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Jean-Marie, plafond de verre du Front National ?

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marine le pen fn

Samedi dernier, le site internet des Inrocks a publié un papier qui faisait suite à l’entretien de l’un de ses journalistes avec Jean-Marie Le Pen. On imagine facilement la tête déconfite de la présidente du FN en découvrant l’article. Non seulement le Vieux est toujours là et bien là, mais il tient à le faire savoir. « Ma candidature défrise certains au FN » plastronne le président d’honneur frontiste. Les Inrocks en font logiquement leur titre. L’entourage proche de Marine Le Pen est clairement visé. Comme pour démontrer à sa fille qu’il constitue encore le gardien du temple frontiste, Jean-Marie Le Pen a effectué cette sortie médiatique dans un médium clairement engagé contre la fameuse dédiabolisation du FN. Un message envoyé à celle qui lui a succédé il y a deux ans et demi déjà, laquelle a pourtant fait entretemps le meilleur score historique du parti à la présidentielle.

Marine Le Pen avait pourtant déjà reçu le message. Elle continue de ménager son père, ce qui lui vaut de commettre des erreurs contredisant sa stratégie politique globale, laquelle lui a pourtant permis d’enregistrer des succès électoraux et médiatiques depuis qu’elle est à la tête du FN. La première erreur que nous pourrions citer relève sans doute de l’anecdote mais elle n’en est pas moins significative. Au début de l’été, alors que Nelson Mandela agonise sur son lit d’hôpital, elle est reçue sur France Inter par Patrick Cohen. Alors qu’elle rend hommage à l’ancien président sudafricain, le journaliste lui rappelle que le FN n’avait pas cette attitude par rapport à Mandela du temps de Jean-Marie Le Pen. Il n’y a pas là forcément un piège mais elle y tombe quand même. Au lieu de répondre quelque chose comme « les temps changent », qui aurait été cohérent avec la stratégie décrite plus haut, elle nie farouchement, tentant de faire croire que son père avait la même attitude qu’elle. Comment ne pouvait-elle pas imaginer que, dès le soir, passerait en boucle, le démenti cinglant de cette affirmation ? Les images d’archives –notamment de l’Heure de Vérité- furent sans pitié. Double erreur : être prise en flagrant délit de mensonge et occasion manquée de marquer sa différence.

La seconde erreur est contenue dans le titre des Inrocks. Comment Marine Le Pen a-t-elle pu consentir à laisser son père mener la liste aux européennes pour la circonscription Sud-Est ? Certes, cela lui permet de rabattre le caquet de son ex-challenger Gollnisch qui se verra ainsi repoussé à la troisième place, parité oblige[1. En 2009, le Lyonnais Gollnisch, pourtant électeur dans la circonscription sud-est, avait mené la liste dans le Nord-Est. Mais cette fois-ci, c’est la chasse gardée de Florian Philippot, déjà candidat l’an dernier en Lorraine pour les législatives, et bien décidé à en faire sa terre d’élection.]. Certes, également, l’électorat sudiste du FN est celui qui est le plus en symbiose avec Jean-Marie Le Pen, lequel y fera sans doute un très bon score. Mais en lui laissant cette mission, Marine Le Pen envoie un signe à toute la France, notamment à son électorat du Nord, et surtout à ses réserves de voix de second tour, talon d’Achille éternel de son parti. Nous avions expliqué que la stratégie mise en œuvre avec Philippot avait abouti à des progrès notamment dans l’Oise et dans le Lot-et-Garonne. La stratégie de dédiabolisation permet de faire du FN un choix de second tour, après avoir voté pour un autre parti au premier, qu’il affronte le PS ou l’UMP. Mais il lui faut encore atteindre un palier afin de transformer ces succès d’estime en victoires électorales. Le scrutin majoritaire à deux tours étant ce qu’il est, il lui est indispensable de casser ce plafond de verre. En permettant à son père de mener une liste dans ces élections européennes, elle envoie des signes négatifs et contradictoires et elle s’interdit de franchir ledit palier. Pour le dire plus vite : le plafond de verre, c’est Papa.

En politique, pour atteindre ses ambitions légitimes, il faut très souvent « tuer le Père ». Cela permet d’affirmer sa volonté aux yeux de tous et de se ménager des mains libres. Le gros problème, c’est que ce Père symbolique se confond avec son père véritable. Il est humain que Marine Le Pen ne s’y soit pas encore résolu. Pourtant, le chemin du pouvoir passe par là. Attendre que la Nature s’en charge ne constitue pas une solution raisonnable. Le monsieur possède un profil de centenaire. La présidente du Front National se retrouverait dans la situation ridicule du personnage joué par Michel Galabru dans « Le Viager ». Et les Français n’enverront jamais Léon Galipeau à l’Elysée.

Roms, uniques objets des municipales ?

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Daoud Boughezala  s’interroge sur le fait de savoir pourquoi  « le Rom » polarise-t-il  actuellement le débat public. Il y voit, si je comprends bien, une facilité politique, pour la gauche (Valls, Hidalgo) qui taperait ainsi  sur l’immigration sans toucher à la diversité, et pour la droite qui assouvirait ses pulsions xénophobes sans en encourir l’accusation. Mais si en fait les choses étaient plus simples ? Si nous assistions à une nouvelle irruption du réel que la classe politique engluée dans ses contradictions, n’a plus les moyens de traiter ?

«S’il y a un problème « rom » en France, cela concerne tout au plus quelques agglomérations »  nous dit Daoud. Quelques ? Non, beaucoup. Le chiffre de  20 000 est faux, en réalité probablement plus proche de 100 000, mais on fait semblant. Cette arrivée massive a créé un problème sans solution. L’installation d’un camp Rom, c’est la mise en place d’un système prédateur nécessaire à sa survie. Mendicité, vols, cambriolages, pillages, contre lesquels il est très difficile de se protéger. Les populations aux alentours subissent de plein fouet ce qui constitue  une atteinte insupportable à ceux qui sont souvent déjà défavorisés. Le département où ils sont les plus nombreux est la Seine-Saint-Denis ! Alors que faire ? Intégrer comme disent les belles  âmes, toujours généreuses avec l’argent des autres ? On sait très bien que la machine à intégrer  française ne fonctionne plus. Appliquer la loi républicaine, et réprimer la délinquance en protégeant la population ? Techniquement irréalisable, faute de moyens. Intenter des procédures et démanteler les camps, cloaques insalubres et indignes ? C’est ce que font  discrètement les communes, sachant que les nomades iront s’installer un peu plus loin…. Le piège est refermé.

Et voilà que la commission européenne, avec un sens de l’à-propos confondant, menace la France de sanctions ! Or, au mois de mars prochain, il y a les élections municipales. Il va falloir choisir ceux  dont on considère qu’ils s’occupent de votre vie quotidienne. 60 % des communes significatives de notre pays (plus de 3500 habitants) sont entre les mains de la gauche. Celle-ci étant aujourd’hui à l’Élysée, au comble de l’impopularité, il va falloir trouver des arguments convaincants pour éviter la catastrophe. Et répondre à l’exaspération. Sur le terrain, le déni, ça ne fonctionne pas. Donc, c’est Valls qui s’y colle. Et les rôles ayant été répartis, quelques seconds couteaux moins audibles pour apaiser les belles âmes. Prosaïquement et cyniquement, de la simple politique politicienne.

Bijoutier de Nice : la France n’est pas le Far-West

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liberation la haine en reseau

Juste après le fait divers de Nice, nouvel épisode du jeu de rôle désormais systématique dès lors qu’intervient un fait de société qui projette à la face des élites un réel auquel elles ne s’attendaient pas. Surdité, mépris et grands mots. Après « la France homophobe », « no pasaran », cette fois c’est « non à la loi du Far-West », « non aux réseaux de la haine » et autre âneries. Le Front National s’est même payé le luxe de rester discret, jubilant probablement en pensant à ce que cela lui rapporterait dans les urnes au printemps prochain. Pourquoi s’agiter, quand le camp d’en face fait le boulot à votre place.

Des faits simples : deux jeunes braqueurs, dont l’un multirécidiviste, armés d’un fusil à pompe braquent une bijouterie, brutalisent le bijoutier et s’emparent d’un butin. Le bijoutier, lui-même armé, réagit et abat un des criminels. Je dis criminel, parce que l’infraction commise par les deux braqueurs est qualifiée crime par le Code Pénal. Après 48 heures de garde à vue, le bijoutier sera mis en examen pour « homicide volontaire », placé sous contrôle judiciaire, et assigné à résidence muni d’un bracelet électronique.

La question de l’autodéfense est ancienne mais cette fois-ci le fait divers intervient dans un contexte particulier. Au vécu d’un très grand nombre de Français, confrontés à cette violence quotidienne, s’ajoute une série de drames spectaculaires, et en particulier celui, étonnamment symétrique, de ce retraité exécuté pour s’être opposé à la fuite de deux jeunes braqueurs à Marignane.

Les grands médias, en particulier télévisés ont adopté une attitude invraisemblable. La parole a été immédiatement donnée sans aucune retenue ni contrepartie à la famille du braqueur présenté comme un homme « merveilleux », victime de la vengeance d’un cow-boy. Certaines déclarations s’avérant carrément menaçantes. Et les journaux télévisés de relayer : « la famille de la victime (le voyou!) ne comprendrait pas que le bijoutier ne soit pas mis en détention ». L’absence totale de vergogne des propos, démontre que les 14 condamnations précédentes, la délinquance avérée du braqueur, et le crime que celui-ci et son complice venaient de commettre étaient complètement assumés. Tout cela était considéré comme normal, par les membres de la famille, les intervieweurs et les commentateurs. Aucune réprobation sociale, que ce soit du comportement du voyou, ou des propos de sa famille et de ses amis. Normal, on vous dit. Le bijoutier était lui, présenté comme un assassin ayant voulu appliquer « la loi du talion ».

Mais comment peut-on après s’étonner, que cela ait pu mettre en rage une partie de l’opinion ? La première réaction des belles âmes, une fois la stupéfaction passée, fut de se réfugier dans le déni, puis de prétendre de façon dérisoire à la manipulation. Ou pire, mépriser ouvertement du haut d’une magistrature morale autoproclamée, comme le fit Libération avec sa une sur « les réseaux de la haine ». Le populo fragilisé par la crise économique, est excédé, exaspéré par ce qu’il vit comme une montée de l’insécurité, il ne comprend pas la sévérité de la mise en cause du bijoutier, la parole donnée unilatéralement la famille du voyou. À cette souffrance, la réponse est: « vous n’êtes qu’un ramassis de beaufs et de Dupont-Lajoie. »

Après, ce fut le temps des docteurs de la loi. Juristes professionnels abdiquant leur objectivité et légistes amateurs. La question était tranchée, le bijoutier était un criminel ayant commis un assassinat (meurtre avec préméditation). Rappelons quand même qu’en dehors des services de police et des magistrats, personne ne sait vraiment ce qui s’est passé. Il appartiendra à la procédure d’essayer de l’établir et d’en tirer les conséquences. Toutes les sentences déjà prononcées ne sont que des rodomontades.

La légitime défense est prévue par le droit pénal français. L’article L 122-5 du Code Pénal a été abondamment cité, et tout le monde sait aujourd’hui que la « riposte » doit être proportionnée.

Il y a aussi le 122-6, moins cité celui-là. Que dit-il ? : «Est présumé avoir agi en état de légitime défense celui qui accomplit l’acte…pour se défendre contre les auteurs de vols ou de pillages exécutés avec violence. » Ce qui veut dire que du fait du braquage à main armée accompagné de violences, le bijoutier est présumé avoir agi en état de légitime défense. Il appartiendra à l’accusation de démontrer le contraire [1. Voir à ce sujet l’article dans ces colonnes sur l’acquittement de Georges Zimmerman dans l’affaire Trayvon Martin.]. Il n’y avait personne dans la boutique, et quant à prouver irréfutablement, qu’il y avait intention homicide… L’incrimination initiale d’homicide volontaire n’était pas juridiquement justifiée. Pour qu’elle le soit, il fallait d’abord démontrer au préalable, qu’il existait des indices graves et concordants de l’absence de légitime défense. Cela étant, la façon dont la justice a agi a été mesurée et raisonnablement tactique. Il s’agissait d’abord de calmer le jeu.

Alors, la réaction populaire, peut-elle faire craindre que la France se transforme en Far-West, et les commerçants français en cow-boys ? Le prétendre est  ridicule. Il y a 30 ans, la question de l’autodéfense donnait lieu à des débats de même nature, tout aussi intenses. Il y avait même une association qui portait le nom de « Légitime défense » animée par un avocat emblématique, tout deux décédés depuis. Malgré la montée du sentiment d’insécurité, les choses ne se sont pas aggravées[2. Allez, un peu de nostalgie camarade. En 1978 s’était déroulée la fameuse affaire dite du « transistor piégé ». Un homme dont le pavillon avait été cambriolé 12 fois, avait fini par piéger un poste transistor. Le 13e cambriolage fut donc fatal à l’un des voleurs. Traduit aux assises, le propriétaire fut acquitté. Sous les regards pincés des belles âmes. Georges marchais interrogé, indiqua qu’il comprenait parfaitement la décision du jury. À cette époque, le PCF (le vrai) faisait de la politique…. et accessoirement 20 % des voix aux élections.].

Ce qui s’est exprimé à cette occasion, c’est une exaspération populaire face à l’autisme et à l’impuissance des élites. Les gens, issus en général des couches les plus fragiles, veulent qu’on les écoute et qu’on prenne en compte leurs préoccupations et leur vécu. Et cette surdité, ce déni, et le mépris qui les accompagnent les mettent hors d’eux. Ils ne veulent pas s’armer et tirer dans le tas. De tradition et de culture ils voudraient pouvoir s’en remettre à l’État et supportent mal de ne pouvoir le faire.

Or, malgré les discours, les autorités se résignent. Il faut savoir qu’en France, il y a 1,5 millions d’infractions (en majorité des délits) avec auteurs connus qui ne sont pas poursuivies. Faute de moyens, et pas par mansuétude, comme le proclament certains démagogues qui caricaturent une justice soi-disant laxiste. Conséquence, la « petite délinquance » (cambriolages, vols, violences, incivilités graves, celle qui pourrit la vie des gens) a été  pratiquement dépénalisée. Les casiers judiciaires s’allongent sans aucun résultat, le sentiment d’impunité se généralise chez les délinquants.

Je pense que les Français sont profondément attachés à la paix civile. Ils n’ont jamais cédé aux sirènes de « l’autodéfense ». En 1973, ils étaient 64 % à être pour la peine de mort. Ils y sont aujourd’hui majoritairement opposés.

La tournure qu’a prise l’affaire du bijoutier de Nice n’est pas le symptôme d’une dérive vers l’autodéfense. Cela témoigne simplement d’une explosion de l’exaspération dont il est impératif de tenir compte. Travailler à cette prise en compte pour éviter que le Front National n’en fasse sa pelote me semble la preuve d’un minimum d’esprit de responsabilité. Y répondre par le déni du réel, et en jouant les belles âmes est une faute. Il n’y a aucun risque que le Far-West s’installe dans notre pays. En revanche, il y a toutes les chances que le Front National soit le premier parti de France aux prochaines élections européennes. Et ça, c’est une vraie catastrophe.

*Photo : Libération.

