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Marianne, icône timbrée

Les timbres sont de petits bouts de papier fascinants, qui permettent de payer l’affranchissement des lettres d’amour et des faire-part de décès. Les timbres font le délice des collectionneurs et la fierté de La Poste. On voit par là que le sujet est d’importance. L’information selon laquelle le visage apposé sur le nouveau timbre « Marianne », dessiné par les artistes David Kawena et Olivier Ciappa, s’inspire du visage d’Inna Shevchenko (fondatrice du mouvement Femen) ne vous aura certainement pas échappé.
Ce nouveau timbre, présenté comme une « Marianne de la jeunesse » a été « dévoilé » dimanche par François Hollande. Dévoilé, je souligne, car se sont les mots de la Présidence, et pas simplement « présenté ». Le sujet est d’importance. Le sujet est quasiment religieux. Car donner à Marianne les traits d’une Femen, est le coup de génie d’une modernité laïque qui réaffirme gaiement les contours de ses propres croyances et de son mysticisme : la jeunesse, la féminité, la contestation, la nudité, etc.
Mais qui est Marianne ? Bien avant d’être incarnée par Brigitte Bardot ou Catherine Deneuve, la figure de Marianne est celle d’une sainte laïque. Philippe Muray en parlait en ces termes dans Le XIXe siècle à travers les âges : « Tous les jours nous léchons pour les coller sur des enveloppes l’envers de timbres reproduisant la tête d’une femme coiffée d’un bonnet phrygien. On la prénomme Marianne cette créature sévère avec son bonnet frigide sur la tête. Mais d’abord pourquoi ce bonnet ? Référence en passant au culte de Mithra, le grand totémisme phrygien des baptêmes dans le sang des taureaux. Rappel aussi de l’interprétation rosicrucienne du bonnet écarlate dont on coiffait le massacreur du taureau et qui était censé symboliser le prépuce ensanglanté… La République Française, donc, gravée dans son carré de timbre avec sa verge rebroussée rouge sur la tête. On s’en met, des choses curieuses, sous la langue chaque jour…Cocarde circoncise. Avertissement répété à la castration. Chapeau de sacrifice. Souvenir sous votre salive de l’assassinat fondateur devenu couvre-chef ou béret rituel. » Un peu plus loin Muray s’interroge sur le nom même de Marianne, et propose une hypothèse allant à contre-courant des lectures habituelles : « Le nom de Marianne adopté comme prénom qui-va-de-soi de la République allégorisée vient tout simplement d’une société clandestine qui s’appelait La Marianne. Une association de conjurés de l’ouest conspirant dans le but de renverser le régime mis en place par le coup d’état du 2 décembre 1851 ». Sombre culte socialiste à mystères, dont les rites incluent des cérémonies initiatiques, la récitation de répliques apprises par cœur, des signes de reconnaissance, etc. Rituels. Religion. « Cent ans plus tard, évidemment, tout le monde a oublié ces laborieuses origines. Marianne est devenue une revenante, elle aussi, un petit fantôme dans son carré de papier crypté. La société secrète est loin. Du moins on pourrait le croire. Elle est toujours là en vérité, somnambuliquement vraie avec son bonnet pénien, elle a survécu à ses débuts camouflés  »
On pourrait croire que la Sainte-Femen-Marianne-de-la-jeunesse portait un collier de fleurs sous son bonnet phrygien ; faux : elle porte l’auréole renouvelée de notre modernité. Et le concert de louanges que l’on entend à son propos, depuis quelques jours, n’est que le chant d’amour de nos contemporains pour un symbole dévot. Et quand la ferveur religieuse envers les Femen (elles adorent d’ailleurs faire des happenings dans des églises) rencontre la dévotion envers le mystère-républicain-à-bonnet le succès est assuré. On va lécher, on va lécher… ah ça oui, on va lécher !

Droite sans domicile fixe

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alain juppe rpr ump

Le regain – très virtuel – de popularité d’Alain Juppé auprès des sympathisants de l’UMP (54 %, considèrent qu’il ferait un bon président de la République, devant Fillon et Copé) montre bien la confusion qui règne chez les électeurs du grand parti de droite. Car si aujourd’hui la droite française est en crise de positionnement, c’est en grande partie dû aux manigances du maire de Bordeaux, président fondateur de l’UMP, pour noyer l’exception gaulliste dans un grand parti taillé à la mesure de ses ambitions mais structurellement voué à être une aberration politique.
Jusqu’en 2000, et depuis les débuts de la Vème République, la droite était structurée autour d’un parti gaulliste fort, et d’une nébuleuse centriste. Cette division était pertinente et reproduisait globalement la distinction de René Rémond entre droite bonapartiste et droite orléaniste. Elle ratissait au mieux le terrain électoral. Aux centristes démocrates chrétiens l’Alsace et les bocages de l’Ouest, aux Radicaux et aux gaullo-radicaux le Sud-Ouest, aux gaullo-bonapartistes partisans de la plus grande France, la Corse et l’outre-mer…
Ce découpage partisan s’ancrait donc dans des réalités humaines et historiques profondes, et ne se résumait pas à un simple clivage droite/gauche. Beaucoup d’élus centristes, aristocrates du bocage, et autres allergiques aux RPR car girondins et européens, étaient en effet beaucoup plus à droite que les gaullistes. Au sein de la famille centriste, la plupart des Républicains indépendants, par la suite devenus membres de l’UDF, étaient très libéraux sur le plan économique et flirtaient souvent avec l’extrême droite quand ils n’en venaient pas.
À l’inverse, le RPR, c’était « le métro aux heures de pointe ». Tous les gaullistes, et pas seulement les « gaullistes de gauche » ne se disaient de droite qu’avec répugnance. De fait, la mystique de la Résistance,  la projection dans ses congrès des images de Londres et de la Libération faisaient du RPR un parti populaire, à la sociologie électorale proche de celle du grand parti radical, rassemblant bien au-delà des franges traditionnelles de la droite.
La barrière avec l’extrême droite était infranchissable. D’abord, au début, l’extrême droite, c’était l’OAS, incompatible avec les gaullistes. Ensuite, quand on répugne à se dire de droite, on est moins programmé à se rapprocher de l’extrême droite.
Cette organisation, malgré les rivalités Chirac/Giscard et les tensions RPR/ UDF, n’a jamais empêché les accords victorieux d’investiture aux législatives, mais elle a volé en éclat à cause de la stratégie personnelle d’un homme seul, ayant la mainmise sur la stratégie de Jacques Chirac, Alain Juppé.
Dès la campagne de 1995 dans laquelle il n’a joué qu’un rôle tardif et marginal, éclipsé par Philippe Séguin, Alain Juppé a compris que le RPR, qui plébiscitait à l’applaudimètre Séguin et Pasqua,  n’en ferait jamais son candidat à la présidentielle, et n’aimerait jamais un technocrate froid au cœur penchant vers Bruxelles. Il lui fallait donc un parti débarrassé des gaullistes et du gaullisme et même des chiraquiens. Comme l’a confié François Baroin à Anne Fulda à propos de  l’action de Juppé en 1995, « Je n’ai pas tout de suite compris que ce qui se tramait en fait, c’était une entreprise méthodique d’élimination des chiraquiens »[1. Anne Fulda, François Baroin, le faux discret, Jean-Claude Lattès 2011.].
Pour qu’un parti à sa main l’investisse un jour, il fallait liquider le gaullisme, expliquer que son ralliement à l’Europe rendait caduque la division entre la droite et le centre, que son ralliement au libéralisme rendait désuet le volontarisme d’Etat et caduque les différences avec l’UDF. Contrairement à ce qu’on a fait croire par la suite, Alain Juppé a aussi été un des premiers à prôner un retour dans le commandement intégré de l’OTAN. À partir de 1997, tout fut mis en œuvre pour saper l’autorité des présidents du RPR, Séguin puis Alliot-Marie. On défendait en parallèle  en s’appuyant sur des chevaux légers UDF l’idée d’un grand parti unique de la droite et du centre en expliquant que plus rien ne justifiait la survivance d’un parti gaulliste. Les gaullistes comme Pons ou Séguin  ne réussirent qu’à différer la création de ce parti « hors-sol » après la réélection de Chirac en 2002.
Mais dans cette histoire,  Juppé  a été le dindon de la farce puisque, condamné par la justice, il a été obligé de céder son parti à son pire adversaire, Nicolas Sarkozy. Or, contrairement à une idée courante, Sarkozy, adoubé par Séguin et Pons, est le vrai héritier idéologique du Chirac de 1995. Ce sont les militants gaullistes et chiraquiens, bonapartistes, qui se sont portés  en masse sur Sarkozy pendant que les centristes de l’UMP se jetaient dans dans les bras d’un Chirac vieillissant et d’un Villepin balladurisés dans un discours de consensus mou. La présidentielle de 2007 a montré, infligeant un désaveu cinglant aux analyses intéressées de Juppé,  qu’avec un UMP-RPR fort (Sarkozy 31%) et un centriste à bon étiage (Bayrou 18%), on pouvait écraser le Front National (10%) pour gagner la présidentielle et les législatives sans recourir au « parti unique de la droite et du centre » et mieux qu’avec lui.
Mais depuis que Sarkozy est sorti du jeu, l’UMP se retrouve face à ses contradictions. Comment continuer à le vendre comme parti unique de la droite et du centre alors qu’il y a un centre, l’UDI, et peut-être deux candidats à la Présidentielle (Borloo, Bayrou) ?
En essayant de conjurer la division originelle dans le pluralisme des « courants », l’UMP a perdu  l’avantage comparatif qu’avait le RPR en se rattachant à la mystique gaulliste, à celle du CNR et de la Libération. Pour utiliser le vocabulaire du marketing, on peut dire que pour son confort personnel, Juppé a liquidé une marque qui avait une histoire et qui constituait un atout, pour une marque générique d’hypermarché (« droite et centre »)  moins porteuse. Si être de droite, c’est trouver que les riches paient trop d’impôt, que les salariés coûtent trop chers, que les syndicats sont nuisibles, ce n’est pas très porteur! Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la dérive droitière de l’UMP corresponde à une montée dans l’organigramme des transfuges du parti républicain et des conservateurs du bocage.
La véritable voie de salut pour l’UMP consisterait donc à renoncer à incarner le centre, la Gironde et l’Europe et remplacer sa référence « de droite » en redevenant gaulliste, radical, libéral et républicain afin de couvrir le vaste champ idéologique et populaire qu’elle a perdu en liquidant le RPR. Ce qui suppose notamment de renouer avec l’euroscepticisme. Comment un parti héritier du RPR dont 80% des militants et 60% des électeurs ont voté contre Maastricht peut-il ne compter plus aucun dirigeant de premier plan reprenant ce discours ?
En un mot, l’UMP doit enfin comprendre que son vice originel est d’avoir été conçue, dans  une sorte de gestation pour autrui,  par un calcul faux,  en fonction de la seule ambition personnelle  d’un homme qui ne serait jamais président et qui, depuis le gâchis de la présidence Chirac et jusqu’à ses médiations intéressées et ses tentations de retour,  n’a pas fini de miner  la droite française.

*Photo : UMP Photos.

