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Auto-écoles : Ornikar dépasse la vitesse de l’administration

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Ornikar, voilà une société qui a réussi le prodige d’être dans toutes les bouches alors qu’elle n’a pas encore démarré son activité. Même le New York Times s’est fendu d’une « une » dans son édition internationale, sur cette start-up montée par deux jeunes français diplômés d’école de commerce. « Une auto-école en France se cogne au mur des régulations » annonce le correspondant américain bien aise de mettre en avant les lourdeurs françaises.

Ornikar, c’est une plateforme en ligne pour le permis de conduire. Un site qui met en relation un candidat au volant et un enseignant. L’élève, en trois clics, peut décider de prendre des cours sur son lieu de vacances, (mais attention, il faut justifier d’un titre de résidence) puis continuer ses leçons dans sa commune d’origine, et enfin passer son permis chez sa grand-mère (toujours la question du titre de résidence) car l’attente de la date d’examen y est moins longue.

À première vue, Ornikar est aux auto-écoles ce qu’AirBnB est aux services hôteliers, ou Uber aux taxis : une offre innovante qui met en ligne des services adaptés à la demande de chacun, pour un prix plus compétitif. Alors, bien sûr, les acteurs du marché traditionnel ont de quoi s’inquiéter. Assises confortablement sur un domaine à la clientèle assurée, les agences n’ont pas toujours su évoluer et s’adapter aux besoins de leurs clients.

La jeune entreprise met ainsi le doigt dans un rouage compliqué et « mal fait », d’après Philippe Colombani, directeur de l’Union nationale des instructeurs de conduite (UNIC). Lui-même reconnaît « les problèmes du système ». Pour autant, la réforme annoncée par Bercy sur les professions réglementées, qui concerne aussi les auto-écoles, dérégule tout mais ne règle rien. Le souci, expose Philippe Colombani, ne vient pas des écoles privées: «  L’auto-école est dépendante de l’administration qui délivre un nombre limité de droits au permis, du coup, l’élève est dépendant de l’auto-école qui lui délivre ce droit. »

Concrètement, les vingt heures réglementaires ‘avèrent  très rarement suffisantes pour accéder à l’examen de conduite. Car, au numerus clausus des places de permis, l’auto-école répond par une course au niveau. Seuls les meilleurs ont le droit de conduire devant les examinateurs. Les recalés, de leur côté, peuvent prendre un ticket pour la prochaine session, en espérant qu’ils soient qualifiés. « C’est là qu’il y a des abus, précise Philippe, certains gérants d’auto-école en profitent pour multiplier les leçons des élèves pris en otage. J’en connais un qui est monté à 80 heures de conduite. »

Pas étonnant donc que la clientèle se précipite au portillon des nouveaux internautes, garants des prix cassés. Malgré cela, Ornikar n’est pas ce pourfendeur des vieux doctes que les Américains, et autres journalistes méridionaux, ont fantasmé. « Nous, on veut respecter les règles, pas les briser » insiste gentiment Benjamin Gaignault, co-fondateur de la jeune entreprise.

Contrairement à AirBnB ou Uber, Ornikar s’est soumise aux rréglementationsde la profession : obligation d’avoir un local de 25 m2 minimum avec une salle pour le code et une pour la pratique, une télévision, un lecteur DVD, une voiture double commande et un moniteur accrédité.

Ces conditions remplies, la société peut déposer une demande d’agrément auprès de la Préfecture. La réponse, pour les deux jeunes entrepreneurs, se fait toujours attendre. Apparemment, le verdict pose un « problème politique », insinue Benjamin Gaignault. En attendant, la société ne peut pas fonctionner et « nous, on paye notre bail dans le vide depuis 9 mois » souffle encore le co-directeur d’Ornikar.

En fait, Ornikar soulève une question qui gêne le ministère de l’Intérieur. La petite entreprise qui n’a pas encore pris du service propose de faire passer la conduite à ses futurs élèves en candidat libre. Une voie qui existe légalement mais qui n’a été empruntée que très rarement. Or cette méthode est une manne ouverte aux nouvelles demandes d’examen. Jusqu’à maintenant, l’administration réussissait à vassaliser les auto-écoles en leur accordant un nombre limité de droit au permis, calculé au prorata de leurs élèves inscrits pour la première fois et des inspecteurs de la fonction publique disponibles dans le département. Un système paralysant que Philippe Colombani déplore : « Chaque élève devrait avoir son droit au permis, indépendamment de l’auto-école, mais ce n’est pas le cas. Les écoles sont bridées par l’administration. Et les élèves en pâtissent. »

Avec Ornikar, plus moyen de contrôler les candidatures. L’administration devra faire face à la réalité du marché et accorder plus de places à l’examen final, donc assurer plus d’inspecteurs.  Des inspecteurs qui sont des fonctionnaires, qui coûtent chers, et dont il est impensable d’augmenter le nombre. Philippe Colombani milite depuis longtemps pour la privatisation de l’examen du permis de conduire, mais s’y oppose « un problème politique et surtout électoral ». Comme un refrain qui revient…

En attendant, Benjamin Gaignault porte l’optimisme de son âge : « Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, prépare une réforme qui devrait multiplier le nombre de places d’examens. » Et tout ça, sans créer de nouveaux postes d’examinateurs de la fonction publique. Et sans en diminuer bien sûr. Abracadabra !

Pour le reste, vous connaissez la musique : un petit problème politique…un grand nombre de fonctionnaires.

Sarkozy ou la Vème république en mort clinique

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sarkozy republique president

Donc, on en est là. Le retour de Nicolas Sarkozy a été l’événement majeur du week-end. On mène une guerre en Orient sans la moindre discussion  ou presque, Michel Sapin fait acte d’allégeance au G8, en Australie, à tous les articles de foi les plus éculés du libéralisme mondialisé, une initiative citoyenne européenne (ICE), une des rares avancées démocratiques octroyées par le Traité de Lisbonne, a été retoquée par la Commission européenne parce qu’elle osait s’attaquer aux négociations occultes sur le grand marché transatlantique, des légumiers bretons font brûler des bâtiments publics (que n’aurait-on entendu si la même scène s’était déroulée dans une banlieue), l’Etat Islamique nous menace de représailles terroristes, la journée mondiale sur la maladie d’Alzheimer qui devient un problème majeur de santé publique passe à la trappe mais qu’importe : Nicolas Sarkozy est de retour, on vous dit.

Comment interpréter cet aveuglement, cette bêtise au sens flaubertien du terme, « La bêtise humaine, actuellement, m’écrase si fort que je me fais l’effet d’une mouche, ayant sur le dos l’Himalaya. » ?  Comment expliquer que le retour d’un homme qui fut certes Président de la République mais a tout de même été battu et reste sous le coup de plusieurs poursuites judiciaires, focalise à ce point l’attention ? On pourrait évoquer cette désormais tristement fameuse BFMisation de l’information, cet effet de loupe sur l’accessoire et l’instantané qui permet avec une étonnante précision, de passer à côté de l’essentiel. Mais cela ne serait pas suffisant. En fait, le retour de Nicolas Sarkozy signe surtout la transformation définitive de cette belle jeune fille que fut la Vème république à la fin des années cinquante en vieille dame ergoteuse, autoritaire et molle à la fois, verrouillant un peu plus un système politico-économique dans de fausses alternances qui font le miel de Marine Le Pen.

On pourrait bien sûr moquer pas mal de choses dans le retour de Nicolas Sarkozy. La forme d’abord. On avait cru comprendre que dans la Vème république, un homme qui voulait accéder à la magistrature suprême, allait à la rencontre du peuple, qu’il y avait soudain une coïncidence presque mystique entre le désir des Français et la volonté d’un chef. Or Nicolas Sarkozy est décidément de son temps, c’est à dire potentiellement déjà démodé. Il faudra se rappeler qu’il est passé par Facebook pour annoncer sa candidature à l’UMP et donc, de manière subliminale, à la présidentielle. Facebook, comme chacun le sait, est un réseau social qui sacre principalement la pulsion narcissique des adolescents mais qui n’existera peut-être plus dans deux ou trois ans. Vous vous souvenez de la manière dont Lionel Jospin avait déclaré sa candidature ? Par un fax…Aucun médium n’est innocent et quand il disparaît pour des raisons d’obsolescence, il y a de fortes chances que le message disparaisse avec lui ou ne laisse qu’une trace somme toute anecdotique dans l’Histoire. On ne demandait pas à Sarkozy d’annoncer son retour à la façon de de Gaulle le 18 juin, -il est d’ailleurs tellement peu gaulliste-, mais Facebook, tout de même… Vous imaginez le Général demandant à ses conseillers en communication  de comptabiliser ses « like » et ses « friends » ? Sur la forme, toujours, il y a quelque chose de légèrement scandaleux à voir Sarkozy imposer sa présence à France 2 qui s’empresse de commenter sur …le fait que son JT a fait un carton et, pour une fois, a écrasé celui de TF1 ! Je crois me souvenir que Giscard, après le coup de massue de 1981, avait fait sa rentrée par la petite porte, d’abord en se faisant élire conseiller général, puis député. Il avait été applaudi par tous les bancs de l’Assemblée, d’ailleurs, lors de son retour…

Et comme il se doit dans notre nation éprise de classicisme, le fond finit toujours par rejoindre la forme. Cela peut paraître bizarre, mais Sarkozy si habituellement présenté comme une « bête politique », un « gagneur », est quand même l’homme qui a perdu régulièrement toutes les élections sauf celle de la mairie de Neuilly et la présidentielle de 2007. Mais entre le choix de Balladur, les européennes de 99 où il se fait doubler par Pasqua, les municipales de 2008, les européennes de 2009, les régionales de 2010, les sénatoriales de 2011 et, bien sûr les présidentielles de 2012, on ne peut pas dire que ce soit un grand palmarès. Je serais militant ou élu UMP, j’y regarderais à deux fois et d’ailleurs certains le font.

De fait, et là encore, ce n’est pas glorieux, Sarkozy profite surtout de l’insigne faiblesse de François Hollande qui est son digne successeur puisqu’une fois arrivé à l’Elysée, il s’accroche au pouvoir par la seule force d’institutions qui fonctionnent contre leur logique même, atomisant sa famille politique en l’entrainant dans des défaites catastrophiques et en révélant des fractures idéologiques insurmontables dans son propre camp.

Alors on m’expliquera que les soucis des Français  sont à mille lieues  d’un changement de république. Sans doute mais ils sont à mille lieues aussi du bal des égos des petits marquis et petites marquises de l’UMP qui, à l’instar de Rachida Dati, commencent déjà à balancer sur les petits camarades et le choix de Frédéric Péchenard comme directeur de campagne de Sarkozy. Et puis rien n’empêche de faire un peu de pédagogie, pour reprendre un mot à la mode, sur ce que pourrait être une VIème république avec un régime primoministériel et une vraie proportionnelle. Ce serait pour chacun le moyen de voter pour ses idées et de les voir vraiment représentées, à leur juste poids et de favoriser ce qu’on appelait autrefois des majorités d’idée. Cela permettrait à la partie de l’UMP qui veut gouverner avec le FN de le dire, à l’autre partie qui est d’accord sur tout ou presque avec le centre et le PS de le dire aussi, aux Verts et aux « frondeurs » de refonder la gauche avec le FDG. Bref, on parlerait programme, on argumenterait, on reprendrait confiance dans le politique, toutes choses dont on est très loin après la mascarade de ces jours-ci.

*Photo : Remy de la Mauviniere/AP/SIPA. AP21626681_000003.

On ne touche pas à l’Europe chez Ruquier…

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Personne ne connaît François Asselineau, fondateur de l’Union Populaire Républicaine. Et il ne gagne probablement pas à être connu. Ce quinquagénaire bouffi de vanité a une idée fixe : sauver la France et un modèle, le général de Gaulle. Il veut à tout prix rompre avec l’Otan, ainsi qu’avec l’Union européenne et renoncer à l’euro. Pourquoi Laurent Ruquier a-t’il invité cet illustre inconnu ? Pour le jeter en pâture à Aymeric Caron qui, tel un requin affamé, n’en a fait qu’une bouchée. Ce n’était pas vraiment gentil de la part de l’animateur éternellement scout de  » On n’est pas couché  » qui savait pertinemment comment allait se dérouler la soirée. Il tenait sans doute à affirmer des convictions pro-européennes en montrant qu’il y a pire que Marine Le Pen : François Asselineau qui, pourtant, n’est ni raciste, ni islamophobe, juste un peu décalé.

