d’Odessa était ravagée par un incendie, tuant officiellement 42 personnes. Bien vite, les rumeurs les plus sinistres ont commencé à courir, faisant état de plus de cent morts pour certaines, évoquant, pour d’autres, un véritable massacre camouflé en incendie.

La couverture médiatique de l’événement n’a pas vraiment été plus importante en France depuis lors. Un article de Daniel Schneidermann sur les « innommés » d’Odessa, Jérôme Leroy évoquant l’indignation sélective des médias occidentaux dans Causeur et Marianne dans lequel Jack Dion se demandait il y a déjà deux semaines pourquoi l’on parlait si peu du massacre d’Odessa. On en parle toujours aussi peu aujourd’hui, semble-t-il.

Pourtant, même si la crise ukrainienne donne lieu, depuis l’affaire de Crimée, à une propagande active de la part de toutes les parties en présence et que l’intoxication est la règle en la matière, l’accumulation des témoignages et des images ne laissent plus beaucoup de place au doute sur ce qu’il s’est réellement passé à Odessa ce 2 mai. Corps à demi-calcinés puis déplacés pour les besoins d’une mise en scène macabre, victimes abattues d’une balle dans la tête, tuées à coups de hache, étranglées ou achevées après qu’elles ont sauté par les fenêtres du bâtiment enflammé : à l’incendie criminel s’ajoutent progressivement de plus lourdes charges. Après avoir été visiblement provoqués par des éléments pro-russes à l’occasion d’une manifestation précédant un match de football, supporters et nationalistes ukrainiens ont attaqué les tentes et le camp de base des séparatistes qui se sont réfugiés dans la maison des syndicats. Le carnage aurait commencé à partir de là. Il a impliqué nombre de militants du tristement célèbre Pravy Sektor, le « Secteur Droit », groupe ultranationaliste ukrainien. Qui a dit que l’extrême-droite ukrainienne jouait un rôle très limité dans le conflit ? Elle est visiblement responsable de l’assassinat de sang-froid de dizaines de personnes, voire de plus d’une centaine si l’on s’en tient à des décomptes bien plus alarmistes. Quant à l’incendie, ce n’est qu’après coup qu’il aurait été déclenché, achevant de ravager le bâtiment, n’effaçant pas pour autant les preuves du carnage qui s’y est déroulé. Comme le remarque Jérôme Leroy, les morts n’ont peut-être pas la même valeur pour les médias de nos contrées suivant qu’ils soient pro-russes ou nationalistes ukrainiens.

Comme du temps des guerres d’ex-Yougoslavie, les « méchants » et les « gentils » ont été bien vite désignés par les médias occidentaux. Alors que l’on assiste avec l’Ukraine à un nouvel acte de la rivalité russo-occidentale, avec, comme en 1999 avec le Kosovo ou 2008 avec les Ossètes et les Abkhazes, l’instrumentalisation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, on peut encore être témoin du très large alignement des médias sur la ligne et la lecture officielle des événements. Certes, la Russie ne se prive pas de manipuler et déformer mais dans cet affrontement qui n’ose pas encore s’appeler une guerre civile, le massacre d’Odessa montre que nous sommes dépendants également, à travers les canaux principaux de l’information, d’une vision très orientée du conflit.

Il faut à raison souligner les responsabilités de Vladimir Poutine dans la déstabilisation de l’Ukraine. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur le possible rôle joué par les services russes dans une tragédie comme celle d’Odessa, fort opportune afin de gagner l’opinion publique à la cause pro-russe. Certes, on peut parler d’ « expansionnisme » russe dans ces régions qui sont les anciennes marches de l’empire, tsariste ou soviétique, mais l’on peut aussi se demander à quel point, après l’affaire rondement menée de Crimée, la Russie a mis le doigt dans un engrenage dangereux et dans un conflit qu’elle ne maîtrise plus vraiment avec la déstabilisation de l’est de l’Ukraine. Paradoxalement, la Russie est en position de force et de faiblesse dans le dossier ukrainien. D’une part, en dépit des démonstrations militaires et des roulements de tambours et de chenilles à la frontière ukrainienne, la Russie – dont le budget de la défense représente 5% des dépenses militaires dans le monde, environ huit fois moins que les Etats-Unis et deux fois moins que la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne réunis, n’aurait pas vraiment les moyens d’assurer une présence militaire ou de s’offrir même le luxe d’une intervention dans l’est de l’Ukraine. Ce serait pour elle entrer dans un piège à la fois militaire et nationaliste qui pourrait lui coûter très cher. Alors, on peut s’interroger sur le degré de rationalité dont Vladimir Poutine fait preuve mais l’on peut se demander aussi quel est le sens réel de la « finlandisation » de l’Ukraine que suggérait Zbigniew Brzezinski il y a peu. La Finlande est un conflit qui avait coûté très cher à l’ours russe au cours du second conflit mondial. S’il prenait à la Russie la fantaisie de faire franchir la frontière à ses troupes, l’Ukraine serait susceptible de devenir un nouvel Afghanistan. La seule option militaire que pourrait envisager la Russie serait l’option géorgienne : l’intervention éclair. Encore cela risquerait-il d’avoir un prix beaucoup plus élevé cette fois sur le plan diplomatique.

La Russie est cependant loin d’être isolée diplomatiquement. C’est sa force dans le conflit ukrainien. Vladimir Poutine a su ménager ses soutiens en Asie, en Afrique et jusqu’en Amérique latine. Elle a réussi, surtout, à s’assurer de l’appui diplomatique de puissants voisins : l’Inde d’une part mais surtout la Chine qui, bien qu’adoptant en apparence une neutralité non-interventionniste, a besoin également de l’appui de la Russie dans les conflits territoriaux qui l’opposent, dans ce que l’empire du Milieu considère comme SA mer de Chine, au Japon, au Vietnam, aux Philippines, à Brunei… sans compter Taïwan.

Il est clair que la Russie comme la Chine sont en position de se soutenir mutuellement pour s’engager dans des politiques, sinon expansionnistes, du moins visant à restaurer ou étendre leur influence régionale. Le fait de bien voir cela et de ne pas oublier la nature profondément autoritaire des deux régimes et les restrictions que chacun impose aux libertés, empêche-t-il pour autant de considérer que la politique américaine ces dix ou vingt dernières années a représenté un facteur de chaos et de déstabilisation pour nombre de régions du monde ? L’Europe n’a-t-elle vocation à rester qu’une « tête de pont démocratique » dans le grand échiquier américain ou peut-elle se donner les moyens de reprendre véritablement son rôle d’arbitre entre les ambitions eurasiatiques et américaines ? La finalisation du traité transatlantique semble démontrer le contraire. La couverture médiatique très modeste accordée également à cet événement majeur révèle aussi la propension des médias ou de l’intelligentsia française à s’en tenir à une lecture toujours très atlantiste des relations internationales. Dénoncer l’activisme et la responsabilité des Russes dans le chaos ukrainien ne doit pas pousser à ignorer les crimes passés sous silence, voire cautionnés, par la partie adverse. Se méfier des ambitions poutiniennes ne devrait pas laisser penser que la carte du monde suggérée par Brzezinski ou d’autres est quelque chose de souhaitable. Poutinolâtres et atlantistes exaltés devraient considérer que, pour un Français, la politique des empires quels qu’ils soient est toujours synonyme du pire.

*Photo : Alexander Ermochenko/AP/SIPA. AP21568293_000040. 

Mali : l’indécision de François Hollande coûte cher

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Le ministre français de la Défense était attendu dimanche à Bamako pour y signer un nouvel accord de défense avec le Mali et y annoncer la fin de l’opération Serval. Cette visite tombait au plus mal au moment où la situation est explosive dans le nord du pays. Elle a donc été annulée in extremis. De violents affrontements ont en effet opposé samedi l’armée malienne aux rebelles indépendantistes touaregs du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) et à leurs alliés du Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA), faux-nez du mouvement islamiste Ansar Dine. Un bilan du ministère malien de la Défense fait état de 8 morts et 25 blessés dans ses rangs, et de 28 morts et 62 blessés dans celui des agresseurs.

La cause de cette soudaine flambée de violence ? Une visite, la première depuis le déclenchement de la crise malienne en janvier 2012, du Premier ministre malien Moussa Mara dans la ville de Kidal. Il faut dire que le MNLA, qui a pris le contrôle de la ville à la faveur de l’opération Serval en janvier 2013, la considère comme son fief et y règne en maître avec la bénédiction de ses protecteurs parisiens. L’armée malienne, réduite sur place à quelques centaines d’hommes, y est cantonnée quand les rebelles en armes s’y promènent à leur guise et y font régner, selon les points de vue, l’ordre ou la terreur. Le 2 décembre 2013, deux reporters français de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, ont payé de leur vie la confiance qu’ils avaient placée dans les hommes du MNLA, bien incapables de les protéger, si ce n’est complices de leur enlèvement et de leur assassinat.

Comme à l’accoutumée, le MNLA a organisé vendredi une manifestation « spontanée » de femmes et d’enfants pour empêcher l’avion du Premier ministre d’atterrir. Celui-ci est finalement arrivé sur place  samedi matin dans un hélicoptère de la force des Nations Unies, la MINUSMA, protégé par un second hélicoptère français. Mais ni la MINUSMA ni Serval ne sont intervenus lors de l’attaque de la délégation malienne par le MNLA qui a pris 32 otages alors que deux civils, deux préfets et quatre sous-préfets maliens ont été assassinés ! Si les otages ont été libérés lundi soir et le MNLA ainsi que ses alliés font maintenant profil bas alors que l’armée malienne affirme avoir déployé 1500 hommes sur place, la situation peut basculer d’un instant à l’autre.

Certes, la France a beau jeu d’affirmer qu’il ne lui appartient pas d’assurer la sécurité à Kidal où elle ne dispose plus que de quelques dizaines d’hommes. Mais qui empêche, depuis plus d’un an, l’armée malienne de s’y déployer au mépris de sa souveraineté nationale ? Qui tolère l’anarchie qui y règne et l’absence effective des services de l’Etat malien ? Qui a confié la ville aux touristes en uniformes de la MINUSMA dont tout le monde se demande au Mali à quoi ils peuvent bien servir sinon à jouer le rôle de supplétifs de l’armée française, dans la plus pure tradition coloniale.

Aujourd’hui, la rue gronde à Bamako contre la présence militaire française, de plus en plus vécue comme une occupation. Si tout le monde se félicite de l’intervention française en janvier 2013, nul n’oublie que celle-ci avait théoriquement pour objet de permettre au Mali de recouvrer sa souveraineté sur l’ensemble du territoire national. On en est bien loin ! La région de Kidal est désormais un protectorat français qui ne dit pas son nom. L’accord de Défense qui devait être signé dimanche entérinera en y mettant les formes cette situation de fait qui permettra à Paris de s’installer durablement au sud de l’Algérie, de surveiller les mouvements islamistes, mais aussi d’assurer la sécurité de ses approvisionnements en uranium du Niger voisin. La date choisie pour la signature de l’accord a été perçue comme une nouvelle provocation par la population malienne. N’y avait-il pas un autre jour que celui de l’anniversaire de la fondation de l’Organisation de l’Unité Africaine en 1963 pour parapher ce document ? Déjà, le 20 janvier dernier, la signature de l’accord prévue à la date anniversaire du jour de 1961 où le premier président du Mali indépendant Modibo Keita avait décidé de chasser les troupes françaises de son pays avait dû être reportée sous la pression populaire.

