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Élections allemandes : Merkel dans un fauteuil, mais avec qui?

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angela merkel elections allemagneLa « non-campagne électorale » – der Nichtwahlkampf : c’est sous cette dénomination que les élections législatives allemandes du 22 septembre sont déjà entrées dans les annales de la science politique outre-Rhin. En effet, alors qu’en France les ministres, dûment sermonnés, s’excusaient sur tous les tons de s’absenter quelques jours (mais à portée de téléphone), l’approche du scrutin n’a pas empêché la chancelière Angela Merkel, 59 ans et candidate à sa propre succession, de s’offrir trois semaines de vacances avec son époux, Joachim Sauer, dans le Haut-Adige (le Südtirol, arraché à l’Autriche en 1919), province italienne germanophone très prisée par les classes moyennes germaniques – « l’étranger familier », où se mélangent l’art de vivre transalpin et la culture populaire des yodlers, des fanfares de cuivres et des jeunes filles en dirndl, robes décolletées mettant leur poitrine en valeur.

Alors qu’elle est presque assurée de rempiler pour un troisième mandat, Angela Merkel n’avait aucune raison de gâcher son été à battre les estrades ou à courir les plateaux télé pour séduire des électeurs dispersés dans les lieux où ils ont coutume de migrer pendant l’été : la Toscane pour les bobos, les Cévennes pour les écolos, la mer du Nord pour les naturistes peu frileux, la Bavière ou l’Autriche pour les vieux. Le simple affichage de sa normalité vacancière lui suffisait pour maintenir, voire accroître, la confortable avance dont les sondages créditent son parti, la CDU-CSU. [access capability= »lire_inedits »]Il faut préciser que, pour elle, la normalité n’est pas une opération de com’ : elle est tombée dedans quand elle était petite. Les Allemands, qui aiment ça, aiment Angela, qu’ils appellent « Mutti » (Maman). On imagine pire sobriquet…

Si ces prévisions devaient se confirmer le soir du scrutin, les chrétiens-démocrates renoueraient avec un score supérieur à 40% des suffrages, assurant à Merkel quatre années supplémentaires à la tête de son pays. Avec, toutefois, une différence notable par rapport à la situation des années 1990, lorsque Helmut Kohl était à la barre : le SPD était vaincu, certes, mais talonnait la CDU-CSU avec des scores dépassant 35%, annonçant l’alternance qui survint en 1998 avec le gouvernement SPD-Verts de Gerhard Schröder et Joschka Fischer. Les sociaux-démocrates sont aujourd’hui tombés à un étiage historiquement bas : à peine plus de 20% des intentions de vote. Le plus vieux parti d’Europe, à la dénomination inchangée depuis 1863, a eu beau fêter en grande pompe son triple jubilé, cela n’a pas fait bouger des lignes qui semblent bétonnées : Merkel va gagner, et le SPD connaître sa plus cuisante défaite depuis 1945. Ce qui n’exclut nullement son retour au gouvernement, comme partenaire mineur de la CDU/CSU triomphante au sein d’un gouvernement dit de « Grande coalition ».

Dans un tel contexte, on comprend que les Allemands portent un intérêt modéré à une campagne électorale poussive, languissante, pinailleuse sur les questions de détail et muette sur les grands enjeux : l’avenir de l’Europe, les conflits du Proche et du Moyen-Orient, les défis de la mondialisation. En Allemagne, ces sujets sont considérés comme trop importants pour être confiés au débat politique. Ils sont débattus dans les cénacles discrets des élites économiques et universitaires, ainsi que dans les multiples et performants instituts de recherche et d’analyse, proches ou non des partis politiques ou des grands groupes industriels, qui s’attachent à définir les intérêts de l’Allemagne dans notre monde en mutation. Quelques intellectuels médiatiques, comme le philosophe Jürgen Habermas ou le sociologue Ulrich Beck, tentent bien d’animer le débat public, avec des positions fédéralistes européennes pour l’un et un cosmopolitisme universel post-national pour le second ; s’ils trouvent un certain écho hors d’Allemagne, en France notamment, ils ne pèsent guère sur les choix politiques de leurs concitoyens.

On ne comprend pas l’Allemagne d’aujourd’hui si on oublie que le poids électoral des plus de 65 ans est écrasant : non seulement ils sont de plus en plus nombreux, mais ils votent en masse pour les partis installés, alors que les jeunes (à 40 ans, on fait encore figure de jeunot…) se dispersent entre l’abstention et le vote pour des partis sectoriels et éphémères, comme les « Pirates », un conglomérat de geeks, voire pour des groupuscules néo-fascistes comme dans l’ex-RDA. Les partis dits « de gouvernement » doivent donc tenir compte de ce « grey power » électoral, ce qui n’incite pas à prôner « le changement, maintenant ! » et encore moins « la rupture tout de suite ! ». Les partis idéologiques, ceux qui en appellent à un nouveau paradigme, se situent sur les marges du spectre politique national : à gauche, Die Linke, l’équivalent allemand du Front de gauche, s’est exclu de toute possibilité d’alliance au niveau fédéral en refusant de rejeter solennellement l’héritage d’une RDA dont bon nombre de ses électeurs (8% dans les sondages) sont des nostalgiques honteux. Le potentiel « révolutionnaire » des Verts allemands s’est notablement émoussé avec leur passage au gouvernement entre 1998 et 2005. Et paradoxalement, la « victoire » qu’ils ont emportée avec l’abandon définitif de l’électricité nucléaire décidé par Angela Merkel après la catastrophe de Fukushima, les a banalisés dans le champ politique. Ils en sont aujourd’hui réduits à réveiller leurs troupes amorphes en lançant l’idée d’un jour sans viande dans les cantines publiques, ce qui devrait faire l’affaire de quelques marchands de würzschen grillées à la porte des écoles. À droite, le surgissement d’un parti anti-euro (Alternative pour l’Allemagne, AfD) avait provoqué quelques craintes à la CDU, et même au SPD, dont est issu le sulfureux Thilo Sarrazin, auteur d’un énorme best-seller néo-nationaliste. Ils ne semblent pas en passe de réaliser une percée suffisante pour les amener au seuil de 5% des suffrages ouvrant la porte du Bundestag.

La politique allemande demeure donc un jeu à quatre, dans lequel toutes les alliances possibles sont concevables en fonction des résultats électoraux : l’Allemagne politique est un club échangiste où tout le monde peut coucher avec tout le monde, mais tenue correcte exigée. De fait, toutes les combinaisons ont été testées, au moins au niveau des Länder et des grandes municipalités. Chaque parti est doté d’une couleur : noir pour la CDU/CSU, rouge pour le SPD (mais aussi pour Die Linke, vert pour les Verts, jaune pour les libéraux. Le land de Sarre est donc dirigé par une coalition dite «  jamaïcaine », non pas en hommage à Usain Bolt, mais parce que le gouvernement régional de Sarrebruck est dirigé par une coalition noir-vert-jaune (CDU-Verts-Libéraux), couleurs du drapeau de l’île caraïbe.

Les différences entre les partis sont donc affaire de nuances, d’inflexions, de polémiques marginales, plutôt que de chocs frontaux mis en scène par la dénonciation en bloc du projet de l’adversaire. Le SPD tente vaguement de se monter plus social en proposant la création d’un SMIC fédéral, alors que la tradition allemande repose sur la négociation salariale branche par branche. La CDU fait vibrer la fibre familiale avec des promesses d’allocations de mère au foyer, tentant ainsi de jouer sur ses valeurs chrétiennes, pourtant passablement édulcorées au fil du temps. Les libéraux du FDP (entre 5% et 6% des intentions de vote) se rappellent au bon souvenir des professions libérales qui constituent leur réservoir d’électeurs : pas d’impôts nouveaux, surtout s’ils servent à sauver la Grèce de la faillite ! Les Verts (13% à 15%) vont à la chasse au bobo urbain qui mange bio, roule en vélo, souffre le martyre avec les oies gavées pour produire le foie gras, et préfère le bon vieux charbon qui pue au diabolique nucléaire.

Au-delà des préférences esthétiques et rhétoriques de chacun, la configuration gouvernementale qui sortira des urnes ne changera pas grand-chose pour la France et pour l’Europe. Les socialistes français qui croient ou feignent de croire qu’une défaite de Merkel accouchera de la merveilleuse Europe solidaire dont ils rêvent se bercent d’illusions. Les fondamentaux allemands seront maintenus coûte que coûte.

Sur le plan géostratégique, la stratégie de la double alliance sera poursuivie: sécurité globale déléguée aux États-Unis, donc un budget militaire minimum pour l’Allemagne, sécurité énergétique négociée avec Moscou, Poutine ou pas Poutine – opération deux fois gagnantes car une bonne partie de la facture de gaz payée à Moscou est employée par une Russie qui redécolle à acheter des biens d’équipement allemands.

La même continuité devrait prévaloir à l’égard de l’Union européenne, la fermeté sur les principes se conjuguant à une relative souplesse dans leur application. Les principes sont connus : pas d’Europe des transferts ni de responsabilité partagée des politiques économiques des pays membres. Autrement dit, autant d’Europe que nécessaire à la bonne marche de l’économie allemande, mais refus obstiné d’assumer un leadership qui deviendrait vite une servitude, obligeant l’Allemagne à accepter, c’est-à-dire à payer, une relance européenne générale, impliquant des transferts de PIB des zones prospères vers celles qui souffrent. Que les chômeurs du Sud apprennent l’allemand et un métier honnête, et ils seront accueillis à bras ouverts. Le débat porte donc sur la plus ou moins longue longueur de la laisse qu’on laissera à Bruxelles ou à Francfort pour utiliser les fonds européens, en grande partie allemands (mais aussi français, on a tendance à l’oublier), destinés à colmater les brèches les plus dangereuses dans un édifice vermoulu.

Que cette politique soit menée par l’actuelle coalition CDU-FDP reconduite ou par une grande coalition intégrant le SPD n’est pas, on en conviendra, de nature à changer la face du monde. Encouragée par la faiblesse des dirigeants du FDP, Merkel a pris goût au pouvoir sans partage. Aussi préférerait-elle certainement accomplir son dernier mandat sur le mode « on prend les mêmes et on recommence ». Mais si les électeurs en décidaient autrement, elle fera avec les sociaux-démocrates – qui sortiront lessivés du scrutin, donc ne seront pas en position de lui mettre la pression. La chancelière l’a annoncé, ce mandat troisième mandat sera son dernier : en Allemagne, l’homme ou la femme politique part à la retraite plus tôt que le salarié lambda, obligé de trimer jusqu’à 67 ans. En réalité, peu importe de savoir qui gouvernera à Berlin. Avec Merkel ou après elle, il est certain que l’Allemagne choisira l’intendant avisé de sa puissance retrouvée.[/access]

 *Photo: Duncan Hull

De l’interdiction des armes chimiques au désarmement nucléaire

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paul quiles

Dans votre dernière tribune publiée dans Marianne, vous appeliez la communauté internationale à contraindre la Syrie à souscrire sans réserves à la Convention de désarmement chimique de 1993. Bachar-el-Assad a  déjà annoncé vouloir signer cette convention. Hormis faire gagner du temps au régime syrien, et réhabiliter en partie Assad, quel est l’intérêt d’une telle initiative ?

Dès le 28 août, j’ai demandé publiquement que la France, dépositaire du protocole de 1925 interdisant l’emploi des gaz de combat et initiatrice de la Convention de 1993 d’élimination de l’arme chimique, fasse entendre sa voix, en présentant rapidement une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU. Il s’agissait de demander, en complément de toute action pour sanctionner les auteurs du massacre de Damas et prévenir de nouvelles attaques chimiques, l’adhésion immédiate de la Syrie à la Convention de 1993[1. Cette convention, ratifiée par la quasi-totalité des Etats, à sept exceptions près, dont celle de la Syrie, impose à ses signataires de détruire tous leurs stocks d’armes chimiques, de renoncer définitivement à cette arme et de se soumettre à un mécanisme contraignant de contrôle  international sur place du respect des engagements pris.].

L’intérêt de cette initiative aurait été de relancer l’indispensable action diplomatique avec la Russie et la Chine, qui n’auraient plus pu opposer leur véto, sauf à apparaître comme cautionnant l’utilisation de l’arme chimique, alors qu’elles sont signataires de la Convention de 1993. La France se serait trouvée au cœur du dispositif politique de résolution du conflit syrien, au lieu de quasiment disparaître de la scène internationale après l’initiative du 9 septembre des Russes, rejoints immédiatement par les Américains.

Aujourd’hui, la priorité est certainement, comme le dit Hans Blix, ancien chef des inspecteurs de l’ONU en Irak, de « faire cesser les souffrances des populations civiles » et il faut souhaiter que la reprise des négociations politiques, malgré toutes les difficultés qui se présentent, le permettra.

Certes, mais on peut douter que la focalisation de la communauté internationale sur les armes chimiques soit la meilleure façon de procéder. En effet, Barack Obama et François Hollande ont fait des armes chimiques une « ligne rouge » à ne pas dépasser.  Or, si l’on additionne les morts des deux camps, la guerre civile syrienne a déjà fait plus de 100 000 morts. En quoi les exactions perpétrées de manière « traditionnelle » sont plus acceptables qu’un bombardement chimique ?

Selon les propos de Barack Obama[2. Barack Obama à Stockholm début septembre.], la « ligne rouge » a été tracée par « le monde ». C’est donc à l’ONU, qui est l’organisation que s’est donnée « le monde », d’apporter des réponses à ce crime. C’est ce qui est en train de se faire, après bien des hésitations et des contradictions dans les discours et les menaces. Ceci étant, vous avez raison, il serait indécent de considérer qu’il y aurait des victimes « acceptables » et d’autres qui ne le seraient pas. Néanmoins, le drame syrien montre à nouveau l’importance des traités internationaux destinés à empêcher l’utilisation des armes de destruction massive (biologiques, chimiques, nucléaires) et de celles qui visent surtout les civils (armes à sous-munitions, mines anti-personnel). Certains de ces traités concernant ce qu’on appelle (de façon un peu hypocrite) les « armes inhumaines » n’ont pas été signés par de grands pays[3. Traités d’interdiction des « armes inhumaines » :

– la Convention d’Ottawa interdisant les mines antipersonnel, signée par 160 pays, entrée en vigueur en 1999. Une soixantaine de pays – notamment producteurs !- ne sont pas signataires (dont USA, Russie, Chine, Inde, Iran…) 10% des stocks ont été détruits.

– la Convention d’Oslo interdisant les armes à sous-munitions, signée par 112 Etats (sauf USA, Russie, Chine, Israël, Inde, Pakistan), entrée en vigueur en 2010.

– le traité interdisant la fabrication et le stockage des armes chimiques.

. Le protocole de Genève (1925) interdisait l’utilisation des armes biologiques et chimiques et des gaz asphyxiants. Les USA ne l’ont ratifié qu’en 1975 !

. La mise au point, le stockage et l’utilisation des armes biologiques ont été interdits par la Convention de 1972, signée par plus de 50 Etats, ratifiée par la France en 1984, par l’URSS et les USA.

. La Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques et sur leur destruction a été signée à Paris le 14 janvier 1993. Le traité est entré en vigueur le 29 avril 1997. Il a été ratifié par 189 Etats, sauf 7 (Syrie, Egypte, Angola, Corée du Nord, Soudan du Sud, Israël, Birmanie). L’OIAC, organisme de vérification dont le siège est à La Haye, a pour mission de vérifier la bonne application de l’accord. Tous les stocks déclarés n’ont pas encore été détruits, mais les Etats ont pris des engagements concernant le calendrier de destruction.]et il serait utile de faire un bilan complet de la situation et de prendre toutes les mesures susceptibles d’éviter de nouveaux drames.