Le sommet de l’émission à été atteint lorsque François Asselineau a raconté comment des lepénistes suivaient en catimini ses conférences pour lui piquer des idées, voire son programme. Quand Léa Salamé qui peine, la pauvrette, à s’imposer, lui a demandé s’il souhaitait que la France s’inspire de la Suisse, il a préféré ne pas répondre. Il venait de comprendre le piège dans lequel il était tombé. Sa première apparition à la télévision l’avait déjà ringardisé. Un musicien présent sur le plateau lui suggéra qu’il avait une voix de chanteur d’opérette, au cas où ses ambitions politiques s’arrêteraient là. La compassion est parfois pire que la cruauté.

Chacun voit Gaza à sa porte

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paris israel gaza

Arrivé au premier étage, je souffle un brin. Quarante-cinq marches surhaussées, faut se les faire. À l’intention des petites natures, une âme bienveillante a disposé trois tabourets à chaque étage pour le repos du grimpeur. Au palier, assise jambes croisées, une gracieuse demoiselle décortique le Libé du jour, le regard fixé sur un titre en caractères pour malvoyants : « À Gaza, “les civils étaient la cible” ».

– « C’est pas moi qui vous le dis. Même Libé, sioniste jusqu’à l’os, est obligé de le reconnaître, fulmine la mignonne.

– C’est entre guillemets, fais-je timidement en détournant l’œil de son corsage.

– Mais lisez donc l’article. 72 % de civils, selon l’ONU. Les civils étaient des objectifs délibérés. “Sinon, pourquoi détruire la centrale électrique, les puits, les écoles, les ambulances ?” C’est écrit dans Libé. Et vous croyez qu’on tue des milliers de civils par hasard, par accident. Allons donc ! Les sionistes terrorisent un peuple entier. Leur rage sera assouvie quand tous les Gazaouis se mettront à genoux en implorant grâce. Voilà la condition de leur sécurité. Ils peuvent toujours courir. Les Palestiniens ne céderont jamais. »

Elle s’appelait Clara. Je pesai ses arguments. Tout n’était pas idiot, ni dans ses propos ni dans son décolleté. Mes forces retrouvées, je m’attaquai aux soixante marches suivantes. Au palier, un octogénaire fringant me prit au collet.

– « Vous vous êtes laissé embobiner par cette antisémite ? Vous n’avez pas compris que, comme tous les médias français, Libé se livre à une propagande abjecte. Depuis dix ans, le Hamas remue ciel et terre pour assassiner des Juifs. Ils ne cherchent même pas à s’en cacher. Ils se glorifient d’avoir lancé 14 800 roquettes sur les régions habitées. Qu’ils soient des massacreurs propres à rien, pas même au massacre, est une chose. Qu’Israël sache se protéger, c’est vrai aussi. Mais vous savez bien qu’ils ne font la fête que lorsque coule le sang juif. La fête au sens propre. Ils dansent à Gaza, à Ramallah et ailleurs à l’annonce de chaque attentat réussi. Les Israéliens font tout pour épargner les civils, même s’ils en tuent beaucoup par bavures. Les Palestiniens ne cherchent à tuer que les civils. Voilà la différence morale. Voilà ce que ne vous diront jamais les médias européens. »[access capability= »lire_inedits »] 

Pas bête, le vioque. Au troisième étage, un trentenaire genre cadre sup, typé maghrébin, son MacBook Air vissé à ses genoux.

– « J’ai sous les yeux le site en anglais d’Haaretz. L’édito de Gideon Levy. Enfin un bon Levy. Son raisonnement est imparable. Cette guerre n’est pas une guerre nécessaire, c’est une guerre de choix. L’assassinat des trois étudiants israéliens découvert le 30 juin aurait pu déclencher des représailles proportionnées. Le gouvernement Netanyahou a opté pour une riposte d’envergure colossale. “Vous nous avez massacré trois des nôtres. Bravo ! Nous, on va vous en buter trois mille. Un Juif vaut mille Arabes. C’est le tarif. Vous le saurez désormais.” Et tout ça pour rien. Liquidez dix, cent mille Gazaouis, le Hamas s’en bat l’œil. Ça l’arrange, même. Il se pose en seul parti de la résistance et rallie les laïcs qui le débectent. »

Le Franco-Algérien m’a paru convaincant. Je reprends mon courage à deux jambes, grimpe jusqu’au quatrième étage, où m’attend un autre son de cloche.

– « Vous plaisantez, j’espère. Quel pays aurait supporté des bombardements quotidiens sans réagir fermement. Les États-Unis ? La Russie ? La France ? Le Viêt Nam ? Et ces tunnels qui débouchaient en plein milieu des villages désarmés ? Il fallait les laisser se creuser encore sans broncher ?

– Il y a du vrai dans ce que vous dites. »

À l’étage suivant, une institutrice, mélanchoniste à plein temps.

– « Je veux bien tout comprendre, mais le silence du monde devant pareille tuerie d’enfants, ça me dépasse. Mais quoi ? Les gens ont quoi à la place du cœur ? Moi, j’ai deux gosses. Si ça m’arrivait à moi, je deviendrais folle. J’irais me venger par tous les moyens sur les sionistes. Je trouve ces mères gazaouis très fortes, vraiment exemplaires de sagesse. Moi, ça me crève le cœur. »

J’escalade un étage.

–        « Deux mille morts à Gaza lui crèvent le cœur, mais les trois millions de Congolais morts pendant la toute récente guerre civile, elle n’en a pas dit un mot. Les Tibétains, les Libyens, le Darfour, elle s’en moque. Les sionistes, voilà l’unique objet de son ressentiment. Sioniste, un euphémisme. En réalité, c’est aux juifs qu’elle en veut. Une haine indéracinable depuis deux millénaires. »

Mais où suis-je ? Au palier suivant, j’interroge un policier municipal.

– « Expliquez-moi, qu’est-ce que c’est que cette tour exténuante à varapper où les pro-palestiniens s’intercalent avec les pro-israéliens. À chaque étage, je rencontre des convictions exactement opposées. Qu’est-ce qui se passe ici ?

–  Ah, vous êtes rentré par hasard ? Parce que vous n’avez pas vu de lumière, sans doute. Comme c’est curieux ! C’est la tour de Canaan, celle d’où sortira la paix entre Juifs et Arabes. C’est vrai, elle est crevante. Beaucoup y ont déjà crevé. Des marches hautes de 60 centimètres, soixante à chaque étage. Nous essayons tous d’arriver au sommet où D. a déposé le secret de la paix.

– Vous croyez en Dieu ?

– Je sais que Dieu n’existe pas au ciel. Mais sur terre, pas d’esprit plus puissant que Dieu. Les idées, c’est pas mal. Mais la plus formidable de toutes les idées, c’est quand même Lui, vous n’allez pas me dire le contraire !

– S’il n’existe pas, je vois pas quel contrat il pourrait proposer.

– Nous savons que le secret se trouve là-haut. Devrions-nous y laisser notre peau, nous irons le chercher.

– Et elle a combien d’étages, votre tour ?

– On n’en sait rien. Personne n’en est encore descendu. »

Le vingt-cinquième étage atteint, plus personne ne parlait de Gaza. Mon interlocuteur feuilletait La Guerre des Juifs de Flavius Josèphe.

– « Tout le malheur commence avec Theodor Herzl. L’idée d’un État juif est à mettre au compte des hallucinations les plus délirantes de l’histoire. Fondre en une nation unique des Yéménites, les plus purs des Arabes, et des Viennois, les plus raffinés des Européens, fallait être complètement fêlé.

– C’était peut-être aberrant, se réjouit-on plus haut, mais ça a drôlement bien marché. Un siècle plus tard, la nation juive est sans doute la plus soudée, la plus déterminée à survivre, la plus habitée par son identité et la plus prête à mourir pour la patrie. Un Palestinien de San Francisco se dit jordanien et n’enverra jamais un centime pour aider sa cause. Un juif parisien voudrait prendre l’avion à chaque guerre pour se battre. Plus intense que le nationalisme juif, on ne voit pas. Ils sont obsédés par leur identité. Trois juifs se rencontrent, cinq, dix minutes plus tard, ils parlent de leur juiverie. Ils n’ont pas d’autre sujet en tête. Le point Godwin à l’envers.

– Et les Arabes ? Ils sont moins nationalistes peut-être ? On leur a volé leur terre, ils se battent pour la récupérer. C’est aussi simple que ça. Ils ne lâchent pas le morceau, ils ne baisseront jamais les armes. Si l’un tombe, un ami sort de l’ombre à sa place. L’OLP a renoncé à la violence, le Hamas l’a remplacée. Le Hamas s’inclinera, le djihad prendra le relai. Puis un autre, un autre, un autre. Tant que les Juifs ne dissoudront pas leur État raciste, les Arabes ne leur laisseront pas la paix.   

– Un milliard et demi de musulmans, quatre cents millions d’Arabes et des brouettes, ils regorgent d’espaces inhabités. Ils ne pourraient pas, leur a suggéré Woody Allen, octroyer ce timbre-poste à un peuple sans terre ? Juste une gracieuseté, comme on offre un bouquet de jasmin, un flacon de parfum.

– Ces Juifs, tu leur donnes le pouce, ils t’arrachent le bras. Ils n’ont jamais voulu fixer leur frontière. Du Nil à l’Euphrate, leur a promis la Bible. Plus si affinités. On ne peut pas leur faire confiance.

– Confiance ? Les Arabes ne tiennent jamais leurs engagements, ils ne respectent aucun traité. Évacuer les colonies de Cisjordanie ? Ils en profiteront pour nous tirer dessus de plus près. Voyez Gaza. Les colons ont été chassés jusqu’au dernier, par la force au besoin, les troupes se sont retirées sagement. Ils n’ont pas cessé de nous bombarder depuis. C’est vrai, la Cisjordanie est toujours occupée, mais au moins aucun tir de ce côté-là, et les villes palestiniennes y prospèrent pendant que Gaza dépérit.

–  Non, c’est insupportable. Gaza est bouclée comme un camp de concentration, Israël bloque même les salaires des fonctionnaires, et vous voudriez qu’ils soient contents ? Mais quelle hypocrisie ! »

Au 231e étage, j’étais à demi-mort de fatigue. J’ai enjambé grand nombre de corps sans vie dans mon escalade. Je me voyais, comme eux, expirer un jour ou l’autre sans avoir touché au secret de la paix. M’obstiner ? Rebrousser chemin ? Assis sur une marche, je marchande avec ma conscience. Au fait, c’est quoi la conscience ?[/access]

*Image : Soleil.

Sarkozy, l’homme du passif

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Si François Hollande use et abuse de l’anaphore jusqu’à faire de la figure de style une forme d’auto-persuasion obsessionnelle, Nicolas Sarkozy semble préférer rester sur le mode du questionnement, si possible assassin. « Qu’est-ce qui reste de la longue série d’anaphores : ‘Moi Président’ ? Une longue suite de mensonges. » Invité du journal télévisé de 20 heures et soumis par Laurent Delahousse à son premier « grand oral », après deux années passées en marge de la vie politique mais au cœur des tribulations judiciaires, l’ancien Président de la République assure revenir sans colère, sans peur et sans reproche. « Est-ce que vous croyez que si j’avais la moindre chose à me reprocher, si j’avais peur, est-ce que je reviendrais ?» demande-t-il à un Laurent Delahousse inquisiteur et souriant. « La colère, elle m’a quitté. Aujourd’hui je suis lavé mais qui me rendra mon honneur ? » Avec un sens de la formule et du pathos consommé, Nicolas Sarkozy inverse sans peine les rôles, et d’accusé devient accusateur : « Quand même, quand même, souffle-t-il, presque sur le ton de la confidence, dans quel pays vivons-nous pour qu’un ancien Président de la République soit placé sur écoute ? »

L’exercice médiatique est entendu et le candidat aguerri. Les éléments de langage apparaissent déjà bien en place, ce sont en partie ceux qui ont été développés sur sa page Facebook, vendredi dernier, à l’occasion de l’annonce du grand retour : l’ambition de jouer le rôle de rassembleur – « il faut bien qu’il y ait un leadership », formulée avec des accents presque gaulliens – « la France pour moi, c’est une seconde nature », le retour nécessaire vers la ‘famille’ politique et la résignation un peu surjouée – « si moi je ne fais pas ce travail, qui le fera ? », le discours est bien calibré, la machine Sarkozy est déjà lancée, reste à savoir si elle sera efficace.