Mais l’essentiel n’est pas là. En laissant l’anarchie s’installer à Kidal, la France, incapable d’y faire régner l’ordre et soucieuse d’y assurer la tranquillité de ses protégés irrédentistes qui ne représentent qu’une infime partie de la population touarègue, porte une responsabilité directe dans les événements de ces derniers jours. Si elle est incapable de faire régner la paix dans la région, qu’elle laisse alors le gouvernement malien régler la question à sa manière, même si celle-ci lui déplaît. Faut-il rappeler que le Mali est un Etat indépendant ? 

*Photo : STJEPANOVIC DANKO/SIPA. 00652082_000009.

Hollande à …0, 5% !

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« François Hollande est à 0,5% d’opinons favorables ! ». Je savais que ça n’allait pas très fort pour la cote de popularité présidentielle, mais, en entendant ces propos échangés par deux quidams dans un bistrot du côté de la Gare de Lyon, j’ai sursauté. J’avais cru comprendre que ça stagnait déjà dans les eaux historiquement basses des 18-20%. Alors, 0, 5% tout de même, Hollande avait dû faire une nouvelle gaffe. Par exemple accepter une énième exigence de Gattaz. Gattaz, lui, me fait penser de plus en plus à un joueur de roulette qui se sait dans une période de chance et qui ose tout en misant systématiquement sur la même couleur. Hollande, si ça se trouve, venait d’accepter la fin du Smic, la baisse de l’âge de la scolarité obligatoire à 12 ans ou le démantèlement de l’inspection du travail afin de libérer l’initiative des entrepreneurs et de favoriser le retour de la croissance. C’est vrai, quoi, Hollande est persuadé que le seul moyen de gouverner, c’est de gouverner à droite. On ne peut pas lui en vouloir, les élections ont l’air de confirmer cette  impression alors qu’en fait, ce sont les Français qui manquent d’imagination, comme on l’a vu aux municipales. Ils ne sont pas contents de la gauche parce qu’elle mène une politique de droite alors ils décident de faire mal à la gauche en votant à droite. On a vu plus logique.

Mais revenons à ces 0, 5% hollandiens, parce que tout de même, on entre là dans les contrées mystérieuses de l’imperceptible, les zones pascaliennes de l’infinitésimal, on approche du « vanishing point », bref  on fait dans la poésie pure…

Et puis j’ai compris que ce n’était pas tout à fait la cote de popularité présidentielle dont il était question avec ce 0, 5%.  Le Parisien trainait sur le comptoir, entre les œufs durs et les pompes à bières.  Et on pouvait y lire ce sondage qui était une sorte de banc comparatif entre les différents présidents de la Vème république. Je soupçonne d’ailleurs que le but ultime était tout de même d’arriver à ce score humiliant pour Hollande, que l’on s’était torturé les méninges du côté du journal pour parvenir à ce 0, 5%. Un peu comme si, pour jouer au même petit jeu avec Gattaz, puisqu’on parle de lui, la question auprès d’un échantillon représentatif de 1072 françaises âgées de 18 ans et plus, avait été : « Avec quelle  personnalité aimeriez vous passer la nuit ? Laurent Delahousse, Manuel Valls, Antoine de Caunes, David Beckam ou Pierre Gattaz ? » Et que l’on avait titré fièrement ensuite : « Moins de 0, 3% des femmes font confiance aux patrons. »

Bon, en même temps, c’est la loi du genre et l’on sait depuis un bout de temps que les sondages sont au service de qui les commande et ont eu une belle part dans la transformation de nos démocraties, certes imparfaites, en barnum putassiers où l’on laisse s’exprimer les pires pulsions à force de poser des questions qui rendent bêtes : « Préférez vous qu’on reconduise les immigrés à la frontières ou avoir un cancer ? » Résultats : « Une écrasante majorité de Français pour un durcissement de la politique migratoire. »

Dans ce sondage qui l’envoyait au quatrième sous-sol, Hollande était battu par De Gaulle et Mitterrand, 36% et 27% des Français. Etant donné que les deux font davantage partie de l’histoire que de l’actualité, c’est tout de suite plus facile. On a sa statue dans le marbre et ce que vous avez fait est l’objet de sages colloques universitaires pas d’éditos au vitriol. Le premier a libéré la France et sauvé au moins deux fois la République alors qu’il était maurassien. Le second a sauvé la gauche avant de l’assassiner dans la foulée mais c’est normal car il était maurassien aussi. Mais au moins lui doit-on quelques mois entre mai 81 et fin 83 où l’on a entrevu ce que pouvait être la gauche au pouvoir.

Mais appartenir à l’histoire ne suffit pas. Toujours si l’on en croit ce sondage, Pompidou est battu par Sarkozy, Giscard et Chirac. On en déduira qu’il faut appartenir à l’histoire ET affronter des crises pour rester dans les mémoires. Pompidou a pourtant été le président d’une France heureuse, même pour ceux qui luttaient contre l’ordre établi. Finalement, quand on était un gauchiste de La Cause du Peuple, ce devait être tout de même plus plaisant d’affronter un président qui récitait à l’estomac du Paul Eluard face à l’affaire Gabriel Russier qu’un président qui aurait giflé la Princesse de Clèves pour moquer les concours administratifs.

Sarkozy est tout de même sur le podium, avec 10%. Loin derrière De Gaulle et Mitterrand mais coiffant sur le poteau Giscard et Chirac qui sont à égalité [1. On goûtera l’ironie quand on sait à quel point ces deux-là se sont aimés…]. Malgré tout, ce n’est pas bien exaltant comme résultat. C’est encore tout frais, Sarkozy, pourtant. Il faut croire que la prestation de Hollande n’a pas réussi tout à fait à faire oublier celle de Sarko qui, si on regarde en détail, est celui qui polarise encore le plus la gauche et la droite.

On dira que ces 10% posent un voile pudique sur le bouclier fiscal, le discours de Grenoble, Buisson et l’instrumentalisation de l’identité nationale pour ne se souvenir que de cette énergie déployée qui a entretenu une illusion, celle que le Président de la République pouvait influer en quoi que ce soit sur le destin de ses concitoyens. Parce que, si vraiment nous sommes honnêtes, ce que nous reprochons au fond, à gauche comme à droite, à Hollande, ce qui explique ses 0, 5%, ce n’est pas tant sa politique qui est la même que celle de Sarko, c’est de ne plus être capable, lui, de cacher  son impuissance, de cacher le fait que le roi est nu.

Les 0, 5% de Hollande ne disent pas grand chose sur Hollande, en fait. Mais beaucoup sur notre lucidité  historique et notre désespoir démocratique : le pouvoir, désormais, est ailleurs.

Suède : association de petits fraudeurs

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Enfin une association qui marche! C’est ce que révèle un article du New York Times paru hier. Le groupe suédois Planka réuni de plus en plus de membres… Un succès dû à l’idée phare du projet : enseigner à ses adhérents comment frauder dans le métro. La formation,des plus sérieuses, est appuyée de vidéos et d’un (très beau) site officiel.

Car ne nous y trompons pas, les voleurs du train souterrain ont des principes et doivent respecter des règles strictes.

Première règle du dodge-club : tu payeras tous les mois 11 euros au club.

Tous cotisent et mutualisent afin de soutenir celui qui sera pris la main dans le sac.

Seconde règle du dodge-club : tu ne payeras jamais tes transports.

Les services publics sont totalement dépassés par ce phénomène qui se multiplie et s’organise toujours mieux depuis son émergence il y a treize ans. La modernisation des portes de sécurité n’y fait rien, la préparation et l’armement des contrôleurs non plus, le club Planka a toujours un coup d’avance. Le drame, c’est que plus le temps passe, plus les fraudeurs  perfectionnent leur technique.

Du coup, la maison fait des bénéfices. Et les Robin des voies du métro distribuent leur bourse aux étudiants et autres compagnons de la poche vide.

Les mutuelles sont toujours venues seconder les sociétés déstructurées, qui ne remplissent plus leur rôle. Mais la Suède se veut un Etat ultrasocial. Son système de transports est recommandé par tous les guides. Dans son métro propre, confortable, toujours régulier, les tarifs sont raisonnables, tout ce dont on ne pourra jamais rêver en France. Et pourtant, c’est là-bas qu’a germé la plus grande organisation de fraude souterraine. À croire qu’une société ultra-maternaliste reproduit les mêmes comportements qu’une société à la dérive. Seules les raisons diffèrent. Et cette fois-ci, c’est l’ennui.

Nous proposons donc à nos camarades suédois, pour lutter contre ce « mal du siècle », d’augmenter encore la dose de frissons. Pourquoi ne pas frauder aux impôts et organiser un pot commun dans lequel piocher en cas de redressement fiscal ?  En plus, les impôts, c’est pas comme les métros, y’en a toujours trop !

Moisir à trente ans

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jeunesse chomage stage

Des lycéens dans les rues et des facs occupées contre la réforme des retraites : à l’automne 2010, on a pu voir un instantané de l’époque, peut-être la meilleure définition de sa jeunesse. Attention, je ne critique pas. D’abord, c’est de notre faute : le chômage, la dette, l’i Phone 18 qui est en rupture de stock, rien ne va dans le monde qu’on leur laisse. Ou plutôt qu’on n’est pas près de leur laisser, c’est bien l’une des données du problème. Si les jeunes sont vieux, c’est parce que les vieux sont jeunes – jusqu’au moment où ils basculent dans le « grand âge », comme on dit pudiquement. Quand la vieillesse arrive à 80 ans, la jeunesse peut bien se poursuivre  jusqu’à 40 (pour les sondeurs, « jeune », c’est 18-34). Et comme elle commence aussi de plus en plus tôt, le résultat, c’est que la jeunesse dure longtemps.

Résultat : l’avenir, pour un trentenaire d’aujourd’hui, pourrait se résumer à une longue attente : des années à piétiner au seuil du marché du travail, autant à patienter pour que des places se libèrent. Et à supposer que les emplois libérés n’aient pas disparu, à partir de là, il devra trimer pour payer des croisières à ceux qui les auront libérées, avant de devoir financer leurs maisons de retraite et leur « fin de vie ». C’est chouette de garder ses papys et mamies longtemps, l’ennui, c’est qu’il y a aussi ceux des autres, alors notre trentenaire n’est pas rendu. Bon, « génération sacrifiée », ainsi que les intéressés aiment à se décrire, c’est un peu exagéré – on ne les envoie pas dans les tranchées. De plus, s’ils sont « sacrifiés », ils ne sont pas les premiers. Ces aimables jeunes gens ont tendance à oublier que leurs parents en ont déjà pas mal bavé. La génération vernie, c’est évidemment celle de leurs grands-parents.