À entendre Laurent Fabius, l’impuissance de la communauté internationale face à l’usage des armes chimiques en Syrie adresserait un message d’impunité à l’Iran pour poursuivre son programme nucléaire. Les armes chimiques syriennes et le programme nucléaire iranien sont-ils vraiment liés, comme l’affirment le quai d’Orsay et certains néoconservateurs américains ? Le dialogue et la discussion ne sont-ils pas des voies plus constructives pour détacher Téhéran de Damas ?

Il faut arrêter de tout confondre ! L’Iran cherche à l’évidence à développer l’enrichissement de l’uranium. Mais où est le « seuil » entre le nucléaire civil et militaire ? L’approche actuelle n’est pas la meilleure. Les sanctions pénalisent plus le peuple iranien que ses dirigeants, qui considèrent, comme les Français, que la maîtrise de l’armement nucléaire est un signe de puissance. Contrairement aux dirigeants qui ont joué sur cette perspective (Ahmedinejad, Ali Khamenei…), le président nouvellement élu, Hassan Rohani, paraît plus « modéré ».

Les propos de ce dernier il y a quelques jours et l’attitude de Barack Obama à son égard montrent que les choses sont en train de changer. Il n’est plus impossible de penser qu’une négociation pourrait avoir lieu, pour autant que les Américains mais aussi d’autres acteurs, comme Israël, acceptent des mesures de désarmement. Il faut poursuivre le projet de création d’une « zone exempte d’armes de destruction massive » au Moyen-Orient, demandé par la conférence d’examen du Traité de Non-Prolifération nucléaire. Certains, dont les Américains, prétendent que l’instabilité de la région empêche tout arrangement de ce type. Mais un tel accord serait précisément créateur de stabilité. Si on parvenait à une interdiction de l’arme chimique dans la zone, comme le fait espérer le récent accord sur la Syrie, une dynamique favorable pourrait être enclenchée.

Aujourd’hui vous ne militez pas seulement contre les armes chimiques mais aussi et surtout pour le désarmement nucléaire. Pourtant, vous avez été ministre de la Défense pendant la Guerre froide (1985-1986), où la dissuasion nucléaire était la garantie de la paix. Pourquoi cette évolution ? Est-il souhaitable ou même possible de viser à long-terme un monde entièrement « dénucléarisé » ?

C’est vrai, j’ai évolué. En 1985, lorsque je suis devenu ministre de la Défense, nous étions effectivement dans la période de la Guerre froide. Chaque partie menaçait l’autre de destructions massives, de manière à la dissuader de toute action militaire directe. La théorie de la dissuasion pouvait alors justifier l’armement nucléaire, encore que cela soit discutable et il faut bien voir, avec le recul, le délire auquel cela a conduit, notamment avec la folle course aux armements (70 000 ogives nucléaires au début des années 90, de quoi détruire plusieurs fois la planète !)

Depuis, j’ai constaté que les doctrines avaient souvent changé entre 1945, date des premières bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki et 1989, fin de la Guerre froide. On nous disait à chaque fois qu’il s’agissait de répondre à des nécessités présentées comme évidentes.

Par la suite, j’ai découvert que la dissuasion aurait pu échouer et que, par exemple, nous sommes passés très près d’une apocalypse nucléaireen 1983. William Perry, ancien ministre américain de la défense, qui souhaite maintenant le désarmement nucléaire, expliquait dans une récente et passionnante tribune (ignorée en France) les catastrophes qui ont failli se produire à plusieurs reprises avec l’armement nucléaire.

Le langage de la dissuasion m’est apparu comme un discours qui intoxique les dirigeants eux-mêmes. J’ai vu dans les décisions relatives aux systèmes d’armes, notamment nucléaires, l’effet d’un complexe militaro-industriel, déjà dénoncé par Eisenhower en 1961 lorsqu’il a quitté la Maison Blanche. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’un complot, mais d’un système. Les industriels veulent des commandes. Les techniciens, les chercheurs et les conseillers défendent leurs travaux et leurs théories. Les militaires demandent des armes toujours plus puissantes. Faute de débat public contradictoire, tous ces acteurs persuadent les décideurs que leurs solutions sont les seules possibles.

Si j’avais quelque doute sur la pertinence de ma position, je serais conforté par le nombre élevé de personnalités ayant exercé de hautes fonctions au niveau international dans le domaine de la défense ou des affaires étrangères – responsables politiques, anciens chefs d’Etat ou de gouvernement, généraux- qui se prononcent dans ce sens. Ils ont eu à connaître de près le développement de l’arme nucléaire et ils ont même été associés  à l’élaboration des doctrines changeantes de son utilisation. Leur engagement n’est pas anodin et je suis fier de me retrouver à leurs côtés dans ce combat pour un monde plus sûr, débarrassé d’une arme qui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, pourrait faire disparaître toute vie de la planète.

A ceux qui doutent qu’il est – pour reprendre vos termes- « souhaitable ou même possible de viser à long-terme un monde entièrement dénucléarisé », je conseille simplement de lire les livres que je viens de publier et qui répondent positivement et en détail à cette interrogation.

« Nucléaire, un mensonge français » (Editions Charles Léopold Meyer) ;

« Arrêtez la bombe ! », avec le Général Norlain et Jean-Marie Collin (Editions du Cherche Midi)

*Photo: Parti socialiste

Riolo censuré : À quand une loi contre le blasphème footballistique?

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Du 18 au 20 octobre aura lieu la fête du livre de Saint-Etienne. Parmi les invités de cet événement, on citera notamment Daniel Foenkinos, Bernard Pivot et François Bégaudeau. Le journaliste et écrivain Daniel Riolo, que nous avions interrogé en juin dernier , devait aussi participer à la fête stéphanoise du livre. Mais il a été soudainement désinvité par l’organisatrice, sur demande expresse du maire de la ville. Quel est donc le crime commis par Riolo qui lui vaut d’être interdit de salon ? Ce sont deux ou trois tweets commentant ironiquement la piteuse élimination des Verts en tour préliminaire de coupe d’Europe contre le club danois d’Esjberg. L’édile socialiste Maurice Vincent justifie ainsi cette décision : le journaliste aurait offensé les citoyens de sa bonne ville et sa sécurité ne serait pas assurée à la fête du livre. L’affaire a même été évoquée en conseil municipal puisque l’ancien joueur Patrick Guillou, aujourd’hui consultant télé et citoyen de la ville, a interrogé le maire, lequel a réitéré ses arguments.

Que sa décision piétine la liberté d’expression ne semble pas gêner le maire de Saint-Etienne. La sécurité du journaliste a bon dos. Elle cache mal le souci premier de Maurice Vincent, les élections municipales qui approchent. Que ne dirait-on pas en ville si le premier magistrat ne défendait pas l’honneur de ses habitants-supporters ainsi offensés ? On pourrait lui répondre que faire de sa ville un laboratoire de la censure ne serait pas inscrit à l’actif de son bilan.

Nous en appelons solennellement à Bernard Pivot, ami de la liberté, supporteur des Verts et féru utilisateur du réseau twitter. L’ancien animateur d’Apostrophes, qui  vient  présenter son livre Les tweets sont des chats, ne peut rester insensible à cette situation ridicule, qui fait honte à la cité forézienne. Informé de cette affaire, nous ne doutons pas qu’il se joindra à nous pour réclamer que Maurice Vincent revienne à la raison.

Manif pour tous : Quand la France s’éveillera…

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manif pour tous bilan« Au printemps, ils étaient des centaines de milliers dans les rues de France contre le mariage pour tous. Combien sont-ils encore aujourd’hui à adhérer aux valeurs de La Manif pour tous ? » s’interrogeait le Huffington Post il y a quelques jours alors que le mouvement lançait ses premières universités d’été en même temps qu’une campagne d’adhésion. Quelques mois plus tôt, c’est une Christine Taubira manifestement excédée et pour le moins inquiète qui, s’adressant à un veilleur de la place Vendôme venu à sa rencontre, y allait de sa petite pique : « Quand allez-vous donc vous arrêter ? Dans 10 ans, dans 20 ans, vous manifesterez encore ? ». La loi sur le Mariage pour tous devait être une formalité, elle aura été tout l’inverse, réveillant une France invisible qui était jusque-là reléguée au rang des étoiles mortes, de celles qui ne réagissent plus. Ce phénomène inédit est désormais sous la loupe des observateurs politiques. L’irruption terminée, le volcan s’est-il rendormi ou le magma continue-t-il sa fusion ?

Dans un ouvrage détonnant, deux confrères du Figaro, Vincent Trémolet de Villers et Raphaël Stainville tentent de décortiquer les dessous de cette « révolution des valeurs ». Des prémices de l’aventure à son apothéose, des énormes mouvements de foule aux lendemains de la défaite, les deux journalistes racontent avec précision et sans complaisance l’incroyable épopée d’un soulèvement auquel personne ne croyait. La Manif pour Tous trouve ses fondements bien avant l’arrivée des socialistes au pouvoir, du temps du quinquennat précédent lorsque Nicolas Sarkozy tentait de promouvoir une « laïcité positive » et d’allier libéralisme et conservatisme. Mais le spectre de l’analyse ne s’arrête pas là. Il y a la place de l’Eglise et des catholiques en France (cette fameuse génération JMJ initiée par Jean-Paul II et entretenue par Benoit XVI), les conceptions radicalement opposées de la société entre les hérauts du progrès qui ont prêté allégeance au « testament de Ferrand[1. Du nom du fondateur et Président du think-tank Terra Nova, décédé l’année dernière] » et les tenants du réel ; les partis politiques aussi, les associations, ces hommes, ces femmes, connus ou inconnus qui, dans l’ombre ou la lumière, ont  tenu les ficelles de ces longs mois de contestations.

À l’heure du bilan, ce livre est le premier à émettre des hypothèses sans toutefois s’autoriser à qualifier un mouvement polymorphe que ni la sociologie, ni la politique ne sont parvenus à faire entrer dans leurs catégories. Sur ce point, Trémolet de Villers et Stainville insistent : Ce n’est pas un Mai 68 à l’envers (« Où sont les pavés, les grillés arrachées, les blessés et les morts ? »), ce n’est pas plus la reconstitution des ligues (« Y a-t-il un évêque, un général, un tribun populiste dans lequel les manifestants placent tous leurs espoirs ? »), ni même la réincarnation de Solidarnosc (« François Hollande n’est pas Jaruzelski ») mais le sursaut d’une génération qui trente ans plus tôt était à peine née pour entendre une voix slave scander « N’ayez pas peur » et qui se dresse désormais contre un système dans lequel elle ne se reconnaît pas. Des jeunes qui ont « tourné le dos à Plus belle la vie et à la réalité virtuelle […] et qui songent à Antigone et aux gamins de la Rose blanche […] qui vont puiser chez Saint-Exupéry, chez Camus, chez Bernanos […] qui se souviennent de Walesa, de Vaclav Havel ».

Au fil des pages, bon nombre d’hommes politiques reconnaissent qu’ils devront composer avec cette nouvelle donne et qu’un réexamen de la loi Taubira serait pour eux un passage obligé s’ils entendaient agréger les voix et réconcilier les Français. Ils savent aussi qu’ils auront à répondre de leur opinion sur bien d’autres sujets, à commencer par la PMA et la GPA. Au sein même de la gauche, certains ont consenti à un examen de conscience que les deux auteurs ont consciencieusement retranscrit. Car si le passage de la loi a été une victoire pour le camp du progrès, elle n’est que de courte durée. Le retournement culturel, au sens gramscien du terme, est en marche et qui sait si un jour il ne viendra pas inverser l’ordre établi par les élites culturelles depuis plus de quarante ans ? Conscient de la victoire légale mais de la défaite réelle, Jean-Christophe Cambadélis, en oiseau de mauvaise augure, ose une comparaison phénoménale: « On avait appelé la génération SOS racisme “Génération morale”, on pourrait appeler celle de la Manif pour tous “Génération identité”. »

Quoiqu’on en pense, il y a au moins deux bonnes raisons de lire ce livre. D’abord parce qu’il est le premier à reprendre une épopée qui imprimera sans aucun doute une partie de l’avenir. Ensuite et surtout parce qu’on y retrouve des noms qui sentent bon les copains : Frigide Barjot, Basile de Koch, Marc Cohen, Jacques de Guillebon, et bien sûr la patronne. Quand on vous disait que Causeur était au centre de tout…

Et la France se réveilla, Vincent Trémolet de Villers et Raphaël Stainville, Toucan, 2013.

Autodéfense : la doctrine du double effet

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atodefense moyen age

Nombreux sont nos camarades de Causeur qui se posent à l’unisson des Français la question de l’heure : a-t-on le droit de se faire justice soi-même, et dans quel cas ? A-t-on le droit de se défendre seul ? Et surtout, le peuple et la patrie en général, c’est-à-dire le bien commun, y gagnent-ils ? Le problème est épineux et l’on aurait tort de le traiter par-dessus la jambe, soit que l’on tienne pour acquis le monopole d’Etat de la violence, soit que l’on vante minarchiquement l’axiome « un homme, un fusil » ; soit encore que dans un pacifisme (bêlant, cela va sans dire) de mauvais aloi, l’on croie pouvoir se débarrasser du souci en regardant ailleurs.

Pour trancher ce cruel dilemme d’une nation en voie de désintégration avancée, l’on aurait tort d’oublier la sagesse des siècles, et notamment la finesse de la philosophie morale.

Il était ainsi une fois, au siècle de Saint Louis, un frère prêcheur si gros et si taciturne qu’on le surnommait le bœuf muet. Derrière son apparence bonhomme, ce rital immigré à la Sorbonne cachait pourtant quelques ressources de génie et avait déjà résolu notre problème en proposant ce que l’on nomme depuis la doctrine du double effet. S’agissant d’un mec des siècles obscurs du temps des cathédrales, il n’en faut pas trop demander à son esprit lourd. Voici pourtant comment il racontait sa petite histoire : il arriva, comme souvent alors selon les livres de notre bonne République, qu’un monastère fut attaqué par des brigands. Il était interdit par nature aux moines de se battre, il leur fallait donc se laisser massacrer. Mais, et c’est là que ça se corse, il se trouvait aussi que le monastère abritait des enfants, non pour servir au plaisir des moines, je vous vois venir, mais parce qu’ils s’y étaient réfugiés. Nos moines pouvaient-ils laisser massacrer benoîtement avec eux ces innocents ? Certes non. Pourtant, il fallait balancer aussi que, suivant le principe – chrétien – selon lequel toute vie est sacrée, celle des brigands ne l’était pas moins que celle des lardons. Nos bons apôtres se trouvaient ainsi placés devant le problème d’apparence insoluble suivant : à se défendre, ils espéraient un effet bon – sauver la vie des enfants – et risquaient un effet mauvais – prendre la vie des brigands.

Le docteur angélique résolut donc ainsi la quadrature du cercle : ces moines devaient sortir tout ce qui leur pouvait servir d’armes, et les brandir vers les brigands. Ils n’avaient pas le droit d’attaquer les brigands, mais ils pouvaient pointer leurs armes de fortune de telle sorte que si les brigands attaquaient ils risquassent de s’y empaler. Le risque était alors pris par les seuls brigands, qui pouvaient toujours s’y soustraire en renonçant.

La morale de l’histoire, c’est qu’il est parfois justifié de produire une conséquence mauvaise si elle est seulement un effet secondaire de l’action, et non pas intentionnellement recherchée. Sous les conditions suivantes : le bon effet doit résulter de l’acte et non du mauvais effet ; le mauvais effet ne doit pas être directement voulu, mais doit être prévu et toléré ; et le bon effet doit être plus fort que le mauvais effet, ou bien les deux doivent être égaux.

Ainsi donc, rien n’interdit aux gens de la bonne ville de Croix, banlieue résidentielle de Roubaix paraît-il, de brandir chandeliers pointus, couteaux de cuisine, fourches et autres sextoys en direction du Rom qu’ils croisent dans leur jardin. Mais nullement de lui porter l’estocade. Tout ceci excluant naturellement, selon les normes du Concile de Latran II de 1139, l’emploi d’arquebuses et d’armes à feu. À moins que le voleur de poule n’accroche accidentellement la gâchette.