Juppé, maire post-moderne

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alain juppé bordeaux

Alain Juppé, normalien et agrégé de lettres qui eut un temps la tentation de Venise, ne goute guère la culture. De fait, on n’associe jamais son nom à la littérature, au rock, au théâtre ou à l’art contemporain. Juppé se moque de la culture, et c’est parfaitement son droit. Le « meilleur d’entre nous » s’intéresse à la politique nationale, à la diplomatie, à l’économie, bref à des sujets sérieux, dignes de son statut d’ancien premier ministre. Au fond, Juppé ne rêve plus que de l’Elysée.

En attendant d’accomplir — ou pas — le rêve de sa vie (il aura tout de même 72 ans en 2017), Juppé se morfond à Bordeaux, où il sera encore candidat à sa propre succession en 2014. J’ai la chance depuis quelques années d’habiter cette ville, et d’observer de près la « politique culturelle » de son inamovible premier magistrat. C’est un spectacle fascinant qui mérite qu’on s’y arrête un instant.

Pour moi qui viens de Paris, débarquer en Province était un saut dans l’inconnu. Les snobs me prédisaient l’enfer, le néant culturel, et un retour rapide dans les limites du périphérique, cette frontière de monoxyde de carbone qui sépare l’élite des ploucs. Je n’en croyais pas un mot. A mes yeux, Bordeaux était — sans remonter à Montesquieu et Mauriac—, la ville où Philippe Djian avait écrit ses meilleurs livres, le jardin du rock de Noir Désir ou de Kid Pharaon, la terre du surf, de la bonne bouffe et du vin.

Je ne me trompais pas. Bordeaux est tout cela et mieux encore : une ville dynamique, rock n’roll[1. voir l’excellent livre Bordeaux Rock(s) de Denis Fouquet, sur l’histoire de l’underground bordelais des années 60 à nos jours (éditions du Castor Astral).],bourrée d’étudiants de tous horizons, qui ne demande qu’à sortir de la torpeur bourgeoise dans laquelle elle baigne depuis les années Chaban-Juppé. Tout le problème de Bordeaux tient dans ce paradoxe : sa population est curieuse, assoiffée de manifestations de qualité, et sa politique culturelle municipale ultra conservatrice n’est qu’une triste succession de mauvais choix et d’échecs retentissants. Les musées de la ville sont de magnifiques coquilles vides (le site du CAPC, le musée d’art contemporain, est une merveille architecturale), qui enchainent les expositions mortifères. La faute a des moyens insuffisants en ce qui concerne le Musée des Beaux-Arts et le Musée des Arts Décoratifs, et à une curatrice sans imagination au CAPC, où il n’y a jamais un chat. Le Musée d’Aquitaine, pourtant le plus visité de la sixième ville de l’hexagone, pointe péniblement à la cinquantième place au classement des musées les plus fréquentés de France ! Pour Alain Juppé et son équipe, les choses sont simples : la culture c’est le Grand Théâtre, et rien d’autre. 20 millions d’euros lui sont alloués, soit l’essentiel du budget culturel annuel de la ville. Le maire et ses adjoints ont leurs habitudes dans ce théâtre à l’italienne de 1000 places, dédié principalement à l’opéra et à la danse, que seule la grande bourgeoisie d’Aquitaine a les moyens de fréquenter. Le message est limpide : Tu es jeune et fauché ? Casse-toi au multiplex, il y a « Boule et Bill » en 3D…

Le reste de l’enveloppe budgétaire est saupoudrée de manière aléatoire, sans vision globale, et sans volonté de briser les codes éculés de la culture institutionnelle la plus ringarde en vogue depuis la décentralisation. Les ravages causés dans l’hexagone par les spécialistes de « l’ingénierie culturelle » (en clair « l’art de dépenser l’argent public en se vautrant dans le culturellement correct mollement branché ») n’épargne évidemment pas Bordeaux. Prévenu du ras le bol de la population et des artistes locaux, Monsieur le Maire frappe du poing sur la table il y a quelques années et cède aux propositions de ses conseillers : Bordeaux aura sa biennale d’Art Contemporain, « Evento ». Taddaaa ! On allait voir ce qu’on allait voir ! On a vu, malgré des moyens financiers colossaux, deux flops monumentaux (en 2009 et 2011) qui font encore rire (jaune) les bordelais. Avec un budget de 4,2 millions d’euros, et sous la direction artistique de l’italien Pistoletto (l’homme de « l’arte povera », l’art modeste, ca ne s’invente pas !), la dernière édition d’Evento a vite été rebaptisée « Eventé » par une population atterrée par la nullité globale de la manifestation. Dix jours de rien, de vent, éparpillé aux quatre coins de la ville. Le public, qui n’aime pas qu’on le prenne pour un idiot, est resté chez lui. Droit dans ses mocassins, Juppé déclarait en faisant le bilan de cet accident ingéniero-culturel : « Le constat est positif puisque la couverture médiatique a été confortable » (ca fait cher la chronique dans Art-Press et la notule dans Libé !), avant qu’un de ses lieutenants particulièrement inspiré n’ose la comparaison avec le Festival d’Avignon.

Dans un éclair de lucidité, Juppé a décidé de se donner du temps avant d’infliger Evento 3 à ses administrés. Comme l’a déclaré sans rire son adjoint à la culture le Dr Ducassou, récitant sans doute une fiche de « l’Ingénierie Culturelle pour les Nuls » : « Pour l’avenir d’Evento, nous devons mener une réflexion où l’artiste devient médiateur ». Au secours…

Avant d’en avoir fini avec ces petits enjeux locaux sans conséquences (vivement l’Élysée !), Alain Juppé poursuit sa vaine politique du prestige, de la communication et de l’entre-soi. Bordeaux vient de s’offrir un auditorium flambant neuf, et aura bientôt sa grande salle de concert de type Zénith pour accueillir confortablement Yannick Noah ou la tournée « Stars 80 ». En attendant, les musiques actuelles, et les cultures « underground » au sens large, n’ont pas droit de cité.  À Bordeaux, comme dans beaucoup de villes françaises, de droite ou de gauche, il est urgent de remettre en cause cette vision périmée de la culture institutionnelle qui ne satisfait que ceux qui encaissent les subventions. Il faut plus de démocratie et de transparence dans les choix. Il y a de la place pour une culture audacieuse, exigeante et pertinente qui s’adresse à tous. Une grande exposition qui n’attire personne (on entendait les mouches voler pendant la faiblarde rétrospective Michel Majerus au CAPC) est une exposition ratée. Un maire aussi étanche au bon sens, et qui ignore à ce point les aspirations de la jeunesse devrait passer la main, ou à défaut faire son mea culpa. Le tram et l’aménagement des quais ne peuvent plus servir de cache-misère : Bordeaux mérite une culture à la hauteur. C’est une question de choix, pas de moyens financiers.

Après dix-huit ans d’un règne sans partage, la colère monte contre un Juppé qui semble de moins en moins concerné et bien mal conseillé. Pas sûr qu’il gagne à Bordeaux en 2014. « Le plus étonnant c’est qu’il pourrait quand même passer, regrette un connaisseur du dossier. Trop de bordelais se sont résignés. L’inertie est terrible. C’est le syndrome de Stockholm : on s’habitue au pire ».  S’il venait néanmoins à perdre sa ville, il ne fait guère de doute que c’est la culture qui aura eu la peau du « meilleur d’entre nous ». Pour un homme qui s’en moque, ce serait ballot.

*Photo : RG1033. Cour de l’Hôtel de ville de Bordeaux

La morale, c’est la santé !

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claude le pen

Causeur. Nous nous sommes habitués à voir l’État s’ingérer dans notre vie domestique, sinon privée – alimentation, sport, alcool, tabac : rien de ce que nous faisons de notre corps ne lui est étranger. Devons-nous nous rebeller contre cette infantilisation ou nous réjouir de cette protection ?

 Claude Le Pen[1. Claude Le Pen est professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine. Spécialiste de la santé, il est président du Collège des économistes de la santé. Son dernier ouvrage publié, Où va le système de santé français ?, co-écrit avec André Grimaldi, a paru en 2010 chez Prométhée dans la collection « Pour ou contre ? ».]. Il faut surtout comprendre ce qui a changé. En effet, au terme d’une longue évolution, nous sommes passés de « guérir » à « prévenir », donc de la prise en charge des malades à celle des bien-portants. Pour autant, la politique sanitaire a toujours utilisé la contrainte, par exemple pour séparer les malades – de corps ou d’esprit – de la population « saine ». Le dernier exemple de cette exclusion des malades n’est pas si ancien : les sanatoriums pour tuberculeux ont fonctionné jusqu’au milieu du XXe siècle !  La nouveauté tient donc à l’affirmation de l’« État préventif » : on n’agit plus seulement sur les malades, on impose des comportements aux bien-portants pour éviter qu’ils deviennent malades.

Comment expliquez-vous cette montée en puissance de l’« État préventif » ? 

Par la conjonction de deux processus parallèles.  D’un côté, la France, comme les autres sociétés occidentales, a intégré la santé publique au spectre des activités régaliennes de l’État: instruction publique et santé publique ont été les deux mamelles de la Troisième République. [access capability= »lire_inedits »] Mais le triomphe de la médecine curative, au XXe siècle, a occulté cette dimension au profit de l’assurance-maladie et de l’« accès aux soins ». De l’autre, et c’est un phénomène récent, les citoyens expriment une forte demande de santé publique, tout en réclamant toujours plus de libertés individuelles. En France, c’est le scandale du sang contaminé qui a marqué le grand réveil de la santé publique.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que, dans cette affaire, l’État a manqué à sa mission de protection…

Précisément. Et c’est bien parce que ses défaillances étaient de plus en plus mal ressenties que l’État a étendu ses interventions. Mais il doit en outre faire avec des aspirations contradictoires : en même temps que la demande croissante d’intervention, la montée de l’individualisme se traduit par une méfiance croissante à l’égard des détenteurs du pouvoir. Les citoyens d’aujourd’hui veulent la protection sans la contrainte ! Par exemple, on remet en cause le caractère obligatoire des vaccinations, pourtant l’une des premières mesures préventives prises par l’État moderne au XIXe siècle ! Le nouveau calendrier des vaccins obligatoires réduit encore leur nombre au profit de « vaccins recommandés ». Là où autrefois l’État ordonnait, il s’emploie désormais à convaincre et à suggérer.

Oublions un instant ce que veulent les citoyens. N’y a-t-il pas, chez ceux qui représentent la puissance publique, un secret désir de normaliser, voire de moraliser les comportements ?

 Sans aucun doute ! L’État impose ou conseille fortement aux bien-portants de changer leurs habitudes, c’est-à-dire de se conformer à un modèle défini : c’est la définition même d’une normalisation, qui s’appuie sur des arguments indiscutables puisque scientifiques. Dans la réalité,  discours scientifique et moralisateur s’emmêlent, le premier étant souvent appelé à la rescousse du second. L’exemple de la lutte contre le tabagisme est révélateur. Le discours anti-tabac moralisateur d’un Henry Ford, par exemple, a été ratifié a posteriori par la science ! En 1989, peu de temps après le choc de l’affaire du sang contaminé, l’État a commandé à cinq « sages »  (Albert Hirsch, Gérard Dubois, Maurice Tubiana[2. Le 12 mai 1986, le professeur Maurice Tubiana déclarait que le risque pour la santé représenté par le nuage radioactif échappé de Tchernobyl était « tout à fait infime, comparable à celui que courrait quelqu’un qui fumerait une cigarette tous les dix ans ».], Claude Got et François Grémy) l’un des premiers rapports importants sur la lutte contre le tabac.  Il en est sorti un texte à la fois culpabilisateur et prohibitionniste, recommandant non pas de corriger, d’éduquer, d’atténuer ou de réparer, mais d’interdire et d’éradiquer le tabagisme – en somme d’inventer, une fois de plus, un homme nouveau, moralement supérieur.

Est-ce cette dimension moraliste qui explique l’agitation du gouvernement au sujet de la cigarette électronique ?

Tout à fait ! La dimension morale qui apparaissait dans le rapport des cinq « sages » prévaut toujours puisque, en l’espèce, les arguments scientifiques sont pour l’instant faibles. Le même moralisme a pesé sur la politique de réduction des risques liés à la toxicomanie. Lorsque les premières campagnes de distribution de seringues stériles ont débuté, certains s’y sont opposés, en arguant que cela encouragerait les toxicomanes ou, au moins, tendrait à justifier leur addiction. La mesure a donc été jugée à l’aune de sa portée morale plus que de son efficacité en termes de réduction des risques. Un drogué qui a une chance sur dix de contaminer quelqu’un, est-ce mieux qu’un drogué qui a une chance sur deux de contaminer quelqu’un ? Du point de vue scientifique, on peut dire oui, mais du point de vue moral on doit répondre non.  Peu importe la statistique, ce qui est mal, c’est que quelqu’un se drogue et qu’il puisse contaminer quelqu’un d’autre. Donc, il ne faut rien faire qui pourrait l’encourager dans son addiction, ni même lui simplifier la vie.

C’est peu ou prou l’argument du pape (en tout cas du précédent) sur les préservatifs : ce qui est mal, c’est la liberté sexuelle et l’infidélité…

Sauf que le pape est dans son rôle ! Il n’a pas à s’inscrire dans le registre du calcul, ni à fournir des justifications scientifiques à l’appui de son discours. Mais c’est aussi l’argument de la ministre de la Santé qui veut interdire la cigarette électronique au prétexte que certains de ses utilisateurs pourraient un jour se mettre au tabac. C’est interdit parce que c’est mal !

Elle avance aussi l’argument de la précaution : dans le doute, interdisons !

La torsion qu’a subie cette notion de doute est très intéressante. Le doute est avant tout une exigence méthodologique de la science : le chercheur ne doute ni de sa science, ni du progrès scientifique, mais de lui-même, de ses calculs, de ses affirmations. Il émet un doute positif et constructif. Or, ce doute s’est retourné contre les scientifiques : puisqu’ils doutent, puisqu’ils ont parfois tort, ils ne savent rien. On utilise donc ce qu’il y a de plus noble dans la démarche scientifique − sa capacité à remettre en cause ses propres résultats − pour l’attaquer et la critiquer. Tout cela est assez pervers.

Vous affirmez que la politique de santé publique est imprégnée de préoccupations morales : en somme, c’est le plaisir qui pose problème à notre attentive ministre ?

Oui, c’est patent dans le cas de la cigarette électronique. On dirait que ce qui pousse le gouvernement à agir,  c’est qu’elle puisse donner du plaisir à des gens. Comme s’il y avait dans ce plaisir quelque chose d’un peu scandaleux. La cigarette électronique permet de rétablir deux choses dont les fumeurs ont été privés : le plaisir individuel lié au tabac et la convivialité entre fumeurs et non-fumeurs. Depuis quelques années, le fumeur est condamné à s’exiler pour fumer après le repas. La cigarette électronique se marie aisément avec le petit café qui prolonge les échanges. Une politique de santé publique non moralisante et économiquement rationnelle devrait encourager son utilisation.

Êtes-vous si sûr que ce serait « économiquement rationnel » ? Tout de même, la lutte anti-tabac ne manque pas de solides arguments financiers. Quel est le poids économique du tabac ?