Si George Zimmerman avait été français…

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George Zimmerman, agent de sécurité « amateur », accusé du meurtre, le 26 février 2012, de Trayvon Martin, un jeune noir de 17 ans, a été acquitté dans la soirée du 13 juillet par la Cour de Sanford en Floride. Ce procès qui a duré trois semaines a été retransmis en continu par la télévision. À l’annonce du verdict, des manifestations ont eu lieu qui ont dénoncé cette décision mais, apparemment, dans un calme relatif au point que les associations noires responsables se sont félicitées de cette modération. « Il y a eu de la colère mais elle s’exprime de manière réfléchie », selon François Durpaire un spécialiste des Etats-Unis (Le Monde).
On pouvait craindre le pire, notamment l’équivalent des émeutes raciales qui avaient marqué les esprits et les citoyens de cet immense pays. Si l’émotion a été vive – un million de tweets publiés, une fois la nouvelle connue -, les débordements extrêmes n’ont pas eu lieu, en grande partie parce que les parents de la jeune victime ont recommandé la non-violence, ainsi que la fille du pasteur Martin Luther King.
Le président Obama n’avait pas ménagé sa compassion en affirmant imprudemment que « s’il avait un fils, il ressemblerait à Trayvon Martin ». Confronté à l’acquittement de George Zimmerman, il a su proférer les paroles qui convenaient en appelant à l’apaisement et au respect de l’état de droit.
Le débat lui-même, réduit à l’essentiel, consistait à déterminer si l’accusé, comme il l’invoquait pour sa défense, avait agi en état de légitime défense.
Zimmerman, « qui patrouillait de son propre chef dans les rues paisibles de Sanford aurait interpellé celui qu’il suspectait d’être un délinquant sur le point de commettre un cambriolage et aurait été forcé d’abattre le jeune homme de 17 ans à bout portant, après avoir été violemment plaqué au sol » (Le Figaro).
Zimmerman était donc armé alors qu’il lui avait été conseillé de « s’abstenir de jouer les justiciers » (Le Monde) et que Trayvon Martin ne l’était pas. Il a été impossible d’identifier la voix qui appelait au secours, Zimmerman, blessé à la tête par ailleurs, affirmant qu’il s’agissait de la sienne. Il indiquait aussi avoir suivi la victime dans la rue parce qu’elle fumait de la marijuana.
Ces données ont nourri des audiences qui, au fil des jours, ont mis en évidence des problématiques de toutes sortes. Sur le port d’armes, sur les milices privées et leur place, sur le choix du procureur d’avoir poursuivi pour meurtre sans préméditation et sur le dernier point capital de la légitime défense.
Les représentants de l’accusation ont été, semble-t-il, inefficaces , n’ayant pas opté pour une qualification d’homicide involontaire qui aurait donné à leur démarche une meilleure assise.
Avec des procédures criminelles différentes, George Zimmerman, s’il avait été français, aurait pu comparaître devant une cour d’assises pour le crime de coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. La légitime défense qu’il aurait alléguée aurait été discutée de la même manière et les circonstances de l’affaire examinées avec un soin et une vigilance identiques. Le hasard aurait pu composer le jury seulement de femmes comme en Floride.
Zimmerman aurait été acquitté ou non, on ne peut dire. Mais rien ne s’est produit en Floride qui n’aurait pu se dérouler à Paris.
Le procureur Bernie de la Rionda s’est déclaré déçu mais, respectant la décision du jury, il s’est en quelque sorte consolé en soutenant que leur grand système judiciaire, sans être parfait, était « le meilleur au monde ».
L’avocat de la famille Martin a prétendu que « si Trayvon Martin avait été blanc, cela aurait été une autre histoire ». « Si George Zimmerman avait été noir, il n’aurait jamais été accusé de ce crime » lui a rétorqué le conseil de Zimmerman  (Le Figaro).
Ce qui me passionne dans cette comparaison entre nos deux pays est de pouvoir relever, sans forcer le trait, la même attitude médiatique, en France, à l’égard de cette tragédie américaine que celle qu’elle manifeste face à nos grands procès sensibles et contestés.
Alors qu’il a été rendu compte de ce qui se déroulait au cours de ces débats à Sanford avec la focalisation sur la légitime défense – serait-elle retenue ou non ? -, il a suffi qu’elle le soit et que Zimmerman soit acquitté pour qu’on oublie aussi vite ce qui était en discussion et qu’on prenne le parti, forcément, de la cause du jeune homme noir de 17 ans contre un jury de six femmes ayant délibéré – on a parlé d’une durée de 16 heures – avec une obligation d’unanimité (Le Monde).
Nous savons bien mieux en France ce qu’il convenait de décréter qu’elles, qui se sont contentées de suivre avec attention le procès durant trois semaines à Sanford !
George Zimmerman pourrait faire l’objet d’une vengeance. Payer de sa vie le fait que la justice américaine l’ait estimé en légitime défense le 26 février 2012. Certains le redoutent comme Robert, le frère de George (Le Figaro).
Si George Zimmerman avait été français, je n’ose penser au sort médiatique qui lui aurait été réservé. Il aurait été condamné avant l’heure.

Brétigny-sur-Orge : le Point sur l’affaire

Après des jours de déni acharné  – de la part des autorités et de la plupart des médias – les premières avancées de l’enquête sur les « incidents » qui ont entouré l’action des secouristes et forces de l’ordre à la suite du déraillement de Brétigny semblent accréditer la thèse de tensions très sérieuses et de cas de pillage. Ce sont nos confrères du Point qui nous apprenaient hier que sur le portable de l’un des individus arrêté les enquêteurs avaient trouvé un sms disant en substance : « T’as trouvé quoi dans les bagages ? » L’enquête se poursuit. Dans l’indifférence médiatique générale…

Nouveau timbre de Marianne : Les Femen sont-elles des affranchies ?

Faute d’être un grand artiste, Olivier Ciappa est un poème. L’interview qu’il a donné à Libération pour justifier le choix d’Inna Shevchenko, bûcheronne  ukrainienne et réfugiée politique sextremiste, comme modèle  pour le timbre de Marianne est un chef d’œuvre . « Pour moi, Marianne, qui est représentée seins nus, en 1789 aurait certainement été une Femen car elle se battait pour les valeurs de la République, la liberté, l’égalité, la fraternité » a déclaré celui qui se décrit comme un « activiste engagé ». Tout le monde sait que Robespierre était un militant LGBT, et que Saint-Just défendait les bébés phoques, mais là tout de même, faut pas pousser.  Dans son CAP en gender studies, il n’y avait sans doute pas de cours d’histoire de France. La vague réminiscence d’une visite scolaire au Louvre a dû lui faire prendre pour un éclair de génie le rapprochement inepte entre la militante féministe et La liberté guidant le peuple de Delacroix, où effectivement Marianne a les seins à l’air… sur les barricades de 1830. Et puis d’abord, contrairement à Inna qui voue une haine viscérale à la famille et à l’hétéro-patriarcat, tout le monde sait depuis Michel Delpech que « Marianne a cinq enfants/ Qu’elle élève de son mieux. »
Ne nous étonnons point d’un choix qui mêle inculture indignée et idéalisme pré-pubère  : ce sont les lycéens, citoyens militants aux goûts trash-lol qui ont eu la dure tâche de désigner de leurs suffrages le « symbole officiel de la France ». Inna la douce a eu heureusement la victoire modeste, elle s’est contenté d’un petit tweet , violent comme une tronçonneuse et vulgaire comme une paire de nichons dans une cathédrale :  « Femen est sur le timbre français. Maintenant les homophobes, les extrémistes et les fascistes devront lécher mon cul quand ils voudront envoyer une lettre.»
Ça ira !

Église, une nouvelle jeunesse

manif pour tous jeunesse catholique

Qui sont ces cathos qui sifflent sur nos têtes ? Après neuf mois de couvaison, de convulsions, de risques de fausse-couche, la parturition a-t-elle eu lieu ? La France s’est en tout cas colorée d’une teinte nouvelle, qui moire un peu plus son visage. La Manif pour tous a dévoilé une force que nul n’avait su voir venir et qui, même si elle a échoué dans son premier but, entend ne pas déserter le paysage. Derrière les manifestations massives et unitaires, on ne peut pas ignorer la floraison de mouvements spontanés comme les Veilleurs, le Camping pour tous, le Printemps français ou les Hommen qui témoignent d’une évidente mutation par rapport aux décennies catholiques précédentes.
Une certaine jeunesse catholique – qui n’a pas grand-chose à voir avec le cliché « lodens et mocassins », prisé par les médias – a découvert les joies et les servitudes de l’affirmation de soi, en même temps que la sensation de sa force. Mais cette génération ne vient pas de nulle part : elle est le fruit d’une lente préparation entamée il y a quarante ans.
Ce sont les enfants d’une trinité pontificale : de Jean Paul II, ils ont appris la capacité à se rassembler, à se compter (4,5 millions de personnes aux JMJ de Manille – record absolu) et à se montrer spectaculairement calmes, dignes et conviviaux ; de Benoît XVI, ils ont connu la profondeur, l’accord de la raison et de la foi, l’approfondissement aussi de la voie écologique ; enfin, de François, même tout jeune pape, la charité et l’amour du plus faible.
Ce sont les enfants du retournement de l’esprit du Concile, dans cette herméneutique de la continuité que prônait Benoît XVI. Ils aiment la liturgie, la rénovent respectueusement, et se rassemblent spontanément pour prier entre eux – ce qui étonne le contemporain. C’est d’ailleurs d’un groupe de formation et de prières, Even, lancé par un jeune prêtre étonnant autant que discret, le père Leproux, qui officie maintenant à Saint-Germain-des-Prés, que sont venus les premiers Veilleurs.
Ils luttent contre la dénaturation du mariage mais aussi contre les OGM. Ça épate le bourgeois, c’est pour eux aussi naturel que de pratiquer la non-violence. Et pourtant, d’où leur vient cette conscience politique qui détonne par sa maturité dans un monde où on est maintenant adolescent  jusqu’à 45 ans ? [access capability= »lire_inedits »] Bien malin qui le saura. Ils n’ont jamais entendu parler du Larzac et de Lanza del Vasto[1. Lanza del Vasto (1901-1981) fut disciple de Gandhi avant de fonder en France les Communautés de l’Arche, prônant la résistance à la technique et la non-violence. Poète et philosophe prolifique, il s’illustra notamment en organisant la guérilla pacifique du Larzac dans les années 1970.]. Cet été, ils projettent de marcher de Lyon jusqu’à Paris, en traversant la France des perdus, des oubliés, friches industrielles comme villages égarés. Ils se souviennent vaguement d’une marche des Beurs qui, il y a trente ans, les y précéda. Mais ils n’étaient même pas nés. « Sur les traces de la colonne Leclerc », affirment-ils naïvement, sans craindre le point Godwin. Plutôt de Lattre et la 1ère Armée, les corrige-t-on.
Bien entendu, les sociologues ont oublié des paramètres déterminants : d’abord, le baby-boom chez les cathos ne s’est jamais arrêté, au contraire, il a pris son essor après 1968 quand l’autre s’achevait ; pour une raison évidente, qui est que l’encyclique de Paul VI, Humanae vitae proscrit les moyens chimiques ou mécaniques de contraception au profit d’une contraception naturelle – un texte vent debout contre le monde qui faisait dire au philosophe post-marxiste Horkheimer : « Paul VI a plus raison même qu’il le sait. » Vient ensuite une façon de penser que l’on pourrait comparer, toutes proportions gardées, à l’esprit de revanche des Français après la défaite de 1870 : le slogan « On est chez nous ! », souvent scandé pendant les manifs, ne renvoyait pas à une dialectique du Français contre l’étranger, mais à la résistance au changement désordonné et obligatoire du monde. Pour tous ces motifs, par amour aussi de la famille en tant qu’organe protecteur, les cathos ont donc eu des enfants, beaucoup d’enfants, depuis trente ans, voire quarante. Dix frères et sœurs, soixante cousins germains, et c’est une république de France qui recommence. Car la démographie, elle, ne ment pas.
Se pose alors la question complexe de la communautarisation des catholiques de France. On peut dire qu’elle a commencé depuis quarante ans, mais pas de leur fait : les diverses lois sociétales votées dans la ferveur de la révolution des mœurs les ont peu à peu écartés des centres du pouvoir, qu’ils soient politiques, médiatiques ou culturels, se surajoutant à la vieille méfiance, d’ailleurs absurde, nourrie par les « républicains » laïcistes à l’endroit du goupillon, toujours suspecté de vouloir refaire alliance avec son ami le sabre pour menacer la paix civile. Les expulsions, la séparation et l’affaire des fiches n’ont toujours pas été digérées, des deux côtés, un siècle plus tard. Reste, chez les catholiques, l’amertume d’une injustice, tempérée par un véritable amour du bien commun, surtout dans une nation qu’ils ont construite. Alors, depuis plus d’une génération, les catholiques vivent la situation paradoxale, peut-être comparable – psychologiquement, s’entend – à celle des juifs en d’autres époques, d’être dans les faits pour moitié dans le monde commun, pour moitié en dehors. Alors, oui, ça complote, ça fantasme le retour à un ordre rêvé, ça crée des codes propres, ça finit par savoir qui est de la famille et qui n’en est pas, ça se renifle à cent mètres, à des prénoms, à des tenues vestimentaires, à des coiffures, à des goûts, à des lectures. Ça crée une contre-culture. Mais le catho a la mauvaise habitude, contrairement aux membres d’autres communautés, d’être indécrottablement exogame. La ghettoïsation ne lui convient pas et, toujours, il cherche à en sortir, et toujours il désire évangéliser la société. C’est plus fort que lui.
Il a cette autre mauvaise habitude, corrélée à la première, de ne pas répondre aux injonctions de classe, telles que Marx les a définies. Le pays a aujourd’hui la mémoire courte, mais il suffit de se pencher sur le XIXe siècle pour se rappeler qu’à d’autres moments, le catholicisme, réduit malgré lui à la bourgeoisie, a tenté, et réussi, des sorties vers le reste du monde et notamment vers les classes populaires. Dès les années 1820, derrière les Lamennais, Lacordaire et autres Ozanam, le catholicisme traditionaliste et légitimiste, défait par la Révolution française, se tournait vers les nouvelles classes ouvrières, et aussi vers les campagnes. Les enfants de l’an 13 sont en réalité nés en 1973 et ils accomplissement enfin la jonction des Lip, des paysans du Larzac et des opposants à la loi Veil. Ce qu’ils ont baptisé l’écologie humaine, celle qui se soucie du sort du chômeur, du SDF comme des OGM, des embryons, des bébés-éprouvettes et des vieux qu’on abat. L’aggiornamento que réclamait Jean XXIII est achevé.[/access]

