Cette année encore, le succès des Journées du Patrimoine ne s’est pas démenti. Il marque le profond attachement des Français pour leurs monuments historiques. Ressaisir ses racines est une démarche qui attire de plus en plus.  Grâce à la richesse de son héritage, la France est la destination privilégiée des touristes; on pourrait penser que tout est fait pour le préserver. Il n’en est rien. Alors que le budget du ministère de la Culture est en léger recul pour l’année 2013, les économies ont été principalement faites sur les fonds alloués à la restauration du patrimoine. Ceux-ci ont diminué de 10%.  De fait, le patrimoine religieux se révèle être le parent pauvre des programmes de réhabilitation. Depuis plusieurs années, l’Observatoire du Patrimoine Religieux tire la sonnette d’alarme. Les projets de destruction d’église se multiplient dans les petites communes. Sous prétexte de ne pouvoir financer les rénovations, certains maires laissent se délabrer des églises parfois classées au monument historique. In fine, il s’agit de n’avoir d’autres choix que de les détruire pour construire places de parkings, hôtels ou restaurants. Même si pour l’année 2013, les églises détruites s’élèvent à cinq, ce mouvement d’ensemble ne laisse pas d’interroger.

Il suffit de parcourir la presse régionale pour se rendre compte de cette évolution. Pour preuve, il y a quelques années aurait-on demandé aux habitants de Plouagat dans les Côtes-d’Armor s’ils voulaient conserver leur église? En répondant massivement oui, ils ont montré qu’au-delà de la pratique religieuse, l’église sur la place du village est un édifice familier auquel on reste attaché. Même si, en France, les catholiques ne sont plus pratiquants et ne se retrouvent plus que lors de Noël et de Pâques, les citoyens croyants ou non ne veulent pas que l’on défigure leur village. Un village français sans son clocher n’est plus vraiment un village français.

Néanmoins, ces tentatives de transformation traduisent deux phénomènes : d’abord, la part croissante du consumérisme au détriment du spirituel non rentable, ensuite, l’essor de l’Islam, deuxième  religion de France sur le papier, en réalité la première pour le nombre de pratiquants.

Investir dans des édifices religieux désertés n’est pas rentable. Effectivement, dans certaines églises, les messes ne sont parfois célébrées qu’une fois par mois puisque les curés doivent s’occuper de vingt églises différentes, tout cela pour accueillir une dizaine de fidèles vieillissants à chaque office. Par ailleurs, dans les petites communes ces édifices n’attirent pas les touristes. Pourtant, il n’en reste pas moins que c’est aux maires qu’il incombe d’entretenir l’héritage légué par la fille aînée de l’Eglise.

Les communes rurales comme celles de banlieues sont touchées. Dans le second cas, comme les administrés sont désormais majoritairement musulmans, des maires n’ont aucun scrupule à financer ces nouveaux lieux de culte avec l’argent public et des fonds venus de pays du Golfe ou du Maghreb. Leur réélection est en jeu. Parfois même, il est normal d’invoquer le principe de réalité pour transformer l’église vidée de ses fidèles en mosquée. Construite dans les années cinquante pour les ouvriers français, espagnols et portugais, elle est désormais une surface inutilisée qu’il faut reconvertir. La déchristianisation des consciences entraîne avec elle une déchristianisation de l’espace. Plus largement, la France et ses 100 000 clochers sont scrutés par nombre de pays européens qui assistent au même phénomène chez eux.

Certains se réjouissent de voir la superbe de l’Eglise rabattue. C’est enfin une Eglise de la pauvreté. Elle qui peine à faire entrer le Denier du Culte pour son fonctionnement ordinaire ne rechigne pas à jouer le rôle d’agneau sacrificiel. Bonnes âmes, des congrégations religieuses prêtent des chapelles pour que les musulmans puissent y célébrer leur culte. Ils la rachètent ensuite. Le symbole en dit long. Il faut alors ôter vitraux, crucifix, statues de Marie, de Joseph, de Jeanne d’Arc devenus indésirables. Les amis de Jean-Luc Mélenchon se félicitent de cette victoire. Les esprits sont enfin libérés de l’obscurantisme catholique supposé. Quel triomphe ! En revanche, ils restent curieusement muets devant la nouvelle religion qui s’est engouffrée dans la brèche et qui occupe désormais le champ, tant spatial que médiatique, laissé vacant par l’Eglise. À les entendre, l’Islam serait la religion des Lumières. En cela, ils font preuve d’une indulgence dangereuse face à certains obscurantistes islamistes qui s’avèreront sûrement moins traitables que les pires intégristes catholiques.