Il faut être clair : le tabac coûte cher. En tout cas, en termes strictement financiers, il coûte à la société plus qu’il ne lui rapporte. Cela étant, comment mesurer vraiment ce coût? Au nombre de « morts anticipées », c’est-à-dire aux heures de vie perdues ? Mais une vie peut-elle se mesurer en termes économiques, en volume de production et de consommation ? Bien sûr, pour établir des bases de calcul, on doit assimiler la vie à une machine ou à un capital. Mais nous savons tous qu’elle n’est pas seulement cela. Elle est aussi un bien que nous voulons en tant que tel, avec des plaisirs qui ont pour nous un certain prix.

Reste que l’argument peut se révéler sacrément efficace, surtout dans une période où beaucoup de gens ont le sentiment de payer pour les autres – les paresseux, les profiteurs, les fonctionnaires, les Corses ou les étrangers…Alors, payer pour les fumeurs…

Oui, quand la morale et les intérêts convergent, elles produisent un discours irrésistible. Non seulement c’est mal, mais en plus ça coûte cher. Le recours à ces arguments économiques semble d’ailleurs être une tendance actuelle.

En résumé, l’évolution actuelle vers un État de plus en plus maternel, mais sur un mode de plus en plus moralisateur et tatillon, est irrépressible. N’y a-t-il pas des forces et des personnes qui la contestent ? Peut-on, en matière de santé publique, distinguer une approche de droite et une approche de gauche ?

On pourrait imaginer que la droite soit plus sensible aux libertés individuelles et la gauche plus étatiste. Mais en France, nous avons aussi une droite gaulliste très étatiste et une gauche très libertaire qui n’aime pas beaucoup la contrainte. En revanche, en France plus qu’ailleurs, il y a un clivage clair et net entre l’élite et le peuple. Nous avons une classe de hauts fonctionnaires civilisés, éduqués et convaincus de détenir le monopole de la connaissance de l’intérêt général. Ils savent ce qui est bon pour les gens et veulent imposer certaines pratiques à ceux qui ignorent la voie du salut, de la longévité et de la vie saine. Si on n’est pas d’accord avec eux, on est forcément à la solde des lobbies. Autrement dit, pour imposer leurs choix, ils ont réussi à interdire le débat.[/access]

Syrie : Fillon, le dernier gaulliste ?

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françois fillon russie

Après cinq ans de collaboration plus ou moins cordiale avec Nicolas Sarkozy, pendant lesquelles il a semblé peu à l’aise avec la ligne atlantiste de Bernard Kouchner, l’ancien Premier ministre a réitéré, à Valtaï près de Novgorod, son engagement pour un monde multipolaire où une France indépendante pourrait tenir toute sa place. Dans la plus pure tradition gaulliste, il a choisi la Russie pour signifier à nos amis américains que, lui président, la France ne sera jamais aligné sur Washington. « Allié mais pas aligné » selon la formule consacrée. En soit rien de bien nouveau.

Mais le fait de donner du « cher Vladimir » à l’ennemi public n°1 de la presse française a constitué un crime de lèse-majesté, « une faute » selon Le Monde. Christophe Barbier a brandit un « carton jaune » dans l’Express. La tartufferie collective, de Harlem Désir à Alain Juppé, a consisté à l’attaquer sur l’irrespect d’une hypothétique union sacrée des français lorsqu’ils s’expriment à l‘étranger.

Une posture d’auto-défense maladroite qui a mal dissimulé la séquence peu glorieuse de la diplomatie française en Syrie. Jean-Marie Le Guen, pourtant habitué des campagnes douteuses à Abidjan, a ainsi critiqué « la semaine de tous les dérapages ». Fin connaisseur, il ajouté « À l’évidence, François Fillon n’habite plus en France ». Jean-Christophe Cambadélis, autre soutien de Laurent Gbagbo en 2010 a dénoncé « une demande d’asile » sur le modèle de Gérard Depardieu (attention le peloton d’exécution réservé aux traîtres n’est pas loin!). Pour un peu on oublierait les discours successifs de Dakar où Ségolène Royal et Martine Aubry avaient rivalisé d’indignation devant la politique africaine de Nicolas Sarkozy. Même François Hollande, au congrès du SPD en décembre 2011 avait plaidé pour « un couple franco-allemand plus équilibré », ciblant la supposée soumission de l’ancien président devant la chancelière (toute ressemblance avec un événement récent serait tout à fait fortuit). Quant à dire, comme Jacques Tarnero, dans Causeur.fr que François Fillon a osé se soumettre à Moscou comme jamais Georges Marchais ne l’aurait fait, c’est aller un peu vite en besogne! Georges Marchais, si ma mémoire est bonne a soutenu l’intervention soviétique en Afghanistan. Et on passera sur ses silences en 1956 à Budapest et en 1968 à Prague.

L’accusation de désertion portée à François Fillon est d’autant plus injuste qu’en réalité c’est François Hollande qui a rejoint la position russe, pas si mécontent de trouver une solution politique en Syrie. Une solution que François Fillon appelait de ses vœux dès le début de la guerre civile, bien avant l’accord Kerry-Lavrov. Tant pis pour Laurent Fabius, (oui oui le même qui tonnait contre le retour définitif de la France au sein des structures otaniennes il n’y a pas si longtemps), qui avait entonné le refrain du « plus vieil allié des Etats-Unis ». Il a semblé profiter de la désaffection britannique pour jouer les hérauts des droits de l’Homme, et finalement s’est trouvé cocu. N’ayant pas les moyens militaires d’intervenir seul, notre ministre des affaires étrangères aurait pu se contenter d’un rôle d’intermédiaire. En jouant les matamores, il a du avaler son chapeau.  « On ne fait la paix qu’avec ses ennemis » disait Mitterrand à propos d’Israël.  La gauche ferait bien de renouer avec le pragmatisme mitterrandien plutôt que de céder aux sirènes de ce qu’on a appelés aux Etats-Unis les « néo-conservateurs » et qui en France est représenté actuellement par une coalition hétéroclite regroupant Bernard Kouchner, Alain Juppé, Jean-François Copé, André Glucksman, BHL… et Nicolas Sarkozy.

À Valtaï, François Fillon, sans doute satisfait de voir ses idées se concrétiser avec l’accord sur les armes chimiques, a voulu pousser son avantage en renouant avec une liberté de ton et un tropisme gaullien, celui d’une Europe allant de l’Atlantique à l’Oural. Sa position équilibrée vis-à-vis de Moscou comme de Washington est ancienne. Dès 2009 en recevant Vladimir Poutine à Matignon, il avait encouragé Nicolas Sarkozy à resserrer ses liens avec la Russie. 2010 fut l’année de la Russie en France et sa visite à Moscou fut remarquée. En mars 2013, dans ses 35 propositions, il proposait un statut spécial pour la Russie en Europe. Aujourd’hui il confirme son souhait, qu’on pourrait qualifier de « réaliste », d’une paix mondiale reposant sur l’intérêt des nations réunies en congrès (AGNU) et sur l’équilibre des forces (CSNU). Un système à la fois multilatéral et respectueux des grandes puissances comme la Russie et la Chine. Un « machin » contraignant certes, mais plus efficace à long terme pour la paix que n’importe quel discours ou « intervention humanitaire armée ».

Sur la scène intérieure le choix de l’ancien Premier ministre de cibler le sectarisme est aussi la marque d’une fibre gaulliste retrouvée. Le refus des clivages partisans et le mépris du système des partis était une rengaine du général de Gaulle et du RPF. Lequel se moquait bien d’être traité de fasciste ou de factieux à longueur de colonne par Raymond Aron ou François Mitterrand.  Le rassemblement des français autour de l’intérêt national était son seul objectif.

D’un point de vue tactique (il ne faut jamais l’occulter chez Fillon en dépit de son image d’homme sincère et intègre), la liberté de ton et la rupture avec les codes parisiens lui permettent également d’exister médiatiquement et d’imposer son tempo politique à ses concurrents directs. Il se débarrasse du même coup de cette étiquette de notable centriste qui lui colle à la peau. Il tire sans doute les leçons de celle que Le Monde accrocha en son temps à Edouard Balladur. Pour son plus grand malheur.

Tous les chemins mènent aux Roms

Ils sont 20 000 dans toute la France. Pas besoin de s’appeler David Vincent pour savoir qu’ils existent, à force d’entendre nos médias et nos politiques se repaître des Roms. Manuel Valls vient de déclarer à leur sujet ce que tous les élus locaux savent depuis longtemps mais se résignent à taire : seule une infime minorité des Roms sont intégrables dans la nation française, le reste ayant vocation à repartir en Roumanie ou en Bulgarie, où la situation est d’ailleurs loin d’être idyllique, tant pour les autochtones que pour ce peuple nomade. Il y a quelques années, l’excellent mensuel Le Spectacle du Monde avait consacré un reportage fouillé à la traite des blanches en Bulgarie. Sans tambours ni trompettes, le journaliste disséquait les méandres de cet esclavage moderne, à la faveur duquel de pauvres jouvencelles finissent vendues quelques centaines d’euros dans de véritables marchés aux enchères perdus au fin fond de la campagne magyare. Dans ces trous perdus, la main invisible des réseaux mafieux roms se charge de réconcilier offre et demande en chair fraîche.

Mais ne généralisons pas. S’il y a un problème « rom » en France, cela concerne tout au plus quelques agglomérations.  En ce cas, pourquoi le Rom polarise-t-il à ce point le débat public ? Pour permettre à nos élites de dégommer l’Acte unique et Schengen, la libre circulation des hommes, des marchandises et des capitaux dans l’Union européenne ? Pour soulever le problème de la mondialisation et de sa variante mafieuse ? Que nenni, le Rom occupe une fonction politicienne bien plus ingrate.  Comme par magie, le Rom, c’est l’épouvantail qui permet à Anne Hidalgo de taper sur l’immigration sans toucher à la diversité, au prétexte que « Paris ne doit pas devenir un camp rom ». Le Rom, c’est ce gribouille offert en pâture au peuple de droite, soulagé de pouvoir assouvir ses pulsions anti-immigrationniste sans encourir de procès en xénophobie. Eh oui, aucune association victimaire ne vit sur la bête du racisme antirom… Le Rom, c’est ce malandrin pellagreux et un peu pouilleux devant lequel on passe l’air indifférent, la conscience tranquille de ne pas lui offrir l’aumône, parce qu’un parcmètre fera bien l’affaire.  Pendant ce temps, la gauche de la gauche joue aux oisillons outrés, dans un numéro d’imitation de l’orfraie digne des meilleurs doublages de Patrick Bouchitey.

Bref, si le Rom n’existait pas, il faudrait l’inventer pour réfracter nos petites lâchetés et la grande couardise de nos politiques…

Qu’annonce la victoire d’Angela Merkel?

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merkel cdu spd

Les dithyrambes sur le triomphe d’Angela Merkel lors des élections du dimanche 22 septembre au Bundestag auraient dû être tempérés par une analyse plus poussée des chiffres sortis des urnes. Le score total de la coalition sortante (CDU-CSU-Libéraux) baisse de deux points (de 48% à 46%). La gauche, tous partis confondus, perd également du terrain, passant de 45 à 43% des votes populaires.

La barre des 5% nécessaire à un parti pour avoir des députés renverse la tendance en termes de sièges au Bundestag : les libéraux ayant échoué, la gauche se trouve majoritaire en sièges, et pourrait théoriquement former une coalition de gouvernement composée du SPD, des Verts et de Die Linke, équivalent allemand de notre Front de gauche. Sauf que, pour des raisons historiques, cette coalition est impossible : Die Linke est encore trop marquée par le présence dans ses rangs des nostalgiques de la RDA pour être acceptée à la direction des affaires du pays.

Le triomphe d’Angela Merkel est donc la conquête de l’hégémonie totale de son parti sur la droite et le centre-droit après l’effondrement des libéraux qui sont absents du Bundestag pour la première fois depuis la création, en 1949, de la République fédérale d’Allemagne. La nouvelle génération des dirigeants de ce parti, le FDP, composée de bobos et de dandys, ne s’est pas montrée à la hauteur de ses grands anciens, Hans-Dietrich Genscher ou Otto Graf Lambsdorff, vieux routiers de la politique qui maitrisaient au merveille les atouts d’un petit parti charnière capable de s’allier aussi bien avec le SPD qu’avec la CDU. Les électeurs FDP, petits entrepreneurs et membres de professions libérales, ont cette fois-ci déserté en masse pour rejoindre la rassurante Angela, alors que la ligne erratique du FDP sur l’Europe ou la fiscalité, ses querelles internes avaient fini par écœurer les plus fidèles de ses supporters.

On ne saurait classer ni a droite ni à gauche les électeurs du nouveau parti Alternative für Deutschland (AfD), partisan de la sortie de l’Allemagne de l’euro, qui a frôlé de peu l’entrée au Bundestag : ses électeurs proviennent des deux camps, rassemblant ceux qui estiment qu’avec l’euro, l’Allemagne est la vache à lait du continent…

Deux coalitions majoritaires sont donc, mathématiquement, possibles :

Une alliance de la CDU et des Verts (déjà expérimentée dans le Land de Hambourg) et la grande coalition CDU- SPD qui a gouverné la RFA à plusieurs reprises dans son histoire, la plus récente entre 2005 et 2009 sous la direction d’Angela Merkel. La première solution est peu probable : elle se heurte à de fortes résistances au sein de la CDU, notamment dans sa branche bavaroise la CSU, très hostile aux penchants anti-industriels des écologistes. Le SPD est encore traumatisé par l’expérience de 2009, où les électeurs lui avaient chèrement fait payer les réformes des régimes sociaux et de retraites menée par le gouvernement Merkel, dans la ligne du Plan Hartz mis en œuvre par Gerhard Schröder. Mais peut-il faire autrement que de répondre à l’appel d’Angela d’entrer au gouvernement, avec un rapport de force moins favorable qu’en 2005 ? Les discussions seront âpres, l’actuel président du parti, Sigmar Gabriel, devra sans doute s’effacer, mais il faudra bien en passer par là. La population lui tiendrait plus rigueur de déclencher une crise politique à un moment décisif pour l’avenir de l’euro et la place de l’Allemagne au sein de l’Union que de faire les compromis nécessaires pour assurer la stabilité gouvernementale dans une période troublée.

Angela Merkel, de son côté, sait bien que son dernier mandat (elle a annoncé sa retraite pour 2017) serait beaucoup moins confortable avec les Verts au gouvernement et le SPD dans l’opposition. Donc, elle fera ce qu’il faut pour que les « camarades » sociaux-démocrates se joignent à elle pour gouverner. Et c’est ainsi que dans quelques semaines, un nouveau gouvernement d’alliance centre droit – centre gauche viendra s’ajouter à ceux qui dirigent d’autres pays importants de l’UE : Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Italie, Autriche, Finlande.

Ce n’est pas étonnant : dans une période où ce qui prime, c’est la défense des intérêts nationaux dans une Union européenne en pleine déliquescence, on resserre les rangs au sein des nations. L’entrée du SPD au sein du gouvernement de Berlin ne va pas faire le bonheur immédiat des Grecs, Portugais et Espagnols soumis au diktat de la troïka pour redresser leur compte et se serrer la ceinture. Lorsqu’il était ministre des finances dans l’équipe Merkel, le candidat social-démocrate battu Peer Steinbrück n’était pas le dernier à fustiger les déficits excessifs des pays dits du « club med ». L’Allemagne ne paiera pas plus avec les socialistes au pouvoir que sans eux : la mutualisation des dettes des pays de l’UE, et les transferts de fonds sans garanties draconiennes vers les pays en difficulté ne figurent pas dans leur programme. Ils défendront prioritairement les intérêts des classes populaires et moyennes allemandes, qui forment le gros de leur clientèle électorale.