*Photo:Emmanuelle Nater

La Calomnie dans l’air

basile koch barjot

Depuis six mois, l’air de la Calomnie est volontiers repris en chœur un peu partout contre nous, ès-qualités supposées de tricheurs, profiteurs et « voleurs de la République ».
Si pendant tout ce temps, nous avons gardé le silence sur le fond du dossier (cf. notre Lettre à la presse sur causeur.fr), ce n’est pas par plaisir, ni surtout dans la nature d’un de nous deux ; c’était à la demande de notre avocat. Il souhaitait, assez légitimement de son point de vue, réserver la primeur de ses conclusions à la justice. Désormais, en attendant la décision de celle-ci, nous pouvons donc dire notre vérité.
La Régie Immobilière de la Ville de Paris, c’est-à-dire la Mairie, réclame à grand renfort de publicité notre « expulsion immédiate », ainsi que celle de « tous les occupants » (nos deux enfants), du logement que nous occupons sans trouble depuis vingt ans.
L’affaire est pleine de vide, et doublement absurde : non seulement l’« urgence » de cette assignation date d’il y a vingt-sept ans, mais elle est sans objet.
– Contrairement à ce qu’a affirmé  un peu vite la RIVP, la domiciliation de la Sarl Jalons à notre adresse n’a rien de clandestin. Elle s’est faite dès l’origine avec l’autorisation écrite de notre bailleur,  jamais  remise en cause depuis par le moindre courrier – recommandé ou pas.
– Quant à la prétendue « sous-location  d’une partie de notre logement à la société Jalons », pour y exercer des « activités commerciales », aucun commencement de preuve n’est apporté à cette allégation, et pour cause.  Ni stockage, ni « réception de clientèle » : la « ruche commerciale » Jalons n’est que pure fiction, comme en atteste de façon imagée le constat d’huissier effectué chez nous, et comme le savent d’ailleurs tous les gens qui sont venus nous voir depuis vingt ans, journalistes ou simples civils.
Présomption de culpabilité
La seule vérité, dans ce dossier, c’est l’avocat de la RIVP qui l’a lâchée inopinément à l’issue de l’audience : l’élément déclencheur de toute cette procédure, dit-il selon Libération, c’est  « la médiatisation » de Frigide Barjot, ex-égérie de la Manif pour tous ».
Comme ça au moins, c’est clair : la mauvaise querelle qu’on nous cherche sous prétexte de litige civil est bel et bien politique – contrairement à ce que nous avaient chanté tout l’été la Régie et ses commanditaires. L’aveu est beau, mais le mal est fait ! Entre-temps, la rumeur visant à nous faire passer pour des escrocs en couple organisé a été relayée et amplifiée par des médias mal intentionnés, ou simplement paresseux.
En présentant comme des faits avérés les accusations portées contre nous, une certaine presse nous a tout simplement condamnés avant jugement. Et sur le net, ce mauvais traitement s’est transformé en un déferlement de haine aussi violente qu’aveugle. La guillotine 2.0 est arrivée ! Certes, nous ne sommes pas les premiers à la tester, ni sûrement les derniers. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’elle ne coupe que les têtes virtuelles.
Faute de décapitation, il faut voir les chapeaux qu’on nous fait porter. Et surtout, comme dit Barjot, « il faut les voir portés ».
Délit d’opinion, présomption de culpabilité – et cette ultime étiquette, collée sur toutes les autres, de nouveaux Thénardier… Cette affaire nous aura coûté cher en fait d’e-réputation et, si ça se trouve, c’est pas terminé ! Merci qui ? Merci madame la RIVP, merci monsieur Delanoë… En espérant qu’on n’oublie personne.

Roms à volonté

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caravane roms

Les Roms, en France, sont, d’après les estimations les plus fréquentes, autour de vingt mille. Vingt mille, c’est à peu près la population d’une ville comme Hénin-Beaumont. Je dis cela sans malice. On pourrait leur construire une commune, une fois pour toute. En Lozère, ou en Aveyron. Le problème est que le Rom est nomade. Comme le Lapon. Mais contrairement au Lapon qui vit dans le grand Nord et mange du renne, le Rom vit chez nous et vole des poules quand il est à la campagne et des portefeuilles quand il est en ville.

J’ai beau faire, ce chiffre de vingt mille personnes me tracasse. Ce n’est tout de même pas grand chose, vingt mille personnes. Ou même trente mille. Renvoyer vingt mille personnes chez elle, c’est à dire en Roumanie, et un peu en Bulgarie, ce ne doit pas être si compliqué.

Il paraît qu’on le fait parfois mais que les Roms reviennent. Il faut croire qu’ils ne sont pas très heureux en Roumanie. Qu’être un Rom en Roumanie, c’est un peu comme être un nègre dans un township du temps de l’apartheid. Pourtant, sauf erreur de ma part, la Roumanie est bien un pays européen, je veux dire qui a intégré l’Union Européenne. Je présume qu’il doit bien y avoir  dans la Déclaration européenne des droits de l’homme ou je ne sais quel Traité des obligations qui ne sont pas seulement des directives économiques libérales mais ont un rapport avec la dignité humaine : autoriser l’avortement, ne pas pratiquer la torture dans les commissariats, ne pas laisser des hordes néo-nazies assassiner des rappeurs et donc, aussi, traiter décemment ses minorités. Une obligation à ne pas leur faire une vie tellement impossible qu’ils préfèrent nomadiser en l’Île-de-France que dans Bucovine ou la Dobroudja.

Ce n’est pas le cas ? La Roumanie ne veut rien entendre ? Elle ne prend pas de mesures spécifiques pour intégrer les Roms, les faire vivre décemment ? Mais dans ce cas, il faut procéder à des rétorsions, des menaces, des pressions. C’est impossible, me dites-vous ? Il faut respecter la souveraineté des Etats ? Ah bon. Vous reconnaîtrez avec moi que c’est à géométrie variable, cette histoire. Quand il s’agit de mettre au pas, au prix de sacrifices inouïs pour les populations les plus fragiles, les nations grecque, portugaise, espagnole, ça ne pose aucun problème à la Commission. Elle intervient avec la BCE et le FMI et elle est capable de fermer une télévision publique en pleine émission.  Mais il est vrai qu’il est question de gros sous. À la limite, tant qu’un Viktor Orban en Hongrie ne menace pas trop les équilibres budgétaires de l’Union, il peut bien transformer son pays sous nos yeux en un remake de la dictature nationale-catholique de l’amiral Horthy. Alors les Roms, n’est-ce pas, comme ils ne sont pas une dette mais des vraies gens,  l’UE, elle n’en a pas grand-chose à faire.

Et puis soyons honnêtes, c’est très utile, vingt mille Roms en France, finalement. C’est un formidable abcès de fixation. D’abord, ça ennuie surtout les pauvres, qui, à force d’être excédés, finissent par s’en prendre à plus pauvres qu’eux comme ces habitants des quartiers nord de Marseille qui avaient brûlé un camp et viré ses habitants sous l’œil de CRS à peu près aussi motivés que la police grecque quand elle voit Aube dorée massacrer des clandestins. Et quand les pauvres se battent entre eux, ils n’ont pas la tête aux bêtises, comme de se demander pourquoi ils sont aussi pauvres, en fait.

En revanche, les Roms, c’est très pratique pour les maires. De temps en temps, les maires virent les Roms de chez eux dans la commune voisine. Si c’est un maire de droite qui fait ça, il prouve qu’il est bien de droite et que seule la droite sait être ferme sur ces questions-là. Il peut même pimenter le tout de propos plus que limites comme Estrosi à Nice ou notre ami Régis Cauche, le maire de Croix. Si c’est un maire de gauche qui expulse, ça lui permet de montrer que la droite n’a pas le monopole du knout, que la gauche aussi sait être ferme, non mais, et de comparer ses biscoteaux avec ceux de ses adversaires.

Au niveau national, en revanche, une partie de la gauche morale se refait la cerise en voyant dans le Rom la figure ultime du damné de la Terre, en faisant de la moraline pour pas cher. Le problème, c’est que même si le Rom est un damné de la Terre, cette gauche-là se croit obligée d’en faire des tonnes pour qu’on ne voie pas qu’elle oublie les autres, de damnés de la Terre, ceux pour qui elle ne peut ni ne veut plus rien faire au nom de l’orthodoxie sociale-libérale : les ouvriers délocalisés, les précaires, les temps partiels imposés, les chômeurs, bref le peuple qui souffre, qui rentre crevé à la maison et qui voit par la fenêtre que tiens, en plus, comme si ça ne suffisait pas, un camp rom vient de s’installer en face.

Quant à la droite et à l’extrême droite, (on a de plus en plus de mal à les distinguer ces temps-ci surtout quand le FN semble plus à gauche que l’UMP, y compris sur ces affaires-là), elle prendra le contre-pied, dénoncera le laxisme de la gauche, l’impéritie du gouvernement Ayrault, la mollesse présidentielle. Bref, le scénario habituel.

Vingt mille… Juste vingt mille. Ils ont pourtant redonné à nos paysages urbains une allure oubliée, celle de l’époque honteuse des bidonvilles. Haïssez-les si vous voulez, aimez-les si vous voulez aussi mais n’oubliez pas qu’ils sont avant tout cyniquement instrumentalisés par un système qui a besoin d’eux. Comme on a besoin d’un écran de fumée qui sert, comme il se doit dans le domaine militaire, à masquer sa position et sa situation exacte. Situation pour le moins catastrophique en l’occurrence.

*Photo: Eko

Ça gaze à Gaza ?

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L’encre de l’accord sur l’élimination des armes chimiques syriennes signé par le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov et John Kerry, le responsable du département d’Etat américain n’est pas encore sèche que voilà l’accord sitôt vidé de son contenu par le même Lavrov. Celui-ci refuse d’une part de reconnaître les conclusions du rapport des experts de l’ONU et déclare que celles-ci sont fausses et partiales. Par ailleurs, l’éventualité d’une action contraignante avec usage de la force contre Assad est refusée par la Russie, ce qui rend ainsi caduque par avance toute résolution du Conseil de sécurité de l’ONU.

Voilà donc Obama et Hollande roulés dans la farine de blini par Poutine et par celle de fallafel par Assad. L’iranien Rohani qui a bien compris à qui il avait affaire, déplace son turban, chausse ses lunettes les plus rondes, caresse sa barbe blanche et déclare qu’il veut reprendre langue avec l’Occident. D’ailleurs Le Monde avait bien dit qu’il était modéré. C’est tout dire.

Alors que l’option militaire était toujours sous la table, selon le président Hollande (pardon, sur la table) si Assad se défilait et qu’on allait voir ce qu’on allait voir, que va désormais faire la France ? Va-t-elle attaquer seule la Syrie ? Le porte-avion Clémenceau dont on vient de réparer l’hélice, le gouvernail et la machine Nespresso, se rapproche  des côtes syriennes… Hubert Bonisseur de la Bath a chaussé ses lunettes noires d’agent de la DGSE et s’apprête à sauter en parachute sur Lattaquié (dans Lattaquié il y a attaque dirait un lacano-progressiste avisé).

De ces nouvelles inquiétantes en avez vous eu souffle hier, au journal de France 2, piloté par David Pujadas ? Silence absolu sur la Syrie. RAS (en langage militaire : rien à signaler). Non, la position des Verts sur la taxe gasoil était une nouvelle bien plus intéressante. Sans compter les déclarations antifas de Copé et les précisions de Fillon sur le FN. Palpitant. À France 2 on sait hiérarchiser l’importance des news, c’est vrai ça Coco !

Pendant ce temps, Assad poursuit le massacre et les centrifugeuses de Rohani tournent. Elles ne fabriquent pas du sorbet mais enrichissent de l’uranium pour faire une bombe atomique. Ah bon ? Ça alors ?

Et les Indignés dans tout ça ? Depuis la disparition de leur Saint Patron on ne les entend guère. Pourtant il y a du pain sur la planche pour l’indignation ces temps-ci. Tenez, en Afghanistan, des talibans modérés viennent de lapider une femme pour adultère (on comprend son pauvre mari) et en Haute-Egypte quelques chrétiens coptes viennent d’être brûlés vifs (on n’a pas idée d’être chrétien de nos jours).

Ne soyons pas islamophobes et restons dans les canons de la bienséance médiatique. Que reste-t-il pour fourbir notre conscience morale ? Bon sang ! Mais c’est bien sûr ! Gaza ! Ça gaze à Gaza ! Bon, pas encore mais ça ne saurait tarder, ça va  venir et c’est pour cela que j’emprunte par anticipation à Nicolas Demorand ce titre calembour auquel Libé n’a pas encore pensé !

Et toc ! C’est bon ça Coco !

Goldman, le bon grand frère

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jean jacques goldman

Si les médias dans leur ensemble n’étaient pas aussi bouchés à l’antiracisme, je n’irais pas chercher chez François Desouche ces informations choisies qui nous donnent à voir une France qui sombre lentement dans un multiculturalisme mortifère. Je laisserais nos amis identitaires à leur mélancolie française, blanche et chrétienne, parce que je m’interroge sur les choix qui les amènent à distinguer dans l’actualité certaines dépêches.

Il y a quelques années, quand l’acteur Édouard Baer a été choisi pour incarner le personnage d’Astérix, j’ai eu un peu de mal à comprendre pourquoi les responsables du site ont tenu à nous le faire savoir. Il faut dire que le comédien est juif. Pas un de ceux qui préservent leur identité dans une ségrégation volontaire et poussent l’observance de je ne sais quels commandements jusqu’à la grossièreté en refusant de serrer la main tendue par des créatures « impures » ou de partager un verre de l’amitié pas assez casher, mais plutôt un juif débonnaire qui se sent juif surtout face à un antisémite et, le reste du temps, vit comme un Gaulois dans une France qui lui a généreusement prêté ses ancêtres et qui se transmet par le cœur autant que par le sang.

Aujourd’hui, en apprenant par le site des imbéciles malheureux qui sont nés quelque part que le chanteur Jean-Jacques Goldman est la personnalité préférée des Français, ma paranoïa est revenue semer le doute dans mon esprit.[access capability= »lire_inedits »] Que viennent faire ces infos sur un média qui ne s’intéresse pas particulièrement à l’actualité du cinéma ou de la chanson ? J’avancerai une réponse et je reviendrai faire amende honorable si je me suis trompé. Je crains les fantasmes d’antisémitisme autant que l’antisémitisme lui-même, mais il me semble que ces choix sont simplement des clins d’yeux maurassistes adressés à la frange de leur lectorat qui trouve qu’un juif, même blond à moustaches, n’aura jamais l’air de Gaule, qui pense qu’un juif ne peut pas comprendre le vers de Michel Sardou : « Ne m’appelez plus jamais France ». Car Jean-Jacques Goldman est juif, j’en mettrais ma bite à couper. Cela dit, dans le climat actuel, antisémitisme feutré, bien élevé et non violent de certains de mes compatriotes, français depuis plus longtemps que moi, est le cadet de mes soucis et le nouveau cru de ce vieux fiel, que répandent sans gêne et sans complexes de nouveaux Français, pourrait bien me faire regretter l’ancien.

