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Homophobie : Wilfred de Bruijn, victime et calomniateur

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Il aura fallu plus de deux mois aux autorités compétentes pour ordonner aux policiers qui avaient fait leur travail avec professionnalisme, vélocité et précision, d’arrêter enfin les quatre agresseurs présumés de Wilfred de Bruijn et de son pote. Nous l’avions révélé sur Causeur dès le 9 juillet dernier, lesdits suspects identifiés n’étaient pas des brutes versaillaises en veste de tweed armées d’un fusil de chasse, mais les éternels jeunes-des-cités-qui-habitent-les-quartiers. Prudence de la préfecture de police de Paris ? Voilà qui trancherait enfin avec les arrestations politiques à l’emporte-pièce du type Tarnac ou Varg Vikernes, auxquelles ces dernières années nous ont habitués. Mais on a un peu de mal à ne pas voir derrière ceci la main habituelle qui désigne et cache selon que cela corresponde ou non à son idéologie.

Le pesant silence médiatique qui a entouré cette arrestation est en effet inquiétant. Lorsque Wilfred de Bruijn avait jugé à propos de publier sur les réseaux sociaux une photo terrifiante de sa face tuméfiée, quelques heures après l’agression sauvage dont lui et son compagnon avaient été victimes dans les rues du XIXème arrondissement, la voix de la domination, qu’on appelle les médias, avait été prompte à relayer son message : « C’est ma réponse aux propos choquants et terrifiants qu’on a entendus dans le débat public ces derniers mois, tenus par des personnes censées être responsables, comme Henri Guaino ou l’archevêque de Paris », qu’il disait. Le pauvre. Malin cependant, il continuait ce 10 avril à l’adresse des journaleux : « Il faut une image pour raconter l’histoire, ça marche comme ça dans votre métier. » Et d’accuser Christine Boutin encore une fois : « Il faut assumer ce qu’on a déclenché. » Ou : « La MPT a créé un climat depuis des mois dans lequel les gens peuvent dépasser les limites de l’acceptable dans l’action physique » (sic)

Rappelons-nous. C’était au printemps dernier, quand Le Nouvel Obs, pour faire peur à la France titrait : « Les agressions homophobes bondissent de 27%. » En réalité, le rapport de SOS Homophobie, aussi neutre en la matière que Monsanto quand il teste ses semences, sur lequel l’hebdo s’appuyait disait ceci dans le détail : « Si la moitié des témoignages rapportent des insultes, 122 cas d’agressions physiques, (soit 30 de moins qu’en 2011), ont été signalés. » Bizarre, puisque 2012 devait être l’année de toutes les peurs, de toutes les violences mues par la « libération de la parole » – nouveau gimmick des gens qui pensent bien. Dans le même rapport, on pouvait lire des perles de cet orient-ci : « Anaïs, 17 ans, nous signale que lors de la manifestation d’opposant-e-s (sic) au mariage pour tou-te-s (et re-sic) du 17 novembre à Lyon, elle a vu des homosexuel-le-s (et dix de der) se faire frapper à coups de barre de fer. » Apparemment, elle est la seule. Mais cela n’empêche pas le rapport d’intégrer en loucedé ce témoignage parmi les autres. Au même moment, souvenons-nous, François Hollande évoquait « la responsabilité de ceux qui convoquent des familles et des jeunes gens et doivent les encadrer ». À nouveau, il y a quelques jours, un rassemblement d’antifas à Saint-Michel, organisé à la suite de l’assassinat d’un rappeur grec par les néo-nazis d’Aube dorée, dégénérait en descente virile dans un bar du XVème arrondissement « connu pour être fréquenté par des militants de la Manif pour tous ». On a beau travailler du ciboulot, il faut avouer qu’on ne voit pas le rapport.

Que l’humain ait pour habitude constante de débusquer un bouc-émissaire, on ne le sait que trop. On croyait cependant que le génie de la modernité, dans la lignée du christianisme, était justement de nous extraire de cette mécanique-là. Le pouvoir, en tant que gouvernement, n’est même pas responsable de ces accusations lancées à tort et à travers, au mépris de toute jugeote et de tout présomption d’innocence : il n’est que le jouet de ce que l’on suppose être l’opinion publique, à qui l’on jette en pâture comme dans un téléfilm vite écrit des méchants de circonstance qui n’ont in fine rien besoin de commettre de répréhensible, seulement d’être tels qu’on les désire. Un an après son apparition, il apparaît pourtant à l’observateur que la Manif pour tous et les mouvements affluents ne sont responsables d’aucune violence, et certainement pas à l’encontre des homosexuels, qui n’ont jamais été aussi bien traités dans les franges bourgeoises de la société française. Tout au plus pourrait-on lui imputer, et de manière bien indirecte, la responsabilité du pugilat opposant trois skins au patron du « Vice-versa », bar gay de Lille. C’est bien maigre, et il est difficile de nier que les skins, comme les jeunes-de-cité-qui-patata, n’ont jamais eu besoin de la Manif pour tous pour jouer du bourre-pif aviné.

On espère que Wilfred De Bruijn et son camarade se sont bien remis de leurs blessures et de leur traumatisme. On espère aussi qu’un jour ils présenteront des excuses.

Eglises en danger : la fin de la France des clochers?

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Cette année encore, le succès des Journées du Patrimoine ne s’est pas démenti. Il marque le profond attachement des Français pour leurs monuments historiques. Ressaisir ses racines est une démarche qui attire de plus en plus.  Grâce à la richesse de son héritage, la France est la destination privilégiée des touristes; on pourrait penser que tout est fait pour le préserver. Il n’en est rien. Alors que le budget du ministère de la Culture est en léger recul pour l’année 2013, les économies ont été principalement faites sur les fonds alloués à la restauration du patrimoine. Ceux-ci ont diminué de 10%.  De fait, le patrimoine religieux se révèle être le parent pauvre des programmes de réhabilitation. Depuis plusieurs années, l’Observatoire du Patrimoine Religieux tire la sonnette d’alarme. Les projets de destruction d’église se multiplient dans les petites communes. Sous prétexte de ne pouvoir financer les rénovations, certains maires laissent se délabrer des églises parfois classées au monument historique. In fine, il s’agit de n’avoir d’autres choix que de les détruire pour construire places de parkings, hôtels ou restaurants. Même si pour l’année 2013, les églises détruites s’élèvent à cinq, ce mouvement d’ensemble ne laisse pas d’interroger.

Il suffit de parcourir la presse régionale pour se rendre compte de cette évolution. Pour preuve, il y a quelques années aurait-on demandé aux habitants de Plouagat dans les Côtes-d’Armor s’ils voulaient conserver leur église? En répondant massivement oui, ils ont montré qu’au-delà de la pratique religieuse, l’église sur la place du village est un édifice familier auquel on reste attaché. Même si, en France, les catholiques ne sont plus pratiquants et ne se retrouvent plus que lors de Noël et de Pâques, les citoyens croyants ou non ne veulent pas que l’on défigure leur village. Un village français sans son clocher n’est plus vraiment un village français.

Néanmoins, ces tentatives de transformation traduisent deux phénomènes : d’abord, la part croissante du consumérisme au détriment du spirituel non rentable, ensuite, l’essor de l’Islam, deuxième  religion de France sur le papier, en réalité la première pour le nombre de pratiquants.

Investir dans des édifices religieux désertés n’est pas rentable. Effectivement, dans certaines églises, les messes ne sont parfois célébrées qu’une fois par mois puisque les curés doivent s’occuper de vingt églises différentes, tout cela pour accueillir une dizaine de fidèles vieillissants à chaque office. Par ailleurs, dans les petites communes ces édifices n’attirent pas les touristes. Pourtant, il n’en reste pas moins que c’est aux maires qu’il incombe d’entretenir l’héritage légué par la fille aînée de l’Eglise.

Les communes rurales comme celles de banlieues sont touchées. Dans le second cas, comme les administrés sont désormais majoritairement musulmans, des maires n’ont aucun scrupule à financer ces nouveaux lieux de culte avec l’argent public et des fonds venus de pays du Golfe ou du Maghreb. Leur réélection est en jeu. Parfois même, il est normal d’invoquer le principe de réalité pour transformer l’église vidée de ses fidèles en mosquée. Construite dans les années cinquante pour les ouvriers français, espagnols et portugais, elle est désormais une surface inutilisée qu’il faut reconvertir. La déchristianisation des consciences entraîne avec elle une déchristianisation de l’espace. Plus largement, la France et ses 100 000 clochers sont scrutés par nombre de pays européens qui assistent au même phénomène chez eux.

Certains se réjouissent de voir la superbe de l’Eglise rabattue. C’est enfin une Eglise de la pauvreté. Elle qui peine à faire entrer le Denier du Culte pour son fonctionnement ordinaire ne rechigne pas à jouer le rôle d’agneau sacrificiel. Bonnes âmes, des congrégations religieuses prêtent des chapelles pour que les musulmans puissent y célébrer leur culte. Ils la rachètent ensuite. Le symbole en dit long. Il faut alors ôter vitraux, crucifix, statues de Marie, de Joseph, de Jeanne d’Arc devenus indésirables. Les amis de Jean-Luc Mélenchon se félicitent de cette victoire. Les esprits sont enfin libérés de l’obscurantisme catholique supposé. Quel triomphe ! En revanche, ils restent curieusement muets devant la nouvelle religion qui s’est engouffrée dans la brèche et qui occupe désormais le champ, tant spatial que médiatique, laissé vacant par l’Eglise. À les entendre, l’Islam serait la religion des Lumières. En cela, ils font preuve d’une indulgence dangereuse face à certains obscurantistes islamistes qui s’avèreront sûrement moins traitables que les pires intégristes catholiques.

D’autres estiment encore que l’Eglise possède un trésor de guerre substantiel et qu’elle peut et doit financer la réfection des petites églises de Province. Mais, voilà le Vatican ne paiera pas non plus. Il a d’autres priorités. De priorités en priorités, le patrimoine religieux se délabre peu à peu. Non seulement les assauts du temps et les dégradations multiples entraînent la détérioration des églises mais les paroisses doivent aussi faire face à la multiplication des vols. On ne compte plus les objets du culte, ciboires, crucifix, calices dérobés pour être refondus. C’est sans évaluer le nombre de tableaux subtilisés. Rarement sont ceux que l’on retrouve intacts. Tout cela alimente un marché parallèle des arts liturgiques et des antiquités où des trésors méconnus qui datent du XVIIe siècle ou même du Moyen-âge disparaissent dans l’indifférence générale. Le phénomène est européen. La Belgique notamment doit faire face au même pillage silencieux. Il serait le fait de bandes venues d’Europe de l’Est spécialisées dans le recel d’œuvres d’art. Ces chefs-d’œuvre qui resteront inconnus du grand public sont perdus à jamais pour le patrimoine français. Comme l’église elle-même n’est plus un espace sacré, les autorités religieuses doivent remiser des œuvres d’art, initialement destinées à la liturgie ou à l’édification des fidèles. Ce climat les incite à fermer boutique. Dès lors, sur le trajet des vacances, faire une halte dans une église de village, revient à trouver porte close. Quand on sait que même la basilique royale de Saint-Denis, nécropole prestigieuse des rois de France, peine à trouver les moyens de financer ses restaurations ordinaires, on ne peut s’étonner que des petites églises de province disparaissent. Alors que Notre-Dame de Paris reste le monument de France le plus visité, la basilique pâtit de sa situation au-delà du périphérique. Si elle se trouvait dans le cinquième arrondissement, on gage qu’elle serait un monument de premier plan et que l’on n’aurait aucun mal à trouver les fonds pour reconstruire l’une de ses flèches détruite par une tempête au XIXe siècle. La faune locale de Saint-Denis explique en partie pourquoi les touristes ne font pas le détour. Entre les dealers que l’on croise à la sortie du métro et la hantise du vol à l’arraché, on comprend que cela n’aide pas à faire rayonner le site comme il le mériterait. Et pourtant, journées du patrimoine ou pas, il serait important de redécouvrir l’un des premiers édifices gothiques de l’histoire de la chrétienté. Férus de leur patrimoine et de leur Histoire, les Français semblent avoir étrangement abandonnés la basilique, îlot improbable au milieu de la faillite de Saint-Denis.

Dans la France du XXIème siècle, les églises sont moins des édifices religieux que des monuments historiques. Elles sont devenues des repères qui témoignent de l’empreinte du christianisme sur le pays et plus largement sur l’Europe. Après les tumultes de son histoire, l’Eglise semble s’effacer sur la pointe des pieds. Pourtant, le clocher d’un village de Province fait partie du champ visuel. Son absence même est inconcevable, que l’on soit chrétien ou non, croyant ou pas. Chacun a une histoire avec le lieu. Une église, c’est la résurrection d’une partie de ses souvenirs, une évocation nostalgique du passé. Lorsque le provincial quitte Paris pour passer le week-end dans la maison de son enfance, la première chose qu’il aperçoit au coin de son pare-brise, c’est le clocher caractéristique du lieu de ses origines. Il est de retour chez lui, enfin. Cette seule pensée suffit.

*Photo: Koen.

Prostitution : le plus vieux débat du monde

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manif strass prostitution

Balzac distinguait les femmes « comme il faut » − autrement dit de la bonne société − de celles « comme il en faut » − à savoir les courtisanes. Savourez le piquant de la taxonomie balzacienne, car elle perdra bientôt toute signification. Tout porte en effet à croire qu’une fois lancée, la machine politique à supprimer les femmes « comme il en faut » ne s’arrêtera plus. Une extinction de l’espèce programmée au nom du progrès, en l’occurrence de la lutte contre  la traite des êtres humains, la marchandisation du corps, l’atteinte à la dignité de la personne, la violence, l’esclavage et tout et tout. L’abrogation du délit de racolage passif voté par le Sénat en mars laissait pourtant espérer, en lieu et place de cette marche forcée vers l’avenir radieux, un premier pas vers la reconnaissance et la réglementation du travail sexuel. C’était sous-estimer la détermination de Najat Vallaud-Belkacem : la ministre des Droits des femmes entend bien voir la prostitution « disparaître ». Le Parlement devrait discuter à l’automne une proposition de loi de la députée socialiste Maud Olivier élaborée en concertation avec le gouvernement, qui pénalisera les clients des prostituées et donc, marquera peut-être le basculement de la France dans le camp des pays abolitionnistes. Cette grande cause qui peut réaliser l’union sacrée des progressistes et des conservateurs a toutes les chances de rassembler, le temps d’un vote, l’ensemble de la classe politique. De même, qu’elles soient de droite ou de gauche, les femmes « comme il en faut » dénoncent cette démarche répressive qui, sous couvert de les protéger, risque de conduire à leur précarisation.[access capability= »lire_inedits »]

La fesse ouvrière.

