« Folle rumeur », « théorie du complot » (Le Monde, 13 et 14 avril 2014), « mensonges colportés par des organisations radicales » (Benoît Hamon, Le Monde, 16 mai 2014)… telles sont les qualifications reprises en boucle par l’intégralité des médias « progressistes » au sujet de la réaction exaspérée de parents d’élèves à l’expérimentation dite « ABCD de l’égalité » et aux autres initiatives publiques de promotion de l’indifférenciation sexuelle.

L’expression « enseignement de la théorie du genre » est évidemment inexacte pour désigner l’entreprise à l’œuvre dans l’éducation nationale comme partout ailleurs. L’enseignement des « théories » et doctrines à prétention scientifique, qu’elles soient politiques, économiques, sociologiques ou autres, est, en effet, réservée à des étudiants du supérieur aptes à les déchiffrer et doués d’une maturité et d’un appareil critique suffisants permettant leur mise à distance. L’Université dispense ainsi de nombreux cours où sont expliquées les grandes doctrines ou théories qui ont émaillé l’histoire d’une discipline. En droit et en science politique, par exemple,  les cours d’histoire des idées politiques, de philosophie politique et de grandes œuvres politiques sont l’occasion de faire connaître aux étudiants les différents courants intellectuels qui ont influencé la matière comme, par exemple, le libéralisme, l’utilitarisme, le romantisme, l’anarchisme, le marxisme, le fascisme, la psychanalyse ou le féminisme.

Ce n’est évidemment pas de cela qu’il est question dans l’ABCD de l’égalité, ni dans le contenu des  interventions des associations LGBT en milieu scolaire, ni encore dans la fameuse « Ligne Azur » qu’une circulaire de Vincent Peillon, en date du 4 janvier 2013, invite les recteurs « à relayer avec la plus grande énergie » auprès des mineurs scolarisés, en rappelant qu’il convient de « s’appuyer sur la jeunesse pour faire évoluer les mentalités ». Il ne s’agit pas du tout d’enseigner de façon neutre la théorie du genre parmi d’autres doctrines, il s’agit purement et simplement d’appliquer à de jeunes enfants les prescriptions d’une théorie que le gouvernement a fait sienne, qui plus est dans sa version queer la plus radicale. C’est bien ce que désigne le terme « expérimentation », qui ne vise pas l’enseignement d’une théorie mais son application pratique après sa validation par le ministère.

Le phénomène n’est pas entièrement nouveau puisque ce sont des gouvernements précédents, de gauche comme de droite, qui ont déjà introduit les militants LGBT en milieu scolaire, aux prétextes de prévention du sida et de lutte contre l’homophobie. On se souvient que Luc Chatel avait hésité à accepter la diffusion dans le primaire du film Le baiser de la lune dans lequel une chatte surnommée « la vieille Agathe » était présentée comme homophobe parce qu’elle avait le tort de ne pas approuver les amours de Félix et Léon. Mais le courageux ministre avait finalement décidé de « laisser chaque instituteurs décider ». N’est pas Jules Ferry qui veut. On se souvient également que le juge administratif avait annulé, le 23 novembre 2012, l’agrément délivré à l’association SOS-homophobie dont c’est peu dire que le « module de sensibilisation » des élèves était contraire au principe de neutralité et à la liberté de conscience. Quant à la Ligne Azur et son enrichissant dictionnaire des pratiques homosexuelles accompagné d’images et de croquis idoines, on y dénonce aussi l’homophobie de certains gynécologues qui, en proposant des contraceptifs aux jeunes filles, trahissent ainsi leurs inacceptables présupposés hétéronormés.

Mais l’offensive menée par le gouvernement issu des élections de 2012 va beaucoup plus loin et se réclame ouvertement d’une ambition globale tendant à détruire « dans l’œuf » tout ce qui pourrait faire obstacle à l’élimination de la différenciation sexuelle au sens large englobant la sexualité. C’est la raison pour laquelle, à peine installée au gouvernement, Mme Belkacem avait commandé à l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales), un rapport sur l’égalité entre filles et garçons « dans les modes d’accueil de la petite enfance », c’est-à-dire à la crèche. Dans sa lettre de mission du 21 juin 2012, le ministre insistait : « La cible des enfants de moins de trois ans se doit d’être au cœur des préoccupations des politiques publiques dans la mesure où les assignations à identité sexuée se jouent très précocement ». Ce à quoi le rapport, remis en décembre 2012, répond avec empressement par une troisième partie s’attaquant à l’éducation « dès la naissance » tout en déplorant que « nombre d’enfants de cette tranche d’âge sont élevés quasi exclusivement par leurs parents et échappent ainsi à l’influence d’une action publique ». Big brother est inquiet. Il faudra à l’avenir surveiller aussi les maternités, des fois qu’un gynécologue transphobe annoncerait trop fort « C’est un garçon ! » risquant ainsi de perturber gravement une future Conchita Wurst.

