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Mondial 2014 : Black-Blanc-Beur, la mauvaise piste

equipe de france

Vendredi soir, les Bleus vous ont régalés en réduisant l’équipe suisse au rôle de sparring-partner conciliant. Vous vous êtes enthousiasmés pour cette équipe, régalés de sa cohésion, de la solidarité entre les joueurs, du talent qui transpire. Il est bien évident que vous n’avez, comme nous, jamais pensé à l’origine des joueurs, ni à leur couleur de peau. Vous vous souvenez de Kopa, de Platini, de Vieira  ou de Tigana dont vous fichiez bien de savoir qu’il était né à Bamako ; c’était un Français, il avait un moteur dans le ventre. À l’image de ce cru 2014. Bref, cette équipe, vous commencez à l’aimez autant que vous avez détesté celle de Knysna.

Et puis, le matin, patatras. Comme souvent, les lendemains de fête sont difficiles. Les Bleus qui gagnent, c’est l’occasion rêvée pour nos hommes politiques de se lancer dans des envolées lyriques socio-footballistiques bancales. Cette fois c’est Julien Dray qui s’y colle : « Comme quoi le black blanc beur ça marche…Faut juste y croire et donner du temps au temps… »[1. Profil Facebook de Julien Dray. Il va de soi que nous n’aurions jamais fait état de cette déclaration si son profil n’était pas public.]. SOS racisme, association dont il est le fondateur, embraye sur Twitter : « La France multicolore (…) va se qualifier, pensée émue pour Eric Zemmour qui passe une très mauvaise soirée », aucun autre tweet ne viendra se féliciter de la victoire des Bleus, non, pour SOS Racisme, la victoire a le goût amer de la vengeance. Vous vous dites alors que décidément, certains n’ont rien appris, n’ont rien compris. Si SOS racisme est coutumier du fait, comment un esprit pourtant si vif et intelligent comme Julien Dray peut se laisser aller à ce genre de sottise ?

À croire qu’il n’a pas compris que cette tentative de récupération politique autour du slogan « Black-Blanc-Beur » était totalement éculée, après s’être retournée contre son objectif initial. Daniel Riolo l’avait très bien expliqué dans son ouvrage Racaille Football Club. Si la France gagne en 1998 parce qu’elle est black-blanc-beur, on en déduit ensuite –forcément- qu’elle nous fait honte en Afrique du Sud parce qu’elle est black-blanc-beur. Pour notre part, nous pensons que si elle gagne en 1998 et qu’elle nous donne de l’espoir aujourd’hui, c’est qu’elle regorge de talents et qu’elle est bien dirigée, par un entraîneur qui a rigoureusement coupé les branches pourries et apporté du sang neuf. Et qu’elle nous a ridiculisés en 2010 parce qu’une poignée de petits cons (bien aidés dans leur entreprise de démolition par un grand journal sportif) sans distinction de couleur, de race et de religion-  avait pris le pouvoir. Un avis que partage d’ailleurs la ministre Najat Vallaud-Belkacem « Quand je regarde Benzema, Sakho ou Matiudi, je m’interroge pas d’abord sur leur origine, je m’interroge sur leurs performances et leurs qualités ». Ouf.

Et au fait, Julien Dray, l’équipe de France a-t-elle cessé entre 1998 et 2014 d’être black-blanc-beur ? La diversité, dans le football, ce sont les profils techniques, pas la proportion de ceux qui vont à la mosquée, à l’église, aux putes, ou ailleurs. Si on se souvient des débats sur les morphotypes à la fédé de football il y a quelques années, les problématiques raciales avaient été balayés d’un revers de main par le sélectionneur Blanc et les Français de bonne volonté. Une équipe ne gagne pas ou ne perd pas parce qu’elle est homogène ou hétérogène ethniquement. L’Espagne gagnait hier, elle perd aujourd’hui. Elle ne gagnait pas parce qu’elle était homogène pas plus qu’elle ne perd aujourd’hui pour les mêmes raisons.

La réussite au très haut niveau se joue dans un savant mélange entre talent des joueurs, leur volonté de jouer ensemble pour leur pays, du savoir-faire de leur sélectionneur et aussi de la chance. Cela s’appelle le football.

Les Français se sont remis à aimer leur équipe depuis novembre et le match contre l’Ukraine. Elle n’avait pas beaucoup changé par rapport au match aller. On avait les mêmes proportions ethno-religieuses chères à Julien Dray et à FdeSouche. Et pourtant, il s’est passé quelque chose. Entretemps, Deschamps a imposé Varane. Et puis, par la suite, il s’est définitivement débarrassé d’une génération capricieuse en se privant de Nasri ou Ménez ou Abidal. D’un seul coup, l’esprit avait changé. Notre regard, sûrement aussi. L’un des plus beaux symboles de cette équipe est justement Raphaël Varane. Certains voient dans le jeune défenseur un métisse  ; pour notre part, nous avons l’impression de revoir Kaiser Franz.

Parce que nous aimons le football, sans doute.

*Photo : David Vincent/AP/SIPA. AP21586477_000004.

ABCD du style néoféministe : Osons la rigolade!

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Ouf, nous voilà rassurés. On craignait qu’« Osez le Féminisme » soit passé de vie à trépas après que sa fondateure (fondateuse ? fondeuse ?) Caroline de Haas a réussi le score pourtant très encourageant de 0,29% aux élections européennes. Or la disparition d’OLF aurait été une bien triste nouvelle pour ceux qui cherchent des argumentaires contre la niaiserie néoféministe : avec elles, y’avait qu’à se baisser.

En général, la prose de ces gens s’autodétruit sans même que le Cohen paresseux ait à se donner la peine de trousser une analyse ou un commentaire : copiez, collez, cassez ! Et pis la mort d’OLF aurait provoqué une diminution sensible des occasions de rigoler, ce qui est triste, à la réflexion. Si la phrase qui précède vous semble un rien tautologique, vous avez raison. Mais j’ai une bonne excuse : je suis sous influence stylistique d’OLF. Car, oui OLF est revenu ! – revenue(e), revenuE? revenu-e ?  Et je viens de lire la poignante tribune que ces dames ont publiée dans Le Monde : « M. Hamon, généralisez les ABCD de l’égalité ! »

Perso, je suppute que Caro est revenue en personne aux commandes de la boutique, tant on reconnaît dans ce texte les fondamentaux qui sont les siens :

–          élégance du style « Votre volonté affichée de faire de l’égalité un marqueur identitaire de votre politique a soulevé l’espoir de voir se concrétiser le projet de progrès qui nous rassemble : faire grandir cette société égalitaire »,

–          finesse des hypothèses « Mettre en cause les stéréotypes de sexe, c’est enrayer la machine à inégalités »,

–          complexité du propos « Nous voulons la généralisation des ABCD parce qu’ils sont efficaces »,

–          clarté des solutions : « C’est en articulant une action transversale – programme et formation des enseignants –  et spécifique – dispositifs dédiés en classe – que l’égalité progressera »

–          caractérisation raisonnable de l’adversaire : « Le lobbying de quelques organisations réactionnaires, dont le projet ne trouve aucune convergence avec celui que vous nous aviez promis de défendre. »

Oui, c’est la fête, les amis, Caro est revenue !

Le 23 juin 1944, l’Armée Rouge lançait l’Opération Bagration

operation bagration urss hitler

Tout ce qui apprend aux enfants, aux étudiants, aux enseignants et autres catégories mémoriellement défavorisées, quels furent les sacrifices, mais aussi les ruses, les audaces, les innovations tactiques et stratégiques mis en œuvre pour terrasser l’hydre germano-nazie est bon à prendre.

Amateurs d’Histoire, de souvenirs, et de grandes batailles où les bons exterminent les méchants, nous savons tout ce que nous devons aux boys américains, anglais et canadiens (et aussi quelques autres, Never Forget Kieffer !) débarqués en Normandie. Nous avons été émus aux larmes de voir revenir sur nos plages ces héroïques nonagénaires, même si nous avons été passablement énervés par le baratin pseudo-humaniste et les innombrables erreurs historiques proférés par certains chefs d’Etat et trop de  journalistes mobilisés pour fêter le D-Day.

Nous signalerons aussi que nous avons été attristés par les contorsions relativistes publiées, à cette occasion, par un certain nombre de bolchéviks maintenus , éminemment estimables et sympathiques par ailleurs. On ne grandit pas le mérite de l’Armée Rouge en minimisant la formidable mobilisation antinazie du peuple américain, de son armée et de son président.

Cela dit, une attitude aussi étroite, mais inverse, prédomine hélas aussi dans nos médias, si l’on constate le peu d’enthousiasme mis à commémorer l’Opération Bagration, pire et dernier cauchemar d’Hitler. Il ya certes eu l’excellente émission  « La marche de l’Histoire » par Jean Lebrun astucieusement diffusée le 6 juin par France Inter avec le meilleur spécialiste mondial de l’Armée Rouge, nous avons bien sûr nommé Jean Lopez.

Mais à part ça, pas grand-chose à l’antenne, pour ne pas dire peau de balle. Pourtant, l’opération Bagration -ainsi baptisée par Staline dans son souci d’enraciner la « Grande Guerre Patriotique » dans la plus pure tradition de l’héroïsme russe– est un événement dont l’envergure militaire et historique ne cède en rien à la bataille de Normandie. Pour la première fois, Joukov et les Soviétiques vont pouvoir mettre en œuvre le fameux « art opératif » qu’ils ont été les premiers à théoriser au début des années 30.

Stalingrad fut une bataille d’anéantissement classique, Koursk une bataille défensive, Bagration qui va comporter 10 offensives coordonnées (« Joukov joue du piano » écrira Lidell Hart) va concerner un front de 1000 km et permettre, à la stupéfaction du monde entier, une avancée de 600 km. Elle sera précédée d’une préparation logistique assez incroyable pour un pays martyrisé et pour ses parties récemment libérées, détruit de fond en comble par les envahisseurs nazis avant leur fuite.

Autre point commun avec le débarquement en Normandie, l’usage forcené de la ruse : Bagration fut précédé de la plus inimaginable « déception » de l’histoire militaire depuis le Cheval de Troie. Cette gigantesque opération d’intoxication, «la maskirovka » fût en vérité d’une autre ampleur que Fortitude. Idem pour la contribution de la Résistance. Le matin du 20 juin, 15 000 explosions paralysèrent toutes les communications ferroviaires et détruisirent tous les ponts importants sur les arrières allemands en Biélorussie. Les soviétiques ont aussi expérimenté la sauvagerie allemande. Des Oradour-sur-Glane, la Biélorussie en a connu 628.

En heureuse contrepartie, 800 000 Allemands furent mis hors de combat en trois semaines, soit cinq fois plus qu’en Normandie[1. On met souvent en avant, et à juste titre, le chiffre effarant des morts soviétiques de la deuxième guerre mondiale. Il y a un autre chiffre significatif qui dit bien la conséquence de cette contribution. Les alliés anglo-saxons mettront hors de combat chaque année en moyenne 200 000 Allemands. Les Soviétiques, 1 200 000…]. Trois ans jour pour jour après le déclenchement de Barbarossa, le fameux « Groupe d’armées centre », celui qui avait aperçu en décembre 1941 les bulbes de Moscou, est complètement détruit. La Bête est entrée en agonie.

Chacun des alliés poursuivait dans cette grande coalition ses objectifs propres, ce qui est normal. Entre 14 et 18, la France a fait l’essentiel du boulot. Mais elle n’a tenu que quatre semaines en mai 40. Nous devons cependant gratitude et reconnaissance à tous ceux qui ont contribué à nous remettre de cette catastrophe. Et le 24 août prochain, n’oublions pas non plus les héros de la Résistance intérieure et ceux de la France Libre, avec une pensée particulière pour les glorieux combattants du 9ème compagnie du Régiment de marche du Tchad, plus connue sous son surnom espagnol de la Nueve.

Bref, honneur aux Alliés, honneur à tous nos Alliés !

Alstom, le retour du protectionnisme?

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hollande alstom montebourg bouygues

Vieux fleuron industriel français, Alstom plonge ses racines aux premiers temps de la révolution industrielle et de l’industrie des chemins de fer. La fondation de la Société Alsacienne des Constructions Mécaniques (SACM) remonte en effet à la première moitié du XIXe siècle. C’est la fusion de cette entreprise avec la Compagnie Française pour l’exploitation des brevets Thomson-Houston (CFTH), filiale de la société américaine Thomson-Houston Electric Company créée en 1893, qui donne naissance à ALS ( pour Alsace) – THOM (pour Thomson), autrement dit ALSTHOM. Les Américains n’étaient donc jamais très loin puisque General Electric s’était trouvé associé à la CFTH dès la création de l’entreprise en 1893. C’est, d’autre part, la fusion entre la Thomson-Houston Company et Edison General Electric qui devait donner naissance à General Electric. Le fleuron de l’industrie française est donc à la fois un cousin d’Alsace et d’Amérique.