Mais qu’importe le doigt pourvu qu’on ait la lune. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, le classement annuel issu d’un sondage réalisé par le JDD sur les « personnalités préférées des Français », nous informe que Yannick Noah est descendu du podium pour se retrouver à la dixième place et que Nicolas Sarkozy n’arrive que quarante-quatrième. Ce n’est que justice pour ces deux vedettes qui n’ont pas su tenir leurs promesses. Je rappelle aux amnésiques que l’ancien président avait enfoui, à peine élu, le mode d’emploi du Kärcher sous une pile de dossiers en souffrance, sans doute plus aiguë que celle des Français vivant en territoire perdu (pour la République, mais pas pour tout le monde), et que le tennisman chanteur avait déclaré en parlant du mari de Carla : « S’il passe, je me casse ! » Hélas, en juin 2007, malgré la secousse, l’ambianceur de la brousse[1. refrain de Saga Africa, extrait de l’album Black and What, 1991: « Saga Africa, Ambiance de la brousse, Saga Africa, attention les secousses…« ] n’avait pas bougé, perdant toute chance de nous rappeler Victor Hugo, et par le talent – mais ça, on le savait déjà – , et par l’exil, sinon fiscal, mais ça, c’était avant.

Mais revenons à Goldman, arrivé en tête dans le cœur des Français, comme le répètent toutes les vingt minutes les perroquets permanentés de la parité sur les chaînes d’info. Je ne l’ai pas toujours aimé. Au début de sa carrière, le snobisme de mon adolescence m’empêchait d’apprécier un chanteur qui touchait tant de gens, tous jugés plus cons que moi les uns que les autres. On se prend au sérieux quand on a dix-sept ans. Bien plus tard, c’est en tombant sur un entretien accordé à Laurent Boyer que j’ai été séduit par l’intelligence pudique de l’artiste qu’aucune prétention artistique ne menaçait. À une question posée sur son engagement politique, le chanteur rocardien rétorque à l’animateur de révérence qu’étant de gauche, il n’avait pu sérieusement cautionner le programme commun de Mitterrand et de Marchais, laissant l’ami des stars aussi perplexe qu’un geek devant un livre en papier. Plus tard dans la conversation, l’auteur de Comme toi répond au sourire niais du mielleux intervieweur – ou inversement – que l’influence de Pierre Goldman, qui je crois était son demi-frère – je ne suis pas allé fouiner pour le savoir, je ne bosse pas à Mediapart – avait été nulle. Je me suis alors intéressé à ce compositeur de chansonnettes, comme dirait Renaud Camus, capable de prendre ses distances avec un martyr de l’anti­fascisme, fût-il son frère, lequel avait mis Saint-Germain-des-Prés dans la rue avec ses Souvenirs d’un juif polonais né en France, parce que pour ces gens-là, qui aiment tant accuser qu’ils voient Dreyfus partout, la détention d’un écrivain juif et d’extrême gauche est une injustice plus révoltante que le meurtre de deux pharmaciennes dans un braquage raté pour lesquels il avait été jugé coupable, puis rejugé et innocenté.

Accroché par la personnalité de Goldman, j’ai fini par laisser tomber mes préjugés, j’ai écouté ses chansons et je suis devenu client. Je dois avouer que J’attendais, écrite pour Céline Dion, m’émeut encore comme une vache, que Entre gris clair et gris foncé est une mine d’or qui ne cesse de me livrer ses pépites et que dans Rouge, si la musique est bonne, les paroles méritent bien des tours de platine. Écrit il y a trente ans, le texte de Envole-moi prend la voie singulière de la dignité et du courage pour raconter une banlieue où l’émancipation n’est pas un rêve tombé en désuétude et où le désir d’intégration n’est pas qu’une illusion. Cette chanson noire et optimiste, où une volonté farouche et individuelle de casser les déterminismes sociaux ou culturels plutôt que le mobilier urbain sans cesse rénové, où l’envie d’inspirer le respect par le mérite et l’étude l’emporte sur la tentation d’imposer la crainte par la menace et la force, renvoie à leur condescendance les culturistes de l’excuse. Elle est aujourd’hui reprise par une génération de jeunes interprètes souvent issus de l’immigration, qui choisit de transmettre l’héritage de Goldman plutôt que celui laissé par Diam’s ou par Joey Starr. Loin des rengaines sur le ghetto, la jeunesse qui la chante et celle qui l’écoute, sortie par le haut des mêmes cités que celle qui admire Mohamed Merah, nous le dit haut et fort : « Nous ne sommes pas des victimes ». Et par le succès qu’elle rencontre, elle le prouve.

L’auteur de cette chanson, et de tant d’autres encore bien vivantes, est aujourd’hui reconnu, célébré, élu par une majorité de Français, de tous âges et de toutes origines. Par lui, les Français se ressemblent et la France se rassemble. « Tu es de ma famille, bien plus que celle du sang », chantent les interprètes de l’album Génération Goldman, déjà disque de diamant. Il y a peut être dans ces mots et dans ces airs de rien qui courent sur toutes les lèvres quelque chose de ce pont entre les générations, de ce lien social, de ce vivre-ensemble que tout le monde cherche désespérément car là où la chanson passe, il est permis d’espérer qu’un peu d’idéal républicain reste. L’espoir est-il au bout du phono ? Aujourd’hui, je le crois. Je vais attendre un peu avant de retourner déprimer sur Fdesouche.[/access]

Pour sortir de la crise, sortons de l’euro

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euro crise sapir

Depuis la fin du printemps, un concert de « bonnes nouvelles » nous vient des pays d’Europe du Sud. La croissance reviendrait au Portugal et en Espagne, et même en Grèce. Les taux se maintiennent à un niveau considéré comme « raisonnable ». En bref, la crise de la zone Euro serait derrière nous. Pourtant, à mieux y regarder, on peut sérieusement douter de la réalité de ces affirmations.

Sommes-nous sortis de la Crise ?

Il y a beaucoup de manipulations, mais un peu de vérité dans ces affirmations. Commençons par le peu de vérité qu’elles contiennent. Oui, la crise est en train d’atteindre un plancher. C’est évident en Espagne où le chômage semble désormais stabilisé, quoiqu’à un niveau très élevé (25% de la population active). La crise ne semble plus s’aggraver ces derniers mois, mais ceci est loin d’être équivalent avec une sortie de crise. Ajoutons que des nuages plus que noirs s’accumulent à l’horizon : le crédit est toujours en train de se contracter (en particulier en Italie et en France), l’investissement se réduit toujours (et avec lui les perspectives de croissance future). Rien ne permet de dire que les pays d’Europe du Sud vont trouver dans les prochains mois le ressort d’une croissance leur permettant d’effacer la crise qu’ils connaissent. La perspective d’une nouvelle crise politique en Italie, venant s’ajouter aux difficultés économiques (notamment la montée des impayés dans le bilan des banques, indicateur très sûr d’une économie fragile), est une forte probabilité.

On peut d’ailleurs estimer que l’amélioration de la balance commerciale dans ce pays est liée à la chute des importations et non à une hausse des exportations. Compte tenu de l’importance de l’économie italienne, qui est la troisième économie de la zone Euro, il est donc clair que la zone Euro est loin, très loin, d’être tirée d’affaires.

Au mieux, la crise va durer au même niveau qu’aujourd’hui. Au pire, et c’est ce que l’on peut craindre quand on regarde l’évolution du crédit et de l’investissement, après cette pause provisoire, les résultats devraient recommencer à se dégrader dès la seconde moitié de 2014. D’ores et déjà, il est clair qu’il faudra un nouveau plan de sauvetage pour la Grèce d’ici la fin de 2013.

Ceci nous conduit aux manipulations, largement évidentes dans nombre de médias. On ne parle plus que de la « reprise » alors que l’ensemble des indicateurs reste très inquiétant. Il y a un consensus dans une partie de la presse, essentiellement pour des raisons politiques, qui conduit à proclamer ce retour à la croissance alors que tout le dément. On a eu un exemple de ces pratiques à propos des statistiques du chômage en France. Ceci est instructif, tant quant à l’état de certains médias en France que du point de vue plus général de l’attitude des élites sur ce problème. Alors que l’on continue de discuter de la crise de l’euro en Allemagne, en Italie et en Espagne, le thème semble avoir disparu en France.

La crise en perspective.

La zone Euro a souffert de plusieurs maux : l’absence de flux financiers massifs pour égaliser les structures économiques des pays membres ; une Banque Centrale indépendante calée sur une politique inopérante ; et une politique de déflation salariale initiée par l’Allemagne, s’apparentant à une politique de « passager clandestin »– aussi qualifiée « d’opportuniste » ou de « non-coopérative » – qui a exacerbé les tendances préexistantes aux évolutions inégales des salaires et de la productivité.

Il faut ici rappeler que la crise de la zone Euro ne date pas des années 2010-2011, mais qu’elle a des racines bien plus anciennes. L’introduction de l’Euro impliquait aussi une politique monétaire unique pour les pays de la zone. Or, tant les conjonctures économiques que les déterminants structurels de l’inflation –les problèmes de répartition des revenus, mais aussi la présence de chaînes logistiques plus ou moins sensibles à des hausses de prix susceptibles de se reporter – entraînent des taux d’inflation structurelle différents selon les pays. Cette situation résulte de la présence de rigidités importantes dans l’économie, qui invalident la thèse d’une « neutralité » de la monnaie.

Cependant, dans le cadre d’une monnaie unique, les divergences d’inflation ne peuvent être trop importantes en raison des problèmes de compétitivité interne à la zone. Un certain nombre de pays ont alors dû avoir une inflation inférieure à leur niveau structurel. Cela les a, par suite, conduits à avoir un taux de croissance inférieur à leur taux de croissance optimal (Italie, Portugal). De fait, ces pays ont perdu sur les deux tableaux : en compétitivité et en niveau de croissance.

Si l’économie européenne va de langueur en récession depuis 2000, c’est bien à cause de l’Euro. Le fait que l’Allemagne ait tiré son épingle du jeu confirme cela, tant en raison des avantages comparatifs spécifiques de ce pays que de la politique qui y a été menée depuis 2002 (les « réformes » Harz-IV). L’Euro est au cœur du problème de l’Europe. Il condamne la majorité des pays l’ayant adopté à la récession ou à la crise, comme en Europe du Sud. L’Allemagne a « exporté » vers ces autres pays entre 4 et 5 millions de chômeurs.

L’option d’un fédéralisme européen, outre les problèmes politiques qu’elle introduit, se heurte à l’ampleur des flux de transferts que l’Allemagne devrait consentir au bénéfice des pays de l’Europe du Sud. L’Allemagne supporterait en effet 90% du financement de la somme de ces transferts nets, soit entre 220 et 232 milliards d’euros par an (ce qui équivaut à 2200 à 2320 milliards sur dix ans), entre 8% et 9% de son PIB. D’autres estimations donnent des niveaux encore plus élevés, atteignant 12,7% du PIB. Il convient donc d’en tirer toutes les conséquences : le fédéralisme n’apparait pas comme une option réaliste pour les pays de l’Europe du Nord et en premier lieu pour l’Allemagne. Il est sans objet de la présenter comme une possible solution.

La dissolution, seul horizon raisonnable ?

L’ampleur de la récession qui frappe de nombreux pays annonce un retour de la crise. La solvabilité des États n’est plus garantie. L’effondrement des ressources fiscales dans de nombreux pays constitue un accélérateur de la crise. Cette situation témoigne bien de la présence de défauts structurels dans la conception et dans la mise en œuvre de la monnaie unique. Ces derniers, trop longtemps niés ou minimisés, sont aujourd’hui en passe d’être reconnus

Une dissolution de la zone Euro ne serait pas une « catastrophe » comme on le prétend souvent, mais au contraire une solution salvatrice pour l’Europe du Sud et la France. C’est ce que montre l’étude « Les Scénarii de Dissolution de l’Euro », publiée au début du mois de septembre. On peut y lire, suivant les différentes hypothèses étudiées, non seulement l’effet très bénéfique des dévaluations sur l’économie française, mais aussi sur celles des pays aujourd’hui ravagés par la crise, comme la Grèce, le Portugal ou l’Espagne. Bien entendu, suivant les hypothèses retenues, à la fois sur le caractère plus ou moins coopératif de cette dissolution mais aussi sur la politique économique suivie, les estimations de la croissance divergent. Au pire, il faut s’attendre à une croissance cumulée de 8% la troisième année après la fin de l’Euro et au mieux une croissance de 20%. Pour l’Europe du Sud, la croissance cumulée est en moyenne de 6% pour l’Espagne, de 11% pour le Portugal et de 15% pour la Grèce dans l’hypothèse la plus défavorable pour ces pays. Une première leçon s’impose alors : la dissolution de la zone Euro ramènerait la croissance dans TOUS les pays d’Europe du Sud et provoquerait une baisse massive et rapide du chômage. Pour la France, on peut estimer la baisse du nombre de chômeurs de 1,0 à 2,5 millions en trois ans. Par ailleurs, cela rétablirait l’équilibre des régimes de retraites et de protection sociale. Dans le cas de la France, ce retour à l’équilibre serait très rapide (en deux ans). Il aurait des effets importants sur les anticipations des ménages dont l’horizon serait dégagé des inquiétudes que font peser des réformes à répétition. La consommation augmenterait, et avec elle la croissance, même si on ne peut estimer cet effet. Cette dissolution redonnerait à l’Europe du Sud sa vitalité économique, mais serait aussi profitable à l’Allemagne, car une Europe du Sud en expansion continuerait de commercer avec son voisin du nord après un réajustement des compétitivités.

Les inconvénients seraient très limités. Compte tenu des taxes, l’impact d’une dévaluation de 25% par rapport au Dollar sur les prix des carburants ne provoquerait qu’une hausse de 6% à 8% du produit « à la pompe ». L’Euro disparu, les dettes des différents États seraient re-libellées en monnaie nationale.

Une telle politique imposerait aussi des contrôles des capitaux dans chaque pays. Notons que c’est déjà le cas à Chypre ! Ces contrôles, outre qu’ils contribueraient à définanciariser ces économies, limiteraient considérablement la spéculation et permettraient aux Banques Centrales de viser des objectifs de parité. Une fois ces parités atteintes, un système de fluctuations coordonnées des monnaies, comme du temps de l’ECU, pourrait être mis en place. Historiquement, ce qui a sonné le glas de ce système a été la spéculation monétaire. Celle-ci supprimée, ou fortement réduite, le système pourrait à nouveau fonctionner.

De la « monnaie unique » à la « monnaie commune » ?

Cette idée attire un certain nombre de personnalités politiques. Et elle est loin d’être absurde, bien au contraire. En fait, une monnaie commune aurait dû être adoptée dès le début.

De quoi s’agit-il donc ? On peut imaginer que le système monétaire européen reconstitué que l’on aurait à la suite de la dissolution de l’Euro débouche sur une monnaie commune venant s’ajouter aux monnaies existantes, qui serait utilisée pour l’ensemble des transactions (biens et services mais aussi investissements) avec les autres pays.

Cette dissolution de la zone Euro, si elle résulte d’un acte concerté de la part des pays membres, devrait donner naissance à un système monétaire européen (SME) chargé de garantir que la nécessaire flexibilité des changes ne tourne pas au chaos. Si un tel système est mis en place, il aurait nécessairement des conséquences importantes sur le système monétaire international.

Ce système correspondrait en réalité à l’existence d’une monnaie conçue comme une unité de compte venant s’ajouter aux monnaies nationales existantes. Cette situation serait très propice à la résurrection de l’Euro, mais sous la forme d’une monnaie commune

Ceci donnerait à l’Europe à la fois la flexibilité interne dont elle a besoin et la stabilité vis-à-vis du reste du monde. Un « panier de monnaie » étant intrinsèquement plus stable qu’une monnaie seule, cette monnaie commune pourrait devenir à terme un puissant instrument de réserve, correspondant aux désirs exprimés par les pays émergents des BRICS.

La dissolution de l’Euro, dans ces conditions, signerait non pas la fin de l’Europe comme on le prétend mais bien au contraire son retour gagnant dans l’économie mondiale, et qui plus est un retour qui profiterait massivement, tant par la croissance que par l’émergence à terme d’un instrument de réserve, aux pays en développement d’Asie et d’Afrique.

Retrouvez l’article dans sa version originale sur le blog de Jacques Sapir.

Élections allemandes : Merkel dans un fauteuil, mais avec qui?