On a dit beaucoup de mal de cette « génération 68 », et on a eu raison. Jouisseurs, égoïstes, hédonistes, pharisiens, les enfants du baby-boom ont profité de leur supériorité numérique pour imposer leur tempo, leurs idées et leurs priorités au reste de la société – inflation et dépense publique pour eux, austérité et rigueur pour leurs petits-enfants. Comme si leur agenda caché avait été : Du futur faisons table rase ! N’empêche, on dira tout ce qu’on voudra, ils étaient plus marrants. Entre les joyeuses « gouines rouges » d’hier et les sévères surveillantes de Osez le féminisme !, il n’y a pas photo.

C’est ainsi, de nos jours, les jeunes, ça ne rigole pas. On vous dit qu’il n’y a pas de quoi rire. Ils n’ont pas non plus de hauts faits d’armes à faire valoir : ni Résistance, ni barricades, pas même un président renversé. En politique, leurs parents auront offert à la France François Mitterrand, SOS Racisme, un FN à 18 % et, en prime, le grand frisson de l’antifascisme. Eux militent pour l’abolition de la prostitution et créent un collectif appelé « La retraite : une affaire de jeunes ». Vous avez raison , les petits gars : ma retraite, c’est votre affaire. Si, comme l’explique un sociologue allemand cité par Laurent Cantamessi, une génération se définit par un événement fondateur, on comprend que celles qui ont succédé aux soixante-huitards aient du mal à se trouver un petit nom. Celui de « bof génération » dont on a affublé leurs enfants était déjà éloquent. Que leurs petits-enfants se désignent eux-mêmes comme la « génération Y » témoigne d’un certain flou identitaire.

Le jeune, donc, a d’excellentes raisons de se plaindre. Il ne s’en prive pas. À en croire la vaste enquête « Génération quoi ? », lancée par France Télévisions, et à laquelle 210 000 jeunes âgés de 18 à 34 ans ont répondu, il se sent méprisé, discriminé. Les politiques ont beau jurer, la main sur le cœur, que la jeunesse est leur priorité, les sociologues, sondeurs et experts en tout genre ont beau la scruter sous toutes ses coutures, étudier ses goûts et ses mœurs comme si elle était une espèce rare et menacée, il continue à se dire mal-aimé. De ce point de vue, il est d’ailleurs parfaitement intégré. Interrogez n’importe quelle catégorie de la population, les riches, les pauvres, les femmes, les immigrés ou les coiffeurs, elle vous dira la même chose. En ce sens, le jeune est un ayant droit comme les autres, un créancier à qui la collectivité ou son voisin ne donnent pas ce qui lui revient. Et le pire, répétons-le, c’est que c’est souvent vrai.

Heureusement, le jeune n’est pas toujours logique. Il pense souvent que la jeunesse est malheureuse, mais que pour lui, ça va plutôt bien. Dans la même logique, il  en veut à la génération qui l’a précédé, mais il aime son papa et sa maman. Il pense que les politiques sont corrompus mais il n’a pas la moindre envie de faire la révolution, quelles que soient les illusions de beaucoup de journalistes et autres spécialistes qui aimeraient bien vivre ou revivre le grand frisson à travers leur progéniture.

« Frustrée, la jeunesse française rêve d’en découdre » : le titre de l’article que Le Monde a consacré à l’enquête « Génération quoi ? [1. « Frustrée, la jeunesse française rêve d’en découdre », Le Monde, 25 février 2014.] », offrait un amusant contraste avec la description d’une jeunesse inquiète et désabusée. Il est vrai que 61 % des participants se sont déclarés « prêts à participer à un mouvement de révolte type Mai-68 demain ou dans les prochains mois ». Mais au-delà de ces proclamations qui ne mangent pas de pain, on ne voit pas bien au nom de quelles idées ils feraient la révolution. Ils ne rêvent pas d’avenir radieux, juste d’un futur convenable. Peut-être se disent-ils qu’à la différence de leurs glorieux aînés,  il ne leur servirait pas à grand-chose de passer par la case « Changer le monde » pour espérer, au bout du compte, y faire leur trou, dans ce monde, à défaut d’une véritable place au soleil. Ils sont prêts à bosser d’arrache-pied pour y arriver. Avoir un boulot, se marier, faire des enfants, acheter un appartement : leurs ambitions auraient fait ricaner les heureux contestataires de Mai – qui ont fini par réaliser exactement les mêmes, souvent plusieurs fois s’agissant des appartements et des mariages. Le jeune, lui, sait trop bien que, sous les pavés, il y a les pavés. Il est devenu réaliste, il se contenterait du possible.

En attendant, le spectacle d’adultes répétant sur tous les tons que, décidément, c’est trop dur d’être jeune tout en déployant une énergie considérable pour le rester est pour le moins paradoxal. Flatter la tentation victimaire des jeunes n’est peut-être pas le meilleur service qu’on puisse leur rendre. Après tout, on ne meurt pas de jeunesse. Qu’ils se rassurent, ça finit toujours par passer.

Le sermon du Père Plenel

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edwy plenel mariage gay

En 1829, des adeptes de Saint-Simon s’établirent à Ménilmontant pour créer une communauté selon les préceptes de leur mentor, qui dégénéra en secte mystique, appelée « Nouveau Christianisme ». Quelques siècles plus tard, un autre prêcheur a convié ses disciples sur les pentes de l’ancien faubourg parisien. Edwy Plenel, le gourou de Mediapart, patronnait une soirée-débat au théâtre de la Colline, lundi 19 mai, sur le thème : « Du « mariage pour tous » à « la-théorie-du-genre », nouveaux clivages, alliances nouvelles ».

L’objectif était de faire un bilan des débats de l’an passé, et d’analyser la mobilisation hostile aux réformes sociétales. La date de la célébration était choisie pour coïncider avec l’anniversaire du vote de la loi Taubira sur le mariage homosexuel, le 17 mai 2013. Autour de Plenel, officiaient Houda Asal, de l’Université McGill, spécialiste des inégalités sociales, Céline Béraud, de l’Université de Caen, experte en « fait religieux », et Éric Fassin, de l’Université Paris 8, sociologue, et militant LGBT décomplexé.

Devant un public nombreux, plutôt grisonnant et bobo, le Père Edwy Plenel prêcha fougueusement. En guise d’action de grâce, il loua le progrès historique indéniable que représentait la légalisation du mariage gay. Pour l’exhortation, il s’alarma de la montée de la réaction, « homophobe, raciste, antisémite ». La situation justifiait une telle soirée, afin de préparer la riposte. Pour illustrer son propos, il déclama une citation de Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Les « monstres ». Voilà l’adversaire nommé. « Avez-vous vu, Mesdames, les monstres de la mi-janvier, qui manifestèrent contre l’avortement ? Ce sont les mêmes qui s’opposaient au droit de vote des femmes, à la contraception… Ce ne sont que les poupées gigognes de notre ennemi inchangé : le conservatisme ». Le ventre de la bête est encore fécond, et Plenel ne craint pas le formol, lorsqu’il désigne l’origine du mal : « l’Action française ». Oui, vous avez bien lu. « Ce laboratoire idéologique de la réaction,  hélas non dénué de talent, qui poursuit son travail de subversion ».

Succédant le prédicateur en chaire, l’experte en fait religieux se lança dans un exposé démontrant que l’Eglise catholique avait joué un rôle moteur dans la mobilisation de l’an dernier, les autres cultes et les « athées dévots », sympathisants de son message, s’étant ralliés à ses arguments anthropologiques, et non religieux. Elle déplora l’absence des « catholiques d’ouverture » dans le débat. Aussitôt, le Père Plenel nomma Jean-Pierre Mignard, « avocat de Mediapart », qui a racheté Témoignage Chrétien : « lui au moins est fidèle à la Parole de Dieu, ‘’Qu’as-tu fais de ton frère’’ ! »

Vint le tour de Houda Asal, qui annonça parler au nom de la communauté musulmane. À l’entendre, contrairement aux catholiques, tous unis contre le mariage gay, les musulmans seraient plus « divers », plus « en retrait ». Elle minimisa la portée des Journées de Retrait de l’Ecole initiées par Farida Belghoul, pour protester contre la théorie du genre. Elle déplora enfin l’islamophobie, qui, selon elle, accompagnait la réaction conservatrice anti-mariage gay. Elle se plaignit enfin que le clivage droite-gauche était actuellement brouillé par ces sujets : « vite, que la gauche redevienne la gauche, et la droite, la droite, qu’on s’y retrouve ! »

Quant à Éric Fassin, rompu à l’exercice des colloques mondains, il toisa l’assistance avec gourmandise et commença son sermon par une plaisanterie : « la banlieue est bien descendue à la Manif Pour Tous : c’était Versailles ! ». Effet garanti. S’ensuivit la dénonciation de la vision de l’homme issu du catholicisme, coupable d’avoir engendré un racisme biologique et « naturaliste ». Il termina sur un mot grave : « nous sommes dans les années 30 ». La solution ? « Réunir des publics, comme ce soir, peser dans le débat ».

Les prédications terminées, le public fut invité à participer à l’élaboration de la Sainte doctrine. Trois dames d’un certain âge tinrent à se présenter comme « sociologues » et « féministes ». Une autre précisa qu’elle vient du XIXe arrondissement, « quartier populaire », où s’était déroulée une attaque homophobe d’une violence inouïe : des autocollants Manif Pour Tous furent trouvés sur la voie publique. Par souci de parité, Plenel donna équitablement la parole à des hommes : le premier s’empara du micro pour se livrer à une charge contre l’Union nationale des associations familiales (UNAF), opposée au mariage gay l’an dernier, qui représente selon lui un « reliquat du pétainisme ». Le second demanda benoîtement si le débat sur la théorie du genre n’est pas le même que celui qui oppose créationnistes et darwinistes aux Etats-Unis, ce à quoi Éric Fassin opina du chef.

La messe allait être dite, lorsqu’un jeune téméraire du public demanda pourquoi les intervenants n’avaient pas évoqué la PMA et la GPA, qui jouèrent pourtant un rôle de repoussoir contre la loi Taubira. « J’ai manifesté à deux reprises l’an dernier : contre le Traité d’austérité européen, et avec la Manif Pour Tous. Pour moi, c’est le même libéralisme à l’œuvre, qui menaçait avec la PMA et la GPA ce qu’il y a de plus immatériel, la vie, l’enfant. Comment des gens de gauche peuvent-ils défendre qu’on puisse vendre son enfant ? »

Se sentant visé, Éric Fassin fit huer le fâcheux par une partie de la salle, tandis que l’autre demeurait dans un silence gêné. Il déclara qu’il fallait distinguer le marché, et les « droits », et assura que l’avenir était à la GPA éthique, « dans le cadre familial ».

Le prédicateur moustachu ramena le calme, et le sujet. Il déclara que la gauche, si elle était réellement courageuse, eût voté, avec le mariage gay, le droit de vote des étrangers, pour ne pas discriminer les « quartiers ». « Des droits ! Des droits pour les musulmans, pour les ouvriers, pour les chômeurs ! Des droits ! Des droits ! ». Ainsi soit-il.