Car même si Nicolas Sarkozy sait qu’il a la possibilité de reconquérir une UMP en lambeaux, malgré Juppé ou Fillon, ce n’est pas tant les affaires qui risquent de peser sur son nouvel avenir politique que son bilan présidentiel. Sarkozy, en 2007, pouvait encore se construire une image d’homme neuf et promettre ce changement que la fin sinistre du règne chiraquien rendait si désirable. En 2014 cependant, Nicolas Sarkozy n’est plus un homme neuf, il incarne lui aussi l’usure du pouvoir, au même titre qu’un François Hollande laminé en seulement deux années d’exercice. La présidence Sarkozy ne manquait pas de contradictions et d’incohérences que le déprimant mandat de François Hollande n’a peut-être pas réussi à faire complètement oublier. Aux questions quelquefois dérangeantes de Laurent Delahousse, sur l’incapacité à enrayer la montée du chômage, sur l’augmentation des impôts sous son règne présidentiel, l’endettement de la France, de l’UMP, Nicolas Sarkozy répond par d’autres questions. Il esquive, il tance, il fait mine de s’indigner, il s’accorde le rôle de celui qui a fait le premier face à la crise européenne de 2008 et s’inquiète de savoir si, aujourd’hui, « c’est la crise de la France qui peut faire basculer l’Europe ». Bien qu’il se défende à maints reprises de vouloir polémiquer avec celui que, malgré tout, il désigne déjà comme son futur adversaire, il ne manque pas de décocher quelques flèches empoisonnées à l’encontre de François Hollande : « il est son propre procureur », réplique-t-il avec une perfidie gourmande quand Laurent Delahousse lui rappelle qu’il a pu qualifier le mandat de son successeur de « spectacle désespérant », Nicolas Sarkozy rétorque tranquillement : « Il a dit qu’il était difficile d’être président. Il était temps. »

Pour le moment, Nicolas Sarkozy peut encore se permettre de tirer de loin sur l’ambulance Hollande et de promettre, à nouveau, encore du nouveau. Les propositions restent vagues et ont l’imprécision et la grande allure des déclarations de début de campagne. Il est entendu qu’il faut refonder le modèle français et réformer le système fiscal . La France reste le mauvais élève de l’Europe et l’Allemagne le modèle à suivre, qu’on ne s’avisera pas de critiquer : « L’Allemagne n’est pas un choix, c’est un fait. J’ai un peu honte quand on demande au meilleur élève de la classe de moins bien apprendre ses leçons pour plaire aux moins bons élèves. » Il faut donc prendre exemple et mener, enfin, les réformes nécessaires, explique un Sarkozy qui regarde déjà bien au-delà des primaires. Peu importe, comme le rappelle son interlocuteur, que ces grandes ambitions aient été finalement peu suivies d’effets durant ces cinq années de présidence. Mais il est vrai que l’immobilisme absolu de l’ère Hollande peut redonner au verbe sarkozien cette capacité à convaincre que les mots ont valeur d’actes… Pour le moment, cependant, il faut séduire dans son propre camp, ce qui n’est pas acquis, même si les portes semblent s’ouvrir déjà toutes grandes au sein de l’UMP exsangue. Il y a les concurrents, il y a Fillon qui « n’a pas le culte des sauveurs mais le culte des idées », il y a Juppé qui affirme que le match a commencé et qu’il ira jusqu’au bout. Mais Nicolas Sarkozy ne ferme la porte à personne, surtout pas à lui-même : « On a besoin d’un Juppé et d’un Fillon…Et de beaucoup d’autres. On a peut-être besoin d’un Nicolas Sarkozy aussi. »

Le véritable adversaire cependant n’est réellement évoqué qu’à la fin de ce long entretien de quarante minutes : Marine Le Pen, qui caracole dans les sondages et regarde sans doute avec attention se mettre en place les acteurs de la prochaine grande empoignade électorale, le président déchu et le mal-aimé… Une Marine Le Pen qui « inquiète » tant Nicolas Sarkozy – c’est lui qui répète plusieurs fois ce verbe – qu’il adopte un ton paternaliste à l’égard des électeurs – qu’il considère comme simplement égarés – du côté du Front national. Marine Le Pen, que Sarkozy accuse volontiers d’avoir donné « un sacré coup de main » à François Hollande, est-elle aux portes du pouvoir ? Représente-t-elle un danger pour la France ? « Je veux aller reconquérir ces Français. Je ne pense pas qu’ils croient en Marine Le Pen. Je pense qu’ils ont peur. » Ces électeurs, il faut donc les ménager , les séduire à nouveau mais sans s’engager sur des promesses inconsidérées, comme de rentrer à nouveau dans le débat dangereux du mariage pour tous : « je n’utiliserai pas les familles contre les homosexuels comme on a utilisé les homosexuels contre les familles », avertit Nicolas Sarkozy. Et fort de cette mise en garde, l’ancien président formule des promesses peut-être plus périlleuses, comme de faire du référendum un instrument de consultation et de gouvernement, promesse à propos de laquelle Laurent Delahousse n’a pas eu la malice de rappeler comment fut adopté le traité de Lisbonne, conjurant le funeste référendum de 2005.

Si le nom de Marine Le Pen n’est apparu que bien tard au cours de l’entretien entre Nicolas Sarkozy et Laurent Delahousse, son ombre plane sur le retour en politique de l’ancien président qui se défend de vouloir réinstituer un clivage gauche-droite. C’est pourtant bien tout ce que ses propos traduisent. Cela fait deux ans et demi que Nicolas Sarkozy confie « regarder la France » de l’extérieur : « Je n’ai jamais vu une telle absence d’espoir, une telle colère. » L’ancien chef de l’Etat, qui revient sur le devant de la scène animé d’une telle énergie et d’une telle confiance, semble avoir compris qu’il pourrait rapidement redevenir une des cibles de cette colère et de cette frustration. « Êtes-vous inquiet ? », lui demande Laurent Delahousse. La réponse flirte avec une certaine condescendance : « Je suis inquiet de voir tous ces gens incapables de comprendre un raisonnement qui ne soit pas caricatural. » Le problème de Nicolas Sarkozy est qu’en bon animal politique, il sait que la course au pouvoir mobilise au plus haut degré cette puissance de l’irrationnel dont il a usé à fond, jusqu’à faire descendre la fonction présidentielle dans l’arène dont elle n’est toujours pas ressortie. L’abaissement constant de la fonction jusqu’au niveau de médiocrité où elle est tombée aujourd’hui lui doit beaucoup et l’atmosphère « pré-insurrectionnelle » qui est évoquée sur le plateau du JT de France 2 n’est pas simplement le fait de la crise mais aussi d’une lassitude vis-à-vis d’un personnel politique en manque de vision.

Nicolas Sarkozy a raison de souligner la gravité de la question que lui pose Laurent Delahousse quand celui-ci lui demande si François Hollande terminera son mandat. Mais l’ancien président ne peut s’empêcher pour autant de continuer à se mirer dans le reflet trompeur que lui offrent le régime des partis et l’hyper-personnalisation de la vie politique : « Quand je m’ausculte, je m’inquiète, quand je me compare il peut m’arriver de me rassurer. » La petite phrase, efficace et cruelle, traduit toute l’assurance du lutteur habitué aux empoignades des appareils de parti. Elle révèle aussi tout l’égocentrisme d’une classe politique si obsédée par la conquête éternellement recommencée du pouvoir qu’elle en devient aveugle à tout ce qui n’appartient pas à son univers. Nicolas Sarkozy s’inquiète et se rassure en s’auscultant et en se comparant à ses pairs; mais a-t-il pris néanmoins la vraie mesure de l’examen plus terrible qu’il subira s’il revient au-devant de la scène politique, lui qui affirmait au soir de la défaite de mai 2012, la main sur le cœur : « les épreuves, les joies et les peines ont tissé entre nous des liens que le temps ne distendra jamais » ?

Dans un pays comme la France et au stade de décomposition politique où nous sommes parvenus, il pourrait découvrir que ces promesses-là n’engagent pas seulement ceux qui les croient et peuvent avoir des conséquences plus graves qu’une simple défaite électorale.

L’art contemporain n’a pas fini de nous faire rire

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art contemporain eglise

C’est presque devenu un lieu commun de le dire : si Philippe Muray était encore de ce monde, il remplirait de volumes les étagères des bibliothèques et nous aurait gratifiés d’au moins une vingtaine de nouveaux essais sur la bêtise satisfaite d’homo festivus. J’ai plutôt tendance à penser qu’il aurait fini par être dépassé par l’ampleur de la tâche et aurait peut-être raccroché les gants pour ne plus s’intéresser qu’à la peinture et à Rubens. On a cependant quelquefois tendance à reprendre un peu espoir et à penser que l’on pourrait peut-être un jour se débarrasser de ce cynisme ricanant et bien-pensant qui pollue depuis des années le débat public mais il faut toujours à un moment ou à un autre qu’un ambitieux crétin ou un Rastignac de l’insolence se charge de vous rappeler qu’on n’est pas près d’en sortir.

Nul doute par exemple que la personnalité d’Eric Pougeau aurait certainement pu inspirer Muray pour son portrait de l’avant-gardiste. Eric Pougeau est en effet un artiste contemporain qui s’est spécialisé dans un domaine un peu particulier : les pierres tombales. Mais pas n’importe quelles pierres tombales, comme il l’explique au micro de l’émission Mauvais Genre diffusée samedi soir sur France Culture, en évoquant sa dernière création : « C’est une tombe toute noire, toute simple avec juste dessus écrit ‘fils de pute’ et à l’arrière, mes initiales. » On l’aura bien compris, Eric Pougeau est un artiste vraiment subversif, il a pour objectif, nous dit-on, de « tordre le cou aux bien-pensants et aux institutions surtout si elles sont vénérables. » Par institutions vénérables, on comprendra ici évidemment catholiques. Il est devenu en effet essentiel de nos jours, pour un jeune artiste qui souhaite réussir, de s’essuyer les pieds sur l’Eglise catholique et/ou le christianisme. C’est pratique : personne n’ose vous engueuler sous peine de passer pour un ringard et l’on saluera au contraire votre rebellitude et votre esprit de résistance. Rien de tel que de se moquer des curés pour passer pour un chic type, un proactif de la provoc, un créatif indomptable. Dans La Grande Bellezza, Paolo Sorrentino met en scène une artiste contemporaine du nom de Talia Concept qui, poussée dans ses retranchements lors d’une interview, finit par admettre qu’au-delà de la provocation convenue elle n’a strictement rien à dire. Peu importe que, comme Talia Concept, le geste d’Eric Pougeau s’arrête à la provocation, « comme pour tout artiste, être pleinement conscient de la raison qui anime le geste reviendrait à tuer l’acte créateur », nous explique un site spécialisé. Et depuis maintenant cent ans que des générations d’artistes refont le coup de la fontaine de Duchamp, on est satisfait de voir que les perspectives sont toujours aussi enthousiasmantes du côté de l’art contemporain…

Eric Pougeau semble de plus avoir de la suite dans les idées. On pourrait penser qu’après avoir eu l’idée de fabriquer une pierre tombale portant l’inscription « Fils de pute », le fleuve de feu de son inspiration créatrice se serait tari. Pas du tout, il en a encore sous la pédale Eric : « j’ai fait six plaques mortuaires, j’ai fait ‘merde’, ‘pédé’, ‘putain de ta race’, ‘enculé’, ‘salope’ et ‘fils de pute’ en essayant d’être le plus tranchant possible, le plus simple possible… » En effet, il faut reconnaître que composer des plaques funéraires ou des couronnes mortuaires portant un sobre message d’insulte, ça a la simplicité et la fulgurance du génie. Malheureusement, comme le rappelait Jonathan Swift, on reconnaît un génie au fait que tous les imbéciles sont ligués contre lui. Eric Pougeau, qui expose en ce moment à Paris et a publié un ouvrage intitulé avec finesse et sens de l’à-propos Fils de pute, est donc comme il se doit un artiste maudit. Cela fait partie des crédits à valider pour achever le cursus qui permet d’être vraiment reconnu par le vrai monde de l’art : il faut impérativement attaquer les institutions vénérables et être confronté à la menace de la censure, sinon, évidemment, personne ne vous prend au sérieux. On a donc essayé de faire taire Eric Pougeau, de le faire taire, de stopper net son élan créateur: en exposant l’une de ces œuvres – la couronne funéraire portant la mention « salope » – en vitrine de la galerie Perrotin, rue Louise Weiss, l’artiste a suscité des plaintes des riverains et a dû retirer son œuvre de la vitrine. Ô fascisme rampant ! Ô années sombres et ventre fécond ! La bête se réveillait enfin, Eric Pougeau, rebelle, provocateur, blasphémateur pouvait se préparer à affronter les forces de l’ordre moral ! Et la série noire s’est poursuivie avec l’interdiction signifiée à l’artiste d’installer ses œuvres dans un cimetière. Parce que oui, voyez-vous, les édiles municipaux toujours obtus n’ont pas compris qu’il fallait que ces lieux sinistres et gris et ces alignements de plaque de granit garnies de fleurs fanées deviennent un peu plus festifs, un peu plus décalés (c’est l’autre formule magique du moment). Pas étonnant que les gens délaissent les cimetières, hormis quelques pics de fréquentation à la Toussaint, regardez-donc dans quelle routine se traîne le culte des morts de nos jours, c’est d’un ennui ! Il faut bien injecter un peu de second degré dans tout cet appareil si protocolaire et sinistre à en mourir ! Eric Pougeau voudrait donc donner un peu plus mauvais genre à nos plates et monotones rangées de caveaux familiaux. « Le mauvais genre est celui qui fait le pas de côté dans l’univers codifié, pour le coup cette tombe elle est mauvais genre dans l’univers des cimetières », explique-t-il à la radio. Ah ça c’est vrai que pour être codifié, c’est codifié un cimetière ! Pas moyen décidément de secouer un peu toutes ces traditions poussiéreuses ! Ne perdons pas espoir, le jour n’est peut-être pas loin où l’on pourra admirer quelques anges de faïence entourant avec grâce un élégant « Nique ta mère » en lettres peintes.