La France, en raison de l’héritage constitutionnel du gaullisme, est dans l’incapacité de mettre en place une formule gouvernementale de rassemblement national qui lui donnerait plus de poids en Europe. Et c’est bien dommage.

*Photo : London summit.

Et on tuera tous les fumeurs

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cigarette tabac hygienisme

S’il est un point où la « post-modernisation » de la société française a indiscutablement avancé depuis une vingtaine d’années, c’est bien l’acceptation de contraintes de plus en plus fortes sur des comportements qui ont longtemps été tolérés mais qui sont de plus en plus sévèrement  règlementés, voire réprimés. La France des bars et des restaurants enfumés n’est plus qu’un souvenir, les automobilistes se plient sans trop de peine à des règles de plus en plus en plus sévères et nul ne s’inquiète de cette évolution chez ceux qui font les lois ou qui prétendent éclairer l’opinion : comme l’avait bien vu le regretté Philippe Muray, ce sont là des questions qui « ne font plus débat ».

Pour comprendre le monde nouveau qui est en train de s’inventer, il faut remonter à la loi Evin (10 janvier 1991), que j’avais moi-même vue alors comme le signe le plus clair de l’avènement prochain d’un « nouvel hygiénisme » (« No smoking », in Le Débat, n°62, novembre-décembre 1992). Cette loi était assez radicale dans ses intentions puisqu’il s’agissait déjà, dans l’esprit de ses promoteurs les plus conscients, d’aller vers une disparition du tabac, mais les mesures qu’elles comportaient paraîtraient aujourd’hui  d’une modération étonnante, voire choquante. La principale nouveauté résidait dans l’interdiction complète de la publicité (qui était alors une exception dans le monde développé, États-Unis inclus). Cependant, la philosophie générale de la loi visait seulement à une inversion des anciennes règles de coexistence entre les fumeurs et les non-fumeurs et, si elle  conduisait  à une règlementation contraignante de l’usage et de la vente du tabac, elle n’impliquait pas encore son bannissement complet..[access capability= »lire_inedits »] On limitait les zones non-fumeurs un peu partout pour protéger les non-fumeurs du « tabagisme passif », on culpabilisait les adultes irresponsables qui fumaient devant leurs enfants, mais il restait admis que certains lieux publics et même fermés pussent rester accessibles aux fumeurs.

Depuis, on a instauré l’interdiction totale du tabac dans tous les vols, puis dans les aéroports, la suppression des wagons fumeurs dans les trains, l’interdiction complète de fumer dans les cafés et dans les restaurants et on ne compte plus les propositions « innovantes » dans ce domaine. L’interdiction du tabac dans les jardins publics est à l’ordre du jour en attendant les plages ou, comme à New York, les quartiers les plus fréquentés par les touristes. Le comble  semble  atteint en France – mais ce n’est que provisoire – avec le projet récent du ministre compétent d’étendre les restrictions aux cigarettes électroniques, qui ont certes bien des défauts mais qu’il est très difficile d’accuser de menacer la santé des non-fumeurs : le but n’est plus depuis  longtemps de protéger des individus concrets mais d’éliminer complètement toute association d’idées positives avec le tabac. La vigilance de ceux qui veulent notre bien s’attaque au passé, avec les photos corrigées de Malraux, Sartre ou de Gaulle. Gageons que l’on pourra bientôt monter des versions expurgées de Carmen et de Don Juan, remplacer par des copies clean d’innombrables tableaux des siècles passés, ou encore faire des remakes des grands films hollywoodiens pour oublier les exemples funestes donnés par Lauren Bacall et quelques autres.

L’autre évolution notable concerne le discours public. À l’époque de la loi Evin, il était déjà clair que le soutien à ces mesures s’imposait à tous les gens raisonnables : le scepticisme devant la nouvelle religion de la santé ne pouvait être le fait que d’originaux un peu excentriques, ignorants des sciences sociales, mais qui jouissaient encore d’une certaine notoriété due à la permanence d’une  vieille culture plutôt littéraire. Mais enfin, ces gens existaient, on les écoutait un peu et leur voix déjà timide dérangeait le consensus éclairé : nos lecteurs les plus âgés se souviennent peut-être  des chroniques talentueuses de  Philippe Boucher, de Jean Dutourd, d’Alain-Gérard Slama, ou d’Alain Schifres, qui tempéraient l’orientation vertueuse des grands journaux et on pourrait citer, dans les années qui ont suivi, de nombreux essais qui montraient que ces questions « faisaient débat ». Le Parlement lui-même n’avait pas été unanime et quelques hommes politiques, souvent de gauche, comme Pierre Mauroy, avaient laissé entrevoir  un certain scepticisme : comme l’avait remarqué alors Jean-Pierre Michel, « il n’y a plus de socialisme économique, alors on veut faire du socialisme dans la vie privée des gens ».

Il n’en va plus de même aujourd’hui pour deux raisons complémentaires : la cause du nouvel hygiénisme « individualiste » est devenue tout à la fois progressiste et transpartisane et ses adversaires, à défaut, d’être convaincus, ont été ringardisés, ce qui les a conduits la plupart du temps à passer à autre chose.  On pouvait encore, il y a vingt ans, semer quelques doutes dans les esprits sur le bien-fondé des nouvelles politiques ; on en viendra bientôt  à discuter sérieusement l’idée d’une interdiction pure et simple du tabac, que la France universaliste adopterait avant d’œuvrer pour l’étendre à l’Union européenne, puis à la Terre entière : cette proposition a été avancée par Jacques Attali, qui n’est jamais à court d’idées pour relancer la croissance en France tout en faisant avancer la cause de l’humanité.

La première chose à comprendre, s’agissant de ces politiques, c’est qu’elles n’auraient jamais pu s’étendre si elles s’étaient appuyées seulement sur une volonté de retour à l’ordre moral antérieur, en réaction contre la « permissivité » des années 1960. Si cela avait été le cas, on aurait sans doute pu les combattre en réactivant des arguments libéraux classiques dont John Stuart Mill a donné une formulation classique. Contre les tentatives de ses contemporains puritains ou victoriens pour interdire des comportements réputés nuisibles comme l’ivrognerie, le jeu etc., Mill s’appuyait sur une distinction apparemment claire entre les vices « privés » et les vices « publics » pour demander que la loi se limite à la répression des seconds tout en laissant les individus juges de leur conduite privée. Mill définissait ainsi le programme de l’émancipation moderne : d’un côté, l’individualité devrait être protégée contre toutes les tyrannies, fût-ce celle de la majorité, mais de l’autre, dès lors qu’ils provoqueraient des dommages ou même des risques significatifs de dommage pour d’autres personnes ou par la société, les comportements dangereux devaient être sortis de la « province de la liberté » pour être placés dans celle de la moralité ou de la loi (John Stuart Mill, De la liberté, ch. IV). Or, la réalisation de ce programme a conduit à ce qu’on pourrait appeler, au risque d’être un peu pompeux,  une dialectique de l’émancipation.  Les « droits » liés à l’individualité ont été étendus très au-delà de ce qu’on aurait cru possible, mais il s’est par ailleurs développé entre les individus une interdépendance telle que beaucoup de comportements, qui passaient jusqu’alors pour « privés », apparaissent aujourd’hui comme susceptibles d’une régulation largement « publique » dès lors qu’il est reconnu qu’ils ont des effets sociaux plus ou moins mesurables. Les « adultes consentants » peuvent aujourd’hui sans crainte partager les passions les plus intenses et même les plus bizarres, mais la santé, du simple fait qu’elle est liée à des pratiques de masse, est très largement sortie de la « province de la liberté » pour entrer dans celle de la loi. Plus encore, cette évolution a favorisé un changement profond de la moralité publique en modifiant les critères de la déviance, et c’est ce qui explique pourquoi elle n’est pas seulement acceptée mais activement soutenue par les soi-disant « libertaires » d’aujourd’hui. Un des signes les plus visibles de cette solidarité est sans doute la constante solidarité entre certains des plus fervents ennemis du tabac (et de l’alcool) et les partisans de la légalisation des drogues douces (rappelons par exemple que le premier appel à la légalisation du cannabis – l’ « appel du 18 joint » (1976) dénonçait vigoureusement la Seita, ainsi que la distribution gratuite de cigarettes aux « appelés » dans l’armée). Le (justement) célèbre sketch de Coluche sur le « hakik » mettait admirablement en scène ce nouveau clivage entre les beaufs machistes, ivrognes et fumeurs de tabac et les gentils consommateurs d’herbe, antiracistes et féministes.

Notre monde est le fruit d’une transformation qui a commencé il y a plus de cinquante ans, et qui est porteuse tout à la fois de plus et de moins de liberté, de plus de bien-être et d’ivresses et de moins de plaisir vrai. Nul ne peut honnêtement se proclamer hostile à toutes ses manifestations. Nous pouvons être irrités par certains aspects du militantisme gay, mais nous ne souhaiterions certainement pas que l’on combatte le sida avec les armes utilisées jadis contre la syphilis ; nous nous félicitons que les Français consomment moins d’alcool, mais nous sommes d’autant plus surpris de la diffusion de formes extrêmes d’ivrognerie dans la population étudiante (à commencer par celle des grandes écoles).

La première vague de cette transformation, dans les années 1960, a mis en cause de manière joyeuse les interdits réputés traditionnels en affirmant les droits du plaisir contre ceux de la morale, non sans quelques dégâts pour la civilité et même, sans doute, pour la santé publique. La deuxième a créé l’univers de permissivité répressive dans lequel nous vivons, et où l’invocation stridente des « droits » est devenue le plus sûr moyen de faire taire les mécontents. Une troisième vague s’annonce, dont Jean-François Braunstein a donné une bonne description ici même (Causeur n° 5), et qui conduit à un retournement complet du projet moderne puisqu’on voit de brillants universitaires comme Sarah Conly « justifier le paternalisme coercitif » pour mieux lutter « contre l’autonomie ». Tout ce que l’on peut espérer, c’est que l’histoire n’est pas finie, sans quoi nous devrons dire, comme le regretté Allan Bloom : « Entre la liberté et l’hygiène, la liberté n’aura pas duré longtemps. »[/access]

*Photo: daubiwan. 

Merkel, c’est beau, c’est bon, c’est grand

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allamagne europe merkel

La victoire d’Angela Merkel est l’occasion, pour la France, d’un de ces grands numéros d’automutilation dont elle est coutumière. Quand je dis la France, il faut s’entendre. Je parle de ceux qui sont persuadés représenter la France, c’est-à-dire un dispositif politico-médiatique qui, depuis Maastricht, ne cesse ne nous présenter la réalité comme un montage idéologique. Ce montage idéologique, technocratique, libéral a pour but de nous convaincre de l’excellence de l’Union Européenne comme zone de libre échange et de concurrence libre et non faussée. Quand on émet quelques réserves sur le sens de l’Histoire vu par Bruxelles, on nous répond que jamais l’Europe n’a connu de si longue période de paix et que l’on devrait avoir honte d’oublier les horreurs du passé.

On observera bien sûr un silence pudique sur la dissolution sanglante de l’ex-Yougoslavie, – où d’ailleurs l’Allemagne a fait cavalier seul en soutenant dans le dos du Conseil européen l’indépendance de la Croatie -, la guerre au Kosovo, le bombardement de Belgrade. Après tout, ces gens-là étaient-ils européens ? Non, ils étaient surtout communistes et ça, c’est très mal. Les plus communistes de tous étaient les Serbes et même si ce fut le seul peuple de la région à opposer une résistance au nazisme et à ne pas avoir créé de divisions SS locales pour aider le grand Reich, ils furent les plus punis. La preuve, aujourd’hui encore les Serbes attendent à la porte du paradis de l’UE alors que les Croates, certes sans enthousiasme, viennent d’entrer, tout contents de retrouver leurs amis Allemands.

L’Allemagne, donc, est un modèle. Dites-le vous une fois pour toutes. La France, enfin cette partie dépressive de la France qui renonce à un destin au nom d’une sortie de l’Histoire par la porte de la Commission, comme pour s’en convaincre-elle même, vous explique à quel point ce qui se passe de l’autre côté du Rhin est admirable, adorable, que c’est le prototype, que dis-je l’archétype de ce que devrait être l’Europe. Cette propagande négative est tellement lourdingue que même Le Monde se demande si la victoire de Merkel signifie que l’on entre dans une Europe Allemande ou dans une Allemagne européenne.

À vrai dire, quelle importance ? C’est bien pour vous, on vous dit. Prenez un peu de bon sens protestant, que diable ! Ayez les pieds sur terre, Français ! C’est étrange, ces Latins qui ont inventé la raison, qui ont Descartes dans leur patrimoine et qui ont toujours la tête aux bêtises, à la rêverie de grandeur. Ce genre de reproche a d’ailleurs quelque chose de tragiquement comique ou de comiquement tragique quand on sait qu’en matière de songe héroïque et brutal qui vire à l’horreur, ce n’est pas la France qui a fait le plus parler d’elle au siècle dernier.

Mais bon, apprenez à devenir allemands. En devenant allemands, vous serez heureux. La preuve, les Allemands sont contents d’être Allemands, sinon ils n’auraient pas reconduit Angela Merkel de manière triomphale comme on lit partout dans les gazettes. Triomphale mais pas majoritaire. Eh oui, c’est étrange mais madame Merkel n’est pas majoritaire. D’ailleurs, la majorité en voix et en sièges, elle est même à gauche si on additionne les suffrages obtenus par le SPD, les Verts et Die Linke. Mais rassurez-vous, la gauche, ça ne veut plus rien dire en Allemagne. Le SPD n’imagine même pas une coalition avec Die Linke, ces cryptocommunistes nostalgiques de la DDR, ces pouilleux rouges mélenchonistes façon pumpernickel. Le SPD a une longue tradition de trahison du mouvement ouvrier, en même temps. En 1918, c’est le socialiste Noske qui écrasa la commune spartakiste de Berlin et massacra les admirables figures de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Et aujourd’hui, l’ordolibéralisme merkelien peut se déployer sur le socle créé par Gerhard Schroeder qui était au socialisme ce que la saucisse de Francfort est à celle de Morteau et qui a fini son heureuse carrière en fumant des cigares dans les locaux directoriaux de Gazprom.

Et surtout n’essayez pas de résister. D’évoquer la démographie allemande en berne, la femme qui reste au foyer comme à l’époque des trois K, le taux d’abstention à ces dernières élections, les gens payés avec des salaires bangladeshies à deux euros de l’heure. Les  chiffres sont là, incontestables quand bien même ils seraient donnés par ces baromètres qui indiquent l’heure que sont le PIB, le taux de chômage ou la balance du commerce extérieur. Ils sont meilleurs en France qu’en Allemagne donc les Allemands sont plus heureux.

N’objectez pas que vous avez une autre histoire, que vous avez dû mener des guerres coloniales quand eux avaient le temps de construire des BMW, que vous avez dû consentir et que vous devez consentir à un effort de défense énorme qui a d’ailleurs permis de faire la guerre au Mali contre l’islamisme pendant que  Berlin donnait des leçons de rigueur à Paris, que vous êtes implicitement le parapluie nucléaire de l’Europe, c’est peine perdue.

En attendant, moi, je suis indécrottable, je préfère rester français.

Même si par les temps qui courent, c’est baroque et fatigant.

*Photo: fdecomite. 

Jean-Marie, plafond de verre du Front National ?

