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Sarkozy ringardisé par Le Maire

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Comme des millions de Français, j’ai regardé Nicolas Sarkozy dimanche soir. Trois jours après, je fais les mêmes constats que Laurent Cantamessi  et la plupart des observateurs: Nicolas Sarkozy n’a pas avancé beaucoup d’idées, en dehors de sa nouvelle passion pour le référendum dont il avait donné la primeur à la fin de sa dernière campagne électorale. A la surprise de Français qui, quatre ans plus tôt, l’avaient observé, impuissants, en train de s’asseoir sur leur vote référendaire de 2005 !

En fait, c’est sur le terrain de la communication pure que mon avis diverge de ce qui a pu être remarqué ici ou là. Sur ce plan, on a assisté à un concert de louanges entre ses partisans et ses adversaires qui lui reconnaissaient tous son efficacité habituelle. Je dois reconnaître que dimanche soir, je faisais le même constat. Mais c’est en regardant Bruno Le Maire sur la chaîne concurrente le lendemain que j’ai complètement changé d’avis. La comparaison n’était en effet pas à l’avantage de l’ancien Président de la République. Bien que le propos de l’ancien ministre de l’Agriculture fût plus court, il contenait davantage de propositions. On peut parfaitement comprendre que Nicolas Sarkozy ne souhaitait pas lâcher toutes ses propositions d’un coup et qu’il en garde sous la semelle pour les deux mois de campagne interne qui s’annoncent. Mais, dans ce cas, pourquoi s’être mis d’accord avec France 2 sur un format aussi long ? Résultat : après cinq minutes d’autocritique où il se faisait aussi doux qu’un agneau, il est redevenu Grand Méchant Loup, celui qui clive alors qu’il prétend aujourd’hui rassembler. S’il souhaitait revenir en cognant un journaliste, Laurent Delahousse, sur lequel il s’est essuyé les crampons à plusieurs reprises, était plutôt mal choisi. On ne cogne pas un gendre idéal, le présentateur de Un jour, un destin, comme on le ferait d’un bagarreur comme Jean-Jacques Bourdin ou Jean-Michel Aphatie. D’habitude, le dimanche soir, Delahousse reçoit Luchini, Jugnot ou Sandrine Kiberlain. Il est le prototype de l’interviewer empathique, une sorte de Michel Drucker jeune et beau. Il n’était donc pas forcément très adroit de lui demander –à deux reprises- de lui « prêter deux neurones » ou de lui envoyer d’autres amabilités. Si l’ancien président souhaitait montrer que son énergie et son mental guerrier étaient intacts, il y avait d’autres lieux que le JT de France 2 le dimanche soir. S’il souhaitait montrer un homme apaisé et rassembleur, c’est raté.

Enfin, Sarkozy a encore beaucoup, énormément parlé… de lui. Bruno Le Maire, en revanche, face à Gilles Bouleau, journaliste plus réputé dans les joutes avec les grands animaux politiques (il a même affronté Vladimir Poutine, et c’était plutôt réussi), a fait tout le contraire. Il s’est d’abord adressé aux militants de l’UMP alors que Nicolas Sarkozy n’avait pas eu un mot pour eux. Et pourtant, c’est bien à cette présidence du parti que les deux hommes sont candidats. Alors que Nicolas Sarkozy faisait comme s’il était déjà élu, ne citant pas une fois ses concurrents[1. il n’a parlé que de Juppé et de Fillon, ses adversaires à l’éventuelle primaire de l’UMP pour la présidentielle. Or, c’est bien à la présidence de l’UMP qu’il est candidat.], Le Maire a parlé militants, droite[2. Je pense personnellement que Nicolas Sarkozy a raison de dire que « le clivage droite-gauche est élimé comme un tapis de trois siècles » mais était-ce bien le moment de le dire alors que les militants dont il guigne les suffrages y croient dur comme fer ? Il s’agit d’un message à délivrer lors de la compétition reine, la présidentielle.], et surtout renouveau. Et lorsqu’il a parlé de lui, une seule fois, c’était pour dire qu’il avait démissionné de la fonction publique lorsqu’il avait été élu député, proposition plutôt séduisante pour le militant et l’électeur de droite.

En matière d’efficacité du message, celui qu’on décrivait comme un énarque froid et techno a donc marqué des points face au génie drogué de com ‘. D’une certaine manière, il a même ringardisé la prestation de l’ancien président. Certes, cela ne suffira certainement pas pour que Le Maire soit en position de battre Nicolas Sarkozy. Mais de l’aveu même de certains militants, si Nicolas Sarkozy ne fait pas au moins 75% des suffrages en novembre prochain, cela sera ressenti comme un véritable échec. C’est ce que doivent craindre Henri Guaino et Bernadette Chirac, qui l’ont mis en garde. Il pourrait bien en sortir beaucoup plus affaibli que s’il avait attendu gentiment la primaire, et avait distillé progressivement son projet pour le pays. Le seul intérêt tactique de mettre la main sur la rue de Vaugirard, c’était de dynamiter le projet d’organisation de la primaire ouverte. Or,  il serait sur le point d’en accepter le principe. Alors pourquoi diable Sarkozy est-il allé dans cette galère, d’autant que l’affaire Bygmalion se rapproche à grands pas ?

* Photo : AP/SIPA. AP20993411_000002

Les tomates de la colère

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france patrimoine legume

C’est sans doute l’un des symptômes les plus aberrants des inepties qui ravagent notre économie et la manifestation des travers les plus odieux de la mondialisation. Alors que la France dispose de l’un des plus prodigieux patrimoines agricoles du monde, le marché des fruits et légumes y vire parfois au cauchemar. Pourquoi ? Parce que la production française est soumise à des lois et des pratiques infâmes que lui imposent la logique économique européenne et les règles du commerce international. Nos étals et nos frigos devraient normalement regorger de fruits et de légumes de très bonne qualité à bas prix, or, à quelques exceptions près, ils croulent sous des produits de culture intensive, saturés de chimie, la plupart du temps importés de pays aux tarifs déloyaux, où la protection de l’environnement relève encore de la chimère.

Ou alors il faut débourser de 8 à 10 € le kilo pour se payer une denrée saine et goûteuse. Si la tomate et la fraise espagnole cultivées sous plastique à coups d’engrais et de pesticides (qui suffiraient à dératiser Paris en une journée) demeurent le symbole de l’horreur, suivies de près par les productions marocaines et italiennes, on sait aussi que l’agriculture française reste grande consommatrice de « produits phytosanitaires de protection des plantes », ainsi que l’on désigne officiellement les charmantes molécules avec lesquelles l’industrie agro-chimique empoisonne nos campagnes.[access capability= »lire_inedits »] Et quand ce n’est pas les importations, c’est la grande distribution, avec ses monstrueuses conditions d’achat, qui étrangle nos agriculteurs. Combien de producteurs de fruits et légumes du Sud-Est ne sont-ils pas pris à la gorge par des grandes surfaces qui leur achètent leur récolte au-dessous du prix de revient ? À prendre ou à laisser, sinon on ira voir à l’étranger. Comment ne pas comprendre le désespoir de ces producteurs de pommes, de poires, de pêches ou d’abricots de la vallée du Rhône ne parvenant pas à boucler leurs fins de mois ? Ceux-là voient défiler sur l’Autoroute du soleil des centaines de camions espagnols pleins à craquer de saloperies. Et que dire de ces maraîchers français dont on annule le contrat passé avec les cantines scolaires de leur département sous prétexte que la municipalité n’a pas respecté l’appel d’offres public favorisant le mieux-disant ? Ainsi, grâce à la bêtise ou à la mauvaise foi de certains préfets, les grossistes importateurs récupèrent-ils le marché d’une restauration collective pour remplacer de bons produits destinés à nos enfants par de la malbouffe. Bien sûr, il y a l’effort constant des tenants d’une agriculture paysanne à visage humain, bio ou raisonnée, qui se démènent pour proposer des produits remarquables et pas forcément plus coûteux, mais que les normes mercantiles de la distribution, les règles communautaires et la dérision des subsides européens qui leur sont consentis chaque année confinent dans la marginalité. Raison de plus pour que nos concitoyens fassent pression sur le système et reconquièrent leur droit à se nourrir au juste prix des bons fruits et légumes de la terre de France.[/access]

*Image : soleil.

La VIe République? Une IVe de retour!

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Mon très estimé camarade Jérôme Leroy nous a indiqué son souhait de voir instaurer en France une VIe République. Il penche pour un régime primo-ministériel avec une vraie proportionnelle. Pour cela, il brocarde à raison la fable de la coïncidence presque mystique entre le désir des Français et la volonté d’un chef, à l’occasion de l’élection présidentielle. Le tableau qu’il dresse de l’état de notre pays est pertinent et je le partage, mais les institutions en sont-elles la cause, et le retour au parlementarisme la solution ? Et qu’y mettrait-on, dans cette nouvelle République ? J’avais dit dans ces colonnes ma surprise devant l’amateurisme des propositions du Parti de Gauche. En son temps Montebourg nous avait également joué cette musique. Comme souvent, il s’est rapidement désintéressé de cette partition. Et on revient bredouille d’une pêche aux informations sur Internet.

C’est ennuyeux, car ce débat institutionnel est nécessaire. Et une Constitution, ça ne s’improvise pas. Alors, avant de tuer le malade, peut-être serait-il nécessaire de diagnostiquer son cas, et d’identifier les origines de sa pathologie ? Le droit Constitutionnel est élaboré par la rencontre de la théorie qui en a dégagé des principes et identifié les modèles, avec la pratique historique spécifique de chacun des pays concernés. La France, de ce point de vue, a une histoire très particulière. Depuis la Révolution Française, notre pays a élaboré 22 textes fondamentaux. Dont 16 ont été effectivement appliqués. Joli palmarès, lorsque l’on songe à la Constitution Américaine adoptée en 1787, qui comportait 7 articles et n’a jamais bougé depuis sauf par l’adoption de 27 amendements, les 10 premiers constituant une déclaration des droits du citoyen. Pendant la même période, nous en avons élaboré et adopté en moyenne une tous les dix ans !

Jérôme, et il n’est pas le seul, nous propose de revenir au parlementarisme. Auquel s’oppose le système mis en place sous l’égide du général de Gaulle en 1958. Qui a tenté une synthèse entre un régime présidentiel incomplet et un régime parlementaire. Au contraire des États-Unis, où il existe une stricte séparation des pouvoirs, en France, si le Président n’est responsable que devant le peuple, le gouvernement qu’il désigne engage sa responsabilité devant le parlement. Les systèmes parlementaires qui furent ceux des IIIe et IVe Républiques étaient à peu près chimiquement purs. L’exécutif était assumé par un gouvernement émanation directe du parlement et strictement contrôlé par celui-ci. Le Président de la République, élu par les chambres réunies, inaugurait les chrysanthèmes. Le choix du Président du Conseil, et la composition du gouvernement étaient l’objet de tractations, de compromis, de renvois d’ascenseur, générant des équilibres subtils qui rendaient ces gouvernements fragiles et leur assuraient une espérance de vie assez courte assortie d’une efficacité très relative. Les gouvernements passaient, mais l’organisation mise en place par Napoléon avait doté notre pays d’une armature administrative très solide, permettant ainsi de compenser la faiblesse de l’exécutif. La victoire dans la Grande Guerre n’est pas à mettre à l’actif du système parlementaire. C’est d’abord l’Union Nationale qui fut le moteur de l’effort énorme produit.

Le parlementarisme ne s’en remettra pas. Aboutissant à l’anéantissement de juin 1940. L’État gangrené par la culture du compromis et les atermoiements propres à ce système sera incapable d’affronter l’épreuve. Paul Reynaud, Président du Conseil démissionnera piteusement et sans véritable raison le 17 juin pour laisser la place à la trahison de Philippe Pétain avalisée le 10 juillet à Vichy par l’Assemblée Nationale.

Que dire de la restauration de ce système, en pire en 1946 ? Malgré l’opposition de Charles de Gaulle et les espoirs des jeunes de la France Libre, les vieilles habitudes reprirent le dessus. Quelques vieux chevaux de retour qui avait échappé à l’indignité nationale, alliés à quelques ambitieux pressés, obtinrent  la mise en place d’un dispositif qui aggravait les défauts de la IIIe. La Chambre devint l’endroit de toutes les combinaisons, des arrangements, des compromis boiteux. Les petits partis charnières furent les maîtres du jeu. L’espérance de vie des gouvernements variait de quelques mois à quelques jours. La France était pourtant, après la deuxième guerre mondiale confrontée à toute une série de défis dont le moindre n’était pas la décolonisation. Faute d’un pouvoir exécutif légitime, elle n’en releva convenablement aucun. Élu pour faire la paix en Algérie, Guy Mollet, de renoncements en capitulations, amena la France au bord de la guerre civile en 1958. De Gaulle nous en préserva par une opération de virtuosité politique époustouflante.

