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À l’Ecole des fans

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enfant staline martin

L’angoisse monte. Demain matin, le réveil sonnera. Écolier ou salarié, vous n’échapperez pas au destin tragique de la reprise. Les symptômes sont connus : de la boule au ventre à l’envie de disparaître, de tout plaquer, de vous retrouver, seul, dans cette crique, loin des affreux, du monde « civilisé », des professeurs, des chefs, des empêcheurs de respirer, etc… Comme le disait le fataliste président Chirac, les emmerdes volent toujours en escadrille surtout à la fin de l’été où impôts, taxes, directives et injonctions nous encerclent. Nous sommes pris dans la nasse. Pas la peine de gesticuler, il faut se soumettre, abdiquer, la fermer et reprendre le chemin du travail ou du lycée en rêvant aux prochaines hypothétiques vacances.

Il existe cependant un moyen de se libérer temporairement de ce carcan : lire (dévorer) le tome 24 des aventures de Lefranc. L’Enfant Staline vient de paraître chez Casterman. Cette douceur d’enfance est un régal, elle panse les blessures de l’âge adulte. Elle abolit le temps. Elle redonne des couleurs à l’automne. Son classicisme bon teint, sa nostalgie fifties, son scénario charpenté à l’ancienne, sa sculpturale ligne claire et son charme discret, élégant, bourgeois, la mettent à l’abri des modes forcément passagères. Chez Lefranc, on respecte la tradition. Disparu en 2010, Jacques Martin, le créateur de Lefranc mais aussi d’Alix, pourrait être fier de ses successeurs. C’est maîtrisé, esthétique, romanesque, documenté et puissamment passéiste, des qualités qui font de ce dernier opus une fenêtre vers l’imaginaire, le vrai, pas le fabriqué, le contrefait. Trop d’auteurs de bande dessinée courent derrière une illusoire modernité, ils pensent renouveler le genre en forçant le trait, en accumulant les outrances, en se prenant pour des artistes, détestable dérive narcissique. Ils ont simplement peur d’écrire et de dessiner une bonne histoire avec des personnages, de l’action, de la psychologie et de l’évasion.

À tort, ils imaginent que les jeunes lecteurs de BD sont attirés par l’air du temps. Fugace méprise. Si depuis 1952, année de sa naissance, on aime suivre le journaliste Lefranc dans le décor inchangé de la Guerre Froide, c’est qu’on y retrouve des sentiments nobles, un monde fait de complots, d’intrigues scientifiques et de tensions diplomatiques. Une aventure historique qui, l’espace d’une heure, nous fera oublier notre triste quotidien d’ex-vacancier. Il suffit de lire la première case pour qu’on avale les 48 pages suivantes : « Novembre 1952. Ce jour-là, vers 18 heures, alors que règne un froid polaire sur Moscou, Alexeï Andreïev, directeur du département de génétique à l’Institut de recherche scientifique de Moscou, sort de son laboratoire et se dirige vers sa voiture officielle ». Thierry Robberecht a construit une trame haletante, à la découpe aussi précise et tranchée qu’un veau Orlov. Il retrouve comme sur le précédent album (L’Éternel Shogun), Régric au dessin qui montre l’étendue de son talent (immense). Ses paysages sous la neige, ses rues sombres de Moscou ou la finesse de ses illustrations automobiles (ZIM 12, Gas 69, etc…) mériteraient d’être exposés dans nos musées. Des planches de toute beauté ! Une mention spéciale à Bruno Wesel pour ses couleurs géorgiennes. Dans L’Enfant Staline, il est question de clonage, du Petit Père des Peuples, des purges, de la lutte entre le MGB (ancêtre du KGB) et la CIA, de la Science toute puissante et de vies brisées.

Quand vous serez, demain, à votre bureau, devant votre écran à compiler des chiffres sur un tableur Excel ou à écouter distraitement un cours sur la photosynthèse, votre esprit divaguera sur les rives de la Koura. Le prochain album de la série devrait sortir en 2014 sous le titre provisoire de Cuba Libre (scénario de Roger Seiter). Avant de prendre le cap sur le soleil des Antilles, savourez cet épisode soviétique, froid, glacé, idéal pour un temps de rentrée.

L’Enfant Staline – Tome 24 Lefranc – Jacques Martin-Régric-Robberecht – Casterman (@photo)

Bowie, décadence et grandeur

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david bowie londres

Y-a-t-il parmi vous, braves lecteurs de Causeur, des fans de David Bowie ? Non. Pas un seul, je parie, qui soit prêt à sauter dans l’Eurostar pour découvrir le must de la saison culturelle outre-Manche : l’exposition consacrée à la pop-star britannique au musée Victoria et Albert. Avec près de 50 000 entrées préachetées, l’afflux de visiteurs est difficile à réguler. Un engouement déclenché par la sortie d’un album attendu depuis dix ans : qualifié de « chef-d’œuvre crépusculaire » par le New York Times, The Next Day  s’affiche en tête des ventes dans une dizaine de pays. Si vous êtes du genre sélectif et réservé, vous le détesterez. Et plus encore le clip diffusé en mai sur YouTube pour accompagner la chanson-éponyme: sang et stigmates qui rehaussent une iconographie vaguement christique et outrageusement glauque, Marion Cotillard en prostituée, Gary Oldman en prêtre, Bowie en prophète, bref, une exhalaison de mauvais goût dont vous fuirez au loin l’odeur fétide. « David Bowie is back, but hopefully not for long », a promis le président de la puissante Christian League américaine. Peut-être ne vous déplairait-il pas qu’il ait raison. Mais peut-être aimeriez-vous plutôt vous replonger dans ces années 1960, qui ont vu naître Bowie en tant qu’artiste et dont vous avez gardé, je le sens, une secrète nostalgie. En dépit de leur caractère convulsif, de leur atmosphère d’infantilisme et d’enfantillage, de leur héritage ambigu, les roaring sixties furent aussi le moment d’un grand rêve de liberté. Depuis lors, nous n’avons plus jamais osé faire des rêves si dangereux.

1969 : une odyssée suburbaine.

« David Bowie is » : la référence aux sixties s’étale sur toute la hauteur de l’imposante façade du musée. Une phrase inachevée en guise de titre et nous voilà baignant dans une sauce post-structuraliste à la Barthes. L’impression de faire irruption en plein cours de sémiotique se précise, à peine franchi le seuil, où une citation de la star  se détache sur un mur grisâtre : « Tout est instable. La signification de l’œuvre n’est pas nécessairement celle voulue par l’auteur. Il n’y a pas de voix qui fasse autorité. Il n’y a que des lectures multiples. » Tant pis pour les visiteurs qui croyaient naïvement que leur idole était juste un chanteur de pop & rock. David Bowie est une galerie de personnages, un conglomérat de personnalités, un fichier d’identités abandonnées. Il est ce que son époque l’a autorisé à être…[access capability= »lire_inedits »]

Au commencement, il est l’un des 500 000 garçons britanniques nés à l’acmé du baby-boom, en 1947. Une famille sans histoire, mais dotée d’une mythologie: le père de Bowie a englouti une fortune dans des jazz-clubs du Soho des années 1930 pour promouvoir la carrière de sa première épouse d’origine autrichienne, connue sous le nom de « Chérie-The Viennese Nightingale ». La réminiscence de ce Londres bohémien et les lectures suggérées par son demi-frère, à commencer par celle de Sur la route, roman-culte de Kerouac, conduisent le jeune Bowie à s’installer au cœur de la capitale. La séquence la plus passionnante de l’exposition évoque en parallèle le destin d’un individu et celui d’une métropole, avec, en particulier, une illustration tirée de Private Eye Magazine de novembre 1968, qui représente un gratte-ciel en train de s’écrouler. Elle renvoie à un fait réel : un décorateur de gâteaux craque une allumette dans son appartement situé au 18e étage d’un immeuble flambant neuf, provoquant une explosion de gaz. Plus encore que le bâtiment, ce sinistre réduit à néant les ambitions modernistes de la gauche, alors au pouvoir, incarnées dans le programme « Villages in the sky » et autres idées de planification sociale. La tendance à rénover plutôt qu’à raser s’affirme au sommet, tandis qu’à la base de la société, le rejet  du grandiose se conjugue à la méfiance croissante envers la communication de masse – et la consommation qui va avec. Cette évolution est déterminante pour Bowie.

L’horizon devant lui est dégagé : il a signé avec Decca et vit à Londres, loin de la rigidité morale et du dress code de la banlieue, qu’il abomine. Reste que Londres n’est plus Londres. Le Soho des bars à piano résiste mais, à l’Est, la silhouette futuriste de la Post Office Tower rappelle que le bulldozer du progrès avance. Travaillistes et conservateurs s’accordent sur la perspective de créer un « Brave New London » susceptible de faire oublier la perte de l’Empire aux sujets de Sa Gracieuse Majesté. Tout change en peu de temps. Bowie ne s’aperçoit pas qu’il enfonce une porte ouverte. « You see these suburbs spring up […]  And they’re terrifying, because they are death of soul. This is the prison this planet is being turned into », semble-t-il marteler d’après le gourou de sa génération, l’écrivain J.G. Ballard. En 1967, la contraception et l’avortement sont légalisés, l’homosexualité dépénalisée. Un an plus tard, l’âge de la majorité légale est abaissé de 21 à 18 ans. Jack Kerouac meurt en 1969, trois mois après que Neil Armstrong a fait un petit pas sur la Lune.

L’une des pièces les plus émouvantes de l’exposition ne provient ni de la collection privée de l’artiste ni de ses effets personnels. C’est quelque chose qui nous appartient à tous : la Terre. Photographiée par l’astronaute Bill Anders pendant la mission Apollo 8, notre petite planète apparaît comme une fragile boule de cristal barbouillée de bleu et suspendue au milieu de nulle part. « Planet Earth is blue/And there’s nothing I can do… », chante Bowie en 1969, acquérant avec Space Oddity le statut de méga-star. Ce premier tube, trop mélodieux pour être écouté, résume en quelques vers les paradoxes substantiels de la décennie. Le succès de la conquête spatiale et, plus généralement, la rapidité du développement technologique, soulèvent autant d’enthousiasme qu’ils causent d’appréhension. L’effondrement des carcans du conformisme libère un individualisme exacerbé qui constituera un sérieux défi pour toutes les sociétés européennes, engagées sans le savoir dans la voie de la déliaison. La culture pop donne la parole à la jeunesse, mais la détourne de l’engagement politique.

1975 : Thatcher sur orbite.

Devinette. Qui se cache derrière le slogan : « Freedom to live your life your way ! » ? Pas David Bowie ni aucune autre icône de la scène rock. On doit cette magnifique sentence, prononcée lors du congrès du Parti conservateur de 1975, à Margaret Thatcher. Comme le serine dès 1970 John Lennon, « The dream is over » – ce qui ne signifie nullement que tout le monde se réveille. Bowie prend la « route de l’excès », selon l’heureuse formule de William Blake. Sous la triple influence de la cocaïne, d’Orwell et de Burroughs, il invente Ziggy Stardust, son alter ego.

Il faut s’interroger sur le phénoménal succès du personnage né dans le sillage des droogies. À l’instar des protagonistes d’Orange mécanique, Ziggy opère dans une société utopique, menacée de disparition. Chargé de lui délivrer un message d’amour et de paix, il finit par s’autodétruire. Mais injectée dans la culture populaire par l’intermédiaire de Bowie, l’œuvre de Burroughs influence le mouvement punk qui rassemble des milliers de jeunes sous l’étendard « No Future ». Troublant, isnt’it ?

Ziggy lègue à la postérité une impressionnante garde-robe, dont plusieurs pièces sont exposées, telles des reliques, dans des sortes de cercueils de verre. S’il se défend d’être une fashion victim, Bowie veut que sa musique se voie comme elle s’entend. Mission accomplie. L’exposition est sponsorisée par Gucci dont la styliste, Frida Giannini, confie : « L’androgynisme effronté de Bowie a aidé les femmes à exprimer leur puissance masculine sans perdre leur glamour et leur sensualité féminine. » Si cela vous enrage, vous devez être conséquent et fulminer à l’évocation du précurseur bisexuel de Bowie, Lord Byron. Vous indigner aussi de l’ambiguïté sexuelle de Nijinsky. Condamner le théâtre kabuki et les cabarets de la République de Weimar – autant de sources auxquelles Bowie a puisé son inspiration.

En 1974, Diamond Dogs, son dernier projet ambitieux, est le chant du cygne de sa période glam. Quelle mort magnifique ! La pochette du disque assomme comme un coup de poing. Mi-chien, mi-Bowie, l’être peint par Guy Peellaert dans le style de l’expressionnisme allemand exhibe ses parties génitales, tout en arborant une pose de sphinx qui évoque également celle des starlettes hollywoodiennes des années 1920. Une admirable décadence dont l’esprit éclectique de l’artiste saisit ce qu’elle a de commun avec le climat « fast sex in city » de la fin des années 1970.

Depuis lors, Bowie n’a, à mon humble avis, réussi qu’une œuvre majeure : sortir Iggy Pop de l’addiction à l’héroïne. Let’s Dance, paru en 1983, marque sa « normalisation », c’est-à-dire sa transformation en bel homme bronzé, souriant… Et quelconque. C’est ainsi. Il disait lui-même que ses chansons n’étaient que des « polaroïds », des « instantanés d’une époque ». Les années rock, c’est du passé.[/access]

Victoria and Albert Museum, Cromwell Road, M° South Kensington.

Jusqu’au 11 août, ouvert tous les jours de 10 heures à 17h30 (dernière entrée à 16h30), vendredi jusqu’à 21h30.

Billets uniquement au guichet le jour de la visite (plus de pré-vente). 

*Photo : Mashthetics.

« Déambulation festive » et « orgasme méditatif » : les vacances sont terminées

Il y a des signes qui ne trompent pas. Dans les hypermarchés, les mères de famille hystériques qui remplissent leurs caddies de fournitures scolaires. Dans les transports en commun, les adolescentes aux regards tristes qui sont encore absorbées par le souvenir de leur flirt estival, et savent que la rentrée scolaire est imminente. La canicule est rentrée chez elle. Les vacances sont terminées. Et c’est triste. La plupart des nouvelles sont accablantes. Comme le retour d’Antoine de Caunes sur Canal+ ou l’annonce par Volkswagen de l’arrêt définitif de la production de son camping car de poche, surnommé Combi, destiné aux baba-cools-de-tous-les-pays-unissez-vous. Jean-Marc Ayrault, par amour de l’Allemagne et nostalgie de sa jeunesse, est inconsolable.