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angela merkel elections allemagne

angela merkel elections allemagneLa « non-campagne électorale » – der Nichtwahlkampf : c’est sous cette dénomination que les élections législatives allemandes du 22 septembre sont déjà entrées dans les annales de la science politique outre-Rhin. En effet, alors qu’en France les ministres, dûment sermonnés, s’excusaient sur tous les tons de s’absenter quelques jours (mais à portée de téléphone), l’approche du scrutin n’a pas empêché la chancelière Angela Merkel, 59 ans et candidate à sa propre succession, de s’offrir trois semaines de vacances avec son époux, Joachim Sauer, dans le Haut-Adige (le Südtirol, arraché à l’Autriche en 1919), province italienne germanophone très prisée par les classes moyennes germaniques – « l’étranger familier », où se mélangent l’art de vivre transalpin et la culture populaire des yodlers, des fanfares de cuivres et des jeunes filles en dirndl, robes décolletées mettant leur poitrine en valeur.

Alors qu’elle est presque assurée de rempiler pour un troisième mandat, Angela Merkel n’avait aucune raison de gâcher son été à battre les estrades ou à courir les plateaux télé pour séduire des électeurs dispersés dans les lieux où ils ont coutume de migrer pendant l’été : la Toscane pour les bobos, les Cévennes pour les écolos, la mer du Nord pour les naturistes peu frileux, la Bavière ou l’Autriche pour les vieux. Le simple affichage de sa normalité vacancière lui suffisait pour maintenir, voire accroître, la confortable avance dont les sondages créditent son parti, la CDU-CSU. [access capability= »lire_inedits »]Il faut préciser que, pour elle, la normalité n’est pas une opération de com’ : elle est tombée dedans quand elle était petite. Les Allemands, qui aiment ça, aiment Angela, qu’ils appellent « Mutti » (Maman). On imagine pire sobriquet…

Si ces prévisions devaient se confirmer le soir du scrutin, les chrétiens-démocrates renoueraient avec un score supérieur à 40% des suffrages, assurant à Merkel quatre années supplémentaires à la tête de son pays. Avec, toutefois, une différence notable par rapport à la situation des années 1990, lorsque Helmut Kohl était à la barre : le SPD était vaincu, certes, mais talonnait la CDU-CSU avec des scores dépassant 35%, annonçant l’alternance qui survint en 1998 avec le gouvernement SPD-Verts de Gerhard Schröder et Joschka Fischer. Les sociaux-démocrates sont aujourd’hui tombés à un étiage historiquement bas : à peine plus de 20% des intentions de vote. Le plus vieux parti d’Europe, à la dénomination inchangée depuis 1863, a eu beau fêter en grande pompe son triple jubilé, cela n’a pas fait bouger des lignes qui semblent bétonnées : Merkel va gagner, et le SPD connaître sa plus cuisante défaite depuis 1945. Ce qui n’exclut nullement son retour au gouvernement, comme partenaire mineur de la CDU/CSU triomphante au sein d’un gouvernement dit de « Grande coalition ».

Dans un tel contexte, on comprend que les Allemands portent un intérêt modéré à une campagne électorale poussive, languissante, pinailleuse sur les questions de détail et muette sur les grands enjeux : l’avenir de l’Europe, les conflits du Proche et du Moyen-Orient, les défis de la mondialisation. En Allemagne, ces sujets sont considérés comme trop importants pour être confiés au débat politique. Ils sont débattus dans les cénacles discrets des élites économiques et universitaires, ainsi que dans les multiples et performants instituts de recherche et d’analyse, proches ou non des partis politiques ou des grands groupes industriels, qui s’attachent à définir les intérêts de l’Allemagne dans notre monde en mutation. Quelques intellectuels médiatiques, comme le philosophe Jürgen Habermas ou le sociologue Ulrich Beck, tentent bien d’animer le débat public, avec des positions fédéralistes européennes pour l’un et un cosmopolitisme universel post-national pour le second ; s’ils trouvent un certain écho hors d’Allemagne, en France notamment, ils ne pèsent guère sur les choix politiques de leurs concitoyens.

On ne comprend pas l’Allemagne d’aujourd’hui si on oublie que le poids électoral des plus de 65 ans est écrasant : non seulement ils sont de plus en plus nombreux, mais ils votent en masse pour les partis installés, alors que les jeunes (à 40 ans, on fait encore figure de jeunot…) se dispersent entre l’abstention et le vote pour des partis sectoriels et éphémères, comme les « Pirates », un conglomérat de geeks, voire pour des groupuscules néo-fascistes comme dans l’ex-RDA. Les partis dits « de gouvernement » doivent donc tenir compte de ce « grey power » électoral, ce qui n’incite pas à prôner « le changement, maintenant ! » et encore moins « la rupture tout de suite ! ». Les partis idéologiques, ceux qui en appellent à un nouveau paradigme, se situent sur les marges du spectre politique national : à gauche, Die Linke, l’équivalent allemand du Front de gauche, s’est exclu de toute possibilité d’alliance au niveau fédéral en refusant de rejeter solennellement l’héritage d’une RDA dont bon nombre de ses électeurs (8% dans les sondages) sont des nostalgiques honteux. Le potentiel « révolutionnaire » des Verts allemands s’est notablement émoussé avec leur passage au gouvernement entre 1998 et 2005. Et paradoxalement, la « victoire » qu’ils ont emportée avec l’abandon définitif de l’électricité nucléaire décidé par Angela Merkel après la catastrophe de Fukushima, les a banalisés dans le champ politique. Ils en sont aujourd’hui réduits à réveiller leurs troupes amorphes en lançant l’idée d’un jour sans viande dans les cantines publiques, ce qui devrait faire l’affaire de quelques marchands de würzschen grillées à la porte des écoles. À droite, le surgissement d’un parti anti-euro (Alternative pour l’Allemagne, AfD) avait provoqué quelques craintes à la CDU, et même au SPD, dont est issu le sulfureux Thilo Sarrazin, auteur d’un énorme best-seller néo-nationaliste. Ils ne semblent pas en passe de réaliser une percée suffisante pour les amener au seuil de 5% des suffrages ouvrant la porte du Bundestag.

La politique allemande demeure donc un jeu à quatre, dans lequel toutes les alliances possibles sont concevables en fonction des résultats électoraux : l’Allemagne politique est un club échangiste où tout le monde peut coucher avec tout le monde, mais tenue correcte exigée. De fait, toutes les combinaisons ont été testées, au moins au niveau des Länder et des grandes municipalités. Chaque parti est doté d’une couleur : noir pour la CDU/CSU, rouge pour le SPD (mais aussi pour Die Linke, vert pour les Verts, jaune pour les libéraux. Le land de Sarre est donc dirigé par une coalition dite «  jamaïcaine », non pas en hommage à Usain Bolt, mais parce que le gouvernement régional de Sarrebruck est dirigé par une coalition noir-vert-jaune (CDU-Verts-Libéraux), couleurs du drapeau de l’île caraïbe.

Les différences entre les partis sont donc affaire de nuances, d’inflexions, de polémiques marginales, plutôt que de chocs frontaux mis en scène par la dénonciation en bloc du projet de l’adversaire. Le SPD tente vaguement de se monter plus social en proposant la création d’un SMIC fédéral, alors que la tradition allemande repose sur la négociation salariale branche par branche. La CDU fait vibrer la fibre familiale avec des promesses d’allocations de mère au foyer, tentant ainsi de jouer sur ses valeurs chrétiennes, pourtant passablement édulcorées au fil du temps. Les libéraux du FDP (entre 5% et 6% des intentions de vote) se rappellent au bon souvenir des professions libérales qui constituent leur réservoir d’électeurs : pas d’impôts nouveaux, surtout s’ils servent à sauver la Grèce de la faillite ! Les Verts (13% à 15%) vont à la chasse au bobo urbain qui mange bio, roule en vélo, souffre le martyre avec les oies gavées pour produire le foie gras, et préfère le bon vieux charbon qui pue au diabolique nucléaire.

Au-delà des préférences esthétiques et rhétoriques de chacun, la configuration gouvernementale qui sortira des urnes ne changera pas grand-chose pour la France et pour l’Europe. Les socialistes français qui croient ou feignent de croire qu’une défaite de Merkel accouchera de la merveilleuse Europe solidaire dont ils rêvent se bercent d’illusions. Les fondamentaux allemands seront maintenus coûte que coûte.

Sur le plan géostratégique, la stratégie de la double alliance sera poursuivie: sécurité globale déléguée aux États-Unis, donc un budget militaire minimum pour l’Allemagne, sécurité énergétique négociée avec Moscou, Poutine ou pas Poutine – opération deux fois gagnantes car une bonne partie de la facture de gaz payée à Moscou est employée par une Russie qui redécolle à acheter des biens d’équipement allemands.

La même continuité devrait prévaloir à l’égard de l’Union européenne, la fermeté sur les principes se conjuguant à une relative souplesse dans leur application. Les principes sont connus : pas d’Europe des transferts ni de responsabilité partagée des politiques économiques des pays membres. Autrement dit, autant d’Europe que nécessaire à la bonne marche de l’économie allemande, mais refus obstiné d’assumer un leadership qui deviendrait vite une servitude, obligeant l’Allemagne à accepter, c’est-à-dire à payer, une relance européenne générale, impliquant des transferts de PIB des zones prospères vers celles qui souffrent. Que les chômeurs du Sud apprennent l’allemand et un métier honnête, et ils seront accueillis à bras ouverts. Le débat porte donc sur la plus ou moins longue longueur de la laisse qu’on laissera à Bruxelles ou à Francfort pour utiliser les fonds européens, en grande partie allemands (mais aussi français, on a tendance à l’oublier), destinés à colmater les brèches les plus dangereuses dans un édifice vermoulu.

Que cette politique soit menée par l’actuelle coalition CDU-FDP reconduite ou par une grande coalition intégrant le SPD n’est pas, on en conviendra, de nature à changer la face du monde. Encouragée par la faiblesse des dirigeants du FDP, Merkel a pris goût au pouvoir sans partage. Aussi préférerait-elle certainement accomplir son dernier mandat sur le mode « on prend les mêmes et on recommence ». Mais si les électeurs en décidaient autrement, elle fera avec les sociaux-démocrates – qui sortiront lessivés du scrutin, donc ne seront pas en position de lui mettre la pression. La chancelière l’a annoncé, ce mandat troisième mandat sera son dernier : en Allemagne, l’homme ou la femme politique part à la retraite plus tôt que le salarié lambda, obligé de trimer jusqu’à 67 ans. En réalité, peu importe de savoir qui gouvernera à Berlin. Avec Merkel ou après elle, il est certain que l’Allemagne choisira l’intendant avisé de sa puissance retrouvée.[/access]

 *Photo: Duncan Hull

De l’interdiction des armes chimiques au désarmement nucléaire

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paul quiles

paul quiles

Dans votre dernière tribune publiée dans Marianne, vous appeliez la communauté internationale à contraindre la Syrie à souscrire sans réserves à la Convention de désarmement chimique de 1993. Bachar-el-Assad a  déjà annoncé vouloir signer cette convention. Hormis faire gagner du temps au régime syrien, et réhabiliter en partie Assad, quel est l’intérêt d’une telle initiative ?

Dès le 28 août, j’ai demandé publiquement que la France, dépositaire du protocole de 1925 interdisant l’emploi des gaz de combat et initiatrice de la Convention de 1993 d’élimination de l’arme chimique, fasse entendre sa voix, en présentant rapidement une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU. Il s’agissait de demander, en complément de toute action pour sanctionner les auteurs du massacre de Damas et prévenir de nouvelles attaques chimiques, l’adhésion immédiate de la Syrie à la Convention de 1993[1. Cette convention, ratifiée par la quasi-totalité des Etats, à sept exceptions près, dont celle de la Syrie, impose à ses signataires de détruire tous leurs stocks d’armes chimiques, de renoncer définitivement à cette arme et de se soumettre à un mécanisme contraignant de contrôle  international sur place du respect des engagements pris.].

L’intérêt de cette initiative aurait été de relancer l’indispensable action diplomatique avec la Russie et la Chine, qui n’auraient plus pu opposer leur véto, sauf à apparaître comme cautionnant l’utilisation de l’arme chimique, alors qu’elles sont signataires de la Convention de 1993. La France se serait trouvée au cœur du dispositif politique de résolution du conflit syrien, au lieu de quasiment disparaître de la scène internationale après l’initiative du 9 septembre des Russes, rejoints immédiatement par les Américains.

Aujourd’hui, la priorité est certainement, comme le dit Hans Blix, ancien chef des inspecteurs de l’ONU en Irak, de « faire cesser les souffrances des populations civiles » et il faut souhaiter que la reprise des négociations politiques, malgré toutes les difficultés qui se présentent, le permettra.

Certes, mais on peut douter que la focalisation de la communauté internationale sur les armes chimiques soit la meilleure façon de procéder. En effet, Barack Obama et François Hollande ont fait des armes chimiques une « ligne rouge » à ne pas dépasser.  Or, si l’on additionne les morts des deux camps, la guerre civile syrienne a déjà fait plus de 100 000 morts. En quoi les exactions perpétrées de manière « traditionnelle » sont plus acceptables qu’un bombardement chimique ?

Selon les propos de Barack Obama[2. Barack Obama à Stockholm début septembre.], la « ligne rouge » a été tracée par « le monde ». C’est donc à l’ONU, qui est l’organisation que s’est donnée « le monde », d’apporter des réponses à ce crime. C’est ce qui est en train de se faire, après bien des hésitations et des contradictions dans les discours et les menaces. Ceci étant, vous avez raison, il serait indécent de considérer qu’il y aurait des victimes « acceptables » et d’autres qui ne le seraient pas. Néanmoins, le drame syrien montre à nouveau l’importance des traités internationaux destinés à empêcher l’utilisation des armes de destruction massive (biologiques, chimiques, nucléaires) et de celles qui visent surtout les civils (armes à sous-munitions, mines anti-personnel). Certains de ces traités concernant ce qu’on appelle (de façon un peu hypocrite) les « armes inhumaines » n’ont pas été signés par de grands pays[3. Traités d’interdiction des « armes inhumaines » :

– la Convention d’Ottawa interdisant les mines antipersonnel, signée par 160 pays, entrée en vigueur en 1999. Une soixantaine de pays – notamment producteurs !- ne sont pas signataires (dont USA, Russie, Chine, Inde, Iran…) 10% des stocks ont été détruits.

– la Convention d’Oslo interdisant les armes à sous-munitions, signée par 112 Etats (sauf USA, Russie, Chine, Israël, Inde, Pakistan), entrée en vigueur en 2010.

– le traité interdisant la fabrication et le stockage des armes chimiques.

. Le protocole de Genève (1925) interdisait l’utilisation des armes biologiques et chimiques et des gaz asphyxiants. Les USA ne l’ont ratifié qu’en 1975 !

. La mise au point, le stockage et l’utilisation des armes biologiques ont été interdits par la Convention de 1972, signée par plus de 50 Etats, ratifiée par la France en 1984, par l’URSS et les USA.

. La Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques et sur leur destruction a été signée à Paris le 14 janvier 1993. Le traité est entré en vigueur le 29 avril 1997. Il a été ratifié par 189 Etats, sauf 7 (Syrie, Egypte, Angola, Corée du Nord, Soudan du Sud, Israël, Birmanie). L’OIAC, organisme de vérification dont le siège est à La Haye, a pour mission de vérifier la bonne application de l’accord. Tous les stocks déclarés n’ont pas encore été détruits, mais les Etats ont pris des engagements concernant le calendrier de destruction.]et il serait utile de faire un bilan complet de la situation et de prendre toutes les mesures susceptibles d’éviter de nouveaux drames.