À l’heure où la Manif pour tous mobilisait des centaines de milliers de Français, quelques dizaines de personnes se rassemblaient place Pigalle, sous des banderoles proclamant : « Clients pénalisés = Putes assassinées ». Le site internet de l’organisateur, le Strass ou Syndicat du Travail sexuel, appelait à une participation massive: « Les allié(e)s sont les bienvenu(e)s », pouvait-on y lire. Certains sont plus bienvenus que d’autres. Morgane Merteuil,  sa porte-parole, a en effet refusé d’accorder une interview à  Causeur, décrété « canard d’extrême droite ». La question de savoir si tous les clients se recrutent parmi les sympathisants de la gauche n’a pu être abordée, pas plus que celle concernant la pertinence des propositions du gouvernement actuel en faveur des prostituées. Heureusement, il n’y pas une, mais des prostitutions. Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) de décembre 2012 met ainsi en exergue le caractère hétérogène du groupe social constitué par les travailleuses du sexe. Snobé à Pigalle, Causeur a eu plus de chance à Londres lors d’une rencontre de l’English Collective of Prostitutes.

« Je me fiche de la ligne éditoriale de votre journal. D’ailleurs, je suis libérale…  »,  déclare d’emblée Ariane G., activiste et ex-escort girl berlinoise, invitée pour parler de la situation des prostituées en Allemagne. Serrée dans un polo Lacoste déboutonné, cette quadra au long passé dans la profession se dit sans illusions : « Il suffit de voir ce qui se passe en Suède pour conclure que, partout, la gauche nous méprise autant que la droite ! Personne ne contrôle les bateaux de putes qui circulent entre les fjords ! » Plaquée contre le mur où s’étale l’affiche « 70% of sex workers are mothers », une collègue londonienne acquiesce avant d’ajouter que le Parti travailliste n’a pas empêché le gouvernement de Tony Blair d’étendre l’ASBO − une ordonnance de lutte contre les comportements antisociaux − aux prostituées. Délibérément définies de façon très floue, ces mesures contribuent à criminaliser une activité qui, pourtant, n’est pas illégale, les peines d’incarcération pour racolage ayant été supprimées au Royaume-Uni en 1983. Pis, l’ASBO est un moyen commode de contraindre les prostituées à accepter l’aide psychosociale. Comme pour d’autres groupes considérés comme marginaux, qu’il s’agisse de mendiants ou de toxicomanes, au Royaume-Uni, le traitement social de la prostitution s’appuie sur la coercition. « La prostitution est un miroir de la société », conclut Ariane G. Dans ces conditions, l’harmonisation européenne rêvée par les abolitionnistes n’est certainement pas pour demain : le sexe sera sans doute le dernier îlot de résistance des particularismes nationaux.

Les rencontres des travailleuses du sexe se multiplient à travers l’Europe. Précisons que leur objectif ne consiste pas à trouver le modèle idéal, mais le « moins pire ». En effet, examinées de près, les politiques de libéralisation et de réglementation de la prostitution menées dans plusieurs pays européens ne font pas rêver. En Allemagne, les prestations sexuelles sont désormais un secteur d’activité, donc un marché où règne une concurrence sans merci, entraînant la multiplication des bordels low cost. Aux Pays-Bas, la légalisation des maisons closes n’a pas entravé la floraison d’établissements clandestins, souvent contrôlés par  des réseaux mafieux. Mais à l’opposé, l’absence totale de réglementation d’une profession autorisée a transformé toute une région d’Espagne, la Catalogne, en un supermarché du sexe dont 4% des femmes dépendent directement.

Encadrée par une baie vitrée de son appartement d’un dixième étage, « Maîtresse Gilda », une figure dans le milieu de la prostitution parisienne, s’insurge contre l’idée de la réouverture des maisons de passe. « Plutôt crever que bosser pour un patron !, lance-t-elle, qu’on nous foute la paix et qu’on nous laisse faire notre métier ! » Elle évoque la Nouvelle-Zélande, où les prostituées s’autogèrent aux seins de bordels coopératifs : « Si, là-bas, le problème a pu être résolu, c’est grâce au fait que la législation a été élaborée en collaboration avec les prostituées elles-mêmes. En France, nous sommes considérées comme intellectuellement inaptes à décider de notre sort ! » Lucide quant à l’efficacité des initiatives européennes, telle que Déclaration des travailleuses du sexe rédigée en 2005, qui se borne à intégrer la prostitution et les prostituées dans le champ des droits de l’homme, Maîtresse Gilda reconnaît néanmoins l’intérêt symbolique du document : « Il est important puisque rédigé par plus de 300 personnes venues de toute l’Europe qui s’accordent sur l’essentiel : ne pas restreindre l’accès des prostituées aux droits fondamentaux, stopper la répression du travail sexuel, protéger notre indépendance. » Ce consensus de surface ne suffit pas à masquer l’incapacité de la profession à élaborer une plate-forme cohérente.

Les belles au bois s’exhibent

 Corine et Manuela, quinquagénaires pétulantes et rigolardes du Collectif du 16e arrondissement, lequel regroupe des prostituées « libres, régulières et déclarées », ne cachent pas leur sympathie pour la droite. « Il suffit que la loi sur la pénalisation des clients passe pour que toutes les putes votent Front national ! », assène Manuela avec son accent hispanique. En route vers le Sénat où elles doivent plaider leur cause, « un peu comme quelqu’un qui joue au Loto en espérant devenir millionnaire », elles dénoncent tour à tour la tartuferie de la société, l’interventionnisme de l’État, le paternalisme du féminisme institutionnalisé, l’inefficacité des associations d’aide aux prostituées. « Ce qui dérange dans la prostitution, argumente Corine, c’est le rapport entre le sexe et l’argent. Dans un club échangiste, personne ne trouverait à redire à mon comportement. » Et sa collègue d’origine colombienne d’intervenir : « Il faut fiscaliser les prostituées ! Les caisses de la Sécurité sociale sont vides alors que nous ne demandons qu’à recevoir chaque mois un bulletin de salaire et payer nos impôts ! » Inconcevable, dites-vous ? Sûrement. Du moins aussi longtemps que la majeure partie de la classe politique s’acharnera à voir la prostitution seulement comme une violence faite aux femmes et les prostituées seulement comme des victimes.

Au service du Collectif du 16e arrondissement, Mes Stéphanie Marcie-Hullin et Marie Grimaud connaissent les prostituées du bois de Boulogne depuis des années. Grâce notamment à leur travail de sensibilisation, aux lettres de protestation adressées à Manuel Valls, aux requêtes incessantes contre les abus procéduraux, les rapports entre l’association et le préfet se sont améliorés. « 80% des prostituées du bois de Boulogne travaillent en indépendantes et se déclarent au niveau de l’Urssaf en tant que profession libérale, explique Me Grimaud. Elles ont une organisation interne sur les emplacements ou les horaires mais ne redonnent pas d’argent à des proxénètes. Au contraire, leur rôle dans le maintien de l’ordre est primordial et très apprécié par le commissariat du 16e. » Cela ne suffit pas à émousser la clairvoyance de Me Marcie-Hullin : « En toute hypocrisie, la classe politique veut aboutir à la prohibition de la prostitution sans avoir à affronter un débat public. Et elle y parviendra. »

 Devant le Sénat où sont attendues Corine et Manuela, des journalistes guettent la sortie de DSK. L’ex-directeur du FMI vient d’y être auditionné sur la fonction des divers acteurs financiers dans l’évasion de capitaux. « On va lui proposer nos services à un prix d’ami ! », plaisante Corine, ajustant son chemisier rose. Paradoxalement, c’est l’écho de ses rires qui donne un semblant de solennité au propos qu’elle lance avant de disparaître dans le Palais du Luxembourg : « J’ai des ancêtres qui se sont battus pour la liberté, dans toutes les guerres et qui, dans bien des cas, l’ont payé de leur vie… Il est de mon devoir moral de continuer à me battre pour le droit de tous à penser, à agir, à vivre en hommes et en femmes libres. » Balzac avait raison : des « femmes comme il en faut », il en faut ![/access]

Chronique bête, 2. Le retour

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Dans exactement 5 jours – c’est-à-dire 120 heures –  c’est-à-dire 432 000 secondes – Brigitte Bardot aura 79 ans. L’âge de raison.  C’est donc le moment ou jamais de parler de nos amis les animaux. Cela me permet surtout de donner une suite à une première « Chronique bête » dans laquelle nous évoquions plusieurs faits édifiants sur la relation parfois très insolite qui lie l’homme à l’animal. Il était question d’un étudiant rêveur qui entreprit de voler l’une des défenses de l’éléphante personnelle de Louis XIV exposée au Muséum d’histoire naturelle ; et du destin culinaire du chameau officiel et présidentiel français, qui a fini en tajine quelque part au Mali. L’actualité animale est chargée ces derniers temps. On a appris que l’Iran envisageait d’envoyer prochainement – dans le cadre de son programme spatial extrêmement crédible (qui ne cache absolument pas le développement de missiles intercontinentaux, non…) – un chat persan dans l’espace. On lui souhaite bon courage, même si la légende veut que les félidés retombent toujours sur leurs pattes. À Paris va ouvrir un « Café des chats ». « C’est génial de prendre un thé et une tarte tout en caressant un chat ! » s’exclame une cliente, rapporte l’AFP. On appelle de nos vœux des « cafés à éléphants de mer » ou encore des « cafés à varans de Komodo ». Halte aux discriminations animales ! Et quid des « Bars à cancrelats » ou encore des « Troquets à bars ». Car oui, si vous étiez familiers de Pierre Desproges[Replongez-vous donc dans le poème en prose « Ondine » de Desproges…  Les ignares parlent de « sketch »…] vous sauriez que le bar est un nom vernaculaire ambigu désignant en français certains poissons, essentiellement de la famille des Moronidés… Le bar commun est surnommé « loup » ou « perche de mer », dans la région méditerranéenne. Mais restons-en là sur le sujet.

Aimez-vous brame ? – Cela manquait. Cela constituait l’un de vos plus ardents désirs. Cela commençait même à vous obséder. Gardez votre calme ! L’imitation du brame du cerf a désormais son championnat de France. Si, le cerf, vous savez. Ce mammifère ruminant, dont le mâle est si fier qu’il a le crane viril orné de bois triomphants et qu’il gueule sauvagement sa mélopée amoureuse à travers la forêt – une romance qui a pour nom : brame. Pour devenir un maître du brame, explique doctement à l’AFP Immo Ortlepp, double champion d’Allemagne « d’abord il faut que le son soit profond, qu’il vienne du ventre, comme une éructation ». Plus loin, l’expert en imitation de cerf explique… «  Il faut s’exercer tous les jours, jusqu’à ce que la voix s’habitue et que la toux d’irritation disparaisse. Et surtout, il faut écouter attentivement le cerf, se sentir comme un cerf ». Oui, se sentir comme un cerf. Voilà une activité normale, en ces temps troublés. Le marketing étant ce qu’il est, nous craignons malheureusement que des championnats de ce genre n’attirent l’attention de puissants groupes médiatiques habitués des grand-messes sportives télévisées. Canal+ risque de faire une proposition sérieuse. Mouloud Achour, le présentateur le moins utile et le moins drôle de la chaîne, pourrait alors assurer les commentaires en direct. Et s’il échoue nous pourrions quand même lui confier la supervision du parking visiteurs.

Souris donc ! – Le bureau permanent de Causeur à Libreville (Gabon) nous a signalé une information de toute première importance, une polémique considérable, une controverse de tout premier plan, une polémique d’ampleur internationale… Le quotidien Gabon Libre  rapportait récemment qu’ « Un instituteur retraité nommé Akoue Assoumou, qui souhaitait se délecter de la viande de rat achetée auprès d’une de ses connaissances, est décédé quelques instants après que le gibier lui aurait dit : ‘ je suis venu te chercher, allons’ ! » Le journaliste africain doute… « Un récit qui paraît tout à fait invraisemblable mais qui semble corroboré en partie par l’épouse du défunt. » Une épouse qui explique que son mari a été ensorcelé et tué par le rat qui parle ; un rongeur bavard et maléfique qui a valu une séance de lynchage mortel au chasseur à l’origine de la capture de l’animal coupable… Le rat parlant ésotérique a donc déjà fait deux morts. Le journaliste du Gabon Libre, certainement lassé de sorcellerie, constate en conclusion : « Dans tous les cas, depuis cette histoire les ventes de viande de rat ont considérablement chuté ». On se demande bien pourquoi….

Et sinon, sincèrement, vous aviez cru que Causeur avait des bureaux au Gabon ?

Retraites : une réforme ni faite ni à faire

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Et non ! Désolés, nous ne nous sommes pas précipités pour vous livrer à chaud  et dès son annonce nos premières impressions, si possible avant tous les confrères, sur le récent projet gouvernemental de réforme de nos retraites. D’abord, nous l’avons trouvé bien mince et puis une certaine prudence nous a incités à attendre le bouclage définitif du projet en conseil des ministres. Nous n’avons pas eu tort, car entre les annonces originelles et cette mise en forme, le texte initial s’est trouvé alourdi d’une mise au pas des professions libérales, mais sans toutefois parvenir à dissiper la profonde déception qu’a suscitée ce projet clientéliste totalement dépourvu de souffle et d’ambition.