Alsthom, spécialisé dans les constuctions électriques et mécaniques, prend en charge dans les années 1930 la réalisation des moteurs du paquebot Normandie, et diversifie largement ses activités après la Seconde guerre mondiale, développant le secteur défense et télécommunications. L’entreprise Alsthom fait partie de la fournée des nationalisations du premier septennat Mitterrand et l’Etat en devient actionnaire majoritaire en 1982. Ceci n’empêche pas les politiques de fusion-acquisition de se poursuivre: la rencontre avec l’anglaise General Electric Company donne naissance à la franco-britannique GEC-Alsthom en 1989 puis le rachat intégral du constructeur ferroviaire Linke-Hofmaan-Busch en 1997 entraîne la création du consortium Alsthom-LHB. La reprivatisation d’Alstom et son entrée en bourse interviennent en 1998 avec la revente sur les places financières de 52% de son capital. Alstom se détache alors de l’activité d’électronique de défense, assurée par l’ex-actionnaire Marconi, et des télécommunications d’Alcatel. L’entreprise abandonne aussi une importante part de son identité: le « h » qui signalait encore ses origines américaines. Néanmoins, elle poursuit dans d’autres directions sa politique d’acquisition avec l’allemand De Dietrich ou l’italien Fiat Ferroviaria, tout en cédant sa branche d’activité dédiée aux turbines à gaz à l’américain General Electric. La nouvelle entreprise Alstom reprend même Marconi et Alcatel en 2001. L’Etat devra cependant intervenir à nouveau dans le capital d’Alstom, sous l’impulsion du ministre des Finances et de l’Industrie Francis Mer en 2004, pour sauver le géant en difficulté qui devra tout de même céder une partie de ses activités énergétiques à Areva et de ses chantiers navals au norvégien Aker Yards. Bouygues en profite pour entrer dans le capital d’Alstom en constituant un partenariat dans le domaine de l’énergie hydraulique et des transports.

L’imbroglio boursier actuel provient de l’offre faite le 24 avril dernier par General Electric pour acquérir les activités d’Alstom, l’offre de rachat s’élevant à un montant de 16,9 milliards d’euros pour l’Américain. Trois jours plus tard, l’allemand Siemens fait part de son souhait d’acquérir la branche énergétique d’Alstom. Le gouvernement français intervient alors, s’opposant à l’offre de rachat de General Electric, en vertu du décret n°2014-479 qui étend aux secteurs de l’eau, de l’énergie, des télécommunications et de la santé publique les pouvoirs du décret n°2005-1739 permettant au gouvernement de mettre son veto aux investissements étrangers quand ceux-ci menacent les intérêts stratégiques. L’arbitrage se joue alors entre une entreprise américaine, General Electric, susceptible de proposer la création d’une co-entreprise sur les activités électriques renouvelables, sur les réseaux de distributions d’énergies, sur les activités de turbines à vapeur et sur les activités nucléaires, et l’offre commune de Siemens et Mitsubishi, impliquant la formation de co-entreprises avec Alstom dans les activités du nucléaire, de la distribution électrique et de l’hydroélectricité.

En arbitrant finalement en faveur de General Electric et d’une solution de rachat permettant à l’Etat français de redevenir actionnaire principal d’Alstom afin de satisfaire à la fois le conseil d’Alstom et la volonté du gouvernement de protéger les secteurs stratégiques de l’entreprise, l’Etat se place dans une situation délicate vis-à-vis d’un actionnaire majeur de l’entreprise : Bouygues, qui possède encore 29,3% des parts d’Alstom aujourd’hui. L’entreprise de Martin Bouygues, géant de l’industrie employant près de 130 000 personnes, a signé le 26 avril 2006 un accord de coopération lui permettant d’acquérir 21% du capital d’Alstom, ainsi que la participation de l’État français au protocole d’accord, pour un investissement total de deux milliards d’euros. En acceptant l’offre de General Electric tout en annonçant son intention de redevenir premier actionnaire, l’Etat doit deux redébourser un peu moins de deux milliards d’euros afin  de racheter les actions de Bouygues au prix du marché actuel. Il s’agit donc pour l’Etat français de négocier désormais à moindre coût la transformation de l’opération de rachat de la branche énergie d’Alstom par GE – à laquelle il a tout d’abord tenté de préférer l’offre de Siemens, déjà allié à Areva – en une opération d’ « alliance », pour reprendre les termes de la communication de l’Elysée, employés également désormais par le groupe GE qui proclame vouloir mettre en place une « une alliance mondiale dans le nucléaire et française pour les turbines à vapeur en France ». La volte-face de l’Etat français est surtout une réaction de dernière minute visant à empêcher la vente pure et simple du secteur énergie d’Alstom à l’américain. La contrepartie financière est néanmoins lourde puisque, en plus du rachat des parts de Bouygues, Alstom devra réaliser 2,5 milliards d’investissements compensatoires dans un certain nombre de co-entreprises GE-Alstom, en échange de l’assurance que la technologie employée dans les centrales nucléaires reste française.

Au-delà des difficiles tractations financières de ce rocambolesque feuilleton industriel, l’arbitrage rendu par l’Etat français illustre le virage protectionniste imposé par Arnaud Montebourg, en vertu du décret sur les investissements étrangers en France adopté le 14 mai 2014. Ce décret prolonge le fameux décret Villepin de 2005, défendant le fameux « patriotisme économique », et prévoit un certain nombre d’exceptions à la la loi du 28 décembre 1966, dite de « Liberté financière entre la France et l’étranger » qui soumet les opérations de rachat dans onze secteurs considérés comme stratégiques à autorisation gouvernementale (armes et munitions, biens à double usage, sécurité informatique, cryptologie, jeux d’argent…). La loi en ajoute cinq autres pour lesquels les investissements étrangers réalisés en France seront désormais également scrutés à la loupe et éventuellement soumis au veto du gouvernement: électricité, hydrocarbures et autres sources d’énergie, eau, services de transports et services de communications électroniques, installations vitales et de santé publique. La possibilité pour le gouvernement d’intervenir dans un processus de rachat ou d’acquisition existait auparavant mais le « décret Alstom » fixe un cadre légal et textuel à ce type d’intervention. Comme le rappellent Saliha Bardasi et Alexandre de Verdun pour La Tribune, la commission européenne, quelque peu irritée de n’avoir pas été consultée ni associée au processus de rédaction du décret, s’est inquiétée des tentations protectionnistes françaises. Pourtant la France n’est pas seule en Europe à avoir pris ce type de mesures: Royaume-Uni, Allemagne, Espagne, Italie, Pologne et Suède ont adopté des systèmes de contrôle similaire des investissements étrangers. Hors Europe, les Etats-Unis eux-mêmes ont étendu la notion d’intérêt national et stratégique à des secteurs qui dépassent très largement le domaine strictement militaire.

Il ne s’agit pas tant ici de protéger des technologies de pointe que de préserver la diversité du tissu industriel français et un savoir-faire menacé par la spécialisation économique internationale qui réserverait à la France le tertiaire pour laisser d’autres pays s’imposer dans le domaine énergétique. En ce sens, l’extension légale, prévue par le décret Montebourg, de la possibilité d’intervention de l’Etat dans de nouveaux secteurs de l’économie qui ne sont pas nécessairement stratégiques, mais qui relèveraient de l’intérêt national vise à empêcher General Electric d’opérer une forme de concentration économique dans un secteur de plus en plus limité à quelques grands acteurs industriels. Rien d’étonnant à ce que cette mesure inquiète Bruxelles : elle redonne à l’Etat français la possibilité d’imposer le fait du prince dans le domaine économique au nom de l’intérêt national.

Reste une dernière inconnue : avec l’entrée en vigueur du Grand Marché Transatlantique[1. Je précise à l’adresse de certains qui s’étaient posé la question à propos d’un précédent article que je ne parle pas ici de l’OTAN…] et la clarification des règles d’arbitrage d’investissement permettant à une entreprise de faire appel à un tribunal privé pour arbitrer contre la décision d’un Etat, la France aura-t-elle toujours la possibilité de faire prévaloir sa volonté de protéger certains secteurs de l’économie, comme Arnaud  Montebourg semble le croire avec optimisme ? Cette décision politique et économique est en tout cas le signe que les barrières douanières ne sont plus les seules à sauter. Et si cela se trouve, le débat autour du protectionnisme économique n’est peut-être plus aussi verrouillé qu’avant…

*Photo : WITT/SIPA. 00666343_000013. 

La vérité sur Emanuele Brunatto, disciple de Padre Pio

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emanuele brunatto padre pio

Le 16 juin 2014 a marqué le douzième anniversaire de la canonisation de Saint Pio de Pietrelcina, au lendemain de la Fête des pères, deux bonnes raisons pour rétablir certaines vérités.

« La désinformation, c’est ne dire que la moitié des choses, celles qui me conviennent, et ne pas dire l’autre moitié : de sorte que celui qui (la reçoit) ne peut bien juger les choses parce qu’il n’a pas tous les éléments, car ils ne lui ont pas été livrés… » (Pape François)

Dans un article consacré à la biographie de Padre Pio par Sergio Luzzatto, l’historien Aviad Kleinberg mentionne votre père, Emanuele Brunetto, qu’il qualifie, en citant le livre sujet de sa recension, de « collabo et trafiquant au marché noir ».  Qui est Emanuele Brunatto et quel rôle a-t-il joué dans la vie de Padre Pio ?

Emanuele Brunatto est né à Turin en 1892, il aura de multiples métiers et une vie particulièrement dissolue jusqu’en 1920 où, après la lecture d’un article, il va se rendre à San Giovanni Rotondo pour découvrir le premier prêtre stigmatisé de l’Église. De cette rencontre, qui débutera par une confession mémorable, s’ensuivra une conversion immédiate. Il sera le seul laïc à partager la vie de Padre Pio durant trois ans, logeant dans la cellule voisine du capucin. Ceux que tout séparait se trouveront en union d’âme et de cœur. Padre Pio sera persécuté et maintes fois restreint dans l’exercice de son ministère. Face à ses détracteurs, Emanuele Brunatto sera l’homme qui, dès 1923 et jusqu’à sa mort suspecte en 1965, mènera le combat de la vérité pour la défense de son père spirituel et de l’Église du Christ. Padre Pio ne prophétisera t-il pas lui-même le rôle qu’allait jouer son fidèle défenseur, en l’appelant dès les années 20, « le policier » ou « le Français » ?

– Le policier : ses enquêtes et son incroyable don pour dénouer l’écheveau des complicités qui depuis le petit village des Pouilles se prolongeait jusqu’à Rome, amèneront le Vatican à lui conférer des mandats lui donnant accès aux personnalités et aux documents les plus secrets.

– Le Français : en 1931, il quittera l’Italie pour s’installer à Paris, où, sans lâcher prise dans le combat pour « son Père », il utilisera ses fabuleux talents d’entrepreneur pour le développement d’activités industrielles dans le domaine ferroviaire. La guerre n’allait pas arrêter ce « paladin des temps modernes » (expression du journaliste G. Daix qui l’a rencontré à plusieurs reprises), dans ses actions de bienfaisance et d’entraide aux plus démunis et aux victimes de l’Occupation.

En 1958, avec la mort de Pie XII,  Padre Pio perd un puissant protecteur. C’est maintenant l’argent des donateurs du monde entier qui afflue pour soutenir l’oeuvre du Stigmatisé, qui suscite les convoitises. Le capucin demandera à Brunatto de revenir en Italie en 1962, son défenseur se remettra au travail pour un ultime combat. Le 10 février 1965, il sera retrouvé mort dans son bureau-appartement de Rome. La version officielle parle d’un arrêt cardiaque. Malgré la présence chez lui d’un verre contenant de la strychnine, il n’y aura aucune enquête.

Avec la canonisation de Jean XXIII, c’est une nouvelle facette du destin extraordinaire d’Emanuele Brunatto qui voit le jour, celle d’un homme qui aura été le proche de trois saints canonisés de l’Église Catholique (Saint Luigi Orione, Saint Pio de Pietrelcina et Saint Jean XXIII).

Je renvoie le lecteur à son autobiographie édité en 2011 (Padre Pio mon père spirituel – le destin extraordinaire du premier fils spirituel du stigmatisé – éd. de L’Orme Rond).

Pourquoi Sergio Luzzatto, l’auteur de Padre Pio. Miracles et politique à l’âge laïc, lui attribue ces faits ? Sur quels éléments cette accusation s’appuie-t-elle ? Est-elle partagée par d’autres ?

Il ne s’agit nullement de faits, mais d’une interprétation de l’histoire travestie et incomplète. Il est facile d’accuser du pire un homme d’affaires italien qui s’enrichit durant l’Occupation, en ne mentionnant que sa condamnation à mort par contumace à la Libération. Mais la rigueur historique implique d’évoquer sa mise en liberté en 1951, une fois les témoignages et les preuves de ses actions connus. Pas de trafic, pas de collaboration, mais un organisateur de génie qui réussit, de manière  légale, à prendre d’une main dans la poche de l’occupant ce qu’il redistribuera de l’autre dans des œuvres multiples. Alberindo Grimani, l’historien de référence concernant Brunatto, a écrit : « Dans le Paris occupée par les nazis entre 1940 et 1944 un homme a agi, un Italien nimbé dans le mystère d’une légende qui lui était plutôt défavorable. Certains le traitaient d’espion, d’autres d’aventurier douteux, d’autres encore de collabo, d’arnaqueur ; d’autres, enfin, le haïssaient et l’ont couvert de boue et d’insultes en tout genre pour la simple raison qu’il était le plus grand défenseur de Padre Pio de Pietrelcina ».

Les enquêtes réalisées par Emanuele Brunatto, pour démasquer les instigateurs et les responsables du torrent de diffamations et d’injures qui mêlés aux faux témoignages ont alimenté les persécutions, sont des faits connu des historiens, c’est ce qui lui vaudra le surnom de 007 de Padre Pio. Mais Luzzatto a opéré de nombreuses omissions, préférant ne conserver que les calomnies. L’historien Aviad Kleinberg a très justement évoqué le manque d’interprétation sérieuse de l’auteur quant à des preuves compromettantes entachant l’histoire de Padre Pio et de son plus ardent défenseur.

En 1951, votre père a été jugé par un tribunal militaire français. Quelles étaient les charges retenues contre lui ? Quelle fut l’issue du procès ?

Alors qu’après la Libération il fut condamné à mort par contumace, voici qu’Emanuele Brunatto est maintenant face à ses juges pour répondre en personne de l’accusation d’atteinte à la sureté extérieure de l’État en tant de guerre.