Pour conjurer ce vague à l’âme, on note plusieurs initiatives, qui se veulent festives, mais ont toutes les chances d’être profondément attristantes. Par exemple, la ville de Clermont-Ferrand annonce pour la mi-septembre une « Fête de l’égalité et de la diversité ». La préfecture volcanique du Puy-de-Dôme précise que « L’objectif de cette manifestation est de rassembler les clermontois lors d’une grande fête populaire placée sous le signe de l’égalité et de la diversité tant générationnelle que culturelle. » Ainsi, pour lutter contre le racisme les clermontois (et les clermontoises) devront subir pêle-mêle des « villages associatifs », une « déambulation festive », des « dépistages gratuits », du « théâtre de rue », de la « jonglerie », de la « musique électronique » et naturellement du « slam » – nouvel opium des entrepreneurs de travaux culturels en gros. Voilà un programme multiculturel© et antiraciste© extrêmement poussif ; avec à l’affiche aucune personnalité-préférée-des-français-du-JDD telle que Yannick Noah, le tennisman humaniste. De plus il pleuvra certainement sur la ville natale de Pascal, de François Taillandier et du Bibendum Michelin. Bref, les vacances sont terminées.

Dans la capitale point de « déambulation festive », pour conjurer la mélancolie propre à la rentrée, mais un festival appelant à l’ « orgasme méditatif ». Je veux naturellement parler de l’accablant festival Xplore qui, nous venant d’Allemagne (comme le Combi, tout est lié…), proposera aux parisiens d’ici quelques jours des activités sur la sexualité conçue comme « acte créatif, expression d’identité, rituel et performance ». On ne sait s’il convient mieux d’en rire, d’en pleurer, ou d’en pleurer de rire. On note parmi les ateliers : « rituel de lavage des pieds », « toutes les femmes sont des fontaines » ou encore « orgasme méditatif anal ». Felix Ruckert, chorégraphe et créateur de ce festival triste, explique à Libération que son public est «  plutôt éduqué », et composé essentiellement d’artistes, de masseurs et d’adeptes des arts martiaux, sans oublier de nébuleux « membres des avant-gardes sexuelles »… Brrr… Dans la même interview, Ruckert explique qu’un certain « Christian », un « bisexuel qui poursuit une pratique de développement personnel », par ailleurs « créateur de l’Institut européen de sexualités contemporaines à Nice », mais également « masseur tantrique et sexothérapeute » proposera un atelier sur « l’orgasme méditatif anal »… visant à « questionner les stéréotypes ». Le promoteur allemand d’Xplore l’assure à Libé : « Chaque homme devrait se faire pénétrer au moins une fois dans sa vie ». Ce sera sans moi. Le journaliste (– inquiet ? –)  interroge le gourou : « Le public est-il obligé de participer ? » Manifestement non, mais c’est dommage, cela aurait fini de donner à cette performance des allures d’enfer glacé.

À tous ces signes, et à d’autres, on le voit, oui, les vacances sont terminées. Et même bientôt l’été.

De quelques Français en 2025

nkm emeutes france

Joël est inquiet. En ce soir de juin, il se demande si les 350 litres du réservoir de son tracteur n’auront pas été siphonnés durant la nuit. C’est la troisième fois que son exploitation est visitée en deux mois. Mais ce qui le préoccupe davantage, c’est sa production. La semaine dernière, dans le canton voisin, un exploitant a vu sa récolte de pêches intégralement dévalisée en une nuit. Les voleurs avaient tout prévu, les camions, les caisses, la main d’œuvre. Agriculteurs et gendarmerie sont démunis : comment surveiller des centaines d’hectares ? Ce week-end, une réunion est prévue à la coopérative pour étudier le financement d’équipements de sécurité.

Comme tous les mercredis, Ingrid se rend sur l’aire de repos de la D1, un peu à l’écart de Château-Thierry. Elle y achète ses fruits et légumes moins chers de 15% qu’aux supermarchés du coin. « Prix producteurs », est-il indiqué sur la pancarte. Elle s’étonne parfois que des pêches soient produites dans l’Aisne, mais comme celles-ci sont vraiment bon marché, et plutôt bonnes, elle les achète quand même.

Eddy est content, il vient d’acheter son canapé sur le « Bon Coin ». Il a réalisé une excellente affaire en le payant près de 70% moins cher qu’en magasin. Ce n’est pas du neuf évidemment, mais la qualité reste acceptable. Au chômage depuis un peu plus d’un an, Eddy aime encore consommer. Il a décidé d’arrondir ses allocations en se lançant dans le e-commerce. Il a ouvert une boutique sur e-bay sur laquelle il vend des objets, achetés sur Internet ou récupérés dans la rue. Il les retape à peu de frais puis les vend à un prix raisonnable. Aussi trouve-t-il souvent des acheteurs. Pas mal de transactions se font en espèces si bien qu’Eddy arrive largement à joindre les deux bouts, d’autant qu’il utilise ses produits en attendant de les revendre. Comme son affaire tourne assez bien, il envisage de continuer ainsi une fois qu’il touchera le RSA.

Garance peut souffler, elle vient de boucler son article « Système D, nous aussi on veut des bons plans ! » pour le numéro du mois de septembre de 30 ans. Après une rapide enquête sur le web, elle a trouvé plusieurs sites alternatifs à l’économie « classique » qui raviront ses lectrices, puisqu’elles sont de plus en plus nombreuses, d’après les enquêtes sur son lectorat, à vouloir donner du sens à leur acte d’achat. En vrac : sites de récup’, bourses d’échanges de services, moteurs de recherche pour trouver les boutiques de destock’ des marques de luxe, voyages à prix cassés, échanges d’appart’, collectifs de partage de « hot spots Internet », coopératives parentales pour gardes d’enfants assurées par les mamans, elle a même trouvé à Nantes une fille qui brade les invendus des supermarchés pour lutter contre le consumérisme et le gaspillage. Elle n’a pas trop creusé la question des normes sanitaires de l’assoc’, mais bon, maintenant, elle peut enfin partir en vacances.

Frédéric se frotte les mains. Il vient de réaliser avec ImmoBiens une superbe affaire en revendant à l’entreprise des bureaux qu’il possède à Montrouge. L’affaire a été facilitée dès lors qu’il a annoncé sa candidature à la mairie. Sur son terrain, ImmoBiens va construire le nouveau « Centre des Rapports et de l’Aide à la Prospective Stratégique (CRAPS) » annoncé il y a un an par François Hollande qui souhaite réunir sous un même toit toutes les commissions au service de l’Etat. Il sera organisé autour d’une vaste bibliothèque où seront compilés tous les rapports réalisés sous la Ve République. Le Président a affirmé que le regroupement des spécialistes permettrait de mettre en commun les idées et de proposer des synthèses plus innovantes. Frédéric a reçu d’ImmoBiens 75 000 euros en cash. De quoi préparer sa campagne et, pour ImmoBiens, une manière simple de conclure la vente et de réduire ses frais de transaction.

France 2015

Depuis que la fiscalité environnementale a fait grimper le prix du gasoil de 30% (en deux fois) au prétexte de favoriser la transition énergétique promise par le gouvernement, Joël ne cesse de lutter contre les pilleurs. Tout y passe : tracteurs, camions, citernes, même les réservoirs de ses pompes d’irrigation sont fracturés pour voler le diesel. L’exaspération est à son comble dans les campagnes. On évite de le crier sur les toits mais des milices agricoles se créent un peu partout pour protéger les exploitations. La gendarmerie, impuissante à identifier les voleurs et souvent occupée à d’autres affaires, ne regarde pas de trop près. Pour l’instant, on a surtout entendu des coups de fusils tirés en l’air. Tant qu’il n’y a pas mort d’homme…

De toute façon, les forces de sécurité nationales sont davantage préoccupées à résoudre les violences urbaines. Depuis deux ans déjà, la pègre marseillaise s’étripe à coups de règlements de compte. Pendant longtemps l’opinion publique ne s’est pas trop alarmée de ces meurtres à répétition. Après tout, c’était toujours autant de voyous en moins. Hier soir cependant, une fusillade dans les quartiers nord de la ville a impliqué pas moins de 50 délinquants. La police a relevé 3500 impacts de balles sur le parking du centre commercial où la fusillade s’est produite. Mais tout a changé. Parmi les victimes, on a relevé les cadavres de neufs passants dont ceux de trois enfants – sans compter les blessés. Le ministre de l’Intérieur s’est rendu aussitôt sur place pour annoncer une batterie de mesures : tolérance zéro, effectifs de police judiciaire en hausse et renfort de trois compagnies de CRS. Dans le contexte actuel de prostration, personne dans la presse n’a jugé bon de rappeler que ces mesures étaient presque identiques à celles de 2013. Pour satisfaire une opinion alarmée, le ministre a aussi annoncé la signature d’une « convention sécurité » avec le collectif « Paix civique », qui revendique depuis deux ans l’officialisation de ses « milices citoyennes ».

À Matignon, le Premier ministre reçoit le ministre des Finances et le ministre de l’Emploi et des Solidarités. Les chiffres de la croissance ne sont toujours pas réjouissants et paraissent de plus en plus ingérables. Le déficit extérieur continue son repli depuis deux ans en raison de la baisse des importations de biens de consommation. En 2013, on s’en réjouissait. Mais à présent que la consommation intérieure diminue également, on s’inquiète des rentrées de TVA. La hausse de 0,5 points l’année dernière ne va pas compenser les pertes à venir de 2015 et il va sans doute falloir relever le taux une nouvelle fois. Un conseiller souligne qu’une bonne partie des pertes est liée à l’économie souterraine et qu’il faudrait envisager de taxer toutes les activités de « Système D ». Mais depuis que le Président a annoncé aux Français le 14 juillet dernier que l’économie de l’avenir était celle de la récup’, plus écologique, plus responsable, plus nationale aussi, difficile de mettre une trop forte pression fiscale sur ce marché qui semble profiter aux plus modestes. En attendant, les chiffres du chômage sont en hausse. Aux Finances et à l’Emploi, on sait bien que cette « économie de la débrouille » fonctionne en parallèle des allocations, mais depuis qu’elle a été officialisée, comment supprimer les aides publiques ?

En attendant, pour la quatrième année consécutive, le barème de l’IR restera désindexé. C’est un coup dur pour les 40% de Français qui continuent de le payer mais comme les dépenses publiques, en particulier sociales, ont été sanctuarisées pour protéger les plus modestes, cette décision est rendue nécessaire.  Pour combler les déficits, on envisage aussi de relever de 0,1 point l’intégralité de tous les impôts existants, y compris les contributions sociales. Un pis-aller dont on sait déjà qu’il sera insuffisant. A la gauche de la gauche, on continue de clamer qu’il faut taxer d’abord les revenus du capital et les entreprises, mais c’est pour la bonne bouche. On sait que la partie est bientôt gagnée puisque le nombre de salariés « déclarés » est en baisse constante. Comment imposer des travailleurs invisibles ? L’ancien monde est en train de craquer.

France 2025

Depuis plusieurs années maintenant, la société française s’est durcie. Pour vivoter, on a de plus en plus recours aux bons plans, à la solidarité communautaire, aux petits larcins que la police et la gendarmerie, pas plus que la justice, ne peuvent traiter, car il faut d’abord poursuivre les filières organisées du marché noir qui ont proliféré.

Le fils de Joël, qui a repris l’exploitation de son père, s’est équipé de drones et de robots-chiens pour empêcher les intrusions et les vols. Pour cela, il a passé un examen et a obtenu sa licence « d’exploitant labellisé auto-défense », un statut inventé par la droite forte sous la présidence de NKM après un intense lobbying. Désormais, s’il peut faire la preuve qu’un vol se déroulait sur son exploitation, il a permis de tuer et dispose de l’impunité pénale. Il est en quelque sorte devenu un auxiliaire de police.

Ingrid continue d’acheter sa nourriture au producteur. Aujourd’hui, grâce à une application cryptée par un collectif de cyber-activistes qui défendent le droit à la nourriture gratuite, elle géolocalise les lieux de distribution de produits volés signalés à la dernière minute pour déjouer les autorités. Il faut certes encore payer les coûts de l’organisation mais les prix sont tellement dérisoires que la nourriture est vraiment presque donnée. Garance suit attentivement l’évolution de cette organisation. Après son premier article de 2013, les courriers de lectrices ont tellement fait part de leur satisfaction qu’elle a obtenu la rédaction d’un papier mensuel et est rapidement devenue la spécialiste de « l’économie D », comme elle l’appelle, en référence à sa chronique « D’Eco-D ». Dès qu’elle le peut, elle fait la promotion des structures qui permettent de contourner l’économie de marché capitaliste « dont les valeurs ont implosé lors de la crise de 2008. Les gens ont alors aspiré à une nouvelle quête de sens », se plaît-elle à rappeler souvent.

Frédéric se frotte les mains. Sa carrière ministérielle s’arrête cette année, mais il a bien su négocier sa reconversion. En gardant de bonnes relations avec ImmoBiens lorsqu’il était ministre du Logement et des Solidarités locales sous le second gouvernement de la présidence NKM, il part dans deux mois diriger le pôle « prospective et marchés » du groupe en Afrique. Certes, il lui faut s’expatrier, mais vu la situation actuelle en France, il ne lui déplaît pas de prendre un peu l’air. De toute façon, il ne doute pas qu’il saura rendre son nouveau poste suffisamment rémunérateur, malgré un salaire officiellement assez bas.

Sylvain regarde ses valises posées dans l’entrée et attend que sa femme ait fini d’habiller les enfants. Ce soir, il sera à Londres, et pour longtemps. Il patiente en feuilletant avec nostalgie le rapport « France 2025 » remis à François Hollande à l’été 2013 qu’il a retrouvé dans un carton resté ouvert. « Que c’était bon de faire semblant d’y croire », soupire-t-il.

Marine Le Pen est depuis deux semaines la nouvelle Présidente de la République. Sylvain n’a pas attendu le deuxième tour pour préparer son départ. Ses anciennes relations politiques lui avaient laissé entendre très tôt que la partie était pliée. Il faut dire que cinq ans de présidence NKM après cinq ans de hollandisme avaient bien préparé le terrain. Oscillant entre étatisme, solidarisme, écologisme, « libéralisme dirigé » (le concept de la campagne de NKM), la droite n’avait su, une fois de plus, ni défaire les mesures désastreuses prises par la gauche à l’époque de Hollande, ni définir une ligne politique claire avant les élections de 2017. On avait donc navigué à vue tout le long du quinquennat en essayant de réaliser la quadrature du cercle : à savoir baisser la fiscalité sur le travail et les entreprises sans réduire les dépenses de l’Etat, puisque le pouvoir n’avait cessé de promettre d’intervenir à chaque nouvelle actualité. Les dépenses avaient donc continué de croître au niveau de l’inflation, un « succès historique » selon les mots de la Présidente lors de la campagne pour sa réélection (mais ses chiffres ne prenaient pas en compte le service de la dette).