En fait, la seule véritable petite lueur d’espoir vient de la promesse de prise en compte de la pénibilité dans le secteur privé par un système de points, ouvrant droit à formation ou à retraite anticipée. On peut néanmoins faire confiance à notre législateur pour qu’il complique encore un peu un projet dont la lisibilité n’est pas la vertu première. De moindre portée, mais également dans le bon sens, la prise en compte du temps de l’apprentissage et de l’alternance et la possibilité pour les jeunes étudiants entrant dans la vie active d’acheter 4 trimestres au plus à un prix préférentiel De même, tous les trimestres – et non plus deux comme actuellement –  pris au titre du congé maternité seront désormais comptabilisés. Enfin, la prise en compte d’un trimestre de temps partiel s’opérera dès 150 heures au lieu des 200 antérieurement exigées. D’autres aménagements de détail profitent essentiellement aux salariés percevant de faibles rémunérations. Avec ces quelques lignes, c’en est fini des bonnes nouvelles : restent toutes les autres dont la liste est longue…

Pour commencer, le régime des  majorations  de 10% dont bénéficiaient les retraités ayant élevé trois enfants ou plus est remis à plat: disparition – ce qui n’est pas forcément injuste : l’avantage n’étant plus allocatif, mais contributif – de l’exonération fiscale antérieure  et plafonnement  du dispositif pour l’orienter progressivement dans un sens plus favorable aux familles modestes en prévoyant une majoration forfaitaire par enfant. Ensuite, augmentation symétrique des cotisations salariales et patronales de 0,15 point chacune au 1er janvier 2014, puis de 0,05 point les trois années suivantes, les entreprises n’ayant accepté cet effort qu’en contrepartie d’une promesse d’allègement équivalent de leurs cotisations d’allocations familiales. En outre, pour éviter de s’engager sur la pente glissante d’une désindexation politiquement dangereuse,  il est prévu de différer  du 1er avril au 1er octobre la revalorisation annuelle destinée à prendre en compte l’inflation. Enfin, sans que l’âge légal de départ à la retraite soit du tout  reculé, la durée de cotisation augmentera d’un trimestre tous les trois ans pour l’ensemble des régimes.

Pourtant,  face au vif mécontentement des retraités les plus modestes, le Gouvernement décidait sans tarder de revenir  pour leurs pensions à la date de revalorisation du 1er avril. Mais la surprise fut totale lorsqu’on découvrit que le projet de loi final dissimulait une  véritable bombe: la prise de pouvoir  programmée de l’Etat sur les Caisses de retraite des Professions libérales: nomination du Directeur de la Caisse Nationale d’Assurance-Vieillesse des Professions Libérales, imposition de statuts-types à chacune des caisses professionnelles adhérentes, fixation des  règles de gouvernance et de gestion… La stupéfaction  crut encore lorsqu’on découvrit  que les projets du Gouvernement correspondaient exactement à une recommandation de la Cour des Comptes, sournoisement  publiée juste avant l’examen du projet en Conseil des Ministres Naturellement, les professions libérales ne rentrant majoritairement pas dans le cadre de la clientèle électorale du pouvoir,  point besoin pour elles d’aucun préavis, d’aucune concertation et encore moins d’aucune négociation pour ce véritable hold-up, auquel ne sont sans doute pas étrangers  les 20 milliards de réserves accumulées par des décennies de gestion prudente de la part de  chacune des 10 caisses adhérentes à la CNAVPL. On est naturellement fondé à s’interroger sur les suites de cette soviétisation (qui très curieusement n’affecte pas les avocats, dont on redoute probablement la large représentation au Parlement)  et sur le rôle glauque de la Cour des comptes. Il est quand même paradoxal que  l’Etat (dont les finances ne sont en rien un modèle)  prétende imposer brutalement ses méthodes et ses travers  à ceux qui  jusqu’à présent ont su ne pas faire du déficit et de l’imprévoyance l’alfa et l’oméga  de leur gestion.

Voici maintenant le plus grave, ce qui risque de  durablement hypothéquer l’avenir du pays et le sort de ses retraités. Un manque patent d’ambition et de souffle: il ne reste rien de l’annonce présidentielle d’une réforme courageuse et en profondeur et ce n’est pas le nouveau comité de pilotage mis en place qui réglera le problème. La plupart des  choix structurants sont esquivés:  rapprochement et unification des secteurs public et privé, regroupement des régimes et des centres de gestion, juste représentation des retraités, rehaussement de l’âge légal pour rejoindre les seuils européens, introduction et encouragement  à des compléments institutionnels de capitalisation, recherche d’une  plus grande justice à partir de la l’égalisation interprofessionnelle et progressive  des durées effectives de retraites, décompte des droits acquis selon les  heures réellement effectuées, plutôt qu’à partir de trimestres à la plastique largement arbitraire.

On sent trop que le seul but du pouvoir a été, en esquivant la plupart des vraies questions d’éviter tout débordement, toute protestation d’ampleur en période préélectorale, mais en préservant jalousement l’intégralité des  privilèges et avantages de sa clientèle publique. On ne manquera pas de souligner qu’une fois de plus les 16 millions de retraités eux-mêmes ont été soigneusement exclus de toute participation aux débats et aux négociations, sans que cela empêche le moins du monde les porte-paroles du pouvoir de d’emboucher haut et fort les trompettes de la démocratie et de la participation. Mais le niveau élevé des taux d’insatisfaction et d’inquiétude des Français (entre 70% et 80%)  montre bien qu’ils ne sont pas dupes de cette réforme qui ne résout rien.

Bâclée, ni faite, ni à faire, dépourvue du moindre souffle, cette réforme restera sans nul doute dans les annales comme une sorte de contre-exemple par ce qu’elle comporte de médiocrité dans ses objectifs et de clientélisme dans sa réalisation. Avec le recul, on s’aperçoit qu’encore une fois les quelque 12 millions de retraités  du secteur privé auront été les grands perdants de ces  petites manœuvres 2013, puisqu’ils auront  définitivement abandonné et sans contrepartie trois points de croissance de leurs pensions dans la désindexation prétendument temporaire de leurs retraites complémentaires, alors que l’Etat de son côté renfloue sans fin le déficit abyssal des régimes publics. Mais qu’importe, la France est un grand pays, du moins tant  que Bruxelles et les marchés lui en laissent le temps, ce qui n’est pas acquis. Il lui faudra  pourtant sans nul doute patienter  encore quelques années pour que  l’accès au pouvoir d’une équipe suffisamment compétente, courageuse et soucieuse de l’intérêt général lui offre enfin, avec la participation effective des retraités et au-delà de syndicats-fossiles crispés sur leurs privilèges, la réforme juste, ambitieuse et généreuse qu’elle mérite.

*Photo : Rafael Peñaloza.

Un Goncourt nommé Miomandre

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goncourt francis miomandre

On va décerner bientôt le prix Goncourt 2013. Le lauréat sera content, il aura bien raison ; il pourra pendant quelques heures faire mine d’oublier que cette gloire est éphémère, et qu’on aura du mal dans dix ou quinze ans à se rappeler qu’il l’obtint. La preuve : qui fut couronné en 2003, ou en 1998 ? (Jacques-Pierre Amette et Paule Constant). Certains lauréats plus anciens sont même complètement oubliés, sauf chez quelques amoureux d’histoire littéraire. Le Goncourt 1908, par exemple : Francis de Miomandre, avec Écrit sur de l’eau. Déjà à l’époque, sa victoire était à peine vraisemblable.

Paru chez Sicard, à Marseille, ce roman sans prétentions était en compétition avec Henri Barbusse. Surtout, il était presque épuisé au moment du prix, et l’imprimeur ratera le coche en sortant trop tard le nouveau tirage. Résultat, tout le monde s’en désintéressa avant même qu’il soit de nouveau disponible, ce qui poussera l’auteur à dire : « Mon Goncourt ne fut un événement pour personne, même pas pour moi ». N’empêche : Miomandre, ainsi lancé, fera une belle carrière jusque dans les années 1920, son heure de gloire. Dandy noceur, amuseur pétillant, il est de toutes les parties des années folles, où il consacre ses journées à écrire et ses nuits à faire la fête. Son œuvre est abondante : près de 80 romans et des centaines d’articles dans d’innombrables revues, notamment Les Nouvelles littéraires, qu’il fonde en 1922 et qui paraîtront jusqu’en 1985. En outre, ce lecteur infatigable possède une incroyable facilité à se couler dans les mentalités étrangères (il écrit à 22 ans un Essai sur la poésie arabe et compose ensuite une Histoire de la littérature française à l’usage des Japonais, jamais publiée) ; c’est pourquoi il fut un traducteur forcené, en particulier dans le domaine espagnol et latino-américain. On lui doit la découverte de livres d’Unamuno, Quirogua, Lascano-Tegui ou Lydia Cabrera, sans oublier une traduction du Quichotte (1935) qui fit référence durant plusieurs décennies. Fantasque et attachant, ce personnage méritait qu’on le tire de l’oubli. Remi Rousselot s’y emploie en exploitant une mine d’or, elle-même oubliée : le fonds Miomandre, endormi depuis des années à la Bibliothèque d’Espagne. De là cette belle biographie, sobre et informée, dotée d’un copieux cahier photos. On se serait passé, peut-être, de quelques expressions un peu rustiques, du genre : Miomandre était un gros bosseur, il avait l’amour des bouquins, il dévorait la vie (sans parler de ce mot sur Toulet : « Béarnais camé ») ; mais quel plaisir de voir ressuscités les livres de notre auteur ! S’il fallait établir une liste de rééditions prioritaires, on citerait, en se fiant à Rousselot : Voyages d’un sédentaire (1918), recueil de textes apparemment très dandys, mélange de rêves et d’évocations ; Dancings (1932), l’un de ses nombreux livres sur les boîtes de nuit ; Éloge de la laideur (1925), à cause du titre ; et Le Casino (1928), paru dans une série où s’illustrèrent aussi Eugène Marsan et Pierre de Régnier. Sans oublier le petit roman qui lui valut le Goncourt, donc : Ecrit sur de l’eau. La Différence, qui fait bien les choses, le republie justement dans sa collection de poche. Que le Goncourt 2013 se rassure ! On le relira peut-être aussi, dans 105 ans.

Rémi Rousselot, Francis de Miomande, un Goncourt oublié La Différence,  2013.

Francis de Miomandre, Écrit sur de l’eau La Différence, 2013.

 

Best-sellers et happy few

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livres critique best-seller

En 1947, a la disparition de Marie Petitjean, France-Soir annonce à la une : «  L’auteur le plus lu du monde est morte. » Stupeur des lecteurs, qui n’avaient jamais vu ce nom dans leur journal favori, pas plus qu’ils n’y avaient lu le pseudonyme sous lequel Mlle Petitjean publiait ses romans a l’eau de rose : Delly. Comme si les quotidiens qu’ils parcouraient le matin et les romans qu’ils dévoraient le soir appartenaient a deux mondes étanches. Car c’est dans le silence le plus total que Delly publiait depuis prés d’un demi-siècle deux ou trois titres chaque année. Et quarante ans qu’elle suscitait l’engouement des foules. Au total, Delly vendra, sans que la presse ait daigné s’en émouvoir, quelques dizaines de millions d’exemplaires de ses œuvres.[access capability= »lire_inedits »]

Nettement plus que Gide, Mauriac et Malraux réunis. Et elle fera des émules : Barbara Cartland écrira 724 romans et vendra un milliard d’exemplaires en dépit d’une presse dérisoire – sauf pour évoquer son statut de grand-mère de Lady Di, sa passion pour le rose et ses toutous favoris. Ou pour parler de sa mort, comme pour Marie Petitjean, occasion rêvée de s’intéresser enfin au (passionnant) « phénomène sociologique » en laissant de coté le (méprisable) «  objet littéraire ».

Si le silence n’empêche pas le succès, la faveur de la critique n’interdit pas le bouillon. Et la chose ne date pas d’hier, comme Stendhal l’éprouva tout au long de sa carrière, y compris pour des chefs-d’œuvre dont on comprend mal l’insuccès : publiée a 1 200 exemplaires en 1839 La Chartreuse de Parme ne sera «  presque épuisée » que dix-huit mois plus tard, malgré le retentissant article que Balzac a consacre a ce « chef-d’œuvre de la littérature d’idées ». Sur ce plan, rien n’a changé – et on cité à mots couverts tel ou tel livre, célèbre pour avoir eu plus de papiers que de lecteurs.

En définitive, ce n’est que par exception que la critique engendre le succes. Et l’on compte sur les doigts d’une main les vrais faiseurs de triomphes, à l’instar de Léon Daudet dans l’entre-deux-guerres qui imposa La Recherche du temps perdu, Sous le soleil de Satan ou le Voyage au bout de la nuit, qu’il va sortir de l’ombre en décembre 1932 d’un seul coup de baguette magique.

En 1839, dans un célèbre article sur la « Littérature Industrielle », Sainte-Beuve expliquait déjà le discrédit de la critique en dénonçant la confusion croissante entre celle-ci et la « réclame » : sa tendance à «  la complaisance pour les livres annoncés ». En 1995, aux Etats-Unis, un sondage indiquait que 60 % des personnes interrogées reconnaissaient que les émissions télévisées avaient un impact décisif sur leurs « achats culturels ». Si, en 2013, on ajoute a tout cela l’influence d’Internet et des « réseaux sociaux », on devine qu’il ne reste plus beaucoup d’espace a la bonne vieille critique, décidément ramenée au rôle de (toute petite) cerise sur le gâteau.[/access]

Frédéric Rouvillois, Une histoire des Best-sellers, Flammarion, 2011.

*Photo: ginnerobot.

Fillon au pays des Soviets

Les déclarations de François Fillon à Moscou laissent pantois. Voilà le candidat putatif à la fonction de président de la République française qui se lance devant le président russe dans une charge contre la politique étrangère de son pays, la France. Comme on dit, il faut contextualiser : la Russie d’aujourd’hui est-elle une grande amie de la France ? Le « cher Vladimir » est-il un complice si sympathique ? Rappelons qu’il y a quelques semaines encore la tension était au plus haut à propos de la Syrie avec le soutien intransigeant de Poutine à Assad. Par ailleurs, le président russe n’est pas un homme qui correspond aux canons des droits de l’homme tels que nous les pensons en France. Et c’est chez ce monsieur, dans ce contexte, que Fillon commet un geste que n’aurait pas osé faire, en son temps, Georges Marchais au pays des soviets ni Mélenchon, son distingué substitut.