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marine le pen fn

marine le pen fn

Samedi dernier, le site internet des Inrocks a publié un papier qui faisait suite à l’entretien de l’un de ses journalistes avec Jean-Marie Le Pen. On imagine facilement la tête déconfite de la présidente du FN en découvrant l’article. Non seulement le Vieux est toujours là et bien là, mais il tient à le faire savoir. « Ma candidature défrise certains au FN » plastronne le président d’honneur frontiste. Les Inrocks en font logiquement leur titre. L’entourage proche de Marine Le Pen est clairement visé. Comme pour démontrer à sa fille qu’il constitue encore le gardien du temple frontiste, Jean-Marie Le Pen a effectué cette sortie médiatique dans un médium clairement engagé contre la fameuse dédiabolisation du FN. Un message envoyé à celle qui lui a succédé il y a deux ans et demi déjà, laquelle a pourtant fait entretemps le meilleur score historique du parti à la présidentielle.

Marine Le Pen avait pourtant déjà reçu le message. Elle continue de ménager son père, ce qui lui vaut de commettre des erreurs contredisant sa stratégie politique globale, laquelle lui a pourtant permis d’enregistrer des succès électoraux et médiatiques depuis qu’elle est à la tête du FN. La première erreur que nous pourrions citer relève sans doute de l’anecdote mais elle n’en est pas moins significative. Au début de l’été, alors que Nelson Mandela agonise sur son lit d’hôpital, elle est reçue sur France Inter par Patrick Cohen. Alors qu’elle rend hommage à l’ancien président sudafricain, le journaliste lui rappelle que le FN n’avait pas cette attitude par rapport à Mandela du temps de Jean-Marie Le Pen. Il n’y a pas là forcément un piège mais elle y tombe quand même. Au lieu de répondre quelque chose comme « les temps changent », qui aurait été cohérent avec la stratégie décrite plus haut, elle nie farouchement, tentant de faire croire que son père avait la même attitude qu’elle. Comment ne pouvait-elle pas imaginer que, dès le soir, passerait en boucle, le démenti cinglant de cette affirmation ? Les images d’archives –notamment de l’Heure de Vérité- furent sans pitié. Double erreur : être prise en flagrant délit de mensonge et occasion manquée de marquer sa différence.

La seconde erreur est contenue dans le titre des Inrocks. Comment Marine Le Pen a-t-elle pu consentir à laisser son père mener la liste aux européennes pour la circonscription Sud-Est ? Certes, cela lui permet de rabattre le caquet de son ex-challenger Gollnisch qui se verra ainsi repoussé à la troisième place, parité oblige[1. En 2009, le Lyonnais Gollnisch, pourtant électeur dans la circonscription sud-est, avait mené la liste dans le Nord-Est. Mais cette fois-ci, c’est la chasse gardée de Florian Philippot, déjà candidat l’an dernier en Lorraine pour les législatives, et bien décidé à en faire sa terre d’élection.]. Certes, également, l’électorat sudiste du FN est celui qui est le plus en symbiose avec Jean-Marie Le Pen, lequel y fera sans doute un très bon score. Mais en lui laissant cette mission, Marine Le Pen envoie un signe à toute la France, notamment à son électorat du Nord, et surtout à ses réserves de voix de second tour, talon d’Achille éternel de son parti. Nous avions expliqué que la stratégie mise en œuvre avec Philippot avait abouti à des progrès notamment dans l’Oise et dans le Lot-et-Garonne. La stratégie de dédiabolisation permet de faire du FN un choix de second tour, après avoir voté pour un autre parti au premier, qu’il affronte le PS ou l’UMP. Mais il lui faut encore atteindre un palier afin de transformer ces succès d’estime en victoires électorales. Le scrutin majoritaire à deux tours étant ce qu’il est, il lui est indispensable de casser ce plafond de verre. En permettant à son père de mener une liste dans ces élections européennes, elle envoie des signes négatifs et contradictoires et elle s’interdit de franchir ledit palier. Pour le dire plus vite : le plafond de verre, c’est Papa.

En politique, pour atteindre ses ambitions légitimes, il faut très souvent « tuer le Père ». Cela permet d’affirmer sa volonté aux yeux de tous et de se ménager des mains libres. Le gros problème, c’est que ce Père symbolique se confond avec son père véritable. Il est humain que Marine Le Pen ne s’y soit pas encore résolu. Pourtant, le chemin du pouvoir passe par là. Attendre que la Nature s’en charge ne constitue pas une solution raisonnable. Le monsieur possède un profil de centenaire. La présidente du Front National se retrouverait dans la situation ridicule du personnage joué par Michel Galabru dans « Le Viager ». Et les Français n’enverront jamais Léon Galipeau à l’Elysée.

Roms, uniques objets des municipales ?

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Daoud Boughezala  s’interroge sur le fait de savoir pourquoi  « le Rom » polarise-t-il  actuellement le débat public. Il y voit, si je comprends bien, une facilité politique, pour la gauche (Valls, Hidalgo) qui taperait ainsi  sur l’immigration sans toucher à la diversité, et pour la droite qui assouvirait ses pulsions xénophobes sans en encourir l’accusation. Mais si en fait les choses étaient plus simples ? Si nous assistions à une nouvelle irruption du réel que la classe politique engluée dans ses contradictions, n’a plus les moyens de traiter ?

«S’il y a un problème « rom » en France, cela concerne tout au plus quelques agglomérations »  nous dit Daoud. Quelques ? Non, beaucoup. Le chiffre de  20 000 est faux, en réalité probablement plus proche de 100 000, mais on fait semblant. Cette arrivée massive a créé un problème sans solution. L’installation d’un camp Rom, c’est la mise en place d’un système prédateur nécessaire à sa survie. Mendicité, vols, cambriolages, pillages, contre lesquels il est très difficile de se protéger. Les populations aux alentours subissent de plein fouet ce qui constitue  une atteinte insupportable à ceux qui sont souvent déjà défavorisés. Le département où ils sont les plus nombreux est la Seine-Saint-Denis ! Alors que faire ? Intégrer comme disent les belles  âmes, toujours généreuses avec l’argent des autres ? On sait très bien que la machine à intégrer  française ne fonctionne plus. Appliquer la loi républicaine, et réprimer la délinquance en protégeant la population ? Techniquement irréalisable, faute de moyens. Intenter des procédures et démanteler les camps, cloaques insalubres et indignes ? C’est ce que font  discrètement les communes, sachant que les nomades iront s’installer un peu plus loin…. Le piège est refermé.

Et voilà que la commission européenne, avec un sens de l’à-propos confondant, menace la France de sanctions ! Or, au mois de mars prochain, il y a les élections municipales. Il va falloir choisir ceux  dont on considère qu’ils s’occupent de votre vie quotidienne. 60 % des communes significatives de notre pays (plus de 3500 habitants) sont entre les mains de la gauche. Celle-ci étant aujourd’hui à l’Élysée, au comble de l’impopularité, il va falloir trouver des arguments convaincants pour éviter la catastrophe. Et répondre à l’exaspération. Sur le terrain, le déni, ça ne fonctionne pas. Donc, c’est Valls qui s’y colle. Et les rôles ayant été répartis, quelques seconds couteaux moins audibles pour apaiser les belles âmes. Prosaïquement et cyniquement, de la simple politique politicienne.

Bijoutier de Nice : la France n’est pas le Far-West

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liberation la haine en reseau

liberation la haine en reseau

Juste après le fait divers de Nice, nouvel épisode du jeu de rôle désormais systématique dès lors qu’intervient un fait de société qui projette à la face des élites un réel auquel elles ne s’attendaient pas. Surdité, mépris et grands mots. Après « la France homophobe », « no pasaran », cette fois c’est « non à la loi du Far-West », « non aux réseaux de la haine » et autre âneries. Le Front National s’est même payé le luxe de rester discret, jubilant probablement en pensant à ce que cela lui rapporterait dans les urnes au printemps prochain. Pourquoi s’agiter, quand le camp d’en face fait le boulot à votre place.

Des faits simples : deux jeunes braqueurs, dont l’un multirécidiviste, armés d’un fusil à pompe braquent une bijouterie, brutalisent le bijoutier et s’emparent d’un butin. Le bijoutier, lui-même armé, réagit et abat un des criminels. Je dis criminel, parce que l’infraction commise par les deux braqueurs est qualifiée crime par le Code Pénal. Après 48 heures de garde à vue, le bijoutier sera mis en examen pour « homicide volontaire », placé sous contrôle judiciaire, et assigné à résidence muni d’un bracelet électronique.

La question de l’autodéfense est ancienne mais cette fois-ci le fait divers intervient dans un contexte particulier. Au vécu d’un très grand nombre de Français, confrontés à cette violence quotidienne, s’ajoute une série de drames spectaculaires, et en particulier celui, étonnamment symétrique, de ce retraité exécuté pour s’être opposé à la fuite de deux jeunes braqueurs à Marignane.

Les grands médias, en particulier télévisés ont adopté une attitude invraisemblable. La parole a été immédiatement donnée sans aucune retenue ni contrepartie à la famille du braqueur présenté comme un homme « merveilleux », victime de la vengeance d’un cow-boy. Certaines déclarations s’avérant carrément menaçantes. Et les journaux télévisés de relayer : « la famille de la victime (le voyou!) ne comprendrait pas que le bijoutier ne soit pas mis en détention ». L’absence totale de vergogne des propos, démontre que les 14 condamnations précédentes, la délinquance avérée du braqueur, et le crime que celui-ci et son complice venaient de commettre étaient complètement assumés. Tout cela était considéré comme normal, par les membres de la famille, les intervieweurs et les commentateurs. Aucune réprobation sociale, que ce soit du comportement du voyou, ou des propos de sa famille et de ses amis. Normal, on vous dit. Le bijoutier était lui, présenté comme un assassin ayant voulu appliquer « la loi du talion ».

Mais comment peut-on après s’étonner, que cela ait pu mettre en rage une partie de l’opinion ? La première réaction des belles âmes, une fois la stupéfaction passée, fut de se réfugier dans le déni, puis de prétendre de façon dérisoire à la manipulation. Ou pire, mépriser ouvertement du haut d’une magistrature morale autoproclamée, comme le fit Libération avec sa une sur « les réseaux de la haine ». Le populo fragilisé par la crise économique, est excédé, exaspéré par ce qu’il vit comme une montée de l’insécurité, il ne comprend pas la sévérité de la mise en cause du bijoutier, la parole donnée unilatéralement la famille du voyou. À cette souffrance, la réponse est: « vous n’êtes qu’un ramassis de beaufs et de Dupont-Lajoie. »

Après, ce fut le temps des docteurs de la loi. Juristes professionnels abdiquant leur objectivité et légistes amateurs. La question était tranchée, le bijoutier était un criminel ayant commis un assassinat (meurtre avec préméditation). Rappelons quand même qu’en dehors des services de police et des magistrats, personne ne sait vraiment ce qui s’est passé. Il appartiendra à la procédure d’essayer de l’établir et d’en tirer les conséquences. Toutes les sentences déjà prononcées ne sont que des rodomontades.

La légitime défense est prévue par le droit pénal français. L’article L 122-5 du Code Pénal a été abondamment cité, et tout le monde sait aujourd’hui que la « riposte » doit être proportionnée.

Il y a aussi le 122-6, moins cité celui-là. Que dit-il ? : «Est présumé avoir agi en état de légitime défense celui qui accomplit l’acte…pour se défendre contre les auteurs de vols ou de pillages exécutés avec violence. » Ce qui veut dire que du fait du braquage à main armée accompagné de violences, le bijoutier est présumé avoir agi en état de légitime défense. Il appartiendra à l’accusation de démontrer le contraire [1. Voir à ce sujet l’article dans ces colonnes sur l’acquittement de Georges Zimmerman dans l’affaire Trayvon Martin.]. Il n’y avait personne dans la boutique, et quant à prouver irréfutablement, qu’il y avait intention homicide… L’incrimination initiale d’homicide volontaire n’était pas juridiquement justifiée. Pour qu’elle le soit, il fallait d’abord démontrer au préalable, qu’il existait des indices graves et concordants de l’absence de légitime défense. Cela étant, la façon dont la justice a agi a été mesurée et raisonnablement tactique. Il s’agissait d’abord de calmer le jeu.

Alors, la réaction populaire, peut-elle faire craindre que la France se transforme en Far-West, et les commerçants français en cow-boys ? Le prétendre est  ridicule. Il y a 30 ans, la question de l’autodéfense donnait lieu à des débats de même nature, tout aussi intenses. Il y avait même une association qui portait le nom de « Légitime défense » animée par un avocat emblématique, tout deux décédés depuis. Malgré la montée du sentiment d’insécurité, les choses ne se sont pas aggravées[2. Allez, un peu de nostalgie camarade. En 1978 s’était déroulée la fameuse affaire dite du « transistor piégé ». Un homme dont le pavillon avait été cambriolé 12 fois, avait fini par piéger un poste transistor. Le 13e cambriolage fut donc fatal à l’un des voleurs. Traduit aux assises, le propriétaire fut acquitté. Sous les regards pincés des belles âmes. Georges marchais interrogé, indiqua qu’il comprenait parfaitement la décision du jury. À cette époque, le PCF (le vrai) faisait de la politique…. et accessoirement 20 % des voix aux élections.].

Ce qui s’est exprimé à cette occasion, c’est une exaspération populaire face à l’autisme et à l’impuissance des élites. Les gens, issus en général des couches les plus fragiles, veulent qu’on les écoute et qu’on prenne en compte leurs préoccupations et leur vécu. Et cette surdité, ce déni, et le mépris qui les accompagnent les mettent hors d’eux. Ils ne veulent pas s’armer et tirer dans le tas. De tradition et de culture ils voudraient pouvoir s’en remettre à l’État et supportent mal de ne pouvoir le faire.

Or, malgré les discours, les autorités se résignent. Il faut savoir qu’en France, il y a 1,5 millions d’infractions (en majorité des délits) avec auteurs connus qui ne sont pas poursuivies. Faute de moyens, et pas par mansuétude, comme le proclament certains démagogues qui caricaturent une justice soi-disant laxiste. Conséquence, la « petite délinquance » (cambriolages, vols, violences, incivilités graves, celle qui pourrit la vie des gens) a été  pratiquement dépénalisée. Les casiers judiciaires s’allongent sans aucun résultat, le sentiment d’impunité se généralise chez les délinquants.

Je pense que les Français sont profondément attachés à la paix civile. Ils n’ont jamais cédé aux sirènes de « l’autodéfense ». En 1973, ils étaient 64 % à être pour la peine de mort. Ils y sont aujourd’hui majoritairement opposés.

La tournure qu’a prise l’affaire du bijoutier de Nice n’est pas le symptôme d’une dérive vers l’autodéfense. Cela témoigne simplement d’une explosion de l’exaspération dont il est impératif de tenir compte. Travailler à cette prise en compte pour éviter que le Front National n’en fasse sa pelote me semble la preuve d’un minimum d’esprit de responsabilité. Y répondre par le déni du réel, et en jouant les belles âmes est une faute. Il n’y a aucun risque que le Far-West s’installe dans notre pays. En revanche, il y a toutes les chances que le Front National soit le premier parti de France aux prochaines élections européennes. Et ça, c’est une vraie catastrophe.

*Photo : Libération.