En regardant son appartement, Sylvain a quand même le cœur gros. Il l’aimait bien et lui avait coûté très cher au début mine de rien. Il part sans le vendre et sait qu’après son départ, il sera immédiatement squatté. Certes, depuis dix ans, comme tout le monde, il ne rembourse plus le prêt à sa banque. Quand Cécile Duflot prit la décision en 2014 d’empêcher toutes les exclusions au nom du droit opposable au logement, les locataires arrêtèrent de payer. Alors les propriétaires en firent autant, au nom de l’égalité de traitement. D’abord ceux qui louaient, puisqu’ils ne pouvaient plus compter sur les loyers ni expulser les mauvais payeurs, et puis ensuite tous les autres. Aujourd’hui, chaque Français reste accroché à son logement car il n’y a plus de marché. L’absence de mobilité salariale a fini de ruiner un peu plus la reprise de la croissance, mais comme c’est un phénomène difficilement traduisible par des chiffres, tout le monde a préféré profiter de l’aubaine immédiate de posséder un logement gratuit. Bien sûr, au nom de la défense du pouvoir d’achat, la droite n’a pas été capable ensuite de renverser la situation.

Ancien haut fonctionnaire de Bercy sous la présidence de Hollande, Sylvain avait bien vu, avec ses collègues, que l’Etat perdait pied dès 2015. Il avait alors commencé à mettre de côté tout ce qu’il pouvait de son salaire qui était alors confortable. Il n’avait rien placé bien sûr puisque le capital avait été la cible privilégiée du fisc et qu’il avait lui-même un temps été chargé de « l’innovation fiscale ». Lorsque le gouvernement avait annoncé le gel des salaires des fonctionnaires, il était devenu conseiller d’un parlementaire européen. Il avait commencé à acheter des livres sterlings et les avait déposées sur un compte ouvert au Luxembourg qu’il approvisionnait régulièrement lorsqu’il se rendait en Belgique. Lorsque la France avait dû quitter l’euro en 2023, et sortir de l’UE, il avait perdu son emploi à Bruxelles.  Depuis deux ans, il était retourné à Bercy mais le cœur n’y était plus d’autant que le statut des fonctionnaires avait été modifié en « contrat d’avenir pérenne », garantissant l’emploi mais pas le niveau des salaires. Heureusement, la livre était restée au plus haut. Maintenant que la plupart des Français se retrouvaient avec des francs dépréciés, lui pouvait partir et continuer sa vie ailleurs. En Angleterre, il ne serait certes pas riche, mais au moins là-bas, il pourrait vivre à l’aise avec son pécule de départ et retrouver un travail, un vrai.

*Photo : noodlepie.

Québec : finis les accommodements déraisonnables

quebec laicite multiculturalismeAlors que Vincent Peillon a annoncé la mise en place dès la rentrée d’une charte de la laïcité dans les écoles, au Québec une charte du même nom est au cœur de tous les débats. Le Parti Québécois du premier ministre Pauline Marois, « social-démocrate et nationaliste » (ces deux termes n’étant pas incompatibles de l’autre côté de l’Atlantique) a déposé un projet de loi prévoyant l’interdiction du port de signes religieux dans la fonction publique. « Croix ostensible, voile intégral comme le niqab ou la burqa, le hijab, le turban sikh et la kippa juive seront tous interdits dans les ministères, organismes, sociétés d’État, tribunaux et corps policiers », peut-on lire dans le Journal de Montréal. Ce qui reviendrait à importer au Québec le modèle français d’une laïcité fermée. Enfin, pas complètement : le fameux crucifix qui trône dans l’enceinte de l’Assemblée nationale sera épargné, au motif qu’il « fait partie du patrimoine culturel du Québec ». Ce qui fait dire à certains que la charte serait l’instauration d’une « catho-laïcité », et d’un deux poids-deux mesures visant à stigmatiser certaines communautés.

Pourquoi la laïcité fait-elle tant débat au Québec ? Exception en Amérique du Nord où le Canada et les Etats-Unis ont tous deux adopté le modèle multiculturel du « melting-pot », le Québec, parce qu’il est un îlot français dans des terres anglo-saxonnes, cultive sa spécificité. C’est ainsi qu’à la fin des années 80, la Belle Province s’est désigné comme « société distincte » au sein du Canada : un statut qui lui permet de limiter certains droits individuels au nom de la survivance collective du peuple. Par exemple, les québécois sont « obligés » de parler français dans les entreprises de plus de 50 employés. Confrontés aux problèmes engendrés par un multiculturalisme de fait, les Québécois ont inventé un modèle intermédiaire de laïcité qui sera formulé dans  le rapport Bouchard-Taylor de 2007 sous le nom d’« accommodements raisonnables ». Il s’agit d’assouplir la norme générale pour l’adapter aux pratiques culturelles et religieuses des individus, dans la mesure où celles-ci ne portent pas atteinte aux droits et libertés fondamentales des individus.  Ainsi, des élèves sikhs ont obtenu le droit de porter le turban et le kirpan (arme symbolique) à l’école. Par contre, un parent témoin de Jéhovah n’a pas le droit d’interdire une transfusion sanguine à son enfant mourant.

Cette négociation permanente aux contours flous agace une grande partie de la population et que résume ainsi Bernard Drainville, un ministre péquiste (du Parti Québécois) : « C’est le cas par cas qui a divisé les Québécois. Il faut des règles claires !». D’ailleurs, trois québécois sur cinq appuient l’interdiction du port de signes religieux dans la fonction publique. Pour Pauline Marois, cela ne fait aucun doute : « (La future charte) va devenir, j’en suis certaine, un élément fort d’unité entre les Québécois comme c’est le cas pour la loi 101 qui nous a réunis plutôt que nous diviser».

Le rappel de la loi 101, qui avait fait du français la langue officielle du Québec, n’est pas anodin : il inscrit le projet de loi dans la continuité de la lutte pour la survie de l’identité québécoise. En l’occurrence, le gouvernement ne brandit pas l’argument de la laïcité, qui n’est qu’un prétexte (difficile à défendre à cause du fameux crucifix de l’Assemblée nationale), mais celui de « l’égalité homme-femme », principe pour l’instant ignoré par les accommodements raisonnables, et qui, selon les péquistes, devrait primer sur la liberté de religion. Cet argument (qui avait été utilisé en France au moment de la loi sur la burqa) vise évidement la communauté musulmane. Une population en augmentation de 141.8% depuis 1991, de plus en plus mal perçue par la société québécoise.

Pourtant, avec 11 minorités autochtones, une minorité anglophone, et des communautés issues de l’immigration, le Québec, qui est lui-même une minorité au Canada, ne semble pas le lieu idéal où importer le modèle français universaliste et homogénéisant d’une laïcité rigide.

Le philosophe Charles Taylor s’est d’ailleurs fermement opposé au projet, rappelant que si l’Etat devait être neutre, les individus, eux, sont libres. Ce dernier avait théorisé la position dite communautarienne qui avait le mérite de la subtilité, en mettant en place un libéralisme ouvert à la différence, arbitré par un Etat neutre mais non hostile au phénomène religieux, tout en donnant au Québec les moyens d’une survivance collective. Il s’agissait alors d’éviter le double écueil du repli identitaire et de l’homogénéisation culturelle.

Mais la subtilité est compliquée, et coûteuse, elle exige des efforts, et en renonçant aux accommodements raisonnables, le parti de Pauline Marois a préféré lancer une poutine électoraliste. Une position parfaitement résumée par un spécialiste de l’opinion : « Contrairement à l’économie, où on est souvent victime de grands courants internationaux, l’identité, c’est une question sur laquelle le gouvernement a une poignée. Et il y a clairement un appétit pour cela dans l’opinion publique.»

 

*Photo: le crucifix de l’Assemblée Nationale

 

Mariage, prison : dernières nouvelles des lois Taubira

Tout va bien dans la France du taubiranisme triomphant. La loi étendant le mariage à deux personnes de même sexe est passée comme une lettre à la poste. Des manifestations ? Où ça ? Des contestations ? Nulle part. Le pays est apaisé comme jamais. A tel point que semblables à la première nation scandinave venue, nous en sommes réduits presque malgré nous à vider les prisons. Et c’est là que l’ironie taubirique fait la preuve de sa logique totale.

Les pauvres maires qui se plaignent des épreuves qui les attendent s’ils refusent, en accord avec leur conscience, de célébrer – j’ignore s’il faut encore employer ce terme à connotation fortement religieuse, faudrait que je demande à Peillon – ce nouveau mariage témoignent de la confusion intellectuelle la plus complète, ou de leur ignorance crasse, à moins que ce soit de la mauvaise foi la plus profonde. Que risquent-ils en effet ? Selon le bon édile d’Exoudun (Deux-Sèvres) par exemple, ce refus assimilé à un délit de discrimination leur vaudrait, si les deux époux portaient plainte contre eux, une peine de 75 000 euros d’amende et 5 ans d’engeôlement. Dur dur d’être un héros.

Voire. La réforme pénale que propose aujourd’hui le Garde des Sceaux pour réduire la population carcérale devrait faire respirer ces maires proto-délictueux : tout délit valant une peine maximale de 5 ans de prison, précisément, serait puni in fine, outre quelques TIG (Travaux d’Intérêt Général), d’un « stage de sensibilisation », agrémenté par exemple, comme au Canada, d’un « programme de gestion de la colère ». Nos élus ne risqueront donc presque rien sous le joug de cette nouvelle loi à refuser d’appliquer la précédente. Au pire, un lavage de cerveau dans le programme de gestion des instincts rebelles, ou dans le stage de sensibilisation à l’homophilie.

Alors, finies les petites inquiétudes, les poses à la Che Guevara, ou au martyr sous Néron. Vive Taubira et à nous la belle vie. Tous rebelles, tous stagiaires !

Syrie : L’UMP et le PS sont-ils devenus néoconservateurs ?

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hollande obama syrie

« Comment le virus néoconservateur a-t-il pu gagner ainsi tous les esprits ? » s’interrogeait Dominique de Villepin au moment de l’intervention française au Mali. Se doutait-il que quelques mois plus tard notre gouvernement appellerait à frapper la Syrie avec le soutien enthousiaste de l’UMP ?

En matière de politique étrangère, ce « virus néoconservateur » juge bienfondée l’ingérence d’un Etat démocratique dans les affaires d’un pays irrespectueux des droits de l’homme. Cette maladie n’a pas encore atteint tous les citoyens français : si 45% d’entre eux se disent favorables à une intervention armée contre la Syrie, pas moins de 40% s’y opposent. Les deux « gros » partis français, eux, semblent s’être laissés dompter par cette idéologie néoconservatrice. Il y a dix ans, un gouvernement de droite refusait, avec la solidarité du premier parti de gauche, de renverser par la force un gouvernement étranger accusé fallacieusement de détenir des armes de destruction massive. Aujourd’hui, un gouvernement de gauche, avec le soutien du premier parti de droite, se dit prêt à bombarder un régime étranger, pour cause de bombardement chimique dont la nature n’a pas encore été prouvée par les experts de l’ONU.

En France – contrairement, par exemple, au Japon – les relations internationales ne font pas l’objet d’un clivage droite-gauche. Il n’existe pas de politique étrangère estampillée « UMP », ni de politique étrangère marquée « PS ». Chacune des principales formations de gauche et de droite sont parcourues par deux lignes de conduite des affaires extérieures : la ligne « atlantiste », et celle que les ouvrages universitaires et médias qualifient de « gaullo-mitterrandiste ». Les partisans de cette dernière prônent, schématiquement, l’autonomie de la France vis-à-vis de l’hyperpuissance américaine et un soutien aux revendications des pays du « Sud ».

Sans doute par sympathie pour le messianisme démocratique perpétué par l’administration américaine, certains intellectuels français, finissent par épouser des positions néoconservatrices : Alain Madelin, BHL, Guy Millière ou encore Alexandre Adler font ainsi de la guerre humanitaire un idéal.

En 2003 le « gaullo-mitterrandisme » de Chirac semblait faire consensus chez les deux grands partis français : l’aura du président de la République et la fidélité de l’UMP à son gouvernement étouffaient l’atlantisme à droite, tandis que le tropisme néoconservateur de la gauche se voyait laminé par l’impopularité de Bush. Obama rendit tolérable, pour une gauche française en mal d’icônes universelles, une politique étrangère dans les faits peu différente de celle de son prédécesseur. À droite, Sarkozy « l’Américain » se chargea d’éradiquer les vestiges des fantasmes gaulliens. Ainsi, Alain Juppé, le doyen gaulliste, se fit le héraut de la croisade anti-Kadhafi lorsque Nicolas Sarkozy lui confia le quai d’Orsay. Depuis, ses convictions interventionnistes ne cessent de croître : le même homme qui, en 2003, soutenait à la tête de l’UMP le parti-pris non-interventionniste de Jacques Chirac, appelle aujourd’hui, aux côtés de Bernard Kouchner et BHL, à violer la souveraineté syrienne à coups de missiles ! François Fillon, qui aime également se dire gaulliste, semble avoir perdu ses repères. Les deux têtes de l’UMP – Copé et Fillon – ont formulé un soutien commun, bien que modéré, aux appels à « punir » la Syrie du président Hollande. Les voix qui se sont élevées, à droite, contre un tel projet sont plutôt marginales (Longuet et Marini) ou extérieures à l’UMP (en plus d’être marginales) : Dupont-Aignan ou Frank Margain (Parti chrétien-démocrate). À gauche, le Parti socialiste, logiquement, approuve les vues du président. Bien plus lourd de signification pour le PS : Laurent Fabius, traditionnellement décrit comme le contrepoids idéologique au néoconservatisme de Moscovici, envisage désormais, en ministre des Affaires étrangères qu’il est, l’usage de la force contre la Syrie. Les discours pacifistes aux saveurs antiimpérialistes, dont la gauche a le secret, ont été relégués hors des frontières du parti, du côté de chez Mélenchon.

La tactique de l’écran de fumée masque les « vrais problèmes » du chômage et du déficit public. Toutefois, la conversion du gaulliste Juppé et du souverainiste Fabius à l’idée de guerre humanitaire témoigne d’un climat idéologique plutôt neuf à l’UMP et au PS. Dans les cas de Juppé et de Fabius, mais également de Fillon, cet esprit de paladin ne peut même pas s’expliquer par quelque admiration ou docilité à l’égard de l’oncle Sam. Ces hommes politiques sont devenus néoconservateurs sans être atlantistes. Ils font du zèle dans l’interventionnisme armé au nom des droits de l’Homme, veulent être en avance sur l’agenda néoconservateur des Américains. Comme s’ils adhéraient sincèrement à une telle politique étrangère – même lorsqu’elle semble condamnée à l’échec. Trouver des explications moins avouables à cette posture interventionniste est difficile : on ne voit guère, en effet, quels froids intérêts aurait la France à tenter l’aventure syrienne.