Ce procès est particulièrement instructif, grâce en autre au dossier de défense qui dresse un descriptif détaillé et chiffrés des activités de l’accusé entre 1931 et 1951, il révèle l’extraordinaire dévouement de cet homme pour aider les plus démunis ou les plus en danger.

On y trouve une liste de dons avec les bénéficiaires : plusieurs congrégations religieuses, le paiement des arriérés de pensions aux mutilés de guerre, etc. C’est aussi la création et le financement anonyme d’une œuvre caritative  » la boisson chaude », sorte de soupe populaire qui distribuera dès l’hiver 1941 plus de 18 000 rations par jours aux Parisiens.

Est-ce vraiment l’œuvre d’un collabo-trafiquant d’offrir  3.500.000 francs (de 1941) pour le lancement des travaux de la « Maison du soulagement de la souffrance » le grand hôpital voulu par Padre Pio au cœur de l’Italie du sud.

Pourquoi Luzzatto passe-t-il sous silence les témoignages que plusieurs familles juives ont rapportés au tribunal, par reconnaissance pour celui qui les a sauvées d’une mort certaine, au risque de sa  propre vie ? Elie Carasso a publié, dans son livre Les voix de la mémoire », (David Zitte, 1997), le témoignage de l’une d’elles.

Pourquoi ne pas évoquer la création et le financement de l’Institut Coopératif, dont les travaux initiés à Lourdes en 1947, avaient pour objet de définir les bases d’une nouvelle doctrine économique, profitable à tous les Hommes. En février 1964, La Tribune de Genève publiait un long article sous le titre «Un industriel italien propose une économie chrétienne du travail et du crédit ».

Nul besoin de se lancer dans un débat historique contradictoire, puisque la justice l’a déjà tranché en 1951. M. Luzzatto utilise des éléments du procès dans sa description d’un personnage digne du peloton d’exécution, il omet de citer l’essentiel, Emanuele Brunatto est sortie libre du tribunal.

À la description de mon père comme « collabo et  trafiquant du marché noir », pourquoi ne pas y voir un humanisme chrétien, sauf à vouloir discréditer le disciple pour mieux nuire à Padre Pio et à l’Eglise ?

*Photo : OLYMPIA/SIPA. 00559660_000001.

Michel Debré sur le chemin sauvage

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michel debré constitution

Vers la fin de l’été 1942, au cours d’un déjeuner à Ceyrat,  à l’ombre des volcans d’Auvergne, Alexandre Parodi – que Jean Moulin vient de charger en secret d’organiser le think tank de la Résistance, le futur « Comité général d’études » –, comprend à demi-mot que le jeune collègue avec lequel il discute, Michel Debré, a lui aussi choisi son camp. Tout juste trentenaire, tiré à quatre épingles, Debré a surtout la réputation d’être un fort en thème : entré major au Conseil d’État, sorti major de l’École de cavalerie de Saumur, il est l’archétype du grand bourgeois parisien, fils du célébrissime fondateur de la pédiatrie française, petit-fils d’un grand rabbin de Neuilly et d’un peintre pompier qui portraitura le général Boulanger à la revue de Longchamp. Toutes les raisons de se tenir tranquille, en somme, et d’attendre que les choses se calment pour éviter de gâcher une carrière qui s’annonce brillante. Deux mois auparavant, du reste, le 17 juin 1942, comme tous ses collègues du Conseil d’État, Debré a prêté serment au Maréchal. Pourtant, depuis plus d’un an, il a noué des contacts discrets avec la Résistance, et commencé à mettre la main à la pâte. Intérieurement, il a rompu avec le régime – même si il attendra encore quelques mois pour entrer dans la clandestinité.

Une rupture dont les mécanismes transparaissent dans les nombreux textes – tous inédits – qu’il rédige à l’époque, généralement sur papier à en-tête du cabinet du ministre des Finances, comme autant d’argumentaires ou de confessions, pour lui-même et pour l’Histoire.[access capability= »lire_inedits »]

Si Michel Debré, l’éternel premier de la classe, décide de s’engager dans ce qu’il appelle « le chemin sauvage », c’est d’abord sous le coup de la colère que lui inspire l’évolution du régime de Vichy. Au lendemain de la défaite, au cours de sa captivité et dans les mois qui ont suivi son évasion, Debré avait envisagé avec intérêt les premiers pas de l’État français : comme certains, il croyait au double jeu du maréchal Pétain et pensait y discerner « une volonté d’attente préparant l’heure de la revanche » [1. M. Debré, Trois Républiques pour une France, Mémoires, Albin Michel, 1984, t. 1er, p.179.]. Comme beaucoup, il prenait acte sans tristesse excessive de la chute de la IIIe République, ce régime « sans foi, sans idéal » où « la liberté devenait la libre jouissance, l’égalité un nivellement par la base […], la fraternité une assistance électorale »[2. M. Debré, Cahier 8, I DE 1, début 1941 ( Archives Debré, FNSP)]. Un sentiment d’ailleurs nourri par son expérience personnelle : entré au cabinet de Paul Reynaud à la veille de la guerre, il en avait tiré un véritable dégoût pour les « délices et les poisons » de ce système, et pour  l’« insolente facilité avec laquelle l’esprit partisan l’emporte sur le patriotisme et le bon sens » [3. M. Debré, Mémoires, op.cit. p.153].

Mais très vite, Debré constate, de l’intérieur, le décalage entre les beaux rêves de la Révolution nationale et les beaux draps d’une dictature bancale. « On veut une nouvelle construction politique, un État traditionnel, indépendant, équitable, fort, mais allégé des mille tâches confiées désormais aux corporations, aux provinces, aux familles, qui seraient à la fois maîtresses et gardiennes des libertés individuelles. Mais que valent ces rêveries ? » [4. Le statut politique de la France depuis 1875, 1941 ( Archives Debré, FNSP).] En réalité, l’utopie maréchaliste n’est « qu’une immense foire aux illusions », aux vanités et aux appétits, où  « les circonstances substituent au régime rêvé un régime de fait ballotté par le flux et le reflux de la guerre. » Un régime où « l’absence de Parlement, la suppression des élections n’ont supprimé ni l’esprit de parti, ni la démagogie », et où « tous les symptômes de décadence aperçus avant la guerre deviennent plus précis ».  Un régime où « les libertés humaines […] ne sont plus un droit, mais un privilège consenti par le pouvoir, qu’il peut à son gré retirer à certaines catégories de citoyens » : même s’il n’est pas touché personnellement par les lois d’exception, Debré est révolté par ces mesures et par l’apathie avec laquelle elles sont accueillies. En outre, en tant que juriste, il constate que celles-ci suscitent un « sentiment d’insécurité » et de malaise généralisé, puisque « nul n’est sûr des libertés que la loi lui maintiendra le lendemain ». En 1943, avant d’entrer dans la clandestinité, il commencera par mettre les siens à l’abri, et par cacher sa grand-mère, fille et veuve de grand rabbin, dans un couvent isolé au fin fond du Tarn-et-Garonne. Si la IIIe République traduisait une « lente décadence », Vichy manifeste une « chute profonde ».

Mais par-delà sa colère face à cette dictature de bouts de ficelle, ce qui provoque la rupture de Michel Debré, c’est la prise de conscience aiguë de la menace totalitaire, de cette « religion de l’État-Dieu » où l’homme n’a plus sa place. Dans ce phénomène, Debré, attaché par tradition à un conservatisme libéral et par ailleurs fraîchement converti au catholicisme, voit l’aboutissement ultime de la massification, et d’une forme mortifère de modernité. Il y a, estime-t-il, un lien généalogique entre la révolution industrielle, l’ère des masses, l’État-providence, et cet « ordre tyrannique » où « l’État est tout », où son pouvoir « est véritablement sans limites », et où le droit,  les droits, mais aussi la morale, « ne sont que la volonté de l’État »[5. Essai de synthèse politique, février 1942 ( Archives Debré, FNSP).]. Des États dont Debré souligne le « caractère ultra-démocratique »,  affirmant que si ces  derniers prétendent  « gouverner par le peuple et pour le peuple », «  ce n’est pas seulement une attitude », mais une « partie intégrante de leur programme », en lien avec l’« égalitarisme social » et le « nivellement des conditions » qu’ils professent par ailleurs.

S’il faut rompre, c’est  pour toutes ces raisons. C’est pour sauver l’homme de la barbarie et lui épargner le règne de la terreur. Début 1943, Debré, sous le pseudonyme de Jacquier ( il s’était fait faire de faux papiers à ce nom dès octobre 1940), adhérera à Ceux de la Résistance (CDLR), et intégrera le Comité général d’études (CGE) de Parodi, où il sera chargé de concevoir la future Constitution de la France libre.[/access]

*Photo: UNIVERSAL PHOTO/SIPA.00565840_000001

Défense et illustration de la Fantasy

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gagner la guerre

On court bien trop souvent et bien trop rapidement derrière un prix Goncourt à la recherche d’une prose originale. C’est oublier, hélas, que la littérature de genre comme la Fantasy est elle aussi, et parfois de manière plus audacieuse, le lieu d’expérimentations passionnantes. Connaissez-vous Jean-Philippe Jaworski? Il est l’auteur, entre autres, d’un recueil de nouvelles, Janua Vera[1.  J-P. JAWORSKI, Janua Vera, Folio S-F, 2008 ]  et de deux romans Gagner la guerre[2. J-P. JAWORSKI, Gagner la guerre, Folio S-F, 2009] et Même pas Mort[3. J-P. JAWORSKI, Même pas mort, les moutons électriques, 2013.] , tous récompensés par plusieurs prix. Surprenant par sa noirceur et sa profondeur, Juana Vera lève la herse sur un monde cassé et bigarré. Un véritablvoquant les fantômes de Gustave Doré, du haut Moyen-Âge et des complots vineux de le Renaissance. Gagner la guerre poursuit l’histoire folle d’un protagoniste déjà présent dans une des nouvelles de Janua Vera, un assassin nommé Benvenuto.

Très sensible à la peinture et particulièrement cultivé, ce tueur sévit dans une ville, Ciudalia, où l’art fleurit aussi bien que les coups de dague. Benevenuto prête ses services à un Podestat lettré, sans scrupules et aux ambitions dévorantes. Gagner la guerre n’est pas un récit de batailles rangées, mais un aller simple au coeur du jeu de dupes, dans le temple de la politique, là même où se jouera le véritable destin de la cité artiste et véreuse. Avec cet ouvrage, Jaworski tisse la toile d’une intrigue complexe où la trahison semble être une vertu. Mais ce qui est encore plus remarquable, dans Gagner la guerre, c’est la manière dont l’auteur invente littéralement une langue.

L’étude du lexique de Gagner la guerre se révèle ainsi passionnante. Jaworski se sert de l’étymologie et de l’histoire pour réinventer les mots: « Ciudalia », « Chrysophée », « logocrate », « patrice » « podestat »,« gonfalonier », « marche franche ». De plus, l’auteur cisèle minutieusement ses phrases jusqu’à l’hyperréalisme: « La raison du sobriquet me sauta aux yeux. Les ongles de cette vieille cuillère étaient anormaux : les lunules en étaient presque noirs, de cette teinte malsaine que donnent les hématomes à des doigts cruellement pincés. Le reste de la corne était bombé, couleur d’argent terni, strié de quelques taches repoussantes comme des incrustations de crasse. L’effet était grotesque : on aurait cru la main d’une morte, aux ongles vernissés de poison.». Un autre trait important de l’écriture  de Jaworski  est sa dimension ironique comme lorsque Benvenuto force une jeune fille sans trop de complexes : « Ce fut ainsi, par la petite porte, que je m’introduisis dans la famille du Podestat. »[4. J-P. JAWORSKI, Gagner la guerre, op.cit., p.342]

Car pour Jaworski, il s’agit aussi de provoquer. Et c’est un pari diablement réussi. Benvenuto n’est ni Aragorn, ni Jon Snow, ces figures tutélaires de la Fantasy mais il acquiert une manière de saveur monstrueuse. Cette ironie et cette provocation dupent le lecteur qui se sent coupable d’adorer ce vaurien qui réveille en lui de drôles d’instincts : provocation dans la laideur, plaisir de tuer, sexualité bestiale et jouissance du complot.

 

«Causeur est rock» !

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rock michka assayas

Michka Assayas est le maître d’oeuvre du Nouveau Dictionnaire du Rock.

Causeur. Le premier volume du Nouveau Dictionnaire du Rock affiche Jimi Hendrix en couverture, et le second, Kurt Cobain. Souhaitez-vous faire passer un message subliminal (par exemple : « le rock est mort ») à travers ces deux visuels ?

Michka Assayas. Un journaliste de VSD, François Julien, m’a fait remarquer qu’il s’agissait de deux guitaristes gauchers de Seattle, morts l’un et l’autre à vingt-sept ans. On peut aller plus loin encore dans l’interprétation mystico-subliminale : on les voit tous les deux couchés. Prescience de leur mort à venir et, avec eux, de celle du rock ? À la fin des années soixante-dix, Jake Burns, le chanteur d’un groupe punk irlandais, aujourd’hui bien oublié, Stiff Little Fingers, répondait déjà à cette question de manière astucieuse : « Oui, le rock est mort, mais sa mort va encore durer très longtemps ». Ce qui est indiscutable, c’est que, dès sa naissance, le rock a eu conscience de sa mort prochaine. Ce qui le menace le plus, et aujourd’hui plus que jamais, est sa dilution dans l’industrie du divertissement – que personne ne semble plus avoir l’envie ou le courage de remettre en cause. Le rock mourra peut-être un jour pour de bon, mais ce sera d’indifférence, quand on n’en parlera plus. Il y a encore de la marge. Sans doute peut-on en dire autant de la France en tant que nation et représentation collective.