Sur le parvis du théâtre de la Colline, les discussions allèrent bon train. On s’aperçut que pendant deux heures, pas un seul des prêcheurs n’avait employé le mot « démocratie ». Sans doute le fait que des centaines de milliers de citoyens aient manifesté l’an dernier en allant contre un progrès fondamental de l’humanité suffisait à les priver de ce qualificatif.  

La révélation spirituelle n’a pas quitté les pentes de Ménilmontant : tout devient clair. Le Père Edwy Plenel est animé de vertus chrétiennes devenues folles, et ses fidèles sont les dernières grenouilles de bénitier d’un progressisme passéiste.

*Photo : BALTEL/SIPA. 00618647_000026.

Travailler plus pour mourir plus vite

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city debord travail

C’est arrivé près de chez vous. Un été. Et personne n’en a parlé. Comme s’il s’agissait d’un banal accident, pour ne pas dire incident. Le 15 août dernier, un jeune allemand de 21 ans, Moritz Erhardt, stagiaire à la City au sein du prestigieux groupe financier Merrill Lynch, au département des fusions et acquisitions, est retrouvé gisant dans sa douche par ses colocataires. Il ne respire plus. « Nous sommes profondément choqués et attristés par la nouvelle de la mort de Moritz Erhardt. Il était apprécié de ses collègues et était un stagiaire très assidu, promis à un brillant avenir », se contentera de dire le communiqué de la Bank of America, la maison mère. Depuis, le temps passe autant que son souvenir ne reste pas.

En novembre dernier, l’enquête de Scotland Yard a fini par conclure que Moritz Erhardt était mort d’une crise d’épilepsie, possiblement déclenchée par son état de stress et de fatigue avancé. Un diagnostic pour le moins succinct qui dissimule pourtant une réalité épouvantable où le travail n’est plus au service de l’homme mais l’homme au service d’un travail. Un travail qui n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti et qui pourtant gouverne jusqu’à disposer de la vie : le monde de la finance.

Il aura suffi d’un stage d’été de sept semaines, avec un salaire de 3150 euros, pour que le jeune homme trouve la mort. Dans le contrat qu’il avait décroché et qui lui ouvrait grand les portes à une fulgurante carrière de financier, Moritz Erhardt avait accepté cette clause qui ignore le temps légal de travail. Six jours et demi sur sept, pour plus de cent heures par semaine, celui qui se rêvait déjà en Gordon Gekko ou en Jordan Belfort donnait, toujours et encore plus, sans jamais laisser paraître une marque de faiblesse. En échange de quoi, ses repas et ses taxis étaient pris en charge. C’est qu’on avait aussi promis de l’embaucher. Et c’est ainsi que le tout jeune banquier s’était transformé en bourreau de travail, en kamikaze, avec costume et cravate comme armement.

L’histoire ne retiendra pas le nom de Moritz Erhardt. Aucun monument aux morts ne viendra marquer son fait, pas plus que celui de tous les autres qui suivront. Car ce n’est pas la guerre des hommes entre eux qui l’a tué. C’est une guerre bien plus violente, bien plus sournoise,  qui a eu raison de lui : le travail en tant qu’aliénation et activité séparée de la vie qui va, si l’on se réfère à la célèbre formule de Guy Debord. Comment, d’ailleurs, ne pas la voir comme telle lorsque l’on s’attarde sur le commentaire cynique d’un analyste de Merrill Lynch, sous couvert d’anonymat ?« Les jeunes qui se lancent dans la « fusac » ou le trading savent à quoi s’attendre. Les plus fortes rémunérations sont ici. Ils sont prêts à tout sacrifier pour leur bonus, et seuls les plus agressifs peuvent survivre. S’ils sont des victimes, alors ce sont des victimes consentantes ! » Professeur en neuro-économie à l’université Paris-Dauphine, Christian Schmidt ne dit pas autre chose : « Le milieu est extrêmement rude et ces addicts à l’adrénaline ont l’illusion qu’ils contrôlent. Mais beaucoup craquent au bout de quelques années. En général ils ne tiennent pas plus de dix ou quinze ans ».

Il faudra un jour revenir sur le fondement du travail si le monde moderne nous en donne l’occasion. Tour à tour, différentes conceptions philosophiques et sociologiques l’auront vu comme un asservissement, une nécessité, une liberté ou bien plus simplement comme un asservissement nécessaire à la liberté. En réalité, c’est la nature, la finalité et la contrepartie du travail qui doivent être rediscutées. Et lorsque la contrepartie s’identifie à la mort, alors aucun ordre ne saurait justifier ni la nature, ni la finalité de ce travail en question. En attendant cette remise en question, on préférera cette coquetterie de Guy Debord, lorsqu’en 1953, il traçait à la craie, sur un mur de la rue de Seine, l’inscription « Ne travaillez jamais ».

*Photo :

Mon amphi trente ans après

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etudiants manifestation devaquet

etudiants manifestation devaquet

Dans l’amphithéâtre où j’entre pour la première fois, au matin du 10 octobre 1982, date d’ouverture de l’année universitaire, l’ambiance ressemble à ce que me racontait mon grand-père, qui y croisait Mendès France, ou à ce qu’elle devait être à l’époque où Frédéric Moreau faisait son éducation sentimentale. Après l’atmosphère compassée du lycée, le choc est saisissant. On a l’impression d’arriver au sabbat des sorcières : ça bouge, ça rit, ça fume, et l’amphithéâtre envahi par les brumes a un faux air de marécage romantique où la méchante lumière des néons perce comme un soleil pâle. Mais le plus frappant, c’est le bruit, énorme. On distingue certes la voix du petit monsieur qui, tout en bas, juché sur son estrade, nous explique les finesses du droit constitutionnel entre deux bouffées d’une Boyard maïs sans filtre, la bombe nicotinique la plus redoutable sur le marché. Mais ce que l’on perçoit surtout, c’est un fond sonore puissant, entrecoupé de huées ou d’applaudissements – lorsque notre honorable professeur prend à parti les puissants du jour, la politique des nationalisations ou les successeurs de Léonid Brejnev. C’est que dans l’amphi, on ne se contente pas de jacasser :  on commente, on critique, on s’emporte lorsque le professeur, délaissant la description des mécanismes institutionnels, s’engage dans des digressions que l’on juge trop à droite, ou trop à gauche, ou trop au centre. Assis sur son banc, chacun use joyeusement de sa jeune liberté. Si l’on excepte une brochette de demoiselles  au premier rang, qui portent déjà les perles de leur mère et écrivent avec application, le cours semble d’ailleurs n’être qu’un prétexte – à se réunir, à débattre et à tenter de convaincre tel ou tel adversaire. Quant aux examens, bah, la fin de l’année est encore loin, et on trouvera bien d’ici là une jeune fille complaisante à qui l’on pourra extorquer ses notes. Mais c’est presque secondaire : ce qui importe, ce sont les idées, c’est cette vie où l’on mord à pleine bouche, et qui ne s’arrête pas à la porte de la fac. C’est la jeunesse, que l’on gaspille avec insouciance. Pour le reste, on aura bien le temps de voir.[access capability= »lire_inedits »]

Au matin du 10 octobre 2012, trente ans plus tard, l’amphithéâtre où je pénètre pour donner mon premier cours est aussi bondé que jadis. À première vue, rien n’a changé : ce sont les mêmes. Au premier rang, les vierges sages sont toujours présentes, et tout aussi appliquées que l’étaient leurs mamans. Pourtant, on dirait qu’elles ont fait des petits : derrière elles, au second rang, on a les mêmes ; au troisième rang, c’est pareil, filles et garçons mêlés, ainsi qu’au quatrième, au cinquième, et ainsi de suite. Le chaudron de sorcières s’est transformé en une cohorte silencieuse où chacun reste concentré sur son ordinateur – et où celui qui oserait réagir aux propos du professeur serait regardé comme un intrus. Une mouche voler ? Vous n’y pensez pas : tout ce que l’on perçoit, c’est la musique des doigts pianotant sur les touches des PC, et parfois, à voix très basse, le chuchotis d’un étudiant qui demande à ses voisins si l’on en est toujours à la troisième sous-section de la deuxième section du premier chapitre. De temps en temps, la mélodie d’un portable déchire le silence : les étudiants ricanent alors avec un air gêné, et se sentent tous un peu coupables. Quant au professeur, il joue sur du velours : le dompteur de fauves s’est transformé en collectionneur de papillons. Jadis, il ne pouvait rien dire sans susciter une réaction : désormais, je peux leur déclarer tout ce qui me passe par la tête sans qu’aucun d’entre eux ne ralentisse sa prise de notes. Et je suis sûr de retrouver mes fantaisies passagères, sans la moindre once de critique, dans les copies de fin de semestre. J’ai beau les supplier, au début de l’année, de ne pas croire tout ce que je leur dis, de se comporter en adultes, en citoyens, c’est peine perdue : tout ce qui sort de ma bouche est sacré.

Au fond, dans cet amphithéâtre atone, j’ai le sentiment de jouer un remake des Dames de Stepford, ce roman d’Ira Levin où des desperate housewiwes délurées se transforment subitement en ménagères obéissantes – jusqu’à ce que l’on apprenne qu’elles ont été lobotomisées de force à la demande de leurs maris. Ici, c’est pareil : les sales gosses d’autrefois, insolents et curieux, sont devenus de jeunes vieillards indéfectiblement soumis aux pouvoirs en place, et pratiquant l’autocensure avec la plus extrême sévérité. Mais comme les dames de Stepford, ils ne sont pas coupables de leur ennuyeuse perfection. Comme elles, ils sont des victimes. Victimes, à la fois,  du principe cardinal de notre société de consommation, pour qui la réussite est exclusivement matérielle, et de l’angoisse taraudante du chômage dont on leur rebat les oreilles depuis la prime enfance, qu’ils n’ont pas prise au sérieux jusqu’au baccalauréat mais qui, depuis, les ronge comme une gangrène. S’ils sont aussi dociles, c’est parce qu’ils ont peur. Peur de ne pas y arriver. Peur de rester sur le carreau. Peur de vivre chichement et de vieillir dans la pauvreté, dont ils savent qu’elle est désormais synonyme de honte. Si l’on avait évoqué la question des retraites devant leurs aînés de 1982, on se serait attiré un énorme éclat de rire. Mais à l’inverse, si on leur parlait, à eux, les étudiants de 2012, de la gratuité du savoir, de la noblesse des idées ou de l’aristocratie de l’intelligence, et de sa supériorité sur les pouvoirs de l’argent, on ne récolterait rien d’autre que des sourires apitoyés. Et peut-être une remarque bien sentie, du genre : « Ce que vous pouvez être vieux jeu… vous ne savez vraiment pas ce qui intéresse les jeunes…»[/access]

*Photo: HALEY/SIPA.00138329_000001

Ukraine : Poutine, Hitler et le Prince Charles

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En visite à Halifax, au Canada, le Prince Charles a défrayé la chronique. D’après le Daily Mail, qui n’a pas été démenti, il aurait comparé la politique d’annexion de Poutine en Crimée à celle d’Hitler dans les années 30.