Après sa sortie sur le FN, on ne peut être qu’effaré devant ces positions. Comment quelqu’un qui se dit disciple de Philippe Séguin peut-il déraper à ce point ? À qui avons nous affaire ? Que pensent ses lieutenants ? C’est dans ces situations qu’il faut sortir des diverses langues de bois et des petits jeux tactiques politiciens. On pourra toujours se moquer de Hollande, de sa cravate, des impôts et des diverses nunucheries de la gauche, il se trouve que Hollande sur les sujets qui relèvent de son pouvoir propre, a eu le sens de l’Etat. Il a eu le mérite de prendre les décisions qu’il fallait pour défendre les intérêts de son pays. Au Mali, la décision fut rapide et l’action sans bavure. En face de cela, la droite (puisque c’est ainsi qu’elle se nomme) fit la fine bouche. Quel est ce handicap français incapable de saluer la bonne action de l’autre, du collègue ou du partenaire, fût-il un rival ? Notre droite serait-elle redevenue la plus bête du monde ?

On rêve devant la médiocrité présente du débat politique en France de la part des partis dits responsables. On cauchemarde devant l’archaïsme de nos catégories. On reste pantois devant l’esprit sectaire des uns et des autres. On s’étonne devant les succès d’Angela Merkel. Mais pourquoi s’en étonner ? Elle est d’une autre trempe. Il y a quelques mois elle fut invitée courtoisement à prendre la parole devant le congrès de son parti rival. Imagine-t-on en France une attitude identique ? Quel est ce goût français pour la guerre civile ? Quelle pièce veut on y rejouer ? Mai 68, la Révolution, la Commune, la Terreur, 1936, les Ligues, la Saint Barthélémy ?

Le pays va mal, l’économie va mal, l’emploi va mal, la cohésion sociale va mal, le moral des français va mal et tout ce que trouvent à faire ces irresponsables politiques c’est de savonner la planche du rival ou du concurrent avec de petites phrases aussi vides que pas drôles pour des médias avides. Ces irresponsables politiques ont-ils conscience que leur discrédit naît du décalage de plus en plus grand entre leur parole, le spectacle qu’ils donnent d’eux-mêmes et la situation du pays ? De Cahuzac à Tapie ou à  Dassault, quelle est l’image de ces représentants du peuple ? Celle de la cupidité et la trahison de leur fonction. Comment ne pas éprouver de dégoût devant les amitiés kadhafiennes de la régence précédente ? Est-ce pour l’accabler en particulier ? Sûrement pas, la morale mitterrandienne avait aussi ses parts d’ombre frelatées. Alors, tous pourris ?

À qui cette appréciation sommaire profite-t-elle ? Marine et Mélenchon en font leur miel et les fas et antifas rejouent une mauvaise pièce déjà jouée. Bravo ! On sait imaginer l’avenir en France ! Le FN et le néogauchisme ne progressent que parce que la politique est devenue la caricature d’elle-même : morale autoproclamée, incantations républicaines, leçons d’efficacité suivies de l’échec dans les faits. François de Closets a raison, seul un gouvernement d’union nationale d’abord composé de personnes ayant le sens de l’Etat, peut remettre le pays d’aplomb pour affronter les défis multiples qui sont devant nous. Les clivages idéologiques sonnent creux dans le moment présent : déjà la question du mariage pour tous a clivé profondément la société parce qu’elle touchait à des fondamentaux culturels. Avec la question de l’islam en France, sa place, son statut, son expression, sa visibilité, c’est l’autre grand chantier où l’imagination collective peut remettre de l’harmonie, mais sûrement pas par les excommunications réciproques, les invectives idéologiques. C’est donc  à une toute autre manière de pratiquer la politique que nous invite l’urgence du temps présent.  Pour rendre pas drôles Les Guignols de l’info, il suffirait de tarir les faits qui les inspirent.

L’effort collectif ne peut être sollicité qu’à la condition d’être piloté par des personnes intègres qui ne se paient pas de mots. Seule l’exemplarité du pouvoir peut rendre au pouvoir ses lettres de noblesse. Il fut un temps où l’expression « grands commis de l’Etat » avait toute sa valeur. De Mendès France à De Gaulle, la France n’a pas manqué de talents pour être admirée. « Servir » n’est pas un verbe pronominal mais transitif. « Se servir » a un tout autre statut, à la fois grammatical et symbolique.

Alors par pitié monsieur Fillon, ressaisissez-vous, sauf à croire que le « cher Vladimir » est votre modèle inavoué. Il faudrait alors penser avec Lao Tseu que le poisson pourrit toujours par la tête.

Les deux visages d’Antonioni

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femmes entre elles antonioni

Bonne nouvelle pour les amateurs du cinéma d’Antonioni : les infatigables et indispensables éditions Carlotta proposent ces jours-ci en DVD deux films plutôt rares et peu vus du maestro. D’une certaine manière (mais nous nuancerons), ils représentent deux périodes bien spécifiques du cinéaste : d’un côté, sa période « existentialiste », de l’autre, sa période plus « abstraite » et picturale.

S’il fallait absolument trouver un point commun à ces deux œuvres, il faudrait souligner qu’il s’agit de deux adaptations littéraires. Avec Femmes entre elles, Antonioni porte à l’écran une nouvelle de Pavese mettant en scène une jeune femme ambitieuse qui quitte Rome pour Turin et qui, sauvant d’une tentative de suicide la jeune Rosetta, va se lier à un groupe d’amies issues de la bourgeoisie turinoise. Le mystère d’Oberwald s’inspire lui de L’aigle à deux têtes de Cocteau et narre les aventures d’un jeune anarchiste qui tente d’assassiner la reine et qui tombe entre ses mains à cause de sa ressemblance avec le défunt roi.

Sans compter parmi les œuvres majeures d’Antonioni, ces deux films présentent un intérêt certain et témoignent de l’évolution de la filmographie du cinéaste. Femmes entre elles est un exemple typique de ses films tournés avant L’avventura : la dimension « abstraite » de son cinéma n’est pas encore là mais déjà perce un certain goût pour le vide et pour la peinture d’un malaise existentiel. Ce qui pourrait sembler, de prime abord, n’être qu’un tableau assez acerbe des mœurs de la bourgeoisie italienne de l’après-guerre s’ouvre sur des perspectives beaucoup plus sombres.

Le film s’ouvre sur un suicide raté qui contaminera la suite du récit, faisant à la fois planer une menace de mort et annonçant le geste final fatal. Rosetta, qui tente de mettre fin à ses jours, est amoureuse d’un homme marié. Alors que pour les autres filles du groupe, l’adultère semble n’être qu’un passe-temps comme un autre pour tromper l’ennui et se divertir ; il y a chez Rosetta une sorte de croyance absolue dans l’amour qui va se heurter à la triste surface de la réalité. Dans les liens qui se tissent chez ce couple adultère se dessine déjà cette fameuse « incommunicabilité » chère à Antonioni.

Femmes entre elles, c’est l’arrivée du sentiment de l’absurde dans une comédie du type « téléphones blancs ». C’est la sensation que quelque chose ne fait plus sens et que l’existence est menacée par le vide. On le ressent d’une manière assez remarquable dans une très belle séquence à la plage où les femmes papillonnent, se révèlent cruelles entre elles (l’une d’elle conseille à Rosetta de se suicider pour permettre au groupe de retomber sur un nombre pair) et séduisent le mari de leurs amies, par jeu et désœuvrement. Tournée en plans d’ensemble, la séquence offre une jolie chorégraphie de ces corps s’agitant vainement au bord de la mer et d’une nature indifférente au sort et à la souffrance des hommes.

Cette dimension « existentialiste » alourdit également un peu le propos, comme souvent dans les premiers films du cinéaste (par exemple dans Le cri). Il manque encore un peu cette incroyable stylisation qui fera la richesse de films comme Blow up ou Zabriskie Point.

Entre Profession : reporter et Identification d’une femme, Le mystère d’Oberwald s’inscrit pleinement dans cette période dite « abstraite ». Lorsqu’il entreprend Le mystère d’Oberwald, le cinéaste n’a pas tourné depuis 5 ans et il accepte donc une commande de la RAI. Non seulement ce film sera tourné pour la télévision (comme Le testament du docteur Cordelier de Renoir ou les films didactiques de Rossellini) mais il sera aussi tourné en format vidéo (comme certains Godard de la fin des années 70). On apprendra grâce au supplément du DVD qu’Antonioni était ravi de se retrouver derrière un moniteur et de pouvoir, à sa guise, jouer avec des palettes de couleurs à l’instar d’un peintre.

Malheureusement, le film se heurte à deux écueils. Primo, le matériau d’origine. Pour ma part, je n’ai jamais trouvé la pièce de Cocteau très intéressante (le film qu’il en a tiré avec Jean Marais et Edwige Feuillère est d’ailleurs sans doute son film le moins réussi). Si Antonioni élague le côté grandiloquent des dialogues du dramaturge français et se contente d’un décor dépouillé, il faut bien reconnaître qu’il n’évite pas totalement un certain bavardage et que le récit qu’il met en scène apparaît bien vieillot.

Si, selon Aurore Renaut qui présente les deux films en bonus, on peut voir dans Le mystère d’Oberwald des réminiscences de l’actualité de l’époque (l’anarchiste tentant d’assassiner la reine renvoyant aux attentats des Brigades Rouges et aux provocations policières de l’État italien), j’ai un peu de mal à cerner ce que le cinéaste fait vraiment de ce sujet (quel point de vue?).

Secundo, la réalisation en vidéo se révèle particulièrement laide. Outre des mouvements de caméra et recadrages incertains, il faut reconnaître que le jeu avec les couleurs d’Antonioni n’est pas particulièrement intéressant. Les images bavent et si on compare avec le travail sur la couleur que faisait quelqu’un comme Argento à l’époque (Suspiria, Inferno), il n’y a pas photo !

Reste alors quelques très belles séquences, quasi fantomatiques, une très belle fin et l’interprétation superbe de l’impératrice Monica Vitti.

Mais plus de deux heures de théâtre vieillot, c’est un peu long…

Femmes entre elles (1955) de Michelangelo Antonioni avec Eleonora Rossi Drago

Le mystère d’Oberwald (1980) de Michelangelo Antonioni avec Monica Vitti

(Editions Carlotta Films). Sortie en DVD le 18 septembre 2013.

*Photo: Femmes entre elles.

Nirvana : L’éternel retour du rock authentique

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nirvana rock in utero

La pléthorique réédition – 70 titres inédits déclinés sur trois supports différents – du troisième album studio de Nirvana, In Utero, commémorant le vingtième anniversaire de ce testament discographique du groupe, offre l’occasion de faire l’état des lieux du rock en 2013 et de regretter la disparition d’une authenticité populaire qui faisait l’essence du genre.

Nirvana a touché le jackpot en 1991 : l’hymne grunge « Smells Like Teen Spirit » a tout dévasté sur son passage, révélant à la face du monde un genre encore plus désespéré et nihiliste que le mouvement punk. La noirceur authentique envahissait les charts comme une traînée de poudre, procurant un sentiment de bien-être libérateur à la jeunesse mondiale. C’était il y a 20 ans, un siècle, une éternité. Depuis, les productions musicales des hit-parades et playlists de nos radios semblent soumises aux règles édictées par le CSA, passées au tamis de l’édulcoration finale. Aujourd’hui, les chanteurs font de la musique pour leurs parents et « Smells Like Teen Spirit » n’aurait probablement aucune chance d’émerger sur les ondes globalisées et lyophilisées.

Nirvana était ultra-populaire et sortait des chansons comme « Rape Me »(« Viole-moi »). Ça passait sur les radios et personne ne s’en offusquait (le journalisme délationniste Morandinien – « Madame, y’a machin qu’a dérapé, han, c’est pas bien »- n’était pas né). Et Doc et Difool exultaient : « Ce n’est pas sale ! ». Hé oui. Même les grandes maisons de disques françaises publiaient des groupes de rock dont l’existence paraîtrait aberrante aujourd’hui. Les Nus par exemple, signés chez le prestigieux label RCA, chantaient en 1982 (tenez-vous bien) : « Le sacrifice, le sacrifice s’inscrit dans le Coran de père en fils […] La force de l’Islam réside dans son fanatisme / La force de l’Islam réside dans son magnétisme / La force de l’Islam réside dans sa cruauté / La force de l’Islam, l’Occident livré aux flammes et à la danse ». A défaut d’avoir fait danser l’Occident avec cette chanson, Les Nus étaient considérés comme un groupe de rock respectable : Noir Désir a repris leur chanson « Johnny Colère » et Miossec les cite parmi ses références. Le seul album des Nus a autant de chances d’être réédité que celui de Christophe Hondelatte, et c’est bien dommage pour la diversité culturelle.

Cela peut surprendre aujourd’hui mais en 1994, dans les derniers mois de son existence, Nirvana était perçu comme un groupe mainstream hyper commercial, raillé par les fans de musique sérieuse et profonde (comme, au hasard, Dead Can Dance ou les Têtes Raides…). Aller les voir en concert sur la tournée In Utero faisait de vous un paria infréquentable perdu pour la société. Ce que subit Dieudonné depuis quelques années n’est rien en comparaison du quotidien d’un fan de Nirvana en 1994. Mais le suicide (le meurtre ?) de Kurt Cobain a tout changé, comme à chaque fois qu’un rocker meurt à 27 ans en pleine gloire. Alors bien sûr, In Utero n’est pas à proprement parler un chef-d’œuvre, mais en ces temps de disette créative et d’absence de sincérité artistique, on peut se laisser retenter sans risque par ce pavé noir abrasif.

Car la crise du disque actuelle correspond à la crise d’authenticité que traverse notre époque du mensonge institutionnel. Les techniciens de l’emphase occupent les ondes et les écrans, chantent les mêmes violonnades qu’un Cahuzac devant la représentation nationale (avec un peu plus de trémolos feints dans la voix tout de même) et, parité oblige, les filles se partagent le gâteau de l’interprétation interchangeable des classiques de la chanson française.

Bien sûr, après Nirvana, il y a encore eu des groupes pour nous rappeler la sensation d’être vivant (Babyshambles, les Strokes, Crystal Castles, etc.), mais sommes-nous encore vivants ?

Il nous reste toujours le rap français, qui est une chance authentique pour la France…

Alors, « Rap Me »?