Quand votre livre de conversations avec Bono est sorti, vous avez déclaré : « Ce livre est un travail journalistique et personnel. Je me vois comme un peintre faisant le portrait d’un roi ». De la même manière, comment résumeriez-vous en deux phrases Le Nouveau Dictionnaire du Rock et ce qu’il représente pour vous  ?

 En deux phrases? 1) Dix années de bagne, cinq pour chacune des deux éditions, soit un tiers environ de ma vie d’adulte. 2) Une plongée inoubliable dans mon obsession pour la musique, une façon de transformer une sorte de vice en une œuvre durable – et utile.

Dès le début des années 80, vous écrivez pour la presse rock, abandonnant votre voie toute tracée dans l’éducation nationale. Pourtant, vous arrêtez cette activité au bout de quelques années, car la production musicale de cette décennie ne vous passionne pas. Au regard de la conjoncture actuelle, avez-vous le sentiment d’avoir exercé le journalisme rock pendant une période encore privilégiée, d’avoir fait partie de la génération des enfants gâtés du rock ?

Sans hésitation, oui. Les médias ne se mêlaient pas encore de tout  – ils ne prétendaient pas tout connaître et tout régenter. Il y avait encore des espaces de liberté où l’on nous laissait écrire comme on voulait. Je râlais, je maudissais, je vitupérais le rock grand public de mon époque parce que je voulais que tout le monde écoute New Order et les Smiths. Un combat qui, trente ans plus tard, paraît bien dérisoire, puisque ces groupes sont devenus des denrées de consommation comme les autres sur le Web. Rétrospectivement, je crois que j’ai eu de la chance de ressentir de la frustration, de la colère, de la passion contrariée. Ces sentiments négatifs m’ont aidé à me structurer. C’était mieux que cette société d’abondance où tout est facile et « sympa » et où résonne pourtant, dans un paradoxe apparent, une impuissante lamentation collective.

Vous avez récemment signé une pétition de soutien au quotidien Libération. Etes-vous un lecteur de Causeur ? Est-ce qu’à vos yeux, Causeur est un média « rock » ? 

Pour être honnête, je ne le lisais pas. Je l’ai découvert récemment (voir notre précédente interview) et j’apprécie cette formule : « Surtout si vous n’êtes pas d’accord ». Quand j’étais adolescent, j’aimais le quotidien Combat : on y lisait les tribunes d’écrivains avec lesquels on n’était pas d’accord ou qui n’étaient pas d’accord entre eux. Je me rappelle Gabriel Matzneff, notamment, très à contre-courant parce que très réactionnaire. Au fond, c’était encore le cas de Rock & Folk : quoi de commun entre Yves Adrien, Jacques Vassal (la rubrique « Les Fous du folk ») et Philippe Garnier, qui n’auraient jamais pris un verre ensemble ? Pourtant ils y écrivaient tous en même temps. Alors peut-être que Causeur est rock, dans cette mesure. Quant à Libération, j’ai signé cette pétition pour ses journalistes parce que j’en connais quelques-uns et que j’y ai fait mes débuts. C’est sentimental.

Pour chaque nom de la liste suivante, merci de choisir entre Rock et Pas rock, avec quelques mots d’explication si possible :

Pussy Riot… Rock ou Pas rock ?

Rock, évidemment. Elles ont rappelé que le rock, dans certaines sociétés, n’est pas un plaisir égoïste et « sympa », mais parfois un acte politique et social qu’on paie de sa personne.

 La tournée Johnny – Dutronc – Mitchell… Rock ou Pas rock ?

Rock français canal historique (ça plaira à Dutronc).

 Crystal Castles… Rock ou Pas rock ?

Je ne sais pas, je ne les connais pas assez.

La télé-réalité musicale (The Voice, Nouvelle Star, Star Academy, etc.)… Rock ou Pas rock ?

Ce sont des jeux-concours où certain(e)s candidat(e)s reprennent des classiques du rock. « (I Can’t Get No) Satisfaction » fait désormais partie du patrimoine, comme « La Vie en rose ».

Grateful Dad… Rock ou Pas rock ?

Bon, pas besoin de Wikileaks pour connaître ma vie cachée. Oui, j’ai donné quelques concerts comme chanteur et bassiste au sein d’un trio où mon fils Antoine jouait de la batterie. C’est un peu en sommeil. En tout cas, c’est rock de tenter de faire quelque chose qu’on n’a jamais su faire – et qu’on ne sait toujours pas faire. Une aventure pour moi, comme décrocher le permis de conduire à cinquante ans.

Les années 2000 ont vu l’émergence d’un phénomène controversé : les reformations de groupes légendaires. Quelle est la plus réussie selon vous ? Et la plus triste ?

La réunion de Led Zeppelin avec le fils de John Bonham, c’était puissant et émouvant. Il y avait de la maladresse, de la fragilité. Celle de Cream aussi, extraordinaire (j’ai le DVD des concerts à l’Albert Hall de Londres). Les Who : un concert génial. Ce qui est triste, c’est ceux qui font ça pour l’argent, parce que leurs carrières d’après n’ont pas décollé.

Pendant longtemps, vous avez pratiqué la religion de l’import, associé au « rock indépendant ». Aujourd’hui, à l’heure d’internet, quel pratiquant êtes-vous ?

Le Web musical, pour moi, c’est toujours très bref, comme pour les sites d’info. Une chanson vite fait, la moitié d’un truc sur YouTube. Quand je veux vraiment écouter de la musique, je mets un CD ou je ressors un vieux vinyle. C’est irremplaçable. Pour moi, le Web, c’est comme la radio : un bruit de fond, quelque chose avec quoi on entretient un rapport désinvolte. Ce n’est pas la même chose.

Le rock a son musée (le Rock and Roll Hall of Fame) mais ses pièces maîtresses – Dylan, Bowie, Neil Young, Rolling Stones, etc. – continuent de se balader à l’air libre, remplissant les stades dans le marasme actuel du marché. Est-ce que le rock participe aujourd’hui d’une nostalgie réconfortante, dans un monde incertain où les poches de repli se tournent de plus en plus vers le passé ?

La réponse est dans la question, non? Oui, et je suis frappé de voir certains jeunes encore plus passéistes que les vieux. Ils pratiquent le culte des anciens, comme si une humanité un peu magique avait vécu en ces temps reculés. Cela dit, ils n’ont pas tort. Quelque chose s’est effectivement perdu.

Les trois groupes qui ont le plus compté dans votre carrière de journaliste et de passionné de musique sont les Beach Boys, Joy Division et les Smiths. Vous raccrochez-vous toujours à leur musique aujourd’hui, à quelle fréquence et dans quels moments particuliers ?

Les Beach Boys, tout le temps, mais pas n’importe quelle période. Récemment, j’ai ressorti mes vieux vinyles de Wild Honey, 20/20, Friends, des albums pas spécialement estimés par les spécialistes. Mais c’est comme ça que je les avais découverts, adolescent, dans des rééditions de 1976. Il y a une douceur, une légèreté, une suavité qui me guérissent de toutes mes tristesses et désespoirs, plus que Pet Sounds, je dois dire. Et la version vinyle de Smile enfin restauré, sortie il y a trois ans, que j’ai encore écouté récemment, c’est absolument magique. La dernière fois que j’ai écouté Closer de Joy Division, c’est en faisant l’amour. C’était bizarre et oppressant, je n’arrivais pas à me concentrer. Les Smiths, je m’aperçois que je connais toutes les paroles de leurs chansons, toutes les intonations par cœur. C’est comme rouvrir un tiroir et vérifier que ma jeunesse est encore là, avec son parfum, ses exaltations et son détachement. Musicalement, c’est d’une force, d’un classicisme, d’une concision et d’une variété incroyables. Encore meilleur que dans mon souvenir.

Enfin, pour terminer, pouvez-vous s’il vous plaît nous indiquer le dernier concert rock auquel vous avez assisté, votre dernier album rock acheté, le dernier livre rock lu, le dernier film rock vu ?

Dernier concert : Dr. John au Trianon. L’impression de remonter au XIXème siècle, à la naissance du blues, du jazz et du rock’n’roll. Plus le temps passe, plus je suis fasciné par les origines. Le dernier album acheté, c’est Supernova de Ray LaMontagne, produit par Dan Auerbach des Black Keys. Un  très bon groupe, les Black Keys, mais leur point faible, ce sont les compositions, très monotones. Alors que LaMontagne sait écrire et interpréter des chansons délicieuses, mélodieuses et percutantes à la fois, de cette voix si singulière, à la fois âpre et veloutée. C’est un album de folk psychédélique, parfois bubblegum, qui rappelle certains aspects du Pink Floyd pop, avec Syd Barrett. Dernier livre rock : le génial Things the Grandchildren Should Know (traduit sous le titre absurde de Tais-toi ou meurs) de Mark Oliver Everett (alias Eels) : le livre le plus franc, sincère, intelligent et drôle jamais écrit par un musicien. Film rock : sans aucun doute Nymphomaniac de Lars von Trier. La preuve : c’est le gars de Metallica qui a fait la musique.

 Le Nouveau Dictionnaire du Rock (Sous la direction de Michka Assayas), Robert Laffont, 2014.

*Photo: Causeur

 

 

L’Ondine du Général

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de gaulle ondine

Quel âge a-t-elle ? 20 ans, peut-être : elle a encore les joues pleines des adolescentes, la bouche gonflée, joliment peinte et les tressaillements de physionomie des êtres bien élevés, qui gouvernent leurs émotions et y succombent avec retenue. Elle a la chance, le désir d’être là. Comment s’est-elle glissée dans cette foule énorme, assemblée autour d’un homme de haute taille ? Il prononce un discours, mais sans note. Tous l’écoutent, tous sont saisis. Ce qu’ils entendent n’appartient pas au registre de la réunion politique, de l’exhortation de préau, plutôt d’un soliloque à haute voix.

On n’aperçoit pas d’autre présence féminine que la sienne. Elle est ravissante sous son chapeau léger. Son beau regard va de l’un à l’autre, cherchant une furtive complicité de bonheur, puis revient vers le dos, si vaste, de l’orateur. On lit sur son visage les ondes du plaisir que lui procurent les mots de cet homme. Il s’appelle Charles de Gaulle, et cela se passe le 25 août 1944. Quel est le nom de la très jeune femme ?[access capability= »lire_inedits »]

Le soulèvement s’est produit le 19. Aux armes automatiques des soldats réguliers se sont mêlées des pétoires du siècle dernier, des fusils d’anciennes chasses, des pistolets qu’on dirait à bouchon. Des gaillards au teint cuivré par le soleil, les cheveux noirs et plaqués, en chemise blanche, courent sur le macadam, se postent à l’angle d’une rue, s’abritent sous un porche. L’action de la Résistance consiste à semer la peur chez l’ennemi, à le tenir enfermé dans ses points d’appui. Elle y parvient admirablement, jusqu’à la limite de ses forces. Mais elle commence à manquer de munitions. Alors, le général Leclerc s’échappe, en quelque sorte, et fonce vers la capitale. Les chars de la 2e DB y entrent le 25, à 8 heures, par les portes d’Orléans, de Gentilly et de Saint-Cloud, les Américains par la porte d’Italie.

À 15h 30, le général von Choltitz signe sa reddition, que contresignent le général Leclerc et le colonel Rol-Tanguy, chef des FFI de l’Île-de-France. Précieux document, que Leclerc remet à de Gaulle, une heure plus tard, à la gare Montparnasse. Il règne une chaleur accablante. À 19 heures, le Général gagne l’Hôtel de Ville. Il se dresse, il veut parler, le brouhaha s’apaise[1. Le film de cette cérémonie : Discours de l’Hôtel de Ville de Paris, 25 août 1944 – charles-de-gaulle.org]

:  « Pourquoi voulez-vous que nous dissimulions l’émotion qui nous étreint tous, hommes et femmes, qui sommes ici, chez nous, dans Paris debout pour se libérer, et qui a su le faire de ses mains ! » (la jeune femme au chapeau esquisse un sourire). « Non ! Nous ne dissimulerons pas cette émotion profonde et sacrée. Il y a là des minutes qui dépassent chacune de nos pauvres vies » (un léger voile de gravité couvre son front). « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé (des larmes lui viennent) ! Mais Paris libéré ! (elle tressaille, toute sa face s’illumine, on dirait qu’elle soupire d’aise, puis elle efface de ses  mains gantées de blanc une larme à sa paupière gauche et une autre à sa paupière droite) libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle (elle ne retient plus sa joie, elle exulte, tandis que le grand magicien paraît se ressaisir, et revient à la raison de guerre). Eh bien ! Puisque l’ennemi qui tenait Paris a capitulé dans nos mains, la France rentre à Paris, chez elle. Elle y rentre sanglante, mais bien résolue. Elle y rentre, éclairée par l’immense leçon, mais plus certaine que jamais, de ses devoirs et de ses droits[2. Nous remercions vivement Claude Marmot et Michel Anfrol. Ils n’ont pu, malgré leurs efforts, donner un nom à la jeune femme de l’Hôtel de Ville. Mais l’enquête se poursuit…][…]. »

On ne reverra plus la jeune femme aux gants. Créature de l’eau et des songes, nymphe giralducienne[3.  « Giralducien » : de Jean Giraudoux. Ondine, pièce du même, donnée pour la première fois en 1939, par  Louis Jouvet.], nixe de la Seine[4. Créature aquatique des mythologies du nord de l’Europe] , retrouvant enfin son fleuve déserté par les Filles du Rhin qui l’avaient envahi : avait-elle su, pour un bref instant, et grâce au chevalier à la haute stature, se libérer du sortilège de ses origines ?