L’important reste avant toute chose de mettre les rieurs de son côté. C’est aussi ce qu’ont bien compris les animateurs de l’émission « Si tu écoutes, j’annule tout » dont le titre sonne comme un hommage discret à Max Pecas et à l’âge d’or du film comique français dans la lignée de  On n’est pas sorti de l’auberge, On est venu là pour s’éclater et Embraye bidasse, ça fume ! Avec la présence dans l’équipe de chroniqueurs de deux comiques assermentés et professionnels du one-man show, Alex Vizorek et Guillaume Meurice, on sait en effet qu’on est venu là pour s’éclater. Comme le disent avec bienveillance les Inrocks : il s’agit de « porter un regard décalé, frais et pétillant sur l’actualité du jour. » Vendredi dernier donc, l’actualité du jour comprenait la relaxe des Femen dans l’affaire des dégradations infligées à Notre-Dame de Paris. Rappelons rapidement les faits : les indispensables Femen ont fait irruption à Notre-Dame à moitié à poil et en braillant des insultes avant de taper sur une des cloche exposées à coups de morceaux de bois, tout ça évidemment pour défendre le sécularisme et la laïcité en France qui, comme chacun sait, sont des valeurs constamment mises en péril par la cinquième colonne catholique toujours prête à réinstaller une théocratie dans notre beau pays. Les Femen ont été relaxées et les agents de sécurité qui s’étaient interposés se sont vus infliger quant à eux de légères amendes pour avoir osé s’opposer à l’œuvre libératrice de jeunes femmes dépoitraillées comme la liberté guidant le peuple. Réalisant que la décision est vivement critiquée, notamment au sein des milieux catholiques, le chroniqueur Guillaume Meurice confie son incompréhension : « Evidemment l’extrême-droite catholique s’est dite scandalisée, moi je comprends pas trop pourquoi » confie-t-il à l’antenne avec un sens de la nuance qui l’honore. Guillaume Meurice est un comique, un vrai, de ceux qui font profession de faire rire les gens. Et Paris est une vraie usine à comiques. Elle les importe par centaines et les affiches de leurs spectacles exhibent partout sur les murs du métro leurs faces rigolardes, leurs regards hilares et leurs clins d’œil de connivence qui font partie des spectacles les plus déprimants offerts par le métro parisien. Guillaume Meurice est de ceux-là. Il a juré de vous émouvoir, de vous faire vous tenir les côtes et vous décrocher la mâchoire. Avec lui on rigole de gré ou de force.

De même que pour l’art contemporain, le sujet en or pour le chroniqueur impertinent reste les catholiques. L’Eglise catholique, pour le wannabe moyen qui vise peut-être un jour sa place au Grand Journal, c’est le fascisme, la réaction, le traditionalisme, en deux mots : la bête immonde. Ainsi, Guillaume Meurice a décidé d’aller interroger des catholiques que sa culture, que l’on devine assez limitée en la matière, lui fait un peu voir comme Bernardo Gui dans Le Nom de la Rose[1. Soit dit en passant et pour réparer une injustice, il faut signaler que le véritable Bernard Gui, Grand Inquisiteur ayant vécu en France au XIIIe siècle, a sauvé bien plus de personnes de la justice populaire et du bûcher qu’il n’en a condamné.]. Il contacte donc le rédacteur en chef de la revue catholique L’Homme nouveau et Alain Escada, le directeur de Civitas. Comme on peut le deviner, les entretiens ne sont pas vraiment destinés à donner la parole aux personnes interrogées mais uniquement à mettre en valeur le comique-chroniqueur doté d’un humour aussi léger qu’une charge de T-34 dans la plaine de Koursk. « Quitte à taper sur des cloches, est-ce qu’il ne vaut pas mieux taper sur de vraies cloches que sur Christine Boutin ? », demande-t-il à Escada. En arrière-plan, on entend le reste de l’équipe s’esclaffer.

Les deux interlocuteurs de Meurice font ce qu’ils peuvent pour rester polis tandis que le journaliste fait le maximum pour obtenir son petit scandale, ou au moins un petit éclat, à l’antenne : « Pourquoi vous ne tendez pas l’autre joue ? », « est-ce que le Christ aurait mis un coup de boule à une Femen ? » Dans le studio, on entend une collègue de Meurice faire part de ses analyses lumineuses à propos des catholiques : « ouah dès qu’on leur parle de l’enfer ils flippent ». Tempête sous un crâne.

Les deux exemples paraissent presque banals dans une société qui fait de l’outrance une institution et de l’insolence une entreprise à but lucratif, néanmoins il n’est pas inutile d’avoir, de temps à autre, une petite piqûre de rappel pour garder à l’esprit que des bataillons de rebelles de commande, comme l’ont montré cet été, dans un autre registre, Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, sont toujours prêts à déployer leurs talents pour faire triompher en toute occasion les deux mots d’ordres inscrits en lettres d’or au fronton de notre société du spectacle : bête et méchant.

Peut-on parler de Pascal sans grâce?

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blaise pascal jansenite

Il n’y a pas de Grand Siècle français sans Pascal, c’est une évidence. Mais le souffreteux et teigneux génie amoureux de Jésus a eu tendance à trépasser dans la mémoire historique et culturelle française, ne laissant derrière lui qu’un antique billet de banque – que l’on rêvait tous de posséder petits, non tant pour la promesse de fortune qu’il annonçait mais pour sa texture soyeuse, sa taille disproportionnée et sa couleur indéfinissable –, une mesure de pression atmosphérique et un pari bien galvaudé. C’est le premier aveu de Xavier Patier dans sa Nuit de l’extase : arrivé à l’âge d’homme, quoique catholique, écrivain et éditeur, il en savait si peu sur l’insolent Blaise que, dans un mouvement de retrait du monde, délaissant carrière, honneurs et autres instruments électroniques, c’est dans le gouffre des Messieurs de Port-Royal et de leur plus illustre pensionnaire qu’il est tombé. Il en est ressorti illuminé par le Mémorial comme s’il en eût jusqu’ici ignoré la saveur. C’est autour de celui-ci qu’il bâtit entièrement son livre, autour de ce fameux texte de la nuit du 23 novembre 1654 que l’on découvrit cousu dans le pourpoint même de Pascal à sa mort, où sont les mots trop célèbres « Joye, joye et pleurs de joye ». Où le philosophe et mathématicien surdoué, à peine âgé de trente ans, délaisse enfin sa morgue d’être supérieur pour s’abandonner à la simple condition humaine devant son Créateur.[access capability= »lire_inedits »]

L’auteur promène donc son lecteur, avec une délicieuse légèreté, celle qu’on acquiert nécessairement devant le mystère, dans la vie d’un siècle où s’entrechoquent les découvertes de la science, mathématiques et physiques principalement, et la plus profonde piété, du cardinal de Bérulle à Fénelon, en passant par Bossuet et Vincent de Paul, sans qu’à l’encontre de nos croyances contemporaines rien ne vînt troubler l’égalité de la foi et de la dévotion. Seules les attirances mondaines, habituelles à tous les temps, arrachent parfois les « libertins » au sûr chemin de leur salut éternel. Succédant au siècle des guerres, et quelles guerres, civiles parce que religieuses, ou l’inverse, le XVIIe français surmonte la Fronde puis les expéditions extérieures et répétées du Roi-Soleil avec longanimité. En apparence, du moins, parce que dans l’intérieur des âmes, ou des Sorbonnes, de non moindres conflits brûlent sous la cendre.

L’irrésistible ascension de la Compagnie de Jésus, née à peine cent ans plus tôt, a excité les jalousies de ses adversaires comme l’orgueil de ses membres. Les soldats du Christ, perinde ac cadaver, qui ont déjà évangélisé la moitié du monde et fourni aux papes une nouvelle élite, tel le cardinal Bellarmin, tiennent une forme de théologie qui, pas moins juste et pas moins erronée que la pensée janséniste, va s’affronter férocement avec elle.

Xavier Patier, avec sans doute l’ardeur du nouveau converti, s’abandonne lui aussi, derrière le merveilleux tableau de l’époque qu’il dresse, à la coutume historiquement et intellectuellement pesante qui consiste à ne voir en un siècle si complexe et si tiraillé qu’une voie lumineuse et glorieuse, celle de ces jansénistes dont, parce qu’ils surent manier la langue avec une habileté sans pareille, on déduit qu’ils avaient reçu, et seuls, le dépôt sacré de la civilisation. Attribuer comme il le fait aux méchants jésuites – ces incultes qui les premiers, par exemple, entrèrent en Chine pour y conseiller l’empereur – la condamnation de Galilée, c’est reprendre une fort vieille thèse de longtemps controuvée. Ajouter qu’« il suffisait d’un peu de science pour savoir que Galilée disait vrai », c’est prendre des chemins de traverse un peu risqués, en oubliant que le système copernicien, jusqu’au début du XIXe siècle, sera resté une hypothèse intellectuelle qu’on ne pouvait positivement prouver.

Bref, quand Pascal, et avec lui le siècle qu’il fuyait, s’y précipite, le choc entre molinistes[1.  Disciples du jésuite espagnol Luis de Molina] et jansénistes est frontal. Querelle de sorbonnards, dira le chaland. Voire. Toute politique européenne est fille d’une hérésie chrétienne, aurait pu dire Chesterton. En réalité, de même que Descartes est l’héritier d’une scolastique dégénérée, ainsi que l’a montré Étienne Gilson, les forces théologiennes en présence sont les filles mal nées d’un débat sur les rapports de la grâce et du libre-arbitre qui parcourt l’Occident (et même le monde musulman, à travers Avicenne notamment) depuis saint Augustin et dont la solution n’a pas été vraiment trouvée. Ou plutôt a été oubliée, puisqu’elle est déjà, comme d’habitude, chez Thomas d’Aquin[2. « Après le péché, l’homme a besoin de la grâce pour plus de choses qu’avant, mais il n’en a pas davantage besoin. »]  , qu’aucun contemporain libéré ne se soucie de lire. Alors que, quoi qu’il en pense, il est aussi le fruit de cette controverse où à la natura pura des jésuites, c’est-à-dire à cette conception moderne d’un homme qui pourrait trouver la béatitude dans une fin naturelle, les jansénistes opposèrent cet autre homme, qui finalement lui ressemble étrangement, entièrement déchu, qui sans la grâce ne peut ni ne veut rien de grand. Ainsi, ces « théologies séparées » précédèrent les philosophies séparées du monde moderne, où la question surnaturelle est, pour la première fois dans l’histoire humaine peut-être, rejetée dans les ténèbres extérieures de la foi, hobby de quelques pâles séminaristes rongeant leur inquiétude existentielle dans les couloirs de la Catho.

Voltaire et nombre de ses compagnons des Lumières ne s’y trompèrent pas, qui virent dans les jansénistes leurs borgnes prédécesseurs, premiers sapeurs des fondations du monde chrétien. Le Grand Siècle, avec Pascal, discourait de la grandeur de l’homme devant Dieu, il ignorait qu’après lui, mais par lui, on ne causerait plus que de la grandeur de l’homme sans Dieu.[/access]

Blaise Pascal – La nuit de l’extase, de Xavier Patier, Cerf, 2014.