Juppé, maire post-moderne

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alain juppé bordeaux

alain juppé bordeaux

Alain Juppé, normalien et agrégé de lettres qui eut un temps la tentation de Venise, ne goute guère la culture. De fait, on n’associe jamais son nom à la littérature, au rock, au théâtre ou à l’art contemporain. Juppé se moque de la culture, et c’est parfaitement son droit. Le « meilleur d’entre nous » s’intéresse à la politique nationale, à la diplomatie, à l’économie, bref à des sujets sérieux, dignes de son statut d’ancien premier ministre. Au fond, Juppé ne rêve plus que de l’Elysée.

En attendant d’accomplir — ou pas — le rêve de sa vie (il aura tout de même 72 ans en 2017), Juppé se morfond à Bordeaux, où il sera encore candidat à sa propre succession en 2014. J’ai la chance depuis quelques années d’habiter cette ville, et d’observer de près la « politique culturelle » de son inamovible premier magistrat. C’est un spectacle fascinant qui mérite qu’on s’y arrête un instant.

Pour moi qui viens de Paris, débarquer en Province était un saut dans l’inconnu. Les snobs me prédisaient l’enfer, le néant culturel, et un retour rapide dans les limites du périphérique, cette frontière de monoxyde de carbone qui sépare l’élite des ploucs. Je n’en croyais pas un mot. A mes yeux, Bordeaux était — sans remonter à Montesquieu et Mauriac—, la ville où Philippe Djian avait écrit ses meilleurs livres, le jardin du rock de Noir Désir ou de Kid Pharaon, la terre du surf, de la bonne bouffe et du vin.

Je ne me trompais pas. Bordeaux est tout cela et mieux encore : une ville dynamique, rock n’roll[1. voir l’excellent livre Bordeaux Rock(s) de Denis Fouquet, sur l’histoire de l’underground bordelais des années 60 à nos jours (éditions du Castor Astral).],bourrée d’étudiants de tous horizons, qui ne demande qu’à sortir de la torpeur bourgeoise dans laquelle elle baigne depuis les années Chaban-Juppé. Tout le problème de Bordeaux tient dans ce paradoxe : sa population est curieuse, assoiffée de manifestations de qualité, et sa politique culturelle municipale ultra conservatrice n’est qu’une triste succession de mauvais choix et d’échecs retentissants. Les musées de la ville sont de magnifiques coquilles vides (le site du CAPC, le musée d’art contemporain, est une merveille architecturale), qui enchainent les expositions mortifères. La faute a des moyens insuffisants en ce qui concerne le Musée des Beaux-Arts et le Musée des Arts Décoratifs, et à une curatrice sans imagination au CAPC, où il n’y a jamais un chat. Le Musée d’Aquitaine, pourtant le plus visité de la sixième ville de l’hexagone, pointe péniblement à la cinquantième place au classement des musées les plus fréquentés de France ! Pour Alain Juppé et son équipe, les choses sont simples : la culture c’est le Grand Théâtre, et rien d’autre. 20 millions d’euros lui sont alloués, soit l’essentiel du budget culturel annuel de la ville. Le maire et ses adjoints ont leurs habitudes dans ce théâtre à l’italienne de 1000 places, dédié principalement à l’opéra et à la danse, que seule la grande bourgeoisie d’Aquitaine a les moyens de fréquenter. Le message est limpide : Tu es jeune et fauché ? Casse-toi au multiplex, il y a « Boule et Bill » en 3D…

Le reste de l’enveloppe budgétaire est saupoudrée de manière aléatoire, sans vision globale, et sans volonté de briser les codes éculés de la culture institutionnelle la plus ringarde en vogue depuis la décentralisation. Les ravages causés dans l’hexagone par les spécialistes de « l’ingénierie culturelle » (en clair « l’art de dépenser l’argent public en se vautrant dans le culturellement correct mollement branché ») n’épargne évidemment pas Bordeaux. Prévenu du ras le bol de la population et des artistes locaux, Monsieur le Maire frappe du poing sur la table il y a quelques années et cède aux propositions de ses conseillers : Bordeaux aura sa biennale d’Art Contemporain, « Evento ». Taddaaa ! On allait voir ce qu’on allait voir ! On a vu, malgré des moyens financiers colossaux, deux flops monumentaux (en 2009 et 2011) qui font encore rire (jaune) les bordelais. Avec un budget de 4,2 millions d’euros, et sous la direction artistique de l’italien Pistoletto (l’homme de « l’arte povera », l’art modeste, ca ne s’invente pas !), la dernière édition d’Evento a vite été rebaptisée « Eventé » par une population atterrée par la nullité globale de la manifestation. Dix jours de rien, de vent, éparpillé aux quatre coins de la ville. Le public, qui n’aime pas qu’on le prenne pour un idiot, est resté chez lui. Droit dans ses mocassins, Juppé déclarait en faisant le bilan de cet accident ingéniero-culturel : « Le constat est positif puisque la couverture médiatique a été confortable » (ca fait cher la chronique dans Art-Press et la notule dans Libé !), avant qu’un de ses lieutenants particulièrement inspiré n’ose la comparaison avec le Festival d’Avignon.

Dans un éclair de lucidité, Juppé a décidé de se donner du temps avant d’infliger Evento 3 à ses administrés. Comme l’a déclaré sans rire son adjoint à la culture le Dr Ducassou, récitant sans doute une fiche de « l’Ingénierie Culturelle pour les Nuls » : « Pour l’avenir d’Evento, nous devons mener une réflexion où l’artiste devient médiateur ». Au secours…

Avant d’en avoir fini avec ces petits enjeux locaux sans conséquences (vivement l’Élysée !), Alain Juppé poursuit sa vaine politique du prestige, de la communication et de l’entre-soi. Bordeaux vient de s’offrir un auditorium flambant neuf, et aura bientôt sa grande salle de concert de type Zénith pour accueillir confortablement Yannick Noah ou la tournée « Stars 80 ». En attendant, les musiques actuelles, et les cultures « underground » au sens large, n’ont pas droit de cité.  À Bordeaux, comme dans beaucoup de villes françaises, de droite ou de gauche, il est urgent de remettre en cause cette vision périmée de la culture institutionnelle qui ne satisfait que ceux qui encaissent les subventions. Il faut plus de démocratie et de transparence dans les choix. Il y a de la place pour une culture audacieuse, exigeante et pertinente qui s’adresse à tous. Une grande exposition qui n’attire personne (on entendait les mouches voler pendant la faiblarde rétrospective Michel Majerus au CAPC) est une exposition ratée. Un maire aussi étanche au bon sens, et qui ignore à ce point les aspirations de la jeunesse devrait passer la main, ou à défaut faire son mea culpa. Le tram et l’aménagement des quais ne peuvent plus servir de cache-misère : Bordeaux mérite une culture à la hauteur. C’est une question de choix, pas de moyens financiers.

Après dix-huit ans d’un règne sans partage, la colère monte contre un Juppé qui semble de moins en moins concerné et bien mal conseillé. Pas sûr qu’il gagne à Bordeaux en 2014. « Le plus étonnant c’est qu’il pourrait quand même passer, regrette un connaisseur du dossier. Trop de bordelais se sont résignés. L’inertie est terrible. C’est le syndrome de Stockholm : on s’habitue au pire ».  S’il venait néanmoins à perdre sa ville, il ne fait guère de doute que c’est la culture qui aura eu la peau du « meilleur d’entre nous ». Pour un homme qui s’en moque, ce serait ballot.

*Photo : RG1033. Cour de l’Hôtel de ville de Bordeaux

La morale, c’est la santé !

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claude le pen

claude le pen

Causeur. Nous nous sommes habitués à voir l’État s’ingérer dans notre vie domestique, sinon privée – alimentation, sport, alcool, tabac : rien de ce que nous faisons de notre corps ne lui est étranger. Devons-nous nous rebeller contre cette infantilisation ou nous réjouir de cette protection ?

 Claude Le Pen[1. Claude Le Pen est professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine. Spécialiste de la santé, il est président du Collège des économistes de la santé. Son dernier ouvrage publié, Où va le système de santé français ?, co-écrit avec André Grimaldi, a paru en 2010 chez Prométhée dans la collection « Pour ou contre ? ».]. Il faut surtout comprendre ce qui a changé. En effet, au terme d’une longue évolution, nous sommes passés de « guérir » à « prévenir », donc de la prise en charge des malades à celle des bien-portants. Pour autant, la politique sanitaire a toujours utilisé la contrainte, par exemple pour séparer les malades – de corps ou d’esprit – de la population « saine ». Le dernier exemple de cette exclusion des malades n’est pas si ancien : les sanatoriums pour tuberculeux ont fonctionné jusqu’au milieu du XXe siècle !  La nouveauté tient donc à l’affirmation de l’« État préventif » : on n’agit plus seulement sur les malades, on impose des comportements aux bien-portants pour éviter qu’ils deviennent malades.

Comment expliquez-vous cette montée en puissance de l’« État préventif » ? 

Par la conjonction de deux processus parallèles.  D’un côté, la France, comme les autres sociétés occidentales, a intégré la santé publique au spectre des activités régaliennes de l’État: instruction publique et santé publique ont été les deux mamelles de la Troisième République. [access capability= »lire_inedits »] Mais le triomphe de la médecine curative, au XXe siècle, a occulté cette dimension au profit de l’assurance-maladie et de l’« accès aux soins ». De l’autre, et c’est un phénomène récent, les citoyens expriment une forte demande de santé publique, tout en réclamant toujours plus de libertés individuelles. En France, c’est le scandale du sang contaminé qui a marqué le grand réveil de la santé publique.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que, dans cette affaire, l’État a manqué à sa mission de protection…

Précisément. Et c’est bien parce que ses défaillances étaient de plus en plus mal ressenties que l’État a étendu ses interventions. Mais il doit en outre faire avec des aspirations contradictoires : en même temps que la demande croissante d’intervention, la montée de l’individualisme se traduit par une méfiance croissante à l’égard des détenteurs du pouvoir. Les citoyens d’aujourd’hui veulent la protection sans la contrainte ! Par exemple, on remet en cause le caractère obligatoire des vaccinations, pourtant l’une des premières mesures préventives prises par l’État moderne au XIXe siècle ! Le nouveau calendrier des vaccins obligatoires réduit encore leur nombre au profit de « vaccins recommandés ». Là où autrefois l’État ordonnait, il s’emploie désormais à convaincre et à suggérer.

Oublions un instant ce que veulent les citoyens. N’y a-t-il pas, chez ceux qui représentent la puissance publique, un secret désir de normaliser, voire de moraliser les comportements ?

 Sans aucun doute ! L’État impose ou conseille fortement aux bien-portants de changer leurs habitudes, c’est-à-dire de se conformer à un modèle défini : c’est la définition même d’une normalisation, qui s’appuie sur des arguments indiscutables puisque scientifiques. Dans la réalité,  discours scientifique et moralisateur s’emmêlent, le premier étant souvent appelé à la rescousse du second. L’exemple de la lutte contre le tabagisme est révélateur. Le discours anti-tabac moralisateur d’un Henry Ford, par exemple, a été ratifié a posteriori par la science ! En 1989, peu de temps après le choc de l’affaire du sang contaminé, l’État a commandé à cinq « sages »  (Albert Hirsch, Gérard Dubois, Maurice Tubiana[2. Le 12 mai 1986, le professeur Maurice Tubiana déclarait que le risque pour la santé représenté par le nuage radioactif échappé de Tchernobyl était « tout à fait infime, comparable à celui que courrait quelqu’un qui fumerait une cigarette tous les dix ans ».], Claude Got et François Grémy) l’un des premiers rapports importants sur la lutte contre le tabac.  Il en est sorti un texte à la fois culpabilisateur et prohibitionniste, recommandant non pas de corriger, d’éduquer, d’atténuer ou de réparer, mais d’interdire et d’éradiquer le tabagisme – en somme d’inventer, une fois de plus, un homme nouveau, moralement supérieur.

Est-ce cette dimension moraliste qui explique l’agitation du gouvernement au sujet de la cigarette électronique ?

Tout à fait ! La dimension morale qui apparaissait dans le rapport des cinq « sages » prévaut toujours puisque, en l’espèce, les arguments scientifiques sont pour l’instant faibles. Le même moralisme a pesé sur la politique de réduction des risques liés à la toxicomanie. Lorsque les premières campagnes de distribution de seringues stériles ont débuté, certains s’y sont opposés, en arguant que cela encouragerait les toxicomanes ou, au moins, tendrait à justifier leur addiction. La mesure a donc été jugée à l’aune de sa portée morale plus que de son efficacité en termes de réduction des risques. Un drogué qui a une chance sur dix de contaminer quelqu’un, est-ce mieux qu’un drogué qui a une chance sur deux de contaminer quelqu’un ? Du point de vue scientifique, on peut dire oui, mais du point de vue moral on doit répondre non.  Peu importe la statistique, ce qui est mal, c’est que quelqu’un se drogue et qu’il puisse contaminer quelqu’un d’autre. Donc, il ne faut rien faire qui pourrait l’encourager dans son addiction, ni même lui simplifier la vie.

C’est peu ou prou l’argument du pape (en tout cas du précédent) sur les préservatifs : ce qui est mal, c’est la liberté sexuelle et l’infidélité…

Sauf que le pape est dans son rôle ! Il n’a pas à s’inscrire dans le registre du calcul, ni à fournir des justifications scientifiques à l’appui de son discours. Mais c’est aussi l’argument de la ministre de la Santé qui veut interdire la cigarette électronique au prétexte que certains de ses utilisateurs pourraient un jour se mettre au tabac. C’est interdit parce que c’est mal !

Elle avance aussi l’argument de la précaution : dans le doute, interdisons !

La torsion qu’a subie cette notion de doute est très intéressante. Le doute est avant tout une exigence méthodologique de la science : le chercheur ne doute ni de sa science, ni du progrès scientifique, mais de lui-même, de ses calculs, de ses affirmations. Il émet un doute positif et constructif. Or, ce doute s’est retourné contre les scientifiques : puisqu’ils doutent, puisqu’ils ont parfois tort, ils ne savent rien. On utilise donc ce qu’il y a de plus noble dans la démarche scientifique − sa capacité à remettre en cause ses propres résultats − pour l’attaquer et la critiquer. Tout cela est assez pervers.

Vous affirmez que la politique de santé publique est imprégnée de préoccupations morales : en somme, c’est le plaisir qui pose problème à notre attentive ministre ?

Oui, c’est patent dans le cas de la cigarette électronique. On dirait que ce qui pousse le gouvernement à agir,  c’est qu’elle puisse donner du plaisir à des gens. Comme s’il y avait dans ce plaisir quelque chose d’un peu scandaleux. La cigarette électronique permet de rétablir deux choses dont les fumeurs ont été privés : le plaisir individuel lié au tabac et la convivialité entre fumeurs et non-fumeurs. Depuis quelques années, le fumeur est condamné à s’exiler pour fumer après le repas. La cigarette électronique se marie aisément avec le petit café qui prolonge les échanges. Une politique de santé publique non moralisante et économiquement rationnelle devrait encourager son utilisation.

Êtes-vous si sûr que ce serait « économiquement rationnel » ? Tout de même, la lutte anti-tabac ne manque pas de solides arguments financiers. Quel est le poids économique du tabac ?

Il faut être clair : le tabac coûte cher. En tout cas, en termes strictement financiers, il coûte à la société plus qu’il ne lui rapporte. Cela étant, comment mesurer vraiment ce coût? Au nombre de « morts anticipées », c’est-à-dire aux heures de vie perdues ? Mais une vie peut-elle se mesurer en termes économiques, en volume de production et de consommation ? Bien sûr, pour établir des bases de calcul, on doit assimiler la vie à une machine ou à un capital. Mais nous savons tous qu’elle n’est pas seulement cela. Elle est aussi un bien que nous voulons en tant que tel, avec des plaisirs qui ont pour nous un certain prix.