*Photo: Mon_Tours

Ilan Halevi est mort

ilan halevi israel

La disparition d’un « classard », comme on désigne dans mon village de Haute-Savoie ceux qui sont nés la même année que vous, est toujours traumatisante. Et cela, même si ledit classard fut tout au long de sa vie, de la maternelle jusqu’au club du troisième âge, votre ennemi intime, celui que l’on adorait détester, et qui vous le rendait bien. Ces inimitiés survivent parfois au-delà de la mort, comme dans le cas du père d’Ariel Sharon, qui refusa d’être enterré dans la place de cimetière qui lui avait été attribuée par la direction de son moshav de Kfar Malal, au prétexte qu’il aurait dû côtoyer pour l’éternité un voisin auquel il n’adressait plus la parole.
Ilan Halévi, ci-devant vice-ministre des affaires étrangères de l’Autorité Palestinienne, intime de feu Yasser Arafat, était mon classard, né en  octobre 1943 à Lyon, ville où je jouissais alors, insouciant du contexte, des premiers mois de ma présence au sein des vivants. Être nés juifs la même année, dans la même ville, dans un pays où l’occupant nazi et ses auxiliaires vichystes avaient des projets très précis concernant votre avenir, cela crée un lien. Si âpres aient été les controverses qui les ont opposés, la mort de l’un de ces anciens bébés de la guerre et de la Shoah provoque chez le survivant un sentiment de manque.
C’est pourquoi je n’éprouve aucune envie de cogner post mortem sur un homme sur lequel je n’aurais eu aucun scrupule à tirer si les circonstances nous avaient revêtus d’un uniforme militaire, et pourvu d’un fusil. Nous nous fîmes seulement la guerre par le verbe et par la plume, et je lui rends les honneurs dus à l’ennemi mort au combat, même si ce dernier passe pour un traître aux yeux de nombre de mes amis.
Rien ne m’empêche, en revanche, de traiter comme ils le méritent ceux qui se sont livrés à de vibrants éloges funèbres d’Ilan Halévi, faisant de lui le modèle de ce que devraient être les juifs de France : « un métèque générique », selon Nicole Lapierre, épouse à la ville d’Edwy Plenel. Pour elle, c’est le fin du fin de l’existence humaine. « Un intellectuel juif engagé au coté des Palestiniens dans l’espoir de favoriser une paix véritable au Proche-Orient » selon Pierre Haski, co-fondateur du site Rue89. Un pacifiste, donc, dont le cœur saignait à chaque attentat anti-israélien, mais pas au point de démissionner de son poste.
Qu’Ilan Halevi ait fait de sa judéité une arme pour combattre le sionisme en la mettant au service des pires ennemis de l’Etat juif est  de bonne guerre : s’il avait gardé le nom de famille,  Alain Albert, qui lui fut officiellement attribué par la République Française après son adoption par le second mari de sa mère, sa carrière au sein du Fatah palestinien fût passée quasi inaperçue. Sa notoriété et son audience doivent beaucoup, certes, à ses indéniables qualités intellectuelles et à son incontestable habilité politique. Mais sa posture assumée d’homme public « 100% juif et 100% arabe » avait fait de lui un Ovni politico-médiatique. Qu’un juif choisisse le camp des ennemis de ceux de son peuple qui croient à la nécessité d’un royaume ou d’un Etat des juifs au sein des Nations n’est ni nouveau, ni exceptionnel. Flavius Josèphe sous l’Empire romain, et les ultra-orthodoxes juifs des Neturei Karta qui vont baiser aujourd’hui les babouches de Mahmoud Ahmadinejad en sont les emblèmes d’hier et d’aujourd’hui. C’est cela qui fait tomber en pâmoison les auteurs d’éloges funèbres d’Ilan Halévi, pour qui il n’est de bon juif que ceux qui veulent la mort d’Israël. Comme ils n’osent pas défendre en leur nom ce programme radical, ils font une standing ovation à ceux qui se réclament de leurs origines juives pour diaboliser les « sionistes ». C’est ainsi qu’un historien israélien fourvoyé dans un sujet qu’il ne maîtrise pas, Shlomo Sand, est devenu une gloire de Saint-Germain-des-Prés en prétendant que le peuple juif et Israël sont de pures inventions et en « démissionnant » à grand bruit de ce peuple…
Ce que cherchent ces antisionistes de salon, c’est moins à honorer la mémoire de leurs idoles qu’à faire honte aux juifs, intellectuels ou boutiquiers, qui ne voient aucune contradiction à aimer leur patrie et à s’y sentir bien, et à se soucier de la pérennité d’un Etat qui à la houtzpah de se vouloir juif et démocratique.
Pour que l’hommage posthume fût parfait, il fallait, de surcroît, qu’Ilan Halevi passât pour un martyr de son choix courageux. Il aurait été victime, selon Pierre Haski, d’une « haine tenace qui n’a pas disparu avec le temps ». Au risque de décevoir Haski, et tous ceux qui qui prêtent aux Israéliens des passions qu’ils n’ont pas, il faut bien constater que les responsables de l’Etat juif prenaient Ilan Halévi pour ce qu’il était en réalité : un politicien mineur du Fatah, utilisé par Arafat dans des opérations de relations publiques avec l’intelligentsia française. Seuls quelques excités marginaux de l’extrême droite israélienne francophone tombaient dans le piège grossier tendu par Arafat : faire de lui un « traître générique » c’était lui donner une importance qu’il était loin d’avoir. Quand les Israéliens « haïssent » ceux qu’ils estiment constituer un danger majeur pour leur Etat, ils prennent des mesures qui réduisent notablement leur espérance de vie.  À l’égard d’Halevi, la majorité des Israéliens, classe politique et opinion publique confondues, éprouvaient plutôt une vague curiosité : des « mauvais juifs », ce n’est pas cela qui manque sur cette terre – voir Noam Chomsky ou Richard Falk – mais on s’en est toujours accommodé. Celui-là était un peu différent des autres, car il parle hébreu, et est devenu sous-ministre chez Arafat. Et alors ? On fait avec, de minimis non curat praetor… Si les Français veulent faire de lui un héros, c’est leur affaire, pas la nôtre. On a beaucoup d’autres chats, et des plus hargneux, à fouetter.
Nos auteurs de nécrologies hagiographiques d’Ilan Halevi ont cependant pieusement passé sous silence son choix de faire célébrer ses obsèques en terre française, au Père Lachaise, et non pas à Ramallah. Tout près du lieu où il a été incinéré se trouve  la tombe d’un autre Halévy prénommé Ludovic (1834-1908), dont la gloire est, elle, immortelle : il fut, avec Henri Meilhac, le librettiste de Carmen et des plus célèbres opéras bouffes de Jacques Offenbach. Ce n’était, pour les deux derniers, pas toujours simple d’être juifs dans la France d’Edouard Drumont, mais au moins on ne leur reprochait pas sans cesse l’existence d’un petit Etat proche oriental…

*Photo : TV5.

Acquittement de George Zimmerman : la loi plus forte que l’émoi

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george zimmerman martin

Le  15 octobre 1995 fut prononcé l’acquittement de l’ancien joueur (noir) de football américain O. J. Simpson. Celui-ci était poursuivi pour avoir assassiné son ex-femme (blanche) et l’amant de celle-ci. Son arrestation, quasiment en flagrant délit, avait donné lieu à une spectaculaire course-poursuite filmée par toutes les télévisions. L’acquittement d’O. J. Simpson, après un procès qui suscita beaucoup de passion, et malgré des charges accablantes, provoqua des manifestations de joie dans la communauté noire. Les commentaires de la presse et de l’intelligentsia américaines furent très mesurés, la dimension raciale du débat ayant été très présente. Par la suite, O. J. Simpson écrivit, par bravade, un livre dans lequel il reconnaissait quasiment être l’auteur du double meurtre.
Le 13 juillet dernier, une cour de Floride  a prononcé l’acquittement de George Zimmerman pour le meurtre de Trayvon Martin, un Noir de 17 ans. Celui-ci avait été abattu d’une balle  en mars 2012 en Floride alors qu’il rentrait chez lui, le soir, après avoir acheté des bonbons. M. Zimmerman, un justicier de quartier auto-proclamé,  a prétendu qu’il l’avait pris pour un malfaiteur sous la capuche de son sweat-shirt. Cette décision a provoqué une grande émotion dans la communauté noire, à l’image de la réaction outrée de Michaël Moore et d’autres intellectuels qui furent pourtant plus silencieux au moment de l’acquittement de Simpson.  La presse américaine a jugé ce verdict « désespérant » mais « sans surprise« .
Ce parallèle est simplement destiné à illustrer la  complexité de  la question raciale aux États-Unis, son caractère très passionnel, le défi que représente l’inégalité foncière entre Noirs et Blancs face à la justice, inégalités qui n’ont pas seulement une origine sociale. Mais aussi, ce qui peut peut-être apparaître comme rassurant. Dans un cas comme dans l’autre les décisions d’acquittement étaient justifiées au regard des principes du procès pénal et du droit applicable en la circonstance. D’ailleurs, ceux qui ont suivi le procès de George Zimmermann ne se faisaient aucune illusion sur la décision qui serait rendue. Aucune illusion, car la personnalité terriblement déplaisante de l’auteur du coup de feu mortel, ses obsessions sécuritaires,  le caractère tragique de la mort d’un adolescent noir sans histoire, tout cela appelait intuitivement une déclaration de culpabilité et une condamnation. Sauf que la justice pénale américaine a bien fonctionné, et comme dans le cas d’O. J. Simpson a pris la décision qui s’imposait sur le plan judiciaire.
Dans le système américain, on considère  qu’un coupable en liberté est un désordre, et un innocent en prison, la pire des injustices. En France, sans trop forcer le trait, on peut dire que c’est le contraire. Aux États-Unis, le système est accusatoire et les jurés délibèrent seuls sans la présence des magistrats. Ils sont mis à l’écart pendant toute la durée du procès afin d’être l’abri des influences extérieures. La déclaration de culpabilité doit être prise à l’unanimité.  Il ne doit subsister aucun «doute raisonnable» quant à celle-ci.  Nous sommes en France, sous le régime de « l’intime conviction », les magistrats, avec leur autorité, font partie du jury, et les décisions sont prises à la majorité.  Dans ces conditions, et sans faire de procès d’intention à quiconque, il est plus difficile de faire prévaloir le principe selon lequel « le doute doit profiter à l’accusé ».
Autre différence, il n’y a pas de « constitution de partie civile ». C’est-à-dire que la procédure pénale et la procédure civile sont étanches. La poursuite est de la seule responsabilité du parquet qui représente l’État et par conséquent l’intérêt général. Elle n’est donc pas « polluée » par l’intervention d’intérêts particuliers qui, en bonne logique, n’ont pas leur place dans le procès pénal. La protection des victimes étant d’ailleurs mieux assurée dans le système américain  puisque les recours civils  peuvent aboutir, même si au pénal il y a eu une décision d’acquittement. Et ce parce qu’il n’y a pas identité entre la faute pénale et la faute civile – les règles d’établissement de cette dernière étant beaucoup plus souples.
Les règles de la justice pénale sont les conséquences de la récupération par l’État moderne du pouvoir de punir. Celui-ci est en effet dépositaire d’une prérogative tout à fait exorbitante, celle de la « violence légitime » qui s’exprime par le « pouvoir sur les corps ». Enfermer les gens, éventuellement à vie, voire les tuer, dès lors que l’on considère qu’ils ont commis des actes transgressant gravement le pacte social,  c’est un pouvoir qui nécessite d’être exercé au travers de règles extrêmement strictes. Pour qu’une décision de cette nature soit légitime, et c’est la condition impérative  de cette légitimité, il faut qu’elle ait été prise après une procédure irréprochable. Qui assure un véritable débat contradictoire, qui devra aboutir, non pas à une vérité objective, mais, ce qui n’est pas la même chose, à une vérité judiciaire,  base de la décision prise. Cela explique,  les différents principes tels que : pas de crimes ni de peine sans textes qui le prévoient, non-rétroactivité, charge de la preuve, bénéfice du doute, droits de la défense, secret professionnel, respect scrupuleux des règles de procédure, etc…
Dans l’affaire Simpson,  l’accusation s’était trouvée en grande difficulté car l’ensemble de la procédure d’enquête avait été menée par des services de police dirigés par une brute,  ayant manifesté une passion ouvertement raciste, dont il était coutumier. L’ensemble de cette enquête s’était donc trouvée disqualifiée. L’accusation ne disposait plus des éléments permettant d’aboutir à une condamnation régulière.  La décision d’acquittement était alors juridiquement imparable aussi difficile fut-elle à accepter sur le plan moral.  Elle suscita chez nous, à quelques exceptions près, une incompréhension scandalisée.
Il serait trop long  de revenir sur tous les aspects de  l’affaire examinée récemment par la cour de Floride, mais simplement sur ceux qui ont été les enjeux des débats. George Zimmerman,  caricature  d’adepte de l’autodéfense,  avait-il  repéré sa victime, en raison de la couleur de sa peau et de son sweat à capuche, stéréotype du jeune délinquant noir ? Question importante, puisque pour qu’il y ait meurtre, il faut prouver que la mort a été donnée « par méchanceté, haine ou rancœur« . Cette preuve n’a pu être rapportée.
Ensuite, c’est la question de la légitime défense qui  a été débattue. En Floride, la loi « Stand Your Ground » (« défendez votre territoire« )  interprète de façon très large cette notion.  Et exigeait que ce soit l’accusation, le procureur qui prouve que Zimmerman ne se trouvait pas en état de légitime défense.  Cette preuve n’a pu être rapportée.
Trayvon Martin s’est-il ou non rebellé contre l’inconnu qui l’avait pris en filature, le  prenant pour un cambrioleur?  Il y a incontestablement eu une bagarre, mais on ne sait pas, et on ne saura jamais comment elle s’est déroulée.
Selon l’AFP, «George Zimmerman a affirmé avoir été agressé par l’adolescent, tandis qu’il est revenu à l’accusation, de façon perverse, de prouver au jury que le garde ne se trouvait pas en état de légitime défense, et de tâcher de démêler « sans l’ombre d’un doute » les derniers instants d’une rencontre qui n’avait pas eu de témoin direct. »  Résumé parfait,  sauf l’expression « de façon perverse ».  Ce n’est que le respect des principes d’un procès pénal régulier.
Autre son de cloche chez Robert Zimmerman, le frère de  l’accusé qui clame que : «selon le jury son frère a agi correctement dans la défense de sa vie en conformité avec la loi ».  Radicalement faux. On n’en sait rien.
En revanche, écoutons attentivement Ta-Nehisi Coates, éditorialiste du magazine  Atlantic, quand il explique : «Les procès ne sont pas de stricts substituts de moralité. Tout ce qui est immoral n’est pas illégal – et n’est pas supposé l’être. Je veux vivre dans une société qui présume l’innocence [d’un accusé]. Je veux vivre dans cette société-là, même lorsque je sens qu’une personne devrait être punie.»  Impeccable.
En France où traditionnellement l’innocence bafouée ne gêne pas beaucoup, où le coupable en liberté est la pire des injures, et où la tradition du « la fin justifie les moyens »  est malheureusement bien ancrée dans les têtes et les pratiques, j’imagine les réactions outrées et les critiques ricanantes.  Chez nous, les multiples violations des règles de l’instruction sont normales et légitimes, dès lors qu’il s’agit de faire un carton sur tel ou tel homme politique, tel joueur de handball, tel homme d’affaires.
On vilipende « les avocats procéduriers », vous savez, ceux qui demandent que la justice respecte sa propre légalité. On considère aussi que le procès pénal est là avant tout pour permettre aux victimes « de faire leur deuil ».  On hurle contre le Conseil Constitutionnel quand on est de droite, on hurle contre le Conseil Constitutionnel quand on est de gauche. Et on s’accommode très bien des régulières condamnations de  la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme.
Les États-Unis, ne s’autoproclament pas comme nous « patrie des droits de l’homme ». Ils sont bourrés de défauts, parfois ils me révulsent, et même me font peur. Mais j’aime bien quand ils nous rappellent  aussi difficile et risqué cela soit-il, que « la forme est la sœur jumelle de la liberté ».