Adoptée par référendum, sa Constitution était le fruit d’une réflexion commencée à Londres, exprimée dans le fameux discours de Bayeux, et poursuivie pendant les douze ans de la « traversée du désert ». Le système était donc hybride. Un Président de la République, élu dans une première mouture par un collège élargi, puis rapidement  (réforme de 1962, appliquée dès 1965) au suffrage universel et disposant directement des grands pouvoirs régaliens. Un gouvernement nommé par lui, mais responsable devant l’Assemblée nationale. Un des principes fondamentaux mais peu connu était celui de la séparation nette du domaine de la loi, compétence du Parlement et celui du règlement (décret) compétence du gouvernement. Le tout accompagné de mesures qui, incontestablement, en assurant la séparation des pouvoirs, donnait une grande prééminence, au nom de l’efficacité, à l’exécutif tout en assurant sa stabilité. Le système fonctionne depuis 56 ans, accepté par le peuple français comme le démontre la participation à l’élection présidentielle, clé de voûte du système.

Mais c’est lui qu’on accuse aujourd’hui. Soit en prétendant qu’il est directement à l’origine de la crise, soit qu’il est incapable de la régler. La crise économique, financière, la fracture sociale, la récession, la médiocrité du personnel politique, la désindustrialisation de la France, l’impasse européenne, etc. La Constitution, on vous dit ! Tout n’est pas complètement faux, mais alors pourquoi ? Justement parce que, par un lent travail de grignotage, on a  vidé la loi fondamentale de l’essentiel de sa substance. «Il ne faut toucher aux lois que d’une main tremblante » disait Montesquieu. Alors que dire de la loi fondamentale. Pourtant, depuis vingt  ans il y a eu pas moins de 20 révisions constitutionnelles ! C’est carrément la maladie de Parkinson !

D’abord, pour permettre des transferts de souveraineté à l’Union européenne. Non pas pour que certaines décisions auparavant du ressort du seul peuple français, relèvent d’un autre degré de délibération démocratique, mais pour les ossifier dans des traités à valeur constitutionnelle ! Plus le droit d’en débattre plus le droit de décider. Rappelons-nous le référendum de 2005…

Ensuite, un lent grignotage pour rogner les ailes de l’exécutif efficace prévu par le texte d’origine. Toute une série de mesures peuvent apparaître dans un premier temps comme des détails mais n’en sont pas. Les conditions de saisine du Conseil constitutionnel par exemple. Celui-ci a pu ainsi étendre cette prérogative de façon abusive. On peut dire que c’est chez lui désormais que réside une grande part de la souveraineté législative par la capacité qui lui a été donnée de censurer les lois avant leur promulgation, et désormais après avec la Question Prioritaire de Constitutionnalité après. Autre exemple, auparavant un parlementaire qui devenait ministre perdait son siège. Lorsque ses fonctions prenaient fin, s’il voulait retourner à l’Assemblée, il fallait repasser devant les électeurs. Cette mesure était destinée à assurer la cohérence et la cohésion ministérielle. Depuis 2008, ce n’est plus le cas, et permet petits aller-retours et arrangements de toutes sortes. Et l’on voit François Hollande composer ses gouvernements, à partir d’équilibres politiciens et dans le but de satisfaire tout le monde. Comme sous la IVe…

Que dire du passage au quinquennat et de l’inversion du calendrier qui fait des élections législatives un appendice des élections présidentielles ?

Dispensons-nous de la litanie de toutes ces hérésies, qui ont fini par vider la Constitution de 1958 de sa substance réelle. Si aujourd’hui notre système institutionnel boîte bas, c’est parce qu’on l’a dénaturé.

Alors, plutôt que de réclamer le passage à une VIe république, utopie commode qui évite de se poser les vrais problèmes et de les prendre à bras-le-corps, plutôt que de laisser au Front national la défense d’un certain nombre de principes, épurons la Ve République en y restaurant les mécanismes qui ont fait sa force.

*Photo : wiki commons.

L’Etat Islamique : Djihad et blitzkrieg

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Les images d’horreur qui nous arrivent du Nord de l’Irak où les forces de l’EI (Etat Islamique) étendent leur domination sont stupéfiantes à plus d’un égard. Dans un premier temps, ce sont évidemment la cruauté et la barbarie de ces fous d’Allah qui soulèvent le cœur. Puis surgit une question qui ne laisse pas d’être angoissante. Comment se fait-il que l’armée irakienne, pourtant très supérieure en effectifs et en armement, ait été si facilement balayée par ceux dont nous nous plaisions à croire qu’ils n’étaient que des bandes armées ?

Quand, début juin, les troupes de ce qui s’appelait alors EIIS (Etat Islamique en Irak et en Syrie) ont traversé la frontière syro-irakienne, les islamistes ultra-radicaux alignaient à peine quelques milliers d’hommes, essentiellement des fantassins, face à trente mille soldats irakiens encadrés, organisés et bien équipés, dotés de services de renseignements et des forces aériennes. Sur le papier, l’armée irakienne ne devait faire qu’une bouchée de l’EI. Or, elle s’est effondrée sans livrer bataille.[access capability= »lire_inedits »]

Certains accusent l’ancien premier ministre irakien, le chiite Nouri Al-Maliki, d’avoir laissé pourrir la situation pour servir de sombres calculs de politique intérieure et extérieure. D’autres évoquent la corruption et le communautarisation des forces armées. Tous ces éléments ont sans doute joué un rôle. Mais les causes profondes de cette débandade sont à chercher dans l’histoire irakienne de ces quatre derrière décennies.

En 1980, Saddam Hussein lance son armée dans une guerre avec l’Iran qui sera un carnage des deux côtés. Malgré sa supériorité numérique et qualitative, celle-ci se révèle incapable de profiter de la fragilité du régime iranien lendemain de la Révolution islamique de 1979. Huit ans plus tard l’armée irakienne sort exsangue de ce long conflit. Or, c’est à peine deux ans plus tard que Saddam Hussein lance ses divisions sur le Koweit. Résultat, entre janvier et mars 1991, l’armée irakienne est mise en pièces par la coalition internationale constituée autour de l’armée américaine. S’ensuivent douze ans de sanctions avant qu’une nouvelle catastrophe ne s’abatte sur cette armée : l’offensive américaine de 2003 l’avait littéralement anéantie, dévoilant au grand jour ses multiples failles et faiblesses. Du coup, quand les Américains décident de créer, pratiquement de toutes pièces, une nouvelle armée pour un nouvel Irak ils préfèrent limoger ou éloigner les rares officiers qui auraient pu assurer un minimum de continuité et qui, de surcroît, rejoignent souvent l’insurrection – une double peine.

C’est en ce moment-là qu’interviennent les causes déjà mentionnées: la corruption et le sectarisme gangrènent, dès le début, la nouvelle armée irakienne. Nouri Al-Maliki, qui a dirigé le pays de mai 2006 et à sa récente éviction, a systématiquement favorisé la promotion des généraux chiites – comme lui – qui lui étaient politiquement loyaux, souvent promus à la place des généreux sunnites plus compétents. Pire encore, Maliki a construit l’outil militaire irakien non pas pour assurer la souveraineté et la défense nationales mais pour protéger le régime et réduire le risque d’un coup d’Etat militaire. Le résultat s’est révélé à la hauteur de son népotisme : « mauvais éléments » éloignés de la capitale, meilleures unités transformées en garde prétorienne, commandement attribués comme une sorte de « fromage » à des fins politico-communautaires. Cette politique des copains et des coquins fait inéluctablement chuter le moral des troupes et provoque des problèmes de discipline et un manque de professionnalisme certain. Autant de chemins qui conduisent au fiasco de Mossoul.

Ce bilan désastreux doit cependant être tempéré par trois remarques. Primo, certaines unités de l’armée irakienne ont certes failli mais d’autres, notamment celles qui sont déployées autour de Bagdad, n’ont pas eu pour l’instant l’occasion de montrer de quoi elles étaient capables. Deuxio, il faut noter que l’armée syrienne, dont l’histoire récente est moins mouvementée que celle de l’armée irakienne, s’est montrée, elle aussi, étonnamment inefficace face à quelques dizaines de milliers d’insurgés divisés et mal équipés. Alors qu’elle a pratiquement les mains libres depuis trois ans – seul l’usage des armes chimiques lui étant interdit –, cette armée moderne peine à atteindre ses objectifs et se voit obligée de s’appuyer sur des milices communautaires et le Hezbollah libanais. Tertio, les forces kurdes ou peshmergas (« ceux qui affrontent la mort ») n’ont pu endiguer l’avance de l’EIIS. Cet échec laisse penser que, malgré ses lauriers passés, l’administration autonome kurde a gravement échoué. Les images des quinquas bedonnants en costumes traditionnels ou en treillis-baskets, chargés de contenir l’avant-garde de l’EI au début de l’été laissent perplexe. Le manque de moyen ne suffit pas, en effet, à expliquer la bérézina kurde. L’aide occidentale et le soutien militaire actif des Etats-Unis ont certes permis de renverser la vapeur. Mais à l’évidence ce n’est pas demain qu’un Kurdistan autonome ou indépendant sera capable d’assurer la sécurité de ses citoyens.

Pour les Etats-Unis, EI N’est pas un adversaire inconnu. En 2007-2008, les forces américaines déployées en Irak, renforcées par la mise en œuvre du « Surge », ou « Sursaut » (opérations « Fantômes » 1, 2 et 3), étaient déjà parvenues à réduire considérablement les capacités militaires de ce qu’on appelait alors Al-Qaïda en Irak. Or, depuis, les Américains ont quitté le pays, Al-Maliki a tout fait pour s’aliéner les sunnites, tandis que le « printemps arabe » offrait aux islamistes radicaux un nouveau terrain de jeu en Syrie. Profitant du retrait américain d’Irak, le noyau dur de vétérans de la guerre civile irakienne a ainsi pu constituer, en à peine deux ans, une nouvelle force de frappe.

Fort de ces troupes toutes fraîches, l’Etat islamique a délaissé l’insurrection (harcèlement d’une force supérieure par des embuscades, des mines et des attentats-suicides) au profit d’une stratégie militaire plus conventionnelle. Reste à espérer que l’armée du Calife Al-Baghdadi ressemble à la grenouille qui voulait être aussi grosse que le bœuf. Comme dans la fable, cela a commencé par marcher : les points forts de l’EIIS (morale, discipline, encadrement de qualité par d’anciens militaires irakiens, tactiques habiles) joints à l’extrême faiblesse de leurs adversaires leur ont permis de remporter des succès indéniables. En revanche, sur le plan militaire, opérer à la manière d’une armée régulière avec ses colonnes de véhicules et ses effectifs nombreux place Al-Baghdadi face à des contraintes autrement plus lourdes que la direction d’un groupe terroriste dans le cadre d’une stratégie de guérilla. S’il suffit d’ordonner à un homme fanatisé de se faire exploser où l’on veut, commander des troupes et des Toyota 4×4 qui ont besoin d’essence, d’huile et de pièces de rechange est une autre paire de manches.

Sur le plan politique, contrairement aux conquérants arabes du VIIe siècle dont il s’inspire, l’EI n’a pas une véritable stratégie d’occupation et d’Empire. En Syrie, ses nervis n’ont pas mis longtemps pour s’aliéner les populations des territoires qu’ils contrôlaient par leur cruauté, leur fanatisme, sans oublier leur absence totale de subtilité politique. S’ils ont lu Mao, ils n’en ont pas retenu grande chose. Incapable de se fondre dans les populations comme des poissons dans l’eau, ils sont chez eux sur Twitter, Facebook et Youtube. Et c’est sans doute cela qui les rend particulièrement dangereux. Ils ne se contentent pas de prospérer sur les dépouilles des Etats irakien et syrien, ni de se nourrir de toutes les pathologies du monde arabe. Ils ont lancé un combat culturel contre l’Occident et ses valeurs libérales, séduisant partout des jeunes musulmans déracinés qui confondent fantasme et histoire, colère et politique, réalité et jeu vidéo, sens critique et complotisme. C’est cette internationale musulmane, aguerrie aux technologies modernes, qui constitue la véritable force de l’EIIS et la principale menace qu’il fait peser sur le monde.[/access]

* Photo : SIPANY/SIPA. SIPAUSA30112243_000023

Ecosse, Catalogne, Corse, Pays basque : même combat!

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Les Écossais ont donc majoritairement voté No au référendum sur l’indépendance : le contraire aurait été surprenant, vu le matraquage opéré non seulement par les Anglais, soudain inquiets de perdre le contrôle de la poule aux œufs d’or, mais globalement par le monde entier, soucieux de ne pas encourager un si vilain exemple. Pour l’Europe, particulièrement, malgré le pseudo-exemple allemand, qui serait à la source des recompositions de régions voulues par François Hollande, le type qui n’a jamais fait de géographie, et qui semble croire que le Bordelais lorgne sur le Limousin, l’Auvergne sur Rhône-Alpes et la Corse — ben la Corse, on n’y touche pas, on sait trop bien ce qui arrive aux bâtiments publics quand on les contrarie. Et puis pour l’économie mondialisée, ces histoires de région, cela sonne un peu archaïque. Dans l’optique des Nouveaux Maîtres — Alibaba et Goldman-Sachs réunis —, le planisphère s’article autour de la Chine industrielle (production) en une très vaste périphérie regroupant le reste du monde (consommateurs). Bref, l’Empire du Milieu mérite à nouveau son nom.