 

 

 

Guerre en Syrie : encore une ?

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norman mailer syrie

Pourquoi sommes nous au Vietnam ? demandait Norman Mailer dans le titre d’un de ses grands romans paru en 1967. Il n’y était pas question du Vietnam, qui pourtant battait son plein, mais d’une partie de chasse racontée d’une manière incroyablement brutale et hallucinée, dont les principaux protagonistes étaient un père et un fils issus de la haute société de Dallas. Obsession des armes, de la virilité, désir de retrouver un contact primitif et même sauvage avec la nature comme reflet de la vie américaine elle-même. Et Mailer concluait son roman de cette façon : « Réfléchis, Amérique à tête de cul et médite un peu sur ton con. Peut-être comprendras-tu pourquoi nous sommes au Vietnam. » On ne saurait mieux faire comprendre qu’une guerre menée par un pays loin de ses frontières n’est pas forcément dictée par de grands idéaux, droits de l’homme, lutte contre le communisme totalitaire, ou même par des considérations géopolitiques rationnelles, mais par quelque chose d’obscur qui s’apparente à la pulsion. On peut faire la guerre pour oublier qu’on ne va pas bien, que notre société s’embourbe dans la désespérance sociale, économique et qu’on est en pleine névrose collective.

C’est un petit peu l’impression que j’ai ressentie en apprenant que les USA, la Grande Bretagne et la France décidément atlantisée jusqu’à l’os depuis son retour dans l’Otan, ont décidé, alors que la mission de l’ONU n’est même pas terminée, de bombarder la Syrie.

Daoud Boughezala a  montré que cette opération a toutes les chances d’être un écran de fumée dont les auteurs eux-mêmes espèrent que ça ne bouscule pas trop la situation sur place.

Il n’empêche, à voir la joie mauvaise des experts militaires ou non qui se précipitent sur les plateaux, l’excitation médiatique qui règne comme une électricité malsaine, on comprend bien que la guerre, ça occupe et ça fait du bien. Surtout quand on vient d’annoncer une énième réforme des retraites qui se résume à une baisse du pouvoir d’achat des salariés.

En fait, on fait la guerre tout le temps, du côté de l’Occident et en particulier du triumvirat militaire USA-GB-France. Ça en devient une habitude.

Je suis né en 1964. Entre 1964 et 1990, à part les paras sur Kolwezi et l’engagement de casques bleus français au Liban, avec la tragédie du Drakkar, je n’ai pas le souvenir que l’on partait en guerre à tout bout de champ.

Depuis 1990, ça n’arrête plus.

Irak (avec un match retour à 12 ans d’intervalle), Yougoslavie, Kosovo, Afghanistan, Libye et maintenant Syrie. Vraiment ? Vous remarquerez que je mets le Mali à part, au Mali, la France a fait la guerre pour préserver une zone d’influence et sauver la population d’une dictature islamique alors que je n’ai pas l’impression que la Libye, l’Afghanistan ou même l’Irak soient en passe de devenir des démocraties multipartites avec alcool en terrasse des bistrots et femmes nues à la téloche.

Il faut dire qu’en plus, pendant toutes ces années, un dispositif politico-médiatique néoconservateur  a substitué à la peur du communisme le choc des civilisations et la lutte du Bien contre le Mal, célébré par des intellectuels autoproclamés chefs militaires. Il est du coup très difficile de vouloir même nuancer ce bel élan moral vers des carnages et des lendemains qui déchantent. Objectivement, calmement, même dans une perspective de guerre contre le terrorisme et contre l’axe du mal, l’Irak, c’était mieux avant ou après les deux conflits ? Et l’Afghanistan ? Et la Libye ? Si le Bien consiste à remplacer des bouchers par des fous furieux ou vice-versa, et qui sont tout aussi menaçants pour leurs propres populations et à notre égard, moi, j’aime mieux le Mal, quitte à me faire traiter de munichois.

Oui, décidément, il est dommage que Norman Mailer soit mort. Il aurait peut-être répondu à cette question simple : Pourquoi sommes nous en Syrie ? Je crains que les réponses implicites du roman de 67 ne soient les mêmes aujourd’hui. Parce que nous n’allons pas bien dans nos sociétés et que nous sommes aussi violents que trouillards, malades que brutaux.

Le pire des mélanges qui soit.

Syrie : La France ne doit pas légitimer l’ingérence américaine

philippot florian marine le pen

Gil Mihaely : Alors que des frappes américano-occidentales sur la Syrie semblent imminentes, vous vous opposez à toute intervention étrangère en expliquant qu’on ne peut pas engager un conflit sur la foi d’images télévisées, aussi choquantes soient-elles. Êtes-vous certain que les Etats-Unis et la France ne possèdent pas de preuves plus solides d’un bombardement au gaz ?

Florian Philippot : Dans cette affaire, personne ne paraît certain de rien. Le président Hollande lui-même semble davantage motiver ses décisions par des supputations que par des certitudes (« tout porte à croire » a-t-il employé comme formule). Il y a quelques mois Carla Del Ponte, commissaire à l’ONU, affirmait que les rebelles islamistes étaient en possession de ces armes…En tout cas, la charge de la preuve revient aux belligérants : cet événement nous étant présenté comme le casus belli d’éventuelles frappes occidentales, on ne peut tolérer que demeure sur son origine un flou, même infime.

Mais l’administration américaine fait état de renseignements recueillis par ses alliés et même de conversations entre officiers de l’armée syrienne interceptées par l’US army…

Ce pays a montré par le passé qu’il n’hésitait pas à mentir à la planète entière, la parole du gouvernement américain n’a donc que très peu de crédibilité.En tout état de cause, je ne m’intéresse qu’à ce que dit le gouvernement français, dont les décisions engagent la France.

Justement, considérez-vous comme François Hollande et Laurent Fabius que l’emploi d’armes chimiques constitue une « ligne rouge » que l’armée syrienne ne doit pas franchir ?

Nous demandons naturellement aux deux parties du conflit d’éviter toute escalade guerrière, notamment l’emploi d’armes chimiques. Mais évoquer une « ligne rouge » reviendrait à nous placer dans une perspective américaine, ce qui ne correspond pas à notre analyse de la situation.

Autrement dit, même si leur usage était définitivement avéré, vous vous opposeriez toujours à une intervention armée en Syrie ? 

Quand bien même l’origine des attaques chimiques serait connue avec certitude, une intervention armée poserait deux types de problèmes. D’abord, elle ne ferait qu’aggraver la situation. Cette région est une véritable poudrière, nul ne sait dans quel engrenage nous mettrons le doigt si le conflit s’internationalise. Les bénéficiaires d’une telle intervention occidentale seraient naturellement les islamistes radicaux présentés comme rebelles, qui se livreraient immédiatement à des exactions contre les Chrétiens de Syrie, mais aussi les Alaouites, sans parler du droit des femmes ! L’unité de la Syrie volerait en éclats. Les récentes interventions, en Irak ou en Libye, ont été des fiascos encore durement payés par les populations civiles et qui traumatisent durablement ces régions : nous avons le devoir de tenir compte de l’expérience du passé. Second problème majeur, celui de la légalité d’une intervention occidentale. Dès lors que le Conseil de sécurité de l’ONU ne donne pas son aval, ce qui est certain du fait de l’opposition de la Russie, les tentatives de trouver une base légale sont pour le moins hasardeuses. Ce n’est pas à la France de légitimer le droit d’ingérence que s’octroient les Etats-Unis !

Le parallèle avec l’Irak et la Libye ne tient pas vraiment. Depuis deux ans, les Etats-Unis  brillent par leur inaction en Syrie et semblent invoquer tous les prétextes possibles pour ne pas intervenir. Tout indique qu’Obama n’agira que de manière ponctuelle et limitée pour répondre à l’émoi qu’a suscité le bombardement de la Ghouta. Il a même déjà annoncé qu’il ne tenterait pas de renverser le régime d’Assad !

J’ai le sentiment que comme d’habitude depuis la première guerre d’Irak, les chancelleries occidentales, menées par les Etats-Unis, cherchent à présenter à l’opinion publique des motivations « nobles » pour déclencher des guerres qui servent des intérêts bien moins présentables… En Syrie, il ne s’agit pas de déclencher une guerre, elle dure déjà depuis plus de deux ans, mais d’en modifier le cours en impliquant les forces armées occidentales.
On l’a bien vu suite à l’attaque au gaz : avant-même les conclusions de la commission d’enquête de l’ONU, le régime était coupable. Et si aucune preuve n’est trouvée, cela prouvera aussi sa culpabilité parce qu’il les aura faites disparaître… De qui se moque-t-on ? On voit clairement qu’il faut à tout prix trouver des prétextes pour venir en aide, financer, armer et si possible mettre au pouvoir les rebelles islamistes. Comme en Libye. L’Histoire nous expliquera bien plus tard les ressorts réels de ce conflit.

Vous défendez une diplomatie gaulliste « libre et indépendante ». En quoi consiste-t-elle, sinon en une opposition systématique aux Etats-Unis ?

Une diplomatie d’inspiration gaulliste n’est pas une opposition systématique aux Etats-Unis, mais elle doit permettre à la France de s’exprimer en toute indépendance, sous la coupe d’aucune puissance étrangère, pour défendre en toute circonstance ses intérêts nationaux. C’est à peu près l’inverse de la diplomatie hollando-sarkozyste qui systématiquement se range docilement derrière la bannière américaine, voire même la devance dans un zèle qui fait peine à voir.
En 2003, quand Jacques Chirac a porté le non de la France à la croisade américaine en Irak, les peuples du monde se sont immédiatement et naturellement rangés derrière le drapeau français, ce qui prouve que la voix de la France libre est attendue sur la scène internationale. Pour rappel, si nous n’avons pas suivi les Américains en Irak en 2003 c’est notamment parce que nous avions nos propres satellites, nous permettant de ne pas être dépendants d’images américaines manipulées ou volontairement incomplètes. Evidemment, une diplomatie indépendante suppose un outil de défense et de renseignement indépendant et efficace !

Concrètement, qu’est-ce qu’un gaulliste ferait face au dossier syrien ?

Avant toute chose,  un gaulliste commencerait par se dégager de l’influence délétère du Qatar et de l’Arabie Saoudite. Il s’agirait ensuite d’assurer  que la France remplisse son rôle traditionnel de puissance d’équilibre dans la région,  refusant l’ingérence et cherchant à éviter la guerre plutôt que de l’alimenter par des interventions hasardeuses et brutales.

Tapie le Magnifique

bernard tapie gatsbyÀ la fin de Gatsby le Magnifique, l’intrus est éjecté de la bonne société. Ceux qui l’avaient encensé se détournent avec dégoût. Les vieilles familles reprennent leurs femmes, leurs bijoux et leurs affaires, alors que le vrai salaud se trouve dans leurs rangs.  Gatsby a voulu entrer par effraction dans leur monde, s’alliant pour y parvenir à des aventuriers aux méthodes plus ou moins louches. Mais pas beaucoup plus, finalement, que celles des Arnault, Pinault, Bébéar, Steve Jobs, dont un livre remarquable[1.  Portrait de l’homme d’affaires en prédateur, Villette et Vuillermot, La Découverte 2005.]montre que leurs premiers succès ont souvent tenu à des « coups » à la limite de la  morale.

Bernard Tapie fut le chouchou de l’appareil socialiste – et même, pendant quelque temps, le champion de la gauche contre Le Pen. Comme Gatsby, il est aujourd’hui montré du doigt comme un voyou et condamné avec une sévérité qui doit peut-être autant au mépris de classe qu’à l’indignation morale. Au temps de sa splendeur, quand les puissants s’encanaillaient sur son Phocéa, le Crédit Lyonnais, alors bras armé du pouvoir, fut sommé de lui sauver la mise – et s’exécuta en organisant le rachat d’Adidas. Peu reconnaissant, il trouva fort de café que le Lyonnais empochât, à la revente, un coquet bénéfice dont il ne vit pas la couleur, et estima qu’il avait été lésé par cette banque peuplée de hauts fonctionnaires – dont la déconfiture coûta 130 milliards de francs au contribuable, soit, à la louche, une bonne vingtaine de milliards d’euros. Les tribunaux lui ont donné tantôt raison tantôt tort et, comme on le sait, pour en finir une bonne fois pour toutes, il a été décidé de recourir à un arbitrage qui lui a accordé 403 millions d’euros. Au moment où Bernard Tapie est mis en examen pour « escroquerie en bande organisée », toute la question est de savoir  si cet arbitrage fut complaisant.  Ce qui n’empêcherait pas – malheureusement – qu’il ait pu être juste. La Justice sous-évalue souvent les préjudices. [access capability= »lire_inedits »]

Mais un détail dans le dossier intrigue : si certains soupçonnent l’entourloupe, c’est notamment  parce qu’en 2005, trois huiles de l’État, deux magistrats et un inspecteur des finances, avaient posé trois conditions à une transaction, notamment qu’aucune somme ne lui soit versée en numéraire. Or, soit Tapie a droit à un certain dédommagement, soit il n’y a pas droit. En fait, cette exigence, qui n’a rien de juridique, sonne comme une vengeance à l’égard d’un homme qui a dérangé une certaine nomenklatura.

Il est frappant que, dans le scandale du Crédit Lyonnais, aucun cacique de l’État (Trésor, Banque de France, Commission bancaire…), n’ait jamais été inquiété pour la défaillance des pouvoirs publics sous les années Mitterrand. Est-il donc normal que des  fonctionnaires, cités comme oracles par Mediapart, jouent le rôle de sages dans un conflit opposant un particulier à l’État ?  N’y a-t-il pas là l’un de ces conflits d’intérêts qui soulèvent les cœurs intègres ? Les fonctionnaires des finances, favorables ou non à l’arbitrage, interviennent-ils vraiment au nom de l’intérêt général ? On parle d’un arbitre qui aurait déjà travaillé avec l’avocat de Tapie. Mais quid d’un inspecteur des finances ou d’un magistrat de la Cour des comptes qui ont fréquenté toute leur vie les hiérarques du ministère des Finances ? Peuvent-ils donner un avis sur un conflit entre l’État, leur employeur, et un particulier ?