À entendre Laurent Fabius, l’impuissance de la communauté internationale face à l’usage des armes chimiques en Syrie adresserait un message d’impunité à l’Iran pour poursuivre son programme nucléaire. Les armes chimiques syriennes et le programme nucléaire iranien sont-ils vraiment liés, comme l’affirment le quai d’Orsay et certains néoconservateurs américains ? Le dialogue et la discussion ne sont-ils pas des voies plus constructives pour détacher Téhéran de Damas ?

Il faut arrêter de tout confondre ! L’Iran cherche à l’évidence à développer l’enrichissement de l’uranium. Mais où est le « seuil » entre le nucléaire civil et militaire ? L’approche actuelle n’est pas la meilleure. Les sanctions pénalisent plus le peuple iranien que ses dirigeants, qui considèrent, comme les Français, que la maîtrise de l’armement nucléaire est un signe de puissance. Contrairement aux dirigeants qui ont joué sur cette perspective (Ahmedinejad, Ali Khamenei…), le président nouvellement élu, Hassan Rohani, paraît plus « modéré ».

Les propos de ce dernier il y a quelques jours et l’attitude de Barack Obama à son égard montrent que les choses sont en train de changer. Il n’est plus impossible de penser qu’une négociation pourrait avoir lieu, pour autant que les Américains mais aussi d’autres acteurs, comme Israël, acceptent des mesures de désarmement. Il faut poursuivre le projet de création d’une « zone exempte d’armes de destruction massive » au Moyen-Orient, demandé par la conférence d’examen du Traité de Non-Prolifération nucléaire. Certains, dont les Américains, prétendent que l’instabilité de la région empêche tout arrangement de ce type. Mais un tel accord serait précisément créateur de stabilité. Si on parvenait à une interdiction de l’arme chimique dans la zone, comme le fait espérer le récent accord sur la Syrie, une dynamique favorable pourrait être enclenchée.

Aujourd’hui vous ne militez pas seulement contre les armes chimiques mais aussi et surtout pour le désarmement nucléaire. Pourtant, vous avez été ministre de la Défense pendant la Guerre froide (1985-1986), où la dissuasion nucléaire était la garantie de la paix. Pourquoi cette évolution ? Est-il souhaitable ou même possible de viser à long-terme un monde entièrement « dénucléarisé » ?

C’est vrai, j’ai évolué. En 1985, lorsque je suis devenu ministre de la Défense, nous étions effectivement dans la période de la Guerre froide. Chaque partie menaçait l’autre de destructions massives, de manière à la dissuader de toute action militaire directe. La théorie de la dissuasion pouvait alors justifier l’armement nucléaire, encore que cela soit discutable et il faut bien voir, avec le recul, le délire auquel cela a conduit, notamment avec la folle course aux armements (70 000 ogives nucléaires au début des années 90, de quoi détruire plusieurs fois la planète !)

Depuis, j’ai constaté que les doctrines avaient souvent changé entre 1945, date des premières bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki et 1989, fin de la Guerre froide. On nous disait à chaque fois qu’il s’agissait de répondre à des nécessités présentées comme évidentes.

Par la suite, j’ai découvert que la dissuasion aurait pu échouer et que, par exemple, nous sommes passés très près d’une apocalypse nucléaireen 1983. William Perry, ancien ministre américain de la défense, qui souhaite maintenant le désarmement nucléaire, expliquait dans une récente et passionnante tribune (ignorée en France) les catastrophes qui ont failli se produire à plusieurs reprises avec l’armement nucléaire.

Le langage de la dissuasion m’est apparu comme un discours qui intoxique les dirigeants eux-mêmes. J’ai vu dans les décisions relatives aux systèmes d’armes, notamment nucléaires, l’effet d’un complexe militaro-industriel, déjà dénoncé par Eisenhower en 1961 lorsqu’il a quitté la Maison Blanche. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’un complot, mais d’un système. Les industriels veulent des commandes. Les techniciens, les chercheurs et les conseillers défendent leurs travaux et leurs théories. Les militaires demandent des armes toujours plus puissantes. Faute de débat public contradictoire, tous ces acteurs persuadent les décideurs que leurs solutions sont les seules possibles.

Si j’avais quelque doute sur la pertinence de ma position, je serais conforté par le nombre élevé de personnalités ayant exercé de hautes fonctions au niveau international dans le domaine de la défense ou des affaires étrangères – responsables politiques, anciens chefs d’Etat ou de gouvernement, généraux- qui se prononcent dans ce sens. Ils ont eu à connaître de près le développement de l’arme nucléaire et ils ont même été associés  à l’élaboration des doctrines changeantes de son utilisation. Leur engagement n’est pas anodin et je suis fier de me retrouver à leurs côtés dans ce combat pour un monde plus sûr, débarrassé d’une arme qui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, pourrait faire disparaître toute vie de la planète.

A ceux qui doutent qu’il est – pour reprendre vos termes- « souhaitable ou même possible de viser à long-terme un monde entièrement dénucléarisé », je conseille simplement de lire les livres que je viens de publier et qui répondent positivement et en détail à cette interrogation.

« Nucléaire, un mensonge français » (Editions Charles Léopold Meyer) ;

« Arrêtez la bombe ! », avec le Général Norlain et Jean-Marie Collin (Editions du Cherche Midi)

*Photo: Parti socialiste

Riolo censuré : À quand une loi contre le blasphème footballistique?

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Du 18 au 20 octobre aura lieu la fête du livre de Saint-Etienne. Parmi les invités de cet événement, on citera notamment Daniel Foenkinos, Bernard Pivot et François Bégaudeau. Le journaliste et écrivain Daniel Riolo, que nous avions interrogé en juin dernier , devait aussi participer à la fête stéphanoise du livre. Mais il a été soudainement désinvité par l’organisatrice, sur demande expresse du maire de la ville. Quel est donc le crime commis par Riolo qui lui vaut d’être interdit de salon ? Ce sont deux ou trois tweets commentant ironiquement la piteuse élimination des Verts en tour préliminaire de coupe d’Europe contre le club danois d’Esjberg. L’édile socialiste Maurice Vincent justifie ainsi cette décision : le journaliste aurait offensé les citoyens de sa bonne ville et sa sécurité ne serait pas assurée à la fête du livre. L’affaire a même été évoquée en conseil municipal puisque l’ancien joueur Patrick Guillou, aujourd’hui consultant télé et citoyen de la ville, a interrogé le maire, lequel a réitéré ses arguments.

Que sa décision piétine la liberté d’expression ne semble pas gêner le maire de Saint-Etienne. La sécurité du journaliste a bon dos. Elle cache mal le souci premier de Maurice Vincent, les élections municipales qui approchent. Que ne dirait-on pas en ville si le premier magistrat ne défendait pas l’honneur de ses habitants-supporters ainsi offensés ? On pourrait lui répondre que faire de sa ville un laboratoire de la censure ne serait pas inscrit à l’actif de son bilan.

Nous en appelons solennellement à Bernard Pivot, ami de la liberté, supporteur des Verts et féru utilisateur du réseau twitter. L’ancien animateur d’Apostrophes, qui  vient  présenter son livre Les tweets sont des chats, ne peut rester insensible à cette situation ridicule, qui fait honte à la cité forézienne. Informé de cette affaire, nous ne doutons pas qu’il se joindra à nous pour réclamer que Maurice Vincent revienne à la raison.

Manif pour tous : Quand la France s’éveillera…

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manif pour tous bilan

manif pour tous bilan« Au printemps, ils étaient des centaines de milliers dans les rues de France contre le mariage pour tous. Combien sont-ils encore aujourd’hui à adhérer aux valeurs de La Manif pour tous ? » s’interrogeait le Huffington Post il y a quelques jours alors que le mouvement lançait ses premières universités d’été en même temps qu’une campagne d’adhésion. Quelques mois plus tôt, c’est une Christine Taubira manifestement excédée et pour le moins inquiète qui, s’adressant à un veilleur de la place Vendôme venu à sa rencontre, y allait de sa petite pique : « Quand allez-vous donc vous arrêter ? Dans 10 ans, dans 20 ans, vous manifesterez encore ? ». La loi sur le Mariage pour tous devait être une formalité, elle aura été tout l’inverse, réveillant une France invisible qui était jusque-là reléguée au rang des étoiles mortes, de celles qui ne réagissent plus. Ce phénomène inédit est désormais sous la loupe des observateurs politiques. L’irruption terminée, le volcan s’est-il rendormi ou le magma continue-t-il sa fusion ?

Dans un ouvrage détonnant, deux confrères du Figaro, Vincent Trémolet de Villers et Raphaël Stainville tentent de décortiquer les dessous de cette « révolution des valeurs ». Des prémices de l’aventure à son apothéose, des énormes mouvements de foule aux lendemains de la défaite, les deux journalistes racontent avec précision et sans complaisance l’incroyable épopée d’un soulèvement auquel personne ne croyait. La Manif pour Tous trouve ses fondements bien avant l’arrivée des socialistes au pouvoir, du temps du quinquennat précédent lorsque Nicolas Sarkozy tentait de promouvoir une « laïcité positive » et d’allier libéralisme et conservatisme. Mais le spectre de l’analyse ne s’arrête pas là. Il y a la place de l’Eglise et des catholiques en France (cette fameuse génération JMJ initiée par Jean-Paul II et entretenue par Benoit XVI), les conceptions radicalement opposées de la société entre les hérauts du progrès qui ont prêté allégeance au « testament de Ferrand[1. Du nom du fondateur et Président du think-tank Terra Nova, décédé l’année dernière] » et les tenants du réel ; les partis politiques aussi, les associations, ces hommes, ces femmes, connus ou inconnus qui, dans l’ombre ou la lumière, ont  tenu les ficelles de ces longs mois de contestations.

À l’heure du bilan, ce livre est le premier à émettre des hypothèses sans toutefois s’autoriser à qualifier un mouvement polymorphe que ni la sociologie, ni la politique ne sont parvenus à faire entrer dans leurs catégories. Sur ce point, Trémolet de Villers et Stainville insistent : Ce n’est pas un Mai 68 à l’envers (« Où sont les pavés, les grillés arrachées, les blessés et les morts ? »), ce n’est pas plus la reconstitution des ligues (« Y a-t-il un évêque, un général, un tribun populiste dans lequel les manifestants placent tous leurs espoirs ? »), ni même la réincarnation de Solidarnosc (« François Hollande n’est pas Jaruzelski ») mais le sursaut d’une génération qui trente ans plus tôt était à peine née pour entendre une voix slave scander « N’ayez pas peur » et qui se dresse désormais contre un système dans lequel elle ne se reconnaît pas. Des jeunes qui ont « tourné le dos à Plus belle la vie et à la réalité virtuelle […] et qui songent à Antigone et aux gamins de la Rose blanche […] qui vont puiser chez Saint-Exupéry, chez Camus, chez Bernanos […] qui se souviennent de Walesa, de Vaclav Havel ».

Au fil des pages, bon nombre d’hommes politiques reconnaissent qu’ils devront composer avec cette nouvelle donne et qu’un réexamen de la loi Taubira serait pour eux un passage obligé s’ils entendaient agréger les voix et réconcilier les Français. Ils savent aussi qu’ils auront à répondre de leur opinion sur bien d’autres sujets, à commencer par la PMA et la GPA. Au sein même de la gauche, certains ont consenti à un examen de conscience que les deux auteurs ont consciencieusement retranscrit. Car si le passage de la loi a été une victoire pour le camp du progrès, elle n’est que de courte durée. Le retournement culturel, au sens gramscien du terme, est en marche et qui sait si un jour il ne viendra pas inverser l’ordre établi par les élites culturelles depuis plus de quarante ans ? Conscient de la victoire légale mais de la défaite réelle, Jean-Christophe Cambadélis, en oiseau de mauvaise augure, ose une comparaison phénoménale: « On avait appelé la génération SOS racisme “Génération morale”, on pourrait appeler celle de la Manif pour tous “Génération identité”. »

Quoiqu’on en pense, il y a au moins deux bonnes raisons de lire ce livre. D’abord parce qu’il est le premier à reprendre une épopée qui imprimera sans aucun doute une partie de l’avenir. Ensuite et surtout parce qu’on y retrouve des noms qui sentent bon les copains : Frigide Barjot, Basile de Koch, Marc Cohen, Jacques de Guillebon, et bien sûr la patronne. Quand on vous disait que Causeur était au centre de tout…

Et la France se réveilla, Vincent Trémolet de Villers et Raphaël Stainville, Toucan, 2013.

Autodéfense : la doctrine du double effet

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atodefense moyen age

atodefense moyen age

Nombreux sont nos camarades de Causeur qui se posent à l’unisson des Français la question de l’heure : a-t-on le droit de se faire justice soi-même, et dans quel cas ? A-t-on le droit de se défendre seul ? Et surtout, le peuple et la patrie en général, c’est-à-dire le bien commun, y gagnent-ils ? Le problème est épineux et l’on aurait tort de le traiter par-dessus la jambe, soit que l’on tienne pour acquis le monopole d’Etat de la violence, soit que l’on vante minarchiquement l’axiome « un homme, un fusil » ; soit encore que dans un pacifisme (bêlant, cela va sans dire) de mauvais aloi, l’on croie pouvoir se débarrasser du souci en regardant ailleurs.

Pour trancher ce cruel dilemme d’une nation en voie de désintégration avancée, l’on aurait tort d’oublier la sagesse des siècles, et notamment la finesse de la philosophie morale.

Il était ainsi une fois, au siècle de Saint Louis, un frère prêcheur si gros et si taciturne qu’on le surnommait le bœuf muet. Derrière son apparence bonhomme, ce rital immigré à la Sorbonne cachait pourtant quelques ressources de génie et avait déjà résolu notre problème en proposant ce que l’on nomme depuis la doctrine du double effet. S’agissant d’un mec des siècles obscurs du temps des cathédrales, il n’en faut pas trop demander à son esprit lourd. Voici pourtant comment il racontait sa petite histoire : il arriva, comme souvent alors selon les livres de notre bonne République, qu’un monastère fut attaqué par des brigands. Il était interdit par nature aux moines de se battre, il leur fallait donc se laisser massacrer. Mais, et c’est là que ça se corse, il se trouvait aussi que le monastère abritait des enfants, non pour servir au plaisir des moines, je vous vois venir, mais parce qu’ils s’y étaient réfugiés. Nos moines pouvaient-ils laisser massacrer benoîtement avec eux ces innocents ? Certes non. Pourtant, il fallait balancer aussi que, suivant le principe – chrétien – selon lequel toute vie est sacrée, celle des brigands ne l’était pas moins que celle des lardons. Nos bons apôtres se trouvaient ainsi placés devant le problème d’apparence insoluble suivant : à se défendre, ils espéraient un effet bon – sauver la vie des enfants – et risquaient un effet mauvais – prendre la vie des brigands.

Le docteur angélique résolut donc ainsi la quadrature du cercle : ces moines devaient sortir tout ce qui leur pouvait servir d’armes, et les brandir vers les brigands. Ils n’avaient pas le droit d’attaquer les brigands, mais ils pouvaient pointer leurs armes de fortune de telle sorte que si les brigands attaquaient ils risquassent de s’y empaler. Le risque était alors pris par les seuls brigands, qui pouvaient toujours s’y soustraire en renonçant.

La morale de l’histoire, c’est qu’il est parfois justifié de produire une conséquence mauvaise si elle est seulement un effet secondaire de l’action, et non pas intentionnellement recherchée. Sous les conditions suivantes : le bon effet doit résulter de l’acte et non du mauvais effet ; le mauvais effet ne doit pas être directement voulu, mais doit être prévu et toléré ; et le bon effet doit être plus fort que le mauvais effet, ou bien les deux doivent être égaux.

Ainsi donc, rien n’interdit aux gens de la bonne ville de Croix, banlieue résidentielle de Roubaix paraît-il, de brandir chandeliers pointus, couteaux de cuisine, fourches et autres sextoys en direction du Rom qu’ils croisent dans leur jardin. Mais nullement de lui porter l’estocade. Tout ceci excluant naturellement, selon les normes du Concile de Latran II de 1139, l’emploi d’arquebuses et d’armes à feu. À moins que le voleur de poule n’accroche accidentellement la gâchette.