« À titre personnel, oui, je suis heureuse, parce qu’on n’aime jamais voir les nations qui constituent l’Europe se déliter… », a dit Najat Vallaud-Belkacem sur les ondes de France-Info, en ouverture de son interview du 19 septembre. Ma foi, elle a presque touché du doigt l’essentiel de cette élection ratée — mais une occasion manquée ne peut manquer d’amener une nouvelle occasion plus réussie — en Catalogne par exemple. L’essentiel, c’est que les Etats sont morts, dans le Grand Projet Mondialisé. Le pur jacobin que je suis s’en émeut, mais il constate : « l’Etat, c’est moi », disait Louis XIV — et l’Etat, désormais, c’est Hollande. On mesure la déperdition de sens. Le soleil s’est couché.

Dans un livre qui vient de paraître (La France périphérique — Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion), le géographe Christophe Guilluy montre fort bien que la France est désormais une galaxie de malaises additionnés tournant autour des « villes mondialisées » que sont Paris et deux ou trois autres centres urbains. Ce qui, explique-t-il, entraîne des réactions, frictions, émeutes et vote FN dans des endroits fort éloignés des bastions historiques du lepénisme. Les cartes de la désindustrialisation et de la montée des extrêmes se superposent exactement. Et après les Bonnets rouges, précise-t-il, on peut s’attendre à d’autres jacqueries — au moment même où je lisais son analyse, les Bretons incendiaient le Centre des impôts de Morlaix. Et la Bretagne, pourtant, est fort éloignée de Hénin-Beaumont ou de Vitrolles. Mais voilà : ce sont désormais les périphéries qui flambent.
Eh bien, je vois la tentation indépendantiste de l’Ecosse, de la Catalogne ou du Pays basque comme des réactions périphériques au viol permanent opéré par la mondialisation. Ce ne sont pas des réactions contre les Etats — il n’y a plus d’Etat —, mais contre les abolisseurs de frontières, les importateurs de saloperies à deux balles, les financiers transnationaux, contre ceux qui trouvent que le McDo est meilleur que le haggis ou le figatelli, contre les appétits qui pompent du pétrole pour assouvir la City, ou qui exploitent Barcelone pour faire vivre Madrid.

En fait, soutenir les régions, aujourd’hui, a un sens exactement à l’opposé de ce qu’il a pu avoir en 1940-1944 — il faut être bête comme Askolovitch pour croire qu’exalter le vrai camembert normand est une manœuvre pétainiste. Soutenir les régions, c’est combattre l’uniformisation voulue par les oligarques du gouvernement mondial, et, plus près de nous, les valets de l’ultra-libéralisme qui ont fait de l’Europe le champ de manœuvres de leurs intérêts — les leurs, pas les nôtres.

*Image: wikicommons.

PMA : La Cour de cassation entérine les enfants pour tous

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Souvenez-vous, c’était le printemps 2013 et il faisait un froid de canard. Depuis plusieurs mois, des centaines de milliers de gens manifestaient pourtant à Paris et dans toutes les villes de France contre le projet de loi sur le « mariage pour tous », qui allait autoriser des couples homosexuels à devenir parents. Et donc nécessiter le recours à l’IAD (insémination artificielle avec donneur anonyme) pour les lesbiennes, et à des mères porteuses pour les gays. Tout ça au nom de « l’égalité », mais pas entre enfants, puisque certains seraient désormais privés d’une lignée paternelle ou maternelle.

« La PMA pour tous est une demande légitime », clamait alors Christiane Taubira, qui ne voyait soudain plus la différence entre infertilité pathologique d’un couple et impossibilité naturelle de procréer sans homme. Entre l’aide médicale à la procréation et la fabrication d’êtres humains à la demande. Entre la sécurité sociale de De Gaulle et Le meilleur des mondes d’Huxley. Cette « réforme de civilisation » entendait faire de nous des produits manufacturés comme le dernier iPhone, conçus en choisissant sur catalogue les donneurs de sperme les plus conformes au « projet parental » de deux individus.

Ceux qui avaient vu le film Bienvenue à Gattaca s’arrachaient les cheveux. On vivait un cauchemar de science-fiction. Alors le gouvernement avait finalement choisi de reporter l’ouverture de la PMA aux lesbiennes à plus tard. Puis encore plus tard. Et finalement décidé, début février dernier, d’abandonner l’idée. « Ils manifestent contre la PMA et la GPA… sauf que ce n’est pas dans la loi », titrait L’Express, visiblement pas au courant que la plupart des lesbiennes ont les moyens de se payer un billet pour Barcelone ou Bruxelles, où elles peuvent très bien aller acheter du sperme et un nouvel iPhone, puis se faire inséminer.

Au retour, désormais, il leur suffirait d’adopter le petit orphelin de père pour que celui se voit établir un « acte de naissance » indiquant qu’il était « né de » deux mères. Problème : quelques tribunaux parmi « les plus réactionnaires » – selon des militants LGBT pour qui on ne devrait se soumettre qu’à une justice « progressiste » – se sont permis de ne pas prononcer de telles adoptions d’enfants conçus pour être orphelins. Tollé chez les « acheteuses de sperme » face à cette « inégalité », qui bafouait leur droit élémentaire à violer la loi française, rappelée par le Conseil Constitutionnel en mai 2013, selon laquelle la PMA « a pour objet de pallier l’infertilité pathologique, médicalement constatée, d’un couple formé d’un homme et d’une femme, qu’ils soient ou non mariés ».

Logiquement, la Cour de Cassation a donc fini par être saisie « pour avis » par deux tribunaux sur le sujet, afin de fixer une jurisprudence. Et le droit inaliénable à l’enfant pour les lesbiennes a enfin été reconnu en ces termes, ce mardi 23 septembre 2014 : « Le recours à l’assistance médicale à la procréation, sous la forme d’une insémination artificielle avec donneur anonyme à l’étranger, ne fait pas obstacle au prononcé de l’adoption, par l’épouse de la mère, de l’enfant né de cette procréation, dès lors que les conditions légales de l’adoption sont réunies et qu’elle est conforme à l’intérêt de l’enfant. »

Puisqu’on peut désormais fabriquer des humains sans père, on peut bien marcher sur la tête.

*Photo : amy_buthod.

Faut-il aller voter aux primaires de l’UMP (si elles ont lieu)?

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Un ami de gauche – mais pas trop à gauche quand même – avec lequel je peux échanger des idées, vient de m‘exposer son cas de conscience. Et de me le refiler.

Alors, comme d’habitude, j’ouvre la fenêtre (de Causeur), j’appelle les voisins et je leur repasse mon problème.

« Si au second tout des présidentielles, m’écrit mon ami de gauche, c’est Sarkozy contre Marine le Pen, je n’irai pas voter. Si c’est Juppé à la place de Sarko, je voterai pour Juppé. »

Il poursuit. « Pour être conséquent avec moi-même, devrais-je participer aux primaires de l’UMP si elles ont lieu? »

Ce qui ne lui est pas possible, vous savez comment sont les gens de gauche.

Je ne vous cache pas ce que je lui ai répondu. Que face à Marine le Pen le candidat de la droite soit Sarkozy, Juppé, Fillon, ou un autre, je voterai pour lui sans hésitation et sans crainte pour les fondamentaux de notre démocratie.

N’empêche.

Sachant que le choix du seul candidat non frontiste dépend des primaires de la droite, et même déjà en grande partie des primaires de l’UMP, doit-on ne pas y participer à ces primaires ?

En quoi serait-il démocratique (ou même fair-play) de réserver le choix du candidat de tous les Français non frontistes à la présidence de tous les Français aux adhérents et sympathisants de l’UMP ?

Alors, que fait-on, je vous le demande ?

On vote tous (sauf les frontistes) aux primaires de l’UMP, ou on attend de voir passivement ?

Dans l’immédiat, on est coincés.

À plus long terme, on se trouve face à deux vices.

Le premier vice de notre système représentatif est que les partis politiques ne sont plus des relais politiques adéquats entre les citoyens et le pouvoir, et que les primaires élargies aux sympathisants ne corrigent encore qu’insuffisamment ce défaut de représentativité.

Le second vice, ces sont les présidentielles à deux tours après un premier tour réservé aux votes irresponsables.

L’idéal serait donc qu’à un stade donné, des primaires rassemblant les deux grandes familles traditionnelles choissent le candidat commun contre l’adversaire commun.

Ça au moins, je trouve ça drôle.

Etat islamique : Une chance pour les Français musulmans

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algerie herve  islam gourdel

Un otage français est menacé d’être assassiné par des islamistes terroristes en Algérie, parce qu’il est Français. D’autres islamistes terroristes appellent les Musulmans de France à assassiner des Français par tous les moyens, parce qu’ils sont Français.

Tous les Français savent déjà que certains Français musulmans répondront à cet appel et passeront à l’acte au nom de leur Islam. Ils seront minoritaires, certes, mais que feront les autres ? Manifesteront-ils leur attachement à la France, au pays où ils ont choisi de vivre ? À la démocratie, à la tolérance en matière religieuse ?

Si les crimes des les islamistes terroristes soulèvent une énorme vague d’indignation publique chez les Français musulmans, cette indignation publique aura pour premier effet d’influencer les jeunes  tentés par le radicalisme et de retenir le bras de certains assassins potentiels, là-bas et ici.

Autre effet, non moins important, cette solidarité fera faire un immense progrès à la cohésion de la France. C’est une chance de faire la preuve que l’intégration a été réussie sur l’essentiel. Une chance à ne pas laisser passer.

Les formes que prendra cette solidarité nationale face à l’islamisme liberticide sont à inventer par les Français musulmans eux-mêmes. Mais que se passera-t-il si rien de tel ne se produisait ?

Le silence des millions de Français musulmans ferait sauter le bouchon du politiquement correct et ferait inévitablement surgir cette question terrible : de quel côté sont-ils?

Sont-ils les amis ou les ennemis de ceux qui vont tuer leurs concitoyens français? Rien ne se réglera par le non-dit et par le chantage à l’islamophobie.

Quand les millions de Français musulmans se déclareront en guerre avec les islamistes terroristes qui tuent les Français, il n’y aura plus de place pour le soupçon et pour le rejet à leur encontre.

*Photo : AP/SIPA. AP21627186_000001.

Quand j’étais propal

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israel tunisie syrie

Spectateur impuissant de la tragédie israélo-palestinienne, je ne sais pas où donner de la tête lorsqu’on me somme de prendre parti. Pro-palestiniens pavloviens et soutiens inconditionnels d’Israël me fatiguent, car j’aime la nuance, la dialectique et la pensée contre soi. Un militant palestinien devrait pouvoir débattre avec un likoudnik[1. Je ne fais bien évidemment pas référence au débat Brauman/Finkielkraut qui figure dans ces pages. On aimerait en effet que le Likoud se prononce aussi clairement qu’Alain Finkielkraut contre la colonisation des territoires et pour la création d’un État palestinien.] selon mes critères d’ouverture, qui ne font – hélas ! – pas l’unanimité, mais, heureusement, prévalent à Causeur. Avant de travailler pour un magazine « sioniste » dirigé par Gil Mihaely, ancien officier de l’armée israélienne, j’ai traversé plusieurs phases durant mes vingt-sept années d’existence. Voilà comment.

Aujourd’hui que je me sens las et recru de ce conflit qui éclipse tous les autres, je me remémore mon vieil ami Jihad. Il y a des gens que rien ne prédispose à passer les contrôles de sécurité. De mes sept ans à mes onze ans, mon meilleur ami se prénommait donc Jihad. Palestino-Tunisien, fils d’un militant de l’OLP resté à Tunis après le retour au bercail d’Arafat, en 1994, mon compagnon de jeux m’a légué une foule de souvenirs d’enfance sur la plage d’Hamilcar. Voisin habitant juste en face de chez moi, il m’offrit son amitié inespérée, dans cette banlieue morne au nom punique nichée entre Sidi Bou Saïd et Carthage, où le lumpen local me faisait payer cher mon statut de demi-héritier de l’ancien colonisateur. Lorsque Jihad évoquait sa famille réfugiée au Liban sud, il n’était question que de caves remplies d’armes, de nostalgie du pays perdu et d’une soif de revanche qui n’était pas cependant un appel à casser du Juif. Dans l’ingénuité de la jeunesse, j’écoutais le récit de ces tranches de vie d’une oreille amicale, compatissant aux malheurs d’un déraciné que la fatalité semblait accabler à chaque raid israélien contre les territoires occupés. L’image d’Épinal – ou de Ramallah – du soldat de Tsahal oppressant l’enfant palestinien me hantait inconsciemment, comme elle paralyse l’esprit de si nombreux analystes et journalistes, enfermés dans un manichéisme hémiplégique. Mais, cela, je ne l’avais pas encore compris. Sans même y réfléchir, par simple projection du malheur de l’autre, j’étais invariablement pro-palestinien jusqu’au début de mon adolescence. On n’est pas dialectique quand on a dix ans.

