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Prostitution : le plus vieux débat du monde

Prostitution : le plus vieux débat du monde

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Balzac distinguait les femmes « comme il faut » − autrement dit de la bonne société − de celles « comme il en faut » − à savoir les courtisanes. Savourez le piquant de la taxonomie balzacienne, car elle perdra bientôt toute signification. Tout porte en effet à croire qu’une fois lancée, la machine politique à supprimer les femmes « comme il en faut » ne s’arrêtera plus. Une extinction de l’espèce programmée au nom du progrès, en l’occurrence de la lutte contre  la traite des êtres humains, la marchandisation du corps, l’atteinte à la dignité de la personne, la violence, l’esclavage et tout et tout. L’abrogation du délit de racolage passif voté par le Sénat en mars laissait pourtant espérer, en lieu et place de cette marche forcée vers l’avenir radieux, un premier pas vers la reconnaissance et la réglementation du travail sexuel. C’était sous-estimer la détermination de Najat Vallaud-Belkacem : la ministre des Droits des femmes entend bien voir la prostitution « disparaître ». Le Parlement devrait discuter à l’automne une proposition de loi de la députée socialiste Maud Olivier élaborée en concertation avec le gouvernement, qui pénalisera les clients des prostituées et donc, marquera peut-être le basculement de la France dans le camp des pays abolitionnistes. Cette grande cause qui peut réaliser l’union sacrée des progressistes et des conservateurs a toutes les chances de rassembler, le temps d’un vote, l’ensemble de la classe politique. De même, qu’elles soient de droite ou de gauche, les femmes « comme il en faut » dénoncent cette démarche répressive qui, sous couvert de les protéger, risque de conduire à leur précarisation.[access capability=”lire_inedits”]

La fesse ouvrière.

À l’heure où la Manif pour tous mobilisait des centaines de milliers de Français, quelques dizaines de personnes se rassemblaient place Pigalle, sous des banderoles proclamant : « Clients pénalisés = Putes assassinées ». Le site internet de l’organisateur, le Strass ou Syndicat du Travail sexuel, appelait à une participation massive: « Les allié(e)s sont les bienvenu(e)s », pouvait-on y lire. Certains sont plus bienvenus que d’autres. Morgane Merteuil,  sa porte-parole, a en effet refusé d’accorder une interview à  Causeur, décrété « canard d’extrême droite ». La question de savoir si tous les clients se recrutent parmi les sympathisants de la gauche n’a pu être abordée, pas plus que celle concernant la pertinence des propositions du gouvernement actuel en faveur des prostituées. Heureusement, il n’y pas une, mais des prostitutions. Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) de décembre 2012 met ainsi en exergue le caractère hétérogène du groupe social constitué par les travailleuses du sexe. Snobé à Pigalle, Causeur a eu plus de chance à Londres lors d’une rencontre de l’English Collective of Prostitutes.

« Je me fiche de la ligne éditoriale de votre journal. D’ailleurs, je suis libérale…  »,  déclare d’emblée Ariane G., activiste et ex-escort girl berlinoise, invitée pour parler de la situation des prostituées en Allemagne. Serrée dans un polo Lacoste déboutonné, cette quadra au long passé dans la profession se dit sans illusions : « Il suffit de voir ce qui se passe en Suède pour conclure que, partout, la gauche nous méprise autant que la droite ! Personne ne contrôle les bateaux de putes qui circulent entre les fjords ! » Plaquée contre le mur où s’étale l’affiche « 70% of sex workers are mothers », une collègue londonienne acquiesce avant d’ajouter que le Parti travailliste n’a pas empêché le gouvernement de Tony Blair d’étendre l’ASBO − une ordonnance de lutte contre les comportements antisociaux − aux prostituées. Délibérément définies de façon très floue, ces mesures contribuent à criminaliser une activité qui, pourtant, n’est pas illégale, les peines d’incarcération pour racolage ayant été supprimées au Royaume-Uni en 1983. Pis, l’ASBO est un moyen commode de contraindre les prostituées à accepter l’aide psychosociale. Comme pour d’autres groupes considérés comme marginaux, qu’il s’agisse de mendiants ou de toxicomanes, au Royaume-Uni, le traitement social de la prostitution s’appuie sur la coercition. « La prostitution est un miroir de la société », conclut Ariane G. Dans ces conditions, l’harmonisation européenne rêvée par les abolitionnistes n’est certainement pas pour demain : le sexe sera sans doute le dernier îlot de résistance des particularismes nationaux.

Les rencontres des travailleuses du sexe se multiplient à travers l’Europe. Précisons que leur objectif ne consiste pas à trouver le modèle idéal, mais le « moins pire ». En effet, examinées de près, les politiques de libéralisation et de réglementation de la prostitution menées dans plusieurs pays européens ne font pas rêver. En Allemagne, les prestations sexuelles sont désormais un secteur d’activité, donc un marché où règne une concurrence sans merci, entraînant la multiplication des bordels low cost. Aux Pays-Bas, la légalisation des maisons closes n’a pas entravé la floraison d’établissements clandestins, souvent contrôlés par  des réseaux mafieux. Mais à l’opposé, l’absence totale de réglementation d’une profession autorisée a transformé toute une région d’Espagne, la Catalogne, en un supermarché du sexe dont 4% des femmes dépendent directement.