*Photo:Emmanuelle Nater

La Calomnie dans l’air

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basile koch barjot

basile koch barjot

Depuis six mois, l’air de la Calomnie est volontiers repris en chœur un peu partout contre nous, ès-qualités supposées de tricheurs, profiteurs et « voleurs de la République ».
Si pendant tout ce temps, nous avons gardé le silence sur le fond du dossier (cf. notre Lettre à la presse sur causeur.fr), ce n’est pas par plaisir, ni surtout dans la nature d’un de nous deux ; c’était à la demande de notre avocat. Il souhaitait, assez légitimement de son point de vue, réserver la primeur de ses conclusions à la justice. Désormais, en attendant la décision de celle-ci, nous pouvons donc dire notre vérité.
La Régie Immobilière de la Ville de Paris, c’est-à-dire la Mairie, réclame à grand renfort de publicité notre « expulsion immédiate », ainsi que celle de « tous les occupants » (nos deux enfants), du logement que nous occupons sans trouble depuis vingt ans.
L’affaire est pleine de vide, et doublement absurde : non seulement l’« urgence » de cette assignation date d’il y a vingt-sept ans, mais elle est sans objet.
– Contrairement à ce qu’a affirmé  un peu vite la RIVP, la domiciliation de la Sarl Jalons à notre adresse n’a rien de clandestin. Elle s’est faite dès l’origine avec l’autorisation écrite de notre bailleur,  jamais  remise en cause depuis par le moindre courrier – recommandé ou pas.
– Quant à la prétendue « sous-location  d’une partie de notre logement à la société Jalons », pour y exercer des « activités commerciales », aucun commencement de preuve n’est apporté à cette allégation, et pour cause.  Ni stockage, ni « réception de clientèle » : la « ruche commerciale » Jalons n’est que pure fiction, comme en atteste de façon imagée le constat d’huissier effectué chez nous, et comme le savent d’ailleurs tous les gens qui sont venus nous voir depuis vingt ans, journalistes ou simples civils.
Présomption de culpabilité
La seule vérité, dans ce dossier, c’est l’avocat de la RIVP qui l’a lâchée inopinément à l’issue de l’audience : l’élément déclencheur de toute cette procédure, dit-il selon Libération, c’est  « la médiatisation » de Frigide Barjot, ex-égérie de la Manif pour tous ».
Comme ça au moins, c’est clair : la mauvaise querelle qu’on nous cherche sous prétexte de litige civil est bel et bien politique – contrairement à ce que nous avaient chanté tout l’été la Régie et ses commanditaires. L’aveu est beau, mais le mal est fait ! Entre-temps, la rumeur visant à nous faire passer pour des escrocs en couple organisé a été relayée et amplifiée par des médias mal intentionnés, ou simplement paresseux.
En présentant comme des faits avérés les accusations portées contre nous, une certaine presse nous a tout simplement condamnés avant jugement. Et sur le net, ce mauvais traitement s’est transformé en un déferlement de haine aussi violente qu’aveugle. La guillotine 2.0 est arrivée ! Certes, nous ne sommes pas les premiers à la tester, ni sûrement les derniers. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’elle ne coupe que les têtes virtuelles.
Faute de décapitation, il faut voir les chapeaux qu’on nous fait porter. Et surtout, comme dit Barjot, « il faut les voir portés ».
Délit d’opinion, présomption de culpabilité – et cette ultime étiquette, collée sur toutes les autres, de nouveaux Thénardier… Cette affaire nous aura coûté cher en fait d’e-réputation et, si ça se trouve, c’est pas terminé ! Merci qui ? Merci madame la RIVP, merci monsieur Delanoë… En espérant qu’on n’oublie personne.

Roms à volonté

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caravane roms

caravane roms

Les Roms, en France, sont, d’après les estimations les plus fréquentes, autour de vingt mille. Vingt mille, c’est à peu près la population d’une ville comme Hénin-Beaumont. Je dis cela sans malice. On pourrait leur construire une commune, une fois pour toute. En Lozère, ou en Aveyron. Le problème est que le Rom est nomade. Comme le Lapon. Mais contrairement au Lapon qui vit dans le grand Nord et mange du renne, le Rom vit chez nous et vole des poules quand il est à la campagne et des portefeuilles quand il est en ville.

J’ai beau faire, ce chiffre de vingt mille personnes me tracasse. Ce n’est tout de même pas grand chose, vingt mille personnes. Ou même trente mille. Renvoyer vingt mille personnes chez elle, c’est à dire en Roumanie, et un peu en Bulgarie, ce ne doit pas être si compliqué.

Il paraît qu’on le fait parfois mais que les Roms reviennent. Il faut croire qu’ils ne sont pas très heureux en Roumanie. Qu’être un Rom en Roumanie, c’est un peu comme être un nègre dans un township du temps de l’apartheid. Pourtant, sauf erreur de ma part, la Roumanie est bien un pays européen, je veux dire qui a intégré l’Union Européenne. Je présume qu’il doit bien y avoir  dans la Déclaration européenne des droits de l’homme ou je ne sais quel Traité des obligations qui ne sont pas seulement des directives économiques libérales mais ont un rapport avec la dignité humaine : autoriser l’avortement, ne pas pratiquer la torture dans les commissariats, ne pas laisser des hordes néo-nazies assassiner des rappeurs et donc, aussi, traiter décemment ses minorités. Une obligation à ne pas leur faire une vie tellement impossible qu’ils préfèrent nomadiser en l’Île-de-France que dans Bucovine ou la Dobroudja.

Ce n’est pas le cas ? La Roumanie ne veut rien entendre ? Elle ne prend pas de mesures spécifiques pour intégrer les Roms, les faire vivre décemment ? Mais dans ce cas, il faut procéder à des rétorsions, des menaces, des pressions. C’est impossible, me dites-vous ? Il faut respecter la souveraineté des Etats ? Ah bon. Vous reconnaîtrez avec moi que c’est à géométrie variable, cette histoire. Quand il s’agit de mettre au pas, au prix de sacrifices inouïs pour les populations les plus fragiles, les nations grecque, portugaise, espagnole, ça ne pose aucun problème à la Commission. Elle intervient avec la BCE et le FMI et elle est capable de fermer une télévision publique en pleine émission.  Mais il est vrai qu’il est question de gros sous. À la limite, tant qu’un Viktor Orban en Hongrie ne menace pas trop les équilibres budgétaires de l’Union, il peut bien transformer son pays sous nos yeux en un remake de la dictature nationale-catholique de l’amiral Horthy. Alors les Roms, n’est-ce pas, comme ils ne sont pas une dette mais des vraies gens,  l’UE, elle n’en a pas grand-chose à faire.

Et puis soyons honnêtes, c’est très utile, vingt mille Roms en France, finalement. C’est un formidable abcès de fixation. D’abord, ça ennuie surtout les pauvres, qui, à force d’être excédés, finissent par s’en prendre à plus pauvres qu’eux comme ces habitants des quartiers nord de Marseille qui avaient brûlé un camp et viré ses habitants sous l’œil de CRS à peu près aussi motivés que la police grecque quand elle voit Aube dorée massacrer des clandestins. Et quand les pauvres se battent entre eux, ils n’ont pas la tête aux bêtises, comme de se demander pourquoi ils sont aussi pauvres, en fait.

En revanche, les Roms, c’est très pratique pour les maires. De temps en temps, les maires virent les Roms de chez eux dans la commune voisine. Si c’est un maire de droite qui fait ça, il prouve qu’il est bien de droite et que seule la droite sait être ferme sur ces questions-là. Il peut même pimenter le tout de propos plus que limites comme Estrosi à Nice ou notre ami Régis Cauche, le maire de Croix. Si c’est un maire de gauche qui expulse, ça lui permet de montrer que la droite n’a pas le monopole du knout, que la gauche aussi sait être ferme, non mais, et de comparer ses biscoteaux avec ceux de ses adversaires.

Au niveau national, en revanche, une partie de la gauche morale se refait la cerise en voyant dans le Rom la figure ultime du damné de la Terre, en faisant de la moraline pour pas cher. Le problème, c’est que même si le Rom est un damné de la Terre, cette gauche-là se croit obligée d’en faire des tonnes pour qu’on ne voie pas qu’elle oublie les autres, de damnés de la Terre, ceux pour qui elle ne peut ni ne veut plus rien faire au nom de l’orthodoxie sociale-libérale : les ouvriers délocalisés, les précaires, les temps partiels imposés, les chômeurs, bref le peuple qui souffre, qui rentre crevé à la maison et qui voit par la fenêtre que tiens, en plus, comme si ça ne suffisait pas, un camp rom vient de s’installer en face.

Quant à la droite et à l’extrême droite, (on a de plus en plus de mal à les distinguer ces temps-ci surtout quand le FN semble plus à gauche que l’UMP, y compris sur ces affaires-là), elle prendra le contre-pied, dénoncera le laxisme de la gauche, l’impéritie du gouvernement Ayrault, la mollesse présidentielle. Bref, le scénario habituel.

Vingt mille… Juste vingt mille. Ils ont pourtant redonné à nos paysages urbains une allure oubliée, celle de l’époque honteuse des bidonvilles. Haïssez-les si vous voulez, aimez-les si vous voulez aussi mais n’oubliez pas qu’ils sont avant tout cyniquement instrumentalisés par un système qui a besoin d’eux. Comme on a besoin d’un écran de fumée qui sert, comme il se doit dans le domaine militaire, à masquer sa position et sa situation exacte. Situation pour le moins catastrophique en l’occurrence.

*Photo: Eko

Ça gaze à Gaza ?

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L’encre de l’accord sur l’élimination des armes chimiques syriennes signé par le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov et John Kerry, le responsable du département d’Etat américain n’est pas encore sèche que voilà l’accord sitôt vidé de son contenu par le même Lavrov. Celui-ci refuse d’une part de reconnaître les conclusions du rapport des experts de l’ONU et déclare que celles-ci sont fausses et partiales. Par ailleurs, l’éventualité d’une action contraignante avec usage de la force contre Assad est refusée par la Russie, ce qui rend ainsi caduque par avance toute résolution du Conseil de sécurité de l’ONU.

Voilà donc Obama et Hollande roulés dans la farine de blini par Poutine et par celle de fallafel par Assad. L’iranien Rohani qui a bien compris à qui il avait affaire, déplace son turban, chausse ses lunettes les plus rondes, caresse sa barbe blanche et déclare qu’il veut reprendre langue avec l’Occident. D’ailleurs Le Monde avait bien dit qu’il était modéré. C’est tout dire.

Alors que l’option militaire était toujours sous la table, selon le président Hollande (pardon, sur la table) si Assad se défilait et qu’on allait voir ce qu’on allait voir, que va désormais faire la France ? Va-t-elle attaquer seule la Syrie ? Le porte-avion Clémenceau dont on vient de réparer l’hélice, le gouvernail et la machine Nespresso, se rapproche  des côtes syriennes… Hubert Bonisseur de la Bath a chaussé ses lunettes noires d’agent de la DGSE et s’apprête à sauter en parachute sur Lattaquié (dans Lattaquié il y a attaque dirait un lacano-progressiste avisé).

De ces nouvelles inquiétantes en avez vous eu souffle hier, au journal de France 2, piloté par David Pujadas ? Silence absolu sur la Syrie. RAS (en langage militaire : rien à signaler). Non, la position des Verts sur la taxe gasoil était une nouvelle bien plus intéressante. Sans compter les déclarations antifas de Copé et les précisions de Fillon sur le FN. Palpitant. À France 2 on sait hiérarchiser l’importance des news, c’est vrai ça Coco !

Pendant ce temps, Assad poursuit le massacre et les centrifugeuses de Rohani tournent. Elles ne fabriquent pas du sorbet mais enrichissent de l’uranium pour faire une bombe atomique. Ah bon ? Ça alors ?

Et les Indignés dans tout ça ? Depuis la disparition de leur Saint Patron on ne les entend guère. Pourtant il y a du pain sur la planche pour l’indignation ces temps-ci. Tenez, en Afghanistan, des talibans modérés viennent de lapider une femme pour adultère (on comprend son pauvre mari) et en Haute-Egypte quelques chrétiens coptes viennent d’être brûlés vifs (on n’a pas idée d’être chrétien de nos jours).

Ne soyons pas islamophobes et restons dans les canons de la bienséance médiatique. Que reste-t-il pour fourbir notre conscience morale ? Bon sang ! Mais c’est bien sûr ! Gaza ! Ça gaze à Gaza ! Bon, pas encore mais ça ne saurait tarder, ça va  venir et c’est pour cela que j’emprunte par anticipation à Nicolas Demorand ce titre calembour auquel Libé n’a pas encore pensé !

Et toc ! C’est bon ça Coco !

Goldman, le bon grand frère

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jean jacques goldman

jean jacques goldman

Si les médias dans leur ensemble n’étaient pas aussi bouchés à l’antiracisme, je n’irais pas chercher chez François Desouche ces informations choisies qui nous donnent à voir une France qui sombre lentement dans un multiculturalisme mortifère. Je laisserais nos amis identitaires à leur mélancolie française, blanche et chrétienne, parce que je m’interroge sur les choix qui les amènent à distinguer dans l’actualité certaines dépêches.

Il y a quelques années, quand l’acteur Édouard Baer a été choisi pour incarner le personnage d’Astérix, j’ai eu un peu de mal à comprendre pourquoi les responsables du site ont tenu à nous le faire savoir. Il faut dire que le comédien est juif. Pas un de ceux qui préservent leur identité dans une ségrégation volontaire et poussent l’observance de je ne sais quels commandements jusqu’à la grossièreté en refusant de serrer la main tendue par des créatures « impures » ou de partager un verre de l’amitié pas assez casher, mais plutôt un juif débonnaire qui se sent juif surtout face à un antisémite et, le reste du temps, vit comme un Gaulois dans une France qui lui a généreusement prêté ses ancêtres et qui se transmet par le cœur autant que par le sang.

Aujourd’hui, en apprenant par le site des imbéciles malheureux qui sont nés quelque part que le chanteur Jean-Jacques Goldman est la personnalité préférée des Français, ma paranoïa est revenue semer le doute dans mon esprit.[access capability= »lire_inedits »] Que viennent faire ces infos sur un média qui ne s’intéresse pas particulièrement à l’actualité du cinéma ou de la chanson ? J’avancerai une réponse et je reviendrai faire amende honorable si je me suis trompé. Je crains les fantasmes d’antisémitisme autant que l’antisémitisme lui-même, mais il me semble que ces choix sont simplement des clins d’yeux maurassistes adressés à la frange de leur lectorat qui trouve qu’un juif, même blond à moustaches, n’aura jamais l’air de Gaule, qui pense qu’un juif ne peut pas comprendre le vers de Michel Sardou : « Ne m’appelez plus jamais France ». Car Jean-Jacques Goldman est juif, j’en mettrais ma bite à couper. Cela dit, dans le climat actuel, antisémitisme feutré, bien élevé et non violent de certains de mes compatriotes, français depuis plus longtemps que moi, est le cadet de mes soucis et le nouveau cru de ce vieux fiel, que répandent sans gêne et sans complexes de nouveaux Français, pourrait bien me faire regretter l’ancien.