Le 25 août 1944, une sirène aux cheveux noirs est peut-être le visage de la République.[/access]

*Photo: Discours de l’Hôtel de Ville.1944

Mondial 2014 : Black-Blanc-Beur, la mauvaise piste

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equipe de france

equipe de france

Vendredi soir, les Bleus vous ont régalés en réduisant l’équipe suisse au rôle de sparring-partner conciliant. Vous vous êtes enthousiasmés pour cette équipe, régalés de sa cohésion, de la solidarité entre les joueurs, du talent qui transpire. Il est bien évident que vous n’avez, comme nous, jamais pensé à l’origine des joueurs, ni à leur couleur de peau. Vous vous souvenez de Kopa, de Platini, de Vieira  ou de Tigana dont vous fichiez bien de savoir qu’il était né à Bamako ; c’était un Français, il avait un moteur dans le ventre. À l’image de ce cru 2014. Bref, cette équipe, vous commencez à l’aimez autant que vous avez détesté celle de Knysna.

Et puis, le matin, patatras. Comme souvent, les lendemains de fête sont difficiles. Les Bleus qui gagnent, c’est l’occasion rêvée pour nos hommes politiques de se lancer dans des envolées lyriques socio-footballistiques bancales. Cette fois c’est Julien Dray qui s’y colle : « Comme quoi le black blanc beur ça marche…Faut juste y croire et donner du temps au temps… »[1. Profil Facebook de Julien Dray. Il va de soi que nous n’aurions jamais fait état de cette déclaration si son profil n’était pas public.]. SOS racisme, association dont il est le fondateur, embraye sur Twitter : « La France multicolore (…) va se qualifier, pensée émue pour Eric Zemmour qui passe une très mauvaise soirée », aucun autre tweet ne viendra se féliciter de la victoire des Bleus, non, pour SOS Racisme, la victoire a le goût amer de la vengeance. Vous vous dites alors que décidément, certains n’ont rien appris, n’ont rien compris. Si SOS racisme est coutumier du fait, comment un esprit pourtant si vif et intelligent comme Julien Dray peut se laisser aller à ce genre de sottise ?

À croire qu’il n’a pas compris que cette tentative de récupération politique autour du slogan « Black-Blanc-Beur » était totalement éculée, après s’être retournée contre son objectif initial. Daniel Riolo l’avait très bien expliqué dans son ouvrage Racaille Football Club. Si la France gagne en 1998 parce qu’elle est black-blanc-beur, on en déduit ensuite –forcément- qu’elle nous fait honte en Afrique du Sud parce qu’elle est black-blanc-beur. Pour notre part, nous pensons que si elle gagne en 1998 et qu’elle nous donne de l’espoir aujourd’hui, c’est qu’elle regorge de talents et qu’elle est bien dirigée, par un entraîneur qui a rigoureusement coupé les branches pourries et apporté du sang neuf. Et qu’elle nous a ridiculisés en 2010 parce qu’une poignée de petits cons (bien aidés dans leur entreprise de démolition par un grand journal sportif) sans distinction de couleur, de race et de religion-  avait pris le pouvoir. Un avis que partage d’ailleurs la ministre Najat Vallaud-Belkacem « Quand je regarde Benzema, Sakho ou Matiudi, je m’interroge pas d’abord sur leur origine, je m’interroge sur leurs performances et leurs qualités ». Ouf.

Et au fait, Julien Dray, l’équipe de France a-t-elle cessé entre 1998 et 2014 d’être black-blanc-beur ? La diversité, dans le football, ce sont les profils techniques, pas la proportion de ceux qui vont à la mosquée, à l’église, aux putes, ou ailleurs. Si on se souvient des débats sur les morphotypes à la fédé de football il y a quelques années, les problématiques raciales avaient été balayés d’un revers de main par le sélectionneur Blanc et les Français de bonne volonté. Une équipe ne gagne pas ou ne perd pas parce qu’elle est homogène ou hétérogène ethniquement. L’Espagne gagnait hier, elle perd aujourd’hui. Elle ne gagnait pas parce qu’elle était homogène pas plus qu’elle ne perd aujourd’hui pour les mêmes raisons.

La réussite au très haut niveau se joue dans un savant mélange entre talent des joueurs, leur volonté de jouer ensemble pour leur pays, du savoir-faire de leur sélectionneur et aussi de la chance. Cela s’appelle le football.

Les Français se sont remis à aimer leur équipe depuis novembre et le match contre l’Ukraine. Elle n’avait pas beaucoup changé par rapport au match aller. On avait les mêmes proportions ethno-religieuses chères à Julien Dray et à FdeSouche. Et pourtant, il s’est passé quelque chose. Entretemps, Deschamps a imposé Varane. Et puis, par la suite, il s’est définitivement débarrassé d’une génération capricieuse en se privant de Nasri ou Ménez ou Abidal. D’un seul coup, l’esprit avait changé. Notre regard, sûrement aussi. L’un des plus beaux symboles de cette équipe est justement Raphaël Varane. Certains voient dans le jeune défenseur un métisse  ; pour notre part, nous avons l’impression de revoir Kaiser Franz.

Parce que nous aimons le football, sans doute.

*Photo : David Vincent/AP/SIPA. AP21586477_000004.

ABCD du style néoféministe : Osons la rigolade!

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Ouf, nous voilà rassurés. On craignait qu’« Osez le Féminisme » soit passé de vie à trépas après que sa fondateure (fondateuse ? fondeuse ?) Caroline de Haas a réussi le score pourtant très encourageant de 0,29% aux élections européennes. Or la disparition d’OLF aurait été une bien triste nouvelle pour ceux qui cherchent des argumentaires contre la niaiserie néoféministe : avec elles, y’avait qu’à se baisser.

En général, la prose de ces gens s’autodétruit sans même que le Cohen paresseux ait à se donner la peine de trousser une analyse ou un commentaire : copiez, collez, cassez ! Et pis la mort d’OLF aurait provoqué une diminution sensible des occasions de rigoler, ce qui est triste, à la réflexion. Si la phrase qui précède vous semble un rien tautologique, vous avez raison. Mais j’ai une bonne excuse : je suis sous influence stylistique d’OLF. Car, oui OLF est revenu ! – revenue(e), revenuE? revenu-e ?  Et je viens de lire la poignante tribune que ces dames ont publiée dans Le Monde : « M. Hamon, généralisez les ABCD de l’égalité ! »

Perso, je suppute que Caro est revenue en personne aux commandes de la boutique, tant on reconnaît dans ce texte les fondamentaux qui sont les siens :

–          élégance du style « Votre volonté affichée de faire de l’égalité un marqueur identitaire de votre politique a soulevé l’espoir de voir se concrétiser le projet de progrès qui nous rassemble : faire grandir cette société égalitaire »,

–          finesse des hypothèses « Mettre en cause les stéréotypes de sexe, c’est enrayer la machine à inégalités »,

–          complexité du propos « Nous voulons la généralisation des ABCD parce qu’ils sont efficaces »,

–          clarté des solutions : « C’est en articulant une action transversale – programme et formation des enseignants –  et spécifique – dispositifs dédiés en classe – que l’égalité progressera »

–          caractérisation raisonnable de l’adversaire : « Le lobbying de quelques organisations réactionnaires, dont le projet ne trouve aucune convergence avec celui que vous nous aviez promis de défendre. »

Oui, c’est la fête, les amis, Caro est revenue !

Le 23 juin 1944, l’Armée Rouge lançait l’Opération Bagration

operation bagration urss hitler

operation bagration urss hitler

Tout ce qui apprend aux enfants, aux étudiants, aux enseignants et autres catégories mémoriellement défavorisées, quels furent les sacrifices, mais aussi les ruses, les audaces, les innovations tactiques et stratégiques mis en œuvre pour terrasser l’hydre germano-nazie est bon à prendre.

Amateurs d’Histoire, de souvenirs, et de grandes batailles où les bons exterminent les méchants, nous savons tout ce que nous devons aux boys américains, anglais et canadiens (et aussi quelques autres, Never Forget Kieffer !) débarqués en Normandie. Nous avons été émus aux larmes de voir revenir sur nos plages ces héroïques nonagénaires, même si nous avons été passablement énervés par le baratin pseudo-humaniste et les innombrables erreurs historiques proférés par certains chefs d’Etat et trop de  journalistes mobilisés pour fêter le D-Day.

Nous signalerons aussi que nous avons été attristés par les contorsions relativistes publiées, à cette occasion, par un certain nombre de bolchéviks maintenus , éminemment estimables et sympathiques par ailleurs. On ne grandit pas le mérite de l’Armée Rouge en minimisant la formidable mobilisation antinazie du peuple américain, de son armée et de son président.

Cela dit, une attitude aussi étroite, mais inverse, prédomine hélas aussi dans nos médias, si l’on constate le peu d’enthousiasme mis à commémorer l’Opération Bagration, pire et dernier cauchemar d’Hitler. Il ya certes eu l’excellente émission  « La marche de l’Histoire » par Jean Lebrun astucieusement diffusée le 6 juin par France Inter avec le meilleur spécialiste mondial de l’Armée Rouge, nous avons bien sûr nommé Jean Lopez.

Mais à part ça, pas grand-chose à l’antenne, pour ne pas dire peau de balle. Pourtant, l’opération Bagration -ainsi baptisée par Staline dans son souci d’enraciner la « Grande Guerre Patriotique » dans la plus pure tradition de l’héroïsme russe– est un événement dont l’envergure militaire et historique ne cède en rien à la bataille de Normandie. Pour la première fois, Joukov et les Soviétiques vont pouvoir mettre en œuvre le fameux « art opératif » qu’ils ont été les premiers à théoriser au début des années 30.

Stalingrad fut une bataille d’anéantissement classique, Koursk une bataille défensive, Bagration qui va comporter 10 offensives coordonnées (« Joukov joue du piano » écrira Lidell Hart) va concerner un front de 1000 km et permettre, à la stupéfaction du monde entier, une avancée de 600 km. Elle sera précédée d’une préparation logistique assez incroyable pour un pays martyrisé et pour ses parties récemment libérées, détruit de fond en comble par les envahisseurs nazis avant leur fuite.

Autre point commun avec le débarquement en Normandie, l’usage forcené de la ruse : Bagration fut précédé de la plus inimaginable « déception » de l’histoire militaire depuis le Cheval de Troie. Cette gigantesque opération d’intoxication, «la maskirovka » fût en vérité d’une autre ampleur que Fortitude. Idem pour la contribution de la Résistance. Le matin du 20 juin, 15 000 explosions paralysèrent toutes les communications ferroviaires et détruisirent tous les ponts importants sur les arrières allemands en Biélorussie. Les soviétiques ont aussi expérimenté la sauvagerie allemande. Des Oradour-sur-Glane, la Biélorussie en a connu 628.

En heureuse contrepartie, 800 000 Allemands furent mis hors de combat en trois semaines, soit cinq fois plus qu’en Normandie[1. On met souvent en avant, et à juste titre, le chiffre effarant des morts soviétiques de la deuxième guerre mondiale. Il y a un autre chiffre significatif qui dit bien la conséquence de cette contribution. Les alliés anglo-saxons mettront hors de combat chaque année en moyenne 200 000 Allemands. Les Soviétiques, 1 200 000…]. Trois ans jour pour jour après le déclenchement de Barbarossa, le fameux « Groupe d’armées centre », celui qui avait aperçu en décembre 1941 les bulbes de Moscou, est complètement détruit. La Bête est entrée en agonie.

Chacun des alliés poursuivait dans cette grande coalition ses objectifs propres, ce qui est normal. Entre 14 et 18, la France a fait l’essentiel du boulot. Mais elle n’a tenu que quatre semaines en mai 40. Nous devons cependant gratitude et reconnaissance à tous ceux qui ont contribué à nous remettre de cette catastrophe. Et le 24 août prochain, n’oublions pas non plus les héros de la Résistance intérieure et ceux de la France Libre, avec une pensée particulière pour les glorieux combattants du 9ème compagnie du Régiment de marche du Tchad, plus connue sous son surnom espagnol de la Nueve.

Bref, honneur aux Alliés, honneur à tous nos Alliés !

Alstom, le retour du protectionnisme?

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hollande alstom montebourg bouygues

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Vieux fleuron industriel français, Alstom plonge ses racines aux premiers temps de la révolution industrielle et de l’industrie des chemins de fer. La fondation de la Société Alsacienne des Constructions Mécaniques (SACM) remonte en effet à la première moitié du XIXe siècle. C’est la fusion de cette entreprise avec la Compagnie Française pour l’exploitation des brevets Thomson-Houston (CFTH), filiale de la société américaine Thomson-Houston Electric Company créée en 1893, qui donne naissance à ALS ( pour Alsace) – THOM (pour Thomson), autrement dit ALSTHOM. Les Américains n’étaient donc jamais très loin puisque General Electric s’était trouvé associé à la CFTH dès la création de l’entreprise en 1893. C’est, d’autre part, la fusion entre la Thomson-Houston Company et Edison General Electric qui devait donner naissance à General Electric. Le fleuron de l’industrie française est donc à la fois un cousin d’Alsace et d’Amérique.