2000 : Diversion, j’écris ton nom                                          

À l’automne 2000, démarra la Seconde Intifada. Lorsqu’Ariel Sharon marcha sur l’esplanade des Mosquées, deux mois après l’échec des négociations de Camp David entre Barak et Arafat, les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, pilotées par l’Autorité palestinienne, et le Hamas multiplièrent les attentats-suicides contre des civils israéliens. L’engrenage opérations martyres-répression se mit en route, produisant son lot d’images terribles comme la lente agonie du jeune Mohamed al-Dura, que les télévisions du monde entier dirent alors mort sous les balles de Tsahal. Il n’en fallait pas plus pour chauffer à blanc des collégiens en quête d’un prétexte pour faire l’école buissonnière. Dans mon lycée, la répression de l’Intifada amena bon nombre d’élèves à faire grève. En langage moins fleuri, cela s’appelle « sécher les cours ». J’avais beau n’être qu’en classe de quatrième, mon surmoi de bon élève me mit la puce à l’oreille. En tant que jaune suivant consciencieusement les cours, je m’exposais aux représailles verbales des tire-au-flanc, soudainement atteints d’un pro-palestinisme aigu : « Tu ne fais pas grève ? Pro-Sharon ! » Dans ce collège où enfants de la bourgeoisie tunisienne et fils d’expatriés s’entendaient à merveille pour faire le mur, j’ai commencé à penser que la cause palestinienne avait bon dos. À force de porter le fardeau de toutes les lâchetés du monde, les Palestiniens doivent sacrément souffrir des lombaires !

De même que mes anciens condisciples, les potentats arabes essuient allègrement leurs pieds sales sur la souffrance palestinienne. Ainsi, la Tunisie des années 1990 et 2000, qu’un clan présidentiel avait privatisée, ne tolérait d’autres manifestations « spontanées » que les cortèges de soutien au peuple palestinien, où on acceptait même qu’un drapeau israélien brûlât. Muselé par un État policier, le sous-citoyen arabe jouit de son quart d’heure d’indignation antisioniste une fois l’an, encadré comme il se doit par les forces de sécurité. Diversion, j’écris ton nom. Une fois sifflée la fin de la récré cathartique, la grève de mon lycée et les quelques manifs extérieures prirent fin, sans qu’Israéliens et Palestiniens aient avancé d’un pouce sur la route de la paix.

2009 : Gaza sur le chemin de Damas

En quatrième année à Sciences Po, je sillonne la Syrie pendant mes deux semaines de vacances d’hiver, sans doute mû par la nostalgie de mon long stage à Damas, accompli quelques mois auparavant. Dès 2007, à Damas, j’avais visité le camp palestinien de Yarmouk, au sud de la capitale syrienne, où près d’un million d’enfants de réfugiés de 1948 et 1967 forment un petit État dans l’État. Les portraits de cheikh Yassine et de Yasser Arafat décorent les rues de cet immense quartier, en partie administré par les Nations unies, que les tout-puissants services de sécurité syriens peinent à contrôler.

En ce mois de mars 2009, j’erre à travers les rues d’Alep jalonnées de photos d’enfants de Gaza à l’agonie, prises pendant l’opération israélienne Plomb durci (28 décembre 2008-18 janvier 2009). Trois ans plus tard, dans cette même ville, les raids intensifs menés par l’aviation syrienne et les exactions des salafistes feront relativiser à la population locale la présumée cruauté israélienne. Mais c’est une autre histoire. Pour l’heure, personne n’ose encore défier le régime baasiste. Dans les cafés bondés, les damascènes écoutent pieusement le secrétaire général du Hezbollah sermonner Israël et promettre la « libération » prochaine de toute la terre de Palestine. Bien plus qu’un Assad, secrètement conspué par une partie de la population, Hassan Nasrallah est le saint patron, idolâtré des chrétiens comme des musulmans, qui écoutent religieusement chacun de ses discours.

Hamas et Hezbollah étant les deux mamelles de la « résistance » au sionisme, le pilonnage de Gaza a autant indigné le Syrien moyen que la guerre de juillet 2006 au Liban, « victoire divine » célébrée par les posters représentant Assad père et fils aux côtés de Nasrallah qui tapissent toutes les échoppes. Récupération, encore et toujours. « La victoire à la résistance » : en v’là un slogan fédérateur dans un pays qui explosera trois ans plus tard. Du coup, quand je leur dis venir de Paris, les passagers du bus Alep-Hama me disent regretter l’alignement de notre opinion publique sur les positions israéliennes. Pleutre, au lieu de rétorquer que le Hamas avait (déjà) sa part de responsabilité dans la tragédie gazaouie, je leur réponds que des milliers de Français ont défilé contre « l’agression » de Tsahal contre le territoire annexé par le mouvement islamiste. Sur le poste de télé de ma chambre d’hôtel, les experts d’Al-Manar, la chaîne du Hezbollah, analysent le résultat des élections israéliennes, remportées d’une courte tête par le chef du Likoud Benyamin Netanyahou. À cette époque, j’avais été marqué par la lecture du livre-testament de Georges Habache[2. Les révolutionnaires ne meurent jamais. Conversations avec Georges Malbrunot, Georges Habache, Fayard, 2008.] dans lequel le fondateur du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) disait tout son dépit face à l’islamisation de cette cause arabe. Ironie de l’Histoire avec sa grande hache, Habache se désolait de la réécriture islamiste du conflit, regrettant qu’autant de militantes du FPLP se voilent, s’assumait « nationaliste arabe, marxiste, et chrétien », mais publiait en annexe sa lettre de soutien au Hezbollah écrite à l’été 2006. Cherchez l’erreur.

N’ayant aucune dilection pour la violence – attentats-suicides, lancement de roquettes et tutti quanti –, je n’ai jamais adhéré à la rhétorique revancharde. Je n’en ressens pas moins comme une injustice le sort infligé aux Palestiniens, a fortiori aux Gazaouis, sous la férule du Hamas, sans que leur malheur ne me fasse remettre en cause le droit à l’existence d’Israël, hors colonies. Deux légitimités, cela fait beaucoup sur une terre trois fois sainte, grande comme un timbre-poste, que deux peuples se disputent à coups de (re)sentiments. Il se trouve que j’ai parcouru plusieurs fois le petit Golan syrien, jusqu’aux frontières de la zone tampon onusienne, pour savoir ce qu’est le ressentiment ressassé. Ressentiment du passé mâché et remâché comme cette ville fantôme de Quneitra, rétrocédée à la Syrie en 1974, et que les autorités locales ont laissée en l’état, cernée de mines, avec tous ses édifices détruits ou troués par les obus. Le jour de la fête nationale syrienne, les scouts et organisations de jeunesse y défilent religieusement, histoire de défier l’ennemi sioniste. Quarante ans après la guerre du Kippour, Israël est-elle la mère des malheurs syriens ? Le simple rappel des 170 000 morts provoqués par l’insurrection syrienne et sa répression répondent à cette question d’ingénu.

2014 : bis repetita…

Et voilà que ça recommence. Inutile de vous refaire le film : l’enlèvement des enfants israéliens en Cisjordanie, les tirs de roquettes depuis Gaza (dont bien peu atteignent leur cible, grâce à la protection balistique du « dôme de fer »), l’opération israélienne Bordure protectrice, etc. Un mois de bombardements intensifs, un temps conjugués à une opération terrestre, le chaos et la désolation jonchent les rues de Gaza. Dans la procession médiatique qui a accompagné les reportages sur Gaza, j’ai beaucoup entendu parler de riposte « disproportionnée », sans savoir de quoi il retourne. Bien sûr, on ne peut que s’offusquer avec Rony Brauman, Régis Debray et Edgar Morin du prix humain payé par les civils gazaouis. Mais que serait une riposte « proportionnée » ? Israël devrait-il se contenter d’envoyer une roquette dès que le « dôme de fer » détecte un tir du Hamas ? Je n’aimerais pas être à la place d’un appelé israélien, pas plus qu’à celle de Mahmoud Abbas, contraint de composer avec son pire ennemi islamiste, marginalisé par la droite israélienne, spectateur du démantèlement unilatéral des colonies de Gaza (2005), comme de leur extension en Cisjordanie.

J’entends çà et là parler d’autodéfense du Hamas, mais quid des boucliers humains et des écoles que ses miliciens prennent délibérément en otage ? Il est certainement illusoire de vouloir porter l’estocade aux terroristes en détruisant des tunnels d’armes – ainsi que l’a déclaré Netanyahou. Un jour viendra où le Hamas, comme l’OLP hier, devra abandonner sa charte complotiste et antisémite, pour accepter le fait israélien. Sans quoi, s’il poursuit la lutte armée, il pourrait se faire déborder par les cousins palestiniens des salafistes qui sévissent déjà au Levant. En dehors de ces quelques considérations, je n’ai pas encore échafaudé le plan de paix parfait entre les deux États.

Souffrir pour les autres, voilà un sentiment chrétien qui m’est cher. Mais se prendre pour les autres, comme certains semblent le faire, tient au mieux de la tromperie narcissique, au pire de la contrefaçon sentimentale. Je laisse aux histrions à la Jean Genet les grandes déclamations lyriques, qui font d’excellents romans mais de piètres feuilles de route. Le chantage à la compassion, sur l’air du « je suis moralement meilleur que toi », n’a pas fini de m’exaspérer. Tout aussi inepte, la tentation des fans de krav-maga qui prétendent tout régler par les baïonnettes de Tsahal. Ce double rejet risque de m’aliéner les sourds et aveugles des deux camps. Tant pis pour eux.

*Photo : DR. Alep, mars 2009 : « Nom et prénom : Mohamed Al-Bour’i. Nationalité : arabe palestinienne !!!? Chefs d’accusation : a menacé l’entité sioniste, a participé à l’envoi de missiles Qassem, a lancé des opérations-suicides sur Tel-Aviv. Le coupable avait atteint l’âge de… 5 mois. En toute logique, votre sang est du sang tandis que notre sang est de l’eau. En toute logique, vos victimes sont innocentes tandis que les nôtres ne sont que poussière. »

Netflix, le loueur de films (trop) intelligent

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netflix series films

Exit le temps du « cinéclub » où il fallait se déplacer, choisir une cassette parmi un étroit panel de films, pour la restituer 48 heures plus tard. Avec Netflix, même la VOD semblera bientôt obsolète : il suffit de payer un abonnement quelques euros par mois pour avoir accès à une consommation illimitée de films et de séries. Un vrai paradis télévisuel pour cinéphiles (et insomniaques). En France, ce n’est pas encore tout à fait ça  mais outre-Atlantique, cette plateforme de streaming est déjà un mode de consommation à part entière.

La clef du succès ? Ce géant de l’audiovisuel doit une large partie de sa réputation à un algorithme de recommandation très performant, une sorte de formule secrète  sur laquelle travaille une fourmilière de 900 ingénieurs. Netflix sait en même temps que vous ce que vous avez choisi… mais aussi ce que vous allez choisir. À l’origine de ce prodige, des ingénieurs, développeurs, et autres informaticiens payés en moyenne 100 000 dollars par an. Leur travail consiste à déterminer vos comportements et habitudes. Dans le jargon informatique, il s’agit de récolter et d’étudier en fonction de chaque individu un maximum de « métadonnées ». Analyser et extrapoler ces données permet de prévoir avec une grande exactitude nos comportements à venir et nos futures envies avant même qu’elles naissent. Mais la technique n’est pas infaillible. À tel point que son entrée en grande pompe sur les écrans français, belges et britanniques fut ratée. Pendant une heure ce week-end, les tout nouveaux abonnés ont soudain fait face, dimanche soir, à un écran noir. Une erreur qui ne dégrade pas encore l’image de Netflix, peu coutumier de ce genre d’avaries.

Reed Hastings, directeur de l’entreprise américaine, parie depuis le début sur cet algorithme. À tel point qu’il lance en 2009 The Netflix Prize  et offre une récompense d’un million de dollars à tous les développeurs et analystes désireux d’améliorer ledit algorithme de recommandation. Une somme somme toute rédhibitoire pour qui a compris cette chose essentielle : pouvoir anticiper et canaliser nos choix revient à posséder une capacité incroyable d’optimisation des ventes.

Le potentiel de cette formule à succès n’a pas échappé au leader et pionnier du e-commerce : Amazon. Un tiers de son chiffre d’affaire est dû à l’algorithme qui suggère des produits personnalisés à chaque visiteur. Selon le même procédé, l’industrie de sites de rencontres comme Meetic vous prédit grâce à une étude précise de vos affinités, de vos amours, de vos emmerdes avec qui vous allez passer le reste… des prochaines 48 heures. Les informations sur nos habitudes d’achats sont en train de renverser le rapport de l’offre à la demande. Désormais, certaines entreprises créent, fabriquent et vendent en fonction de nos envies en minimisant le risque que leurs produits ne trouvent pas preneur.

Quant à Netflix, son modèle économique de loueur – et de producteur de séries – risque de mettre davantage de pression sur le développement de la création. Si la « production à la demande » venait à se généraliser, qui pourrait nous surprendre avec quelque chose dont on ne soupçonne même pas l’existence? Qui pourrait nous proposer de sortir des clous ? La logique économique pousse à la maîtrise et à la diminution des risques. La création est, elle, une activité à risque. Jusqu’ici, les deux dynamiques cohabitaient avec plus ou moins de bonheur. Aujourd’hui, la technologie permet de franchir un seuil critique. Comme par le passé, on le constatera quand il sera trop tard.