Mais qu’importe le doigt pourvu qu’on ait la lune. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, le classement annuel issu d’un sondage réalisé par le JDD sur les « personnalités préférées des Français », nous informe que Yannick Noah est descendu du podium pour se retrouver à la dixième place et que Nicolas Sarkozy n’arrive que quarante-quatrième. Ce n’est que justice pour ces deux vedettes qui n’ont pas su tenir leurs promesses. Je rappelle aux amnésiques que l’ancien président avait enfoui, à peine élu, le mode d’emploi du Kärcher sous une pile de dossiers en souffrance, sans doute plus aiguë que celle des Français vivant en territoire perdu (pour la République, mais pas pour tout le monde), et que le tennisman chanteur avait déclaré en parlant du mari de Carla : « S’il passe, je me casse ! » Hélas, en juin 2007, malgré la secousse, l’ambianceur de la brousse[1. refrain de Saga Africa, extrait de l’album Black and What, 1991: « Saga Africa, Ambiance de la brousse, Saga Africa, attention les secousses…« ] n’avait pas bougé, perdant toute chance de nous rappeler Victor Hugo, et par le talent – mais ça, on le savait déjà – , et par l’exil, sinon fiscal, mais ça, c’était avant.

Mais revenons à Goldman, arrivé en tête dans le cœur des Français, comme le répètent toutes les vingt minutes les perroquets permanentés de la parité sur les chaînes d’info. Je ne l’ai pas toujours aimé. Au début de sa carrière, le snobisme de mon adolescence m’empêchait d’apprécier un chanteur qui touchait tant de gens, tous jugés plus cons que moi les uns que les autres. On se prend au sérieux quand on a dix-sept ans. Bien plus tard, c’est en tombant sur un entretien accordé à Laurent Boyer que j’ai été séduit par l’intelligence pudique de l’artiste qu’aucune prétention artistique ne menaçait. À une question posée sur son engagement politique, le chanteur rocardien rétorque à l’animateur de révérence qu’étant de gauche, il n’avait pu sérieusement cautionner le programme commun de Mitterrand et de Marchais, laissant l’ami des stars aussi perplexe qu’un geek devant un livre en papier. Plus tard dans la conversation, l’auteur de Comme toi répond au sourire niais du mielleux intervieweur – ou inversement – que l’influence de Pierre Goldman, qui je crois était son demi-frère – je ne suis pas allé fouiner pour le savoir, je ne bosse pas à Mediapart – avait été nulle. Je me suis alors intéressé à ce compositeur de chansonnettes, comme dirait Renaud Camus, capable de prendre ses distances avec un martyr de l’anti­fascisme, fût-il son frère, lequel avait mis Saint-Germain-des-Prés dans la rue avec ses Souvenirs d’un juif polonais né en France, parce que pour ces gens-là, qui aiment tant accuser qu’ils voient Dreyfus partout, la détention d’un écrivain juif et d’extrême gauche est une injustice plus révoltante que le meurtre de deux pharmaciennes dans un braquage raté pour lesquels il avait été jugé coupable, puis rejugé et innocenté.

Accroché par la personnalité de Goldman, j’ai fini par laisser tomber mes préjugés, j’ai écouté ses chansons et je suis devenu client. Je dois avouer que J’attendais, écrite pour Céline Dion, m’émeut encore comme une vache, que Entre gris clair et gris foncé est une mine d’or qui ne cesse de me livrer ses pépites et que dans Rouge, si la musique est bonne, les paroles méritent bien des tours de platine. Écrit il y a trente ans, le texte de Envole-moi prend la voie singulière de la dignité et du courage pour raconter une banlieue où l’émancipation n’est pas un rêve tombé en désuétude et où le désir d’intégration n’est pas qu’une illusion. Cette chanson noire et optimiste, où une volonté farouche et individuelle de casser les déterminismes sociaux ou culturels plutôt que le mobilier urbain sans cesse rénové, où l’envie d’inspirer le respect par le mérite et l’étude l’emporte sur la tentation d’imposer la crainte par la menace et la force, renvoie à leur condescendance les culturistes de l’excuse. Elle est aujourd’hui reprise par une génération de jeunes interprètes souvent issus de l’immigration, qui choisit de transmettre l’héritage de Goldman plutôt que celui laissé par Diam’s ou par Joey Starr. Loin des rengaines sur le ghetto, la jeunesse qui la chante et celle qui l’écoute, sortie par le haut des mêmes cités que celle qui admire Mohamed Merah, nous le dit haut et fort : « Nous ne sommes pas des victimes ». Et par le succès qu’elle rencontre, elle le prouve.

L’auteur de cette chanson, et de tant d’autres encore bien vivantes, est aujourd’hui reconnu, célébré, élu par une majorité de Français, de tous âges et de toutes origines. Par lui, les Français se ressemblent et la France se rassemble. « Tu es de ma famille, bien plus que celle du sang », chantent les interprètes de l’album Génération Goldman, déjà disque de diamant. Il y a peut être dans ces mots et dans ces airs de rien qui courent sur toutes les lèvres quelque chose de ce pont entre les générations, de ce lien social, de ce vivre-ensemble que tout le monde cherche désespérément car là où la chanson passe, il est permis d’espérer qu’un peu d’idéal républicain reste. L’espoir est-il au bout du phono ? Aujourd’hui, je le crois. Je vais attendre un peu avant de retourner déprimer sur Fdesouche.[/access]

Pour sortir de la crise, sortons de l’euro

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euro crise sapir

euro crise sapir

Depuis la fin du printemps, un concert de « bonnes nouvelles » nous vient des pays d’Europe du Sud. La croissance reviendrait au Portugal et en Espagne, et même en Grèce. Les taux se maintiennent à un niveau considéré comme « raisonnable ». En bref, la crise de la zone Euro serait derrière nous. Pourtant, à mieux y regarder, on peut sérieusement douter de la réalité de ces affirmations.

Sommes-nous sortis de la Crise ?

Il y a beaucoup de manipulations, mais un peu de vérité dans ces affirmations. Commençons par le peu de vérité qu’elles contiennent. Oui, la crise est en train d’atteindre un plancher. C’est évident en Espagne où le chômage semble désormais stabilisé, quoiqu’à un niveau très élevé (25% de la population active). La crise ne semble plus s’aggraver ces derniers mois, mais ceci est loin d’être équivalent avec une sortie de crise. Ajoutons que des nuages plus que noirs s’accumulent à l’horizon : le crédit est toujours en train de se contracter (en particulier en Italie et en France), l’investissement se réduit toujours (et avec lui les perspectives de croissance future). Rien ne permet de dire que les pays d’Europe du Sud vont trouver dans les prochains mois le ressort d’une croissance leur permettant d’effacer la crise qu’ils connaissent. La perspective d’une nouvelle crise politique en Italie, venant s’ajouter aux difficultés économiques (notamment la montée des impayés dans le bilan des banques, indicateur très sûr d’une économie fragile), est une forte probabilité.

On peut d’ailleurs estimer que l’amélioration de la balance commerciale dans ce pays est liée à la chute des importations et non à une hausse des exportations. Compte tenu de l’importance de l’économie italienne, qui est la troisième économie de la zone Euro, il est donc clair que la zone Euro est loin, très loin, d’être tirée d’affaires.

Au mieux, la crise va durer au même niveau qu’aujourd’hui. Au pire, et c’est ce que l’on peut craindre quand on regarde l’évolution du crédit et de l’investissement, après cette pause provisoire, les résultats devraient recommencer à se dégrader dès la seconde moitié de 2014. D’ores et déjà, il est clair qu’il faudra un nouveau plan de sauvetage pour la Grèce d’ici la fin de 2013.

Ceci nous conduit aux manipulations, largement évidentes dans nombre de médias. On ne parle plus que de la « reprise » alors que l’ensemble des indicateurs reste très inquiétant. Il y a un consensus dans une partie de la presse, essentiellement pour des raisons politiques, qui conduit à proclamer ce retour à la croissance alors que tout le dément. On a eu un exemple de ces pratiques à propos des statistiques du chômage en France. Ceci est instructif, tant quant à l’état de certains médias en France que du point de vue plus général de l’attitude des élites sur ce problème. Alors que l’on continue de discuter de la crise de l’euro en Allemagne, en Italie et en Espagne, le thème semble avoir disparu en France.

La crise en perspective.

La zone Euro a souffert de plusieurs maux : l’absence de flux financiers massifs pour égaliser les structures économiques des pays membres ; une Banque Centrale indépendante calée sur une politique inopérante ; et une politique de déflation salariale initiée par l’Allemagne, s’apparentant à une politique de « passager clandestin »– aussi qualifiée « d’opportuniste » ou de « non-coopérative » – qui a exacerbé les tendances préexistantes aux évolutions inégales des salaires et de la productivité.

Il faut ici rappeler que la crise de la zone Euro ne date pas des années 2010-2011, mais qu’elle a des racines bien plus anciennes. L’introduction de l’Euro impliquait aussi une politique monétaire unique pour les pays de la zone. Or, tant les conjonctures économiques que les déterminants structurels de l’inflation –les problèmes de répartition des revenus, mais aussi la présence de chaînes logistiques plus ou moins sensibles à des hausses de prix susceptibles de se reporter – entraînent des taux d’inflation structurelle différents selon les pays. Cette situation résulte de la présence de rigidités importantes dans l’économie, qui invalident la thèse d’une « neutralité » de la monnaie.

Cependant, dans le cadre d’une monnaie unique, les divergences d’inflation ne peuvent être trop importantes en raison des problèmes de compétitivité interne à la zone. Un certain nombre de pays ont alors dû avoir une inflation inférieure à leur niveau structurel. Cela les a, par suite, conduits à avoir un taux de croissance inférieur à leur taux de croissance optimal (Italie, Portugal). De fait, ces pays ont perdu sur les deux tableaux : en compétitivité et en niveau de croissance.

Si l’économie européenne va de langueur en récession depuis 2000, c’est bien à cause de l’Euro. Le fait que l’Allemagne ait tiré son épingle du jeu confirme cela, tant en raison des avantages comparatifs spécifiques de ce pays que de la politique qui y a été menée depuis 2002 (les « réformes » Harz-IV). L’Euro est au cœur du problème de l’Europe. Il condamne la majorité des pays l’ayant adopté à la récession ou à la crise, comme en Europe du Sud. L’Allemagne a « exporté » vers ces autres pays entre 4 et 5 millions de chômeurs.

L’option d’un fédéralisme européen, outre les problèmes politiques qu’elle introduit, se heurte à l’ampleur des flux de transferts que l’Allemagne devrait consentir au bénéfice des pays de l’Europe du Sud. L’Allemagne supporterait en effet 90% du financement de la somme de ces transferts nets, soit entre 220 et 232 milliards d’euros par an (ce qui équivaut à 2200 à 2320 milliards sur dix ans), entre 8% et 9% de son PIB. D’autres estimations donnent des niveaux encore plus élevés, atteignant 12,7% du PIB. Il convient donc d’en tirer toutes les conséquences : le fédéralisme n’apparait pas comme une option réaliste pour les pays de l’Europe du Nord et en premier lieu pour l’Allemagne. Il est sans objet de la présenter comme une possible solution.

La dissolution, seul horizon raisonnable ?

L’ampleur de la récession qui frappe de nombreux pays annonce un retour de la crise. La solvabilité des États n’est plus garantie. L’effondrement des ressources fiscales dans de nombreux pays constitue un accélérateur de la crise. Cette situation témoigne bien de la présence de défauts structurels dans la conception et dans la mise en œuvre de la monnaie unique. Ces derniers, trop longtemps niés ou minimisés, sont aujourd’hui en passe d’être reconnus

Une dissolution de la zone Euro ne serait pas une « catastrophe » comme on le prétend souvent, mais au contraire une solution salvatrice pour l’Europe du Sud et la France. C’est ce que montre l’étude « Les Scénarii de Dissolution de l’Euro », publiée au début du mois de septembre. On peut y lire, suivant les différentes hypothèses étudiées, non seulement l’effet très bénéfique des dévaluations sur l’économie française, mais aussi sur celles des pays aujourd’hui ravagés par la crise, comme la Grèce, le Portugal ou l’Espagne. Bien entendu, suivant les hypothèses retenues, à la fois sur le caractère plus ou moins coopératif de cette dissolution mais aussi sur la politique économique suivie, les estimations de la croissance divergent. Au pire, il faut s’attendre à une croissance cumulée de 8% la troisième année après la fin de l’Euro et au mieux une croissance de 20%. Pour l’Europe du Sud, la croissance cumulée est en moyenne de 6% pour l’Espagne, de 11% pour le Portugal et de 15% pour la Grèce dans l’hypothèse la plus défavorable pour ces pays. Une première leçon s’impose alors : la dissolution de la zone Euro ramènerait la croissance dans TOUS les pays d’Europe du Sud et provoquerait une baisse massive et rapide du chômage. Pour la France, on peut estimer la baisse du nombre de chômeurs de 1,0 à 2,5 millions en trois ans. Par ailleurs, cela rétablirait l’équilibre des régimes de retraites et de protection sociale. Dans le cas de la France, ce retour à l’équilibre serait très rapide (en deux ans). Il aurait des effets importants sur les anticipations des ménages dont l’horizon serait dégagé des inquiétudes que font peser des réformes à répétition. La consommation augmenterait, et avec elle la croissance, même si on ne peut estimer cet effet. Cette dissolution redonnerait à l’Europe du Sud sa vitalité économique, mais serait aussi profitable à l’Allemagne, car une Europe du Sud en expansion continuerait de commercer avec son voisin du nord après un réajustement des compétitivités.

Les inconvénients seraient très limités. Compte tenu des taxes, l’impact d’une dévaluation de 25% par rapport au Dollar sur les prix des carburants ne provoquerait qu’une hausse de 6% à 8% du produit « à la pompe ». L’Euro disparu, les dettes des différents États seraient re-libellées en monnaie nationale.

Une telle politique imposerait aussi des contrôles des capitaux dans chaque pays. Notons que c’est déjà le cas à Chypre ! Ces contrôles, outre qu’ils contribueraient à définanciariser ces économies, limiteraient considérablement la spéculation et permettraient aux Banques Centrales de viser des objectifs de parité. Une fois ces parités atteintes, un système de fluctuations coordonnées des monnaies, comme du temps de l’ECU, pourrait être mis en place. Historiquement, ce qui a sonné le glas de ce système a été la spéculation monétaire. Celle-ci supprimée, ou fortement réduite, le système pourrait à nouveau fonctionner.

De la « monnaie unique » à la « monnaie commune » ?

Cette idée attire un certain nombre de personnalités politiques. Et elle est loin d’être absurde, bien au contraire. En fait, une monnaie commune aurait dû être adoptée dès le début.

De quoi s’agit-il donc ? On peut imaginer que le système monétaire européen reconstitué que l’on aurait à la suite de la dissolution de l’Euro débouche sur une monnaie commune venant s’ajouter aux monnaies existantes, qui serait utilisée pour l’ensemble des transactions (biens et services mais aussi investissements) avec les autres pays.

Cette dissolution de la zone Euro, si elle résulte d’un acte concerté de la part des pays membres, devrait donner naissance à un système monétaire européen (SME) chargé de garantir que la nécessaire flexibilité des changes ne tourne pas au chaos. Si un tel système est mis en place, il aurait nécessairement des conséquences importantes sur le système monétaire international.

Ce système correspondrait en réalité à l’existence d’une monnaie conçue comme une unité de compte venant s’ajouter aux monnaies nationales existantes. Cette situation serait très propice à la résurrection de l’Euro, mais sous la forme d’une monnaie commune

Ceci donnerait à l’Europe à la fois la flexibilité interne dont elle a besoin et la stabilité vis-à-vis du reste du monde. Un « panier de monnaie » étant intrinsèquement plus stable qu’une monnaie seule, cette monnaie commune pourrait devenir à terme un puissant instrument de réserve, correspondant aux désirs exprimés par les pays émergents des BRICS.

La dissolution de l’Euro, dans ces conditions, signerait non pas la fin de l’Europe comme on le prétend mais bien au contraire son retour gagnant dans l’économie mondiale, et qui plus est un retour qui profiterait massivement, tant par la croissance que par l’émergence à terme d’un instrument de réserve, aux pays en développement d’Asie et d’Afrique.

Retrouvez l’article dans sa version originale sur le blog de Jacques Sapir.