Alsthom, spécialisé dans les constuctions électriques et mécaniques, prend en charge dans les années 1930 la réalisation des moteurs du paquebot Normandie, et diversifie largement ses activités après la Seconde guerre mondiale, développant le secteur défense et télécommunications. L’entreprise Alsthom fait partie de la fournée des nationalisations du premier septennat Mitterrand et l’Etat en devient actionnaire majoritaire en 1982. Ceci n’empêche pas les politiques de fusion-acquisition de se poursuivre: la rencontre avec l’anglaise General Electric Company donne naissance à la franco-britannique GEC-Alsthom en 1989 puis le rachat intégral du constructeur ferroviaire Linke-Hofmaan-Busch en 1997 entraîne la création du consortium Alsthom-LHB. La reprivatisation d’Alstom et son entrée en bourse interviennent en 1998 avec la revente sur les places financières de 52% de son capital. Alstom se détache alors de l’activité d’électronique de défense, assurée par l’ex-actionnaire Marconi, et des télécommunications d’Alcatel. L’entreprise abandonne aussi une importante part de son identité: le « h » qui signalait encore ses origines américaines. Néanmoins, elle poursuit dans d’autres directions sa politique d’acquisition avec l’allemand De Dietrich ou l’italien Fiat Ferroviaria, tout en cédant sa branche d’activité dédiée aux turbines à gaz à l’américain General Electric. La nouvelle entreprise Alstom reprend même Marconi et Alcatel en 2001. L’Etat devra cependant intervenir à nouveau dans le capital d’Alstom, sous l’impulsion du ministre des Finances et de l’Industrie Francis Mer en 2004, pour sauver le géant en difficulté qui devra tout de même céder une partie de ses activités énergétiques à Areva et de ses chantiers navals au norvégien Aker Yards. Bouygues en profite pour entrer dans le capital d’Alstom en constituant un partenariat dans le domaine de l’énergie hydraulique et des transports.

L’imbroglio boursier actuel provient de l’offre faite le 24 avril dernier par General Electric pour acquérir les activités d’Alstom, l’offre de rachat s’élevant à un montant de 16,9 milliards d’euros pour l’Américain. Trois jours plus tard, l’allemand Siemens fait part de son souhait d’acquérir la branche énergétique d’Alstom. Le gouvernement français intervient alors, s’opposant à l’offre de rachat de General Electric, en vertu du décret n°2014-479 qui étend aux secteurs de l’eau, de l’énergie, des télécommunications et de la santé publique les pouvoirs du décret n°2005-1739 permettant au gouvernement de mettre son veto aux investissements étrangers quand ceux-ci menacent les intérêts stratégiques. L’arbitrage se joue alors entre une entreprise américaine, General Electric, susceptible de proposer la création d’une co-entreprise sur les activités électriques renouvelables, sur les réseaux de distributions d’énergies, sur les activités de turbines à vapeur et sur les activités nucléaires, et l’offre commune de Siemens et Mitsubishi, impliquant la formation de co-entreprises avec Alstom dans les activités du nucléaire, de la distribution électrique et de l’hydroélectricité.

En arbitrant finalement en faveur de General Electric et d’une solution de rachat permettant à l’Etat français de redevenir actionnaire principal d’Alstom afin de satisfaire à la fois le conseil d’Alstom et la volonté du gouvernement de protéger les secteurs stratégiques de l’entreprise, l’Etat se place dans une situation délicate vis-à-vis d’un actionnaire majeur de l’entreprise : Bouygues, qui possède encore 29,3% des parts d’Alstom aujourd’hui. L’entreprise de Martin Bouygues, géant de l’industrie employant près de 130 000 personnes, a signé le 26 avril 2006 un accord de coopération lui permettant d’acquérir 21% du capital d’Alstom, ainsi que la participation de l’État français au protocole d’accord, pour un investissement total de deux milliards d’euros. En acceptant l’offre de General Electric tout en annonçant son intention de redevenir premier actionnaire, l’Etat doit deux redébourser un peu moins de deux milliards d’euros afin  de racheter les actions de Bouygues au prix du marché actuel. Il s’agit donc pour l’Etat français de négocier désormais à moindre coût la transformation de l’opération de rachat de la branche énergie d’Alstom par GE – à laquelle il a tout d’abord tenté de préférer l’offre de Siemens, déjà allié à Areva – en une opération d’ « alliance », pour reprendre les termes de la communication de l’Elysée, employés également désormais par le groupe GE qui proclame vouloir mettre en place une « une alliance mondiale dans le nucléaire et française pour les turbines à vapeur en France ». La volte-face de l’Etat français est surtout une réaction de dernière minute visant à empêcher la vente pure et simple du secteur énergie d’Alstom à l’américain. La contrepartie financière est néanmoins lourde puisque, en plus du rachat des parts de Bouygues, Alstom devra réaliser 2,5 milliards d’investissements compensatoires dans un certain nombre de co-entreprises GE-Alstom, en échange de l’assurance que la technologie employée dans les centrales nucléaires reste française.

Au-delà des difficiles tractations financières de ce rocambolesque feuilleton industriel, l’arbitrage rendu par l’Etat français illustre le virage protectionniste imposé par Arnaud Montebourg, en vertu du décret sur les investissements étrangers en France adopté le 14 mai 2014. Ce décret prolonge le fameux décret Villepin de 2005, défendant le fameux « patriotisme économique », et prévoit un certain nombre d’exceptions à la la loi du 28 décembre 1966, dite de « Liberté financière entre la France et l’étranger » qui soumet les opérations de rachat dans onze secteurs considérés comme stratégiques à autorisation gouvernementale (armes et munitions, biens à double usage, sécurité informatique, cryptologie, jeux d’argent…). La loi en ajoute cinq autres pour lesquels les investissements étrangers réalisés en France seront désormais également scrutés à la loupe et éventuellement soumis au veto du gouvernement: électricité, hydrocarbures et autres sources d’énergie, eau, services de transports et services de communications électroniques, installations vitales et de santé publique. La possibilité pour le gouvernement d’intervenir dans un processus de rachat ou d’acquisition existait auparavant mais le « décret Alstom » fixe un cadre légal et textuel à ce type d’intervention. Comme le rappellent Saliha Bardasi et Alexandre de Verdun pour La Tribune, la commission européenne, quelque peu irritée de n’avoir pas été consultée ni associée au processus de rédaction du décret, s’est inquiétée des tentations protectionnistes françaises. Pourtant la France n’est pas seule en Europe à avoir pris ce type de mesures: Royaume-Uni, Allemagne, Espagne, Italie, Pologne et Suède ont adopté des systèmes de contrôle similaire des investissements étrangers. Hors Europe, les Etats-Unis eux-mêmes ont étendu la notion d’intérêt national et stratégique à des secteurs qui dépassent très largement le domaine strictement militaire.

Il ne s’agit pas tant ici de protéger des technologies de pointe que de préserver la diversité du tissu industriel français et un savoir-faire menacé par la spécialisation économique internationale qui réserverait à la France le tertiaire pour laisser d’autres pays s’imposer dans le domaine énergétique. En ce sens, l’extension légale, prévue par le décret Montebourg, de la possibilité d’intervention de l’Etat dans de nouveaux secteurs de l’économie qui ne sont pas nécessairement stratégiques, mais qui relèveraient de l’intérêt national vise à empêcher General Electric d’opérer une forme de concentration économique dans un secteur de plus en plus limité à quelques grands acteurs industriels. Rien d’étonnant à ce que cette mesure inquiète Bruxelles : elle redonne à l’Etat français la possibilité d’imposer le fait du prince dans le domaine économique au nom de l’intérêt national.

Reste une dernière inconnue : avec l’entrée en vigueur du Grand Marché Transatlantique[1. Je précise à l’adresse de certains qui s’étaient posé la question à propos d’un précédent article que je ne parle pas ici de l’OTAN…] et la clarification des règles d’arbitrage d’investissement permettant à une entreprise de faire appel à un tribunal privé pour arbitrer contre la décision d’un Etat, la France aura-t-elle toujours la possibilité de faire prévaloir sa volonté de protéger certains secteurs de l’économie, comme Arnaud  Montebourg semble le croire avec optimisme ? Cette décision politique et économique est en tout cas le signe que les barrières douanières ne sont plus les seules à sauter. Et si cela se trouve, le débat autour du protectionnisme économique n’est peut-être plus aussi verrouillé qu’avant…

*Photo : WITT/SIPA. 00666343_000013. 

La vérité sur Emanuele Brunatto, disciple de Padre Pio

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emanuele brunatto padre pio

emanuele brunatto padre pio

Le 16 juin 2014 a marqué le douzième anniversaire de la canonisation de Saint Pio de Pietrelcina, au lendemain de la Fête des pères, deux bonnes raisons pour rétablir certaines vérités.

« La désinformation, c’est ne dire que la moitié des choses, celles qui me conviennent, et ne pas dire l’autre moitié : de sorte que celui qui (la reçoit) ne peut bien juger les choses parce qu’il n’a pas tous les éléments, car ils ne lui ont pas été livrés… » (Pape François)

Dans un article consacré à la biographie de Padre Pio par Sergio Luzzatto, l’historien Aviad Kleinberg mentionne votre père, Emanuele Brunetto, qu’il qualifie, en citant le livre sujet de sa recension, de « collabo et trafiquant au marché noir ».  Qui est Emanuele Brunatto et quel rôle a-t-il joué dans la vie de Padre Pio ?

Emanuele Brunatto est né à Turin en 1892, il aura de multiples métiers et une vie particulièrement dissolue jusqu’en 1920 où, après la lecture d’un article, il va se rendre à San Giovanni Rotondo pour découvrir le premier prêtre stigmatisé de l’Église. De cette rencontre, qui débutera par une confession mémorable, s’ensuivra une conversion immédiate. Il sera le seul laïc à partager la vie de Padre Pio durant trois ans, logeant dans la cellule voisine du capucin. Ceux que tout séparait se trouveront en union d’âme et de cœur. Padre Pio sera persécuté et maintes fois restreint dans l’exercice de son ministère. Face à ses détracteurs, Emanuele Brunatto sera l’homme qui, dès 1923 et jusqu’à sa mort suspecte en 1965, mènera le combat de la vérité pour la défense de son père spirituel et de l’Église du Christ. Padre Pio ne prophétisera t-il pas lui-même le rôle qu’allait jouer son fidèle défenseur, en l’appelant dès les années 20, « le policier » ou « le Français » ?

– Le policier : ses enquêtes et son incroyable don pour dénouer l’écheveau des complicités qui depuis le petit village des Pouilles se prolongeait jusqu’à Rome, amèneront le Vatican à lui conférer des mandats lui donnant accès aux personnalités et aux documents les plus secrets.

– Le Français : en 1931, il quittera l’Italie pour s’installer à Paris, où, sans lâcher prise dans le combat pour « son Père », il utilisera ses fabuleux talents d’entrepreneur pour le développement d’activités industrielles dans le domaine ferroviaire. La guerre n’allait pas arrêter ce « paladin des temps modernes » (expression du journaliste G. Daix qui l’a rencontré à plusieurs reprises), dans ses actions de bienfaisance et d’entraide aux plus démunis et aux victimes de l’Occupation.

En 1958, avec la mort de Pie XII,  Padre Pio perd un puissant protecteur. C’est maintenant l’argent des donateurs du monde entier qui afflue pour soutenir l’oeuvre du Stigmatisé, qui suscite les convoitises. Le capucin demandera à Brunatto de revenir en Italie en 1962, son défenseur se remettra au travail pour un ultime combat. Le 10 février 1965, il sera retrouvé mort dans son bureau-appartement de Rome. La version officielle parle d’un arrêt cardiaque. Malgré la présence chez lui d’un verre contenant de la strychnine, il n’y aura aucune enquête.

Avec la canonisation de Jean XXIII, c’est une nouvelle facette du destin extraordinaire d’Emanuele Brunatto qui voit le jour, celle d’un homme qui aura été le proche de trois saints canonisés de l’Église Catholique (Saint Luigi Orione, Saint Pio de Pietrelcina et Saint Jean XXIII).

Je renvoie le lecteur à son autobiographie édité en 2011 (Padre Pio mon père spirituel – le destin extraordinaire du premier fils spirituel du stigmatisé – éd. de L’Orme Rond).

Pourquoi Sergio Luzzatto, l’auteur de Padre Pio. Miracles et politique à l’âge laïc, lui attribue ces faits ? Sur quels éléments cette accusation s’appuie-t-elle ? Est-elle partagée par d’autres ?

Il ne s’agit nullement de faits, mais d’une interprétation de l’histoire travestie et incomplète. Il est facile d’accuser du pire un homme d’affaires italien qui s’enrichit durant l’Occupation, en ne mentionnant que sa condamnation à mort par contumace à la Libération. Mais la rigueur historique implique d’évoquer sa mise en liberté en 1951, une fois les témoignages et les preuves de ses actions connus. Pas de trafic, pas de collaboration, mais un organisateur de génie qui réussit, de manière  légale, à prendre d’une main dans la poche de l’occupant ce qu’il redistribuera de l’autre dans des œuvres multiples. Alberindo Grimani, l’historien de référence concernant Brunatto, a écrit : « Dans le Paris occupée par les nazis entre 1940 et 1944 un homme a agi, un Italien nimbé dans le mystère d’une légende qui lui était plutôt défavorable. Certains le traitaient d’espion, d’autres d’aventurier douteux, d’autres encore de collabo, d’arnaqueur ; d’autres, enfin, le haïssaient et l’ont couvert de boue et d’insultes en tout genre pour la simple raison qu’il était le plus grand défenseur de Padre Pio de Pietrelcina ».

Les enquêtes réalisées par Emanuele Brunatto, pour démasquer les instigateurs et les responsables du torrent de diffamations et d’injures qui mêlés aux faux témoignages ont alimenté les persécutions, sont des faits connu des historiens, c’est ce qui lui vaudra le surnom de 007 de Padre Pio. Mais Luzzatto a opéré de nombreuses omissions, préférant ne conserver que les calomnies. L’historien Aviad Kleinberg a très justement évoqué le manque d’interprétation sérieuse de l’auteur quant à des preuves compromettantes entachant l’histoire de Padre Pio et de son plus ardent défenseur.

En 1951, votre père a été jugé par un tribunal militaire français. Quelles étaient les charges retenues contre lui ? Quelle fut l’issue du procès ?

Alors qu’après la Libération il fut condamné à mort par contumace, voici qu’Emanuele Brunatto est maintenant face à ses juges pour répondre en personne de l’accusation d’atteinte à la sureté extérieure de l’État en tant de guerre.