D’après Radio Canada, cette déclaration serait intervenue lors d’une conversation avec Marianne Fergusson, 78 ans, une canadienne d’origine juive polonaise qui a fui son pays natal juste avant la seconde guerre mondiale et qui perdu plusieurs membres de sa famille dans l’Holocauste : « Marianne Fergusson, a déclaré qu’elle avait discuté avec le prince de l’histoire de sa famille et des circonstances qui l’ont conduite à immigrer au Canada. Le prince Charles lui aurait alors dit : « Poutine fait aujourd’hui presque la même chose qu’Hitler », faisant allusion à la récente annexion de la Crimée par la Russie et au comportement de Moscou face à la crise en Ukraine. »

Cette déclaration a provoqué pas mal de remous au Royaume-Uni. Certains, comme le vice-premier ministre Nick Clegg, estiment que Charles a le droit de donner son opinion personnelle, comme tout sujet britannique.

D’autres y voient une violation de l’obligation de neutralité politique des membres de la famille royale. Ainsi le député travailliste Mike Gapes, fait remarquer sur Twitter que « Dans une monarchie constitutionnelle, la politique et la diplomatie doivent être menées par le parlement et le gouvernement » avant de conclure, assez brutalement que « la monarchie est là pour être vue, pas pour être entendue »

Quoique résolument anglophile, je ne suis point Anglais, et me garderais donc bien de trancher sur ce point crucial de doctrine. Mais deux remarques techniques quand même.

Primo, lors des faits historiques des années 30 évoqués par Charles, à savoir l’annexion de l’Autriche puis des Sudètes tchèques par Hitler, le Roi et son Premier ministre furent d’une complaisance lamentable. Heureusement, Churchill vint.

Secundo, il se pourrait que cette assimilation de Poutine à Hitler soit contreproductive. Pour nombre de militants de Secteur Droit ou de Svoboda, la référence à Hitler est élogieuse, ils risquent donc d’être affreusement vexés par cette comparaison.

Affaire des TER : tous irréprochables sauf Pepy et Rapoport?

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pepy rapoport scnf ter

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Tout accusé ayant le droit à un avocat, je vais me coller à la défense de Guillaume Pepy et son compère Jacques Rapoport, respectivement présidents de la SNCF et de Réseau ferré de France. Je sais, la cause paraît perdue d’avance mais laissez moi une chance. D’accord, on ne va pas les décorer. Cette affaire de TER trop larges pour les gares et les voies auxquelles ils sont destinés fait penser aux blagues soviétiques sur le plan quinquennal. On imagine des bureaucraties gigantesques et absurdes, exclusivement vouées à leur propre reproduction : dans le concours national d’épithètes qui a fait fureur toute la journée d’hier, « kafkaïen » et « ubuesque » sont arrivés largement en tête. Après « consternant », « atterrant » et « rocambolesque ».

Il faut dire que c’est une sacrée bévue et une bévue à 50 briques minimum peut-être à 300, si on en croit le secrétaire d’Etat aux Transports Frédéric Cuvillier. Au final, bien sûr, la facture sera pour nous.

Pas de quoi pavoiser, donc. N’empêche, le spectacle d’un pays entier communiant dans la dénonciation de quelques-uns est déplaisant, voire terrifiant. À l’unisson de la hargne qui se lâche sur les réseaux dits sociaux, journalistes et politiques chassent en meute, conjuguant joie mauvaise et bonne conscience, comme si les échecs de quelques-uns prouvaient la réussite de tous les autres. C’est pas nous qui aurions commis pareille bourde, n’est-ce pas ? Tous irréprochables !

Bien sûr, non seulement l’erreur est humaine mais elle est seulement humaine. Derrière ce loupé magistral, il y a nécessairement des individus qui ont failli et on suppose qu’ils devront répondre de leurs négligences ou de leur incurie. Au passage, il faudrait cesser de déplorer les effets quand on chérit les causes. Au-delà des défaillances personnelles, il est difficile de ne pas incriminer la drôle d’organisation du transport ferroviaire exigée par l’UE au nom de la concurrence : les trains et les gares  pour la SNCF, les voies et les quais pour RFF. Et bien sûr, une guerre de tranchées entre les deux entités.

En attendant, depuis hier, c’est l’union sacrée. De la droite et de la gauche, du peuple et des élites, des rédactions et des bistrots, monte la même clameur : il faut que des têtes tombent. Un coupable, vite ! Et même deux. Certains, comme Jean-Christophe Cambadélis ou la rapporteuse socialiste du budget Valérie Rabault réclament à mots à peine couverts la démission des deux présidents. Les journalistes font chorus, entamant l’habituelle ritournelle : dans un autre pays, ils auraient démissionné sur le champ. Peut-être. Il est vrai que dans les autres pays, ils n’ont pas la chance d’avoir des journalistes, des élus et des patrons infaillibles comme les nôtres. Ce n’est pas en France que des patrons partiraient avec des parachutes dorés après avoir emmené leur entreprise dans le mur ou que des journalistes feraient de brillantes carrières après avoir été convaincus de plagiat ou de bidonnage. Le pouvoir implique la responsabilité et nous, nous sommes intraitables sur la responsabilité. Surtout celle des autres. Et pas question de sanctionner des lampistes : un chef digne de ce nom doit assumer les ratages de ses subordonnés. Si un ministre ou un conseiller du Président commettait une faute, par exemple en se faisant pincer en flagrant délit de fraude fiscale, vous pensez bien que le Président démissionnerait immédiatement. Heureusement que chez nous, des choses pareilles ne peuvent pas arriver.

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00667142_000039.

Ukraine : ni Kiev ni Moscou

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ukraine russie secteur droit

ukraine russie secteur droit

Il y a presque trois semaines, la maison des syndicats d’Odessa était ravagée par un incendie, tuant officiellement 42 personnes. Bien vite, les rumeurs les plus sinistres ont commencé à courir, faisant état de plus de cent morts pour certaines, évoquant, pour d’autres, un véritable massacre camouflé en incendie.

La couverture médiatique de l’événement n’a pas vraiment été plus importante en France depuis lors. Un article de Daniel Schneidermann sur les « innommés » d’Odessa, Jérôme Leroy évoquant l’indignation sélective des médias occidentaux dans Causeur et Marianne dans lequel Jack Dion se demandait il y a déjà deux semaines pourquoi l’on parlait si peu du massacre d’Odessa. On en parle toujours aussi peu aujourd’hui, semble-t-il.

Pourtant, même si la crise ukrainienne donne lieu, depuis l’affaire de Crimée, à une propagande active de la part de toutes les parties en présence et que l’intoxication est la règle en la matière, l’accumulation des témoignages et des images ne laissent plus beaucoup de place au doute sur ce qu’il s’est réellement passé à Odessa ce 2 mai. Corps à demi-calcinés puis déplacés pour les besoins d’une mise en scène macabre, victimes abattues d’une balle dans la tête, tuées à coups de hache, étranglées ou achevées après qu’elles ont sauté par les fenêtres du bâtiment enflammé : à l’incendie criminel s’ajoutent progressivement de plus lourdes charges. Après avoir été visiblement provoqués par des éléments pro-russes à l’occasion d’une manifestation précédant un match de football, supporters et nationalistes ukrainiens ont attaqué les tentes et le camp de base des séparatistes qui se sont réfugiés dans la maison des syndicats. Le carnage aurait commencé à partir de là. Il a impliqué nombre de militants du tristement célèbre Pravy Sektor, le « Secteur Droit », groupe ultranationaliste ukrainien. Qui a dit que l’extrême-droite ukrainienne jouait un rôle très limité dans le conflit ? Elle est visiblement responsable de l’assassinat de sang-froid de dizaines de personnes, voire de plus d’une centaine si l’on s’en tient à des décomptes bien plus alarmistes. Quant à l’incendie, ce n’est qu’après coup qu’il aurait été déclenché, achevant de ravager le bâtiment, n’effaçant pas pour autant les preuves du carnage qui s’y est déroulé. Comme le remarque Jérôme Leroy, les morts n’ont peut-être pas la même valeur pour les médias de nos contrées suivant qu’ils soient pro-russes ou nationalistes ukrainiens.

Comme du temps des guerres d’ex-Yougoslavie, les « méchants » et les « gentils » ont été bien vite désignés par les médias occidentaux. Alors que l’on assiste avec l’Ukraine à un nouvel acte de la rivalité russo-occidentale, avec, comme en 1999 avec le Kosovo ou 2008 avec les Ossètes et les Abkhazes, l’instrumentalisation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, on peut encore être témoin du très large alignement des médias sur la ligne et la lecture officielle des événements. Certes, la Russie ne se prive pas de manipuler et déformer mais dans cet affrontement qui n’ose pas encore s’appeler une guerre civile, le massacre d’Odessa montre que nous sommes dépendants également, à travers les canaux principaux de l’information, d’une vision très orientée du conflit.

Il faut à raison souligner les responsabilités de Vladimir Poutine dans la déstabilisation de l’Ukraine. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur le possible rôle joué par les services russes dans une tragédie comme celle d’Odessa, fort opportune afin de gagner l’opinion publique à la cause pro-russe. Certes, on peut parler d’ « expansionnisme » russe dans ces régions qui sont les anciennes marches de l’empire, tsariste ou soviétique, mais l’on peut aussi se demander à quel point, après l’affaire rondement menée de Crimée, la Russie a mis le doigt dans un engrenage dangereux et dans un conflit qu’elle ne maîtrise plus vraiment avec la déstabilisation de l’est de l’Ukraine. Paradoxalement, la Russie est en position de force et de faiblesse dans le dossier ukrainien. D’une part, en dépit des démonstrations militaires et des roulements de tambours et de chenilles à la frontière ukrainienne, la Russie – dont le budget de la défense représente 5% des dépenses militaires dans le monde, environ huit fois moins que les Etats-Unis et deux fois moins que la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne réunis, n’aurait pas vraiment les moyens d’assurer une présence militaire ou de s’offrir même le luxe d’une intervention dans l’est de l’Ukraine. Ce serait pour elle entrer dans un piège à la fois militaire et nationaliste qui pourrait lui coûter très cher. Alors, on peut s’interroger sur le degré de rationalité dont Vladimir Poutine fait preuve mais l’on peut se demander aussi quel est le sens réel de la « finlandisation » de l’Ukraine que suggérait Zbigniew Brzezinski il y a peu. La Finlande est un conflit qui avait coûté très cher à l’ours russe au cours du second conflit mondial. S’il prenait à la Russie la fantaisie de faire franchir la frontière à ses troupes, l’Ukraine serait susceptible de devenir un nouvel Afghanistan. La seule option militaire que pourrait envisager la Russie serait l’option géorgienne : l’intervention éclair. Encore cela risquerait-il d’avoir un prix beaucoup plus élevé cette fois sur le plan diplomatique.

