Il aura fallu plus de deux mois aux autorités compétentes pour ordonner aux policiers qui avaient fait leur travail avec professionnalisme, vélocité et précision, d’arrêter enfin les quatre agresseurs présumés de Wilfred de Bruijn et de son pote. Nous l’avions révélé sur Causeur dès le 9 juillet dernier, lesdits suspects identifiés n’étaient pas des brutes versaillaises en veste de tweed armées d’un fusil de chasse, mais les éternels jeunes-des-cités-qui-habitent-les-quartiers. Prudence de la préfecture de police de Paris ? Voilà qui trancherait enfin avec les arrestations politiques à l’emporte-pièce du type Tarnac ou Varg Vikernes, auxquelles ces dernières années nous ont habitués. Mais on a un peu de mal à ne pas voir derrière ceci la main habituelle qui désigne et cache selon que cela corresponde ou non à son idéologie.

Le pesant silence médiatique qui a entouré cette arrestation est en effet inquiétant. Lorsque Wilfred de Bruijn avait jugé à propos de publier sur les réseaux sociaux une photo terrifiante de sa face tuméfiée, quelques heures après l’agression sauvage dont lui et son compagnon avaient été victimes dans les rues du XIXème arrondissement, la voix de la domination, qu’on appelle les médias, avait été prompte à relayer son message : « C’est ma réponse aux propos choquants et terrifiants qu’on a entendus dans le débat public ces derniers mois, tenus par des personnes censées être responsables, comme Henri Guaino ou l’archevêque de Paris », qu’il disait. Le pauvre. Malin cependant, il continuait ce 10 avril à l’adresse des journaleux : « Il faut une image pour raconter l’histoire, ça marche comme ça dans votre métier. » Et d’accuser Christine Boutin encore une fois : « Il faut assumer ce qu’on a déclenché. » Ou : « La MPT a créé un climat depuis des mois dans lequel les gens peuvent dépasser les limites de l’acceptable dans l’action physique » (sic)

Rappelons-nous. C’était au printemps dernier, quand Le Nouvel Obs, pour faire peur à la France titrait : « Les agressions homophobes bondissent de 27%. » En réalité, le rapport de SOS Homophobie, aussi neutre en la matière que Monsanto quand il teste ses semences, sur lequel l’hebdo s’appuyait disait ceci dans le détail : « Si la moitié des témoignages rapportent des insultes, 122 cas d’agressions physiques, (soit 30 de moins qu’en 2011), ont été signalés. » Bizarre, puisque 2012 devait être l’année de toutes les peurs, de toutes les violences mues par la « libération de la parole » – nouveau gimmick des gens qui pensent bien. Dans le même rapport, on pouvait lire des perles de cet orient-ci : « Anaïs, 17 ans, nous signale que lors de la manifestation d’opposant-e-s (sic) au mariage pour tou-te-s (et re-sic) du 17 novembre à Lyon, elle a vu des homosexuel-le-s (et dix de der) se faire frapper à coups de barre de fer. » Apparemment, elle est la seule. Mais cela n’empêche pas le rapport d’intégrer en loucedé ce témoignage parmi les autres. Au même moment, souvenons-nous, François Hollande évoquait « la responsabilité de ceux qui convoquent des familles et des jeunes gens et doivent les encadrer ». À nouveau, il y a quelques jours, un rassemblement d’antifas à Saint-Michel, organisé à la suite de l’assassinat d’un rappeur grec par les néo-nazis d’Aube dorée, dégénérait en descente virile dans un bar du XVème arrondissement « connu pour être fréquenté par des militants de la Manif pour tous ». On a beau travailler du ciboulot, il faut avouer qu’on ne voit pas le rapport.

Que l’humain ait pour habitude constante de débusquer un bouc-émissaire, on ne le sait que trop. On croyait cependant que le génie de la modernité, dans la lignée du christianisme, était justement de nous extraire de cette mécanique-là. Le pouvoir, en tant que gouvernement, n’est même pas responsable de ces accusations lancées à tort et à travers, au mépris de toute jugeote et de tout présomption d’innocence : il n’est que le jouet de ce que l’on suppose être l’opinion publique, à qui l’on jette en pâture comme dans un téléfilm vite écrit des méchants de circonstance qui n’ont in fine rien besoin de commettre de répréhensible, seulement d’être tels qu’on les désire. Un an après son apparition, il apparaît pourtant à l’observateur que la Manif pour tous et les mouvements affluents ne sont responsables d’aucune violence, et certainement pas à l’encontre des homosexuels, qui n’ont jamais été aussi bien traités dans les franges bourgeoises de la société française. Tout au plus pourrait-on lui imputer, et de manière bien indirecte, la responsabilité du pugilat opposant trois skins au patron du « Vice-versa », bar gay de Lille. C’est bien maigre, et il est difficile de nier que les skins, comme les jeunes-de-cité-qui-patata, n’ont jamais eu besoin de la Manif pour tous pour jouer du bourre-pif aviné.

On espère que Wilfred De Bruijn et son camarade se sont bien remis de leurs blessures et de leur traumatisme. On espère aussi qu’un jour ils présenteront des excuses.

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Jacques de Guillebon
est journaliste et essayiste.est journaliste et essayiste.