Ce procès est particulièrement instructif, grâce en autre au dossier de défense qui dresse un descriptif détaillé et chiffrés des activités de l’accusé entre 1931 et 1951, il révèle l’extraordinaire dévouement de cet homme pour aider les plus démunis ou les plus en danger.

On y trouve une liste de dons avec les bénéficiaires : plusieurs congrégations religieuses, le paiement des arriérés de pensions aux mutilés de guerre, etc. C’est aussi la création et le financement anonyme d’une œuvre caritative  » la boisson chaude », sorte de soupe populaire qui distribuera dès l’hiver 1941 plus de 18 000 rations par jours aux Parisiens.

Est-ce vraiment l’œuvre d’un collabo-trafiquant d’offrir  3.500.000 francs (de 1941) pour le lancement des travaux de la « Maison du soulagement de la souffrance » le grand hôpital voulu par Padre Pio au cœur de l’Italie du sud.

Pourquoi Luzzatto passe-t-il sous silence les témoignages que plusieurs familles juives ont rapportés au tribunal, par reconnaissance pour celui qui les a sauvées d’une mort certaine, au risque de sa  propre vie ? Elie Carasso a publié, dans son livre Les voix de la mémoire », (David Zitte, 1997), le témoignage de l’une d’elles.

Pourquoi ne pas évoquer la création et le financement de l’Institut Coopératif, dont les travaux initiés à Lourdes en 1947, avaient pour objet de définir les bases d’une nouvelle doctrine économique, profitable à tous les Hommes. En février 1964, La Tribune de Genève publiait un long article sous le titre «Un industriel italien propose une économie chrétienne du travail et du crédit ».

Nul besoin de se lancer dans un débat historique contradictoire, puisque la justice l’a déjà tranché en 1951. M. Luzzatto utilise des éléments du procès dans sa description d’un personnage digne du peloton d’exécution, il omet de citer l’essentiel, Emanuele Brunatto est sortie libre du tribunal.

À la description de mon père comme « collabo et  trafiquant du marché noir », pourquoi ne pas y voir un humanisme chrétien, sauf à vouloir discréditer le disciple pour mieux nuire à Padre Pio et à l’Eglise ?

*Photo : OLYMPIA/SIPA. 00559660_000001.

Michel Debré sur le chemin sauvage

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michel debré constitution

Vers la fin de l’été 1942, au cours d’un déjeuner à Ceyrat,  à l’ombre des volcans d’Auvergne, Alexandre Parodi – que Jean Moulin vient de charger en secret d’organiser le think tank de la Résistance, le futur « Comité général d’études » –, comprend à demi-mot que le jeune collègue avec lequel il discute, Michel Debré, a lui aussi choisi son camp. Tout juste trentenaire, tiré à quatre épingles, Debré a surtout la réputation d’être un fort en thème : entré major au Conseil d’État, sorti major de l’École de cavalerie de Saumur, il est l’archétype du grand bourgeois parisien, fils du célébrissime fondateur de la pédiatrie française, petit-fils d’un grand rabbin de Neuilly et d’un peintre pompier qui portraitura le général Boulanger à la revue de Longchamp. Toutes les raisons de se tenir tranquille, en somme, et d’attendre que les choses se calment pour éviter de gâcher une carrière qui s’annonce brillante. Deux mois auparavant, du reste, le 17 juin 1942, comme tous ses collègues du Conseil d’État, Debré a prêté serment au Maréchal. Pourtant, depuis plus d’un an, il a noué des contacts discrets avec la Résistance, et commencé à mettre la main à la pâte. Intérieurement, il a rompu avec le régime – même si il attendra encore quelques mois pour entrer dans la clandestinité.

Une rupture dont les mécanismes transparaissent dans les nombreux textes – tous inédits – qu’il rédige à l’époque, généralement sur papier à en-tête du cabinet du ministre des Finances, comme autant d’argumentaires ou de confessions, pour lui-même et pour l’Histoire.[access capability= »lire_inedits »]

Si Michel Debré, l’éternel premier de la classe, décide de s’engager dans ce qu’il appelle « le chemin sauvage », c’est d’abord sous le coup de la colère que lui inspire l’évolution du régime de Vichy. Au lendemain de la défaite, au cours de sa captivité et dans les mois qui ont suivi son évasion, Debré avait envisagé avec intérêt les premiers pas de l’État français : comme certains, il croyait au double jeu du maréchal Pétain et pensait y discerner « une volonté d’attente préparant l’heure de la revanche » [1. M. Debré, Trois Républiques pour une France, Mémoires, Albin Michel, 1984, t. 1er, p.179.]. Comme beaucoup, il prenait acte sans tristesse excessive de la chute de la IIIe République, ce régime « sans foi, sans idéal » où « la liberté devenait la libre jouissance, l’égalité un nivellement par la base […], la fraternité une assistance électorale »[2. M. Debré, Cahier 8, I DE 1, début 1941 ( Archives Debré, FNSP)]. Un sentiment d’ailleurs nourri par son expérience personnelle : entré au cabinet de Paul Reynaud à la veille de la guerre, il en avait tiré un véritable dégoût pour les « délices et les poisons » de ce système, et pour  l’« insolente facilité avec laquelle l’esprit partisan l’emporte sur le patriotisme et le bon sens » [3. M. Debré, Mémoires, op.cit. p.153].

Mais très vite, Debré constate, de l’intérieur, le décalage entre les beaux rêves de la Révolution nationale et les beaux draps d’une dictature bancale. « On veut une nouvelle construction politique, un État traditionnel, indépendant, équitable, fort, mais allégé des mille tâches confiées désormais aux corporations, aux provinces, aux familles, qui seraient à la fois maîtresses et gardiennes des libertés individuelles. Mais que valent ces rêveries ? » [4. Le statut politique de la France depuis 1875, 1941 ( Archives Debré, FNSP).] En réalité, l’utopie maréchaliste n’est « qu’une immense foire aux illusions », aux vanités et aux appétits, où  « les circonstances substituent au régime rêvé un régime de fait ballotté par le flux et le reflux de la guerre. » Un régime où « l’absence de Parlement, la suppression des élections n’ont supprimé ni l’esprit de parti, ni la démagogie », et où « tous les symptômes de décadence aperçus avant la guerre deviennent plus précis ».  Un régime où « les libertés humaines […] ne sont plus un droit, mais un privilège consenti par le pouvoir, qu’il peut à son gré retirer à certaines catégories de citoyens » : même s’il n’est pas touché personnellement par les lois d’exception, Debré est révolté par ces mesures et par l’apathie avec laquelle elles sont accueillies. En outre, en tant que juriste, il constate que celles-ci suscitent un « sentiment d’insécurité » et de malaise généralisé, puisque « nul n’est sûr des libertés que la loi lui maintiendra le lendemain ». En 1943, avant d’entrer dans la clandestinité, il commencera par mettre les siens à l’abri, et par cacher sa grand-mère, fille et veuve de grand rabbin, dans un couvent isolé au fin fond du Tarn-et-Garonne. Si la IIIe République traduisait une « lente décadence », Vichy manifeste une « chute profonde ».

Mais par-delà sa colère face à cette dictature de bouts de ficelle, ce qui provoque la rupture de Michel Debré, c’est la prise de conscience aiguë de la menace totalitaire, de cette « religion de l’État-Dieu » où l’homme n’a plus sa place. Dans ce phénomène, Debré, attaché par tradition à un conservatisme libéral et par ailleurs fraîchement converti au catholicisme, voit l’aboutissement ultime de la massification, et d’une forme mortifère de modernité. Il y a, estime-t-il, un lien généalogique entre la révolution industrielle, l’ère des masses, l’État-providence, et cet « ordre tyrannique » où « l’État est tout », où son pouvoir « est véritablement sans limites », et où le droit,  les droits, mais aussi la morale, « ne sont que la volonté de l’État »[5. Essai de synthèse politique, février 1942 ( Archives Debré, FNSP).]. Des États dont Debré souligne le « caractère ultra-démocratique »,  affirmant que si ces  derniers prétendent  « gouverner par le peuple et pour le peuple », «  ce n’est pas seulement une attitude », mais une « partie intégrante de leur programme », en lien avec l’« égalitarisme social » et le « nivellement des conditions » qu’ils professent par ailleurs.

S’il faut rompre, c’est  pour toutes ces raisons. C’est pour sauver l’homme de la barbarie et lui épargner le règne de la terreur. Début 1943, Debré, sous le pseudonyme de Jacquier ( il s’était fait faire de faux papiers à ce nom dès octobre 1940), adhérera à Ceux de la Résistance (CDLR), et intégrera le Comité général d’études (CGE) de Parodi, où il sera chargé de concevoir la future Constitution de la France libre.[/access]

*Photo: UNIVERSAL PHOTO/SIPA.00565840_000001

Défense et illustration de la Fantasy

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gagner la guerre

gagner la guerre

On court bien trop souvent et bien trop rapidement derrière un prix Goncourt à la recherche d’une prose originale. C’est oublier, hélas, que la littérature de genre comme la Fantasy est elle aussi, et parfois de manière plus audacieuse, le lieu d’expérimentations passionnantes. Connaissez-vous Jean-Philippe Jaworski? Il est l’auteur, entre autres, d’un recueil de nouvelles, Janua Vera[1.  J-P. JAWORSKI, Janua Vera, Folio S-F, 2008 ]  et de deux romans Gagner la guerre[2. J-P. JAWORSKI, Gagner la guerre, Folio S-F, 2009] et Même pas Mort[3. J-P. JAWORSKI, Même pas mort, les moutons électriques, 2013.] , tous récompensés par plusieurs prix. Surprenant par sa noirceur et sa profondeur, Juana Vera lève la herse sur un monde cassé et bigarré. Un véritablvoquant les fantômes de Gustave Doré, du haut Moyen-Âge et des complots vineux de le Renaissance. Gagner la guerre poursuit l’histoire folle d’un protagoniste déjà présent dans une des nouvelles de Janua Vera, un assassin nommé Benvenuto.

Très sensible à la peinture et particulièrement cultivé, ce tueur sévit dans une ville, Ciudalia, où l’art fleurit aussi bien que les coups de dague. Benevenuto prête ses services à un Podestat lettré, sans scrupules et aux ambitions dévorantes. Gagner la guerre n’est pas un récit de batailles rangées, mais un aller simple au coeur du jeu de dupes, dans le temple de la politique, là même où se jouera le véritable destin de la cité artiste et véreuse. Avec cet ouvrage, Jaworski tisse la toile d’une intrigue complexe où la trahison semble être une vertu. Mais ce qui est encore plus remarquable, dans Gagner la guerre, c’est la manière dont l’auteur invente littéralement une langue.

L’étude du lexique de Gagner la guerre se révèle ainsi passionnante. Jaworski se sert de l’étymologie et de l’histoire pour réinventer les mots: « Ciudalia », « Chrysophée », « logocrate », « patrice » « podestat »,« gonfalonier », « marche franche ». De plus, l’auteur cisèle minutieusement ses phrases jusqu’à l’hyperréalisme: « La raison du sobriquet me sauta aux yeux. Les ongles de cette vieille cuillère étaient anormaux : les lunules en étaient presque noirs, de cette teinte malsaine que donnent les hématomes à des doigts cruellement pincés. Le reste de la corne était bombé, couleur d’argent terni, strié de quelques taches repoussantes comme des incrustations de crasse. L’effet était grotesque : on aurait cru la main d’une morte, aux ongles vernissés de poison.». Un autre trait important de l’écriture  de Jaworski  est sa dimension ironique comme lorsque Benvenuto force une jeune fille sans trop de complexes : « Ce fut ainsi, par la petite porte, que je m’introduisis dans la famille du Podestat. »[4. J-P. JAWORSKI, Gagner la guerre, op.cit., p.342]

Car pour Jaworski, il s’agit aussi de provoquer. Et c’est un pari diablement réussi. Benvenuto n’est ni Aragorn, ni Jon Snow, ces figures tutélaires de la Fantasy mais il acquiert une manière de saveur monstrueuse. Cette ironie et cette provocation dupent le lecteur qui se sent coupable d’adorer ce vaurien qui réveille en lui de drôles d’instincts : provocation dans la laideur, plaisir de tuer, sexualité bestiale et jouissance du complot.

 

«Causeur est rock» !

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rock michka assayas

rock michka assayas

Michka Assayas est le maître d’oeuvre du Nouveau Dictionnaire du Rock.

Causeur. Le premier volume du Nouveau Dictionnaire du Rock affiche Jimi Hendrix en couverture, et le second, Kurt Cobain. Souhaitez-vous faire passer un message subliminal (par exemple : « le rock est mort ») à travers ces deux visuels ?

Michka Assayas. Un journaliste de VSD, François Julien, m’a fait remarquer qu’il s’agissait de deux guitaristes gauchers de Seattle, morts l’un et l’autre à vingt-sept ans. On peut aller plus loin encore dans l’interprétation mystico-subliminale : on les voit tous les deux couchés. Prescience de leur mort à venir et, avec eux, de celle du rock ? À la fin des années soixante-dix, Jake Burns, le chanteur d’un groupe punk irlandais, aujourd’hui bien oublié, Stiff Little Fingers, répondait déjà à cette question de manière astucieuse : « Oui, le rock est mort, mais sa mort va encore durer très longtemps ». Ce qui est indiscutable, c’est que, dès sa naissance, le rock a eu conscience de sa mort prochaine. Ce qui le menace le plus, et aujourd’hui plus que jamais, est sa dilution dans l’industrie du divertissement – que personne ne semble plus avoir l’envie ou le courage de remettre en cause. Le rock mourra peut-être un jour pour de bon, mais ce sera d’indifférence, quand on n’en parlera plus. Il y a encore de la marge. Sans doute peut-on en dire autant de la France en tant que nation et représentation collective.