On n’a pas spontanément envie de défendre Tapie. Mais dans le soulagement d’honorables hauts fonctionnaires et de vertueux parlementaires face à la chute d’un homme qui n’est pas de leur monde, on sent les remugles d’une vieille société d’ordres. Du haut de son impartialité autoproclamée, l’aristocratie d’État reste intouchable, quelles que soient ses défaillances avérées. Les salauds ordinaires, qui ne commettent que des « délits de bureau », ont tôt fait d’enterrer définitivement Gatsby.[/access]

 *Photo: France 2

 

À l’Ecole des fans

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enfant staline martin

enfant staline martin

L’angoisse monte. Demain matin, le réveil sonnera. Écolier ou salarié, vous n’échapperez pas au destin tragique de la reprise. Les symptômes sont connus : de la boule au ventre à l’envie de disparaître, de tout plaquer, de vous retrouver, seul, dans cette crique, loin des affreux, du monde « civilisé », des professeurs, des chefs, des empêcheurs de respirer, etc… Comme le disait le fataliste président Chirac, les emmerdes volent toujours en escadrille surtout à la fin de l’été où impôts, taxes, directives et injonctions nous encerclent. Nous sommes pris dans la nasse. Pas la peine de gesticuler, il faut se soumettre, abdiquer, la fermer et reprendre le chemin du travail ou du lycée en rêvant aux prochaines hypothétiques vacances.

Il existe cependant un moyen de se libérer temporairement de ce carcan : lire (dévorer) le tome 24 des aventures de Lefranc. L’Enfant Staline vient de paraître chez Casterman. Cette douceur d’enfance est un régal, elle panse les blessures de l’âge adulte. Elle abolit le temps. Elle redonne des couleurs à l’automne. Son classicisme bon teint, sa nostalgie fifties, son scénario charpenté à l’ancienne, sa sculpturale ligne claire et son charme discret, élégant, bourgeois, la mettent à l’abri des modes forcément passagères. Chez Lefranc, on respecte la tradition. Disparu en 2010, Jacques Martin, le créateur de Lefranc mais aussi d’Alix, pourrait être fier de ses successeurs. C’est maîtrisé, esthétique, romanesque, documenté et puissamment passéiste, des qualités qui font de ce dernier opus une fenêtre vers l’imaginaire, le vrai, pas le fabriqué, le contrefait. Trop d’auteurs de bande dessinée courent derrière une illusoire modernité, ils pensent renouveler le genre en forçant le trait, en accumulant les outrances, en se prenant pour des artistes, détestable dérive narcissique. Ils ont simplement peur d’écrire et de dessiner une bonne histoire avec des personnages, de l’action, de la psychologie et de l’évasion.

À tort, ils imaginent que les jeunes lecteurs de BD sont attirés par l’air du temps. Fugace méprise. Si depuis 1952, année de sa naissance, on aime suivre le journaliste Lefranc dans le décor inchangé de la Guerre Froide, c’est qu’on y retrouve des sentiments nobles, un monde fait de complots, d’intrigues scientifiques et de tensions diplomatiques. Une aventure historique qui, l’espace d’une heure, nous fera oublier notre triste quotidien d’ex-vacancier. Il suffit de lire la première case pour qu’on avale les 48 pages suivantes : « Novembre 1952. Ce jour-là, vers 18 heures, alors que règne un froid polaire sur Moscou, Alexeï Andreïev, directeur du département de génétique à l’Institut de recherche scientifique de Moscou, sort de son laboratoire et se dirige vers sa voiture officielle ». Thierry Robberecht a construit une trame haletante, à la découpe aussi précise et tranchée qu’un veau Orlov. Il retrouve comme sur le précédent album (L’Éternel Shogun), Régric au dessin qui montre l’étendue de son talent (immense). Ses paysages sous la neige, ses rues sombres de Moscou ou la finesse de ses illustrations automobiles (ZIM 12, Gas 69, etc…) mériteraient d’être exposés dans nos musées. Des planches de toute beauté ! Une mention spéciale à Bruno Wesel pour ses couleurs géorgiennes. Dans L’Enfant Staline, il est question de clonage, du Petit Père des Peuples, des purges, de la lutte entre le MGB (ancêtre du KGB) et la CIA, de la Science toute puissante et de vies brisées.

Quand vous serez, demain, à votre bureau, devant votre écran à compiler des chiffres sur un tableur Excel ou à écouter distraitement un cours sur la photosynthèse, votre esprit divaguera sur les rives de la Koura. Le prochain album de la série devrait sortir en 2014 sous le titre provisoire de Cuba Libre (scénario de Roger Seiter). Avant de prendre le cap sur le soleil des Antilles, savourez cet épisode soviétique, froid, glacé, idéal pour un temps de rentrée.

L’Enfant Staline – Tome 24 Lefranc – Jacques Martin-Régric-Robberecht – Casterman (@photo)

Bowie, décadence et grandeur

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david bowie londres

david bowie londres

Y-a-t-il parmi vous, braves lecteurs de Causeur, des fans de David Bowie ? Non. Pas un seul, je parie, qui soit prêt à sauter dans l’Eurostar pour découvrir le must de la saison culturelle outre-Manche : l’exposition consacrée à la pop-star britannique au musée Victoria et Albert. Avec près de 50 000 entrées préachetées, l’afflux de visiteurs est difficile à réguler. Un engouement déclenché par la sortie d’un album attendu depuis dix ans : qualifié de « chef-d’œuvre crépusculaire » par le New York Times, The Next Day  s’affiche en tête des ventes dans une dizaine de pays. Si vous êtes du genre sélectif et réservé, vous le détesterez. Et plus encore le clip diffusé en mai sur YouTube pour accompagner la chanson-éponyme: sang et stigmates qui rehaussent une iconographie vaguement christique et outrageusement glauque, Marion Cotillard en prostituée, Gary Oldman en prêtre, Bowie en prophète, bref, une exhalaison de mauvais goût dont vous fuirez au loin l’odeur fétide. « David Bowie is back, but hopefully not for long », a promis le président de la puissante Christian League américaine. Peut-être ne vous déplairait-il pas qu’il ait raison. Mais peut-être aimeriez-vous plutôt vous replonger dans ces années 1960, qui ont vu naître Bowie en tant qu’artiste et dont vous avez gardé, je le sens, une secrète nostalgie. En dépit de leur caractère convulsif, de leur atmosphère d’infantilisme et d’enfantillage, de leur héritage ambigu, les roaring sixties furent aussi le moment d’un grand rêve de liberté. Depuis lors, nous n’avons plus jamais osé faire des rêves si dangereux.

1969 : une odyssée suburbaine.

« David Bowie is » : la référence aux sixties s’étale sur toute la hauteur de l’imposante façade du musée. Une phrase inachevée en guise de titre et nous voilà baignant dans une sauce post-structuraliste à la Barthes. L’impression de faire irruption en plein cours de sémiotique se précise, à peine franchi le seuil, où une citation de la star  se détache sur un mur grisâtre : « Tout est instable. La signification de l’œuvre n’est pas nécessairement celle voulue par l’auteur. Il n’y a pas de voix qui fasse autorité. Il n’y a que des lectures multiples. » Tant pis pour les visiteurs qui croyaient naïvement que leur idole était juste un chanteur de pop & rock. David Bowie est une galerie de personnages, un conglomérat de personnalités, un fichier d’identités abandonnées. Il est ce que son époque l’a autorisé à être…[access capability= »lire_inedits »]

Au commencement, il est l’un des 500 000 garçons britanniques nés à l’acmé du baby-boom, en 1947. Une famille sans histoire, mais dotée d’une mythologie: le père de Bowie a englouti une fortune dans des jazz-clubs du Soho des années 1930 pour promouvoir la carrière de sa première épouse d’origine autrichienne, connue sous le nom de « Chérie-The Viennese Nightingale ». La réminiscence de ce Londres bohémien et les lectures suggérées par son demi-frère, à commencer par celle de Sur la route, roman-culte de Kerouac, conduisent le jeune Bowie à s’installer au cœur de la capitale. La séquence la plus passionnante de l’exposition évoque en parallèle le destin d’un individu et celui d’une métropole, avec, en particulier, une illustration tirée de Private Eye Magazine de novembre 1968, qui représente un gratte-ciel en train de s’écrouler. Elle renvoie à un fait réel : un décorateur de gâteaux craque une allumette dans son appartement situé au 18e étage d’un immeuble flambant neuf, provoquant une explosion de gaz. Plus encore que le bâtiment, ce sinistre réduit à néant les ambitions modernistes de la gauche, alors au pouvoir, incarnées dans le programme « Villages in the sky » et autres idées de planification sociale. La tendance à rénover plutôt qu’à raser s’affirme au sommet, tandis qu’à la base de la société, le rejet  du grandiose se conjugue à la méfiance croissante envers la communication de masse – et la consommation qui va avec. Cette évolution est déterminante pour Bowie.

L’horizon devant lui est dégagé : il a signé avec Decca et vit à Londres, loin de la rigidité morale et du dress code de la banlieue, qu’il abomine. Reste que Londres n’est plus Londres. Le Soho des bars à piano résiste mais, à l’Est, la silhouette futuriste de la Post Office Tower rappelle que le bulldozer du progrès avance. Travaillistes et conservateurs s’accordent sur la perspective de créer un « Brave New London » susceptible de faire oublier la perte de l’Empire aux sujets de Sa Gracieuse Majesté. Tout change en peu de temps. Bowie ne s’aperçoit pas qu’il enfonce une porte ouverte. « You see these suburbs spring up […]  And they’re terrifying, because they are death of soul. This is the prison this planet is being turned into », semble-t-il marteler d’après le gourou de sa génération, l’écrivain J.G. Ballard. En 1967, la contraception et l’avortement sont légalisés, l’homosexualité dépénalisée. Un an plus tard, l’âge de la majorité légale est abaissé de 21 à 18 ans. Jack Kerouac meurt en 1969, trois mois après que Neil Armstrong a fait un petit pas sur la Lune.

L’une des pièces les plus émouvantes de l’exposition ne provient ni de la collection privée de l’artiste ni de ses effets personnels. C’est quelque chose qui nous appartient à tous : la Terre. Photographiée par l’astronaute Bill Anders pendant la mission Apollo 8, notre petite planète apparaît comme une fragile boule de cristal barbouillée de bleu et suspendue au milieu de nulle part. « Planet Earth is blue/And there’s nothing I can do… », chante Bowie en 1969, acquérant avec Space Oddity le statut de méga-star. Ce premier tube, trop mélodieux pour être écouté, résume en quelques vers les paradoxes substantiels de la décennie. Le succès de la conquête spatiale et, plus généralement, la rapidité du développement technologique, soulèvent autant d’enthousiasme qu’ils causent d’appréhension. L’effondrement des carcans du conformisme libère un individualisme exacerbé qui constituera un sérieux défi pour toutes les sociétés européennes, engagées sans le savoir dans la voie de la déliaison. La culture pop donne la parole à la jeunesse, mais la détourne de l’engagement politique.

1975 : Thatcher sur orbite.

Devinette. Qui se cache derrière le slogan : « Freedom to live your life your way ! » ? Pas David Bowie ni aucune autre icône de la scène rock. On doit cette magnifique sentence, prononcée lors du congrès du Parti conservateur de 1975, à Margaret Thatcher. Comme le serine dès 1970 John Lennon, « The dream is over » – ce qui ne signifie nullement que tout le monde se réveille. Bowie prend la « route de l’excès », selon l’heureuse formule de William Blake. Sous la triple influence de la cocaïne, d’Orwell et de Burroughs, il invente Ziggy Stardust, son alter ego.

Il faut s’interroger sur le phénoménal succès du personnage né dans le sillage des droogies. À l’instar des protagonistes d’Orange mécanique, Ziggy opère dans une société utopique, menacée de disparition. Chargé de lui délivrer un message d’amour et de paix, il finit par s’autodétruire. Mais injectée dans la culture populaire par l’intermédiaire de Bowie, l’œuvre de Burroughs influence le mouvement punk qui rassemble des milliers de jeunes sous l’étendard « No Future ». Troublant, isnt’it ?

Ziggy lègue à la postérité une impressionnante garde-robe, dont plusieurs pièces sont exposées, telles des reliques, dans des sortes de cercueils de verre. S’il se défend d’être une fashion victim, Bowie veut que sa musique se voie comme elle s’entend. Mission accomplie. L’exposition est sponsorisée par Gucci dont la styliste, Frida Giannini, confie : « L’androgynisme effronté de Bowie a aidé les femmes à exprimer leur puissance masculine sans perdre leur glamour et leur sensualité féminine. » Si cela vous enrage, vous devez être conséquent et fulminer à l’évocation du précurseur bisexuel de Bowie, Lord Byron. Vous indigner aussi de l’ambiguïté sexuelle de Nijinsky. Condamner le théâtre kabuki et les cabarets de la République de Weimar – autant de sources auxquelles Bowie a puisé son inspiration.

En 1974, Diamond Dogs, son dernier projet ambitieux, est le chant du cygne de sa période glam. Quelle mort magnifique ! La pochette du disque assomme comme un coup de poing. Mi-chien, mi-Bowie, l’être peint par Guy Peellaert dans le style de l’expressionnisme allemand exhibe ses parties génitales, tout en arborant une pose de sphinx qui évoque également celle des starlettes hollywoodiennes des années 1920. Une admirable décadence dont l’esprit éclectique de l’artiste saisit ce qu’elle a de commun avec le climat « fast sex in city » de la fin des années 1970.

Depuis lors, Bowie n’a, à mon humble avis, réussi qu’une œuvre majeure : sortir Iggy Pop de l’addiction à l’héroïne. Let’s Dance, paru en 1983, marque sa « normalisation », c’est-à-dire sa transformation en bel homme bronzé, souriant… Et quelconque. C’est ainsi. Il disait lui-même que ses chansons n’étaient que des « polaroïds », des « instantanés d’une époque ». Les années rock, c’est du passé.[/access]

Victoria and Albert Museum, Cromwell Road, M° South Kensington.

Jusqu’au 11 août, ouvert tous les jours de 10 heures à 17h30 (dernière entrée à 16h30), vendredi jusqu’à 21h30.

Billets uniquement au guichet le jour de la visite (plus de pré-vente). 

*Photo : Mashthetics.

« Déambulation festive » et « orgasme méditatif » : les vacances sont terminées

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Il y a des signes qui ne trompent pas. Dans les hypermarchés, les mères de famille hystériques qui remplissent leurs caddies de fournitures scolaires. Dans les transports en commun, les adolescentes aux regards tristes qui sont encore absorbées par le souvenir de leur flirt estival, et savent que la rentrée scolaire est imminente. La canicule est rentrée chez elle. Les vacances sont terminées. Et c’est triste. La plupart des nouvelles sont accablantes. Comme le retour d’Antoine de Caunes sur Canal+ ou l’annonce par Volkswagen de l’arrêt définitif de la production de son camping car de poche, surnommé Combi, destiné aux baba-cools-de-tous-les-pays-unissez-vous. Jean-Marc Ayrault, par amour de l’Allemagne et nostalgie de sa jeunesse, est inconsolable.