*Photo : George Zimmerman Trial.

Vanessa Paradis, star verte et vertueuse

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Obsession, le supplément « mode, tendances et culture » (les trois étant probablement synonymes) du Nouvel Obs se plait à dégoter de petites initiatives citoyennes pas trop coûteuses pour les femmes libérées CSP+. Logique qu’on s’y soit cru obligé d’y diligenter une enquête sans concessions  sur Vanessa Paradis, « égérie engagée d’H&M conscious ».
Les faits ? La star sert de porte-manteau à la nouvelle collection « green-conscious » (conscience verte : comprend qui peut) du groupe H&M, qui tente de combiner dans des T-shirt en coton biologique « tendance et matières recyclées », consumérisme et éco-citoyenneté, mode et responsabilité. Bref, de surfer sur la vague éthique et verte, car la bonne conscience s’affiche comme autrefois les bonnes mœurs. Le bonheur des dames comme il faut passe désormais dans un shopping « eco-responsable », qui permet de s’acheter à bas prix une âme en polyester recyclé.
« L’ambassadrice de charme »  se dit « très concernée » par le développement durable, et ravie de joindre l’utile à l’agréable en conciliant son « goût pour le vintage » avec  un engagement citoyen. Elle avoue son enthousiasme dans Elle : « Ça me plaît de représenter une marque populaire, accessible, et une collection qui tente d’éveiller les consciences à l’avenir de notre planète »
Sans douter de la bonne foi de la chanteuse engagée, on peut raisonnablement regretter qu’elle ne se soit pas un peu renseignée avant de nous donner des leçons de morale : en servant de femme-sandwich à l’entreprise suédoise, elle devient la caution éthiquable du système d’exploitation (oui-oui) dont se sert l’industrie de la mode sous la forme du doux euphémisme de « division internationale du travail ».
En effet, si on se penche de plus près sur l’étiquette, on s’aperçoit souvent que le 100% coton est  « made in Cambodia » (ou autres pays anciennement tiers-mondistes et désormais « en développement »). On apprend sur le site de peuples-solidaires que H&M, avec d’autres gentilles entreprises comme Zara et Gap, fait fabriquer sa gamme green conscious au Cambodge, où l’on recense près de 2900 cas d’évanouissements par épuisements dans les usines textiles depuis 2011, et où le salaire est passé récemment de 47 à 57 euros par mois (soit le prix de trois t-shirts « conscients » en jersey).
La moderne dame patronnesse vend les nouvelles indulgences du capitalisme mondialisé. Le Paradis est plus que jamais un truc de riches.

Extension du domaine de la foi

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manif pour tous cathos

« Le médium, c’est le message. » La maxime de Marshall McLuhan nous enseigne que les médias créent la réalité qu’ils montrent. Elle s’applique tout aussi bien au mouvement de contestation contre la loi Taubira. Davantage que le refus du mariage et de l’adoption pour les couples de même sexe, c’est le choix de la rue qui, par la logique propre de cette forme particulière de mobilisation, a façonné un véritable phénomène social, un mouvement de masse à la fois très catholique et foncièrement contemporain, dépassant la cause qui lui a donné naissance.
Après presque un an de débat passionné quoique rarement passionnant – il est opportun de rappeler qu’il y a deux ans, la question semblait être déjà réglée dans l’opinion. Il y a un an  encore, après la victoire de François Hollande à l’élection présidentielle et celle de la gauche aux législatives, les Français semblaient globalement favorables à l’ouverture du mariage et de l’adoption : selon l’IFOP,  au début de l’été 2012, 63% des sondés soutenaient le mariage homosexuel et 53 % l’adoption pour tous. C’est dans ce contexte que le PS inscrit ces mesures dans son « Projet 2012 ». Comme avant Maastricht, comme avant le référendum sur le traité constitutionnel européen, le gouvernement, et d’ailleurs l’ensemble de la classe politique, sont convaincus que l’affaire est pliée.
Mais cette adhésion d’apparence solide est déjà à nuancer : entre 2011 et 2012, le soutien à l’adoption connaît un léger reflux à mesure que les projets du gouvernement se précisent. Sensibilisés à la question concrète de la filiation, certains ont changé d’avis.
C’est à ce moment-là, à la veille du 15 août 2012, que les évêques de France appellent les fidèles à prier pour la famille, dans un texte s’opposant au mariage homosexuel et à l’homoparentalité. La vraie bataille commence. À la rentrée 2012, quelques personnalités issues d’une quarantaine d’associations – dont certaines ne sont que des coquilles vides  – adoptent une stratégie commune et décident de constituer un front aussi large que possible contre la loi Taubira. Alors que la polémique fait déjà rage dans les émissions-café du commerce des radios et des télés, Frigide Barjot rêve d’un rassemblement unitaire qui irait des associations catholiques aidées par l’Église à Lionel Jospin, son épouse Sylviane Agacinski et Jean-Pierre Chevènement, sans oublier les quelques parlementaires de gauche, souvent élus des Antilles, opposés au projet de loi. Très rapidement, la décision d’appeler à des manifestations géantes est prise ; une première date est fixée au 18 novembre  et le collectif adopte le nom qui restera le label du mouvement : la Manif pour tous.
Pendant ce temps, le débat cathodique continue et fixe les lignes de clivage. Selon une enquête d’opinion IFOP réalisée pour Le Monde, début novembre, si 61% du panel interrogé se déclare toujours favorable au mariage gay, les partisans de l’adoption ne sont plus que 48%. L’équilibre des forces ne bougera plus. En d’autres termes, avant même la première manifestation, chacun a choisi sa religion. Les manifestations n’auront pas d’impact durable sur l’opinion générale. Mais peu à peu,  la grosse machine de la Manif pour tous commence à dicter sa propre logique : radicalisation du message, rétrécissement de la base de la mobilisation.
Pourquoi ?.[access capability= »lire_inedits »] Si le débat médiatique donne l’occasion de mettre aux prises des personnes et des points de vue contradictoires – encore que dans un dispositif qui s’avère souvent être un piège –, seuls les plus motivés et les plus organisés ont l’énergie de battre le pavé. Par ailleurs, si quelques électrons libres de gauche se sont opposés au « mariage pour tous » dans les médias, ils ne sont pas prêts à descendre dans la rue pour se mêler à une foule catholique et de droite. En outre, T-Shirts, banderoles et slogans ne favorisent pas les messages les plus subtils et nuancés. Les formules doivent être courtes et claires. Voilà comment le mouvement se réduit, sociologiquement et idéologiquement, à sa base la plus étroite et la plus radicale : les catholiques plus ou moins pratiquants. Entre novembre 2012 et fin mai 2013, grâce à la mobilisation, les cathos ont graduellement pris conscience d’exister en tant que groupe social soudé par l’expérience et la joie de se retrouver ensemble. Souvent minoritaires dans leur vie quotidienne, des centaines de milliers de catholiques qui ont participé à au moins une manifestation se sont sentis, au moins pour un après-midi, majoritaires. Et la couverture médiatique globalement hostile au mouvement a renforcé le sentiment de solidarité et d’appartenance des sympathisants de la Manif pour tous.
Ce processus a abouti à un curieux épisode : le succès de la mobilisation et la cristallisation d’un noyau dur catholique en son sein ont entraîné la marginalisation puis l’éviction pure et simple de sa figure de proue. Le talent médiatique de Frigide Barjot, précieux lorsque le débat se cantonnait aux plateaux de télévision et de radio, n’a pas pu empêcher son exclusion du mouvement lorsque celui-ci, se recentrant autour de son noyau dur catholique, a souhaité avoir un leader à son image. Frigide Barjot a progressivement cessé de représenter les centaines de milliers de personnes qu’elle avait largement contribué à mobiliser pendant l’hiver 2012-2013. À cette évolution sociologique s’est ajouté un changement de stratégie. Tandis que le mouvement créé par la mobilisation dépassait sa cause initiale, c’est-à-dire l’opposition au mariage gay, Frigide Barjot campait sur ses positions de septembre 2012 : rassembler large et lutter exclusivement contre la loi Taubira en avançant, si besoin était, des contre-propositions comme l’union civile. Mais le gros des troupes avait pris conscience de sa force  et compris que la vague soulevée dépassait la question du « mariage pour tous ».
Les manifestations de l’hiver ont joué le rôle d’une « Catho Pride ». L’amertume ancienne créée par une laïcité faite pour des athées qui consentaient tout juste à tolérer ces croyants arriérés nourrit un désir inconscient de revanche. Si on ajoute les tentatives répétées visant à marginaliser voire à évacuer la dimension chrétienne de l’histoire et de l’identité françaises, on voit se dessiner  un profond « ras-le-bol ». Cette laïcité-là, cette vision-là du passé, des centaines de milliers voire des millions de catholiques français l’avaient en travers de la gorge depuis longtemps.
Au sujet de la nouvelle génération de catholiques, on parle souvent de l’« effet JMJ », ces rassemblements de la jeunesse catholique qui ont créé un sentiment d’appartenance à un groupe puissant. Mais ce phénomène est plus large. D’une manière plus générale, le pontificat de Jean Paul II a beaucoup contribué à redonner aux catholiques la fierté d’appartenir à l’Église. Mais c’est surtout le bouleversement radical des rapports entre les fidèles et l’Église qui a changé la donne : les laïques ne sont plus des ouailles passives et consommatrices de sacrements. Ils ont appris à être citoyens d’une République, c’est-à-dire qu’ils ont acquis, dans leurs rapports avec l’État, le statut de participants souverains plutôt que de sujets passifs et soumis. L’Église, à son tour, les sollicite de plus en plus en tant qu’acteurs et s’emploie  à élargir le champ d’action du religieux vers les autres domaines de la vie.
Aujourd’hui plus qu’auparavant, être un bon catholique en France exige des efforts dépassant largement le culte. S’impliquer dans la vie de l’entreprise, dans la vie sociale et politique fait désormais partie intégrante de l’engagement religieux des catholiques français. Dans ces conditions, la religion n’entend plus se contenter de la dimension cultuelle ni se confiner à la sphère privée. En ce sens, la loi Taubira n’a été qu’un prétexte pour investir la place publique dans une démarche qui, pour le moment, relève plus de la prise de conscience collective et de l’affirmation identitaire que d’une revendication politique concrète. Cependant, comme le montre l’exemple des juifs et des musulmans, la frontière entre les deux est loin d’être claire et tranchée.
Que cette mobilisation trouve une nouvelle cause, un ordre du jour qui lui permettrait de se structurer, de s’institutionnaliser et de perdurer ou qu’elle échoue sur les plages estivales, une chose est certaine : une nouvelle génération de catholiques vient de recevoir son baptême du feu. Ainsi, il n’est pas exagéré de conclure qu’au défi lancé par les musulmans de France à l’esprit de la loi de 1905  s’ajoute maintenant sa remise en cause par le réveil d’un nouveau catholicisme identitaire.[/access]