Reste que l’argument peut se révéler sacrément efficace, surtout dans une période où beaucoup de gens ont le sentiment de payer pour les autres – les paresseux, les profiteurs, les fonctionnaires, les Corses ou les étrangers…Alors, payer pour les fumeurs…

Oui, quand la morale et les intérêts convergent, elles produisent un discours irrésistible. Non seulement c’est mal, mais en plus ça coûte cher. Le recours à ces arguments économiques semble d’ailleurs être une tendance actuelle.

En résumé, l’évolution actuelle vers un État de plus en plus maternel, mais sur un mode de plus en plus moralisateur et tatillon, est irrépressible. N’y a-t-il pas des forces et des personnes qui la contestent ? Peut-on, en matière de santé publique, distinguer une approche de droite et une approche de gauche ?

On pourrait imaginer que la droite soit plus sensible aux libertés individuelles et la gauche plus étatiste. Mais en France, nous avons aussi une droite gaulliste très étatiste et une gauche très libertaire qui n’aime pas beaucoup la contrainte. En revanche, en France plus qu’ailleurs, il y a un clivage clair et net entre l’élite et le peuple. Nous avons une classe de hauts fonctionnaires civilisés, éduqués et convaincus de détenir le monopole de la connaissance de l’intérêt général. Ils savent ce qui est bon pour les gens et veulent imposer certaines pratiques à ceux qui ignorent la voie du salut, de la longévité et de la vie saine. Si on n’est pas d’accord avec eux, on est forcément à la solde des lobbies. Autrement dit, pour imposer leurs choix, ils ont réussi à interdire le débat.[/access]

Syrie : Fillon, le dernier gaulliste ?

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françois fillon russie

françois fillon russie

Après cinq ans de collaboration plus ou moins cordiale avec Nicolas Sarkozy, pendant lesquelles il a semblé peu à l’aise avec la ligne atlantiste de Bernard Kouchner, l’ancien Premier ministre a réitéré, à Valtaï près de Novgorod, son engagement pour un monde multipolaire où une France indépendante pourrait tenir toute sa place. Dans la plus pure tradition gaulliste, il a choisi la Russie pour signifier à nos amis américains que, lui président, la France ne sera jamais aligné sur Washington. « Allié mais pas aligné » selon la formule consacrée. En soit rien de bien nouveau.

Mais le fait de donner du « cher Vladimir » à l’ennemi public n°1 de la presse française a constitué un crime de lèse-majesté, « une faute » selon Le Monde. Christophe Barbier a brandit un « carton jaune » dans l’Express. La tartufferie collective, de Harlem Désir à Alain Juppé, a consisté à l’attaquer sur l’irrespect d’une hypothétique union sacrée des français lorsqu’ils s’expriment à l‘étranger.

Une posture d’auto-défense maladroite qui a mal dissimulé la séquence peu glorieuse de la diplomatie française en Syrie. Jean-Marie Le Guen, pourtant habitué des campagnes douteuses à Abidjan, a ainsi critiqué « la semaine de tous les dérapages ». Fin connaisseur, il ajouté « À l’évidence, François Fillon n’habite plus en France ». Jean-Christophe Cambadélis, autre soutien de Laurent Gbagbo en 2010 a dénoncé « une demande d’asile » sur le modèle de Gérard Depardieu (attention le peloton d’exécution réservé aux traîtres n’est pas loin!). Pour un peu on oublierait les discours successifs de Dakar où Ségolène Royal et Martine Aubry avaient rivalisé d’indignation devant la politique africaine de Nicolas Sarkozy. Même François Hollande, au congrès du SPD en décembre 2011 avait plaidé pour « un couple franco-allemand plus équilibré », ciblant la supposée soumission de l’ancien président devant la chancelière (toute ressemblance avec un événement récent serait tout à fait fortuit). Quant à dire, comme Jacques Tarnero, dans Causeur.fr que François Fillon a osé se soumettre à Moscou comme jamais Georges Marchais ne l’aurait fait, c’est aller un peu vite en besogne! Georges Marchais, si ma mémoire est bonne a soutenu l’intervention soviétique en Afghanistan. Et on passera sur ses silences en 1956 à Budapest et en 1968 à Prague.

L’accusation de désertion portée à François Fillon est d’autant plus injuste qu’en réalité c’est François Hollande qui a rejoint la position russe, pas si mécontent de trouver une solution politique en Syrie. Une solution que François Fillon appelait de ses vœux dès le début de la guerre civile, bien avant l’accord Kerry-Lavrov. Tant pis pour Laurent Fabius, (oui oui le même qui tonnait contre le retour définitif de la France au sein des structures otaniennes il n’y a pas si longtemps), qui avait entonné le refrain du « plus vieil allié des Etats-Unis ». Il a semblé profiter de la désaffection britannique pour jouer les hérauts des droits de l’Homme, et finalement s’est trouvé cocu. N’ayant pas les moyens militaires d’intervenir seul, notre ministre des affaires étrangères aurait pu se contenter d’un rôle d’intermédiaire. En jouant les matamores, il a du avaler son chapeau.  « On ne fait la paix qu’avec ses ennemis » disait Mitterrand à propos d’Israël.  La gauche ferait bien de renouer avec le pragmatisme mitterrandien plutôt que de céder aux sirènes de ce qu’on a appelés aux Etats-Unis les « néo-conservateurs » et qui en France est représenté actuellement par une coalition hétéroclite regroupant Bernard Kouchner, Alain Juppé, Jean-François Copé, André Glucksman, BHL… et Nicolas Sarkozy.

À Valtaï, François Fillon, sans doute satisfait de voir ses idées se concrétiser avec l’accord sur les armes chimiques, a voulu pousser son avantage en renouant avec une liberté de ton et un tropisme gaullien, celui d’une Europe allant de l’Atlantique à l’Oural. Sa position équilibrée vis-à-vis de Moscou comme de Washington est ancienne. Dès 2009 en recevant Vladimir Poutine à Matignon, il avait encouragé Nicolas Sarkozy à resserrer ses liens avec la Russie. 2010 fut l’année de la Russie en France et sa visite à Moscou fut remarquée. En mars 2013, dans ses 35 propositions, il proposait un statut spécial pour la Russie en Europe. Aujourd’hui il confirme son souhait, qu’on pourrait qualifier de « réaliste », d’une paix mondiale reposant sur l’intérêt des nations réunies en congrès (AGNU) et sur l’équilibre des forces (CSNU). Un système à la fois multilatéral et respectueux des grandes puissances comme la Russie et la Chine. Un « machin » contraignant certes, mais plus efficace à long terme pour la paix que n’importe quel discours ou « intervention humanitaire armée ».

Sur la scène intérieure le choix de l’ancien Premier ministre de cibler le sectarisme est aussi la marque d’une fibre gaulliste retrouvée. Le refus des clivages partisans et le mépris du système des partis était une rengaine du général de Gaulle et du RPF. Lequel se moquait bien d’être traité de fasciste ou de factieux à longueur de colonne par Raymond Aron ou François Mitterrand.  Le rassemblement des français autour de l’intérêt national était son seul objectif.

D’un point de vue tactique (il ne faut jamais l’occulter chez Fillon en dépit de son image d’homme sincère et intègre), la liberté de ton et la rupture avec les codes parisiens lui permettent également d’exister médiatiquement et d’imposer son tempo politique à ses concurrents directs. Il se débarrasse du même coup de cette étiquette de notable centriste qui lui colle à la peau. Il tire sans doute les leçons de celle que Le Monde accrocha en son temps à Edouard Balladur. Pour son plus grand malheur.

Tous les chemins mènent aux Roms

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Ils sont 20 000 dans toute la France. Pas besoin de s’appeler David Vincent pour savoir qu’ils existent, à force d’entendre nos médias et nos politiques se repaître des Roms. Manuel Valls vient de déclarer à leur sujet ce que tous les élus locaux savent depuis longtemps mais se résignent à taire : seule une infime minorité des Roms sont intégrables dans la nation française, le reste ayant vocation à repartir en Roumanie ou en Bulgarie, où la situation est d’ailleurs loin d’être idyllique, tant pour les autochtones que pour ce peuple nomade. Il y a quelques années, l’excellent mensuel Le Spectacle du Monde avait consacré un reportage fouillé à la traite des blanches en Bulgarie. Sans tambours ni trompettes, le journaliste disséquait les méandres de cet esclavage moderne, à la faveur duquel de pauvres jouvencelles finissent vendues quelques centaines d’euros dans de véritables marchés aux enchères perdus au fin fond de la campagne magyare. Dans ces trous perdus, la main invisible des réseaux mafieux roms se charge de réconcilier offre et demande en chair fraîche.

Mais ne généralisons pas. S’il y a un problème « rom » en France, cela concerne tout au plus quelques agglomérations.  En ce cas, pourquoi le Rom polarise-t-il à ce point le débat public ? Pour permettre à nos élites de dégommer l’Acte unique et Schengen, la libre circulation des hommes, des marchandises et des capitaux dans l’Union européenne ? Pour soulever le problème de la mondialisation et de sa variante mafieuse ? Que nenni, le Rom occupe une fonction politicienne bien plus ingrate.  Comme par magie, le Rom, c’est l’épouvantail qui permet à Anne Hidalgo de taper sur l’immigration sans toucher à la diversité, au prétexte que « Paris ne doit pas devenir un camp rom ». Le Rom, c’est ce gribouille offert en pâture au peuple de droite, soulagé de pouvoir assouvir ses pulsions anti-immigrationniste sans encourir de procès en xénophobie. Eh oui, aucune association victimaire ne vit sur la bête du racisme antirom… Le Rom, c’est ce malandrin pellagreux et un peu pouilleux devant lequel on passe l’air indifférent, la conscience tranquille de ne pas lui offrir l’aumône, parce qu’un parcmètre fera bien l’affaire.  Pendant ce temps, la gauche de la gauche joue aux oisillons outrés, dans un numéro d’imitation de l’orfraie digne des meilleurs doublages de Patrick Bouchitey.

Bref, si le Rom n’existait pas, il faudrait l’inventer pour réfracter nos petites lâchetés et la grande couardise de nos politiques…

Qu’annonce la victoire d’Angela Merkel?

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merkel cdu spd

merkel cdu spd

Les dithyrambes sur le triomphe d’Angela Merkel lors des élections du dimanche 22 septembre au Bundestag auraient dû être tempérés par une analyse plus poussée des chiffres sortis des urnes. Le score total de la coalition sortante (CDU-CSU-Libéraux) baisse de deux points (de 48% à 46%). La gauche, tous partis confondus, perd également du terrain, passant de 45 à 43% des votes populaires.

La barre des 5% nécessaire à un parti pour avoir des députés renverse la tendance en termes de sièges au Bundestag : les libéraux ayant échoué, la gauche se trouve majoritaire en sièges, et pourrait théoriquement former une coalition de gouvernement composée du SPD, des Verts et de Die Linke, équivalent allemand de notre Front de gauche. Sauf que, pour des raisons historiques, cette coalition est impossible : Die Linke est encore trop marquée par le présence dans ses rangs des nostalgiques de la RDA pour être acceptée à la direction des affaires du pays.

Le triomphe d’Angela Merkel est donc la conquête de l’hégémonie totale de son parti sur la droite et le centre-droit après l’effondrement des libéraux qui sont absents du Bundestag pour la première fois depuis la création, en 1949, de la République fédérale d’Allemagne. La nouvelle génération des dirigeants de ce parti, le FDP, composée de bobos et de dandys, ne s’est pas montrée à la hauteur de ses grands anciens, Hans-Dietrich Genscher ou Otto Graf Lambsdorff, vieux routiers de la politique qui maitrisaient au merveille les atouts d’un petit parti charnière capable de s’allier aussi bien avec le SPD qu’avec la CDU. Les électeurs FDP, petits entrepreneurs et membres de professions libérales, ont cette fois-ci déserté en masse pour rejoindre la rassurante Angela, alors que la ligne erratique du FDP sur l’Europe ou la fiscalité, ses querelles internes avaient fini par écœurer les plus fidèles de ses supporters.

On ne saurait classer ni a droite ni à gauche les électeurs du nouveau parti Alternative für Deutschland (AfD), partisan de la sortie de l’Allemagne de l’euro, qui a frôlé de peu l’entrée au Bundestag : ses électeurs proviennent des deux camps, rassemblant ceux qui estiment qu’avec l’euro, l’Allemagne est la vache à lait du continent…

Deux coalitions majoritaires sont donc, mathématiquement, possibles :

Une alliance de la CDU et des Verts (déjà expérimentée dans le Land de Hambourg) et la grande coalition CDU- SPD qui a gouverné la RFA à plusieurs reprises dans son histoire, la plus récente entre 2005 et 2009 sous la direction d’Angela Merkel. La première solution est peu probable : elle se heurte à de fortes résistances au sein de la CDU, notamment dans sa branche bavaroise la CSU, très hostile aux penchants anti-industriels des écologistes. Le SPD est encore traumatisé par l’expérience de 2009, où les électeurs lui avaient chèrement fait payer les réformes des régimes sociaux et de retraites menée par le gouvernement Merkel, dans la ligne du Plan Hartz mis en œuvre par Gerhard Schröder. Mais peut-il faire autrement que de répondre à l’appel d’Angela d’entrer au gouvernement, avec un rapport de force moins favorable qu’en 2005 ? Les discussions seront âpres, l’actuel président du parti, Sigmar Gabriel, devra sans doute s’effacer, mais il faudra bien en passer par là. La population lui tiendrait plus rigueur de déclencher une crise politique à un moment décisif pour l’avenir de l’euro et la place de l’Allemagne au sein de l’Union que de faire les compromis nécessaires pour assurer la stabilité gouvernementale dans une période troublée.

Angela Merkel, de son côté, sait bien que son dernier mandat (elle a annoncé sa retraite pour 2017) serait beaucoup moins confortable avec les Verts au gouvernement et le SPD dans l’opposition. Donc, elle fera ce qu’il faut pour que les « camarades » sociaux-démocrates se joignent à elle pour gouverner. Et c’est ainsi que dans quelques semaines, un nouveau gouvernement d’alliance centre droit – centre gauche viendra s’ajouter à ceux qui dirigent d’autres pays importants de l’UE : Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Italie, Autriche, Finlande.

Ce n’est pas étonnant : dans une période où ce qui prime, c’est la défense des intérêts nationaux dans une Union européenne en pleine déliquescence, on resserre les rangs au sein des nations. L’entrée du SPD au sein du gouvernement de Berlin ne va pas faire le bonheur immédiat des Grecs, Portugais et Espagnols soumis au diktat de la troïka pour redresser leur compte et se serrer la ceinture. Lorsqu’il était ministre des finances dans l’équipe Merkel, le candidat social-démocrate battu Peer Steinbrück n’était pas le dernier à fustiger les déficits excessifs des pays dits du « club med ». L’Allemagne ne paiera pas plus avec les socialistes au pouvoir que sans eux : la mutualisation des dettes des pays de l’UE, et les transferts de fonds sans garanties draconiennes vers les pays en difficulté ne figurent pas dans leur programme. Ils défendront prioritairement les intérêts des classes populaires et moyennes allemandes, qui forment le gros de leur clientèle électorale.