La Russie est cependant loin d’être isolée diplomatiquement. C’est sa force dans le conflit ukrainien. Vladimir Poutine a su ménager ses soutiens en Asie, en Afrique et jusqu’en Amérique latine. Elle a réussi, surtout, à s’assurer de l’appui diplomatique de puissants voisins : l’Inde d’une part mais surtout la Chine qui, bien qu’adoptant en apparence une neutralité non-interventionniste, a besoin également de l’appui de la Russie dans les conflits territoriaux qui l’opposent, dans ce que l’empire du Milieu considère comme SA mer de Chine, au Japon, au Vietnam, aux Philippines, à Brunei… sans compter Taïwan.

Il est clair que la Russie comme la Chine sont en position de se soutenir mutuellement pour s’engager dans des politiques, sinon expansionnistes, du moins visant à restaurer ou étendre leur influence régionale. Le fait de bien voir cela et de ne pas oublier la nature profondément autoritaire des deux régimes et les restrictions que chacun impose aux libertés, empêche-t-il pour autant de considérer que la politique américaine ces dix ou vingt dernières années a représenté un facteur de chaos et de déstabilisation pour nombre de régions du monde ? L’Europe n’a-t-elle vocation à rester qu’une « tête de pont démocratique » dans le grand échiquier américain ou peut-elle se donner les moyens de reprendre véritablement son rôle d’arbitre entre les ambitions eurasiatiques et américaines ? La finalisation du traité transatlantique semble démontrer le contraire. La couverture médiatique très modeste accordée également à cet événement majeur révèle aussi la propension des médias ou de l’intelligentsia française à s’en tenir à une lecture toujours très atlantiste des relations internationales. Dénoncer l’activisme et la responsabilité des Russes dans le chaos ukrainien ne doit pas pousser à ignorer les crimes passés sous silence, voire cautionnés, par la partie adverse. Se méfier des ambitions poutiniennes ne devrait pas laisser penser que la carte du monde suggérée par Brzezinski ou d’autres est quelque chose de souhaitable. Poutinolâtres et atlantistes exaltés devraient considérer que, pour un Français, la politique des empires quels qu’ils soient est toujours synonyme du pire.

*Photo : Alexander Ermochenko/AP/SIPA. AP21568293_000040. 

Mali : l’indécision de François Hollande coûte cher

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mali mnla hollande drian

mali mnla hollande drian

Le ministre français de la Défense était attendu dimanche à Bamako pour y signer un nouvel accord de défense avec le Mali et y annoncer la fin de l’opération Serval. Cette visite tombait au plus mal au moment où la situation est explosive dans le nord du pays. Elle a donc été annulée in extremis. De violents affrontements ont en effet opposé samedi l’armée malienne aux rebelles indépendantistes touaregs du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) et à leurs alliés du Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA), faux-nez du mouvement islamiste Ansar Dine. Un bilan du ministère malien de la Défense fait état de 8 morts et 25 blessés dans ses rangs, et de 28 morts et 62 blessés dans celui des agresseurs.

La cause de cette soudaine flambée de violence ? Une visite, la première depuis le déclenchement de la crise malienne en janvier 2012, du Premier ministre malien Moussa Mara dans la ville de Kidal. Il faut dire que le MNLA, qui a pris le contrôle de la ville à la faveur de l’opération Serval en janvier 2013, la considère comme son fief et y règne en maître avec la bénédiction de ses protecteurs parisiens. L’armée malienne, réduite sur place à quelques centaines d’hommes, y est cantonnée quand les rebelles en armes s’y promènent à leur guise et y font régner, selon les points de vue, l’ordre ou la terreur. Le 2 décembre 2013, deux reporters français de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, ont payé de leur vie la confiance qu’ils avaient placée dans les hommes du MNLA, bien incapables de les protéger, si ce n’est complices de leur enlèvement et de leur assassinat.

Comme à l’accoutumée, le MNLA a organisé vendredi une manifestation « spontanée » de femmes et d’enfants pour empêcher l’avion du Premier ministre d’atterrir. Celui-ci est finalement arrivé sur place  samedi matin dans un hélicoptère de la force des Nations Unies, la MINUSMA, protégé par un second hélicoptère français. Mais ni la MINUSMA ni Serval ne sont intervenus lors de l’attaque de la délégation malienne par le MNLA qui a pris 32 otages alors que deux civils, deux préfets et quatre sous-préfets maliens ont été assassinés ! Si les otages ont été libérés lundi soir et le MNLA ainsi que ses alliés font maintenant profil bas alors que l’armée malienne affirme avoir déployé 1500 hommes sur place, la situation peut basculer d’un instant à l’autre.

Certes, la France a beau jeu d’affirmer qu’il ne lui appartient pas d’assurer la sécurité à Kidal où elle ne dispose plus que de quelques dizaines d’hommes. Mais qui empêche, depuis plus d’un an, l’armée malienne de s’y déployer au mépris de sa souveraineté nationale ? Qui tolère l’anarchie qui y règne et l’absence effective des services de l’Etat malien ? Qui a confié la ville aux touristes en uniformes de la MINUSMA dont tout le monde se demande au Mali à quoi ils peuvent bien servir sinon à jouer le rôle de supplétifs de l’armée française, dans la plus pure tradition coloniale.

Aujourd’hui, la rue gronde à Bamako contre la présence militaire française, de plus en plus vécue comme une occupation. Si tout le monde se félicite de l’intervention française en janvier 2013, nul n’oublie que celle-ci avait théoriquement pour objet de permettre au Mali de recouvrer sa souveraineté sur l’ensemble du territoire national. On en est bien loin ! La région de Kidal est désormais un protectorat français qui ne dit pas son nom. L’accord de Défense qui devait être signé dimanche entérinera en y mettant les formes cette situation de fait qui permettra à Paris de s’installer durablement au sud de l’Algérie, de surveiller les mouvements islamistes, mais aussi d’assurer la sécurité de ses approvisionnements en uranium du Niger voisin. La date choisie pour la signature de l’accord a été perçue comme une nouvelle provocation par la population malienne. N’y avait-il pas un autre jour que celui de l’anniversaire de la fondation de l’Organisation de l’Unité Africaine en 1963 pour parapher ce document ? Déjà, le 20 janvier dernier, la signature de l’accord prévue à la date anniversaire du jour de 1961 où le premier président du Mali indépendant Modibo Keita avait décidé de chasser les troupes françaises de son pays avait dû être reportée sous la pression populaire.

Mais l’essentiel n’est pas là. En laissant l’anarchie s’installer à Kidal, la France, incapable d’y faire régner l’ordre et soucieuse d’y assurer la tranquillité de ses protégés irrédentistes qui ne représentent qu’une infime partie de la population touarègue, porte une responsabilité directe dans les événements de ces derniers jours. Si elle est incapable de faire régner la paix dans la région, qu’elle laisse alors le gouvernement malien régler la question à sa manière, même si celle-ci lui déplaît. Faut-il rappeler que le Mali est un Etat indépendant ? 

*Photo : STJEPANOVIC DANKO/SIPA. 00652082_000009.

Hollande à …0, 5% !

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francois hollande popularite valls

francois hollande popularite valls

« François Hollande est à 0,5% d’opinons favorables ! ». Je savais que ça n’allait pas très fort pour la cote de popularité présidentielle, mais, en entendant ces propos échangés par deux quidams dans un bistrot du côté de la Gare de Lyon, j’ai sursauté. J’avais cru comprendre que ça stagnait déjà dans les eaux historiquement basses des 18-20%. Alors, 0, 5% tout de même, Hollande avait dû faire une nouvelle gaffe. Par exemple accepter une énième exigence de Gattaz. Gattaz, lui, me fait penser de plus en plus à un joueur de roulette qui se sait dans une période de chance et qui ose tout en misant systématiquement sur la même couleur. Hollande, si ça se trouve, venait d’accepter la fin du Smic, la baisse de l’âge de la scolarité obligatoire à 12 ans ou le démantèlement de l’inspection du travail afin de libérer l’initiative des entrepreneurs et de favoriser le retour de la croissance. C’est vrai, quoi, Hollande est persuadé que le seul moyen de gouverner, c’est de gouverner à droite. On ne peut pas lui en vouloir, les élections ont l’air de confirmer cette  impression alors qu’en fait, ce sont les Français qui manquent d’imagination, comme on l’a vu aux municipales. Ils ne sont pas contents de la gauche parce qu’elle mène une politique de droite alors ils décident de faire mal à la gauche en votant à droite. On a vu plus logique.

Mais revenons à ces 0, 5% hollandiens, parce que tout de même, on entre là dans les contrées mystérieuses de l’imperceptible, les zones pascaliennes de l’infinitésimal, on approche du « vanishing point », bref  on fait dans la poésie pure…

Et puis j’ai compris que ce n’était pas tout à fait la cote de popularité présidentielle dont il était question avec ce 0, 5%.  Le Parisien trainait sur le comptoir, entre les œufs durs et les pompes à bières.  Et on pouvait y lire ce sondage qui était une sorte de banc comparatif entre les différents présidents de la Vème république. Je soupçonne d’ailleurs que le but ultime était tout de même d’arriver à ce score humiliant pour Hollande, que l’on s’était torturé les méninges du côté du journal pour parvenir à ce 0, 5%. Un peu comme si, pour jouer au même petit jeu avec Gattaz, puisqu’on parle de lui, la question auprès d’un échantillon représentatif de 1072 françaises âgées de 18 ans et plus, avait été : « Avec quelle  personnalité aimeriez vous passer la nuit ? Laurent Delahousse, Manuel Valls, Antoine de Caunes, David Beckam ou Pierre Gattaz ? » Et que l’on avait titré fièrement ensuite : « Moins de 0, 3% des femmes font confiance aux patrons. »

Bon, en même temps, c’est la loi du genre et l’on sait depuis un bout de temps que les sondages sont au service de qui les commande et ont eu une belle part dans la transformation de nos démocraties, certes imparfaites, en barnum putassiers où l’on laisse s’exprimer les pires pulsions à force de poser des questions qui rendent bêtes : « Préférez vous qu’on reconduise les immigrés à la frontières ou avoir un cancer ? » Résultats : « Une écrasante majorité de Français pour un durcissement de la politique migratoire. »

Dans ce sondage qui l’envoyait au quatrième sous-sol, Hollande était battu par De Gaulle et Mitterrand, 36% et 27% des Français. Etant donné que les deux font davantage partie de l’histoire que de l’actualité, c’est tout de suite plus facile. On a sa statue dans le marbre et ce que vous avez fait est l’objet de sages colloques universitaires pas d’éditos au vitriol. Le premier a libéré la France et sauvé au moins deux fois la République alors qu’il était maurassien. Le second a sauvé la gauche avant de l’assassiner dans la foulée mais c’est normal car il était maurassien aussi. Mais au moins lui doit-on quelques mois entre mai 81 et fin 83 où l’on a entrevu ce que pouvait être la gauche au pouvoir.