Sarkozy ringardisé par Le Maire

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sarkozy retour delahousse

sarkozy retour delahousse

Comme des millions de Français, j’ai regardé Nicolas Sarkozy dimanche soir. Trois jours après, je fais les mêmes constats que Laurent Cantamessi  et la plupart des observateurs: Nicolas Sarkozy n’a pas avancé beaucoup d’idées, en dehors de sa nouvelle passion pour le référendum dont il avait donné la primeur à la fin de sa dernière campagne électorale. A la surprise de Français qui, quatre ans plus tôt, l’avaient observé, impuissants, en train de s’asseoir sur leur vote référendaire de 2005 !

En fait, c’est sur le terrain de la communication pure que mon avis diverge de ce qui a pu être remarqué ici ou là. Sur ce plan, on a assisté à un concert de louanges entre ses partisans et ses adversaires qui lui reconnaissaient tous son efficacité habituelle. Je dois reconnaître que dimanche soir, je faisais le même constat. Mais c’est en regardant Bruno Le Maire sur la chaîne concurrente le lendemain que j’ai complètement changé d’avis. La comparaison n’était en effet pas à l’avantage de l’ancien Président de la République. Bien que le propos de l’ancien ministre de l’Agriculture fût plus court, il contenait davantage de propositions. On peut parfaitement comprendre que Nicolas Sarkozy ne souhaitait pas lâcher toutes ses propositions d’un coup et qu’il en garde sous la semelle pour les deux mois de campagne interne qui s’annoncent. Mais, dans ce cas, pourquoi s’être mis d’accord avec France 2 sur un format aussi long ? Résultat : après cinq minutes d’autocritique où il se faisait aussi doux qu’un agneau, il est redevenu Grand Méchant Loup, celui qui clive alors qu’il prétend aujourd’hui rassembler. S’il souhaitait revenir en cognant un journaliste, Laurent Delahousse, sur lequel il s’est essuyé les crampons à plusieurs reprises, était plutôt mal choisi. On ne cogne pas un gendre idéal, le présentateur de Un jour, un destin, comme on le ferait d’un bagarreur comme Jean-Jacques Bourdin ou Jean-Michel Aphatie. D’habitude, le dimanche soir, Delahousse reçoit Luchini, Jugnot ou Sandrine Kiberlain. Il est le prototype de l’interviewer empathique, une sorte de Michel Drucker jeune et beau. Il n’était donc pas forcément très adroit de lui demander –à deux reprises- de lui « prêter deux neurones » ou de lui envoyer d’autres amabilités. Si l’ancien président souhaitait montrer que son énergie et son mental guerrier étaient intacts, il y avait d’autres lieux que le JT de France 2 le dimanche soir. S’il souhaitait montrer un homme apaisé et rassembleur, c’est raté.

Enfin, Sarkozy a encore beaucoup, énormément parlé… de lui. Bruno Le Maire, en revanche, face à Gilles Bouleau, journaliste plus réputé dans les joutes avec les grands animaux politiques (il a même affronté Vladimir Poutine, et c’était plutôt réussi), a fait tout le contraire. Il s’est d’abord adressé aux militants de l’UMP alors que Nicolas Sarkozy n’avait pas eu un mot pour eux. Et pourtant, c’est bien à cette présidence du parti que les deux hommes sont candidats. Alors que Nicolas Sarkozy faisait comme s’il était déjà élu, ne citant pas une fois ses concurrents[1. il n’a parlé que de Juppé et de Fillon, ses adversaires à l’éventuelle primaire de l’UMP pour la présidentielle. Or, c’est bien à la présidence de l’UMP qu’il est candidat.], Le Maire a parlé militants, droite[2. Je pense personnellement que Nicolas Sarkozy a raison de dire que « le clivage droite-gauche est élimé comme un tapis de trois siècles » mais était-ce bien le moment de le dire alors que les militants dont il guigne les suffrages y croient dur comme fer ? Il s’agit d’un message à délivrer lors de la compétition reine, la présidentielle.], et surtout renouveau. Et lorsqu’il a parlé de lui, une seule fois, c’était pour dire qu’il avait démissionné de la fonction publique lorsqu’il avait été élu député, proposition plutôt séduisante pour le militant et l’électeur de droite.

En matière d’efficacité du message, celui qu’on décrivait comme un énarque froid et techno a donc marqué des points face au génie drogué de com ‘. D’une certaine manière, il a même ringardisé la prestation de l’ancien président. Certes, cela ne suffira certainement pas pour que Le Maire soit en position de battre Nicolas Sarkozy. Mais de l’aveu même de certains militants, si Nicolas Sarkozy ne fait pas au moins 75% des suffrages en novembre prochain, cela sera ressenti comme un véritable échec. C’est ce que doivent craindre Henri Guaino et Bernadette Chirac, qui l’ont mis en garde. Il pourrait bien en sortir beaucoup plus affaibli que s’il avait attendu gentiment la primaire, et avait distillé progressivement son projet pour le pays. Le seul intérêt tactique de mettre la main sur la rue de Vaugirard, c’était de dynamiter le projet d’organisation de la primaire ouverte. Or,  il serait sur le point d’en accepter le principe. Alors pourquoi diable Sarkozy est-il allé dans cette galère, d’autant que l’affaire Bygmalion se rapproche à grands pas ?

* Photo : AP/SIPA. AP20993411_000002

Les tomates de la colère

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france patrimoine legume

france patrimoine legume

C’est sans doute l’un des symptômes les plus aberrants des inepties qui ravagent notre économie et la manifestation des travers les plus odieux de la mondialisation. Alors que la France dispose de l’un des plus prodigieux patrimoines agricoles du monde, le marché des fruits et légumes y vire parfois au cauchemar. Pourquoi ? Parce que la production française est soumise à des lois et des pratiques infâmes que lui imposent la logique économique européenne et les règles du commerce international. Nos étals et nos frigos devraient normalement regorger de fruits et de légumes de très bonne qualité à bas prix, or, à quelques exceptions près, ils croulent sous des produits de culture intensive, saturés de chimie, la plupart du temps importés de pays aux tarifs déloyaux, où la protection de l’environnement relève encore de la chimère.

Ou alors il faut débourser de 8 à 10 € le kilo pour se payer une denrée saine et goûteuse. Si la tomate et la fraise espagnole cultivées sous plastique à coups d’engrais et de pesticides (qui suffiraient à dératiser Paris en une journée) demeurent le symbole de l’horreur, suivies de près par les productions marocaines et italiennes, on sait aussi que l’agriculture française reste grande consommatrice de « produits phytosanitaires de protection des plantes », ainsi que l’on désigne officiellement les charmantes molécules avec lesquelles l’industrie agro-chimique empoisonne nos campagnes.[access capability= »lire_inedits »] Et quand ce n’est pas les importations, c’est la grande distribution, avec ses monstrueuses conditions d’achat, qui étrangle nos agriculteurs. Combien de producteurs de fruits et légumes du Sud-Est ne sont-ils pas pris à la gorge par des grandes surfaces qui leur achètent leur récolte au-dessous du prix de revient ? À prendre ou à laisser, sinon on ira voir à l’étranger. Comment ne pas comprendre le désespoir de ces producteurs de pommes, de poires, de pêches ou d’abricots de la vallée du Rhône ne parvenant pas à boucler leurs fins de mois ? Ceux-là voient défiler sur l’Autoroute du soleil des centaines de camions espagnols pleins à craquer de saloperies. Et que dire de ces maraîchers français dont on annule le contrat passé avec les cantines scolaires de leur département sous prétexte que la municipalité n’a pas respecté l’appel d’offres public favorisant le mieux-disant ? Ainsi, grâce à la bêtise ou à la mauvaise foi de certains préfets, les grossistes importateurs récupèrent-ils le marché d’une restauration collective pour remplacer de bons produits destinés à nos enfants par de la malbouffe. Bien sûr, il y a l’effort constant des tenants d’une agriculture paysanne à visage humain, bio ou raisonnée, qui se démènent pour proposer des produits remarquables et pas forcément plus coûteux, mais que les normes mercantiles de la distribution, les règles communautaires et la dérision des subsides européens qui leur sont consentis chaque année confinent dans la marginalité. Raison de plus pour que nos concitoyens fassent pression sur le système et reconquièrent leur droit à se nourrir au juste prix des bons fruits et légumes de la terre de France.[/access]

*Image : soleil.

La VIe République? Une IVe de retour!

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rene coty republique gaulle

rene coty republique gaulle

Mon très estimé camarade Jérôme Leroy nous a indiqué son souhait de voir instaurer en France une VIe République. Il penche pour un régime primo-ministériel avec une vraie proportionnelle. Pour cela, il brocarde à raison la fable de la coïncidence presque mystique entre le désir des Français et la volonté d’un chef, à l’occasion de l’élection présidentielle. Le tableau qu’il dresse de l’état de notre pays est pertinent et je le partage, mais les institutions en sont-elles la cause, et le retour au parlementarisme la solution ? Et qu’y mettrait-on, dans cette nouvelle République ? J’avais dit dans ces colonnes ma surprise devant l’amateurisme des propositions du Parti de Gauche. En son temps Montebourg nous avait également joué cette musique. Comme souvent, il s’est rapidement désintéressé de cette partition. Et on revient bredouille d’une pêche aux informations sur Internet.

C’est ennuyeux, car ce débat institutionnel est nécessaire. Et une Constitution, ça ne s’improvise pas. Alors, avant de tuer le malade, peut-être serait-il nécessaire de diagnostiquer son cas, et d’identifier les origines de sa pathologie ? Le droit Constitutionnel est élaboré par la rencontre de la théorie qui en a dégagé des principes et identifié les modèles, avec la pratique historique spécifique de chacun des pays concernés. La France, de ce point de vue, a une histoire très particulière. Depuis la Révolution Française, notre pays a élaboré 22 textes fondamentaux. Dont 16 ont été effectivement appliqués. Joli palmarès, lorsque l’on songe à la Constitution Américaine adoptée en 1787, qui comportait 7 articles et n’a jamais bougé depuis sauf par l’adoption de 27 amendements, les 10 premiers constituant une déclaration des droits du citoyen. Pendant la même période, nous en avons élaboré et adopté en moyenne une tous les dix ans !

Jérôme, et il n’est pas le seul, nous propose de revenir au parlementarisme. Auquel s’oppose le système mis en place sous l’égide du général de Gaulle en 1958. Qui a tenté une synthèse entre un régime présidentiel incomplet et un régime parlementaire. Au contraire des États-Unis, où il existe une stricte séparation des pouvoirs, en France, si le Président n’est responsable que devant le peuple, le gouvernement qu’il désigne engage sa responsabilité devant le parlement. Les systèmes parlementaires qui furent ceux des IIIe et IVe Républiques étaient à peu près chimiquement purs. L’exécutif était assumé par un gouvernement émanation directe du parlement et strictement contrôlé par celui-ci. Le Président de la République, élu par les chambres réunies, inaugurait les chrysanthèmes. Le choix du Président du Conseil, et la composition du gouvernement étaient l’objet de tractations, de compromis, de renvois d’ascenseur, générant des équilibres subtils qui rendaient ces gouvernements fragiles et leur assuraient une espérance de vie assez courte assortie d’une efficacité très relative. Les gouvernements passaient, mais l’organisation mise en place par Napoléon avait doté notre pays d’une armature administrative très solide, permettant ainsi de compenser la faiblesse de l’exécutif. La victoire dans la Grande Guerre n’est pas à mettre à l’actif du système parlementaire. C’est d’abord l’Union Nationale qui fut le moteur de l’effort énorme produit.

Le parlementarisme ne s’en remettra pas. Aboutissant à l’anéantissement de juin 1940. L’État gangrené par la culture du compromis et les atermoiements propres à ce système sera incapable d’affronter l’épreuve. Paul Reynaud, Président du Conseil démissionnera piteusement et sans véritable raison le 17 juin pour laisser la place à la trahison de Philippe Pétain avalisée le 10 juillet à Vichy par l’Assemblée Nationale.

Que dire de la restauration de ce système, en pire en 1946 ? Malgré l’opposition de Charles de Gaulle et les espoirs des jeunes de la France Libre, les vieilles habitudes reprirent le dessus. Quelques vieux chevaux de retour qui avait échappé à l’indignité nationale, alliés à quelques ambitieux pressés, obtinrent  la mise en place d’un dispositif qui aggravait les défauts de la IIIe. La Chambre devint l’endroit de toutes les combinaisons, des arrangements, des compromis boiteux. Les petits partis charnières furent les maîtres du jeu. L’espérance de vie des gouvernements variait de quelques mois à quelques jours. La France était pourtant, après la deuxième guerre mondiale confrontée à toute une série de défis dont le moindre n’était pas la décolonisation. Faute d’un pouvoir exécutif légitime, elle n’en releva convenablement aucun. Élu pour faire la paix en Algérie, Guy Mollet, de renoncements en capitulations, amena la France au bord de la guerre civile en 1958. De Gaulle nous en préserva par une opération de virtuosité politique époustouflante.