 

Homophobie : Wilfred de Bruijn, victime et calomniateur

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homophobie wilfred manif tous

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Il aura fallu plus de deux mois aux autorités compétentes pour ordonner aux policiers qui avaient fait leur travail avec professionnalisme, vélocité et précision, d’arrêter enfin les quatre agresseurs présumés de Wilfred de Bruijn et de son pote. Nous l’avions révélé sur Causeur dès le 9 juillet dernier, lesdits suspects identifiés n’étaient pas des brutes versaillaises en veste de tweed armées d’un fusil de chasse, mais les éternels jeunes-des-cités-qui-habitent-les-quartiers. Prudence de la préfecture de police de Paris ? Voilà qui trancherait enfin avec les arrestations politiques à l’emporte-pièce du type Tarnac ou Varg Vikernes, auxquelles ces dernières années nous ont habitués. Mais on a un peu de mal à ne pas voir derrière ceci la main habituelle qui désigne et cache selon que cela corresponde ou non à son idéologie.

Le pesant silence médiatique qui a entouré cette arrestation est en effet inquiétant. Lorsque Wilfred de Bruijn avait jugé à propos de publier sur les réseaux sociaux une photo terrifiante de sa face tuméfiée, quelques heures après l’agression sauvage dont lui et son compagnon avaient été victimes dans les rues du XIXème arrondissement, la voix de la domination, qu’on appelle les médias, avait été prompte à relayer son message : « C’est ma réponse aux propos choquants et terrifiants qu’on a entendus dans le débat public ces derniers mois, tenus par des personnes censées être responsables, comme Henri Guaino ou l’archevêque de Paris », qu’il disait. Le pauvre. Malin cependant, il continuait ce 10 avril à l’adresse des journaleux : « Il faut une image pour raconter l’histoire, ça marche comme ça dans votre métier. » Et d’accuser Christine Boutin encore une fois : « Il faut assumer ce qu’on a déclenché. » Ou : « La MPT a créé un climat depuis des mois dans lequel les gens peuvent dépasser les limites de l’acceptable dans l’action physique » (sic)

Rappelons-nous. C’était au printemps dernier, quand Le Nouvel Obs, pour faire peur à la France titrait : « Les agressions homophobes bondissent de 27%. » En réalité, le rapport de SOS Homophobie, aussi neutre en la matière que Monsanto quand il teste ses semences, sur lequel l’hebdo s’appuyait disait ceci dans le détail : « Si la moitié des témoignages rapportent des insultes, 122 cas d’agressions physiques, (soit 30 de moins qu’en 2011), ont été signalés. » Bizarre, puisque 2012 devait être l’année de toutes les peurs, de toutes les violences mues par la « libération de la parole » – nouveau gimmick des gens qui pensent bien. Dans le même rapport, on pouvait lire des perles de cet orient-ci : « Anaïs, 17 ans, nous signale que lors de la manifestation d’opposant-e-s (sic) au mariage pour tou-te-s (et re-sic) du 17 novembre à Lyon, elle a vu des homosexuel-le-s (et dix de der) se faire frapper à coups de barre de fer. » Apparemment, elle est la seule. Mais cela n’empêche pas le rapport d’intégrer en loucedé ce témoignage parmi les autres. Au même moment, souvenons-nous, François Hollande évoquait « la responsabilité de ceux qui convoquent des familles et des jeunes gens et doivent les encadrer ». À nouveau, il y a quelques jours, un rassemblement d’antifas à Saint-Michel, organisé à la suite de l’assassinat d’un rappeur grec par les néo-nazis d’Aube dorée, dégénérait en descente virile dans un bar du XVème arrondissement « connu pour être fréquenté par des militants de la Manif pour tous ». On a beau travailler du ciboulot, il faut avouer qu’on ne voit pas le rapport.

Que l’humain ait pour habitude constante de débusquer un bouc-émissaire, on ne le sait que trop. On croyait cependant que le génie de la modernité, dans la lignée du christianisme, était justement de nous extraire de cette mécanique-là. Le pouvoir, en tant que gouvernement, n’est même pas responsable de ces accusations lancées à tort et à travers, au mépris de toute jugeote et de tout présomption d’innocence : il n’est que le jouet de ce que l’on suppose être l’opinion publique, à qui l’on jette en pâture comme dans un téléfilm vite écrit des méchants de circonstance qui n’ont in fine rien besoin de commettre de répréhensible, seulement d’être tels qu’on les désire. Un an après son apparition, il apparaît pourtant à l’observateur que la Manif pour tous et les mouvements affluents ne sont responsables d’aucune violence, et certainement pas à l’encontre des homosexuels, qui n’ont jamais été aussi bien traités dans les franges bourgeoises de la société française. Tout au plus pourrait-on lui imputer, et de manière bien indirecte, la responsabilité du pugilat opposant trois skins au patron du « Vice-versa », bar gay de Lille. C’est bien maigre, et il est difficile de nier que les skins, comme les jeunes-de-cité-qui-patata, n’ont jamais eu besoin de la Manif pour tous pour jouer du bourre-pif aviné.

On espère que Wilfred De Bruijn et son camarade se sont bien remis de leurs blessures et de leur traumatisme. On espère aussi qu’un jour ils présenteront des excuses.

Eglises en danger : la fin de la France des clochers?

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eglises ruines patrimoine religieux

eglises ruines patrimoine religieux

Cette année encore, le succès des Journées du Patrimoine ne s’est pas démenti. Il marque le profond attachement des Français pour leurs monuments historiques. Ressaisir ses racines est une démarche qui attire de plus en plus.  Grâce à la richesse de son héritage, la France est la destination privilégiée des touristes; on pourrait penser que tout est fait pour le préserver. Il n’en est rien. Alors que le budget du ministère de la Culture est en léger recul pour l’année 2013, les économies ont été principalement faites sur les fonds alloués à la restauration du patrimoine. Ceux-ci ont diminué de 10%.  De fait, le patrimoine religieux se révèle être le parent pauvre des programmes de réhabilitation. Depuis plusieurs années, l’Observatoire du Patrimoine Religieux tire la sonnette d’alarme. Les projets de destruction d’église se multiplient dans les petites communes. Sous prétexte de ne pouvoir financer les rénovations, certains maires laissent se délabrer des églises parfois classées au monument historique. In fine, il s’agit de n’avoir d’autres choix que de les détruire pour construire places de parkings, hôtels ou restaurants. Même si pour l’année 2013, les églises détruites s’élèvent à cinq, ce mouvement d’ensemble ne laisse pas d’interroger.

Il suffit de parcourir la presse régionale pour se rendre compte de cette évolution. Pour preuve, il y a quelques années aurait-on demandé aux habitants de Plouagat dans les Côtes-d’Armor s’ils voulaient conserver leur église? En répondant massivement oui, ils ont montré qu’au-delà de la pratique religieuse, l’église sur la place du village est un édifice familier auquel on reste attaché. Même si, en France, les catholiques ne sont plus pratiquants et ne se retrouvent plus que lors de Noël et de Pâques, les citoyens croyants ou non ne veulent pas que l’on défigure leur village. Un village français sans son clocher n’est plus vraiment un village français.

Néanmoins, ces tentatives de transformation traduisent deux phénomènes : d’abord, la part croissante du consumérisme au détriment du spirituel non rentable, ensuite, l’essor de l’Islam, deuxième  religion de France sur le papier, en réalité la première pour le nombre de pratiquants.

Investir dans des édifices religieux désertés n’est pas rentable. Effectivement, dans certaines églises, les messes ne sont parfois célébrées qu’une fois par mois puisque les curés doivent s’occuper de vingt églises différentes, tout cela pour accueillir une dizaine de fidèles vieillissants à chaque office. Par ailleurs, dans les petites communes ces édifices n’attirent pas les touristes. Pourtant, il n’en reste pas moins que c’est aux maires qu’il incombe d’entretenir l’héritage légué par la fille aînée de l’Eglise.

Les communes rurales comme celles de banlieues sont touchées. Dans le second cas, comme les administrés sont désormais majoritairement musulmans, des maires n’ont aucun scrupule à financer ces nouveaux lieux de culte avec l’argent public et des fonds venus de pays du Golfe ou du Maghreb. Leur réélection est en jeu. Parfois même, il est normal d’invoquer le principe de réalité pour transformer l’église vidée de ses fidèles en mosquée. Construite dans les années cinquante pour les ouvriers français, espagnols et portugais, elle est désormais une surface inutilisée qu’il faut reconvertir. La déchristianisation des consciences entraîne avec elle une déchristianisation de l’espace. Plus largement, la France et ses 100 000 clochers sont scrutés par nombre de pays européens qui assistent au même phénomène chez eux.

Certains se réjouissent de voir la superbe de l’Eglise rabattue. C’est enfin une Eglise de la pauvreté. Elle qui peine à faire entrer le Denier du Culte pour son fonctionnement ordinaire ne rechigne pas à jouer le rôle d’agneau sacrificiel. Bonnes âmes, des congrégations religieuses prêtent des chapelles pour que les musulmans puissent y célébrer leur culte. Ils la rachètent ensuite. Le symbole en dit long. Il faut alors ôter vitraux, crucifix, statues de Marie, de Joseph, de Jeanne d’Arc devenus indésirables. Les amis de Jean-Luc Mélenchon se félicitent de cette victoire. Les esprits sont enfin libérés de l’obscurantisme catholique supposé. Quel triomphe ! En revanche, ils restent curieusement muets devant la nouvelle religion qui s’est engouffrée dans la brèche et qui occupe désormais le champ, tant spatial que médiatique, laissé vacant par l’Eglise. À les entendre, l’Islam serait la religion des Lumières. En cela, ils font preuve d’une indulgence dangereuse face à certains obscurantistes islamistes qui s’avèreront sûrement moins traitables que les pires intégristes catholiques.

D’autres estiment encore que l’Eglise possède un trésor de guerre substantiel et qu’elle peut et doit financer la réfection des petites églises de Province. Mais, voilà le Vatican ne paiera pas non plus. Il a d’autres priorités. De priorités en priorités, le patrimoine religieux se délabre peu à peu. Non seulement les assauts du temps et les dégradations multiples entraînent la détérioration des églises mais les paroisses doivent aussi faire face à la multiplication des vols. On ne compte plus les objets du culte, ciboires, crucifix, calices dérobés pour être refondus. C’est sans évaluer le nombre de tableaux subtilisés. Rarement sont ceux que l’on retrouve intacts. Tout cela alimente un marché parallèle des arts liturgiques et des antiquités où des trésors méconnus qui datent du XVIIe siècle ou même du Moyen-âge disparaissent dans l’indifférence générale. Le phénomène est européen. La Belgique notamment doit faire face au même pillage silencieux. Il serait le fait de bandes venues d’Europe de l’Est spécialisées dans le recel d’œuvres d’art. Ces chefs-d’œuvre qui resteront inconnus du grand public sont perdus à jamais pour le patrimoine français. Comme l’église elle-même n’est plus un espace sacré, les autorités religieuses doivent remiser des œuvres d’art, initialement destinées à la liturgie ou à l’édification des fidèles. Ce climat les incite à fermer boutique. Dès lors, sur le trajet des vacances, faire une halte dans une église de village, revient à trouver porte close. Quand on sait que même la basilique royale de Saint-Denis, nécropole prestigieuse des rois de France, peine à trouver les moyens de financer ses restaurations ordinaires, on ne peut s’étonner que des petites églises de province disparaissent. Alors que Notre-Dame de Paris reste le monument de France le plus visité, la basilique pâtit de sa situation au-delà du périphérique. Si elle se trouvait dans le cinquième arrondissement, on gage qu’elle serait un monument de premier plan et que l’on n’aurait aucun mal à trouver les fonds pour reconstruire l’une de ses flèches détruite par une tempête au XIXe siècle. La faune locale de Saint-Denis explique en partie pourquoi les touristes ne font pas le détour. Entre les dealers que l’on croise à la sortie du métro et la hantise du vol à l’arraché, on comprend que cela n’aide pas à faire rayonner le site comme il le mériterait. Et pourtant, journées du patrimoine ou pas, il serait important de redécouvrir l’un des premiers édifices gothiques de l’histoire de la chrétienté. Férus de leur patrimoine et de leur Histoire, les Français semblent avoir étrangement abandonnés la basilique, îlot improbable au milieu de la faillite de Saint-Denis.

Dans la France du XXIème siècle, les églises sont moins des édifices religieux que des monuments historiques. Elles sont devenues des repères qui témoignent de l’empreinte du christianisme sur le pays et plus largement sur l’Europe. Après les tumultes de son histoire, l’Eglise semble s’effacer sur la pointe des pieds. Pourtant, le clocher d’un village de Province fait partie du champ visuel. Son absence même est inconcevable, que l’on soit chrétien ou non, croyant ou pas. Chacun a une histoire avec le lieu. Une église, c’est la résurrection d’une partie de ses souvenirs, une évocation nostalgique du passé. Lorsque le provincial quitte Paris pour passer le week-end dans la maison de son enfance, la première chose qu’il aperçoit au coin de son pare-brise, c’est le clocher caractéristique du lieu de ses origines. Il est de retour chez lui, enfin. Cette seule pensée suffit.

*Photo: Koen.

Prostitution : le plus vieux débat du monde

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Amnesty International dépénalisation prostitution

manif strass prostitution

Balzac distinguait les femmes « comme il faut » − autrement dit de la bonne société − de celles « comme il en faut » − à savoir les courtisanes. Savourez le piquant de la taxonomie balzacienne, car elle perdra bientôt toute signification. Tout porte en effet à croire qu’une fois lancée, la machine politique à supprimer les femmes « comme il en faut » ne s’arrêtera plus. Une extinction de l’espèce programmée au nom du progrès, en l’occurrence de la lutte contre  la traite des êtres humains, la marchandisation du corps, l’atteinte à la dignité de la personne, la violence, l’esclavage et tout et tout. L’abrogation du délit de racolage passif voté par le Sénat en mars laissait pourtant espérer, en lieu et place de cette marche forcée vers l’avenir radieux, un premier pas vers la reconnaissance et la réglementation du travail sexuel. C’était sous-estimer la détermination de Najat Vallaud-Belkacem : la ministre des Droits des femmes entend bien voir la prostitution « disparaître ». Le Parlement devrait discuter à l’automne une proposition de loi de la députée socialiste Maud Olivier élaborée en concertation avec le gouvernement, qui pénalisera les clients des prostituées et donc, marquera peut-être le basculement de la France dans le camp des pays abolitionnistes. Cette grande cause qui peut réaliser l’union sacrée des progressistes et des conservateurs a toutes les chances de rassembler, le temps d’un vote, l’ensemble de la classe politique. De même, qu’elles soient de droite ou de gauche, les femmes « comme il en faut » dénoncent cette démarche répressive qui, sous couvert de les protéger, risque de conduire à leur précarisation.[access capability= »lire_inedits »]

La fesse ouvrière.