* Photo : wikicommons

La nuit et toutes les autres nuits

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brifitte bardot nuit

Si certains écrivains cultivent le même sillon, retournent sans cesse la même terre jusqu’à la rendre infertile, Franck Maubert pratique l’assolement triennal. Il varie les plaisirs, les impressions, sans jamais forcer le trait, instillant, avec une économie de mots, une atmosphère tendre et ambiguë. Qu’il parte à la recherche du Dernier Modèle de Giacometti (Prix Renaudot Essai 2012) ou qu’il enquête sur le taux de mortalité anormalement élevé d’une cité tourangelle (Ville Close en 2013), il dessine une œuvre à mi-chemin entre pudeur et déclaration. Un va-et-vient très agréable à l’oreille. Une sorte de Chardonne sous LSD, de Freustié au zinc.

C’est un art délicat, fait de touches sensibles et d’accès de vérité, que de raconter la vie d’un ami disparu, emporté par une balle de 22 long rifle, l’artiste Robert Malaval né en 1937, suicidé en 1980. Sans trahir et sans racoler, « Visible la nuit » tient à la fois du journal intime et d’une longue déambulation dans Paris, la nuit. Maubert vient d’écrire le roman des années 70, cette décennie charnière qui a vu la Capitale basculer dans la normalité. On sait depuis combien elle est mortifère et indécente. Le Vieux Paris enseveli, les Halles démontées laissant un trou béant d’incertitudes pour une jeunesse partagée entre réalisme économique et paradis artificiels. Cet après-68 ne fut pas seulement cette parenthèse enchantée tant fantasmée par une poignée de nostalgiques. Du boulot, il y en avait bien sûr, du mal-être aussi. Les enfants du baby-boom biberonnés à la société de consommation peinaient à trouver leur place sur cet implacable échiquier social. Toutes les générations ne sont-elles pas sacrifiées sur l’autel du rendement et du voyeurisme ?

Maubert raconte la vie chaotique de Malaval, disciple turbulent de l’Ecole de Nice, inventeur, entre autres, de l’étrange « aliment blanc qui mange les meubles ». Si l’art contemporain vous indispose, cette biographie romancée vous réconciliera avec ce créateur édenté et mal embouché dont les errances touchent en plein cœur. En grand spécialiste de la peinture, Maubert explique certaines œuvres, décode la démarche artistique, mais là ne réside pas l’essentiel. Son roman est celui d’une certaine jeunesse, d’un Paris underground, chic et intello, vagabond et rock, d’une dérive somnambule entre le Palace et le Gibus, la FIAC et le bistrot du coin.

Autodidacte, ancien chevrier des Basses-Alpes devenu un temps chouchou de la critique arty, Malaval n’est pas du genre malléable, artiste conventionné, ambianceur du système. Plutôt le gars brutal, sans illusions, romanesque en somme. « La peinture c’était fini, plus personne n’en avait rien à foutre d’accrocher un tableau dans son salon », et il ajoutait « être artiste aujourd’hui, est devenu une position assez impossible, c’est être devenu commerçant ». Un garçon lucide malgré les excès et pas assez roublard comme certains de ses confrères pour continuer à faire semblant. La dernière scène du livre qui décrit une exposition à Créteil, mouroir pictural, est crépusculaire sur la fin de toutes les illusions. « Visible la nuit » est aussi strident qu’un riff de Keith Richards, chahuté qu’une virée en DS et émouvant qu’un vers d’Aragon. Et puis, Maubert, name-dropper élégant, égrène une galerie de portraits de cette époque-là. Vous croiserez plein de filles sensas, Jean-Marc Roberts, Jean-Pierre Léaud, Dalí et même Bokassa ! Dans cette rentrée littéraire où les copistes sont de retour sur les étalages, Maubert préfère l’original.

Visible la nuit de Franck Maubert – Fayard

*Photo: GINIES/SIPA.00010967_000001

Le paradis, c’est les autres!

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Vitupérer son époque est un exercice à haut risque : pratiquée sans talent, la diatribe sur les folies du temps présent peut vous renvoyer très vite sur le banc de touche social des vieux ronchons réacs répétant en boucle «  c’était mieux avant ! ». Il faut le souffle d’un Alain Finkielkraut ou le pessimisme transcendantal d’un Régis Debray pour s’en tirer sans trop de dommages.

Benoît Duteurtre est un pessimiste gai, et son dernier roman L’ordinateur du paradis  est à la production littéraire de cette rentrée ce que son émission hebdomadaire sur France Musique « Etonnez-moi, Benoît !» représente dans le monde compassé de la musique dite sérieuse : une oasis de fraîcheur et d’impertinence.

Il aborde sous la forme d’un conte philosophique alerte la question, sérieuse et angoissante, des effets de la tyrannie de la transparence, de la visibilité de chacun d’entre nous jusqu’aux tréfonds de son être rendue possible, et effective, par l’usage de nos «  exo-cerveaux » (internet, téléphone portable), et l’omniprésence de capteurs de son et d’image. Le nouveau Candide (la référence à Voltaire est voulue et assumée) s’appelle Samuel Laroche, brillant technocrate, secrétaire général d’une «  Commission nationale des libertés », qui ressemble comme une sœur à l’un de ces comités Théodule dont le pouvoir fait usage pour masquer son impuissance à préserver les citoyens du viol permanent de leur intimité par les maîtres de la toile et des réseaux.

Invité à participer à une émission de radio pour débattre à propos des «  nouveaux droits » des femmes et des homosexuels, il se laisse aller, hors antenne, à un mouvement d’humeur : « La cause des femmes ! La cause des gays ! J’en ai marre de ces agités qui s’excitent pour des combats déjà gagnés. Il vaudrait mieux se battre pour la femme et les gays d’Arabie saoudite ! » Une caméra traînait dans les couloir de cette radio, qui se livre aujourd’hui, comme la plupart de ses consœurs, à la production d’images du «  making off » de ses émissions phares pour faire le buzz sur la toile et les réseaux sociaux. Tronquée de la dernière partie, qui en atténue largement la portée, cette incorrection politique est lancée dans la cybersphère comme un os jeté aux chiens affamés gardiens de la bonne pensée. L’enchaînement implacable des lâchetés du pouvoir, de la panique familiale face l’opprobre frappant Samuel,  et quelques autres péripéties, amènent ce dernier à choisir de quitter ce monde devenu pour lui une impasse, pour tenter sa chance dans l’autre. Les tribulations de Samuel dans l’antichambre du paradis lui révèlent que les instances du jugement dernier n’ont pas été épargnées par l’air du temps ici-bas.

Les dossiers des aspirants à la félicité éternelle sont exclusivement nourris de leurs petites phrases, tirées de leur contexte, qui on été transmises directement au « cloud » par tous ceux qui ne vous veulent pas de bien. Saint Pierre est devenu un escroc, metteur en scène de sa fausse puissance à ouvrir les portes du paradis. Fin connaisseur de la bonne variété française, Benoît Duteurtre doit conserver dans les plis de son inconscient l’immortel «  On n’est pas là pour se faire engueuler ! » de Boris Vian pour avoir su clore en beauté sa fable tragi-comique. Assommé pour le compte par une épouse furieuse de le voir rentrer éméché, un brave homme de la France d’avant raconte :

« Ma femme a cogné si dur cette fois là

Qu’on a trépassé le soir même et voilà

Qu’on se retrouve au paradis vers minuit

Devant Monsieur saint Pierre

Il y avait quelques élus qui rentraient

Mais sitôt que l’on s’approche du guichet

On est refoulé et saint Pierre se met à râler alors j’ai dit:

On n’est pas là pour se faire engueuler

On est venu essayer l’auréole

On n’est pas là pour se faire renvoyer

On est mort, il est temps qu’on rigole

Si vous jetez les ivrognes à la porte

Y doit pas vous rester beaucoup de monde

Portez-vous bien mais nous on se barre».

*Photo: DINODIA PICTURE AGENC/SIPA.00400377_000009

 

Auto-écoles : Ornikar dépasse la vitesse de l’administration

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ornikar auto ecole

ornikar auto ecole

Ornikar, voilà une société qui a réussi le prodige d’être dans toutes les bouches alors qu’elle n’a pas encore démarré son activité. Même le New York Times s’est fendu d’une « une » dans son édition internationale, sur cette start-up montée par deux jeunes français diplômés d’école de commerce. « Une auto-école en France se cogne au mur des régulations » annonce le correspondant américain bien aise de mettre en avant les lourdeurs françaises.

Ornikar, c’est une plateforme en ligne pour le permis de conduire. Un site qui met en relation un candidat au volant et un enseignant. L’élève, en trois clics, peut décider de prendre des cours sur son lieu de vacances, (mais attention, il faut justifier d’un titre de résidence) puis continuer ses leçons dans sa commune d’origine, et enfin passer son permis chez sa grand-mère (toujours la question du titre de résidence) car l’attente de la date d’examen y est moins longue.

À première vue, Ornikar est aux auto-écoles ce qu’AirBnB est aux services hôteliers, ou Uber aux taxis : une offre innovante qui met en ligne des services adaptés à la demande de chacun, pour un prix plus compétitif. Alors, bien sûr, les acteurs du marché traditionnel ont de quoi s’inquiéter. Assises confortablement sur un domaine à la clientèle assurée, les agences n’ont pas toujours su évoluer et s’adapter aux besoins de leurs clients.

La jeune entreprise met ainsi le doigt dans un rouage compliqué et « mal fait », d’après Philippe Colombani, directeur de l’Union nationale des instructeurs de conduite (UNIC). Lui-même reconnaît « les problèmes du système ». Pour autant, la réforme annoncée par Bercy sur les professions réglementées, qui concerne aussi les auto-écoles, dérégule tout mais ne règle rien. Le souci, expose Philippe Colombani, ne vient pas des écoles privées: «  L’auto-école est dépendante de l’administration qui délivre un nombre limité de droits au permis, du coup, l’élève est dépendant de l’auto-école qui lui délivre ce droit. »

Concrètement, les vingt heures réglementaires ‘avèrent  très rarement suffisantes pour accéder à l’examen de conduite. Car, au numerus clausus des places de permis, l’auto-école répond par une course au niveau. Seuls les meilleurs ont le droit de conduire devant les examinateurs. Les recalés, de leur côté, peuvent prendre un ticket pour la prochaine session, en espérant qu’ils soient qualifiés. « C’est là qu’il y a des abus, précise Philippe, certains gérants d’auto-école en profitent pour multiplier les leçons des élèves pris en otage. J’en connais un qui est monté à 80 heures de conduite. »

Pas étonnant donc que la clientèle se précipite au portillon des nouveaux internautes, garants des prix cassés. Malgré cela, Ornikar n’est pas ce pourfendeur des vieux doctes que les Américains, et autres journalistes méridionaux, ont fantasmé. « Nous, on veut respecter les règles, pas les briser » insiste gentiment Benjamin Gaignault, co-fondateur de la jeune entreprise.

Contrairement à AirBnB ou Uber, Ornikar s’est soumise aux rréglementationsde la profession : obligation d’avoir un local de 25 m2 minimum avec une salle pour le code et une pour la pratique, une télévision, un lecteur DVD, une voiture double commande et un moniteur accrédité.

Ces conditions remplies, la société peut déposer une demande d’agrément auprès de la Préfecture. La réponse, pour les deux jeunes entrepreneurs, se fait toujours attendre. Apparemment, le verdict pose un « problème politique », insinue Benjamin Gaignault. En attendant, la société ne peut pas fonctionner et « nous, on paye notre bail dans le vide depuis 9 mois » souffle encore le co-directeur d’Ornikar.

En fait, Ornikar soulève une question qui gêne le ministère de l’Intérieur. La petite entreprise qui n’a pas encore pris du service propose de faire passer la conduite à ses futurs élèves en candidat libre. Une voie qui existe légalement mais qui n’a été empruntée que très rarement. Or cette méthode est une manne ouverte aux nouvelles demandes d’examen. Jusqu’à maintenant, l’administration réussissait à vassaliser les auto-écoles en leur accordant un nombre limité de droit au permis, calculé au prorata de leurs élèves inscrits pour la première fois et des inspecteurs de la fonction publique disponibles dans le département. Un système paralysant que Philippe Colombani déplore : « Chaque élève devrait avoir son droit au permis, indépendamment de l’auto-école, mais ce n’est pas le cas. Les écoles sont bridées par l’administration. Et les élèves en pâtissent. »

Avec Ornikar, plus moyen de contrôler les candidatures. L’administration devra faire face à la réalité du marché et accorder plus de places à l’examen final, donc assurer plus d’inspecteurs.  Des inspecteurs qui sont des fonctionnaires, qui coûtent chers, et dont il est impensable d’augmenter le nombre. Philippe Colombani milite depuis longtemps pour la privatisation de l’examen du permis de conduire, mais s’y oppose « un problème politique et surtout électoral ». Comme un refrain qui revient…

En attendant, Benjamin Gaignault porte l’optimisme de son âge : « Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, prépare une réforme qui devrait multiplier le nombre de places d’examens. » Et tout ça, sans créer de nouveaux postes d’examinateurs de la fonction publique. Et sans en diminuer bien sûr. Abracadabra !