Mais appartenir à l’histoire ne suffit pas. Toujours si l’on en croit ce sondage, Pompidou est battu par Sarkozy, Giscard et Chirac. On en déduira qu’il faut appartenir à l’histoire ET affronter des crises pour rester dans les mémoires. Pompidou a pourtant été le président d’une France heureuse, même pour ceux qui luttaient contre l’ordre établi. Finalement, quand on était un gauchiste de La Cause du Peuple, ce devait être tout de même plus plaisant d’affronter un président qui récitait à l’estomac du Paul Eluard face à l’affaire Gabriel Russier qu’un président qui aurait giflé la Princesse de Clèves pour moquer les concours administratifs.

Sarkozy est tout de même sur le podium, avec 10%. Loin derrière De Gaulle et Mitterrand mais coiffant sur le poteau Giscard et Chirac qui sont à égalité [1. On goûtera l’ironie quand on sait à quel point ces deux-là se sont aimés…]. Malgré tout, ce n’est pas bien exaltant comme résultat. C’est encore tout frais, Sarkozy, pourtant. Il faut croire que la prestation de Hollande n’a pas réussi tout à fait à faire oublier celle de Sarko qui, si on regarde en détail, est celui qui polarise encore le plus la gauche et la droite.

On dira que ces 10% posent un voile pudique sur le bouclier fiscal, le discours de Grenoble, Buisson et l’instrumentalisation de l’identité nationale pour ne se souvenir que de cette énergie déployée qui a entretenu une illusion, celle que le Président de la République pouvait influer en quoi que ce soit sur le destin de ses concitoyens. Parce que, si vraiment nous sommes honnêtes, ce que nous reprochons au fond, à gauche comme à droite, à Hollande, ce qui explique ses 0, 5%, ce n’est pas tant sa politique qui est la même que celle de Sarko, c’est de ne plus être capable, lui, de cacher  son impuissance, de cacher le fait que le roi est nu.

Les 0, 5% de Hollande ne disent pas grand chose sur Hollande, en fait. Mais beaucoup sur notre lucidité  historique et notre désespoir démocratique : le pouvoir, désormais, est ailleurs.

Suède : association de petits fraudeurs

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Enfin une association qui marche! C’est ce que révèle un article du New York Times paru hier. Le groupe suédois Planka réuni de plus en plus de membres… Un succès dû à l’idée phare du projet : enseigner à ses adhérents comment frauder dans le métro. La formation,des plus sérieuses, est appuyée de vidéos et d’un (très beau) site officiel.

Car ne nous y trompons pas, les voleurs du train souterrain ont des principes et doivent respecter des règles strictes.

Première règle du dodge-club : tu payeras tous les mois 11 euros au club.

Tous cotisent et mutualisent afin de soutenir celui qui sera pris la main dans le sac.

Seconde règle du dodge-club : tu ne payeras jamais tes transports.

Les services publics sont totalement dépassés par ce phénomène qui se multiplie et s’organise toujours mieux depuis son émergence il y a treize ans. La modernisation des portes de sécurité n’y fait rien, la préparation et l’armement des contrôleurs non plus, le club Planka a toujours un coup d’avance. Le drame, c’est que plus le temps passe, plus les fraudeurs  perfectionnent leur technique.

Du coup, la maison fait des bénéfices. Et les Robin des voies du métro distribuent leur bourse aux étudiants et autres compagnons de la poche vide.

Les mutuelles sont toujours venues seconder les sociétés déstructurées, qui ne remplissent plus leur rôle. Mais la Suède se veut un Etat ultrasocial. Son système de transports est recommandé par tous les guides. Dans son métro propre, confortable, toujours régulier, les tarifs sont raisonnables, tout ce dont on ne pourra jamais rêver en France. Et pourtant, c’est là-bas qu’a germé la plus grande organisation de fraude souterraine. À croire qu’une société ultra-maternaliste reproduit les mêmes comportements qu’une société à la dérive. Seules les raisons diffèrent. Et cette fois-ci, c’est l’ennui.

Nous proposons donc à nos camarades suédois, pour lutter contre ce « mal du siècle », d’augmenter encore la dose de frissons. Pourquoi ne pas frauder aux impôts et organiser un pot commun dans lequel piocher en cas de redressement fiscal ?  En plus, les impôts, c’est pas comme les métros, y’en a toujours trop !

Moisir à trente ans

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jeunesse chomage stage

jeunesse chomage stage

Des lycéens dans les rues et des facs occupées contre la réforme des retraites : à l’automne 2010, on a pu voir un instantané de l’époque, peut-être la meilleure définition de sa jeunesse. Attention, je ne critique pas. D’abord, c’est de notre faute : le chômage, la dette, l’i Phone 18 qui est en rupture de stock, rien ne va dans le monde qu’on leur laisse. Ou plutôt qu’on n’est pas près de leur laisser, c’est bien l’une des données du problème. Si les jeunes sont vieux, c’est parce que les vieux sont jeunes – jusqu’au moment où ils basculent dans le « grand âge », comme on dit pudiquement. Quand la vieillesse arrive à 80 ans, la jeunesse peut bien se poursuivre  jusqu’à 40 (pour les sondeurs, « jeune », c’est 18-34). Et comme elle commence aussi de plus en plus tôt, le résultat, c’est que la jeunesse dure longtemps.

Résultat : l’avenir, pour un trentenaire d’aujourd’hui, pourrait se résumer à une longue attente : des années à piétiner au seuil du marché du travail, autant à patienter pour que des places se libèrent. Et à supposer que les emplois libérés n’aient pas disparu, à partir de là, il devra trimer pour payer des croisières à ceux qui les auront libérées, avant de devoir financer leurs maisons de retraite et leur « fin de vie ». C’est chouette de garder ses papys et mamies longtemps, l’ennui, c’est qu’il y a aussi ceux des autres, alors notre trentenaire n’est pas rendu. Bon, « génération sacrifiée », ainsi que les intéressés aiment à se décrire, c’est un peu exagéré – on ne les envoie pas dans les tranchées. De plus, s’ils sont « sacrifiés », ils ne sont pas les premiers. Ces aimables jeunes gens ont tendance à oublier que leurs parents en ont déjà pas mal bavé. La génération vernie, c’est évidemment celle de leurs grands-parents.

On a dit beaucoup de mal de cette « génération 68 », et on a eu raison. Jouisseurs, égoïstes, hédonistes, pharisiens, les enfants du baby-boom ont profité de leur supériorité numérique pour imposer leur tempo, leurs idées et leurs priorités au reste de la société – inflation et dépense publique pour eux, austérité et rigueur pour leurs petits-enfants. Comme si leur agenda caché avait été : Du futur faisons table rase ! N’empêche, on dira tout ce qu’on voudra, ils étaient plus marrants. Entre les joyeuses « gouines rouges » d’hier et les sévères surveillantes de Osez le féminisme !, il n’y a pas photo.

C’est ainsi, de nos jours, les jeunes, ça ne rigole pas. On vous dit qu’il n’y a pas de quoi rire. Ils n’ont pas non plus de hauts faits d’armes à faire valoir : ni Résistance, ni barricades, pas même un président renversé. En politique, leurs parents auront offert à la France François Mitterrand, SOS Racisme, un FN à 18 % et, en prime, le grand frisson de l’antifascisme. Eux militent pour l’abolition de la prostitution et créent un collectif appelé « La retraite : une affaire de jeunes ». Vous avez raison , les petits gars : ma retraite, c’est votre affaire. Si, comme l’explique un sociologue allemand cité par Laurent Cantamessi, une génération se définit par un événement fondateur, on comprend que celles qui ont succédé aux soixante-huitards aient du mal à se trouver un petit nom. Celui de « bof génération » dont on a affublé leurs enfants était déjà éloquent. Que leurs petits-enfants se désignent eux-mêmes comme la « génération Y » témoigne d’un certain flou identitaire.

Le jeune, donc, a d’excellentes raisons de se plaindre. Il ne s’en prive pas. À en croire la vaste enquête « Génération quoi ? », lancée par France Télévisions, et à laquelle 210 000 jeunes âgés de 18 à 34 ans ont répondu, il se sent méprisé, discriminé. Les politiques ont beau jurer, la main sur le cœur, que la jeunesse est leur priorité, les sociologues, sondeurs et experts en tout genre ont beau la scruter sous toutes ses coutures, étudier ses goûts et ses mœurs comme si elle était une espèce rare et menacée, il continue à se dire mal-aimé. De ce point de vue, il est d’ailleurs parfaitement intégré. Interrogez n’importe quelle catégorie de la population, les riches, les pauvres, les femmes, les immigrés ou les coiffeurs, elle vous dira la même chose. En ce sens, le jeune est un ayant droit comme les autres, un créancier à qui la collectivité ou son voisin ne donnent pas ce qui lui revient. Et le pire, répétons-le, c’est que c’est souvent vrai.

Heureusement, le jeune n’est pas toujours logique. Il pense souvent que la jeunesse est malheureuse, mais que pour lui, ça va plutôt bien. Dans la même logique, il  en veut à la génération qui l’a précédé, mais il aime son papa et sa maman. Il pense que les politiques sont corrompus mais il n’a pas la moindre envie de faire la révolution, quelles que soient les illusions de beaucoup de journalistes et autres spécialistes qui aimeraient bien vivre ou revivre le grand frisson à travers leur progéniture.

« Frustrée, la jeunesse française rêve d’en découdre » : le titre de l’article que Le Monde a consacré à l’enquête « Génération quoi ? [1. « Frustrée, la jeunesse française rêve d’en découdre », Le Monde, 25 février 2014.] », offrait un amusant contraste avec la description d’une jeunesse inquiète et désabusée. Il est vrai que 61 % des participants se sont déclarés « prêts à participer à un mouvement de révolte type Mai-68 demain ou dans les prochains mois ». Mais au-delà de ces proclamations qui ne mangent pas de pain, on ne voit pas bien au nom de quelles idées ils feraient la révolution. Ils ne rêvent pas d’avenir radieux, juste d’un futur convenable. Peut-être se disent-ils qu’à la différence de leurs glorieux aînés,  il ne leur servirait pas à grand-chose de passer par la case « Changer le monde » pour espérer, au bout du compte, y faire leur trou, dans ce monde, à défaut d’une véritable place au soleil. Ils sont prêts à bosser d’arrache-pied pour y arriver. Avoir un boulot, se marier, faire des enfants, acheter un appartement : leurs ambitions auraient fait ricaner les heureux contestataires de Mai – qui ont fini par réaliser exactement les mêmes, souvent plusieurs fois s’agissant des appartements et des mariages. Le jeune, lui, sait trop bien que, sous les pavés, il y a les pavés. Il est devenu réaliste, il se contenterait du possible.

En attendant, le spectacle d’adultes répétant sur tous les tons que, décidément, c’est trop dur d’être jeune tout en déployant une énergie considérable pour le rester est pour le moins paradoxal. Flatter la tentation victimaire des jeunes n’est peut-être pas le meilleur service qu’on puisse leur rendre. Après tout, on ne meurt pas de jeunesse. Qu’ils se rassurent, ça finit toujours par passer.