Quand votre livre de conversations avec Bono est sorti, vous avez déclaré : « Ce livre est un travail journalistique et personnel. Je me vois comme un peintre faisant le portrait d’un roi ». De la même manière, comment résumeriez-vous en deux phrases Le Nouveau Dictionnaire du Rock et ce qu’il représente pour vous  ?

 En deux phrases? 1) Dix années de bagne, cinq pour chacune des deux éditions, soit un tiers environ de ma vie d’adulte. 2) Une plongée inoubliable dans mon obsession pour la musique, une façon de transformer une sorte de vice en une œuvre durable – et utile.

Dès le début des années 80, vous écrivez pour la presse rock, abandonnant votre voie toute tracée dans l’éducation nationale. Pourtant, vous arrêtez cette activité au bout de quelques années, car la production musicale de cette décennie ne vous passionne pas. Au regard de la conjoncture actuelle, avez-vous le sentiment d’avoir exercé le journalisme rock pendant une période encore privilégiée, d’avoir fait partie de la génération des enfants gâtés du rock ?

Sans hésitation, oui. Les médias ne se mêlaient pas encore de tout  – ils ne prétendaient pas tout connaître et tout régenter. Il y avait encore des espaces de liberté où l’on nous laissait écrire comme on voulait. Je râlais, je maudissais, je vitupérais le rock grand public de mon époque parce que je voulais que tout le monde écoute New Order et les Smiths. Un combat qui, trente ans plus tard, paraît bien dérisoire, puisque ces groupes sont devenus des denrées de consommation comme les autres sur le Web. Rétrospectivement, je crois que j’ai eu de la chance de ressentir de la frustration, de la colère, de la passion contrariée. Ces sentiments négatifs m’ont aidé à me structurer. C’était mieux que cette société d’abondance où tout est facile et « sympa » et où résonne pourtant, dans un paradoxe apparent, une impuissante lamentation collective.

Vous avez récemment signé une pétition de soutien au quotidien Libération. Etes-vous un lecteur de Causeur ? Est-ce qu’à vos yeux, Causeur est un média « rock » ? 

Pour être honnête, je ne le lisais pas. Je l’ai découvert récemment (voir notre précédente interview) et j’apprécie cette formule : « Surtout si vous n’êtes pas d’accord ». Quand j’étais adolescent, j’aimais le quotidien Combat : on y lisait les tribunes d’écrivains avec lesquels on n’était pas d’accord ou qui n’étaient pas d’accord entre eux. Je me rappelle Gabriel Matzneff, notamment, très à contre-courant parce que très réactionnaire. Au fond, c’était encore le cas de Rock & Folk : quoi de commun entre Yves Adrien, Jacques Vassal (la rubrique « Les Fous du folk ») et Philippe Garnier, qui n’auraient jamais pris un verre ensemble ? Pourtant ils y écrivaient tous en même temps. Alors peut-être que Causeur est rock, dans cette mesure. Quant à Libération, j’ai signé cette pétition pour ses journalistes parce que j’en connais quelques-uns et que j’y ai fait mes débuts. C’est sentimental.

Pour chaque nom de la liste suivante, merci de choisir entre Rock et Pas rock, avec quelques mots d’explication si possible :

Pussy Riot… Rock ou Pas rock ?

Rock, évidemment. Elles ont rappelé que le rock, dans certaines sociétés, n’est pas un plaisir égoïste et « sympa », mais parfois un acte politique et social qu’on paie de sa personne.

 La tournée Johnny – Dutronc – Mitchell… Rock ou Pas rock ?

Rock français canal historique (ça plaira à Dutronc).

 Crystal Castles… Rock ou Pas rock ?

Je ne sais pas, je ne les connais pas assez.

La télé-réalité musicale (The Voice, Nouvelle Star, Star Academy, etc.)… Rock ou Pas rock ?

Ce sont des jeux-concours où certain(e)s candidat(e)s reprennent des classiques du rock. « (I Can’t Get No) Satisfaction » fait désormais partie du patrimoine, comme « La Vie en rose ».

Grateful Dad… Rock ou Pas rock ?

Bon, pas besoin de Wikileaks pour connaître ma vie cachée. Oui, j’ai donné quelques concerts comme chanteur et bassiste au sein d’un trio où mon fils Antoine jouait de la batterie. C’est un peu en sommeil. En tout cas, c’est rock de tenter de faire quelque chose qu’on n’a jamais su faire – et qu’on ne sait toujours pas faire. Une aventure pour moi, comme décrocher le permis de conduire à cinquante ans.

Les années 2000 ont vu l’émergence d’un phénomène controversé : les reformations de groupes légendaires. Quelle est la plus réussie selon vous ? Et la plus triste ?

La réunion de Led Zeppelin avec le fils de John Bonham, c’était puissant et émouvant. Il y avait de la maladresse, de la fragilité. Celle de Cream aussi, extraordinaire (j’ai le DVD des concerts à l’Albert Hall de Londres). Les Who : un concert génial. Ce qui est triste, c’est ceux qui font ça pour l’argent, parce que leurs carrières d’après n’ont pas décollé.

Pendant longtemps, vous avez pratiqué la religion de l’import, associé au « rock indépendant ». Aujourd’hui, à l’heure d’internet, quel pratiquant êtes-vous ?

Le Web musical, pour moi, c’est toujours très bref, comme pour les sites d’info. Une chanson vite fait, la moitié d’un truc sur YouTube. Quand je veux vraiment écouter de la musique, je mets un CD ou je ressors un vieux vinyle. C’est irremplaçable. Pour moi, le Web, c’est comme la radio : un bruit de fond, quelque chose avec quoi on entretient un rapport désinvolte. Ce n’est pas la même chose.

Le rock a son musée (le Rock and Roll Hall of Fame) mais ses pièces maîtresses – Dylan, Bowie, Neil Young, Rolling Stones, etc. – continuent de se balader à l’air libre, remplissant les stades dans le marasme actuel du marché. Est-ce que le rock participe aujourd’hui d’une nostalgie réconfortante, dans un monde incertain où les poches de repli se tournent de plus en plus vers le passé ?

La réponse est dans la question, non? Oui, et je suis frappé de voir certains jeunes encore plus passéistes que les vieux. Ils pratiquent le culte des anciens, comme si une humanité un peu magique avait vécu en ces temps reculés. Cela dit, ils n’ont pas tort. Quelque chose s’est effectivement perdu.

Les trois groupes qui ont le plus compté dans votre carrière de journaliste et de passionné de musique sont les Beach Boys, Joy Division et les Smiths. Vous raccrochez-vous toujours à leur musique aujourd’hui, à quelle fréquence et dans quels moments particuliers ?

Les Beach Boys, tout le temps, mais pas n’importe quelle période. Récemment, j’ai ressorti mes vieux vinyles de Wild Honey, 20/20, Friends, des albums pas spécialement estimés par les spécialistes. Mais c’est comme ça que je les avais découverts, adolescent, dans des rééditions de 1976. Il y a une douceur, une légèreté, une suavité qui me guérissent de toutes mes tristesses et désespoirs, plus que Pet Sounds, je dois dire. Et la version vinyle de Smile enfin restauré, sortie il y a trois ans, que j’ai encore écouté récemment, c’est absolument magique. La dernière fois que j’ai écouté Closer de Joy Division, c’est en faisant l’amour. C’était bizarre et oppressant, je n’arrivais pas à me concentrer. Les Smiths, je m’aperçois que je connais toutes les paroles de leurs chansons, toutes les intonations par cœur. C’est comme rouvrir un tiroir et vérifier que ma jeunesse est encore là, avec son parfum, ses exaltations et son détachement. Musicalement, c’est d’une force, d’un classicisme, d’une concision et d’une variété incroyables. Encore meilleur que dans mon souvenir.

Enfin, pour terminer, pouvez-vous s’il vous plaît nous indiquer le dernier concert rock auquel vous avez assisté, votre dernier album rock acheté, le dernier livre rock lu, le dernier film rock vu ?

Dernier concert : Dr. John au Trianon. L’impression de remonter au XIXème siècle, à la naissance du blues, du jazz et du rock’n’roll. Plus le temps passe, plus je suis fasciné par les origines. Le dernier album acheté, c’est Supernova de Ray LaMontagne, produit par Dan Auerbach des Black Keys. Un  très bon groupe, les Black Keys, mais leur point faible, ce sont les compositions, très monotones. Alors que LaMontagne sait écrire et interpréter des chansons délicieuses, mélodieuses et percutantes à la fois, de cette voix si singulière, à la fois âpre et veloutée. C’est un album de folk psychédélique, parfois bubblegum, qui rappelle certains aspects du Pink Floyd pop, avec Syd Barrett. Dernier livre rock : le génial Things the Grandchildren Should Know (traduit sous le titre absurde de Tais-toi ou meurs) de Mark Oliver Everett (alias Eels) : le livre le plus franc, sincère, intelligent et drôle jamais écrit par un musicien. Film rock : sans aucun doute Nymphomaniac de Lars von Trier. La preuve : c’est le gars de Metallica qui a fait la musique.

 Le Nouveau Dictionnaire du Rock (Sous la direction de Michka Assayas), Robert Laffont, 2014.

*Photo: Causeur

 

 

L’Ondine du Général

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de gaulle ondine

de gaulle ondine

Quel âge a-t-elle ? 20 ans, peut-être : elle a encore les joues pleines des adolescentes, la bouche gonflée, joliment peinte et les tressaillements de physionomie des êtres bien élevés, qui gouvernent leurs émotions et y succombent avec retenue. Elle a la chance, le désir d’être là. Comment s’est-elle glissée dans cette foule énorme, assemblée autour d’un homme de haute taille ? Il prononce un discours, mais sans note. Tous l’écoutent, tous sont saisis. Ce qu’ils entendent n’appartient pas au registre de la réunion politique, de l’exhortation de préau, plutôt d’un soliloque à haute voix.

On n’aperçoit pas d’autre présence féminine que la sienne. Elle est ravissante sous son chapeau léger. Son beau regard va de l’un à l’autre, cherchant une furtive complicité de bonheur, puis revient vers le dos, si vaste, de l’orateur. On lit sur son visage les ondes du plaisir que lui procurent les mots de cet homme. Il s’appelle Charles de Gaulle, et cela se passe le 25 août 1944. Quel est le nom de la très jeune femme ?[access capability= »lire_inedits »]

Le soulèvement s’est produit le 19. Aux armes automatiques des soldats réguliers se sont mêlées des pétoires du siècle dernier, des fusils d’anciennes chasses, des pistolets qu’on dirait à bouchon. Des gaillards au teint cuivré par le soleil, les cheveux noirs et plaqués, en chemise blanche, courent sur le macadam, se postent à l’angle d’une rue, s’abritent sous un porche. L’action de la Résistance consiste à semer la peur chez l’ennemi, à le tenir enfermé dans ses points d’appui. Elle y parvient admirablement, jusqu’à la limite de ses forces. Mais elle commence à manquer de munitions. Alors, le général Leclerc s’échappe, en quelque sorte, et fonce vers la capitale. Les chars de la 2e DB y entrent le 25, à 8 heures, par les portes d’Orléans, de Gentilly et de Saint-Cloud, les Américains par la porte d’Italie.

À 15h 30, le général von Choltitz signe sa reddition, que contresignent le général Leclerc et le colonel Rol-Tanguy, chef des FFI de l’Île-de-France. Précieux document, que Leclerc remet à de Gaulle, une heure plus tard, à la gare Montparnasse. Il règne une chaleur accablante. À 19 heures, le Général gagne l’Hôtel de Ville. Il se dresse, il veut parler, le brouhaha s’apaise[1. Le film de cette cérémonie : Discours de l’Hôtel de Ville de Paris, 25 août 1944 – charles-de-gaulle.org]

:  « Pourquoi voulez-vous que nous dissimulions l’émotion qui nous étreint tous, hommes et femmes, qui sommes ici, chez nous, dans Paris debout pour se libérer, et qui a su le faire de ses mains ! » (la jeune femme au chapeau esquisse un sourire). « Non ! Nous ne dissimulerons pas cette émotion profonde et sacrée. Il y a là des minutes qui dépassent chacune de nos pauvres vies » (un léger voile de gravité couvre son front). « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé (des larmes lui viennent) ! Mais Paris libéré ! (elle tressaille, toute sa face s’illumine, on dirait qu’elle soupire d’aise, puis elle efface de ses  mains gantées de blanc une larme à sa paupière gauche et une autre à sa paupière droite) libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle (elle ne retient plus sa joie, elle exulte, tandis que le grand magicien paraît se ressaisir, et revient à la raison de guerre). Eh bien ! Puisque l’ennemi qui tenait Paris a capitulé dans nos mains, la France rentre à Paris, chez elle. Elle y rentre sanglante, mais bien résolue. Elle y rentre, éclairée par l’immense leçon, mais plus certaine que jamais, de ses devoirs et de ses droits[2. Nous remercions vivement Claude Marmot et Michel Anfrol. Ils n’ont pu, malgré leurs efforts, donner un nom à la jeune femme de l’Hôtel de Ville. Mais l’enquête se poursuit…][…]. »

On ne reverra plus la jeune femme aux gants. Créature de l’eau et des songes, nymphe giralducienne[3.  « Giralducien » : de Jean Giraudoux. Ondine, pièce du même, donnée pour la première fois en 1939, par  Louis Jouvet.], nixe de la Seine[4. Créature aquatique des mythologies du nord de l’Europe] , retrouvant enfin son fleuve déserté par les Filles du Rhin qui l’avaient envahi : avait-elle su, pour un bref instant, et grâce au chevalier à la haute stature, se libérer du sortilège de ses origines ?

Le 25 août 1944, une sirène aux cheveux noirs est peut-être le visage de la République.[/access]

*Photo: Discours de l’Hôtel de Ville.1944