Pour le reste, vous connaissez la musique : un petit problème politique…un grand nombre de fonctionnaires.

Sarkozy ou la Vème république en mort clinique

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sarkozy republique president

sarkozy republique president

Donc, on en est là. Le retour de Nicolas Sarkozy a été l’événement majeur du week-end. On mène une guerre en Orient sans la moindre discussion  ou presque, Michel Sapin fait acte d’allégeance au G8, en Australie, à tous les articles de foi les plus éculés du libéralisme mondialisé, une initiative citoyenne européenne (ICE), une des rares avancées démocratiques octroyées par le Traité de Lisbonne, a été retoquée par la Commission européenne parce qu’elle osait s’attaquer aux négociations occultes sur le grand marché transatlantique, des légumiers bretons font brûler des bâtiments publics (que n’aurait-on entendu si la même scène s’était déroulée dans une banlieue), l’Etat Islamique nous menace de représailles terroristes, la journée mondiale sur la maladie d’Alzheimer qui devient un problème majeur de santé publique passe à la trappe mais qu’importe : Nicolas Sarkozy est de retour, on vous dit.

Comment interpréter cet aveuglement, cette bêtise au sens flaubertien du terme, « La bêtise humaine, actuellement, m’écrase si fort que je me fais l’effet d’une mouche, ayant sur le dos l’Himalaya. » ?  Comment expliquer que le retour d’un homme qui fut certes Président de la République mais a tout de même été battu et reste sous le coup de plusieurs poursuites judiciaires, focalise à ce point l’attention ? On pourrait évoquer cette désormais tristement fameuse BFMisation de l’information, cet effet de loupe sur l’accessoire et l’instantané qui permet avec une étonnante précision, de passer à côté de l’essentiel. Mais cela ne serait pas suffisant. En fait, le retour de Nicolas Sarkozy signe surtout la transformation définitive de cette belle jeune fille que fut la Vème république à la fin des années cinquante en vieille dame ergoteuse, autoritaire et molle à la fois, verrouillant un peu plus un système politico-économique dans de fausses alternances qui font le miel de Marine Le Pen.

On pourrait bien sûr moquer pas mal de choses dans le retour de Nicolas Sarkozy. La forme d’abord. On avait cru comprendre que dans la Vème république, un homme qui voulait accéder à la magistrature suprême, allait à la rencontre du peuple, qu’il y avait soudain une coïncidence presque mystique entre le désir des Français et la volonté d’un chef. Or Nicolas Sarkozy est décidément de son temps, c’est à dire potentiellement déjà démodé. Il faudra se rappeler qu’il est passé par Facebook pour annoncer sa candidature à l’UMP et donc, de manière subliminale, à la présidentielle. Facebook, comme chacun le sait, est un réseau social qui sacre principalement la pulsion narcissique des adolescents mais qui n’existera peut-être plus dans deux ou trois ans. Vous vous souvenez de la manière dont Lionel Jospin avait déclaré sa candidature ? Par un fax…Aucun médium n’est innocent et quand il disparaît pour des raisons d’obsolescence, il y a de fortes chances que le message disparaisse avec lui ou ne laisse qu’une trace somme toute anecdotique dans l’Histoire. On ne demandait pas à Sarkozy d’annoncer son retour à la façon de de Gaulle le 18 juin, -il est d’ailleurs tellement peu gaulliste-, mais Facebook, tout de même… Vous imaginez le Général demandant à ses conseillers en communication  de comptabiliser ses « like » et ses « friends » ? Sur la forme, toujours, il y a quelque chose de légèrement scandaleux à voir Sarkozy imposer sa présence à France 2 qui s’empresse de commenter sur …le fait que son JT a fait un carton et, pour une fois, a écrasé celui de TF1 ! Je crois me souvenir que Giscard, après le coup de massue de 1981, avait fait sa rentrée par la petite porte, d’abord en se faisant élire conseiller général, puis député. Il avait été applaudi par tous les bancs de l’Assemblée, d’ailleurs, lors de son retour…

Et comme il se doit dans notre nation éprise de classicisme, le fond finit toujours par rejoindre la forme. Cela peut paraître bizarre, mais Sarkozy si habituellement présenté comme une « bête politique », un « gagneur », est quand même l’homme qui a perdu régulièrement toutes les élections sauf celle de la mairie de Neuilly et la présidentielle de 2007. Mais entre le choix de Balladur, les européennes de 99 où il se fait doubler par Pasqua, les municipales de 2008, les européennes de 2009, les régionales de 2010, les sénatoriales de 2011 et, bien sûr les présidentielles de 2012, on ne peut pas dire que ce soit un grand palmarès. Je serais militant ou élu UMP, j’y regarderais à deux fois et d’ailleurs certains le font.

De fait, et là encore, ce n’est pas glorieux, Sarkozy profite surtout de l’insigne faiblesse de François Hollande qui est son digne successeur puisqu’une fois arrivé à l’Elysée, il s’accroche au pouvoir par la seule force d’institutions qui fonctionnent contre leur logique même, atomisant sa famille politique en l’entrainant dans des défaites catastrophiques et en révélant des fractures idéologiques insurmontables dans son propre camp.

Alors on m’expliquera que les soucis des Français  sont à mille lieues  d’un changement de république. Sans doute mais ils sont à mille lieues aussi du bal des égos des petits marquis et petites marquises de l’UMP qui, à l’instar de Rachida Dati, commencent déjà à balancer sur les petits camarades et le choix de Frédéric Péchenard comme directeur de campagne de Sarkozy. Et puis rien n’empêche de faire un peu de pédagogie, pour reprendre un mot à la mode, sur ce que pourrait être une VIème république avec un régime primoministériel et une vraie proportionnelle. Ce serait pour chacun le moyen de voter pour ses idées et de les voir vraiment représentées, à leur juste poids et de favoriser ce qu’on appelait autrefois des majorités d’idée. Cela permettrait à la partie de l’UMP qui veut gouverner avec le FN de le dire, à l’autre partie qui est d’accord sur tout ou presque avec le centre et le PS de le dire aussi, aux Verts et aux « frondeurs » de refonder la gauche avec le FDG. Bref, on parlerait programme, on argumenterait, on reprendrait confiance dans le politique, toutes choses dont on est très loin après la mascarade de ces jours-ci.

*Photo : Remy de la Mauviniere/AP/SIPA. AP21626681_000003.

On ne touche pas à l’Europe chez Ruquier…

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Personne ne connaît François Asselineau, fondateur de l’Union Populaire Républicaine. Et il ne gagne probablement pas à être connu. Ce quinquagénaire bouffi de vanité a une idée fixe : sauver la France et un modèle, le général de Gaulle. Il veut à tout prix rompre avec l’Otan, ainsi qu’avec l’Union européenne et renoncer à l’euro. Pourquoi Laurent Ruquier a-t’il invité cet illustre inconnu ? Pour le jeter en pâture à Aymeric Caron qui, tel un requin affamé, n’en a fait qu’une bouchée. Ce n’était pas vraiment gentil de la part de l’animateur éternellement scout de  » On n’est pas couché  » qui savait pertinemment comment allait se dérouler la soirée. Il tenait sans doute à affirmer des convictions pro-européennes en montrant qu’il y a pire que Marine Le Pen : François Asselineau qui, pourtant, n’est ni raciste, ni islamophobe, juste un peu décalé.

Le sommet de l’émission à été atteint lorsque François Asselineau a raconté comment des lepénistes suivaient en catimini ses conférences pour lui piquer des idées, voire son programme. Quand Léa Salamé qui peine, la pauvrette, à s’imposer, lui a demandé s’il souhaitait que la France s’inspire de la Suisse, il a préféré ne pas répondre. Il venait de comprendre le piège dans lequel il était tombé. Sa première apparition à la télévision l’avait déjà ringardisé. Un musicien présent sur le plateau lui suggéra qu’il avait une voix de chanteur d’opérette, au cas où ses ambitions politiques s’arrêteraient là. La compassion est parfois pire que la cruauté.

Chacun voit Gaza à sa porte

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paris israel gaza

paris israel gaza

Arrivé au premier étage, je souffle un brin. Quarante-cinq marches surhaussées, faut se les faire. À l’intention des petites natures, une âme bienveillante a disposé trois tabourets à chaque étage pour le repos du grimpeur. Au palier, assise jambes croisées, une gracieuse demoiselle décortique le Libé du jour, le regard fixé sur un titre en caractères pour malvoyants : « À Gaza, “les civils étaient la cible” ».

– « C’est pas moi qui vous le dis. Même Libé, sioniste jusqu’à l’os, est obligé de le reconnaître, fulmine la mignonne.

– C’est entre guillemets, fais-je timidement en détournant l’œil de son corsage.

– Mais lisez donc l’article. 72 % de civils, selon l’ONU. Les civils étaient des objectifs délibérés. “Sinon, pourquoi détruire la centrale électrique, les puits, les écoles, les ambulances ?” C’est écrit dans Libé. Et vous croyez qu’on tue des milliers de civils par hasard, par accident. Allons donc ! Les sionistes terrorisent un peuple entier. Leur rage sera assouvie quand tous les Gazaouis se mettront à genoux en implorant grâce. Voilà la condition de leur sécurité. Ils peuvent toujours courir. Les Palestiniens ne céderont jamais. »

Elle s’appelait Clara. Je pesai ses arguments. Tout n’était pas idiot, ni dans ses propos ni dans son décolleté. Mes forces retrouvées, je m’attaquai aux soixante marches suivantes. Au palier, un octogénaire fringant me prit au collet.

– « Vous vous êtes laissé embobiner par cette antisémite ? Vous n’avez pas compris que, comme tous les médias français, Libé se livre à une propagande abjecte. Depuis dix ans, le Hamas remue ciel et terre pour assassiner des Juifs. Ils ne cherchent même pas à s’en cacher. Ils se glorifient d’avoir lancé 14 800 roquettes sur les régions habitées. Qu’ils soient des massacreurs propres à rien, pas même au massacre, est une chose. Qu’Israël sache se protéger, c’est vrai aussi. Mais vous savez bien qu’ils ne font la fête que lorsque coule le sang juif. La fête au sens propre. Ils dansent à Gaza, à Ramallah et ailleurs à l’annonce de chaque attentat réussi. Les Israéliens font tout pour épargner les civils, même s’ils en tuent beaucoup par bavures. Les Palestiniens ne cherchent à tuer que les civils. Voilà la différence morale. Voilà ce que ne vous diront jamais les médias européens. »[access capability= »lire_inedits »] 

Pas bête, le vioque. Au troisième étage, un trentenaire genre cadre sup, typé maghrébin, son MacBook Air vissé à ses genoux.

– « J’ai sous les yeux le site en anglais d’Haaretz. L’édito de Gideon Levy. Enfin un bon Levy. Son raisonnement est imparable. Cette guerre n’est pas une guerre nécessaire, c’est une guerre de choix. L’assassinat des trois étudiants israéliens découvert le 30 juin aurait pu déclencher des représailles proportionnées. Le gouvernement Netanyahou a opté pour une riposte d’envergure colossale. “Vous nous avez massacré trois des nôtres. Bravo ! Nous, on va vous en buter trois mille. Un Juif vaut mille Arabes. C’est le tarif. Vous le saurez désormais.” Et tout ça pour rien. Liquidez dix, cent mille Gazaouis, le Hamas s’en bat l’œil. Ça l’arrange, même. Il se pose en seul parti de la résistance et rallie les laïcs qui le débectent. »

Le Franco-Algérien m’a paru convaincant. Je reprends mon courage à deux jambes, grimpe jusqu’au quatrième étage, où m’attend un autre son de cloche.

– « Vous plaisantez, j’espère. Quel pays aurait supporté des bombardements quotidiens sans réagir fermement. Les États-Unis ? La Russie ? La France ? Le Viêt Nam ? Et ces tunnels qui débouchaient en plein milieu des villages désarmés ? Il fallait les laisser se creuser encore sans broncher ?

– Il y a du vrai dans ce que vous dites. »

À l’étage suivant, une institutrice, mélanchoniste à plein temps.