À l’heure où la Manif pour tous mobilisait des centaines de milliers de Français, quelques dizaines de personnes se rassemblaient place Pigalle, sous des banderoles proclamant : « Clients pénalisés = Putes assassinées ». Le site internet de l’organisateur, le Strass ou Syndicat du Travail sexuel, appelait à une participation massive: « Les allié(e)s sont les bienvenu(e)s », pouvait-on y lire. Certains sont plus bienvenus que d’autres. Morgane Merteuil,  sa porte-parole, a en effet refusé d’accorder une interview à  Causeur, décrété « canard d’extrême droite ». La question de savoir si tous les clients se recrutent parmi les sympathisants de la gauche n’a pu être abordée, pas plus que celle concernant la pertinence des propositions du gouvernement actuel en faveur des prostituées. Heureusement, il n’y pas une, mais des prostitutions. Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) de décembre 2012 met ainsi en exergue le caractère hétérogène du groupe social constitué par les travailleuses du sexe. Snobé à Pigalle, Causeur a eu plus de chance à Londres lors d’une rencontre de l’English Collective of Prostitutes.

« Je me fiche de la ligne éditoriale de votre journal. D’ailleurs, je suis libérale…  »,  déclare d’emblée Ariane G., activiste et ex-escort girl berlinoise, invitée pour parler de la situation des prostituées en Allemagne. Serrée dans un polo Lacoste déboutonné, cette quadra au long passé dans la profession se dit sans illusions : « Il suffit de voir ce qui se passe en Suède pour conclure que, partout, la gauche nous méprise autant que la droite ! Personne ne contrôle les bateaux de putes qui circulent entre les fjords ! » Plaquée contre le mur où s’étale l’affiche « 70% of sex workers are mothers », une collègue londonienne acquiesce avant d’ajouter que le Parti travailliste n’a pas empêché le gouvernement de Tony Blair d’étendre l’ASBO − une ordonnance de lutte contre les comportements antisociaux − aux prostituées. Délibérément définies de façon très floue, ces mesures contribuent à criminaliser une activité qui, pourtant, n’est pas illégale, les peines d’incarcération pour racolage ayant été supprimées au Royaume-Uni en 1983. Pis, l’ASBO est un moyen commode de contraindre les prostituées à accepter l’aide psychosociale. Comme pour d’autres groupes considérés comme marginaux, qu’il s’agisse de mendiants ou de toxicomanes, au Royaume-Uni, le traitement social de la prostitution s’appuie sur la coercition. « La prostitution est un miroir de la société », conclut Ariane G. Dans ces conditions, l’harmonisation européenne rêvée par les abolitionnistes n’est certainement pas pour demain : le sexe sera sans doute le dernier îlot de résistance des particularismes nationaux.

Les rencontres des travailleuses du sexe se multiplient à travers l’Europe. Précisons que leur objectif ne consiste pas à trouver le modèle idéal, mais le « moins pire ». En effet, examinées de près, les politiques de libéralisation et de réglementation de la prostitution menées dans plusieurs pays européens ne font pas rêver. En Allemagne, les prestations sexuelles sont désormais un secteur d’activité, donc un marché où règne une concurrence sans merci, entraînant la multiplication des bordels low cost. Aux Pays-Bas, la légalisation des maisons closes n’a pas entravé la floraison d’établissements clandestins, souvent contrôlés par  des réseaux mafieux. Mais à l’opposé, l’absence totale de réglementation d’une profession autorisée a transformé toute une région d’Espagne, la Catalogne, en un supermarché du sexe dont 4% des femmes dépendent directement.

Encadrée par une baie vitrée de son appartement d’un dixième étage, « Maîtresse Gilda », une figure dans le milieu de la prostitution parisienne, s’insurge contre l’idée de la réouverture des maisons de passe. « Plutôt crever que bosser pour un patron !, lance-t-elle, qu’on nous foute la paix et qu’on nous laisse faire notre métier ! » Elle évoque la Nouvelle-Zélande, où les prostituées s’autogèrent aux seins de bordels coopératifs : « Si, là-bas, le problème a pu être résolu, c’est grâce au fait que la législation a été élaborée en collaboration avec les prostituées elles-mêmes. En France, nous sommes considérées comme intellectuellement inaptes à décider de notre sort ! » Lucide quant à l’efficacité des initiatives européennes, telle que Déclaration des travailleuses du sexe rédigée en 2005, qui se borne à intégrer la prostitution et les prostituées dans le champ des droits de l’homme, Maîtresse Gilda reconnaît néanmoins l’intérêt symbolique du document : « Il est important puisque rédigé par plus de 300 personnes venues de toute l’Europe qui s’accordent sur l’essentiel : ne pas restreindre l’accès des prostituées aux droits fondamentaux, stopper la répression du travail sexuel, protéger notre indépendance. » Ce consensus de surface ne suffit pas à masquer l’incapacité de la profession à élaborer une plate-forme cohérente.

Les belles au bois s’exhibent

 Corine et Manuela, quinquagénaires pétulantes et rigolardes du Collectif du 16e arrondissement, lequel regroupe des prostituées « libres, régulières et déclarées », ne cachent pas leur sympathie pour la droite. « Il suffit que la loi sur la pénalisation des clients passe pour que toutes les putes votent Front national ! », assène Manuela avec son accent hispanique. En route vers le Sénat où elles doivent plaider leur cause, « un peu comme quelqu’un qui joue au Loto en espérant devenir millionnaire », elles dénoncent tour à tour la tartuferie de la société, l’interventionnisme de l’État, le paternalisme du féminisme institutionnalisé, l’inefficacité des associations d’aide aux prostituées. « Ce qui dérange dans la prostitution, argumente Corine, c’est le rapport entre le sexe et l’argent. Dans un club échangiste, personne ne trouverait à redire à mon comportement. » Et sa collègue d’origine colombienne d’intervenir : « Il faut fiscaliser les prostituées ! Les caisses de la Sécurité sociale sont vides alors que nous ne demandons qu’à recevoir chaque mois un bulletin de salaire et payer nos impôts ! » Inconcevable, dites-vous ? Sûrement. Du moins aussi longtemps que la majeure partie de la classe politique s’acharnera à voir la prostitution seulement comme une violence faite aux femmes et les prostituées seulement comme des victimes.

Au service du Collectif du 16e arrondissement, Mes Stéphanie Marcie-Hullin et Marie Grimaud connaissent les prostituées du bois de Boulogne depuis des années. Grâce notamment à leur travail de sensibilisation, aux lettres de protestation adressées à Manuel Valls, aux requêtes incessantes contre les abus procéduraux, les rapports entre l’association et le préfet se sont améliorés. « 80% des prostituées du bois de Boulogne travaillent en indépendantes et se déclarent au niveau de l’Urssaf en tant que profession libérale, explique Me Grimaud. Elles ont une organisation interne sur les emplacements ou les horaires mais ne redonnent pas d’argent à des proxénètes. Au contraire, leur rôle dans le maintien de l’ordre est primordial et très apprécié par le commissariat du 16e. » Cela ne suffit pas à émousser la clairvoyance de Me Marcie-Hullin : « En toute hypocrisie, la classe politique veut aboutir à la prohibition de la prostitution sans avoir à affronter un débat public. Et elle y parviendra. »

 Devant le Sénat où sont attendues Corine et Manuela, des journalistes guettent la sortie de DSK. L’ex-directeur du FMI vient d’y être auditionné sur la fonction des divers acteurs financiers dans l’évasion de capitaux. « On va lui proposer nos services à un prix d’ami ! », plaisante Corine, ajustant son chemisier rose. Paradoxalement, c’est l’écho de ses rires qui donne un semblant de solennité au propos qu’elle lance avant de disparaître dans le Palais du Luxembourg : « J’ai des ancêtres qui se sont battus pour la liberté, dans toutes les guerres et qui, dans bien des cas, l’ont payé de leur vie… Il est de mon devoir moral de continuer à me battre pour le droit de tous à penser, à agir, à vivre en hommes et en femmes libres. » Balzac avait raison : des « femmes comme il en faut », il en faut ![/access]

Chronique bête, 2. Le retour

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Dans exactement 5 jours – c’est-à-dire 120 heures –  c’est-à-dire 432 000 secondes – Brigitte Bardot aura 79 ans. L’âge de raison.  C’est donc le moment ou jamais de parler de nos amis les animaux. Cela me permet surtout de donner une suite à une première « Chronique bête » dans laquelle nous évoquions plusieurs faits édifiants sur la relation parfois très insolite qui lie l’homme à l’animal. Il était question d’un étudiant rêveur qui entreprit de voler l’une des défenses de l’éléphante personnelle de Louis XIV exposée au Muséum d’histoire naturelle ; et du destin culinaire du chameau officiel et présidentiel français, qui a fini en tajine quelque part au Mali. L’actualité animale est chargée ces derniers temps. On a appris que l’Iran envisageait d’envoyer prochainement – dans le cadre de son programme spatial extrêmement crédible (qui ne cache absolument pas le développement de missiles intercontinentaux, non…) – un chat persan dans l’espace. On lui souhaite bon courage, même si la légende veut que les félidés retombent toujours sur leurs pattes. À Paris va ouvrir un « Café des chats ». « C’est génial de prendre un thé et une tarte tout en caressant un chat ! » s’exclame une cliente, rapporte l’AFP. On appelle de nos vœux des « cafés à éléphants de mer » ou encore des « cafés à varans de Komodo ». Halte aux discriminations animales ! Et quid des « Bars à cancrelats » ou encore des « Troquets à bars ». Car oui, si vous étiez familiers de Pierre Desproges[Replongez-vous donc dans le poème en prose « Ondine » de Desproges…  Les ignares parlent de « sketch »…] vous sauriez que le bar est un nom vernaculaire ambigu désignant en français certains poissons, essentiellement de la famille des Moronidés… Le bar commun est surnommé « loup » ou « perche de mer », dans la région méditerranéenne. Mais restons-en là sur le sujet.

Aimez-vous brame ? – Cela manquait. Cela constituait l’un de vos plus ardents désirs. Cela commençait même à vous obséder. Gardez votre calme ! L’imitation du brame du cerf a désormais son championnat de France. Si, le cerf, vous savez. Ce mammifère ruminant, dont le mâle est si fier qu’il a le crane viril orné de bois triomphants et qu’il gueule sauvagement sa mélopée amoureuse à travers la forêt – une romance qui a pour nom : brame. Pour devenir un maître du brame, explique doctement à l’AFP Immo Ortlepp, double champion d’Allemagne « d’abord il faut que le son soit profond, qu’il vienne du ventre, comme une éructation ». Plus loin, l’expert en imitation de cerf explique… «  Il faut s’exercer tous les jours, jusqu’à ce que la voix s’habitue et que la toux d’irritation disparaisse. Et surtout, il faut écouter attentivement le cerf, se sentir comme un cerf ». Oui, se sentir comme un cerf. Voilà une activité normale, en ces temps troublés. Le marketing étant ce qu’il est, nous craignons malheureusement que des championnats de ce genre n’attirent l’attention de puissants groupes médiatiques habitués des grand-messes sportives télévisées. Canal+ risque de faire une proposition sérieuse. Mouloud Achour, le présentateur le moins utile et le moins drôle de la chaîne, pourrait alors assurer les commentaires en direct. Et s’il échoue nous pourrions quand même lui confier la supervision du parking visiteurs.

Souris donc ! – Le bureau permanent de Causeur à Libreville (Gabon) nous a signalé une information de toute première importance, une polémique considérable, une controverse de tout premier plan, une polémique d’ampleur internationale… Le quotidien Gabon Libre  rapportait récemment qu’ « Un instituteur retraité nommé Akoue Assoumou, qui souhaitait se délecter de la viande de rat achetée auprès d’une de ses connaissances, est décédé quelques instants après que le gibier lui aurait dit : ‘ je suis venu te chercher, allons’ ! » Le journaliste africain doute… « Un récit qui paraît tout à fait invraisemblable mais qui semble corroboré en partie par l’épouse du défunt. » Une épouse qui explique que son mari a été ensorcelé et tué par le rat qui parle ; un rongeur bavard et maléfique qui a valu une séance de lynchage mortel au chasseur à l’origine de la capture de l’animal coupable… Le rat parlant ésotérique a donc déjà fait deux morts. Le journaliste du Gabon Libre, certainement lassé de sorcellerie, constate en conclusion : « Dans tous les cas, depuis cette histoire les ventes de viande de rat ont considérablement chuté ». On se demande bien pourquoi….

Et sinon, sincèrement, vous aviez cru que Causeur avait des bureaux au Gabon ?

Retraites : une réforme ni faite ni à faire

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retraites etat reforme

 retraites etat reforme

Et non ! Désolés, nous ne nous sommes pas précipités pour vous livrer à chaud  et dès son annonce nos premières impressions, si possible avant tous les confrères, sur le récent projet gouvernemental de réforme de nos retraites. D’abord, nous l’avons trouvé bien mince et puis une certaine prudence nous a incités à attendre le bouclage définitif du projet en conseil des ministres. Nous n’avons pas eu tort, car entre les annonces originelles et cette mise en forme, le texte initial s’est trouvé alourdi d’une mise au pas des professions libérales, mais sans toutefois parvenir à dissiper la profonde déception qu’a suscitée ce projet clientéliste totalement dépourvu de souffle et d’ambition.