Pour conjurer ce vague à l’âme, on note plusieurs initiatives, qui se veulent festives, mais ont toutes les chances d’être profondément attristantes. Par exemple, la ville de Clermont-Ferrand annonce pour la mi-septembre une « Fête de l’égalité et de la diversité ». La préfecture volcanique du Puy-de-Dôme précise que « L’objectif de cette manifestation est de rassembler les clermontois lors d’une grande fête populaire placée sous le signe de l’égalité et de la diversité tant générationnelle que culturelle. » Ainsi, pour lutter contre le racisme les clermontois (et les clermontoises) devront subir pêle-mêle des « villages associatifs », une « déambulation festive », des « dépistages gratuits », du « théâtre de rue », de la « jonglerie », de la « musique électronique » et naturellement du « slam » – nouvel opium des entrepreneurs de travaux culturels en gros. Voilà un programme multiculturel© et antiraciste© extrêmement poussif ; avec à l’affiche aucune personnalité-préférée-des-français-du-JDD telle que Yannick Noah, le tennisman humaniste. De plus il pleuvra certainement sur la ville natale de Pascal, de François Taillandier et du Bibendum Michelin. Bref, les vacances sont terminées.

Dans la capitale point de « déambulation festive », pour conjurer la mélancolie propre à la rentrée, mais un festival appelant à l’ « orgasme méditatif ». Je veux naturellement parler de l’accablant festival Xplore qui, nous venant d’Allemagne (comme le Combi, tout est lié…), proposera aux parisiens d’ici quelques jours des activités sur la sexualité conçue comme « acte créatif, expression d’identité, rituel et performance ». On ne sait s’il convient mieux d’en rire, d’en pleurer, ou d’en pleurer de rire. On note parmi les ateliers : « rituel de lavage des pieds », « toutes les femmes sont des fontaines » ou encore « orgasme méditatif anal ». Felix Ruckert, chorégraphe et créateur de ce festival triste, explique à Libération que son public est «  plutôt éduqué », et composé essentiellement d’artistes, de masseurs et d’adeptes des arts martiaux, sans oublier de nébuleux « membres des avant-gardes sexuelles »… Brrr… Dans la même interview, Ruckert explique qu’un certain « Christian », un « bisexuel qui poursuit une pratique de développement personnel », par ailleurs « créateur de l’Institut européen de sexualités contemporaines à Nice », mais également « masseur tantrique et sexothérapeute » proposera un atelier sur « l’orgasme méditatif anal »… visant à « questionner les stéréotypes ». Le promoteur allemand d’Xplore l’assure à Libé : « Chaque homme devrait se faire pénétrer au moins une fois dans sa vie ». Ce sera sans moi. Le journaliste (– inquiet ? –)  interroge le gourou : « Le public est-il obligé de participer ? » Manifestement non, mais c’est dommage, cela aurait fini de donner à cette performance des allures d’enfer glacé.

À tous ces signes, et à d’autres, on le voit, oui, les vacances sont terminées. Et même bientôt l’été.

De quelques Français en 2025

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Joël est inquiet. En ce soir de juin, il se demande si les 350 litres du réservoir de son tracteur n’auront pas été siphonnés durant la nuit. C’est la troisième fois que son exploitation est visitée en deux mois. Mais ce qui le préoccupe davantage, c’est sa production. La semaine dernière, dans le canton voisin, un exploitant a vu sa récolte de pêches intégralement dévalisée en une nuit. Les voleurs avaient tout prévu, les camions, les caisses, la main d’œuvre. Agriculteurs et gendarmerie sont démunis : comment surveiller des centaines d’hectares ? Ce week-end, une réunion est prévue à la coopérative pour étudier le financement d’équipements de sécurité.

Comme tous les mercredis, Ingrid se rend sur l’aire de repos de la D1, un peu à l’écart de Château-Thierry. Elle y achète ses fruits et légumes moins chers de 15% qu’aux supermarchés du coin. « Prix producteurs », est-il indiqué sur la pancarte. Elle s’étonne parfois que des pêches soient produites dans l’Aisne, mais comme celles-ci sont vraiment bon marché, et plutôt bonnes, elle les achète quand même.

Eddy est content, il vient d’acheter son canapé sur le « Bon Coin ». Il a réalisé une excellente affaire en le payant près de 70% moins cher qu’en magasin. Ce n’est pas du neuf évidemment, mais la qualité reste acceptable. Au chômage depuis un peu plus d’un an, Eddy aime encore consommer. Il a décidé d’arrondir ses allocations en se lançant dans le e-commerce. Il a ouvert une boutique sur e-bay sur laquelle il vend des objets, achetés sur Internet ou récupérés dans la rue. Il les retape à peu de frais puis les vend à un prix raisonnable. Aussi trouve-t-il souvent des acheteurs. Pas mal de transactions se font en espèces si bien qu’Eddy arrive largement à joindre les deux bouts, d’autant qu’il utilise ses produits en attendant de les revendre. Comme son affaire tourne assez bien, il envisage de continuer ainsi une fois qu’il touchera le RSA.

Garance peut souffler, elle vient de boucler son article « Système D, nous aussi on veut des bons plans ! » pour le numéro du mois de septembre de 30 ans. Après une rapide enquête sur le web, elle a trouvé plusieurs sites alternatifs à l’économie « classique » qui raviront ses lectrices, puisqu’elles sont de plus en plus nombreuses, d’après les enquêtes sur son lectorat, à vouloir donner du sens à leur acte d’achat. En vrac : sites de récup’, bourses d’échanges de services, moteurs de recherche pour trouver les boutiques de destock’ des marques de luxe, voyages à prix cassés, échanges d’appart’, collectifs de partage de « hot spots Internet », coopératives parentales pour gardes d’enfants assurées par les mamans, elle a même trouvé à Nantes une fille qui brade les invendus des supermarchés pour lutter contre le consumérisme et le gaspillage. Elle n’a pas trop creusé la question des normes sanitaires de l’assoc’, mais bon, maintenant, elle peut enfin partir en vacances.

Frédéric se frotte les mains. Il vient de réaliser avec ImmoBiens une superbe affaire en revendant à l’entreprise des bureaux qu’il possède à Montrouge. L’affaire a été facilitée dès lors qu’il a annoncé sa candidature à la mairie. Sur son terrain, ImmoBiens va construire le nouveau « Centre des Rapports et de l’Aide à la Prospective Stratégique (CRAPS) » annoncé il y a un an par François Hollande qui souhaite réunir sous un même toit toutes les commissions au service de l’Etat. Il sera organisé autour d’une vaste bibliothèque où seront compilés tous les rapports réalisés sous la Ve République. Le Président a affirmé que le regroupement des spécialistes permettrait de mettre en commun les idées et de proposer des synthèses plus innovantes. Frédéric a reçu d’ImmoBiens 75 000 euros en cash. De quoi préparer sa campagne et, pour ImmoBiens, une manière simple de conclure la vente et de réduire ses frais de transaction.

France 2015

Depuis que la fiscalité environnementale a fait grimper le prix du gasoil de 30% (en deux fois) au prétexte de favoriser la transition énergétique promise par le gouvernement, Joël ne cesse de lutter contre les pilleurs. Tout y passe : tracteurs, camions, citernes, même les réservoirs de ses pompes d’irrigation sont fracturés pour voler le diesel. L’exaspération est à son comble dans les campagnes. On évite de le crier sur les toits mais des milices agricoles se créent un peu partout pour protéger les exploitations. La gendarmerie, impuissante à identifier les voleurs et souvent occupée à d’autres affaires, ne regarde pas de trop près. Pour l’instant, on a surtout entendu des coups de fusils tirés en l’air. Tant qu’il n’y a pas mort d’homme…

De toute façon, les forces de sécurité nationales sont davantage préoccupées à résoudre les violences urbaines. Depuis deux ans déjà, la pègre marseillaise s’étripe à coups de règlements de compte. Pendant longtemps l’opinion publique ne s’est pas trop alarmée de ces meurtres à répétition. Après tout, c’était toujours autant de voyous en moins. Hier soir cependant, une fusillade dans les quartiers nord de la ville a impliqué pas moins de 50 délinquants. La police a relevé 3500 impacts de balles sur le parking du centre commercial où la fusillade s’est produite. Mais tout a changé. Parmi les victimes, on a relevé les cadavres de neufs passants dont ceux de trois enfants – sans compter les blessés. Le ministre de l’Intérieur s’est rendu aussitôt sur place pour annoncer une batterie de mesures : tolérance zéro, effectifs de police judiciaire en hausse et renfort de trois compagnies de CRS. Dans le contexte actuel de prostration, personne dans la presse n’a jugé bon de rappeler que ces mesures étaient presque identiques à celles de 2013. Pour satisfaire une opinion alarmée, le ministre a aussi annoncé la signature d’une « convention sécurité » avec le collectif « Paix civique », qui revendique depuis deux ans l’officialisation de ses « milices citoyennes ».

À Matignon, le Premier ministre reçoit le ministre des Finances et le ministre de l’Emploi et des Solidarités. Les chiffres de la croissance ne sont toujours pas réjouissants et paraissent de plus en plus ingérables. Le déficit extérieur continue son repli depuis deux ans en raison de la baisse des importations de biens de consommation. En 2013, on s’en réjouissait. Mais à présent que la consommation intérieure diminue également, on s’inquiète des rentrées de TVA. La hausse de 0,5 points l’année dernière ne va pas compenser les pertes à venir de 2015 et il va sans doute falloir relever le taux une nouvelle fois. Un conseiller souligne qu’une bonne partie des pertes est liée à l’économie souterraine et qu’il faudrait envisager de taxer toutes les activités de « Système D ». Mais depuis que le Président a annoncé aux Français le 14 juillet dernier que l’économie de l’avenir était celle de la récup’, plus écologique, plus responsable, plus nationale aussi, difficile de mettre une trop forte pression fiscale sur ce marché qui semble profiter aux plus modestes. En attendant, les chiffres du chômage sont en hausse. Aux Finances et à l’Emploi, on sait bien que cette « économie de la débrouille » fonctionne en parallèle des allocations, mais depuis qu’elle a été officialisée, comment supprimer les aides publiques ?

En attendant, pour la quatrième année consécutive, le barème de l’IR restera désindexé. C’est un coup dur pour les 40% de Français qui continuent de le payer mais comme les dépenses publiques, en particulier sociales, ont été sanctuarisées pour protéger les plus modestes, cette décision est rendue nécessaire.  Pour combler les déficits, on envisage aussi de relever de 0,1 point l’intégralité de tous les impôts existants, y compris les contributions sociales. Un pis-aller dont on sait déjà qu’il sera insuffisant. A la gauche de la gauche, on continue de clamer qu’il faut taxer d’abord les revenus du capital et les entreprises, mais c’est pour la bonne bouche. On sait que la partie est bientôt gagnée puisque le nombre de salariés « déclarés » est en baisse constante. Comment imposer des travailleurs invisibles ? L’ancien monde est en train de craquer.

France 2025

Depuis plusieurs années maintenant, la société française s’est durcie. Pour vivoter, on a de plus en plus recours aux bons plans, à la solidarité communautaire, aux petits larcins que la police et la gendarmerie, pas plus que la justice, ne peuvent traiter, car il faut d’abord poursuivre les filières organisées du marché noir qui ont proliféré.

Le fils de Joël, qui a repris l’exploitation de son père, s’est équipé de drones et de robots-chiens pour empêcher les intrusions et les vols. Pour cela, il a passé un examen et a obtenu sa licence « d’exploitant labellisé auto-défense », un statut inventé par la droite forte sous la présidence de NKM après un intense lobbying. Désormais, s’il peut faire la preuve qu’un vol se déroulait sur son exploitation, il a permis de tuer et dispose de l’impunité pénale. Il est en quelque sorte devenu un auxiliaire de police.

Ingrid continue d’acheter sa nourriture au producteur. Aujourd’hui, grâce à une application cryptée par un collectif de cyber-activistes qui défendent le droit à la nourriture gratuite, elle géolocalise les lieux de distribution de produits volés signalés à la dernière minute pour déjouer les autorités. Il faut certes encore payer les coûts de l’organisation mais les prix sont tellement dérisoires que la nourriture est vraiment presque donnée. Garance suit attentivement l’évolution de cette organisation. Après son premier article de 2013, les courriers de lectrices ont tellement fait part de leur satisfaction qu’elle a obtenu la rédaction d’un papier mensuel et est rapidement devenue la spécialiste de « l’économie D », comme elle l’appelle, en référence à sa chronique « D’Eco-D ». Dès qu’elle le peut, elle fait la promotion des structures qui permettent de contourner l’économie de marché capitaliste « dont les valeurs ont implosé lors de la crise de 2008. Les gens ont alors aspiré à une nouvelle quête de sens », se plaît-elle à rappeler souvent.

Frédéric se frotte les mains. Sa carrière ministérielle s’arrête cette année, mais il a bien su négocier sa reconversion. En gardant de bonnes relations avec ImmoBiens lorsqu’il était ministre du Logement et des Solidarités locales sous le second gouvernement de la présidence NKM, il part dans deux mois diriger le pôle « prospective et marchés » du groupe en Afrique. Certes, il lui faut s’expatrier, mais vu la situation actuelle en France, il ne lui déplaît pas de prendre un peu l’air. De toute façon, il ne doute pas qu’il saura rendre son nouveau poste suffisamment rémunérateur, malgré un salaire officiellement assez bas.

Sylvain regarde ses valises posées dans l’entrée et attend que sa femme ait fini d’habiller les enfants. Ce soir, il sera à Londres, et pour longtemps. Il patiente en feuilletant avec nostalgie le rapport « France 2025 » remis à François Hollande à l’été 2013 qu’il a retrouvé dans un carton resté ouvert. « Que c’était bon de faire semblant d’y croire », soupire-t-il.

Marine Le Pen est depuis deux semaines la nouvelle Présidente de la République. Sylvain n’a pas attendu le deuxième tour pour préparer son départ. Ses anciennes relations politiques lui avaient laissé entendre très tôt que la partie était pliée. Il faut dire que cinq ans de présidence NKM après cinq ans de hollandisme avaient bien préparé le terrain. Oscillant entre étatisme, solidarisme, écologisme, « libéralisme dirigé » (le concept de la campagne de NKM), la droite n’avait su, une fois de plus, ni défaire les mesures désastreuses prises par la gauche à l’époque de Hollande, ni définir une ligne politique claire avant les élections de 2017. On avait donc navigué à vue tout le long du quinquennat en essayant de réaliser la quadrature du cercle : à savoir baisser la fiscalité sur le travail et les entreprises sans réduire les dépenses de l’Etat, puisque le pouvoir n’avait cessé de promettre d’intervenir à chaque nouvelle actualité. Les dépenses avaient donc continué de croître au niveau de l’inflation, un « succès historique » selon les mots de la Présidente lors de la campagne pour sa réélection (mais ses chiffres ne prenaient pas en compte le service de la dette).