– « Je veux bien tout comprendre, mais le silence du monde devant pareille tuerie d’enfants, ça me dépasse. Mais quoi ? Les gens ont quoi à la place du cœur ? Moi, j’ai deux gosses. Si ça m’arrivait à moi, je deviendrais folle. J’irais me venger par tous les moyens sur les sionistes. Je trouve ces mères gazaouis très fortes, vraiment exemplaires de sagesse. Moi, ça me crève le cœur. »

J’escalade un étage.

–        « Deux mille morts à Gaza lui crèvent le cœur, mais les trois millions de Congolais morts pendant la toute récente guerre civile, elle n’en a pas dit un mot. Les Tibétains, les Libyens, le Darfour, elle s’en moque. Les sionistes, voilà l’unique objet de son ressentiment. Sioniste, un euphémisme. En réalité, c’est aux juifs qu’elle en veut. Une haine indéracinable depuis deux millénaires. »

Mais où suis-je ? Au palier suivant, j’interroge un policier municipal.

– « Expliquez-moi, qu’est-ce que c’est que cette tour exténuante à varapper où les pro-palestiniens s’intercalent avec les pro-israéliens. À chaque étage, je rencontre des convictions exactement opposées. Qu’est-ce qui se passe ici ?

–  Ah, vous êtes rentré par hasard ? Parce que vous n’avez pas vu de lumière, sans doute. Comme c’est curieux ! C’est la tour de Canaan, celle d’où sortira la paix entre Juifs et Arabes. C’est vrai, elle est crevante. Beaucoup y ont déjà crevé. Des marches hautes de 60 centimètres, soixante à chaque étage. Nous essayons tous d’arriver au sommet où D. a déposé le secret de la paix.

– Vous croyez en Dieu ?

– Je sais que Dieu n’existe pas au ciel. Mais sur terre, pas d’esprit plus puissant que Dieu. Les idées, c’est pas mal. Mais la plus formidable de toutes les idées, c’est quand même Lui, vous n’allez pas me dire le contraire !

– S’il n’existe pas, je vois pas quel contrat il pourrait proposer.

– Nous savons que le secret se trouve là-haut. Devrions-nous y laisser notre peau, nous irons le chercher.

– Et elle a combien d’étages, votre tour ?

– On n’en sait rien. Personne n’en est encore descendu. »

Le vingt-cinquième étage atteint, plus personne ne parlait de Gaza. Mon interlocuteur feuilletait La Guerre des Juifs de Flavius Josèphe.

– « Tout le malheur commence avec Theodor Herzl. L’idée d’un État juif est à mettre au compte des hallucinations les plus délirantes de l’histoire. Fondre en une nation unique des Yéménites, les plus purs des Arabes, et des Viennois, les plus raffinés des Européens, fallait être complètement fêlé.

– C’était peut-être aberrant, se réjouit-on plus haut, mais ça a drôlement bien marché. Un siècle plus tard, la nation juive est sans doute la plus soudée, la plus déterminée à survivre, la plus habitée par son identité et la plus prête à mourir pour la patrie. Un Palestinien de San Francisco se dit jordanien et n’enverra jamais un centime pour aider sa cause. Un juif parisien voudrait prendre l’avion à chaque guerre pour se battre. Plus intense que le nationalisme juif, on ne voit pas. Ils sont obsédés par leur identité. Trois juifs se rencontrent, cinq, dix minutes plus tard, ils parlent de leur juiverie. Ils n’ont pas d’autre sujet en tête. Le point Godwin à l’envers.

– Et les Arabes ? Ils sont moins nationalistes peut-être ? On leur a volé leur terre, ils se battent pour la récupérer. C’est aussi simple que ça. Ils ne lâchent pas le morceau, ils ne baisseront jamais les armes. Si l’un tombe, un ami sort de l’ombre à sa place. L’OLP a renoncé à la violence, le Hamas l’a remplacée. Le Hamas s’inclinera, le djihad prendra le relai. Puis un autre, un autre, un autre. Tant que les Juifs ne dissoudront pas leur État raciste, les Arabes ne leur laisseront pas la paix.   

– Un milliard et demi de musulmans, quatre cents millions d’Arabes et des brouettes, ils regorgent d’espaces inhabités. Ils ne pourraient pas, leur a suggéré Woody Allen, octroyer ce timbre-poste à un peuple sans terre ? Juste une gracieuseté, comme on offre un bouquet de jasmin, un flacon de parfum.

– Ces Juifs, tu leur donnes le pouce, ils t’arrachent le bras. Ils n’ont jamais voulu fixer leur frontière. Du Nil à l’Euphrate, leur a promis la Bible. Plus si affinités. On ne peut pas leur faire confiance.

– Confiance ? Les Arabes ne tiennent jamais leurs engagements, ils ne respectent aucun traité. Évacuer les colonies de Cisjordanie ? Ils en profiteront pour nous tirer dessus de plus près. Voyez Gaza. Les colons ont été chassés jusqu’au dernier, par la force au besoin, les troupes se sont retirées sagement. Ils n’ont pas cessé de nous bombarder depuis. C’est vrai, la Cisjordanie est toujours occupée, mais au moins aucun tir de ce côté-là, et les villes palestiniennes y prospèrent pendant que Gaza dépérit.

–  Non, c’est insupportable. Gaza est bouclée comme un camp de concentration, Israël bloque même les salaires des fonctionnaires, et vous voudriez qu’ils soient contents ? Mais quelle hypocrisie ! »

Au 231e étage, j’étais à demi-mort de fatigue. J’ai enjambé grand nombre de corps sans vie dans mon escalade. Je me voyais, comme eux, expirer un jour ou l’autre sans avoir touché au secret de la paix. M’obstiner ? Rebrousser chemin ? Assis sur une marche, je marchande avec ma conscience. Au fait, c’est quoi la conscience ?[/access]

*Image : Soleil.

Sarkozy, l’homme du passif

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sarkozy ump hollande

sarkozy ump hollande

Si François Hollande use et abuse de l’anaphore jusqu’à faire de la figure de style une forme d’auto-persuasion obsessionnelle, Nicolas Sarkozy semble préférer rester sur le mode du questionnement, si possible assassin. « Qu’est-ce qui reste de la longue série d’anaphores : ‘Moi Président’ ? Une longue suite de mensonges. » Invité du journal télévisé de 20 heures et soumis par Laurent Delahousse à son premier « grand oral », après deux années passées en marge de la vie politique mais au cœur des tribulations judiciaires, l’ancien Président de la République assure revenir sans colère, sans peur et sans reproche. « Est-ce que vous croyez que si j’avais la moindre chose à me reprocher, si j’avais peur, est-ce que je reviendrais ?» demande-t-il à un Laurent Delahousse inquisiteur et souriant. « La colère, elle m’a quitté. Aujourd’hui je suis lavé mais qui me rendra mon honneur ? » Avec un sens de la formule et du pathos consommé, Nicolas Sarkozy inverse sans peine les rôles, et d’accusé devient accusateur : « Quand même, quand même, souffle-t-il, presque sur le ton de la confidence, dans quel pays vivons-nous pour qu’un ancien Président de la République soit placé sur écoute ? »

L’exercice médiatique est entendu et le candidat aguerri. Les éléments de langage apparaissent déjà bien en place, ce sont en partie ceux qui ont été développés sur sa page Facebook, vendredi dernier, à l’occasion de l’annonce du grand retour : l’ambition de jouer le rôle de rassembleur – « il faut bien qu’il y ait un leadership », formulée avec des accents presque gaulliens – « la France pour moi, c’est une seconde nature », le retour nécessaire vers la ‘famille’ politique et la résignation un peu surjouée – « si moi je ne fais pas ce travail, qui le fera ? », le discours est bien calibré, la machine Sarkozy est déjà lancée, reste à savoir si elle sera efficace.

Car même si Nicolas Sarkozy sait qu’il a la possibilité de reconquérir une UMP en lambeaux, malgré Juppé ou Fillon, ce n’est pas tant les affaires qui risquent de peser sur son nouvel avenir politique que son bilan présidentiel. Sarkozy, en 2007, pouvait encore se construire une image d’homme neuf et promettre ce changement que la fin sinistre du règne chiraquien rendait si désirable. En 2014 cependant, Nicolas Sarkozy n’est plus un homme neuf, il incarne lui aussi l’usure du pouvoir, au même titre qu’un François Hollande laminé en seulement deux années d’exercice. La présidence Sarkozy ne manquait pas de contradictions et d’incohérences que le déprimant mandat de François Hollande n’a peut-être pas réussi à faire complètement oublier. Aux questions quelquefois dérangeantes de Laurent Delahousse, sur l’incapacité à enrayer la montée du chômage, sur l’augmentation des impôts sous son règne présidentiel, l’endettement de la France, de l’UMP, Nicolas Sarkozy répond par d’autres questions. Il esquive, il tance, il fait mine de s’indigner, il s’accorde le rôle de celui qui a fait le premier face à la crise européenne de 2008 et s’inquiète de savoir si, aujourd’hui, « c’est la crise de la France qui peut faire basculer l’Europe ». Bien qu’il se défende à maints reprises de vouloir polémiquer avec celui que, malgré tout, il désigne déjà comme son futur adversaire, il ne manque pas de décocher quelques flèches empoisonnées à l’encontre de François Hollande : « il est son propre procureur », réplique-t-il avec une perfidie gourmande quand Laurent Delahousse lui rappelle qu’il a pu qualifier le mandat de son successeur de « spectacle désespérant », Nicolas Sarkozy rétorque tranquillement : « Il a dit qu’il était difficile d’être président. Il était temps. »

Pour le moment, Nicolas Sarkozy peut encore se permettre de tirer de loin sur l’ambulance Hollande et de promettre, à nouveau, encore du nouveau. Les propositions restent vagues et ont l’imprécision et la grande allure des déclarations de début de campagne. Il est entendu qu’il faut refonder le modèle français et réformer le système fiscal . La France reste le mauvais élève de l’Europe et l’Allemagne le modèle à suivre, qu’on ne s’avisera pas de critiquer : « L’Allemagne n’est pas un choix, c’est un fait. J’ai un peu honte quand on demande au meilleur élève de la classe de moins bien apprendre ses leçons pour plaire aux moins bons élèves. » Il faut donc prendre exemple et mener, enfin, les réformes nécessaires, explique un Sarkozy qui regarde déjà bien au-delà des primaires. Peu importe, comme le rappelle son interlocuteur, que ces grandes ambitions aient été finalement peu suivies d’effets durant ces cinq années de présidence. Mais il est vrai que l’immobilisme absolu de l’ère Hollande peut redonner au verbe sarkozien cette capacité à convaincre que les mots ont valeur d’actes… Pour le moment, cependant, il faut séduire dans son propre camp, ce qui n’est pas acquis, même si les portes semblent s’ouvrir déjà toutes grandes au sein de l’UMP exsangue. Il y a les concurrents, il y a Fillon qui « n’a pas le culte des sauveurs mais le culte des idées », il y a Juppé qui affirme que le match a commencé et qu’il ira jusqu’au bout. Mais Nicolas Sarkozy ne ferme la porte à personne, surtout pas à lui-même : « On a besoin d’un Juppé et d’un Fillon…Et de beaucoup d’autres. On a peut-être besoin d’un Nicolas Sarkozy aussi. »

Le véritable adversaire cependant n’est réellement évoqué qu’à la fin de ce long entretien de quarante minutes : Marine Le Pen, qui caracole dans les sondages et regarde sans doute avec attention se mettre en place les acteurs de la prochaine grande empoignade électorale, le président déchu et le mal-aimé… Une Marine Le Pen qui « inquiète » tant Nicolas Sarkozy – c’est lui qui répète plusieurs fois ce verbe – qu’il adopte un ton paternaliste à l’égard des électeurs – qu’il considère comme simplement égarés – du côté du Front national. Marine Le Pen, que Sarkozy accuse volontiers d’avoir donné « un sacré coup de main » à François Hollande, est-elle aux portes du pouvoir ? Représente-t-elle un danger pour la France ? « Je veux aller reconquérir ces Français. Je ne pense pas qu’ils croient en Marine Le Pen. Je pense qu’ils ont peur. » Ces électeurs, il faut donc les ménager , les séduire à nouveau mais sans s’engager sur des promesses inconsidérées, comme de rentrer à nouveau dans le débat dangereux du mariage pour tous : « je n’utiliserai pas les familles contre les homosexuels comme on a utilisé les homosexuels contre les familles », avertit Nicolas Sarkozy. Et fort de cette mise en garde, l’ancien président formule des promesses peut-être plus périlleuses, comme de faire du référendum un instrument de consultation et de gouvernement, promesse à propos de laquelle Laurent Delahousse n’a pas eu la malice de rappeler comment fut adopté le traité de Lisbonne, conjurant le funeste référendum de 2005.