*Photo: Mon_Tours

Marianne, icône timbrée

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Les timbres sont de petits bouts de papier fascinants, qui permettent de payer l’affranchissement des lettres d’amour et des faire-part de décès. Les timbres font le délice des collectionneurs et la fierté de La Poste. On voit par là que le sujet est d’importance. L’information selon laquelle le visage apposé sur le nouveau timbre « Marianne », dessiné par les artistes David Kawena et Olivier Ciappa, s’inspire du visage d’Inna Shevchenko (fondatrice du mouvement Femen) ne vous aura certainement pas échappé.
Ce nouveau timbre, présenté comme une « Marianne de la jeunesse » a été « dévoilé » dimanche par François Hollande. Dévoilé, je souligne, car se sont les mots de la Présidence, et pas simplement « présenté ». Le sujet est d’importance. Le sujet est quasiment religieux. Car donner à Marianne les traits d’une Femen, est le coup de génie d’une modernité laïque qui réaffirme gaiement les contours de ses propres croyances et de son mysticisme : la jeunesse, la féminité, la contestation, la nudité, etc.
Mais qui est Marianne ? Bien avant d’être incarnée par Brigitte Bardot ou Catherine Deneuve, la figure de Marianne est celle d’une sainte laïque. Philippe Muray en parlait en ces termes dans Le XIXe siècle à travers les âges : « Tous les jours nous léchons pour les coller sur des enveloppes l’envers de timbres reproduisant la tête d’une femme coiffée d’un bonnet phrygien. On la prénomme Marianne cette créature sévère avec son bonnet frigide sur la tête. Mais d’abord pourquoi ce bonnet ? Référence en passant au culte de Mithra, le grand totémisme phrygien des baptêmes dans le sang des taureaux. Rappel aussi de l’interprétation rosicrucienne du bonnet écarlate dont on coiffait le massacreur du taureau et qui était censé symboliser le prépuce ensanglanté… La République Française, donc, gravée dans son carré de timbre avec sa verge rebroussée rouge sur la tête. On s’en met, des choses curieuses, sous la langue chaque jour…Cocarde circoncise. Avertissement répété à la castration. Chapeau de sacrifice. Souvenir sous votre salive de l’assassinat fondateur devenu couvre-chef ou béret rituel. » Un peu plus loin Muray s’interroge sur le nom même de Marianne, et propose une hypothèse allant à contre-courant des lectures habituelles : « Le nom de Marianne adopté comme prénom qui-va-de-soi de la République allégorisée vient tout simplement d’une société clandestine qui s’appelait La Marianne. Une association de conjurés de l’ouest conspirant dans le but de renverser le régime mis en place par le coup d’état du 2 décembre 1851 ». Sombre culte socialiste à mystères, dont les rites incluent des cérémonies initiatiques, la récitation de répliques apprises par cœur, des signes de reconnaissance, etc. Rituels. Religion. « Cent ans plus tard, évidemment, tout le monde a oublié ces laborieuses origines. Marianne est devenue une revenante, elle aussi, un petit fantôme dans son carré de papier crypté. La société secrète est loin. Du moins on pourrait le croire. Elle est toujours là en vérité, somnambuliquement vraie avec son bonnet pénien, elle a survécu à ses débuts camouflés  »
On pourrait croire que la Sainte-Femen-Marianne-de-la-jeunesse portait un collier de fleurs sous son bonnet phrygien ; faux : elle porte l’auréole renouvelée de notre modernité. Et le concert de louanges que l’on entend à son propos, depuis quelques jours, n’est que le chant d’amour de nos contemporains pour un symbole dévot. Et quand la ferveur religieuse envers les Femen (elles adorent d’ailleurs faire des happenings dans des églises) rencontre la dévotion envers le mystère-républicain-à-bonnet le succès est assuré. On va lécher, on va lécher… ah ça oui, on va lécher !

Droite sans domicile fixe

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alain juppe rpr ump

alain juppe rpr ump

Le regain – très virtuel – de popularité d’Alain Juppé auprès des sympathisants de l’UMP (54 %, considèrent qu’il ferait un bon président de la République, devant Fillon et Copé) montre bien la confusion qui règne chez les électeurs du grand parti de droite. Car si aujourd’hui la droite française est en crise de positionnement, c’est en grande partie dû aux manigances du maire de Bordeaux, président fondateur de l’UMP, pour noyer l’exception gaulliste dans un grand parti taillé à la mesure de ses ambitions mais structurellement voué à être une aberration politique.
Jusqu’en 2000, et depuis les débuts de la Vème République, la droite était structurée autour d’un parti gaulliste fort, et d’une nébuleuse centriste. Cette division était pertinente et reproduisait globalement la distinction de René Rémond entre droite bonapartiste et droite orléaniste. Elle ratissait au mieux le terrain électoral. Aux centristes démocrates chrétiens l’Alsace et les bocages de l’Ouest, aux Radicaux et aux gaullo-radicaux le Sud-Ouest, aux gaullo-bonapartistes partisans de la plus grande France, la Corse et l’outre-mer…
Ce découpage partisan s’ancrait donc dans des réalités humaines et historiques profondes, et ne se résumait pas à un simple clivage droite/gauche. Beaucoup d’élus centristes, aristocrates du bocage, et autres allergiques aux RPR car girondins et européens, étaient en effet beaucoup plus à droite que les gaullistes. Au sein de la famille centriste, la plupart des Républicains indépendants, par la suite devenus membres de l’UDF, étaient très libéraux sur le plan économique et flirtaient souvent avec l’extrême droite quand ils n’en venaient pas.
À l’inverse, le RPR, c’était « le métro aux heures de pointe ». Tous les gaullistes, et pas seulement les « gaullistes de gauche » ne se disaient de droite qu’avec répugnance. De fait, la mystique de la Résistance,  la projection dans ses congrès des images de Londres et de la Libération faisaient du RPR un parti populaire, à la sociologie électorale proche de celle du grand parti radical, rassemblant bien au-delà des franges traditionnelles de la droite.
La barrière avec l’extrême droite était infranchissable. D’abord, au début, l’extrême droite, c’était l’OAS, incompatible avec les gaullistes. Ensuite, quand on répugne à se dire de droite, on est moins programmé à se rapprocher de l’extrême droite.
Cette organisation, malgré les rivalités Chirac/Giscard et les tensions RPR/ UDF, n’a jamais empêché les accords victorieux d’investiture aux législatives, mais elle a volé en éclat à cause de la stratégie personnelle d’un homme seul, ayant la mainmise sur la stratégie de Jacques Chirac, Alain Juppé.
Dès la campagne de 1995 dans laquelle il n’a joué qu’un rôle tardif et marginal, éclipsé par Philippe Séguin, Alain Juppé a compris que le RPR, qui plébiscitait à l’applaudimètre Séguin et Pasqua,  n’en ferait jamais son candidat à la présidentielle, et n’aimerait jamais un technocrate froid au cœur penchant vers Bruxelles. Il lui fallait donc un parti débarrassé des gaullistes et du gaullisme et même des chiraquiens. Comme l’a confié François Baroin à Anne Fulda à propos de  l’action de Juppé en 1995, « Je n’ai pas tout de suite compris que ce qui se tramait en fait, c’était une entreprise méthodique d’élimination des chiraquiens »[1. Anne Fulda, François Baroin, le faux discret, Jean-Claude Lattès 2011.].
Pour qu’un parti à sa main l’investisse un jour, il fallait liquider le gaullisme, expliquer que son ralliement à l’Europe rendait caduque la division entre la droite et le centre, que son ralliement au libéralisme rendait désuet le volontarisme d’Etat et caduque les différences avec l’UDF. Contrairement à ce qu’on a fait croire par la suite, Alain Juppé a aussi été un des premiers à prôner un retour dans le commandement intégré de l’OTAN. À partir de 1997, tout fut mis en œuvre pour saper l’autorité des présidents du RPR, Séguin puis Alliot-Marie. On défendait en parallèle  en s’appuyant sur des chevaux légers UDF l’idée d’un grand parti unique de la droite et du centre en expliquant que plus rien ne justifiait la survivance d’un parti gaulliste. Les gaullistes comme Pons ou Séguin  ne réussirent qu’à différer la création de ce parti « hors-sol » après la réélection de Chirac en 2002.
Mais dans cette histoire,  Juppé  a été le dindon de la farce puisque, condamné par la justice, il a été obligé de céder son parti à son pire adversaire, Nicolas Sarkozy. Or, contrairement à une idée courante, Sarkozy, adoubé par Séguin et Pons, est le vrai héritier idéologique du Chirac de 1995. Ce sont les militants gaullistes et chiraquiens, bonapartistes, qui se sont portés  en masse sur Sarkozy pendant que les centristes de l’UMP se jetaient dans dans les bras d’un Chirac vieillissant et d’un Villepin balladurisés dans un discours de consensus mou. La présidentielle de 2007 a montré, infligeant un désaveu cinglant aux analyses intéressées de Juppé,  qu’avec un UMP-RPR fort (Sarkozy 31%) et un centriste à bon étiage (Bayrou 18%), on pouvait écraser le Front National (10%) pour gagner la présidentielle et les législatives sans recourir au « parti unique de la droite et du centre » et mieux qu’avec lui.
Mais depuis que Sarkozy est sorti du jeu, l’UMP se retrouve face à ses contradictions. Comment continuer à le vendre comme parti unique de la droite et du centre alors qu’il y a un centre, l’UDI, et peut-être deux candidats à la Présidentielle (Borloo, Bayrou) ?
En essayant de conjurer la division originelle dans le pluralisme des « courants », l’UMP a perdu  l’avantage comparatif qu’avait le RPR en se rattachant à la mystique gaulliste, à celle du CNR et de la Libération. Pour utiliser le vocabulaire du marketing, on peut dire que pour son confort personnel, Juppé a liquidé une marque qui avait une histoire et qui constituait un atout, pour une marque générique d’hypermarché (« droite et centre »)  moins porteuse. Si être de droite, c’est trouver que les riches paient trop d’impôt, que les salariés coûtent trop chers, que les syndicats sont nuisibles, ce n’est pas très porteur! Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la dérive droitière de l’UMP corresponde à une montée dans l’organigramme des transfuges du parti républicain et des conservateurs du bocage.
La véritable voie de salut pour l’UMP consisterait donc à renoncer à incarner le centre, la Gironde et l’Europe et remplacer sa référence « de droite » en redevenant gaulliste, radical, libéral et républicain afin de couvrir le vaste champ idéologique et populaire qu’elle a perdu en liquidant le RPR. Ce qui suppose notamment de renouer avec l’euroscepticisme. Comment un parti héritier du RPR dont 80% des militants et 60% des électeurs ont voté contre Maastricht peut-il ne compter plus aucun dirigeant de premier plan reprenant ce discours ?
En un mot, l’UMP doit enfin comprendre que son vice originel est d’avoir été conçue, dans  une sorte de gestation pour autrui,  par un calcul faux,  en fonction de la seule ambition personnelle  d’un homme qui ne serait jamais président et qui, depuis le gâchis de la présidence Chirac et jusqu’à ses médiations intéressées et ses tentations de retour,  n’a pas fini de miner  la droite française.

*Photo : UMP Photos.