D’autres estiment encore que l’Eglise possède un trésor de guerre substantiel et qu’elle peut et doit financer la réfection des petites églises de Province. Mais, voilà le Vatican ne paiera pas non plus. Il a d’autres priorités. De priorités en priorités, le patrimoine religieux se délabre peu à peu. Non seulement les assauts du temps et les dégradations multiples entraînent la détérioration des églises mais les paroisses doivent aussi faire face à la multiplication des vols. On ne compte plus les objets du culte, ciboires, crucifix, calices dérobés pour être refondus. C’est sans évaluer le nombre de tableaux subtilisés. Rarement sont ceux que l’on retrouve intacts. Tout cela alimente un marché parallèle des arts liturgiques et des antiquités où des trésors méconnus qui datent du XVIIe siècle ou même du Moyen-âge disparaissent dans l’indifférence générale. Le phénomène est européen. La Belgique notamment doit faire face au même pillage silencieux. Il serait le fait de bandes venues d’Europe de l’Est spécialisées dans le recel d’œuvres d’art. Ces chefs-d’œuvre qui resteront inconnus du grand public sont perdus à jamais pour le patrimoine français. Comme l’église elle-même n’est plus un espace sacré, les autorités religieuses doivent remiser des œuvres d’art, initialement destinées à la liturgie ou à l’édification des fidèles. Ce climat les incite à fermer boutique. Dès lors, sur le trajet des vacances, faire une halte dans une église de village, revient à trouver porte close. Quand on sait que même la basilique royale de Saint-Denis, nécropole prestigieuse des rois de France, peine à trouver les moyens de financer ses restaurations ordinaires, on ne peut s’étonner que des petites églises de province disparaissent. Alors que Notre-Dame de Paris reste le monument de France le plus visité, la basilique pâtit de sa situation au-delà du périphérique. Si elle se trouvait dans le cinquième arrondissement, on gage qu’elle serait un monument de premier plan et que l’on n’aurait aucun mal à trouver les fonds pour reconstruire l’une de ses flèches détruite par une tempête au XIXe siècle. La faune locale de Saint-Denis explique en partie pourquoi les touristes ne font pas le détour. Entre les dealers que l’on croise à la sortie du métro et la hantise du vol à l’arraché, on comprend que cela n’aide pas à faire rayonner le site comme il le mériterait. Et pourtant, journées du patrimoine ou pas, il serait important de redécouvrir l’un des premiers édifices gothiques de l’histoire de la chrétienté. Férus de leur patrimoine et de leur Histoire, les Français semblent avoir étrangement abandonnés la basilique, îlot improbable au milieu de la faillite de Saint-Denis.

Dans la France du XXIème siècle, les églises sont moins des édifices religieux que des monuments historiques. Elles sont devenues des repères qui témoignent de l’empreinte du christianisme sur le pays et plus largement sur l’Europe. Après les tumultes de son histoire, l’Eglise semble s’effacer sur la pointe des pieds. Pourtant, le clocher d’un village de Province fait partie du champ visuel. Son absence même est inconcevable, que l’on soit chrétien ou non, croyant ou pas. Chacun a une histoire avec le lieu. Une église, c’est la résurrection d’une partie de ses souvenirs, une évocation nostalgique du passé. Lorsque le provincial quitte Paris pour passer le week-end dans la maison de son enfance, la première chose qu’il aperçoit au coin de son pare-brise, c’est le clocher caractéristique du lieu de ses origines. Il est de retour chez lui, enfin. Cette seule pensée suffit.

*Photo: Koen.

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