Adoptée par référendum, sa Constitution était le fruit d’une réflexion commencée à Londres, exprimée dans le fameux discours de Bayeux, et poursuivie pendant les douze ans de la « traversée du désert ». Le système était donc hybride. Un Président de la République, élu dans une première mouture par un collège élargi, puis rapidement  (réforme de 1962, appliquée dès 1965) au suffrage universel et disposant directement des grands pouvoirs régaliens. Un gouvernement nommé par lui, mais responsable devant l’Assemblée nationale. Un des principes fondamentaux mais peu connu était celui de la séparation nette du domaine de la loi, compétence du Parlement et celui du règlement (décret) compétence du gouvernement. Le tout accompagné de mesures qui, incontestablement, en assurant la séparation des pouvoirs, donnait une grande prééminence, au nom de l’efficacité, à l’exécutif tout en assurant sa stabilité. Le système fonctionne depuis 56 ans, accepté par le peuple français comme le démontre la participation à l’élection présidentielle, clé de voûte du système.

Mais c’est lui qu’on accuse aujourd’hui. Soit en prétendant qu’il est directement à l’origine de la crise, soit qu’il est incapable de la régler. La crise économique, financière, la fracture sociale, la récession, la médiocrité du personnel politique, la désindustrialisation de la France, l’impasse européenne, etc. La Constitution, on vous dit ! Tout n’est pas complètement faux, mais alors pourquoi ? Justement parce que, par un lent travail de grignotage, on a  vidé la loi fondamentale de l’essentiel de sa substance. «Il ne faut toucher aux lois que d’une main tremblante » disait Montesquieu. Alors que dire de la loi fondamentale. Pourtant, depuis vingt  ans il y a eu pas moins de 20 révisions constitutionnelles ! C’est carrément la maladie de Parkinson !

D’abord, pour permettre des transferts de souveraineté à l’Union européenne. Non pas pour que certaines décisions auparavant du ressort du seul peuple français, relèvent d’un autre degré de délibération démocratique, mais pour les ossifier dans des traités à valeur constitutionnelle ! Plus le droit d’en débattre plus le droit de décider. Rappelons-nous le référendum de 2005…

Ensuite, un lent grignotage pour rogner les ailes de l’exécutif efficace prévu par le texte d’origine. Toute une série de mesures peuvent apparaître dans un premier temps comme des détails mais n’en sont pas. Les conditions de saisine du Conseil constitutionnel par exemple. Celui-ci a pu ainsi étendre cette prérogative de façon abusive. On peut dire que c’est chez lui désormais que réside une grande part de la souveraineté législative par la capacité qui lui a été donnée de censurer les lois avant leur promulgation, et désormais après avec la Question Prioritaire de Constitutionnalité après. Autre exemple, auparavant un parlementaire qui devenait ministre perdait son siège. Lorsque ses fonctions prenaient fin, s’il voulait retourner à l’Assemblée, il fallait repasser devant les électeurs. Cette mesure était destinée à assurer la cohérence et la cohésion ministérielle. Depuis 2008, ce n’est plus le cas, et permet petits aller-retours et arrangements de toutes sortes. Et l’on voit François Hollande composer ses gouvernements, à partir d’équilibres politiciens et dans le but de satisfaire tout le monde. Comme sous la IVe…

Que dire du passage au quinquennat et de l’inversion du calendrier qui fait des élections législatives un appendice des élections présidentielles ?

Dispensons-nous de la litanie de toutes ces hérésies, qui ont fini par vider la Constitution de 1958 de sa substance réelle. Si aujourd’hui notre système institutionnel boîte bas, c’est parce qu’on l’a dénaturé.

Alors, plutôt que de réclamer le passage à une VIe république, utopie commode qui évite de se poser les vrais problèmes et de les prendre à bras-le-corps, plutôt que de laisser au Front national la défense d’un certain nombre de principes, épurons la Ve République en y restaurant les mécanismes qui ont fait sa force.

*Photo : wiki commons.

L’Etat Islamique : Djihad et blitzkrieg

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djihad irak islam

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Les images d’horreur qui nous arrivent du Nord de l’Irak où les forces de l’EI (Etat Islamique) étendent leur domination sont stupéfiantes à plus d’un égard. Dans un premier temps, ce sont évidemment la cruauté et la barbarie de ces fous d’Allah qui soulèvent le cœur. Puis surgit une question qui ne laisse pas d’être angoissante. Comment se fait-il que l’armée irakienne, pourtant très supérieure en effectifs et en armement, ait été si facilement balayée par ceux dont nous nous plaisions à croire qu’ils n’étaient que des bandes armées ?

Quand, début juin, les troupes de ce qui s’appelait alors EIIS (Etat Islamique en Irak et en Syrie) ont traversé la frontière syro-irakienne, les islamistes ultra-radicaux alignaient à peine quelques milliers d’hommes, essentiellement des fantassins, face à trente mille soldats irakiens encadrés, organisés et bien équipés, dotés de services de renseignements et des forces aériennes. Sur le papier, l’armée irakienne ne devait faire qu’une bouchée de l’EI. Or, elle s’est effondrée sans livrer bataille.[access capability= »lire_inedits »]

Certains accusent l’ancien premier ministre irakien, le chiite Nouri Al-Maliki, d’avoir laissé pourrir la situation pour servir de sombres calculs de politique intérieure et extérieure. D’autres évoquent la corruption et le communautarisation des forces armées. Tous ces éléments ont sans doute joué un rôle. Mais les causes profondes de cette débandade sont à chercher dans l’histoire irakienne de ces quatre derrière décennies.

En 1980, Saddam Hussein lance son armée dans une guerre avec l’Iran qui sera un carnage des deux côtés. Malgré sa supériorité numérique et qualitative, celle-ci se révèle incapable de profiter de la fragilité du régime iranien lendemain de la Révolution islamique de 1979. Huit ans plus tard l’armée irakienne sort exsangue de ce long conflit. Or, c’est à peine deux ans plus tard que Saddam Hussein lance ses divisions sur le Koweit. Résultat, entre janvier et mars 1991, l’armée irakienne est mise en pièces par la coalition internationale constituée autour de l’armée américaine. S’ensuivent douze ans de sanctions avant qu’une nouvelle catastrophe ne s’abatte sur cette armée : l’offensive américaine de 2003 l’avait littéralement anéantie, dévoilant au grand jour ses multiples failles et faiblesses. Du coup, quand les Américains décident de créer, pratiquement de toutes pièces, une nouvelle armée pour un nouvel Irak ils préfèrent limoger ou éloigner les rares officiers qui auraient pu assurer un minimum de continuité et qui, de surcroît, rejoignent souvent l’insurrection – une double peine.

C’est en ce moment-là qu’interviennent les causes déjà mentionnées: la corruption et le sectarisme gangrènent, dès le début, la nouvelle armée irakienne. Nouri Al-Maliki, qui a dirigé le pays de mai 2006 et à sa récente éviction, a systématiquement favorisé la promotion des généraux chiites – comme lui – qui lui étaient politiquement loyaux, souvent promus à la place des généreux sunnites plus compétents. Pire encore, Maliki a construit l’outil militaire irakien non pas pour assurer la souveraineté et la défense nationales mais pour protéger le régime et réduire le risque d’un coup d’Etat militaire. Le résultat s’est révélé à la hauteur de son népotisme : « mauvais éléments » éloignés de la capitale, meilleures unités transformées en garde prétorienne, commandement attribués comme une sorte de « fromage » à des fins politico-communautaires. Cette politique des copains et des coquins fait inéluctablement chuter le moral des troupes et provoque des problèmes de discipline et un manque de professionnalisme certain. Autant de chemins qui conduisent au fiasco de Mossoul.

Ce bilan désastreux doit cependant être tempéré par trois remarques. Primo, certaines unités de l’armée irakienne ont certes failli mais d’autres, notamment celles qui sont déployées autour de Bagdad, n’ont pas eu pour l’instant l’occasion de montrer de quoi elles étaient capables. Deuxio, il faut noter que l’armée syrienne, dont l’histoire récente est moins mouvementée que celle de l’armée irakienne, s’est montrée, elle aussi, étonnamment inefficace face à quelques dizaines de milliers d’insurgés divisés et mal équipés. Alors qu’elle a pratiquement les mains libres depuis trois ans – seul l’usage des armes chimiques lui étant interdit –, cette armée moderne peine à atteindre ses objectifs et se voit obligée de s’appuyer sur des milices communautaires et le Hezbollah libanais. Tertio, les forces kurdes ou peshmergas (« ceux qui affrontent la mort ») n’ont pu endiguer l’avance de l’EIIS. Cet échec laisse penser que, malgré ses lauriers passés, l’administration autonome kurde a gravement échoué. Les images des quinquas bedonnants en costumes traditionnels ou en treillis-baskets, chargés de contenir l’avant-garde de l’EI au début de l’été laissent perplexe. Le manque de moyen ne suffit pas, en effet, à expliquer la bérézina kurde. L’aide occidentale et le soutien militaire actif des Etats-Unis ont certes permis de renverser la vapeur. Mais à l’évidence ce n’est pas demain qu’un Kurdistan autonome ou indépendant sera capable d’assurer la sécurité de ses citoyens.

Pour les Etats-Unis, EI N’est pas un adversaire inconnu. En 2007-2008, les forces américaines déployées en Irak, renforcées par la mise en œuvre du « Surge », ou « Sursaut » (opérations « Fantômes » 1, 2 et 3), étaient déjà parvenues à réduire considérablement les capacités militaires de ce qu’on appelait alors Al-Qaïda en Irak. Or, depuis, les Américains ont quitté le pays, Al-Maliki a tout fait pour s’aliéner les sunnites, tandis que le « printemps arabe » offrait aux islamistes radicaux un nouveau terrain de jeu en Syrie. Profitant du retrait américain d’Irak, le noyau dur de vétérans de la guerre civile irakienne a ainsi pu constituer, en à peine deux ans, une nouvelle force de frappe.

Fort de ces troupes toutes fraîches, l’Etat islamique a délaissé l’insurrection (harcèlement d’une force supérieure par des embuscades, des mines et des attentats-suicides) au profit d’une stratégie militaire plus conventionnelle. Reste à espérer que l’armée du Calife Al-Baghdadi ressemble à la grenouille qui voulait être aussi grosse que le bœuf. Comme dans la fable, cela a commencé par marcher : les points forts de l’EIIS (morale, discipline, encadrement de qualité par d’anciens militaires irakiens, tactiques habiles) joints à l’extrême faiblesse de leurs adversaires leur ont permis de remporter des succès indéniables. En revanche, sur le plan militaire, opérer à la manière d’une armée régulière avec ses colonnes de véhicules et ses effectifs nombreux place Al-Baghdadi face à des contraintes autrement plus lourdes que la direction d’un groupe terroriste dans le cadre d’une stratégie de guérilla. S’il suffit d’ordonner à un homme fanatisé de se faire exploser où l’on veut, commander des troupes et des Toyota 4×4 qui ont besoin d’essence, d’huile et de pièces de rechange est une autre paire de manches.

Sur le plan politique, contrairement aux conquérants arabes du VIIe siècle dont il s’inspire, l’EI n’a pas une véritable stratégie d’occupation et d’Empire. En Syrie, ses nervis n’ont pas mis longtemps pour s’aliéner les populations des territoires qu’ils contrôlaient par leur cruauté, leur fanatisme, sans oublier leur absence totale de subtilité politique. S’ils ont lu Mao, ils n’en ont pas retenu grande chose. Incapable de se fondre dans les populations comme des poissons dans l’eau, ils sont chez eux sur Twitter, Facebook et Youtube. Et c’est sans doute cela qui les rend particulièrement dangereux. Ils ne se contentent pas de prospérer sur les dépouilles des Etats irakien et syrien, ni de se nourrir de toutes les pathologies du monde arabe. Ils ont lancé un combat culturel contre l’Occident et ses valeurs libérales, séduisant partout des jeunes musulmans déracinés qui confondent fantasme et histoire, colère et politique, réalité et jeu vidéo, sens critique et complotisme. C’est cette internationale musulmane, aguerrie aux technologies modernes, qui constitue la véritable force de l’EIIS et la principale menace qu’il fait peser sur le monde.[/access]

* Photo : SIPANY/SIPA. SIPAUSA30112243_000023

Ecosse, Catalogne, Corse, Pays basque : même combat!

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europe ecosse catalogne

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Les Écossais ont donc majoritairement voté No au référendum sur l’indépendance : le contraire aurait été surprenant, vu le matraquage opéré non seulement par les Anglais, soudain inquiets de perdre le contrôle de la poule aux œufs d’or, mais globalement par le monde entier, soucieux de ne pas encourager un si vilain exemple. Pour l’Europe, particulièrement, malgré le pseudo-exemple allemand, qui serait à la source des recompositions de régions voulues par François Hollande, le type qui n’a jamais fait de géographie, et qui semble croire que le Bordelais lorgne sur le Limousin, l’Auvergne sur Rhône-Alpes et la Corse — ben la Corse, on n’y touche pas, on sait trop bien ce qui arrive aux bâtiments publics quand on les contrarie. Et puis pour l’économie mondialisée, ces histoires de région, cela sonne un peu archaïque. Dans l’optique des Nouveaux Maîtres — Alibaba et Goldman-Sachs réunis —, le planisphère s’article autour de la Chine industrielle (production) en une très vaste périphérie regroupant le reste du monde (consommateurs). Bref, l’Empire du Milieu mérite à nouveau son nom.