Mmes Belkacem et Taubira ont d’ailleurs également, dès le 8 janvier 2013, commandé à la Commission consultative nationale des droits de l’Homme, un avis sur la « simplification du parcours » de changement d’état-civil pour les « personnes qui s’expriment dans un genre différent de celui qui leur a été reconnu à la naissance ». Un avis (bien entendu favorable) a été donné par la CNCDH à l’élaboration d’un dispositif permettant que la seule volonté du demandeur, attestée par deux témoins, suffise à changer l’état-civil, sans aucun certificat médical puisque cette démarche est tout à fait « normale » et ne traduit aucune pathologie.

On pourrait s’étonner qu’un ministre en charge des « droits des femmes » se transforme ainsi  ipso facto en agent actif de propagande homosexuelle, laquelle n’est pourtant pas inscrite dans son décret d’attributions. C’est précisément l’adhésion à la théorie du genre, version queer, qui permet d’expliquer la traçabilité intellectuelle de cette étrange mutation. Sous couvert d’égalité entre les hommes et les femmes, revendiquée sur le mode « égalité de fait » version marxiste et non pas « égalité de droit » version 1789 et 1946, on inocule l’idée que les rôles, les goûts, les comportements et manières, les choix vestimentaires et esthétiques, y compris la sexualité seraient des « constructions sociales » assignant délibérément aux individus une « hiérarchie » arbitraire dont il faudrait se débarrasser d’urgence pour faire advenir une interchangeabilité globale. D’où l’obsession paritariste maladive qui empêche Mme Belkacem de dormir chaque fois qu’elle n’aperçoit pas 50% de femmes dans une profession ou une institution quelconque, de telle sorte que l’on généralise partout des dispositifs coercitifs et liberticides délirants. D’où également l’idée que puisqu’un  homme et une femme « c’est du pareil au même » et que d’ailleurs, on pourra bientôt passer de l’un à l’autre avec la complaisance de deux témoins sympas, il est aussi tout à fait équivalent – au sens étymologique d’égale valeur – pour un homme, par exemple, d’entretenir des relations sexuelles avec un autre homme plutôt qu’avec une femme et, s’il le souhaite, de l’épouser et même de lui offrir un bébé … dont la fabrication devra cependant être déléguée à une femme car la nature est malheureusement « têtue ». Madame Belkacem est donc très logiquement venue expliquer dans les classes tout le bien qu’il faut penser du mariage et de l’adoption homosexuels tandis que son collègue Peillon et le syndicat SNUipp-FSU ont vivement recommandé la lecture aux tout-petits de « Tango a deux papas » et de « Jean a deux mamans », ouvrages de référence destinés à se substituer à l’ignoble « Petit Ours Brun », pétri de clichés sexistes et d’hétéronormativité et donc érigé en nouvel ennemi du genre humain.

Ainsi s’explique la grande partouze d’avenir à laquelle le ministère de l’Education nationale convie les enfants de la République. On n’insistera pas sur les contradictions intellectuelles colossales de la théorie du genre et notamment sur le fait que reposant en principe sur la différence entre sexe (donné biologique et anatomique) et genre (construction sociale) ladite théorie trouve quand même le moyen de ranger l’orientation sexuelle dans le genre alors qu’elle relève évidemment du sexe, comme le mariage et la procréation. La confusion mentale prolonge logiquement la confusion des genres dans un pathétique charabia.

Ce qui interpelle, désormais, c’est la possibilité pour les parents de s’opposer fermement à ce formatage des cerveaux de leurs enfants, véritable endoctrinement relevant de la ré-éducation et empruntant aux thérapies comportementales des régimes totalitaires. Il est sidérant que l’on ait pu affirmer en boucle, lors de l’affaire Leonarda,  qu’il fallait à tout prix « sanctuariser » l’école  tandis que l’on ose inviter parallèlement des militants LGBT à venir faire du prosélytisme dans les établissements. La République marche sur la tête et il y a urgence à chasser les charlatans du temple.

L’article 2 du premier protocole à la Convention européenne des droits de l’homme stipule que l’État doit respecter le droit des parents d’assurer l’éducation et l’enseignement de leurs enfants « conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques », mais la Convention de l’ONU sur les droits de l’enfant ainsi que nos codes nationaux ne manquent pas de dispositions protégeant les mineurs contre la corruption et le prosélytisme. Il serait temps de s’en servir.

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Anne-Marie Le Pourhiet
Juriste spécialiste de droit constitutionnel, professeur de droit public Juriste spécialiste de droit constitutionnel, professeur de droit public à l’Université de Rennes I