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Si la Champagne m’était contée…

Les « Contes de Champagne » d’Éric Poindron (Grasset, 2026)


Si la Champagne m’était contée…
Image d'illustration Unsplash.

L’hiver approche, la ville tremble, nous allons changer d’heure ce week-end. Dans une époque trouble, nous avons soif d’imaginaire. Lisons tous, à haute voix, les Contes de Champagne aux éditions Grasset de l’enlumineur Éric Poindron, le bienfaiteur des âmes perdues…


Il est là, au creux de la nuit, au feu crépitant, assis sur une chaise, ses mots en apesanteur, en lévitation, au-dessus d’une assemblée blottie, attentive, captive au moindre craquement. Les châtaignes pétaradent dans l’âtre de la cheminée, la chaleur monte, les esprits s’enivrent, les enfants ont les yeux qui brillent. De sa voix d’or, il raconte des histoires des temps immémoriaux.

Passeur de mémoire

Des histoires rapportées, rapiécées, ravaudées, au fil des siècles. Des histoires pour trembler et s’unir. Pour le plaisir de vibrer. Pour le plaisir de traverser la campagne avec des bottes de sept lieues, d’enjamber les coteaux ensoleillés et de plonger dans les mares au diable. Simplement, pour le plaisir de se retrouver ensemble. De croire encore à une humanité durable et apaisée. C’est comme ça que je vois le griot Poindron, mon cousin de province, porteur d’histoires et passeur de mémoire, Icaunais singulier, enfin exfiltré des villes absurdes, à la fois populaire d’essence et littéraire de portée. L’écrivain Éric Poindron fait le pont entre Villon et Hardellet, tout en enfilant une veste de velours épaisse et charnelle que n’aurait pas reniée l’illustre Vincenot. Il nous revient cet automne avec un livre qui ne se résume pas, qui ne se déflore pas, qui ne se décortique pas en fiches signalétiques. D’érudition paysanne, Poindron voit plus haut et plus loin, il embrase les imaginaires.

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Ses Contes de Champagne aux éditions Grasset sont autant de bulles d’espérance dans une époque navrante. Affligeante. Moderne par bêtise. Poseuse, car inapte à ressentir la poétique de l’étrange, de l’incongru, du fantastique et de l’évasion. Un peuple qui ne rêve pas à la fantasmagorie de sa propre histoire, est un peuple absent, retiré du monde. Avant d’aborder ce samedi cataclysmique, d’endosser une fois de plus les stigmates d’une France à cran, j’avais besoin, viscéralement besoin d’une lecture de connivence, d’apaisement, d’une lecture qui retisse les liens, rebouche les trous d’un pays à la dérive. Ses Contes de Champagne dans la collection « La France par ses contes » ont la permanence des grimoires et des livres de recette. Ils ont le parfum des œufs meurette, des mouillettes et des bibliothèques de jadis, celles où les enfants uniques venaient panser leurs douleurs. Ses contes recollent nos îlots d’amertume et nous redonnent un semblant de cohésion. Poindron vient colmater les fissures. Nous l’attendions. Ses contes médiévaux sont des lampions, flammèches ou phares d’Épernay, ils ravivent la flamme des inconsolables que nous sommes. Je ne veux surtout pas les froisser, ne surtout pas les réveiller, les résumer maladroitement ; c’est à vous lecteurs de les découvrir, et, à votre tour, de les porter de ville en ville, de lieu-dit en bourg, de propager le sillon des amitiés fécondes, c’est grâce à vous qu’ils prospéreront. Ses contes sont des offrandes avant la Noël, Saint-Nicolas avant l’heure, on y parle de grenouilles, de rose de Chypre, de l’abbaye de Clairvaux, de valet, de fous de Troyes, de feux follets ou de la Mère lièvre. Les éventer, ce serait gâcher votre plaisir. Il faut accepter « les fantaisies du passé » nous avertit-il, nous débarrasser de cet esprit raisonneur, persifleur, atrocement moderne et finalement brumeux. Car, le conte est un maillon essentiel des chaînons villageois et probablement des quartiers bétonnés.

Réchauffant

L’imaginaire n’a pas de frontières. Je me rappelle des monologues berrichons de ma grand-mère, apnées dans les coulisses du temps, délicieusement ruraux et pénétrants. Le conte est partout chez lui, il entre avec la même force de conviction aussi bien dans les tours boulonnées que dans les fermes isolées. Le conte fait communauté. J’aime les premières phrases de l’ami Poindron quand il évoque son grand-père André, « un sacré raconteur d’histoires », il se place sous son auguste magistère et la phrase d’après, nous pénétrons dans la généalogie Poindrienne, au-dessus, il y a a le père d’André, Jules, surnommé « Monsieur joli conte ». Ce « petit » livre se goûte, j’en salive encore, il réchauffera les cœurs arides. Et, ils sont nombreux en ce moment.

Avec l’ami Poindron, nous n’avons qu’un seul point de désaccord quand il affirme (mais je ne le crois pas) que le conte n’est pas de la littérature. Il nous livre ici de la grande littérature, ample, rurale et sauvage, il est assurément un Comte de Champagne.

Contes de Champagne – Éric Poindron – Grasset 232 pages

Contes de Champagne

Prix: 17,90 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 15,00 €



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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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