En fait, la seule véritable petite lueur d’espoir vient de la promesse de prise en compte de la pénibilité dans le secteur privé par un système de points, ouvrant droit à formation ou à retraite anticipée. On peut néanmoins faire confiance à notre législateur pour qu’il complique encore un peu un projet dont la lisibilité n’est pas la vertu première. De moindre portée, mais également dans le bon sens, la prise en compte du temps de l’apprentissage et de l’alternance et la possibilité pour les jeunes étudiants entrant dans la vie active d’acheter 4 trimestres au plus à un prix préférentiel De même, tous les trimestres – et non plus deux comme actuellement –  pris au titre du congé maternité seront désormais comptabilisés. Enfin, la prise en compte d’un trimestre de temps partiel s’opérera dès 150 heures au lieu des 200 antérieurement exigées. D’autres aménagements de détail profitent essentiellement aux salariés percevant de faibles rémunérations. Avec ces quelques lignes, c’en est fini des bonnes nouvelles : restent toutes les autres dont la liste est longue…

Pour commencer, le régime des  majorations  de 10% dont bénéficiaient les retraités ayant élevé trois enfants ou plus est remis à plat: disparition – ce qui n’est pas forcément injuste : l’avantage n’étant plus allocatif, mais contributif – de l’exonération fiscale antérieure  et plafonnement  du dispositif pour l’orienter progressivement dans un sens plus favorable aux familles modestes en prévoyant une majoration forfaitaire par enfant. Ensuite, augmentation symétrique des cotisations salariales et patronales de 0,15 point chacune au 1er janvier 2014, puis de 0,05 point les trois années suivantes, les entreprises n’ayant accepté cet effort qu’en contrepartie d’une promesse d’allègement équivalent de leurs cotisations d’allocations familiales. En outre, pour éviter de s’engager sur la pente glissante d’une désindexation politiquement dangereuse,  il est prévu de différer  du 1er avril au 1er octobre la revalorisation annuelle destinée à prendre en compte l’inflation. Enfin, sans que l’âge légal de départ à la retraite soit du tout  reculé, la durée de cotisation augmentera d’un trimestre tous les trois ans pour l’ensemble des régimes.

Pourtant,  face au vif mécontentement des retraités les plus modestes, le Gouvernement décidait sans tarder de revenir  pour leurs pensions à la date de revalorisation du 1er avril. Mais la surprise fut totale lorsqu’on découvrit que le projet de loi final dissimulait une  véritable bombe: la prise de pouvoir  programmée de l’Etat sur les Caisses de retraite des Professions libérales: nomination du Directeur de la Caisse Nationale d’Assurance-Vieillesse des Professions Libérales, imposition de statuts-types à chacune des caisses professionnelles adhérentes, fixation des  règles de gouvernance et de gestion… La stupéfaction  crut encore lorsqu’on découvrit  que les projets du Gouvernement correspondaient exactement à une recommandation de la Cour des Comptes, sournoisement  publiée juste avant l’examen du projet en Conseil des Ministres Naturellement, les professions libérales ne rentrant majoritairement pas dans le cadre de la clientèle électorale du pouvoir,  point besoin pour elles d’aucun préavis, d’aucune concertation et encore moins d’aucune négociation pour ce véritable hold-up, auquel ne sont sans doute pas étrangers  les 20 milliards de réserves accumulées par des décennies de gestion prudente de la part de  chacune des 10 caisses adhérentes à la CNAVPL. On est naturellement fondé à s’interroger sur les suites de cette soviétisation (qui très curieusement n’affecte pas les avocats, dont on redoute probablement la large représentation au Parlement)  et sur le rôle glauque de la Cour des comptes. Il est quand même paradoxal que  l’Etat (dont les finances ne sont en rien un modèle)  prétende imposer brutalement ses méthodes et ses travers  à ceux qui  jusqu’à présent ont su ne pas faire du déficit et de l’imprévoyance l’alfa et l’oméga  de leur gestion.

Voici maintenant le plus grave, ce qui risque de  durablement hypothéquer l’avenir du pays et le sort de ses retraités. Un manque patent d’ambition et de souffle: il ne reste rien de l’annonce présidentielle d’une réforme courageuse et en profondeur et ce n’est pas le nouveau comité de pilotage mis en place qui réglera le problème. La plupart des  choix structurants sont esquivés:  rapprochement et unification des secteurs public et privé, regroupement des régimes et des centres de gestion, juste représentation des retraités, rehaussement de l’âge légal pour rejoindre les seuils européens, introduction et encouragement  à des compléments institutionnels de capitalisation, recherche d’une  plus grande justice à partir de la l’égalisation interprofessionnelle et progressive  des durées effectives de retraites, décompte des droits acquis selon les  heures réellement effectuées, plutôt qu’à partir de trimestres à la plastique largement arbitraire.

On sent trop que le seul but du pouvoir a été, en esquivant la plupart des vraies questions d’éviter tout débordement, toute protestation d’ampleur en période préélectorale, mais en préservant jalousement l’intégralité des  privilèges et avantages de sa clientèle publique. On ne manquera pas de souligner qu’une fois de plus les 16 millions de retraités eux-mêmes ont été soigneusement exclus de toute participation aux débats et aux négociations, sans que cela empêche le moins du monde les porte-paroles du pouvoir de d’emboucher haut et fort les trompettes de la démocratie et de la participation. Mais le niveau élevé des taux d’insatisfaction et d’inquiétude des Français (entre 70% et 80%)  montre bien qu’ils ne sont pas dupes de cette réforme qui ne résout rien.

Bâclée, ni faite, ni à faire, dépourvue du moindre souffle, cette réforme restera sans nul doute dans les annales comme une sorte de contre-exemple par ce qu’elle comporte de médiocrité dans ses objectifs et de clientélisme dans sa réalisation. Avec le recul, on s’aperçoit qu’encore une fois les quelque 12 millions de retraités  du secteur privé auront été les grands perdants de ces  petites manœuvres 2013, puisqu’ils auront  définitivement abandonné et sans contrepartie trois points de croissance de leurs pensions dans la désindexation prétendument temporaire de leurs retraites complémentaires, alors que l’Etat de son côté renfloue sans fin le déficit abyssal des régimes publics. Mais qu’importe, la France est un grand pays, du moins tant  que Bruxelles et les marchés lui en laissent le temps, ce qui n’est pas acquis. Il lui faudra  pourtant sans nul doute patienter  encore quelques années pour que  l’accès au pouvoir d’une équipe suffisamment compétente, courageuse et soucieuse de l’intérêt général lui offre enfin, avec la participation effective des retraités et au-delà de syndicats-fossiles crispés sur leurs privilèges, la réforme juste, ambitieuse et généreuse qu’elle mérite.

*Photo : Rafael Peñaloza.

Un Goncourt nommé Miomandre

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goncourt francis miomandre

goncourt francis miomandre

On va décerner bientôt le prix Goncourt 2013. Le lauréat sera content, il aura bien raison ; il pourra pendant quelques heures faire mine d’oublier que cette gloire est éphémère, et qu’on aura du mal dans dix ou quinze ans à se rappeler qu’il l’obtint. La preuve : qui fut couronné en 2003, ou en 1998 ? (Jacques-Pierre Amette et Paule Constant). Certains lauréats plus anciens sont même complètement oubliés, sauf chez quelques amoureux d’histoire littéraire. Le Goncourt 1908, par exemple : Francis de Miomandre, avec Écrit sur de l’eau. Déjà à l’époque, sa victoire était à peine vraisemblable.

Paru chez Sicard, à Marseille, ce roman sans prétentions était en compétition avec Henri Barbusse. Surtout, il était presque épuisé au moment du prix, et l’imprimeur ratera le coche en sortant trop tard le nouveau tirage. Résultat, tout le monde s’en désintéressa avant même qu’il soit de nouveau disponible, ce qui poussera l’auteur à dire : « Mon Goncourt ne fut un événement pour personne, même pas pour moi ». N’empêche : Miomandre, ainsi lancé, fera une belle carrière jusque dans les années 1920, son heure de gloire. Dandy noceur, amuseur pétillant, il est de toutes les parties des années folles, où il consacre ses journées à écrire et ses nuits à faire la fête. Son œuvre est abondante : près de 80 romans et des centaines d’articles dans d’innombrables revues, notamment Les Nouvelles littéraires, qu’il fonde en 1922 et qui paraîtront jusqu’en 1985. En outre, ce lecteur infatigable possède une incroyable facilité à se couler dans les mentalités étrangères (il écrit à 22 ans un Essai sur la poésie arabe et compose ensuite une Histoire de la littérature française à l’usage des Japonais, jamais publiée) ; c’est pourquoi il fut un traducteur forcené, en particulier dans le domaine espagnol et latino-américain. On lui doit la découverte de livres d’Unamuno, Quirogua, Lascano-Tegui ou Lydia Cabrera, sans oublier une traduction du Quichotte (1935) qui fit référence durant plusieurs décennies. Fantasque et attachant, ce personnage méritait qu’on le tire de l’oubli. Remi Rousselot s’y emploie en exploitant une mine d’or, elle-même oubliée : le fonds Miomandre, endormi depuis des années à la Bibliothèque d’Espagne. De là cette belle biographie, sobre et informée, dotée d’un copieux cahier photos. On se serait passé, peut-être, de quelques expressions un peu rustiques, du genre : Miomandre était un gros bosseur, il avait l’amour des bouquins, il dévorait la vie (sans parler de ce mot sur Toulet : « Béarnais camé ») ; mais quel plaisir de voir ressuscités les livres de notre auteur ! S’il fallait établir une liste de rééditions prioritaires, on citerait, en se fiant à Rousselot : Voyages d’un sédentaire (1918), recueil de textes apparemment très dandys, mélange de rêves et d’évocations ; Dancings (1932), l’un de ses nombreux livres sur les boîtes de nuit ; Éloge de la laideur (1925), à cause du titre ; et Le Casino (1928), paru dans une série où s’illustrèrent aussi Eugène Marsan et Pierre de Régnier. Sans oublier le petit roman qui lui valut le Goncourt, donc : Ecrit sur de l’eau. La Différence, qui fait bien les choses, le republie justement dans sa collection de poche. Que le Goncourt 2013 se rassure ! On le relira peut-être aussi, dans 105 ans.

Rémi Rousselot, Francis de Miomande, un Goncourt oublié La Différence,  2013.

Francis de Miomandre, Écrit sur de l’eau La Différence, 2013.

 

Best-sellers et happy few

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livres critique best-seller

livres critique best-seller

En 1947, a la disparition de Marie Petitjean, France-Soir annonce à la une : «  L’auteur le plus lu du monde est morte. » Stupeur des lecteurs, qui n’avaient jamais vu ce nom dans leur journal favori, pas plus qu’ils n’y avaient lu le pseudonyme sous lequel Mlle Petitjean publiait ses romans a l’eau de rose : Delly. Comme si les quotidiens qu’ils parcouraient le matin et les romans qu’ils dévoraient le soir appartenaient a deux mondes étanches. Car c’est dans le silence le plus total que Delly publiait depuis prés d’un demi-siècle deux ou trois titres chaque année. Et quarante ans qu’elle suscitait l’engouement des foules. Au total, Delly vendra, sans que la presse ait daigné s’en émouvoir, quelques dizaines de millions d’exemplaires de ses œuvres.[access capability= »lire_inedits »]

Nettement plus que Gide, Mauriac et Malraux réunis. Et elle fera des émules : Barbara Cartland écrira 724 romans et vendra un milliard d’exemplaires en dépit d’une presse dérisoire – sauf pour évoquer son statut de grand-mère de Lady Di, sa passion pour le rose et ses toutous favoris. Ou pour parler de sa mort, comme pour Marie Petitjean, occasion rêvée de s’intéresser enfin au (passionnant) « phénomène sociologique » en laissant de coté le (méprisable) «  objet littéraire ».

Si le silence n’empêche pas le succès, la faveur de la critique n’interdit pas le bouillon. Et la chose ne date pas d’hier, comme Stendhal l’éprouva tout au long de sa carrière, y compris pour des chefs-d’œuvre dont on comprend mal l’insuccès : publiée a 1 200 exemplaires en 1839 La Chartreuse de Parme ne sera «  presque épuisée » que dix-huit mois plus tard, malgré le retentissant article que Balzac a consacre a ce « chef-d’œuvre de la littérature d’idées ». Sur ce plan, rien n’a changé – et on cité à mots couverts tel ou tel livre, célèbre pour avoir eu plus de papiers que de lecteurs.

En définitive, ce n’est que par exception que la critique engendre le succes. Et l’on compte sur les doigts d’une main les vrais faiseurs de triomphes, à l’instar de Léon Daudet dans l’entre-deux-guerres qui imposa La Recherche du temps perdu, Sous le soleil de Satan ou le Voyage au bout de la nuit, qu’il va sortir de l’ombre en décembre 1932 d’un seul coup de baguette magique.

En 1839, dans un célèbre article sur la « Littérature Industrielle », Sainte-Beuve expliquait déjà le discrédit de la critique en dénonçant la confusion croissante entre celle-ci et la « réclame » : sa tendance à «  la complaisance pour les livres annoncés ». En 1995, aux Etats-Unis, un sondage indiquait que 60 % des personnes interrogées reconnaissaient que les émissions télévisées avaient un impact décisif sur leurs « achats culturels ». Si, en 2013, on ajoute a tout cela l’influence d’Internet et des « réseaux sociaux », on devine qu’il ne reste plus beaucoup d’espace a la bonne vieille critique, décidément ramenée au rôle de (toute petite) cerise sur le gâteau.[/access]

Frédéric Rouvillois, Une histoire des Best-sellers, Flammarion, 2011.

*Photo: ginnerobot.

Fillon au pays des Soviets

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Les déclarations de François Fillon à Moscou laissent pantois. Voilà le candidat putatif à la fonction de président de la République française qui se lance devant le président russe dans une charge contre la politique étrangère de son pays, la France. Comme on dit, il faut contextualiser : la Russie d’aujourd’hui est-elle une grande amie de la France ? Le « cher Vladimir » est-il un complice si sympathique ? Rappelons qu’il y a quelques semaines encore la tension était au plus haut à propos de la Syrie avec le soutien intransigeant de Poutine à Assad. Par ailleurs, le président russe n’est pas un homme qui correspond aux canons des droits de l’homme tels que nous les pensons en France. Et c’est chez ce monsieur, dans ce contexte, que Fillon commet un geste que n’aurait pas osé faire, en son temps, Georges Marchais au pays des soviets ni Mélenchon, son distingué substitut.