« À titre personnel, oui, je suis heureuse, parce qu’on n’aime jamais voir les nations qui constituent l’Europe se déliter… », a dit Najat Vallaud-Belkacem sur les ondes de France-Info, en ouverture de son interview du 19 septembre. Ma foi, elle a presque touché du doigt l’essentiel de cette élection ratée — mais une occasion manquée ne peut manquer d’amener une nouvelle occasion plus réussie — en Catalogne par exemple. L’essentiel, c’est que les Etats sont morts, dans le Grand Projet Mondialisé. Le pur jacobin que je suis s’en émeut, mais il constate : « l’Etat, c’est moi », disait Louis XIV — et l’Etat, désormais, c’est Hollande. On mesure la déperdition de sens. Le soleil s’est couché.

Dans un livre qui vient de paraître (La France périphérique — Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion), le géographe Christophe Guilluy montre fort bien que la France est désormais une galaxie de malaises additionnés tournant autour des « villes mondialisées » que sont Paris et deux ou trois autres centres urbains. Ce qui, explique-t-il, entraîne des réactions, frictions, émeutes et vote FN dans des endroits fort éloignés des bastions historiques du lepénisme. Les cartes de la désindustrialisation et de la montée des extrêmes se superposent exactement. Et après les Bonnets rouges, précise-t-il, on peut s’attendre à d’autres jacqueries — au moment même où je lisais son analyse, les Bretons incendiaient le Centre des impôts de Morlaix. Et la Bretagne, pourtant, est fort éloignée de Hénin-Beaumont ou de Vitrolles. Mais voilà : ce sont désormais les périphéries qui flambent.
Eh bien, je vois la tentation indépendantiste de l’Ecosse, de la Catalogne ou du Pays basque comme des réactions périphériques au viol permanent opéré par la mondialisation. Ce ne sont pas des réactions contre les Etats — il n’y a plus d’Etat —, mais contre les abolisseurs de frontières, les importateurs de saloperies à deux balles, les financiers transnationaux, contre ceux qui trouvent que le McDo est meilleur que le haggis ou le figatelli, contre les appétits qui pompent du pétrole pour assouvir la City, ou qui exploitent Barcelone pour faire vivre Madrid.

En fait, soutenir les régions, aujourd’hui, a un sens exactement à l’opposé de ce qu’il a pu avoir en 1940-1944 — il faut être bête comme Askolovitch pour croire qu’exalter le vrai camembert normand est une manœuvre pétainiste. Soutenir les régions, c’est combattre l’uniformisation voulue par les oligarques du gouvernement mondial, et, plus près de nous, les valets de l’ultra-libéralisme qui ont fait de l’Europe le champ de manœuvres de leurs intérêts — les leurs, pas les nôtres.

*Image: wikicommons.

PMA : La Cour de cassation entérine les enfants pour tous

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pma cour cassation taubira

pma cour cassation taubira

Souvenez-vous, c’était le printemps 2013 et il faisait un froid de canard. Depuis plusieurs mois, des centaines de milliers de gens manifestaient pourtant à Paris et dans toutes les villes de France contre le projet de loi sur le « mariage pour tous », qui allait autoriser des couples homosexuels à devenir parents. Et donc nécessiter le recours à l’IAD (insémination artificielle avec donneur anonyme) pour les lesbiennes, et à des mères porteuses pour les gays. Tout ça au nom de « l’égalité », mais pas entre enfants, puisque certains seraient désormais privés d’une lignée paternelle ou maternelle.

« La PMA pour tous est une demande légitime », clamait alors Christiane Taubira, qui ne voyait soudain plus la différence entre infertilité pathologique d’un couple et impossibilité naturelle de procréer sans homme. Entre l’aide médicale à la procréation et la fabrication d’êtres humains à la demande. Entre la sécurité sociale de De Gaulle et Le meilleur des mondes d’Huxley. Cette « réforme de civilisation » entendait faire de nous des produits manufacturés comme le dernier iPhone, conçus en choisissant sur catalogue les donneurs de sperme les plus conformes au « projet parental » de deux individus.

Ceux qui avaient vu le film Bienvenue à Gattaca s’arrachaient les cheveux. On vivait un cauchemar de science-fiction. Alors le gouvernement avait finalement choisi de reporter l’ouverture de la PMA aux lesbiennes à plus tard. Puis encore plus tard. Et finalement décidé, début février dernier, d’abandonner l’idée. « Ils manifestent contre la PMA et la GPA… sauf que ce n’est pas dans la loi », titrait L’Express, visiblement pas au courant que la plupart des lesbiennes ont les moyens de se payer un billet pour Barcelone ou Bruxelles, où elles peuvent très bien aller acheter du sperme et un nouvel iPhone, puis se faire inséminer.

Au retour, désormais, il leur suffirait d’adopter le petit orphelin de père pour que celui se voit établir un « acte de naissance » indiquant qu’il était « né de » deux mères. Problème : quelques tribunaux parmi « les plus réactionnaires » – selon des militants LGBT pour qui on ne devrait se soumettre qu’à une justice « progressiste » – se sont permis de ne pas prononcer de telles adoptions d’enfants conçus pour être orphelins. Tollé chez les « acheteuses de sperme » face à cette « inégalité », qui bafouait leur droit élémentaire à violer la loi française, rappelée par le Conseil Constitutionnel en mai 2013, selon laquelle la PMA « a pour objet de pallier l’infertilité pathologique, médicalement constatée, d’un couple formé d’un homme et d’une femme, qu’ils soient ou non mariés ».

Logiquement, la Cour de Cassation a donc fini par être saisie « pour avis » par deux tribunaux sur le sujet, afin de fixer une jurisprudence. Et le droit inaliénable à l’enfant pour les lesbiennes a enfin été reconnu en ces termes, ce mardi 23 septembre 2014 : « Le recours à l’assistance médicale à la procréation, sous la forme d’une insémination artificielle avec donneur anonyme à l’étranger, ne fait pas obstacle au prononcé de l’adoption, par l’épouse de la mère, de l’enfant né de cette procréation, dès lors que les conditions légales de l’adoption sont réunies et qu’elle est conforme à l’intérêt de l’enfant. »

Puisqu’on peut désormais fabriquer des humains sans père, on peut bien marcher sur la tête.

*Photo : amy_buthod.

Faut-il aller voter aux primaires de l’UMP (si elles ont lieu)?

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Un ami de gauche – mais pas trop à gauche quand même – avec lequel je peux échanger des idées, vient de m‘exposer son cas de conscience. Et de me le refiler.

Alors, comme d’habitude, j’ouvre la fenêtre (de Causeur), j’appelle les voisins et je leur repasse mon problème.

« Si au second tout des présidentielles, m’écrit mon ami de gauche, c’est Sarkozy contre Marine le Pen, je n’irai pas voter. Si c’est Juppé à la place de Sarko, je voterai pour Juppé. »

Il poursuit. « Pour être conséquent avec moi-même, devrais-je participer aux primaires de l’UMP si elles ont lieu? »

Ce qui ne lui est pas possible, vous savez comment sont les gens de gauche.

Je ne vous cache pas ce que je lui ai répondu. Que face à Marine le Pen le candidat de la droite soit Sarkozy, Juppé, Fillon, ou un autre, je voterai pour lui sans hésitation et sans crainte pour les fondamentaux de notre démocratie.

N’empêche.

Sachant que le choix du seul candidat non frontiste dépend des primaires de la droite, et même déjà en grande partie des primaires de l’UMP, doit-on ne pas y participer à ces primaires ?

En quoi serait-il démocratique (ou même fair-play) de réserver le choix du candidat de tous les Français non frontistes à la présidence de tous les Français aux adhérents et sympathisants de l’UMP ?

Alors, que fait-on, je vous le demande ?

On vote tous (sauf les frontistes) aux primaires de l’UMP, ou on attend de voir passivement ?

Dans l’immédiat, on est coincés.

À plus long terme, on se trouve face à deux vices.

Le premier vice de notre système représentatif est que les partis politiques ne sont plus des relais politiques adéquats entre les citoyens et le pouvoir, et que les primaires élargies aux sympathisants ne corrigent encore qu’insuffisamment ce défaut de représentativité.

Le second vice, ces sont les présidentielles à deux tours après un premier tour réservé aux votes irresponsables.

L’idéal serait donc qu’à un stade donné, des primaires rassemblant les deux grandes familles traditionnelles choissent le candidat commun contre l’adversaire commun.

Ça au moins, je trouve ça drôle.

Etat islamique : Une chance pour les Français musulmans

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algerie herve islam gourdel

algerie herve  islam gourdel

Un otage français est menacé d’être assassiné par des islamistes terroristes en Algérie, parce qu’il est Français. D’autres islamistes terroristes appellent les Musulmans de France à assassiner des Français par tous les moyens, parce qu’ils sont Français.

Tous les Français savent déjà que certains Français musulmans répondront à cet appel et passeront à l’acte au nom de leur Islam. Ils seront minoritaires, certes, mais que feront les autres ? Manifesteront-ils leur attachement à la France, au pays où ils ont choisi de vivre ? À la démocratie, à la tolérance en matière religieuse ?

Si les crimes des les islamistes terroristes soulèvent une énorme vague d’indignation publique chez les Français musulmans, cette indignation publique aura pour premier effet d’influencer les jeunes  tentés par le radicalisme et de retenir le bras de certains assassins potentiels, là-bas et ici.

Autre effet, non moins important, cette solidarité fera faire un immense progrès à la cohésion de la France. C’est une chance de faire la preuve que l’intégration a été réussie sur l’essentiel. Une chance à ne pas laisser passer.

Les formes que prendra cette solidarité nationale face à l’islamisme liberticide sont à inventer par les Français musulmans eux-mêmes. Mais que se passera-t-il si rien de tel ne se produisait ?

Le silence des millions de Français musulmans ferait sauter le bouchon du politiquement correct et ferait inévitablement surgir cette question terrible : de quel côté sont-ils?

Sont-ils les amis ou les ennemis de ceux qui vont tuer leurs concitoyens français? Rien ne se réglera par le non-dit et par le chantage à l’islamophobie.

Quand les millions de Français musulmans se déclareront en guerre avec les islamistes terroristes qui tuent les Français, il n’y aura plus de place pour le soupçon et pour le rejet à leur encontre.

*Photo : AP/SIPA. AP21627186_000001.

Quand j’étais propal

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israel tunisie syrie

israel tunisie syrie

Spectateur impuissant de la tragédie israélo-palestinienne, je ne sais pas où donner de la tête lorsqu’on me somme de prendre parti. Pro-palestiniens pavloviens et soutiens inconditionnels d’Israël me fatiguent, car j’aime la nuance, la dialectique et la pensée contre soi. Un militant palestinien devrait pouvoir débattre avec un likoudnik[1. Je ne fais bien évidemment pas référence au débat Brauman/Finkielkraut qui figure dans ces pages. On aimerait en effet que le Likoud se prononce aussi clairement qu’Alain Finkielkraut contre la colonisation des territoires et pour la création d’un État palestinien.] selon mes critères d’ouverture, qui ne font – hélas ! – pas l’unanimité, mais, heureusement, prévalent à Causeur. Avant de travailler pour un magazine « sioniste » dirigé par Gil Mihaely, ancien officier de l’armée israélienne, j’ai traversé plusieurs phases durant mes vingt-sept années d’existence. Voilà comment.

Aujourd’hui que je me sens las et recru de ce conflit qui éclipse tous les autres, je me remémore mon vieil ami Jihad. Il y a des gens que rien ne prédispose à passer les contrôles de sécurité. De mes sept ans à mes onze ans, mon meilleur ami se prénommait donc Jihad. Palestino-Tunisien, fils d’un militant de l’OLP resté à Tunis après le retour au bercail d’Arafat, en 1994, mon compagnon de jeux m’a légué une foule de souvenirs d’enfance sur la plage d’Hamilcar. Voisin habitant juste en face de chez moi, il m’offrit son amitié inespérée, dans cette banlieue morne au nom punique nichée entre Sidi Bou Saïd et Carthage, où le lumpen local me faisait payer cher mon statut de demi-héritier de l’ancien colonisateur. Lorsque Jihad évoquait sa famille réfugiée au Liban sud, il n’était question que de caves remplies d’armes, de nostalgie du pays perdu et d’une soif de revanche qui n’était pas cependant un appel à casser du Juif. Dans l’ingénuité de la jeunesse, j’écoutais le récit de ces tranches de vie d’une oreille amicale, compatissant aux malheurs d’un déraciné que la fatalité semblait accabler à chaque raid israélien contre les territoires occupés. L’image d’Épinal – ou de Ramallah – du soldat de Tsahal oppressant l’enfant palestinien me hantait inconsciemment, comme elle paralyse l’esprit de si nombreux analystes et journalistes, enfermés dans un manichéisme hémiplégique. Mais, cela, je ne l’avais pas encore compris. Sans même y réfléchir, par simple projection du malheur de l’autre, j’étais invariablement pro-palestinien jusqu’au début de mon adolescence. On n’est pas dialectique quand on a dix ans.