Si George Zimmerman avait été français…

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george-zimmerman-justice

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George Zimmerman, agent de sécurité « amateur », accusé du meurtre, le 26 février 2012, de Trayvon Martin, un jeune noir de 17 ans, a été acquitté dans la soirée du 13 juillet par la Cour de Sanford en Floride. Ce procès qui a duré trois semaines a été retransmis en continu par la télévision. À l’annonce du verdict, des manifestations ont eu lieu qui ont dénoncé cette décision mais, apparemment, dans un calme relatif au point que les associations noires responsables se sont félicitées de cette modération. « Il y a eu de la colère mais elle s’exprime de manière réfléchie », selon François Durpaire un spécialiste des Etats-Unis (Le Monde).
On pouvait craindre le pire, notamment l’équivalent des émeutes raciales qui avaient marqué les esprits et les citoyens de cet immense pays. Si l’émotion a été vive – un million de tweets publiés, une fois la nouvelle connue -, les débordements extrêmes n’ont pas eu lieu, en grande partie parce que les parents de la jeune victime ont recommandé la non-violence, ainsi que la fille du pasteur Martin Luther King.
Le président Obama n’avait pas ménagé sa compassion en affirmant imprudemment que « s’il avait un fils, il ressemblerait à Trayvon Martin ». Confronté à l’acquittement de George Zimmerman, il a su proférer les paroles qui convenaient en appelant à l’apaisement et au respect de l’état de droit.
Le débat lui-même, réduit à l’essentiel, consistait à déterminer si l’accusé, comme il l’invoquait pour sa défense, avait agi en état de légitime défense.
Zimmerman, « qui patrouillait de son propre chef dans les rues paisibles de Sanford aurait interpellé celui qu’il suspectait d’être un délinquant sur le point de commettre un cambriolage et aurait été forcé d’abattre le jeune homme de 17 ans à bout portant, après avoir été violemment plaqué au sol » (Le Figaro).
Zimmerman était donc armé alors qu’il lui avait été conseillé de « s’abstenir de jouer les justiciers » (Le Monde) et que Trayvon Martin ne l’était pas. Il a été impossible d’identifier la voix qui appelait au secours, Zimmerman, blessé à la tête par ailleurs, affirmant qu’il s’agissait de la sienne. Il indiquait aussi avoir suivi la victime dans la rue parce qu’elle fumait de la marijuana.
Ces données ont nourri des audiences qui, au fil des jours, ont mis en évidence des problématiques de toutes sortes. Sur le port d’armes, sur les milices privées et leur place, sur le choix du procureur d’avoir poursuivi pour meurtre sans préméditation et sur le dernier point capital de la légitime défense.
Les représentants de l’accusation ont été, semble-t-il, inefficaces , n’ayant pas opté pour une qualification d’homicide involontaire qui aurait donné à leur démarche une meilleure assise.
Avec des procédures criminelles différentes, George Zimmerman, s’il avait été français, aurait pu comparaître devant une cour d’assises pour le crime de coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. La légitime défense qu’il aurait alléguée aurait été discutée de la même manière et les circonstances de l’affaire examinées avec un soin et une vigilance identiques. Le hasard aurait pu composer le jury seulement de femmes comme en Floride.
Zimmerman aurait été acquitté ou non, on ne peut dire. Mais rien ne s’est produit en Floride qui n’aurait pu se dérouler à Paris.
Le procureur Bernie de la Rionda s’est déclaré déçu mais, respectant la décision du jury, il s’est en quelque sorte consolé en soutenant que leur grand système judiciaire, sans être parfait, était « le meilleur au monde ».
L’avocat de la famille Martin a prétendu que « si Trayvon Martin avait été blanc, cela aurait été une autre histoire ». « Si George Zimmerman avait été noir, il n’aurait jamais été accusé de ce crime » lui a rétorqué le conseil de Zimmerman  (Le Figaro).
Ce qui me passionne dans cette comparaison entre nos deux pays est de pouvoir relever, sans forcer le trait, la même attitude médiatique, en France, à l’égard de cette tragédie américaine que celle qu’elle manifeste face à nos grands procès sensibles et contestés.
Alors qu’il a été rendu compte de ce qui se déroulait au cours de ces débats à Sanford avec la focalisation sur la légitime défense – serait-elle retenue ou non ? -, il a suffi qu’elle le soit et que Zimmerman soit acquitté pour qu’on oublie aussi vite ce qui était en discussion et qu’on prenne le parti, forcément, de la cause du jeune homme noir de 17 ans contre un jury de six femmes ayant délibéré – on a parlé d’une durée de 16 heures – avec une obligation d’unanimité (Le Monde).
Nous savons bien mieux en France ce qu’il convenait de décréter qu’elles, qui se sont contentées de suivre avec attention le procès durant trois semaines à Sanford !
George Zimmerman pourrait faire l’objet d’une vengeance. Payer de sa vie le fait que la justice américaine l’ait estimé en légitime défense le 26 février 2012. Certains le redoutent comme Robert, le frère de George (Le Figaro).
Si George Zimmerman avait été français, je n’ose penser au sort médiatique qui lui aurait été réservé. Il aurait été condamné avant l’heure.

Brétigny-sur-Orge : le Point sur l’affaire

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Après des jours de déni acharné  – de la part des autorités et de la plupart des médias – les premières avancées de l’enquête sur les « incidents » qui ont entouré l’action des secouristes et forces de l’ordre à la suite du déraillement de Brétigny semblent accréditer la thèse de tensions très sérieuses et de cas de pillage. Ce sont nos confrères du Point qui nous apprenaient hier que sur le portable de l’un des individus arrêté les enquêteurs avaient trouvé un sms disant en substance : « T’as trouvé quoi dans les bagages ? » L’enquête se poursuit. Dans l’indifférence médiatique générale…

Nouveau timbre de Marianne : Les Femen sont-elles des affranchies ?

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Faute d’être un grand artiste, Olivier Ciappa est un poème. L’interview qu’il a donné à Libération pour justifier le choix d’Inna Shevchenko, bûcheronne  ukrainienne et réfugiée politique sextremiste, comme modèle  pour le timbre de Marianne est un chef d’œuvre . « Pour moi, Marianne, qui est représentée seins nus, en 1789 aurait certainement été une Femen car elle se battait pour les valeurs de la République, la liberté, l’égalité, la fraternité » a déclaré celui qui se décrit comme un « activiste engagé ». Tout le monde sait que Robespierre était un militant LGBT, et que Saint-Just défendait les bébés phoques, mais là tout de même, faut pas pousser.  Dans son CAP en gender studies, il n’y avait sans doute pas de cours d’histoire de France. La vague réminiscence d’une visite scolaire au Louvre a dû lui faire prendre pour un éclair de génie le rapprochement inepte entre la militante féministe et La liberté guidant le peuple de Delacroix, où effectivement Marianne a les seins à l’air… sur les barricades de 1830. Et puis d’abord, contrairement à Inna qui voue une haine viscérale à la famille et à l’hétéro-patriarcat, tout le monde sait depuis Michel Delpech que « Marianne a cinq enfants/ Qu’elle élève de son mieux. »
Ne nous étonnons point d’un choix qui mêle inculture indignée et idéalisme pré-pubère  : ce sont les lycéens, citoyens militants aux goûts trash-lol qui ont eu la dure tâche de désigner de leurs suffrages le « symbole officiel de la France ». Inna la douce a eu heureusement la victoire modeste, elle s’est contenté d’un petit tweet , violent comme une tronçonneuse et vulgaire comme une paire de nichons dans une cathédrale :  « Femen est sur le timbre français. Maintenant les homophobes, les extrémistes et les fascistes devront lécher mon cul quand ils voudront envoyer une lettre.»
Ça ira !

Église, une nouvelle jeunesse

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manif pour tous jeunesse catholique

manif pour tous jeunesse catholique

Qui sont ces cathos qui sifflent sur nos têtes ? Après neuf mois de couvaison, de convulsions, de risques de fausse-couche, la parturition a-t-elle eu lieu ? La France s’est en tout cas colorée d’une teinte nouvelle, qui moire un peu plus son visage. La Manif pour tous a dévoilé une force que nul n’avait su voir venir et qui, même si elle a échoué dans son premier but, entend ne pas déserter le paysage. Derrière les manifestations massives et unitaires, on ne peut pas ignorer la floraison de mouvements spontanés comme les Veilleurs, le Camping pour tous, le Printemps français ou les Hommen qui témoignent d’une évidente mutation par rapport aux décennies catholiques précédentes.
Une certaine jeunesse catholique – qui n’a pas grand-chose à voir avec le cliché « lodens et mocassins », prisé par les médias – a découvert les joies et les servitudes de l’affirmation de soi, en même temps que la sensation de sa force. Mais cette génération ne vient pas de nulle part : elle est le fruit d’une lente préparation entamée il y a quarante ans.
Ce sont les enfants d’une trinité pontificale : de Jean Paul II, ils ont appris la capacité à se rassembler, à se compter (4,5 millions de personnes aux JMJ de Manille – record absolu) et à se montrer spectaculairement calmes, dignes et conviviaux ; de Benoît XVI, ils ont connu la profondeur, l’accord de la raison et de la foi, l’approfondissement aussi de la voie écologique ; enfin, de François, même tout jeune pape, la charité et l’amour du plus faible.
Ce sont les enfants du retournement de l’esprit du Concile, dans cette herméneutique de la continuité que prônait Benoît XVI. Ils aiment la liturgie, la rénovent respectueusement, et se rassemblent spontanément pour prier entre eux – ce qui étonne le contemporain. C’est d’ailleurs d’un groupe de formation et de prières, Even, lancé par un jeune prêtre étonnant autant que discret, le père Leproux, qui officie maintenant à Saint-Germain-des-Prés, que sont venus les premiers Veilleurs.
Ils luttent contre la dénaturation du mariage mais aussi contre les OGM. Ça épate le bourgeois, c’est pour eux aussi naturel que de pratiquer la non-violence. Et pourtant, d’où leur vient cette conscience politique qui détonne par sa maturité dans un monde où on est maintenant adolescent  jusqu’à 45 ans ? [access capability= »lire_inedits »] Bien malin qui le saura. Ils n’ont jamais entendu parler du Larzac et de Lanza del Vasto[1. Lanza del Vasto (1901-1981) fut disciple de Gandhi avant de fonder en France les Communautés de l’Arche, prônant la résistance à la technique et la non-violence. Poète et philosophe prolifique, il s’illustra notamment en organisant la guérilla pacifique du Larzac dans les années 1970.]. Cet été, ils projettent de marcher de Lyon jusqu’à Paris, en traversant la France des perdus, des oubliés, friches industrielles comme villages égarés. Ils se souviennent vaguement d’une marche des Beurs qui, il y a trente ans, les y précéda. Mais ils n’étaient même pas nés. « Sur les traces de la colonne Leclerc », affirment-ils naïvement, sans craindre le point Godwin. Plutôt de Lattre et la 1ère Armée, les corrige-t-on.
Bien entendu, les sociologues ont oublié des paramètres déterminants : d’abord, le baby-boom chez les cathos ne s’est jamais arrêté, au contraire, il a pris son essor après 1968 quand l’autre s’achevait ; pour une raison évidente, qui est que l’encyclique de Paul VI, Humanae vitae proscrit les moyens chimiques ou mécaniques de contraception au profit d’une contraception naturelle – un texte vent debout contre le monde qui faisait dire au philosophe post-marxiste Horkheimer : « Paul VI a plus raison même qu’il le sait. » Vient ensuite une façon de penser que l’on pourrait comparer, toutes proportions gardées, à l’esprit de revanche des Français après la défaite de 1870 : le slogan « On est chez nous ! », souvent scandé pendant les manifs, ne renvoyait pas à une dialectique du Français contre l’étranger, mais à la résistance au changement désordonné et obligatoire du monde. Pour tous ces motifs, par amour aussi de la famille en tant qu’organe protecteur, les cathos ont donc eu des enfants, beaucoup d’enfants, depuis trente ans, voire quarante. Dix frères et sœurs, soixante cousins germains, et c’est une république de France qui recommence. Car la démographie, elle, ne ment pas.
Se pose alors la question complexe de la communautarisation des catholiques de France. On peut dire qu’elle a commencé depuis quarante ans, mais pas de leur fait : les diverses lois sociétales votées dans la ferveur de la révolution des mœurs les ont peu à peu écartés des centres du pouvoir, qu’ils soient politiques, médiatiques ou culturels, se surajoutant à la vieille méfiance, d’ailleurs absurde, nourrie par les « républicains » laïcistes à l’endroit du goupillon, toujours suspecté de vouloir refaire alliance avec son ami le sabre pour menacer la paix civile. Les expulsions, la séparation et l’affaire des fiches n’ont toujours pas été digérées, des deux côtés, un siècle plus tard. Reste, chez les catholiques, l’amertume d’une injustice, tempérée par un véritable amour du bien commun, surtout dans une nation qu’ils ont construite. Alors, depuis plus d’une génération, les catholiques vivent la situation paradoxale, peut-être comparable – psychologiquement, s’entend – à celle des juifs en d’autres époques, d’être dans les faits pour moitié dans le monde commun, pour moitié en dehors. Alors, oui, ça complote, ça fantasme le retour à un ordre rêvé, ça crée des codes propres, ça finit par savoir qui est de la famille et qui n’en est pas, ça se renifle à cent mètres, à des prénoms, à des tenues vestimentaires, à des coiffures, à des goûts, à des lectures. Ça crée une contre-culture. Mais le catho a la mauvaise habitude, contrairement aux membres d’autres communautés, d’être indécrottablement exogame. La ghettoïsation ne lui convient pas et, toujours, il cherche à en sortir, et toujours il désire évangéliser la société. C’est plus fort que lui.
Il a cette autre mauvaise habitude, corrélée à la première, de ne pas répondre aux injonctions de classe, telles que Marx les a définies. Le pays a aujourd’hui la mémoire courte, mais il suffit de se pencher sur le XIXe siècle pour se rappeler qu’à d’autres moments, le catholicisme, réduit malgré lui à la bourgeoisie, a tenté, et réussi, des sorties vers le reste du monde et notamment vers les classes populaires. Dès les années 1820, derrière les Lamennais, Lacordaire et autres Ozanam, le catholicisme traditionaliste et légitimiste, défait par la Révolution française, se tournait vers les nouvelles classes ouvrières, et aussi vers les campagnes. Les enfants de l’an 13 sont en réalité nés en 1973 et ils accomplissement enfin la jonction des Lip, des paysans du Larzac et des opposants à la loi Veil. Ce qu’ils ont baptisé l’écologie humaine, celle qui se soucie du sort du chômeur, du SDF comme des OGM, des embryons, des bébés-éprouvettes et des vieux qu’on abat. L’aggiornamento que réclamait Jean XXIII est achevé.[/access]