En regardant son appartement, Sylvain a quand même le cœur gros. Il l’aimait bien et lui avait coûté très cher au début mine de rien. Il part sans le vendre et sait qu’après son départ, il sera immédiatement squatté. Certes, depuis dix ans, comme tout le monde, il ne rembourse plus le prêt à sa banque. Quand Cécile Duflot prit la décision en 2014 d’empêcher toutes les exclusions au nom du droit opposable au logement, les locataires arrêtèrent de payer. Alors les propriétaires en firent autant, au nom de l’égalité de traitement. D’abord ceux qui louaient, puisqu’ils ne pouvaient plus compter sur les loyers ni expulser les mauvais payeurs, et puis ensuite tous les autres. Aujourd’hui, chaque Français reste accroché à son logement car il n’y a plus de marché. L’absence de mobilité salariale a fini de ruiner un peu plus la reprise de la croissance, mais comme c’est un phénomène difficilement traduisible par des chiffres, tout le monde a préféré profiter de l’aubaine immédiate de posséder un logement gratuit. Bien sûr, au nom de la défense du pouvoir d’achat, la droite n’a pas été capable ensuite de renverser la situation.

Ancien haut fonctionnaire de Bercy sous la présidence de Hollande, Sylvain avait bien vu, avec ses collègues, que l’Etat perdait pied dès 2015. Il avait alors commencé à mettre de côté tout ce qu’il pouvait de son salaire qui était alors confortable. Il n’avait rien placé bien sûr puisque le capital avait été la cible privilégiée du fisc et qu’il avait lui-même un temps été chargé de « l’innovation fiscale ». Lorsque le gouvernement avait annoncé le gel des salaires des fonctionnaires, il était devenu conseiller d’un parlementaire européen. Il avait commencé à acheter des livres sterlings et les avait déposées sur un compte ouvert au Luxembourg qu’il approvisionnait régulièrement lorsqu’il se rendait en Belgique. Lorsque la France avait dû quitter l’euro en 2023, et sortir de l’UE, il avait perdu son emploi à Bruxelles.  Depuis deux ans, il était retourné à Bercy mais le cœur n’y était plus d’autant que le statut des fonctionnaires avait été modifié en « contrat d’avenir pérenne », garantissant l’emploi mais pas le niveau des salaires. Heureusement, la livre était restée au plus haut. Maintenant que la plupart des Français se retrouvaient avec des francs dépréciés, lui pouvait partir et continuer sa vie ailleurs. En Angleterre, il ne serait certes pas riche, mais au moins là-bas, il pourrait vivre à l’aise avec son pécule de départ et retrouver un travail, un vrai.

*Photo : noodlepie.

Québec : finis les accommodements déraisonnables

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quebec laicite multiculturalisme

quebec laicite multiculturalismeAlors que Vincent Peillon a annoncé la mise en place dès la rentrée d’une charte de la laïcité dans les écoles, au Québec une charte du même nom est au cœur de tous les débats. Le Parti Québécois du premier ministre Pauline Marois, « social-démocrate et nationaliste » (ces deux termes n’étant pas incompatibles de l’autre côté de l’Atlantique) a déposé un projet de loi prévoyant l’interdiction du port de signes religieux dans la fonction publique. « Croix ostensible, voile intégral comme le niqab ou la burqa, le hijab, le turban sikh et la kippa juive seront tous interdits dans les ministères, organismes, sociétés d’État, tribunaux et corps policiers », peut-on lire dans le Journal de Montréal. Ce qui reviendrait à importer au Québec le modèle français d’une laïcité fermée. Enfin, pas complètement : le fameux crucifix qui trône dans l’enceinte de l’Assemblée nationale sera épargné, au motif qu’il « fait partie du patrimoine culturel du Québec ». Ce qui fait dire à certains que la charte serait l’instauration d’une « catho-laïcité », et d’un deux poids-deux mesures visant à stigmatiser certaines communautés.

Pourquoi la laïcité fait-elle tant débat au Québec ? Exception en Amérique du Nord où le Canada et les Etats-Unis ont tous deux adopté le modèle multiculturel du « melting-pot », le Québec, parce qu’il est un îlot français dans des terres anglo-saxonnes, cultive sa spécificité. C’est ainsi qu’à la fin des années 80, la Belle Province s’est désigné comme « société distincte » au sein du Canada : un statut qui lui permet de limiter certains droits individuels au nom de la survivance collective du peuple. Par exemple, les québécois sont « obligés » de parler français dans les entreprises de plus de 50 employés. Confrontés aux problèmes engendrés par un multiculturalisme de fait, les Québécois ont inventé un modèle intermédiaire de laïcité qui sera formulé dans  le rapport Bouchard-Taylor de 2007 sous le nom d’« accommodements raisonnables ». Il s’agit d’assouplir la norme générale pour l’adapter aux pratiques culturelles et religieuses des individus, dans la mesure où celles-ci ne portent pas atteinte aux droits et libertés fondamentales des individus.  Ainsi, des élèves sikhs ont obtenu le droit de porter le turban et le kirpan (arme symbolique) à l’école. Par contre, un parent témoin de Jéhovah n’a pas le droit d’interdire une transfusion sanguine à son enfant mourant.

Cette négociation permanente aux contours flous agace une grande partie de la population et que résume ainsi Bernard Drainville, un ministre péquiste (du Parti Québécois) : « C’est le cas par cas qui a divisé les Québécois. Il faut des règles claires !». D’ailleurs, trois québécois sur cinq appuient l’interdiction du port de signes religieux dans la fonction publique. Pour Pauline Marois, cela ne fait aucun doute : « (La future charte) va devenir, j’en suis certaine, un élément fort d’unité entre les Québécois comme c’est le cas pour la loi 101 qui nous a réunis plutôt que nous diviser».

Le rappel de la loi 101, qui avait fait du français la langue officielle du Québec, n’est pas anodin : il inscrit le projet de loi dans la continuité de la lutte pour la survie de l’identité québécoise. En l’occurrence, le gouvernement ne brandit pas l’argument de la laïcité, qui n’est qu’un prétexte (difficile à défendre à cause du fameux crucifix de l’Assemblée nationale), mais celui de « l’égalité homme-femme », principe pour l’instant ignoré par les accommodements raisonnables, et qui, selon les péquistes, devrait primer sur la liberté de religion. Cet argument (qui avait été utilisé en France au moment de la loi sur la burqa) vise évidement la communauté musulmane. Une population en augmentation de 141.8% depuis 1991, de plus en plus mal perçue par la société québécoise.

Pourtant, avec 11 minorités autochtones, une minorité anglophone, et des communautés issues de l’immigration, le Québec, qui est lui-même une minorité au Canada, ne semble pas le lieu idéal où importer le modèle français universaliste et homogénéisant d’une laïcité rigide.

Le philosophe Charles Taylor s’est d’ailleurs fermement opposé au projet, rappelant que si l’Etat devait être neutre, les individus, eux, sont libres. Ce dernier avait théorisé la position dite communautarienne qui avait le mérite de la subtilité, en mettant en place un libéralisme ouvert à la différence, arbitré par un Etat neutre mais non hostile au phénomène religieux, tout en donnant au Québec les moyens d’une survivance collective. Il s’agissait alors d’éviter le double écueil du repli identitaire et de l’homogénéisation culturelle.

Mais la subtilité est compliquée, et coûteuse, elle exige des efforts, et en renonçant aux accommodements raisonnables, le parti de Pauline Marois a préféré lancer une poutine électoraliste. Une position parfaitement résumée par un spécialiste de l’opinion : « Contrairement à l’économie, où on est souvent victime de grands courants internationaux, l’identité, c’est une question sur laquelle le gouvernement a une poignée. Et il y a clairement un appétit pour cela dans l’opinion publique.»

 

*Photo: le crucifix de l’Assemblée Nationale

 

Mariage, prison : dernières nouvelles des lois Taubira

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Tout va bien dans la France du taubiranisme triomphant. La loi étendant le mariage à deux personnes de même sexe est passée comme une lettre à la poste. Des manifestations ? Où ça ? Des contestations ? Nulle part. Le pays est apaisé comme jamais. A tel point que semblables à la première nation scandinave venue, nous en sommes réduits presque malgré nous à vider les prisons. Et c’est là que l’ironie taubirique fait la preuve de sa logique totale.

Les pauvres maires qui se plaignent des épreuves qui les attendent s’ils refusent, en accord avec leur conscience, de célébrer – j’ignore s’il faut encore employer ce terme à connotation fortement religieuse, faudrait que je demande à Peillon – ce nouveau mariage témoignent de la confusion intellectuelle la plus complète, ou de leur ignorance crasse, à moins que ce soit de la mauvaise foi la plus profonde. Que risquent-ils en effet ? Selon le bon édile d’Exoudun (Deux-Sèvres) par exemple, ce refus assimilé à un délit de discrimination leur vaudrait, si les deux époux portaient plainte contre eux, une peine de 75 000 euros d’amende et 5 ans d’engeôlement. Dur dur d’être un héros.

Voire. La réforme pénale que propose aujourd’hui le Garde des Sceaux pour réduire la population carcérale devrait faire respirer ces maires proto-délictueux : tout délit valant une peine maximale de 5 ans de prison, précisément, serait puni in fine, outre quelques TIG (Travaux d’Intérêt Général), d’un « stage de sensibilisation », agrémenté par exemple, comme au Canada, d’un « programme de gestion de la colère ». Nos élus ne risqueront donc presque rien sous le joug de cette nouvelle loi à refuser d’appliquer la précédente. Au pire, un lavage de cerveau dans le programme de gestion des instincts rebelles, ou dans le stage de sensibilisation à l’homophilie.

Alors, finies les petites inquiétudes, les poses à la Che Guevara, ou au martyr sous Néron. Vive Taubira et à nous la belle vie. Tous rebelles, tous stagiaires !

Syrie : L’UMP et le PS sont-ils devenus néoconservateurs ?

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hollande obama syrie

hollande obama syrie

« Comment le virus néoconservateur a-t-il pu gagner ainsi tous les esprits ? » s’interrogeait Dominique de Villepin au moment de l’intervention française au Mali. Se doutait-il que quelques mois plus tard notre gouvernement appellerait à frapper la Syrie avec le soutien enthousiaste de l’UMP ?

En matière de politique étrangère, ce « virus néoconservateur » juge bienfondée l’ingérence d’un Etat démocratique dans les affaires d’un pays irrespectueux des droits de l’homme. Cette maladie n’a pas encore atteint tous les citoyens français : si 45% d’entre eux se disent favorables à une intervention armée contre la Syrie, pas moins de 40% s’y opposent. Les deux « gros » partis français, eux, semblent s’être laissés dompter par cette idéologie néoconservatrice. Il y a dix ans, un gouvernement de droite refusait, avec la solidarité du premier parti de gauche, de renverser par la force un gouvernement étranger accusé fallacieusement de détenir des armes de destruction massive. Aujourd’hui, un gouvernement de gauche, avec le soutien du premier parti de droite, se dit prêt à bombarder un régime étranger, pour cause de bombardement chimique dont la nature n’a pas encore été prouvée par les experts de l’ONU.

En France – contrairement, par exemple, au Japon – les relations internationales ne font pas l’objet d’un clivage droite-gauche. Il n’existe pas de politique étrangère estampillée « UMP », ni de politique étrangère marquée « PS ». Chacune des principales formations de gauche et de droite sont parcourues par deux lignes de conduite des affaires extérieures : la ligne « atlantiste », et celle que les ouvrages universitaires et médias qualifient de « gaullo-mitterrandiste ». Les partisans de cette dernière prônent, schématiquement, l’autonomie de la France vis-à-vis de l’hyperpuissance américaine et un soutien aux revendications des pays du « Sud ».

Sans doute par sympathie pour le messianisme démocratique perpétué par l’administration américaine, certains intellectuels français, finissent par épouser des positions néoconservatrices : Alain Madelin, BHL, Guy Millière ou encore Alexandre Adler font ainsi de la guerre humanitaire un idéal.

En 2003 le « gaullo-mitterrandisme » de Chirac semblait faire consensus chez les deux grands partis français : l’aura du président de la République et la fidélité de l’UMP à son gouvernement étouffaient l’atlantisme à droite, tandis que le tropisme néoconservateur de la gauche se voyait laminé par l’impopularité de Bush. Obama rendit tolérable, pour une gauche française en mal d’icônes universelles, une politique étrangère dans les faits peu différente de celle de son prédécesseur. À droite, Sarkozy « l’Américain » se chargea d’éradiquer les vestiges des fantasmes gaulliens. Ainsi, Alain Juppé, le doyen gaulliste, se fit le héraut de la croisade anti-Kadhafi lorsque Nicolas Sarkozy lui confia le quai d’Orsay. Depuis, ses convictions interventionnistes ne cessent de croître : le même homme qui, en 2003, soutenait à la tête de l’UMP le parti-pris non-interventionniste de Jacques Chirac, appelle aujourd’hui, aux côtés de Bernard Kouchner et BHL, à violer la souveraineté syrienne à coups de missiles ! François Fillon, qui aime également se dire gaulliste, semble avoir perdu ses repères. Les deux têtes de l’UMP – Copé et Fillon – ont formulé un soutien commun, bien que modéré, aux appels à « punir » la Syrie du président Hollande. Les voix qui se sont élevées, à droite, contre un tel projet sont plutôt marginales (Longuet et Marini) ou extérieures à l’UMP (en plus d’être marginales) : Dupont-Aignan ou Frank Margain (Parti chrétien-démocrate). À gauche, le Parti socialiste, logiquement, approuve les vues du président. Bien plus lourd de signification pour le PS : Laurent Fabius, traditionnellement décrit comme le contrepoids idéologique au néoconservatisme de Moscovici, envisage désormais, en ministre des Affaires étrangères qu’il est, l’usage de la force contre la Syrie. Les discours pacifistes aux saveurs antiimpérialistes, dont la gauche a le secret, ont été relégués hors des frontières du parti, du côté de chez Mélenchon.

La tactique de l’écran de fumée masque les « vrais problèmes » du chômage et du déficit public. Toutefois, la conversion du gaulliste Juppé et du souverainiste Fabius à l’idée de guerre humanitaire témoigne d’un climat idéologique plutôt neuf à l’UMP et au PS. Dans les cas de Juppé et de Fabius, mais également de Fillon, cet esprit de paladin ne peut même pas s’expliquer par quelque admiration ou docilité à l’égard de l’oncle Sam. Ces hommes politiques sont devenus néoconservateurs sans être atlantistes. Ils font du zèle dans l’interventionnisme armé au nom des droits de l’Homme, veulent être en avance sur l’agenda néoconservateur des Américains. Comme s’ils adhéraient sincèrement à une telle politique étrangère – même lorsqu’elle semble condamnée à l’échec. Trouver des explications moins avouables à cette posture interventionniste est difficile : on ne voit guère, en effet, quels froids intérêts aurait la France à tenter l’aventure syrienne.