Le sermon du Père Plenel

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edwy plenel mariage gay

edwy plenel mariage gay

En 1829, des adeptes de Saint-Simon s’établirent à Ménilmontant pour créer une communauté selon les préceptes de leur mentor, qui dégénéra en secte mystique, appelée « Nouveau Christianisme ». Quelques siècles plus tard, un autre prêcheur a convié ses disciples sur les pentes de l’ancien faubourg parisien. Edwy Plenel, le gourou de Mediapart, patronnait une soirée-débat au théâtre de la Colline, lundi 19 mai, sur le thème : « Du « mariage pour tous » à « la-théorie-du-genre », nouveaux clivages, alliances nouvelles ».

L’objectif était de faire un bilan des débats de l’an passé, et d’analyser la mobilisation hostile aux réformes sociétales. La date de la célébration était choisie pour coïncider avec l’anniversaire du vote de la loi Taubira sur le mariage homosexuel, le 17 mai 2013. Autour de Plenel, officiaient Houda Asal, de l’Université McGill, spécialiste des inégalités sociales, Céline Béraud, de l’Université de Caen, experte en « fait religieux », et Éric Fassin, de l’Université Paris 8, sociologue, et militant LGBT décomplexé.

Devant un public nombreux, plutôt grisonnant et bobo, le Père Edwy Plenel prêcha fougueusement. En guise d’action de grâce, il loua le progrès historique indéniable que représentait la légalisation du mariage gay. Pour l’exhortation, il s’alarma de la montée de la réaction, « homophobe, raciste, antisémite ». La situation justifiait une telle soirée, afin de préparer la riposte. Pour illustrer son propos, il déclama une citation de Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Les « monstres ». Voilà l’adversaire nommé. « Avez-vous vu, Mesdames, les monstres de la mi-janvier, qui manifestèrent contre l’avortement ? Ce sont les mêmes qui s’opposaient au droit de vote des femmes, à la contraception… Ce ne sont que les poupées gigognes de notre ennemi inchangé : le conservatisme ». Le ventre de la bête est encore fécond, et Plenel ne craint pas le formol, lorsqu’il désigne l’origine du mal : « l’Action française ». Oui, vous avez bien lu. « Ce laboratoire idéologique de la réaction,  hélas non dénué de talent, qui poursuit son travail de subversion ».

Succédant le prédicateur en chaire, l’experte en fait religieux se lança dans un exposé démontrant que l’Eglise catholique avait joué un rôle moteur dans la mobilisation de l’an dernier, les autres cultes et les « athées dévots », sympathisants de son message, s’étant ralliés à ses arguments anthropologiques, et non religieux. Elle déplora l’absence des « catholiques d’ouverture » dans le débat. Aussitôt, le Père Plenel nomma Jean-Pierre Mignard, « avocat de Mediapart », qui a racheté Témoignage Chrétien : « lui au moins est fidèle à la Parole de Dieu, ‘’Qu’as-tu fais de ton frère’’ ! »

Vint le tour de Houda Asal, qui annonça parler au nom de la communauté musulmane. À l’entendre, contrairement aux catholiques, tous unis contre le mariage gay, les musulmans seraient plus « divers », plus « en retrait ». Elle minimisa la portée des Journées de Retrait de l’Ecole initiées par Farida Belghoul, pour protester contre la théorie du genre. Elle déplora enfin l’islamophobie, qui, selon elle, accompagnait la réaction conservatrice anti-mariage gay. Elle se plaignit enfin que le clivage droite-gauche était actuellement brouillé par ces sujets : « vite, que la gauche redevienne la gauche, et la droite, la droite, qu’on s’y retrouve ! »

Quant à Éric Fassin, rompu à l’exercice des colloques mondains, il toisa l’assistance avec gourmandise et commença son sermon par une plaisanterie : « la banlieue est bien descendue à la Manif Pour Tous : c’était Versailles ! ». Effet garanti. S’ensuivit la dénonciation de la vision de l’homme issu du catholicisme, coupable d’avoir engendré un racisme biologique et « naturaliste ». Il termina sur un mot grave : « nous sommes dans les années 30 ». La solution ? « Réunir des publics, comme ce soir, peser dans le débat ».

Les prédications terminées, le public fut invité à participer à l’élaboration de la Sainte doctrine. Trois dames d’un certain âge tinrent à se présenter comme « sociologues » et « féministes ». Une autre précisa qu’elle vient du XIXe arrondissement, « quartier populaire », où s’était déroulée une attaque homophobe d’une violence inouïe : des autocollants Manif Pour Tous furent trouvés sur la voie publique. Par souci de parité, Plenel donna équitablement la parole à des hommes : le premier s’empara du micro pour se livrer à une charge contre l’Union nationale des associations familiales (UNAF), opposée au mariage gay l’an dernier, qui représente selon lui un « reliquat du pétainisme ». Le second demanda benoîtement si le débat sur la théorie du genre n’est pas le même que celui qui oppose créationnistes et darwinistes aux Etats-Unis, ce à quoi Éric Fassin opina du chef.

La messe allait être dite, lorsqu’un jeune téméraire du public demanda pourquoi les intervenants n’avaient pas évoqué la PMA et la GPA, qui jouèrent pourtant un rôle de repoussoir contre la loi Taubira. « J’ai manifesté à deux reprises l’an dernier : contre le Traité d’austérité européen, et avec la Manif Pour Tous. Pour moi, c’est le même libéralisme à l’œuvre, qui menaçait avec la PMA et la GPA ce qu’il y a de plus immatériel, la vie, l’enfant. Comment des gens de gauche peuvent-ils défendre qu’on puisse vendre son enfant ? »

Se sentant visé, Éric Fassin fit huer le fâcheux par une partie de la salle, tandis que l’autre demeurait dans un silence gêné. Il déclara qu’il fallait distinguer le marché, et les « droits », et assura que l’avenir était à la GPA éthique, « dans le cadre familial ».

Le prédicateur moustachu ramena le calme, et le sujet. Il déclara que la gauche, si elle était réellement courageuse, eût voté, avec le mariage gay, le droit de vote des étrangers, pour ne pas discriminer les « quartiers ». « Des droits ! Des droits pour les musulmans, pour les ouvriers, pour les chômeurs ! Des droits ! Des droits ! ». Ainsi soit-il.

Sur le parvis du théâtre de la Colline, les discussions allèrent bon train. On s’aperçut que pendant deux heures, pas un seul des prêcheurs n’avait employé le mot « démocratie ». Sans doute le fait que des centaines de milliers de citoyens aient manifesté l’an dernier en allant contre un progrès fondamental de l’humanité suffisait à les priver de ce qualificatif.  

La révélation spirituelle n’a pas quitté les pentes de Ménilmontant : tout devient clair. Le Père Edwy Plenel est animé de vertus chrétiennes devenues folles, et ses fidèles sont les dernières grenouilles de bénitier d’un progressisme passéiste.

*Photo : BALTEL/SIPA. 00618647_000026.

Travailler plus pour mourir plus vite

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city debord travail

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C’est arrivé près de chez vous. Un été. Et personne n’en a parlé. Comme s’il s’agissait d’un banal accident, pour ne pas dire incident. Le 15 août dernier, un jeune allemand de 21 ans, Moritz Erhardt, stagiaire à la City au sein du prestigieux groupe financier Merrill Lynch, au département des fusions et acquisitions, est retrouvé gisant dans sa douche par ses colocataires. Il ne respire plus. « Nous sommes profondément choqués et attristés par la nouvelle de la mort de Moritz Erhardt. Il était apprécié de ses collègues et était un stagiaire très assidu, promis à un brillant avenir », se contentera de dire le communiqué de la Bank of America, la maison mère. Depuis, le temps passe autant que son souvenir ne reste pas.

En novembre dernier, l’enquête de Scotland Yard a fini par conclure que Moritz Erhardt était mort d’une crise d’épilepsie, possiblement déclenchée par son état de stress et de fatigue avancé. Un diagnostic pour le moins succinct qui dissimule pourtant une réalité épouvantable où le travail n’est plus au service de l’homme mais l’homme au service d’un travail. Un travail qui n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti et qui pourtant gouverne jusqu’à disposer de la vie : le monde de la finance.

Il aura suffi d’un stage d’été de sept semaines, avec un salaire de 3150 euros, pour que le jeune homme trouve la mort. Dans le contrat qu’il avait décroché et qui lui ouvrait grand les portes à une fulgurante carrière de financier, Moritz Erhardt avait accepté cette clause qui ignore le temps légal de travail. Six jours et demi sur sept, pour plus de cent heures par semaine, celui qui se rêvait déjà en Gordon Gekko ou en Jordan Belfort donnait, toujours et encore plus, sans jamais laisser paraître une marque de faiblesse. En échange de quoi, ses repas et ses taxis étaient pris en charge. C’est qu’on avait aussi promis de l’embaucher. Et c’est ainsi que le tout jeune banquier s’était transformé en bourreau de travail, en kamikaze, avec costume et cravate comme armement.

L’histoire ne retiendra pas le nom de Moritz Erhardt. Aucun monument aux morts ne viendra marquer son fait, pas plus que celui de tous les autres qui suivront. Car ce n’est pas la guerre des hommes entre eux qui l’a tué. C’est une guerre bien plus violente, bien plus sournoise,  qui a eu raison de lui : le travail en tant qu’aliénation et activité séparée de la vie qui va, si l’on se réfère à la célèbre formule de Guy Debord. Comment, d’ailleurs, ne pas la voir comme telle lorsque l’on s’attarde sur le commentaire cynique d’un analyste de Merrill Lynch, sous couvert d’anonymat ?« Les jeunes qui se lancent dans la « fusac » ou le trading savent à quoi s’attendre. Les plus fortes rémunérations sont ici. Ils sont prêts à tout sacrifier pour leur bonus, et seuls les plus agressifs peuvent survivre. S’ils sont des victimes, alors ce sont des victimes consentantes ! » Professeur en neuro-économie à l’université Paris-Dauphine, Christian Schmidt ne dit pas autre chose : « Le milieu est extrêmement rude et ces addicts à l’adrénaline ont l’illusion qu’ils contrôlent. Mais beaucoup craquent au bout de quelques années. En général ils ne tiennent pas plus de dix ou quinze ans ».

Il faudra un jour revenir sur le fondement du travail si le monde moderne nous en donne l’occasion. Tour à tour, différentes conceptions philosophiques et sociologiques l’auront vu comme un asservissement, une nécessité, une liberté ou bien plus simplement comme un asservissement nécessaire à la liberté. En réalité, c’est la nature, la finalité et la contrepartie du travail qui doivent être rediscutées. Et lorsque la contrepartie s’identifie à la mort, alors aucun ordre ne saurait justifier ni la nature, ni la finalité de ce travail en question. En attendant cette remise en question, on préférera cette coquetterie de Guy Debord, lorsqu’en 1953, il traçait à la craie, sur un mur de la rue de Seine, l’inscription « Ne travaillez jamais ».

*Photo :