*Photo: Mon_Tours

Ilan Halevi est mort

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ilan halevi israel

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La disparition d’un « classard », comme on désigne dans mon village de Haute-Savoie ceux qui sont nés la même année que vous, est toujours traumatisante. Et cela, même si ledit classard fut tout au long de sa vie, de la maternelle jusqu’au club du troisième âge, votre ennemi intime, celui que l’on adorait détester, et qui vous le rendait bien. Ces inimitiés survivent parfois au-delà de la mort, comme dans le cas du père d’Ariel Sharon, qui refusa d’être enterré dans la place de cimetière qui lui avait été attribuée par la direction de son moshav de Kfar Malal, au prétexte qu’il aurait dû côtoyer pour l’éternité un voisin auquel il n’adressait plus la parole.
Ilan Halévi, ci-devant vice-ministre des affaires étrangères de l’Autorité Palestinienne, intime de feu Yasser Arafat, était mon classard, né en  octobre 1943 à Lyon, ville où je jouissais alors, insouciant du contexte, des premiers mois de ma présence au sein des vivants. Être nés juifs la même année, dans la même ville, dans un pays où l’occupant nazi et ses auxiliaires vichystes avaient des projets très précis concernant votre avenir, cela crée un lien. Si âpres aient été les controverses qui les ont opposés, la mort de l’un de ces anciens bébés de la guerre et de la Shoah provoque chez le survivant un sentiment de manque.
C’est pourquoi je n’éprouve aucune envie de cogner post mortem sur un homme sur lequel je n’aurais eu aucun scrupule à tirer si les circonstances nous avaient revêtus d’un uniforme militaire, et pourvu d’un fusil. Nous nous fîmes seulement la guerre par le verbe et par la plume, et je lui rends les honneurs dus à l’ennemi mort au combat, même si ce dernier passe pour un traître aux yeux de nombre de mes amis.
Rien ne m’empêche, en revanche, de traiter comme ils le méritent ceux qui se sont livrés à de vibrants éloges funèbres d’Ilan Halévi, faisant de lui le modèle de ce que devraient être les juifs de France : « un métèque générique », selon Nicole Lapierre, épouse à la ville d’Edwy Plenel. Pour elle, c’est le fin du fin de l’existence humaine. « Un intellectuel juif engagé au coté des Palestiniens dans l’espoir de favoriser une paix véritable au Proche-Orient » selon Pierre Haski, co-fondateur du site Rue89. Un pacifiste, donc, dont le cœur saignait à chaque attentat anti-israélien, mais pas au point de démissionner de son poste.
Qu’Ilan Halevi ait fait de sa judéité une arme pour combattre le sionisme en la mettant au service des pires ennemis de l’Etat juif est  de bonne guerre : s’il avait gardé le nom de famille,  Alain Albert, qui lui fut officiellement attribué par la République Française après son adoption par le second mari de sa mère, sa carrière au sein du Fatah palestinien fût passée quasi inaperçue. Sa notoriété et son audience doivent beaucoup, certes, à ses indéniables qualités intellectuelles et à son incontestable habilité politique. Mais sa posture assumée d’homme public « 100% juif et 100% arabe » avait fait de lui un Ovni politico-médiatique. Qu’un juif choisisse le camp des ennemis de ceux de son peuple qui croient à la nécessité d’un royaume ou d’un Etat des juifs au sein des Nations n’est ni nouveau, ni exceptionnel. Flavius Josèphe sous l’Empire romain, et les ultra-orthodoxes juifs des Neturei Karta qui vont baiser aujourd’hui les babouches de Mahmoud Ahmadinejad en sont les emblèmes d’hier et d’aujourd’hui. C’est cela qui fait tomber en pâmoison les auteurs d’éloges funèbres d’Ilan Halévi, pour qui il n’est de bon juif que ceux qui veulent la mort d’Israël. Comme ils n’osent pas défendre en leur nom ce programme radical, ils font une standing ovation à ceux qui se réclament de leurs origines juives pour diaboliser les « sionistes ». C’est ainsi qu’un historien israélien fourvoyé dans un sujet qu’il ne maîtrise pas, Shlomo Sand, est devenu une gloire de Saint-Germain-des-Prés en prétendant que le peuple juif et Israël sont de pures inventions et en « démissionnant » à grand bruit de ce peuple…
Ce que cherchent ces antisionistes de salon, c’est moins à honorer la mémoire de leurs idoles qu’à faire honte aux juifs, intellectuels ou boutiquiers, qui ne voient aucune contradiction à aimer leur patrie et à s’y sentir bien, et à se soucier de la pérennité d’un Etat qui à la houtzpah de se vouloir juif et démocratique.
Pour que l’hommage posthume fût parfait, il fallait, de surcroît, qu’Ilan Halevi passât pour un martyr de son choix courageux. Il aurait été victime, selon Pierre Haski, d’une « haine tenace qui n’a pas disparu avec le temps ». Au risque de décevoir Haski, et tous ceux qui qui prêtent aux Israéliens des passions qu’ils n’ont pas, il faut bien constater que les responsables de l’Etat juif prenaient Ilan Halévi pour ce qu’il était en réalité : un politicien mineur du Fatah, utilisé par Arafat dans des opérations de relations publiques avec l’intelligentsia française. Seuls quelques excités marginaux de l’extrême droite israélienne francophone tombaient dans le piège grossier tendu par Arafat : faire de lui un « traître générique » c’était lui donner une importance qu’il était loin d’avoir. Quand les Israéliens « haïssent » ceux qu’ils estiment constituer un danger majeur pour leur Etat, ils prennent des mesures qui réduisent notablement leur espérance de vie.  À l’égard d’Halevi, la majorité des Israéliens, classe politique et opinion publique confondues, éprouvaient plutôt une vague curiosité : des « mauvais juifs », ce n’est pas cela qui manque sur cette terre – voir Noam Chomsky ou Richard Falk – mais on s’en est toujours accommodé. Celui-là était un peu différent des autres, car il parle hébreu, et est devenu sous-ministre chez Arafat. Et alors ? On fait avec, de minimis non curat praetor… Si les Français veulent faire de lui un héros, c’est leur affaire, pas la nôtre. On a beaucoup d’autres chats, et des plus hargneux, à fouetter.
Nos auteurs de nécrologies hagiographiques d’Ilan Halevi ont cependant pieusement passé sous silence son choix de faire célébrer ses obsèques en terre française, au Père Lachaise, et non pas à Ramallah. Tout près du lieu où il a été incinéré se trouve  la tombe d’un autre Halévy prénommé Ludovic (1834-1908), dont la gloire est, elle, immortelle : il fut, avec Henri Meilhac, le librettiste de Carmen et des plus célèbres opéras bouffes de Jacques Offenbach. Ce n’était, pour les deux derniers, pas toujours simple d’être juifs dans la France d’Edouard Drumont, mais au moins on ne leur reprochait pas sans cesse l’existence d’un petit Etat proche oriental…

*Photo : TV5.

Acquittement de George Zimmerman : la loi plus forte que l’émoi

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george zimmerman martin

george zimmerman martin

Le  15 octobre 1995 fut prononcé l’acquittement de l’ancien joueur (noir) de football américain O. J. Simpson. Celui-ci était poursuivi pour avoir assassiné son ex-femme (blanche) et l’amant de celle-ci. Son arrestation, quasiment en flagrant délit, avait donné lieu à une spectaculaire course-poursuite filmée par toutes les télévisions. L’acquittement d’O. J. Simpson, après un procès qui suscita beaucoup de passion, et malgré des charges accablantes, provoqua des manifestations de joie dans la communauté noire. Les commentaires de la presse et de l’intelligentsia américaines furent très mesurés, la dimension raciale du débat ayant été très présente. Par la suite, O. J. Simpson écrivit, par bravade, un livre dans lequel il reconnaissait quasiment être l’auteur du double meurtre.
Le 13 juillet dernier, une cour de Floride  a prononcé l’acquittement de George Zimmerman pour le meurtre de Trayvon Martin, un Noir de 17 ans. Celui-ci avait été abattu d’une balle  en mars 2012 en Floride alors qu’il rentrait chez lui, le soir, après avoir acheté des bonbons. M. Zimmerman, un justicier de quartier auto-proclamé,  a prétendu qu’il l’avait pris pour un malfaiteur sous la capuche de son sweat-shirt. Cette décision a provoqué une grande émotion dans la communauté noire, à l’image de la réaction outrée de Michaël Moore et d’autres intellectuels qui furent pourtant plus silencieux au moment de l’acquittement de Simpson.  La presse américaine a jugé ce verdict « désespérant » mais « sans surprise« .
Ce parallèle est simplement destiné à illustrer la  complexité de  la question raciale aux États-Unis, son caractère très passionnel, le défi que représente l’inégalité foncière entre Noirs et Blancs face à la justice, inégalités qui n’ont pas seulement une origine sociale. Mais aussi, ce qui peut peut-être apparaître comme rassurant. Dans un cas comme dans l’autre les décisions d’acquittement étaient justifiées au regard des principes du procès pénal et du droit applicable en la circonstance. D’ailleurs, ceux qui ont suivi le procès de George Zimmermann ne se faisaient aucune illusion sur la décision qui serait rendue. Aucune illusion, car la personnalité terriblement déplaisante de l’auteur du coup de feu mortel, ses obsessions sécuritaires,  le caractère tragique de la mort d’un adolescent noir sans histoire, tout cela appelait intuitivement une déclaration de culpabilité et une condamnation. Sauf que la justice pénale américaine a bien fonctionné, et comme dans le cas d’O. J. Simpson a pris la décision qui s’imposait sur le plan judiciaire.
Dans le système américain, on considère  qu’un coupable en liberté est un désordre, et un innocent en prison, la pire des injustices. En France, sans trop forcer le trait, on peut dire que c’est le contraire. Aux États-Unis, le système est accusatoire et les jurés délibèrent seuls sans la présence des magistrats. Ils sont mis à l’écart pendant toute la durée du procès afin d’être l’abri des influences extérieures. La déclaration de culpabilité doit être prise à l’unanimité.  Il ne doit subsister aucun «doute raisonnable» quant à celle-ci.  Nous sommes en France, sous le régime de « l’intime conviction », les magistrats, avec leur autorité, font partie du jury, et les décisions sont prises à la majorité.  Dans ces conditions, et sans faire de procès d’intention à quiconque, il est plus difficile de faire prévaloir le principe selon lequel « le doute doit profiter à l’accusé ».
Autre différence, il n’y a pas de « constitution de partie civile ». C’est-à-dire que la procédure pénale et la procédure civile sont étanches. La poursuite est de la seule responsabilité du parquet qui représente l’État et par conséquent l’intérêt général. Elle n’est donc pas « polluée » par l’intervention d’intérêts particuliers qui, en bonne logique, n’ont pas leur place dans le procès pénal. La protection des victimes étant d’ailleurs mieux assurée dans le système américain  puisque les recours civils  peuvent aboutir, même si au pénal il y a eu une décision d’acquittement. Et ce parce qu’il n’y a pas identité entre la faute pénale et la faute civile – les règles d’établissement de cette dernière étant beaucoup plus souples.
Les règles de la justice pénale sont les conséquences de la récupération par l’État moderne du pouvoir de punir. Celui-ci est en effet dépositaire d’une prérogative tout à fait exorbitante, celle de la « violence légitime » qui s’exprime par le « pouvoir sur les corps ». Enfermer les gens, éventuellement à vie, voire les tuer, dès lors que l’on considère qu’ils ont commis des actes transgressant gravement le pacte social,  c’est un pouvoir qui nécessite d’être exercé au travers de règles extrêmement strictes. Pour qu’une décision de cette nature soit légitime, et c’est la condition impérative  de cette légitimité, il faut qu’elle ait été prise après une procédure irréprochable. Qui assure un véritable débat contradictoire, qui devra aboutir, non pas à une vérité objective, mais, ce qui n’est pas la même chose, à une vérité judiciaire,  base de la décision prise. Cela explique,  les différents principes tels que : pas de crimes ni de peine sans textes qui le prévoient, non-rétroactivité, charge de la preuve, bénéfice du doute, droits de la défense, secret professionnel, respect scrupuleux des règles de procédure, etc…
Dans l’affaire Simpson,  l’accusation s’était trouvée en grande difficulté car l’ensemble de la procédure d’enquête avait été menée par des services de police dirigés par une brute,  ayant manifesté une passion ouvertement raciste, dont il était coutumier. L’ensemble de cette enquête s’était donc trouvée disqualifiée. L’accusation ne disposait plus des éléments permettant d’aboutir à une condamnation régulière.  La décision d’acquittement était alors juridiquement imparable aussi difficile fut-elle à accepter sur le plan moral.  Elle suscita chez nous, à quelques exceptions près, une incompréhension scandalisée.
Il serait trop long  de revenir sur tous les aspects de  l’affaire examinée récemment par la cour de Floride, mais simplement sur ceux qui ont été les enjeux des débats. George Zimmerman,  caricature  d’adepte de l’autodéfense,  avait-il  repéré sa victime, en raison de la couleur de sa peau et de son sweat à capuche, stéréotype du jeune délinquant noir ? Question importante, puisque pour qu’il y ait meurtre, il faut prouver que la mort a été donnée « par méchanceté, haine ou rancœur« . Cette preuve n’a pu être rapportée.
Ensuite, c’est la question de la légitime défense qui  a été débattue. En Floride, la loi « Stand Your Ground » (« défendez votre territoire« )  interprète de façon très large cette notion.  Et exigeait que ce soit l’accusation, le procureur qui prouve que Zimmerman ne se trouvait pas en état de légitime défense.  Cette preuve n’a pu être rapportée.
Trayvon Martin s’est-il ou non rebellé contre l’inconnu qui l’avait pris en filature, le  prenant pour un cambrioleur?  Il y a incontestablement eu une bagarre, mais on ne sait pas, et on ne saura jamais comment elle s’est déroulée.
Selon l’AFP, «George Zimmerman a affirmé avoir été agressé par l’adolescent, tandis qu’il est revenu à l’accusation, de façon perverse, de prouver au jury que le garde ne se trouvait pas en état de légitime défense, et de tâcher de démêler « sans l’ombre d’un doute » les derniers instants d’une rencontre qui n’avait pas eu de témoin direct. »  Résumé parfait,  sauf l’expression « de façon perverse ».  Ce n’est que le respect des principes d’un procès pénal régulier.
Autre son de cloche chez Robert Zimmerman, le frère de  l’accusé qui clame que : «selon le jury son frère a agi correctement dans la défense de sa vie en conformité avec la loi ».  Radicalement faux. On n’en sait rien.
En revanche, écoutons attentivement Ta-Nehisi Coates, éditorialiste du magazine  Atlantic, quand il explique : «Les procès ne sont pas de stricts substituts de moralité. Tout ce qui est immoral n’est pas illégal – et n’est pas supposé l’être. Je veux vivre dans une société qui présume l’innocence [d’un accusé]. Je veux vivre dans cette société-là, même lorsque je sens qu’une personne devrait être punie.»  Impeccable.
En France où traditionnellement l’innocence bafouée ne gêne pas beaucoup, où le coupable en liberté est la pire des injures, et où la tradition du « la fin justifie les moyens »  est malheureusement bien ancrée dans les têtes et les pratiques, j’imagine les réactions outrées et les critiques ricanantes.  Chez nous, les multiples violations des règles de l’instruction sont normales et légitimes, dès lors qu’il s’agit de faire un carton sur tel ou tel homme politique, tel joueur de handball, tel homme d’affaires.
On vilipende « les avocats procéduriers », vous savez, ceux qui demandent que la justice respecte sa propre légalité. On considère aussi que le procès pénal est là avant tout pour permettre aux victimes « de faire leur deuil ».  On hurle contre le Conseil Constitutionnel quand on est de droite, on hurle contre le Conseil Constitutionnel quand on est de gauche. Et on s’accommode très bien des régulières condamnations de  la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme.
Les États-Unis, ne s’autoproclament pas comme nous « patrie des droits de l’homme ». Ils sont bourrés de défauts, parfois ils me révulsent, et même me font peur. Mais j’aime bien quand ils nous rappellent  aussi difficile et risqué cela soit-il, que « la forme est la sœur jumelle de la liberté ».