 

 

 

Guerre en Syrie : encore une ?

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norman mailer syrie

norman mailer syrie

Pourquoi sommes nous au Vietnam ? demandait Norman Mailer dans le titre d’un de ses grands romans paru en 1967. Il n’y était pas question du Vietnam, qui pourtant battait son plein, mais d’une partie de chasse racontée d’une manière incroyablement brutale et hallucinée, dont les principaux protagonistes étaient un père et un fils issus de la haute société de Dallas. Obsession des armes, de la virilité, désir de retrouver un contact primitif et même sauvage avec la nature comme reflet de la vie américaine elle-même. Et Mailer concluait son roman de cette façon : « Réfléchis, Amérique à tête de cul et médite un peu sur ton con. Peut-être comprendras-tu pourquoi nous sommes au Vietnam. » On ne saurait mieux faire comprendre qu’une guerre menée par un pays loin de ses frontières n’est pas forcément dictée par de grands idéaux, droits de l’homme, lutte contre le communisme totalitaire, ou même par des considérations géopolitiques rationnelles, mais par quelque chose d’obscur qui s’apparente à la pulsion. On peut faire la guerre pour oublier qu’on ne va pas bien, que notre société s’embourbe dans la désespérance sociale, économique et qu’on est en pleine névrose collective.

C’est un petit peu l’impression que j’ai ressentie en apprenant que les USA, la Grande Bretagne et la France décidément atlantisée jusqu’à l’os depuis son retour dans l’Otan, ont décidé, alors que la mission de l’ONU n’est même pas terminée, de bombarder la Syrie.

Daoud Boughezala a  montré que cette opération a toutes les chances d’être un écran de fumée dont les auteurs eux-mêmes espèrent que ça ne bouscule pas trop la situation sur place.

Il n’empêche, à voir la joie mauvaise des experts militaires ou non qui se précipitent sur les plateaux, l’excitation médiatique qui règne comme une électricité malsaine, on comprend bien que la guerre, ça occupe et ça fait du bien. Surtout quand on vient d’annoncer une énième réforme des retraites qui se résume à une baisse du pouvoir d’achat des salariés.

En fait, on fait la guerre tout le temps, du côté de l’Occident et en particulier du triumvirat militaire USA-GB-France. Ça en devient une habitude.

Je suis né en 1964. Entre 1964 et 1990, à part les paras sur Kolwezi et l’engagement de casques bleus français au Liban, avec la tragédie du Drakkar, je n’ai pas le souvenir que l’on partait en guerre à tout bout de champ.

Depuis 1990, ça n’arrête plus.

Irak (avec un match retour à 12 ans d’intervalle), Yougoslavie, Kosovo, Afghanistan, Libye et maintenant Syrie. Vraiment ? Vous remarquerez que je mets le Mali à part, au Mali, la France a fait la guerre pour préserver une zone d’influence et sauver la population d’une dictature islamique alors que je n’ai pas l’impression que la Libye, l’Afghanistan ou même l’Irak soient en passe de devenir des démocraties multipartites avec alcool en terrasse des bistrots et femmes nues à la téloche.

Il faut dire qu’en plus, pendant toutes ces années, un dispositif politico-médiatique néoconservateur  a substitué à la peur du communisme le choc des civilisations et la lutte du Bien contre le Mal, célébré par des intellectuels autoproclamés chefs militaires. Il est du coup très difficile de vouloir même nuancer ce bel élan moral vers des carnages et des lendemains qui déchantent. Objectivement, calmement, même dans une perspective de guerre contre le terrorisme et contre l’axe du mal, l’Irak, c’était mieux avant ou après les deux conflits ? Et l’Afghanistan ? Et la Libye ? Si le Bien consiste à remplacer des bouchers par des fous furieux ou vice-versa, et qui sont tout aussi menaçants pour leurs propres populations et à notre égard, moi, j’aime mieux le Mal, quitte à me faire traiter de munichois.

Oui, décidément, il est dommage que Norman Mailer soit mort. Il aurait peut-être répondu à cette question simple : Pourquoi sommes nous en Syrie ? Je crains que les réponses implicites du roman de 67 ne soient les mêmes aujourd’hui. Parce que nous n’allons pas bien dans nos sociétés et que nous sommes aussi violents que trouillards, malades que brutaux.

Le pire des mélanges qui soit.

Syrie : La France ne doit pas légitimer l’ingérence américaine

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philippot florian marine le pen

philippot florian marine le pen

Gil Mihaely : Alors que des frappes américano-occidentales sur la Syrie semblent imminentes, vous vous opposez à toute intervention étrangère en expliquant qu’on ne peut pas engager un conflit sur la foi d’images télévisées, aussi choquantes soient-elles. Êtes-vous certain que les Etats-Unis et la France ne possèdent pas de preuves plus solides d’un bombardement au gaz ?

Florian Philippot : Dans cette affaire, personne ne paraît certain de rien. Le président Hollande lui-même semble davantage motiver ses décisions par des supputations que par des certitudes (« tout porte à croire » a-t-il employé comme formule). Il y a quelques mois Carla Del Ponte, commissaire à l’ONU, affirmait que les rebelles islamistes étaient en possession de ces armes…En tout cas, la charge de la preuve revient aux belligérants : cet événement nous étant présenté comme le casus belli d’éventuelles frappes occidentales, on ne peut tolérer que demeure sur son origine un flou, même infime.

Mais l’administration américaine fait état de renseignements recueillis par ses alliés et même de conversations entre officiers de l’armée syrienne interceptées par l’US army…

Ce pays a montré par le passé qu’il n’hésitait pas à mentir à la planète entière, la parole du gouvernement américain n’a donc que très peu de crédibilité.En tout état de cause, je ne m’intéresse qu’à ce que dit le gouvernement français, dont les décisions engagent la France.

Justement, considérez-vous comme François Hollande et Laurent Fabius que l’emploi d’armes chimiques constitue une « ligne rouge » que l’armée syrienne ne doit pas franchir ?

Nous demandons naturellement aux deux parties du conflit d’éviter toute escalade guerrière, notamment l’emploi d’armes chimiques. Mais évoquer une « ligne rouge » reviendrait à nous placer dans une perspective américaine, ce qui ne correspond pas à notre analyse de la situation.

Autrement dit, même si leur usage était définitivement avéré, vous vous opposeriez toujours à une intervention armée en Syrie ? 

Quand bien même l’origine des attaques chimiques serait connue avec certitude, une intervention armée poserait deux types de problèmes. D’abord, elle ne ferait qu’aggraver la situation. Cette région est une véritable poudrière, nul ne sait dans quel engrenage nous mettrons le doigt si le conflit s’internationalise. Les bénéficiaires d’une telle intervention occidentale seraient naturellement les islamistes radicaux présentés comme rebelles, qui se livreraient immédiatement à des exactions contre les Chrétiens de Syrie, mais aussi les Alaouites, sans parler du droit des femmes ! L’unité de la Syrie volerait en éclats. Les récentes interventions, en Irak ou en Libye, ont été des fiascos encore durement payés par les populations civiles et qui traumatisent durablement ces régions : nous avons le devoir de tenir compte de l’expérience du passé. Second problème majeur, celui de la légalité d’une intervention occidentale. Dès lors que le Conseil de sécurité de l’ONU ne donne pas son aval, ce qui est certain du fait de l’opposition de la Russie, les tentatives de trouver une base légale sont pour le moins hasardeuses. Ce n’est pas à la France de légitimer le droit d’ingérence que s’octroient les Etats-Unis !

Le parallèle avec l’Irak et la Libye ne tient pas vraiment. Depuis deux ans, les Etats-Unis  brillent par leur inaction en Syrie et semblent invoquer tous les prétextes possibles pour ne pas intervenir. Tout indique qu’Obama n’agira que de manière ponctuelle et limitée pour répondre à l’émoi qu’a suscité le bombardement de la Ghouta. Il a même déjà annoncé qu’il ne tenterait pas de renverser le régime d’Assad !

J’ai le sentiment que comme d’habitude depuis la première guerre d’Irak, les chancelleries occidentales, menées par les Etats-Unis, cherchent à présenter à l’opinion publique des motivations « nobles » pour déclencher des guerres qui servent des intérêts bien moins présentables… En Syrie, il ne s’agit pas de déclencher une guerre, elle dure déjà depuis plus de deux ans, mais d’en modifier le cours en impliquant les forces armées occidentales.
On l’a bien vu suite à l’attaque au gaz : avant-même les conclusions de la commission d’enquête de l’ONU, le régime était coupable. Et si aucune preuve n’est trouvée, cela prouvera aussi sa culpabilité parce qu’il les aura faites disparaître… De qui se moque-t-on ? On voit clairement qu’il faut à tout prix trouver des prétextes pour venir en aide, financer, armer et si possible mettre au pouvoir les rebelles islamistes. Comme en Libye. L’Histoire nous expliquera bien plus tard les ressorts réels de ce conflit.

Vous défendez une diplomatie gaulliste « libre et indépendante ». En quoi consiste-t-elle, sinon en une opposition systématique aux Etats-Unis ?

Une diplomatie d’inspiration gaulliste n’est pas une opposition systématique aux Etats-Unis, mais elle doit permettre à la France de s’exprimer en toute indépendance, sous la coupe d’aucune puissance étrangère, pour défendre en toute circonstance ses intérêts nationaux. C’est à peu près l’inverse de la diplomatie hollando-sarkozyste qui systématiquement se range docilement derrière la bannière américaine, voire même la devance dans un zèle qui fait peine à voir.
En 2003, quand Jacques Chirac a porté le non de la France à la croisade américaine en Irak, les peuples du monde se sont immédiatement et naturellement rangés derrière le drapeau français, ce qui prouve que la voix de la France libre est attendue sur la scène internationale. Pour rappel, si nous n’avons pas suivi les Américains en Irak en 2003 c’est notamment parce que nous avions nos propres satellites, nous permettant de ne pas être dépendants d’images américaines manipulées ou volontairement incomplètes. Evidemment, une diplomatie indépendante suppose un outil de défense et de renseignement indépendant et efficace !

Concrètement, qu’est-ce qu’un gaulliste ferait face au dossier syrien ?

Avant toute chose,  un gaulliste commencerait par se dégager de l’influence délétère du Qatar et de l’Arabie Saoudite. Il s’agirait ensuite d’assurer  que la France remplisse son rôle traditionnel de puissance d’équilibre dans la région,  refusant l’ingérence et cherchant à éviter la guerre plutôt que de l’alimenter par des interventions hasardeuses et brutales.

Tapie le Magnifique

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bernard tapie gatsby

bernard tapie gatsbyÀ la fin de Gatsby le Magnifique, l’intrus est éjecté de la bonne société. Ceux qui l’avaient encensé se détournent avec dégoût. Les vieilles familles reprennent leurs femmes, leurs bijoux et leurs affaires, alors que le vrai salaud se trouve dans leurs rangs.  Gatsby a voulu entrer par effraction dans leur monde, s’alliant pour y parvenir à des aventuriers aux méthodes plus ou moins louches. Mais pas beaucoup plus, finalement, que celles des Arnault, Pinault, Bébéar, Steve Jobs, dont un livre remarquable[1.  Portrait de l’homme d’affaires en prédateur, Villette et Vuillermot, La Découverte 2005.]montre que leurs premiers succès ont souvent tenu à des « coups » à la limite de la  morale.

Bernard Tapie fut le chouchou de l’appareil socialiste – et même, pendant quelque temps, le champion de la gauche contre Le Pen. Comme Gatsby, il est aujourd’hui montré du doigt comme un voyou et condamné avec une sévérité qui doit peut-être autant au mépris de classe qu’à l’indignation morale. Au temps de sa splendeur, quand les puissants s’encanaillaient sur son Phocéa, le Crédit Lyonnais, alors bras armé du pouvoir, fut sommé de lui sauver la mise – et s’exécuta en organisant le rachat d’Adidas. Peu reconnaissant, il trouva fort de café que le Lyonnais empochât, à la revente, un coquet bénéfice dont il ne vit pas la couleur, et estima qu’il avait été lésé par cette banque peuplée de hauts fonctionnaires – dont la déconfiture coûta 130 milliards de francs au contribuable, soit, à la louche, une bonne vingtaine de milliards d’euros. Les tribunaux lui ont donné tantôt raison tantôt tort et, comme on le sait, pour en finir une bonne fois pour toutes, il a été décidé de recourir à un arbitrage qui lui a accordé 403 millions d’euros. Au moment où Bernard Tapie est mis en examen pour « escroquerie en bande organisée », toute la question est de savoir  si cet arbitrage fut complaisant.  Ce qui n’empêcherait pas – malheureusement – qu’il ait pu être juste. La Justice sous-évalue souvent les préjudices. [access capability= »lire_inedits »]

Mais un détail dans le dossier intrigue : si certains soupçonnent l’entourloupe, c’est notamment  parce qu’en 2005, trois huiles de l’État, deux magistrats et un inspecteur des finances, avaient posé trois conditions à une transaction, notamment qu’aucune somme ne lui soit versée en numéraire. Or, soit Tapie a droit à un certain dédommagement, soit il n’y a pas droit. En fait, cette exigence, qui n’a rien de juridique, sonne comme une vengeance à l’égard d’un homme qui a dérangé une certaine nomenklatura.

Il est frappant que, dans le scandale du Crédit Lyonnais, aucun cacique de l’État (Trésor, Banque de France, Commission bancaire…), n’ait jamais été inquiété pour la défaillance des pouvoirs publics sous les années Mitterrand. Est-il donc normal que des  fonctionnaires, cités comme oracles par Mediapart, jouent le rôle de sages dans un conflit opposant un particulier à l’État ?  N’y a-t-il pas là l’un de ces conflits d’intérêts qui soulèvent les cœurs intègres ? Les fonctionnaires des finances, favorables ou non à l’arbitrage, interviennent-ils vraiment au nom de l’intérêt général ? On parle d’un arbitre qui aurait déjà travaillé avec l’avocat de Tapie. Mais quid d’un inspecteur des finances ou d’un magistrat de la Cour des comptes qui ont fréquenté toute leur vie les hiérarques du ministère des Finances ? Peuvent-ils donner un avis sur un conflit entre l’État, leur employeur, et un particulier ?

On n’a pas spontanément envie de défendre Tapie. Mais dans le soulagement d’honorables hauts fonctionnaires et de vertueux parlementaires face à la chute d’un homme qui n’est pas de leur monde, on sent les remugles d’une vieille société d’ordres. Du haut de son impartialité autoproclamée, l’aristocratie d’État reste intouchable, quelles que soient ses défaillances avérées. Les salauds ordinaires, qui ne commettent que des « délits de bureau », ont tôt fait d’enterrer définitivement Gatsby.[/access]

 *Photo: France 2