Gil Mihaely : Alors que des frappes américano-occidentales sur la Syrie semblent imminentes, vous vous opposez à toute intervention étrangère en expliquant qu’on ne peut pas engager un conflit sur la foi d’images télévisées, aussi choquantes soient-elles. Êtes-vous certain que les Etats-Unis et la France ne possèdent pas de preuves plus solides d’un bombardement au gaz ?

Florian Philippot : Dans cette affaire, personne ne paraît certain de rien. Le président Hollande lui-même semble davantage motiver ses décisions par des supputations que par des certitudes (« tout porte à croire » a-t-il employé comme formule). Il y a quelques mois Carla Del Ponte, commissaire à l’ONU, affirmait que les rebelles islamistes étaient en possession de ces armes…En tout cas, la charge de la preuve revient aux belligérants : cet événement nous étant présenté comme le casus belli d’éventuelles frappes occidentales, on ne peut tolérer que demeure sur son origine un flou, même infime.

Mais l’administration américaine fait état de renseignements recueillis par ses alliés et même de conversations entre officiers de l’armée syrienne interceptées par l’US army…

Ce pays a montré par le passé qu’il n’hésitait pas à mentir à la planète entière, la parole du gouvernement américain n’a donc que très peu de crédibilité.En tout état de cause, je ne m’intéresse qu’à ce que dit le gouvernement français, dont les décisions engagent la France.

Justement, considérez-vous comme François Hollande et Laurent Fabius que l’emploi d’armes chimiques constitue une « ligne rouge » que l’armée syrienne ne doit pas franchir ?

Nous demandons naturellement aux deux parties du conflit d’éviter toute escalade guerrière, notamment l’emploi d’armes chimiques. Mais évoquer une « ligne rouge » reviendrait à nous placer dans une perspective américaine, ce qui ne correspond pas à notre analyse de la situation.

Autrement dit, même si leur usage était définitivement avéré, vous vous opposeriez toujours à une intervention armée en Syrie ? 

Quand bien même l’origine des attaques chimiques serait connue avec certitude, une intervention armée poserait deux types de problèmes. D’abord, elle ne ferait qu’aggraver la situation. Cette région est une véritable poudrière, nul ne sait dans quel engrenage nous mettrons le doigt si le conflit s’internationalise. Les bénéficiaires d’une telle intervention occidentale seraient naturellement les islamistes radicaux présentés comme rebelles, qui se livreraient immédiatement à des exactions contre les Chrétiens de Syrie, mais aussi les Alaouites, sans parler du droit des femmes ! L’unité de la Syrie volerait en éclats. Les récentes interventions, en Irak ou en Libye, ont été des fiascos encore durement payés par les populations civiles et qui traumatisent durablement ces régions : nous avons le devoir de tenir compte de l’expérience du passé. Second problème majeur, celui de la légalité d’une intervention occidentale. Dès lors que le Conseil de sécurité de l’ONU ne donne pas son aval, ce qui est certain du fait de l’opposition de la Russie, les tentatives de trouver une base légale sont pour le moins hasardeuses. Ce n’est pas à la France de légitimer le droit d’ingérence que s’octroient les Etats-Unis !

Le parallèle avec l’Irak et la Libye ne tient pas vraiment. Depuis deux ans, les Etats-Unis  brillent par leur inaction en Syrie et semblent invoquer tous les prétextes possibles pour ne pas intervenir. Tout indique qu’Obama n’agira que de manière ponctuelle et limitée pour répondre à l’émoi qu’a suscité le bombardement de la Ghouta. Il a même déjà annoncé qu’il ne tenterait pas de renverser le régime d’Assad !

J’ai le sentiment que comme d’habitude depuis la première guerre d’Irak, les chancelleries occidentales, menées par les Etats-Unis, cherchent à présenter à l’opinion publique des motivations « nobles » pour déclencher des guerres qui servent des intérêts bien moins présentables… En Syrie, il ne s’agit pas de déclencher une guerre, elle dure déjà depuis plus de deux ans, mais d’en modifier le cours en impliquant les forces armées occidentales.
On l’a bien vu suite à l’attaque au gaz : avant-même les conclusions de la commission d’enquête de l’ONU, le régime était coupable. Et si aucune preuve n’est trouvée, cela prouvera aussi sa culpabilité parce qu’il les aura faites disparaître… De qui se moque-t-on ? On voit clairement qu’il faut à tout prix trouver des prétextes pour venir en aide, financer, armer et si possible mettre au pouvoir les rebelles islamistes. Comme en Libye. L’Histoire nous expliquera bien plus tard les ressorts réels de ce conflit.

Vous défendez une diplomatie gaulliste « libre et indépendante ». En quoi consiste-t-elle, sinon en une opposition systématique aux Etats-Unis ?

Une diplomatie d’inspiration gaulliste n’est pas une opposition systématique aux Etats-Unis, mais elle doit permettre à la France de s’exprimer en toute indépendance, sous la coupe d’aucune puissance étrangère, pour défendre en toute circonstance ses intérêts nationaux. C’est à peu près l’inverse de la diplomatie hollando-sarkozyste qui systématiquement se range docilement derrière la bannière américaine, voire même la devance dans un zèle qui fait peine à voir.
En 2003, quand Jacques Chirac a porté le non de la France à la croisade américaine en Irak, les peuples du monde se sont immédiatement et naturellement rangés derrière le drapeau français, ce qui prouve que la voix de la France libre est attendue sur la scène internationale. Pour rappel, si nous n’avons pas suivi les Américains en Irak en 2003 c’est notamment parce que nous avions nos propres satellites, nous permettant de ne pas être dépendants d’images américaines manipulées ou volontairement incomplètes. Evidemment, une diplomatie indépendante suppose un outil de défense et de renseignement indépendant et efficace !

Concrètement, qu’est-ce qu’un gaulliste ferait face au dossier syrien ?

Avant toute chose,  un gaulliste commencerait par se dégager de l’influence délétère du Qatar et de l’Arabie Saoudite. Il s’agirait ensuite d’assurer  que la France remplisse son rôle traditionnel de puissance d’équilibre dans la région,  refusant l’ingérence et cherchant à éviter la guerre plutôt que de l’alimenter par des interventions hasardeuses et brutales.

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