La France, en raison de l’héritage constitutionnel du gaullisme, est dans l’incapacité de mettre en place une formule gouvernementale de rassemblement national qui lui donnerait plus de poids en Europe. Et c’est bien dommage.

*Photo : London summit.

Et on tuera tous les fumeurs

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cigarette tabac hygienisme

cigarette tabac hygienisme

S’il est un point où la « post-modernisation » de la société française a indiscutablement avancé depuis une vingtaine d’années, c’est bien l’acceptation de contraintes de plus en plus fortes sur des comportements qui ont longtemps été tolérés mais qui sont de plus en plus sévèrement  règlementés, voire réprimés. La France des bars et des restaurants enfumés n’est plus qu’un souvenir, les automobilistes se plient sans trop de peine à des règles de plus en plus en plus sévères et nul ne s’inquiète de cette évolution chez ceux qui font les lois ou qui prétendent éclairer l’opinion : comme l’avait bien vu le regretté Philippe Muray, ce sont là des questions qui « ne font plus débat ».

Pour comprendre le monde nouveau qui est en train de s’inventer, il faut remonter à la loi Evin (10 janvier 1991), que j’avais moi-même vue alors comme le signe le plus clair de l’avènement prochain d’un « nouvel hygiénisme » (« No smoking », in Le Débat, n°62, novembre-décembre 1992). Cette loi était assez radicale dans ses intentions puisqu’il s’agissait déjà, dans l’esprit de ses promoteurs les plus conscients, d’aller vers une disparition du tabac, mais les mesures qu’elles comportaient paraîtraient aujourd’hui  d’une modération étonnante, voire choquante. La principale nouveauté résidait dans l’interdiction complète de la publicité (qui était alors une exception dans le monde développé, États-Unis inclus). Cependant, la philosophie générale de la loi visait seulement à une inversion des anciennes règles de coexistence entre les fumeurs et les non-fumeurs et, si elle  conduisait  à une règlementation contraignante de l’usage et de la vente du tabac, elle n’impliquait pas encore son bannissement complet..[access capability= »lire_inedits »] On limitait les zones non-fumeurs un peu partout pour protéger les non-fumeurs du « tabagisme passif », on culpabilisait les adultes irresponsables qui fumaient devant leurs enfants, mais il restait admis que certains lieux publics et même fermés pussent rester accessibles aux fumeurs.

Depuis, on a instauré l’interdiction totale du tabac dans tous les vols, puis dans les aéroports, la suppression des wagons fumeurs dans les trains, l’interdiction complète de fumer dans les cafés et dans les restaurants et on ne compte plus les propositions « innovantes » dans ce domaine. L’interdiction du tabac dans les jardins publics est à l’ordre du jour en attendant les plages ou, comme à New York, les quartiers les plus fréquentés par les touristes. Le comble  semble  atteint en France – mais ce n’est que provisoire – avec le projet récent du ministre compétent d’étendre les restrictions aux cigarettes électroniques, qui ont certes bien des défauts mais qu’il est très difficile d’accuser de menacer la santé des non-fumeurs : le but n’est plus depuis  longtemps de protéger des individus concrets mais d’éliminer complètement toute association d’idées positives avec le tabac. La vigilance de ceux qui veulent notre bien s’attaque au passé, avec les photos corrigées de Malraux, Sartre ou de Gaulle. Gageons que l’on pourra bientôt monter des versions expurgées de Carmen et de Don Juan, remplacer par des copies clean d’innombrables tableaux des siècles passés, ou encore faire des remakes des grands films hollywoodiens pour oublier les exemples funestes donnés par Lauren Bacall et quelques autres.

L’autre évolution notable concerne le discours public. À l’époque de la loi Evin, il était déjà clair que le soutien à ces mesures s’imposait à tous les gens raisonnables : le scepticisme devant la nouvelle religion de la santé ne pouvait être le fait que d’originaux un peu excentriques, ignorants des sciences sociales, mais qui jouissaient encore d’une certaine notoriété due à la permanence d’une  vieille culture plutôt littéraire. Mais enfin, ces gens existaient, on les écoutait un peu et leur voix déjà timide dérangeait le consensus éclairé : nos lecteurs les plus âgés se souviennent peut-être  des chroniques talentueuses de  Philippe Boucher, de Jean Dutourd, d’Alain-Gérard Slama, ou d’Alain Schifres, qui tempéraient l’orientation vertueuse des grands journaux et on pourrait citer, dans les années qui ont suivi, de nombreux essais qui montraient que ces questions « faisaient débat ». Le Parlement lui-même n’avait pas été unanime et quelques hommes politiques, souvent de gauche, comme Pierre Mauroy, avaient laissé entrevoir  un certain scepticisme : comme l’avait remarqué alors Jean-Pierre Michel, « il n’y a plus de socialisme économique, alors on veut faire du socialisme dans la vie privée des gens ».

Il n’en va plus de même aujourd’hui pour deux raisons complémentaires : la cause du nouvel hygiénisme « individualiste » est devenue tout à la fois progressiste et transpartisane et ses adversaires, à défaut, d’être convaincus, ont été ringardisés, ce qui les a conduits la plupart du temps à passer à autre chose.  On pouvait encore, il y a vingt ans, semer quelques doutes dans les esprits sur le bien-fondé des nouvelles politiques ; on en viendra bientôt  à discuter sérieusement l’idée d’une interdiction pure et simple du tabac, que la France universaliste adopterait avant d’œuvrer pour l’étendre à l’Union européenne, puis à la Terre entière : cette proposition a été avancée par Jacques Attali, qui n’est jamais à court d’idées pour relancer la croissance en France tout en faisant avancer la cause de l’humanité.

La première chose à comprendre, s’agissant de ces politiques, c’est qu’elles n’auraient jamais pu s’étendre si elles s’étaient appuyées seulement sur une volonté de retour à l’ordre moral antérieur, en réaction contre la « permissivité » des années 1960. Si cela avait été le cas, on aurait sans doute pu les combattre en réactivant des arguments libéraux classiques dont John Stuart Mill a donné une formulation classique. Contre les tentatives de ses contemporains puritains ou victoriens pour interdire des comportements réputés nuisibles comme l’ivrognerie, le jeu etc., Mill s’appuyait sur une distinction apparemment claire entre les vices « privés » et les vices « publics » pour demander que la loi se limite à la répression des seconds tout en laissant les individus juges de leur conduite privée. Mill définissait ainsi le programme de l’émancipation moderne : d’un côté, l’individualité devrait être protégée contre toutes les tyrannies, fût-ce celle de la majorité, mais de l’autre, dès lors qu’ils provoqueraient des dommages ou même des risques significatifs de dommage pour d’autres personnes ou par la société, les comportements dangereux devaient être sortis de la « province de la liberté » pour être placés dans celle de la moralité ou de la loi (John Stuart Mill, De la liberté, ch. IV). Or, la réalisation de ce programme a conduit à ce qu’on pourrait appeler, au risque d’être un peu pompeux,  une dialectique de l’émancipation.  Les « droits » liés à l’individualité ont été étendus très au-delà de ce qu’on aurait cru possible, mais il s’est par ailleurs développé entre les individus une interdépendance telle que beaucoup de comportements, qui passaient jusqu’alors pour « privés », apparaissent aujourd’hui comme susceptibles d’une régulation largement « publique » dès lors qu’il est reconnu qu’ils ont des effets sociaux plus ou moins mesurables. Les « adultes consentants » peuvent aujourd’hui sans crainte partager les passions les plus intenses et même les plus bizarres, mais la santé, du simple fait qu’elle est liée à des pratiques de masse, est très largement sortie de la « province de la liberté » pour entrer dans celle de la loi. Plus encore, cette évolution a favorisé un changement profond de la moralité publique en modifiant les critères de la déviance, et c’est ce qui explique pourquoi elle n’est pas seulement acceptée mais activement soutenue par les soi-disant « libertaires » d’aujourd’hui. Un des signes les plus visibles de cette solidarité est sans doute la constante solidarité entre certains des plus fervents ennemis du tabac (et de l’alcool) et les partisans de la légalisation des drogues douces (rappelons par exemple que le premier appel à la légalisation du cannabis – l’ « appel du 18 joint » (1976) dénonçait vigoureusement la Seita, ainsi que la distribution gratuite de cigarettes aux « appelés » dans l’armée). Le (justement) célèbre sketch de Coluche sur le « hakik » mettait admirablement en scène ce nouveau clivage entre les beaufs machistes, ivrognes et fumeurs de tabac et les gentils consommateurs d’herbe, antiracistes et féministes.

Notre monde est le fruit d’une transformation qui a commencé il y a plus de cinquante ans, et qui est porteuse tout à la fois de plus et de moins de liberté, de plus de bien-être et d’ivresses et de moins de plaisir vrai. Nul ne peut honnêtement se proclamer hostile à toutes ses manifestations. Nous pouvons être irrités par certains aspects du militantisme gay, mais nous ne souhaiterions certainement pas que l’on combatte le sida avec les armes utilisées jadis contre la syphilis ; nous nous félicitons que les Français consomment moins d’alcool, mais nous sommes d’autant plus surpris de la diffusion de formes extrêmes d’ivrognerie dans la population étudiante (à commencer par celle des grandes écoles).

La première vague de cette transformation, dans les années 1960, a mis en cause de manière joyeuse les interdits réputés traditionnels en affirmant les droits du plaisir contre ceux de la morale, non sans quelques dégâts pour la civilité et même, sans doute, pour la santé publique. La deuxième a créé l’univers de permissivité répressive dans lequel nous vivons, et où l’invocation stridente des « droits » est devenue le plus sûr moyen de faire taire les mécontents. Une troisième vague s’annonce, dont Jean-François Braunstein a donné une bonne description ici même (Causeur n° 5), et qui conduit à un retournement complet du projet moderne puisqu’on voit de brillants universitaires comme Sarah Conly « justifier le paternalisme coercitif » pour mieux lutter « contre l’autonomie ». Tout ce que l’on peut espérer, c’est que l’histoire n’est pas finie, sans quoi nous devrons dire, comme le regretté Allan Bloom : « Entre la liberté et l’hygiène, la liberté n’aura pas duré longtemps. »[/access]

*Photo: daubiwan. 

Merkel, c’est beau, c’est bon, c’est grand

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allamagne europe merkel

allamagne europe merkel

La victoire d’Angela Merkel est l’occasion, pour la France, d’un de ces grands numéros d’automutilation dont elle est coutumière. Quand je dis la France, il faut s’entendre. Je parle de ceux qui sont persuadés représenter la France, c’est-à-dire un dispositif politico-médiatique qui, depuis Maastricht, ne cesse ne nous présenter la réalité comme un montage idéologique. Ce montage idéologique, technocratique, libéral a pour but de nous convaincre de l’excellence de l’Union Européenne comme zone de libre échange et de concurrence libre et non faussée. Quand on émet quelques réserves sur le sens de l’Histoire vu par Bruxelles, on nous répond que jamais l’Europe n’a connu de si longue période de paix et que l’on devrait avoir honte d’oublier les horreurs du passé.

On observera bien sûr un silence pudique sur la dissolution sanglante de l’ex-Yougoslavie, – où d’ailleurs l’Allemagne a fait cavalier seul en soutenant dans le dos du Conseil européen l’indépendance de la Croatie -, la guerre au Kosovo, le bombardement de Belgrade. Après tout, ces gens-là étaient-ils européens ? Non, ils étaient surtout communistes et ça, c’est très mal. Les plus communistes de tous étaient les Serbes et même si ce fut le seul peuple de la région à opposer une résistance au nazisme et à ne pas avoir créé de divisions SS locales pour aider le grand Reich, ils furent les plus punis. La preuve, aujourd’hui encore les Serbes attendent à la porte du paradis de l’UE alors que les Croates, certes sans enthousiasme, viennent d’entrer, tout contents de retrouver leurs amis Allemands.

L’Allemagne, donc, est un modèle. Dites-le vous une fois pour toutes. La France, enfin cette partie dépressive de la France qui renonce à un destin au nom d’une sortie de l’Histoire par la porte de la Commission, comme pour s’en convaincre-elle même, vous explique à quel point ce qui se passe de l’autre côté du Rhin est admirable, adorable, que c’est le prototype, que dis-je l’archétype de ce que devrait être l’Europe. Cette propagande négative est tellement lourdingue que même Le Monde se demande si la victoire de Merkel signifie que l’on entre dans une Europe Allemande ou dans une Allemagne européenne.

À vrai dire, quelle importance ? C’est bien pour vous, on vous dit. Prenez un peu de bon sens protestant, que diable ! Ayez les pieds sur terre, Français ! C’est étrange, ces Latins qui ont inventé la raison, qui ont Descartes dans leur patrimoine et qui ont toujours la tête aux bêtises, à la rêverie de grandeur. Ce genre de reproche a d’ailleurs quelque chose de tragiquement comique ou de comiquement tragique quand on sait qu’en matière de songe héroïque et brutal qui vire à l’horreur, ce n’est pas la France qui a fait le plus parler d’elle au siècle dernier.

Mais bon, apprenez à devenir allemands. En devenant allemands, vous serez heureux. La preuve, les Allemands sont contents d’être Allemands, sinon ils n’auraient pas reconduit Angela Merkel de manière triomphale comme on lit partout dans les gazettes. Triomphale mais pas majoritaire. Eh oui, c’est étrange mais madame Merkel n’est pas majoritaire. D’ailleurs, la majorité en voix et en sièges, elle est même à gauche si on additionne les suffrages obtenus par le SPD, les Verts et Die Linke. Mais rassurez-vous, la gauche, ça ne veut plus rien dire en Allemagne. Le SPD n’imagine même pas une coalition avec Die Linke, ces cryptocommunistes nostalgiques de la DDR, ces pouilleux rouges mélenchonistes façon pumpernickel. Le SPD a une longue tradition de trahison du mouvement ouvrier, en même temps. En 1918, c’est le socialiste Noske qui écrasa la commune spartakiste de Berlin et massacra les admirables figures de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Et aujourd’hui, l’ordolibéralisme merkelien peut se déployer sur le socle créé par Gerhard Schroeder qui était au socialisme ce que la saucisse de Francfort est à celle de Morteau et qui a fini son heureuse carrière en fumant des cigares dans les locaux directoriaux de Gazprom.

Et surtout n’essayez pas de résister. D’évoquer la démographie allemande en berne, la femme qui reste au foyer comme à l’époque des trois K, le taux d’abstention à ces dernières élections, les gens payés avec des salaires bangladeshies à deux euros de l’heure. Les  chiffres sont là, incontestables quand bien même ils seraient donnés par ces baromètres qui indiquent l’heure que sont le PIB, le taux de chômage ou la balance du commerce extérieur. Ils sont meilleurs en France qu’en Allemagne donc les Allemands sont plus heureux.

N’objectez pas que vous avez une autre histoire, que vous avez dû mener des guerres coloniales quand eux avaient le temps de construire des BMW, que vous avez dû consentir et que vous devez consentir à un effort de défense énorme qui a d’ailleurs permis de faire la guerre au Mali contre l’islamisme pendant que  Berlin donnait des leçons de rigueur à Paris, que vous êtes implicitement le parapluie nucléaire de l’Europe, c’est peine perdue.

En attendant, moi, je suis indécrottable, je préfère rester français.

Même si par les temps qui courent, c’est baroque et fatigant.

*Photo: fdecomite.