Encadrée par une baie vitrée de son appartement d’un dixième étage, « Maîtresse Gilda », une figure dans le milieu de la prostitution parisienne, s’insurge contre l’idée de la réouverture des maisons de passe. « Plutôt crever que bosser pour un patron !, lance-t-elle, qu’on nous foute la paix et qu’on nous laisse faire notre métier ! » Elle évoque la Nouvelle-Zélande, où les prostituées s’autogèrent aux seins de bordels coopératifs : « Si, là-bas, le problème a pu être résolu, c’est grâce au fait que la législation a été élaborée en collaboration avec les prostituées elles-mêmes. En France, nous sommes considérées comme intellectuellement inaptes à décider de notre sort ! » Lucide quant à l’efficacité des initiatives européennes, telle que Déclaration des travailleuses du sexe rédigée en 2005, qui se borne à intégrer la prostitution et les prostituées dans le champ des droits de l’homme, Maîtresse Gilda reconnaît néanmoins l’intérêt symbolique du document : « Il est important puisque rédigé par plus de 300 personnes venues de toute l’Europe qui s’accordent sur l’essentiel : ne pas restreindre l’accès des prostituées aux droits fondamentaux, stopper la répression du travail sexuel, protéger notre indépendance. » Ce consensus de surface ne suffit pas à masquer l’incapacité de la profession à élaborer une plate-forme cohérente.

Les belles au bois s’exhibent

 Corine et Manuela, quinquagénaires pétulantes et rigolardes du Collectif du 16e arrondissement, lequel regroupe des prostituées « libres, régulières et déclarées », ne cachent pas leur sympathie pour la droite. « Il suffit que la loi sur la pénalisation des clients passe pour que toutes les putes votent Front national ! », assène Manuela avec son accent hispanique. En route vers le Sénat où elles doivent plaider leur cause, « un peu comme quelqu’un qui joue au Loto en espérant devenir millionnaire », elles dénoncent tour à tour la tartuferie de la société, l’interventionnisme de l’État, le paternalisme du féminisme institutionnalisé, l’inefficacité des associations d’aide aux prostituées. « Ce qui dérange dans la prostitution, argumente Corine, c’est le rapport entre le sexe et l’argent. Dans un club échangiste, personne ne trouverait à redire à mon comportement. » Et sa collègue d’origine colombienne d’intervenir : « Il faut fiscaliser les prostituées ! Les caisses de la Sécurité sociale sont vides alors que nous ne demandons qu’à recevoir chaque mois un bulletin de salaire et payer nos impôts ! » Inconcevable, dites-vous ? Sûrement. Du moins aussi longtemps que la majeure partie de la classe politique s’acharnera à voir la prostitution seulement comme une violence faite aux femmes et les prostituées seulement comme des victimes.

Au service du Collectif du 16e arrondissement, Mes Stéphanie Marcie-Hullin et Marie Grimaud connaissent les prostituées du bois de Boulogne depuis des années. Grâce notamment à leur travail de sensibilisation, aux lettres de protestation adressées à Manuel Valls, aux requêtes incessantes contre les abus procéduraux, les rapports entre l’association et le préfet se sont améliorés. « 80% des prostituées du bois de Boulogne travaillent en indépendantes et se déclarent au niveau de l’Urssaf en tant que profession libérale, explique Me Grimaud. Elles ont une organisation interne sur les emplacements ou les horaires mais ne redonnent pas d’argent à des proxénètes. Au contraire, leur rôle dans le maintien de l’ordre est primordial et très apprécié par le commissariat du 16e. » Cela ne suffit pas à émousser la clairvoyance de Me Marcie-Hullin : « En toute hypocrisie, la classe politique veut aboutir à la prohibition de la prostitution sans avoir à affronter un débat public. Et elle y parviendra. »

 Devant le Sénat où sont attendues Corine et Manuela, des journalistes guettent la sortie de DSK. L’ex-directeur du FMI vient d’y être auditionné sur la fonction des divers acteurs financiers dans l’évasion de capitaux. « On va lui proposer nos services à un prix d’ami ! », plaisante Corine, ajustant son chemisier rose. Paradoxalement, c’est l’écho de ses rires qui donne un semblant de solennité au propos qu’elle lance avant de disparaître dans le Palais du Luxembourg : « J’ai des ancêtres qui se sont battus pour la liberté, dans toutes les guerres et qui, dans bien des cas, l’ont payé de leur vie… Il est de mon devoir moral de continuer à me battre pour le droit de tous à penser, à agir, à vivre en hommes et en femmes libres. » Balzac avait raison : des « femmes comme il en faut », il en faut ![/access]

Septembre 2013 #5

Article extrait du Magazine Causeur


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Paulina Dalmayer est journaliste et travaille dans l'édition.

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