*Photo : George Zimmerman Trial.

Vanessa Paradis, star verte et vertueuse

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Obsession, le supplément « mode, tendances et culture » (les trois étant probablement synonymes) du Nouvel Obs se plait à dégoter de petites initiatives citoyennes pas trop coûteuses pour les femmes libérées CSP+. Logique qu’on s’y soit cru obligé d’y diligenter une enquête sans concessions  sur Vanessa Paradis, « égérie engagée d’H&M conscious ».
Les faits ? La star sert de porte-manteau à la nouvelle collection « green-conscious » (conscience verte : comprend qui peut) du groupe H&M, qui tente de combiner dans des T-shirt en coton biologique « tendance et matières recyclées », consumérisme et éco-citoyenneté, mode et responsabilité. Bref, de surfer sur la vague éthique et verte, car la bonne conscience s’affiche comme autrefois les bonnes mœurs. Le bonheur des dames comme il faut passe désormais dans un shopping « eco-responsable », qui permet de s’acheter à bas prix une âme en polyester recyclé.
« L’ambassadrice de charme »  se dit « très concernée » par le développement durable, et ravie de joindre l’utile à l’agréable en conciliant son « goût pour le vintage » avec  un engagement citoyen. Elle avoue son enthousiasme dans Elle : « Ça me plaît de représenter une marque populaire, accessible, et une collection qui tente d’éveiller les consciences à l’avenir de notre planète »
Sans douter de la bonne foi de la chanteuse engagée, on peut raisonnablement regretter qu’elle ne se soit pas un peu renseignée avant de nous donner des leçons de morale : en servant de femme-sandwich à l’entreprise suédoise, elle devient la caution éthiquable du système d’exploitation (oui-oui) dont se sert l’industrie de la mode sous la forme du doux euphémisme de « division internationale du travail ».
En effet, si on se penche de plus près sur l’étiquette, on s’aperçoit souvent que le 100% coton est  « made in Cambodia » (ou autres pays anciennement tiers-mondistes et désormais « en développement »). On apprend sur le site de peuples-solidaires que H&M, avec d’autres gentilles entreprises comme Zara et Gap, fait fabriquer sa gamme green conscious au Cambodge, où l’on recense près de 2900 cas d’évanouissements par épuisements dans les usines textiles depuis 2011, et où le salaire est passé récemment de 47 à 57 euros par mois (soit le prix de trois t-shirts « conscients » en jersey).
La moderne dame patronnesse vend les nouvelles indulgences du capitalisme mondialisé. Le Paradis est plus que jamais un truc de riches.

Extension du domaine de la foi

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manif pour tous cathos

manif pour tous cathos

« Le médium, c’est le message. » La maxime de Marshall McLuhan nous enseigne que les médias créent la réalité qu’ils montrent. Elle s’applique tout aussi bien au mouvement de contestation contre la loi Taubira. Davantage que le refus du mariage et de l’adoption pour les couples de même sexe, c’est le choix de la rue qui, par la logique propre de cette forme particulière de mobilisation, a façonné un véritable phénomène social, un mouvement de masse à la fois très catholique et foncièrement contemporain, dépassant la cause qui lui a donné naissance.
Après presque un an de débat passionné quoique rarement passionnant – il est opportun de rappeler qu’il y a deux ans, la question semblait être déjà réglée dans l’opinion. Il y a un an  encore, après la victoire de François Hollande à l’élection présidentielle et celle de la gauche aux législatives, les Français semblaient globalement favorables à l’ouverture du mariage et de l’adoption : selon l’IFOP,  au début de l’été 2012, 63% des sondés soutenaient le mariage homosexuel et 53 % l’adoption pour tous. C’est dans ce contexte que le PS inscrit ces mesures dans son « Projet 2012 ». Comme avant Maastricht, comme avant le référendum sur le traité constitutionnel européen, le gouvernement, et d’ailleurs l’ensemble de la classe politique, sont convaincus que l’affaire est pliée.
Mais cette adhésion d’apparence solide est déjà à nuancer : entre 2011 et 2012, le soutien à l’adoption connaît un léger reflux à mesure que les projets du gouvernement se précisent. Sensibilisés à la question concrète de la filiation, certains ont changé d’avis.
C’est à ce moment-là, à la veille du 15 août 2012, que les évêques de France appellent les fidèles à prier pour la famille, dans un texte s’opposant au mariage homosexuel et à l’homoparentalité. La vraie bataille commence. À la rentrée 2012, quelques personnalités issues d’une quarantaine d’associations – dont certaines ne sont que des coquilles vides  – adoptent une stratégie commune et décident de constituer un front aussi large que possible contre la loi Taubira. Alors que la polémique fait déjà rage dans les émissions-café du commerce des radios et des télés, Frigide Barjot rêve d’un rassemblement unitaire qui irait des associations catholiques aidées par l’Église à Lionel Jospin, son épouse Sylviane Agacinski et Jean-Pierre Chevènement, sans oublier les quelques parlementaires de gauche, souvent élus des Antilles, opposés au projet de loi. Très rapidement, la décision d’appeler à des manifestations géantes est prise ; une première date est fixée au 18 novembre  et le collectif adopte le nom qui restera le label du mouvement : la Manif pour tous.
Pendant ce temps, le débat cathodique continue et fixe les lignes de clivage. Selon une enquête d’opinion IFOP réalisée pour Le Monde, début novembre, si 61% du panel interrogé se déclare toujours favorable au mariage gay, les partisans de l’adoption ne sont plus que 48%. L’équilibre des forces ne bougera plus. En d’autres termes, avant même la première manifestation, chacun a choisi sa religion. Les manifestations n’auront pas d’impact durable sur l’opinion générale. Mais peu à peu,  la grosse machine de la Manif pour tous commence à dicter sa propre logique : radicalisation du message, rétrécissement de la base de la mobilisation.
Pourquoi ?.[access capability= »lire_inedits »] Si le débat médiatique donne l’occasion de mettre aux prises des personnes et des points de vue contradictoires – encore que dans un dispositif qui s’avère souvent être un piège –, seuls les plus motivés et les plus organisés ont l’énergie de battre le pavé. Par ailleurs, si quelques électrons libres de gauche se sont opposés au « mariage pour tous » dans les médias, ils ne sont pas prêts à descendre dans la rue pour se mêler à une foule catholique et de droite. En outre, T-Shirts, banderoles et slogans ne favorisent pas les messages les plus subtils et nuancés. Les formules doivent être courtes et claires. Voilà comment le mouvement se réduit, sociologiquement et idéologiquement, à sa base la plus étroite et la plus radicale : les catholiques plus ou moins pratiquants. Entre novembre 2012 et fin mai 2013, grâce à la mobilisation, les cathos ont graduellement pris conscience d’exister en tant que groupe social soudé par l’expérience et la joie de se retrouver ensemble. Souvent minoritaires dans leur vie quotidienne, des centaines de milliers de catholiques qui ont participé à au moins une manifestation se sont sentis, au moins pour un après-midi, majoritaires. Et la couverture médiatique globalement hostile au mouvement a renforcé le sentiment de solidarité et d’appartenance des sympathisants de la Manif pour tous.
Ce processus a abouti à un curieux épisode : le succès de la mobilisation et la cristallisation d’un noyau dur catholique en son sein ont entraîné la marginalisation puis l’éviction pure et simple de sa figure de proue. Le talent médiatique de Frigide Barjot, précieux lorsque le débat se cantonnait aux plateaux de télévision et de radio, n’a pas pu empêcher son exclusion du mouvement lorsque celui-ci, se recentrant autour de son noyau dur catholique, a souhaité avoir un leader à son image. Frigide Barjot a progressivement cessé de représenter les centaines de milliers de personnes qu’elle avait largement contribué à mobiliser pendant l’hiver 2012-2013. À cette évolution sociologique s’est ajouté un changement de stratégie. Tandis que le mouvement créé par la mobilisation dépassait sa cause initiale, c’est-à-dire l’opposition au mariage gay, Frigide Barjot campait sur ses positions de septembre 2012 : rassembler large et lutter exclusivement contre la loi Taubira en avançant, si besoin était, des contre-propositions comme l’union civile. Mais le gros des troupes avait pris conscience de sa force  et compris que la vague soulevée dépassait la question du « mariage pour tous ».
Les manifestations de l’hiver ont joué le rôle d’une « Catho Pride ». L’amertume ancienne créée par une laïcité faite pour des athées qui consentaient tout juste à tolérer ces croyants arriérés nourrit un désir inconscient de revanche. Si on ajoute les tentatives répétées visant à marginaliser voire à évacuer la dimension chrétienne de l’histoire et de l’identité françaises, on voit se dessiner  un profond « ras-le-bol ». Cette laïcité-là, cette vision-là du passé, des centaines de milliers voire des millions de catholiques français l’avaient en travers de la gorge depuis longtemps.
Au sujet de la nouvelle génération de catholiques, on parle souvent de l’« effet JMJ », ces rassemblements de la jeunesse catholique qui ont créé un sentiment d’appartenance à un groupe puissant. Mais ce phénomène est plus large. D’une manière plus générale, le pontificat de Jean Paul II a beaucoup contribué à redonner aux catholiques la fierté d’appartenir à l’Église. Mais c’est surtout le bouleversement radical des rapports entre les fidèles et l’Église qui a changé la donne : les laïques ne sont plus des ouailles passives et consommatrices de sacrements. Ils ont appris à être citoyens d’une République, c’est-à-dire qu’ils ont acquis, dans leurs rapports avec l’État, le statut de participants souverains plutôt que de sujets passifs et soumis. L’Église, à son tour, les sollicite de plus en plus en tant qu’acteurs et s’emploie  à élargir le champ d’action du religieux vers les autres domaines de la vie.
Aujourd’hui plus qu’auparavant, être un bon catholique en France exige des efforts dépassant largement le culte. S’impliquer dans la vie de l’entreprise, dans la vie sociale et politique fait désormais partie intégrante de l’engagement religieux des catholiques français. Dans ces conditions, la religion n’entend plus se contenter de la dimension cultuelle ni se confiner à la sphère privée. En ce sens, la loi Taubira n’a été qu’un prétexte pour investir la place publique dans une démarche qui, pour le moment, relève plus de la prise de conscience collective et de l’affirmation identitaire que d’une revendication politique concrète. Cependant, comme le montre l’exemple des juifs et des musulmans, la frontière entre les deux est loin d’être claire et tranchée.
Que cette mobilisation trouve une nouvelle cause, un ordre du jour qui lui permettrait de se structurer, de s’institutionnaliser et de perdurer ou qu’elle échoue sur les plages estivales, une chose est certaine : une nouvelle génération de catholiques vient de recevoir son baptême du feu. Ainsi, il n’est pas exagéré de conclure qu’au défi lancé par les musulmans de France à l’esprit de la loi de 1905  s’ajoute maintenant sa remise en cause par le réveil d’un nouveau catholicisme identitaire.[/access]

*Photo: Mon_Tours