Après sa sortie sur le FN, on ne peut être qu’effaré devant ces positions. Comment quelqu’un qui se dit disciple de Philippe Séguin peut-il déraper à ce point ? À qui avons nous affaire ? Que pensent ses lieutenants ? C’est dans ces situations qu’il faut sortir des diverses langues de bois et des petits jeux tactiques politiciens. On pourra toujours se moquer de Hollande, de sa cravate, des impôts et des diverses nunucheries de la gauche, il se trouve que Hollande sur les sujets qui relèvent de son pouvoir propre, a eu le sens de l’Etat. Il a eu le mérite de prendre les décisions qu’il fallait pour défendre les intérêts de son pays. Au Mali, la décision fut rapide et l’action sans bavure. En face de cela, la droite (puisque c’est ainsi qu’elle se nomme) fit la fine bouche. Quel est ce handicap français incapable de saluer la bonne action de l’autre, du collègue ou du partenaire, fût-il un rival ? Notre droite serait-elle redevenue la plus bête du monde ?

On rêve devant la médiocrité présente du débat politique en France de la part des partis dits responsables. On cauchemarde devant l’archaïsme de nos catégories. On reste pantois devant l’esprit sectaire des uns et des autres. On s’étonne devant les succès d’Angela Merkel. Mais pourquoi s’en étonner ? Elle est d’une autre trempe. Il y a quelques mois elle fut invitée courtoisement à prendre la parole devant le congrès de son parti rival. Imagine-t-on en France une attitude identique ? Quel est ce goût français pour la guerre civile ? Quelle pièce veut on y rejouer ? Mai 68, la Révolution, la Commune, la Terreur, 1936, les Ligues, la Saint Barthélémy ?

Le pays va mal, l’économie va mal, l’emploi va mal, la cohésion sociale va mal, le moral des français va mal et tout ce que trouvent à faire ces irresponsables politiques c’est de savonner la planche du rival ou du concurrent avec de petites phrases aussi vides que pas drôles pour des médias avides. Ces irresponsables politiques ont-ils conscience que leur discrédit naît du décalage de plus en plus grand entre leur parole, le spectacle qu’ils donnent d’eux-mêmes et la situation du pays ? De Cahuzac à Tapie ou à  Dassault, quelle est l’image de ces représentants du peuple ? Celle de la cupidité et la trahison de leur fonction. Comment ne pas éprouver de dégoût devant les amitiés kadhafiennes de la régence précédente ? Est-ce pour l’accabler en particulier ? Sûrement pas, la morale mitterrandienne avait aussi ses parts d’ombre frelatées. Alors, tous pourris ?

À qui cette appréciation sommaire profite-t-elle ? Marine et Mélenchon en font leur miel et les fas et antifas rejouent une mauvaise pièce déjà jouée. Bravo ! On sait imaginer l’avenir en France ! Le FN et le néogauchisme ne progressent que parce que la politique est devenue la caricature d’elle-même : morale autoproclamée, incantations républicaines, leçons d’efficacité suivies de l’échec dans les faits. François de Closets a raison, seul un gouvernement d’union nationale d’abord composé de personnes ayant le sens de l’Etat, peut remettre le pays d’aplomb pour affronter les défis multiples qui sont devant nous. Les clivages idéologiques sonnent creux dans le moment présent : déjà la question du mariage pour tous a clivé profondément la société parce qu’elle touchait à des fondamentaux culturels. Avec la question de l’islam en France, sa place, son statut, son expression, sa visibilité, c’est l’autre grand chantier où l’imagination collective peut remettre de l’harmonie, mais sûrement pas par les excommunications réciproques, les invectives idéologiques. C’est donc  à une toute autre manière de pratiquer la politique que nous invite l’urgence du temps présent.  Pour rendre pas drôles Les Guignols de l’info, il suffirait de tarir les faits qui les inspirent.

L’effort collectif ne peut être sollicité qu’à la condition d’être piloté par des personnes intègres qui ne se paient pas de mots. Seule l’exemplarité du pouvoir peut rendre au pouvoir ses lettres de noblesse. Il fut un temps où l’expression « grands commis de l’Etat » avait toute sa valeur. De Mendès France à De Gaulle, la France n’a pas manqué de talents pour être admirée. « Servir » n’est pas un verbe pronominal mais transitif. « Se servir » a un tout autre statut, à la fois grammatical et symbolique.

Alors par pitié monsieur Fillon, ressaisissez-vous, sauf à croire que le « cher Vladimir » est votre modèle inavoué. Il faudrait alors penser avec Lao Tseu que le poisson pourrit toujours par la tête.

Les deux visages d’Antonioni

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femmes entre elles antonioni

femmes entre elles antonioni

Bonne nouvelle pour les amateurs du cinéma d’Antonioni : les infatigables et indispensables éditions Carlotta proposent ces jours-ci en DVD deux films plutôt rares et peu vus du maestro. D’une certaine manière (mais nous nuancerons), ils représentent deux périodes bien spécifiques du cinéaste : d’un côté, sa période « existentialiste », de l’autre, sa période plus « abstraite » et picturale.

S’il fallait absolument trouver un point commun à ces deux œuvres, il faudrait souligner qu’il s’agit de deux adaptations littéraires. Avec Femmes entre elles, Antonioni porte à l’écran une nouvelle de Pavese mettant en scène une jeune femme ambitieuse qui quitte Rome pour Turin et qui, sauvant d’une tentative de suicide la jeune Rosetta, va se lier à un groupe d’amies issues de la bourgeoisie turinoise. Le mystère d’Oberwald s’inspire lui de L’aigle à deux têtes de Cocteau et narre les aventures d’un jeune anarchiste qui tente d’assassiner la reine et qui tombe entre ses mains à cause de sa ressemblance avec le défunt roi.

Sans compter parmi les œuvres majeures d’Antonioni, ces deux films présentent un intérêt certain et témoignent de l’évolution de la filmographie du cinéaste. Femmes entre elles est un exemple typique de ses films tournés avant L’avventura : la dimension « abstraite » de son cinéma n’est pas encore là mais déjà perce un certain goût pour le vide et pour la peinture d’un malaise existentiel. Ce qui pourrait sembler, de prime abord, n’être qu’un tableau assez acerbe des mœurs de la bourgeoisie italienne de l’après-guerre s’ouvre sur des perspectives beaucoup plus sombres.

Le film s’ouvre sur un suicide raté qui contaminera la suite du récit, faisant à la fois planer une menace de mort et annonçant le geste final fatal. Rosetta, qui tente de mettre fin à ses jours, est amoureuse d’un homme marié. Alors que pour les autres filles du groupe, l’adultère semble n’être qu’un passe-temps comme un autre pour tromper l’ennui et se divertir ; il y a chez Rosetta une sorte de croyance absolue dans l’amour qui va se heurter à la triste surface de la réalité. Dans les liens qui se tissent chez ce couple adultère se dessine déjà cette fameuse « incommunicabilité » chère à Antonioni.

Femmes entre elles, c’est l’arrivée du sentiment de l’absurde dans une comédie du type « téléphones blancs ». C’est la sensation que quelque chose ne fait plus sens et que l’existence est menacée par le vide. On le ressent d’une manière assez remarquable dans une très belle séquence à la plage où les femmes papillonnent, se révèlent cruelles entre elles (l’une d’elle conseille à Rosetta de se suicider pour permettre au groupe de retomber sur un nombre pair) et séduisent le mari de leurs amies, par jeu et désœuvrement. Tournée en plans d’ensemble, la séquence offre une jolie chorégraphie de ces corps s’agitant vainement au bord de la mer et d’une nature indifférente au sort et à la souffrance des hommes.

Cette dimension « existentialiste » alourdit également un peu le propos, comme souvent dans les premiers films du cinéaste (par exemple dans Le cri). Il manque encore un peu cette incroyable stylisation qui fera la richesse de films comme Blow up ou Zabriskie Point.

Entre Profession : reporter et Identification d’une femme, Le mystère d’Oberwald s’inscrit pleinement dans cette période dite « abstraite ». Lorsqu’il entreprend Le mystère d’Oberwald, le cinéaste n’a pas tourné depuis 5 ans et il accepte donc une commande de la RAI. Non seulement ce film sera tourné pour la télévision (comme Le testament du docteur Cordelier de Renoir ou les films didactiques de Rossellini) mais il sera aussi tourné en format vidéo (comme certains Godard de la fin des années 70). On apprendra grâce au supplément du DVD qu’Antonioni était ravi de se retrouver derrière un moniteur et de pouvoir, à sa guise, jouer avec des palettes de couleurs à l’instar d’un peintre.

Malheureusement, le film se heurte à deux écueils. Primo, le matériau d’origine. Pour ma part, je n’ai jamais trouvé la pièce de Cocteau très intéressante (le film qu’il en a tiré avec Jean Marais et Edwige Feuillère est d’ailleurs sans doute son film le moins réussi). Si Antonioni élague le côté grandiloquent des dialogues du dramaturge français et se contente d’un décor dépouillé, il faut bien reconnaître qu’il n’évite pas totalement un certain bavardage et que le récit qu’il met en scène apparaît bien vieillot.

Si, selon Aurore Renaut qui présente les deux films en bonus, on peut voir dans Le mystère d’Oberwald des réminiscences de l’actualité de l’époque (l’anarchiste tentant d’assassiner la reine renvoyant aux attentats des Brigades Rouges et aux provocations policières de l’État italien), j’ai un peu de mal à cerner ce que le cinéaste fait vraiment de ce sujet (quel point de vue?).

Secundo, la réalisation en vidéo se révèle particulièrement laide. Outre des mouvements de caméra et recadrages incertains, il faut reconnaître que le jeu avec les couleurs d’Antonioni n’est pas particulièrement intéressant. Les images bavent et si on compare avec le travail sur la couleur que faisait quelqu’un comme Argento à l’époque (Suspiria, Inferno), il n’y a pas photo !

Reste alors quelques très belles séquences, quasi fantomatiques, une très belle fin et l’interprétation superbe de l’impératrice Monica Vitti.

Mais plus de deux heures de théâtre vieillot, c’est un peu long…

Femmes entre elles (1955) de Michelangelo Antonioni avec Eleonora Rossi Drago

Le mystère d’Oberwald (1980) de Michelangelo Antonioni avec Monica Vitti

(Editions Carlotta Films). Sortie en DVD le 18 septembre 2013.

*Photo: Femmes entre elles.

Nirvana : L’éternel retour du rock authentique

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nirvana rock in utero

nirvana rock in utero

La pléthorique réédition – 70 titres inédits déclinés sur trois supports différents – du troisième album studio de Nirvana, In Utero, commémorant le vingtième anniversaire de ce testament discographique du groupe, offre l’occasion de faire l’état des lieux du rock en 2013 et de regretter la disparition d’une authenticité populaire qui faisait l’essence du genre.

Nirvana a touché le jackpot en 1991 : l’hymne grunge « Smells Like Teen Spirit » a tout dévasté sur son passage, révélant à la face du monde un genre encore plus désespéré et nihiliste que le mouvement punk. La noirceur authentique envahissait les charts comme une traînée de poudre, procurant un sentiment de bien-être libérateur à la jeunesse mondiale. C’était il y a 20 ans, un siècle, une éternité. Depuis, les productions musicales des hit-parades et playlists de nos radios semblent soumises aux règles édictées par le CSA, passées au tamis de l’édulcoration finale. Aujourd’hui, les chanteurs font de la musique pour leurs parents et « Smells Like Teen Spirit » n’aurait probablement aucune chance d’émerger sur les ondes globalisées et lyophilisées.

Nirvana était ultra-populaire et sortait des chansons comme « Rape Me »(« Viole-moi »). Ça passait sur les radios et personne ne s’en offusquait (le journalisme délationniste Morandinien – « Madame, y’a machin qu’a dérapé, han, c’est pas bien »- n’était pas né). Et Doc et Difool exultaient : « Ce n’est pas sale ! ». Hé oui. Même les grandes maisons de disques françaises publiaient des groupes de rock dont l’existence paraîtrait aberrante aujourd’hui. Les Nus par exemple, signés chez le prestigieux label RCA, chantaient en 1982 (tenez-vous bien) : « Le sacrifice, le sacrifice s’inscrit dans le Coran de père en fils […] La force de l’Islam réside dans son fanatisme / La force de l’Islam réside dans son magnétisme / La force de l’Islam réside dans sa cruauté / La force de l’Islam, l’Occident livré aux flammes et à la danse ». A défaut d’avoir fait danser l’Occident avec cette chanson, Les Nus étaient considérés comme un groupe de rock respectable : Noir Désir a repris leur chanson « Johnny Colère » et Miossec les cite parmi ses références. Le seul album des Nus a autant de chances d’être réédité que celui de Christophe Hondelatte, et c’est bien dommage pour la diversité culturelle.

Cela peut surprendre aujourd’hui mais en 1994, dans les derniers mois de son existence, Nirvana était perçu comme un groupe mainstream hyper commercial, raillé par les fans de musique sérieuse et profonde (comme, au hasard, Dead Can Dance ou les Têtes Raides…). Aller les voir en concert sur la tournée In Utero faisait de vous un paria infréquentable perdu pour la société. Ce que subit Dieudonné depuis quelques années n’est rien en comparaison du quotidien d’un fan de Nirvana en 1994. Mais le suicide (le meurtre ?) de Kurt Cobain a tout changé, comme à chaque fois qu’un rocker meurt à 27 ans en pleine gloire. Alors bien sûr, In Utero n’est pas à proprement parler un chef-d’œuvre, mais en ces temps de disette créative et d’absence de sincérité artistique, on peut se laisser retenter sans risque par ce pavé noir abrasif.

Car la crise du disque actuelle correspond à la crise d’authenticité que traverse notre époque du mensonge institutionnel. Les techniciens de l’emphase occupent les ondes et les écrans, chantent les mêmes violonnades qu’un Cahuzac devant la représentation nationale (avec un peu plus de trémolos feints dans la voix tout de même) et, parité oblige, les filles se partagent le gâteau de l’interprétation interchangeable des classiques de la chanson française.

Bien sûr, après Nirvana, il y a encore eu des groupes pour nous rappeler la sensation d’être vivant (Babyshambles, les Strokes, Crystal Castles, etc.), mais sommes-nous encore vivants ?

Il nous reste toujours le rap français, qui est une chance authentique pour la France…

Alors, « Rap Me »?