2000 : Diversion, j’écris ton nom                                          

À l’automne 2000, démarra la Seconde Intifada. Lorsqu’Ariel Sharon marcha sur l’esplanade des Mosquées, deux mois après l’échec des négociations de Camp David entre Barak et Arafat, les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, pilotées par l’Autorité palestinienne, et le Hamas multiplièrent les attentats-suicides contre des civils israéliens. L’engrenage opérations martyres-répression se mit en route, produisant son lot d’images terribles comme la lente agonie du jeune Mohamed al-Dura, que les télévisions du monde entier dirent alors mort sous les balles de Tsahal. Il n’en fallait pas plus pour chauffer à blanc des collégiens en quête d’un prétexte pour faire l’école buissonnière. Dans mon lycée, la répression de l’Intifada amena bon nombre d’élèves à faire grève. En langage moins fleuri, cela s’appelle « sécher les cours ». J’avais beau n’être qu’en classe de quatrième, mon surmoi de bon élève me mit la puce à l’oreille. En tant que jaune suivant consciencieusement les cours, je m’exposais aux représailles verbales des tire-au-flanc, soudainement atteints d’un pro-palestinisme aigu : « Tu ne fais pas grève ? Pro-Sharon ! » Dans ce collège où enfants de la bourgeoisie tunisienne et fils d’expatriés s’entendaient à merveille pour faire le mur, j’ai commencé à penser que la cause palestinienne avait bon dos. À force de porter le fardeau de toutes les lâchetés du monde, les Palestiniens doivent sacrément souffrir des lombaires !

De même que mes anciens condisciples, les potentats arabes essuient allègrement leurs pieds sales sur la souffrance palestinienne. Ainsi, la Tunisie des années 1990 et 2000, qu’un clan présidentiel avait privatisée, ne tolérait d’autres manifestations « spontanées » que les cortèges de soutien au peuple palestinien, où on acceptait même qu’un drapeau israélien brûlât. Muselé par un État policier, le sous-citoyen arabe jouit de son quart d’heure d’indignation antisioniste une fois l’an, encadré comme il se doit par les forces de sécurité. Diversion, j’écris ton nom. Une fois sifflée la fin de la récré cathartique, la grève de mon lycée et les quelques manifs extérieures prirent fin, sans qu’Israéliens et Palestiniens aient avancé d’un pouce sur la route de la paix.

2009 : Gaza sur le chemin de Damas

En quatrième année à Sciences Po, je sillonne la Syrie pendant mes deux semaines de vacances d’hiver, sans doute mû par la nostalgie de mon long stage à Damas, accompli quelques mois auparavant. Dès 2007, à Damas, j’avais visité le camp palestinien de Yarmouk, au sud de la capitale syrienne, où près d’un million d’enfants de réfugiés de 1948 et 1967 forment un petit État dans l’État. Les portraits de cheikh Yassine et de Yasser Arafat décorent les rues de cet immense quartier, en partie administré par les Nations unies, que les tout-puissants services de sécurité syriens peinent à contrôler.

En ce mois de mars 2009, j’erre à travers les rues d’Alep jalonnées de photos d’enfants de Gaza à l’agonie, prises pendant l’opération israélienne Plomb durci (28 décembre 2008-18 janvier 2009). Trois ans plus tard, dans cette même ville, les raids intensifs menés par l’aviation syrienne et les exactions des salafistes feront relativiser à la population locale la présumée cruauté israélienne. Mais c’est une autre histoire. Pour l’heure, personne n’ose encore défier le régime baasiste. Dans les cafés bondés, les damascènes écoutent pieusement le secrétaire général du Hezbollah sermonner Israël et promettre la « libération » prochaine de toute la terre de Palestine. Bien plus qu’un Assad, secrètement conspué par une partie de la population, Hassan Nasrallah est le saint patron, idolâtré des chrétiens comme des musulmans, qui écoutent religieusement chacun de ses discours.

Hamas et Hezbollah étant les deux mamelles de la « résistance » au sionisme, le pilonnage de Gaza a autant indigné le Syrien moyen que la guerre de juillet 2006 au Liban, « victoire divine » célébrée par les posters représentant Assad père et fils aux côtés de Nasrallah qui tapissent toutes les échoppes. Récupération, encore et toujours. « La victoire à la résistance » : en v’là un slogan fédérateur dans un pays qui explosera trois ans plus tard. Du coup, quand je leur dis venir de Paris, les passagers du bus Alep-Hama me disent regretter l’alignement de notre opinion publique sur les positions israéliennes. Pleutre, au lieu de rétorquer que le Hamas avait (déjà) sa part de responsabilité dans la tragédie gazaouie, je leur réponds que des milliers de Français ont défilé contre « l’agression » de Tsahal contre le territoire annexé par le mouvement islamiste. Sur le poste de télé de ma chambre d’hôtel, les experts d’Al-Manar, la chaîne du Hezbollah, analysent le résultat des élections israéliennes, remportées d’une courte tête par le chef du Likoud Benyamin Netanyahou. À cette époque, j’avais été marqué par la lecture du livre-testament de Georges Habache[2. Les révolutionnaires ne meurent jamais. Conversations avec Georges Malbrunot, Georges Habache, Fayard, 2008.] dans lequel le fondateur du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) disait tout son dépit face à l’islamisation de cette cause arabe. Ironie de l’Histoire avec sa grande hache, Habache se désolait de la réécriture islamiste du conflit, regrettant qu’autant de militantes du FPLP se voilent, s’assumait « nationaliste arabe, marxiste, et chrétien », mais publiait en annexe sa lettre de soutien au Hezbollah écrite à l’été 2006. Cherchez l’erreur.

N’ayant aucune dilection pour la violence – attentats-suicides, lancement de roquettes et tutti quanti –, je n’ai jamais adhéré à la rhétorique revancharde. Je n’en ressens pas moins comme une injustice le sort infligé aux Palestiniens, a fortiori aux Gazaouis, sous la férule du Hamas, sans que leur malheur ne me fasse remettre en cause le droit à l’existence d’Israël, hors colonies. Deux légitimités, cela fait beaucoup sur une terre trois fois sainte, grande comme un timbre-poste, que deux peuples se disputent à coups de (re)sentiments. Il se trouve que j’ai parcouru plusieurs fois le petit Golan syrien, jusqu’aux frontières de la zone tampon onusienne, pour savoir ce qu’est le ressentiment ressassé. Ressentiment du passé mâché et remâché comme cette ville fantôme de Quneitra, rétrocédée à la Syrie en 1974, et que les autorités locales ont laissée en l’état, cernée de mines, avec tous ses édifices détruits ou troués par les obus. Le jour de la fête nationale syrienne, les scouts et organisations de jeunesse y défilent religieusement, histoire de défier l’ennemi sioniste. Quarante ans après la guerre du Kippour, Israël est-elle la mère des malheurs syriens ? Le simple rappel des 170 000 morts provoqués par l’insurrection syrienne et sa répression répondent à cette question d’ingénu.

2014 : bis repetita…

Et voilà que ça recommence. Inutile de vous refaire le film : l’enlèvement des enfants israéliens en Cisjordanie, les tirs de roquettes depuis Gaza (dont bien peu atteignent leur cible, grâce à la protection balistique du « dôme de fer »), l’opération israélienne Bordure protectrice, etc. Un mois de bombardements intensifs, un temps conjugués à une opération terrestre, le chaos et la désolation jonchent les rues de Gaza. Dans la procession médiatique qui a accompagné les reportages sur Gaza, j’ai beaucoup entendu parler de riposte « disproportionnée », sans savoir de quoi il retourne. Bien sûr, on ne peut que s’offusquer avec Rony Brauman, Régis Debray et Edgar Morin du prix humain payé par les civils gazaouis. Mais que serait une riposte « proportionnée » ? Israël devrait-il se contenter d’envoyer une roquette dès que le « dôme de fer » détecte un tir du Hamas ? Je n’aimerais pas être à la place d’un appelé israélien, pas plus qu’à celle de Mahmoud Abbas, contraint de composer avec son pire ennemi islamiste, marginalisé par la droite israélienne, spectateur du démantèlement unilatéral des colonies de Gaza (2005), comme de leur extension en Cisjordanie.

J’entends çà et là parler d’autodéfense du Hamas, mais quid des boucliers humains et des écoles que ses miliciens prennent délibérément en otage ? Il est certainement illusoire de vouloir porter l’estocade aux terroristes en détruisant des tunnels d’armes – ainsi que l’a déclaré Netanyahou. Un jour viendra où le Hamas, comme l’OLP hier, devra abandonner sa charte complotiste et antisémite, pour accepter le fait israélien. Sans quoi, s’il poursuit la lutte armée, il pourrait se faire déborder par les cousins palestiniens des salafistes qui sévissent déjà au Levant. En dehors de ces quelques considérations, je n’ai pas encore échafaudé le plan de paix parfait entre les deux États.

Souffrir pour les autres, voilà un sentiment chrétien qui m’est cher. Mais se prendre pour les autres, comme certains semblent le faire, tient au mieux de la tromperie narcissique, au pire de la contrefaçon sentimentale. Je laisse aux histrions à la Jean Genet les grandes déclamations lyriques, qui font d’excellents romans mais de piètres feuilles de route. Le chantage à la compassion, sur l’air du « je suis moralement meilleur que toi », n’a pas fini de m’exaspérer. Tout aussi inepte, la tentation des fans de krav-maga qui prétendent tout régler par les baïonnettes de Tsahal. Ce double rejet risque de m’aliéner les sourds et aveugles des deux camps. Tant pis pour eux.

*Photo : DR. Alep, mars 2009 : « Nom et prénom : Mohamed Al-Bour’i. Nationalité : arabe palestinienne !!!? Chefs d’accusation : a menacé l’entité sioniste, a participé à l’envoi de missiles Qassem, a lancé des opérations-suicides sur Tel-Aviv. Le coupable avait atteint l’âge de… 5 mois. En toute logique, votre sang est du sang tandis que notre sang est de l’eau. En toute logique, vos victimes sont innocentes tandis que les nôtres ne sont que poussière. »

Netflix, le loueur de films (trop) intelligent

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netflix series films

netflix series films

Exit le temps du « cinéclub » où il fallait se déplacer, choisir une cassette parmi un étroit panel de films, pour la restituer 48 heures plus tard. Avec Netflix, même la VOD semblera bientôt obsolète : il suffit de payer un abonnement quelques euros par mois pour avoir accès à une consommation illimitée de films et de séries. Un vrai paradis télévisuel pour cinéphiles (et insomniaques). En France, ce n’est pas encore tout à fait ça  mais outre-Atlantique, cette plateforme de streaming est déjà un mode de consommation à part entière.

La clef du succès ? Ce géant de l’audiovisuel doit une large partie de sa réputation à un algorithme de recommandation très performant, une sorte de formule secrète  sur laquelle travaille une fourmilière de 900 ingénieurs. Netflix sait en même temps que vous ce que vous avez choisi… mais aussi ce que vous allez choisir. À l’origine de ce prodige, des ingénieurs, développeurs, et autres informaticiens payés en moyenne 100 000 dollars par an. Leur travail consiste à déterminer vos comportements et habitudes. Dans le jargon informatique, il s’agit de récolter et d’étudier en fonction de chaque individu un maximum de « métadonnées ». Analyser et extrapoler ces données permet de prévoir avec une grande exactitude nos comportements à venir et nos futures envies avant même qu’elles naissent. Mais la technique n’est pas infaillible. À tel point que son entrée en grande pompe sur les écrans français, belges et britanniques fut ratée. Pendant une heure ce week-end, les tout nouveaux abonnés ont soudain fait face, dimanche soir, à un écran noir. Une erreur qui ne dégrade pas encore l’image de Netflix, peu coutumier de ce genre d’avaries.

Reed Hastings, directeur de l’entreprise américaine, parie depuis le début sur cet algorithme. À tel point qu’il lance en 2009 The Netflix Prize  et offre une récompense d’un million de dollars à tous les développeurs et analystes désireux d’améliorer ledit algorithme de recommandation. Une somme somme toute rédhibitoire pour qui a compris cette chose essentielle : pouvoir anticiper et canaliser nos choix revient à posséder une capacité incroyable d’optimisation des ventes.

Le potentiel de cette formule à succès n’a pas échappé au leader et pionnier du e-commerce : Amazon. Un tiers de son chiffre d’affaire est dû à l’algorithme qui suggère des produits personnalisés à chaque visiteur. Selon le même procédé, l’industrie de sites de rencontres comme Meetic vous prédit grâce à une étude précise de vos affinités, de vos amours, de vos emmerdes avec qui vous allez passer le reste… des prochaines 48 heures. Les informations sur nos habitudes d’achats sont en train de renverser le rapport de l’offre à la demande. Désormais, certaines entreprises créent, fabriquent et vendent en fonction de nos envies en minimisant le risque que leurs produits ne trouvent pas preneur.

Quant à Netflix, son modèle économique de loueur – et de producteur de séries – risque de mettre davantage de pression sur le développement de la création. Si la « production à la demande » venait à se généraliser, qui pourrait nous surprendre avec quelque chose dont on ne soupçonne même pas l’existence? Qui pourrait nous proposer de sortir des clous ? La logique économique pousse à la maîtrise et à la diminution des risques. La création est, elle, une activité à risque. Jusqu’ici, les deux dynamiques cohabitaient avec plus ou moins de bonheur. Aujourd’hui, la technologie permet de franchir un seuil critique. Comme par le passé, on le constatera quand il sera trop tard.