Si le nom de Marine Le Pen n’est apparu que bien tard au cours de l’entretien entre Nicolas Sarkozy et Laurent Delahousse, son ombre plane sur le retour en politique de l’ancien président qui se défend de vouloir réinstituer un clivage gauche-droite. C’est pourtant bien tout ce que ses propos traduisent. Cela fait deux ans et demi que Nicolas Sarkozy confie « regarder la France » de l’extérieur : « Je n’ai jamais vu une telle absence d’espoir, une telle colère. » L’ancien chef de l’Etat, qui revient sur le devant de la scène animé d’une telle énergie et d’une telle confiance, semble avoir compris qu’il pourrait rapidement redevenir une des cibles de cette colère et de cette frustration. « Êtes-vous inquiet ? », lui demande Laurent Delahousse. La réponse flirte avec une certaine condescendance : « Je suis inquiet de voir tous ces gens incapables de comprendre un raisonnement qui ne soit pas caricatural. » Le problème de Nicolas Sarkozy est qu’en bon animal politique, il sait que la course au pouvoir mobilise au plus haut degré cette puissance de l’irrationnel dont il a usé à fond, jusqu’à faire descendre la fonction présidentielle dans l’arène dont elle n’est toujours pas ressortie. L’abaissement constant de la fonction jusqu’au niveau de médiocrité où elle est tombée aujourd’hui lui doit beaucoup et l’atmosphère « pré-insurrectionnelle » qui est évoquée sur le plateau du JT de France 2 n’est pas simplement le fait de la crise mais aussi d’une lassitude vis-à-vis d’un personnel politique en manque de vision.

Nicolas Sarkozy a raison de souligner la gravité de la question que lui pose Laurent Delahousse quand celui-ci lui demande si François Hollande terminera son mandat. Mais l’ancien président ne peut s’empêcher pour autant de continuer à se mirer dans le reflet trompeur que lui offrent le régime des partis et l’hyper-personnalisation de la vie politique : « Quand je m’ausculte, je m’inquiète, quand je me compare il peut m’arriver de me rassurer. » La petite phrase, efficace et cruelle, traduit toute l’assurance du lutteur habitué aux empoignades des appareils de parti. Elle révèle aussi tout l’égocentrisme d’une classe politique si obsédée par la conquête éternellement recommencée du pouvoir qu’elle en devient aveugle à tout ce qui n’appartient pas à son univers. Nicolas Sarkozy s’inquiète et se rassure en s’auscultant et en se comparant à ses pairs; mais a-t-il pris néanmoins la vraie mesure de l’examen plus terrible qu’il subira s’il revient au-devant de la scène politique, lui qui affirmait au soir de la défaite de mai 2012, la main sur le cœur : « les épreuves, les joies et les peines ont tissé entre nous des liens que le temps ne distendra jamais » ?

Dans un pays comme la France et au stade de décomposition politique où nous sommes parvenus, il pourrait découvrir que ces promesses-là n’engagent pas seulement ceux qui les croient et peuvent avoir des conséquences plus graves qu’une simple défaite électorale.

L’art contemporain n’a pas fini de nous faire rire

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art contemporain eglise

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C’est presque devenu un lieu commun de le dire : si Philippe Muray était encore de ce monde, il remplirait de volumes les étagères des bibliothèques et nous aurait gratifiés d’au moins une vingtaine de nouveaux essais sur la bêtise satisfaite d’homo festivus. J’ai plutôt tendance à penser qu’il aurait fini par être dépassé par l’ampleur de la tâche et aurait peut-être raccroché les gants pour ne plus s’intéresser qu’à la peinture et à Rubens. On a cependant quelquefois tendance à reprendre un peu espoir et à penser que l’on pourrait peut-être un jour se débarrasser de ce cynisme ricanant et bien-pensant qui pollue depuis des années le débat public mais il faut toujours à un moment ou à un autre qu’un ambitieux crétin ou un Rastignac de l’insolence se charge de vous rappeler qu’on n’est pas près d’en sortir.

Nul doute par exemple que la personnalité d’Eric Pougeau aurait certainement pu inspirer Muray pour son portrait de l’avant-gardiste. Eric Pougeau est en effet un artiste contemporain qui s’est spécialisé dans un domaine un peu particulier : les pierres tombales. Mais pas n’importe quelles pierres tombales, comme il l’explique au micro de l’émission Mauvais Genre diffusée samedi soir sur France Culture, en évoquant sa dernière création : « C’est une tombe toute noire, toute simple avec juste dessus écrit ‘fils de pute’ et à l’arrière, mes initiales. » On l’aura bien compris, Eric Pougeau est un artiste vraiment subversif, il a pour objectif, nous dit-on, de « tordre le cou aux bien-pensants et aux institutions surtout si elles sont vénérables. » Par institutions vénérables, on comprendra ici évidemment catholiques. Il est devenu en effet essentiel de nos jours, pour un jeune artiste qui souhaite réussir, de s’essuyer les pieds sur l’Eglise catholique et/ou le christianisme. C’est pratique : personne n’ose vous engueuler sous peine de passer pour un ringard et l’on saluera au contraire votre rebellitude et votre esprit de résistance. Rien de tel que de se moquer des curés pour passer pour un chic type, un proactif de la provoc, un créatif indomptable. Dans La Grande Bellezza, Paolo Sorrentino met en scène une artiste contemporaine du nom de Talia Concept qui, poussée dans ses retranchements lors d’une interview, finit par admettre qu’au-delà de la provocation convenue elle n’a strictement rien à dire. Peu importe que, comme Talia Concept, le geste d’Eric Pougeau s’arrête à la provocation, « comme pour tout artiste, être pleinement conscient de la raison qui anime le geste reviendrait à tuer l’acte créateur », nous explique un site spécialisé. Et depuis maintenant cent ans que des générations d’artistes refont le coup de la fontaine de Duchamp, on est satisfait de voir que les perspectives sont toujours aussi enthousiasmantes du côté de l’art contemporain…

Eric Pougeau semble de plus avoir de la suite dans les idées. On pourrait penser qu’après avoir eu l’idée de fabriquer une pierre tombale portant l’inscription « Fils de pute », le fleuve de feu de son inspiration créatrice se serait tari. Pas du tout, il en a encore sous la pédale Eric : « j’ai fait six plaques mortuaires, j’ai fait ‘merde’, ‘pédé’, ‘putain de ta race’, ‘enculé’, ‘salope’ et ‘fils de pute’ en essayant d’être le plus tranchant possible, le plus simple possible… » En effet, il faut reconnaître que composer des plaques funéraires ou des couronnes mortuaires portant un sobre message d’insulte, ça a la simplicité et la fulgurance du génie. Malheureusement, comme le rappelait Jonathan Swift, on reconnaît un génie au fait que tous les imbéciles sont ligués contre lui. Eric Pougeau, qui expose en ce moment à Paris et a publié un ouvrage intitulé avec finesse et sens de l’à-propos Fils de pute, est donc comme il se doit un artiste maudit. Cela fait partie des crédits à valider pour achever le cursus qui permet d’être vraiment reconnu par le vrai monde de l’art : il faut impérativement attaquer les institutions vénérables et être confronté à la menace de la censure, sinon, évidemment, personne ne vous prend au sérieux. On a donc essayé de faire taire Eric Pougeau, de le faire taire, de stopper net son élan créateur: en exposant l’une de ces œuvres – la couronne funéraire portant la mention « salope » – en vitrine de la galerie Perrotin, rue Louise Weiss, l’artiste a suscité des plaintes des riverains et a dû retirer son œuvre de la vitrine. Ô fascisme rampant ! Ô années sombres et ventre fécond ! La bête se réveillait enfin, Eric Pougeau, rebelle, provocateur, blasphémateur pouvait se préparer à affronter les forces de l’ordre moral ! Et la série noire s’est poursuivie avec l’interdiction signifiée à l’artiste d’installer ses œuvres dans un cimetière. Parce que oui, voyez-vous, les édiles municipaux toujours obtus n’ont pas compris qu’il fallait que ces lieux sinistres et gris et ces alignements de plaque de granit garnies de fleurs fanées deviennent un peu plus festifs, un peu plus décalés (c’est l’autre formule magique du moment). Pas étonnant que les gens délaissent les cimetières, hormis quelques pics de fréquentation à la Toussaint, regardez-donc dans quelle routine se traîne le culte des morts de nos jours, c’est d’un ennui ! Il faut bien injecter un peu de second degré dans tout cet appareil si protocolaire et sinistre à en mourir ! Eric Pougeau voudrait donc donner un peu plus mauvais genre à nos plates et monotones rangées de caveaux familiaux. « Le mauvais genre est celui qui fait le pas de côté dans l’univers codifié, pour le coup cette tombe elle est mauvais genre dans l’univers des cimetières », explique-t-il à la radio. Ah ça c’est vrai que pour être codifié, c’est codifié un cimetière ! Pas moyen décidément de secouer un peu toutes ces traditions poussiéreuses ! Ne perdons pas espoir, le jour n’est peut-être pas loin où l’on pourra admirer quelques anges de faïence entourant avec grâce un élégant « Nique ta mère » en lettres peintes.

L’important reste avant toute chose de mettre les rieurs de son côté. C’est aussi ce qu’ont bien compris les animateurs de l’émission « Si tu écoutes, j’annule tout » dont le titre sonne comme un hommage discret à Max Pecas et à l’âge d’or du film comique français dans la lignée de  On n’est pas sorti de l’auberge, On est venu là pour s’éclater et Embraye bidasse, ça fume ! Avec la présence dans l’équipe de chroniqueurs de deux comiques assermentés et professionnels du one-man show, Alex Vizorek et Guillaume Meurice, on sait en effet qu’on est venu là pour s’éclater. Comme le disent avec bienveillance les Inrocks : il s’agit de « porter un regard décalé, frais et pétillant sur l’actualité du jour. » Vendredi dernier donc, l’actualité du jour comprenait la relaxe des Femen dans l’affaire des dégradations infligées à Notre-Dame de Paris. Rappelons rapidement les faits : les indispensables Femen ont fait irruption à Notre-Dame à moitié à poil et en braillant des insultes avant de taper sur une des cloche exposées à coups de morceaux de bois, tout ça évidemment pour défendre le sécularisme et la laïcité en France qui, comme chacun sait, sont des valeurs constamment mises en péril par la cinquième colonne catholique toujours prête à réinstaller une théocratie dans notre beau pays. Les Femen ont été relaxées et les agents de sécurité qui s’étaient interposés se sont vus infliger quant à eux de légères amendes pour avoir osé s’opposer à l’œuvre libératrice de jeunes femmes dépoitraillées comme la liberté guidant le peuple. Réalisant que la décision est vivement critiquée, notamment au sein des milieux catholiques, le chroniqueur Guillaume Meurice confie son incompréhension : « Evidemment l’extrême-droite catholique s’est dite scandalisée, moi je comprends pas trop pourquoi » confie-t-il à l’antenne avec un sens de la nuance qui l’honore. Guillaume Meurice est un comique, un vrai, de ceux qui font profession de faire rire les gens. Et Paris est une vraie usine à comiques. Elle les importe par centaines et les affiches de leurs spectacles exhibent partout sur les murs du métro leurs faces rigolardes, leurs regards hilares et leurs clins d’œil de connivence qui font partie des spectacles les plus déprimants offerts par le métro parisien. Guillaume Meurice est de ceux-là. Il a juré de vous émouvoir, de vous faire vous tenir les côtes et vous décrocher la mâchoire. Avec lui on rigole de gré ou de force.

De même que pour l’art contemporain, le sujet en or pour le chroniqueur impertinent reste les catholiques. L’Eglise catholique, pour le wannabe moyen qui vise peut-être un jour sa place au Grand Journal, c’est le fascisme, la réaction, le traditionalisme, en deux mots : la bête immonde. Ainsi, Guillaume Meurice a décidé d’aller interroger des catholiques que sa culture, que l’on devine assez limitée en la matière, lui fait un peu voir comme Bernardo Gui dans Le Nom de la Rose[1. Soit dit en passant et pour réparer une injustice, il faut signaler que le véritable Bernard Gui, Grand Inquisiteur ayant vécu en France au XIIIe siècle, a sauvé bien plus de personnes de la justice populaire et du bûcher qu’il n’en a condamné.]. Il contacte donc le rédacteur en chef de la revue catholique L’Homme nouveau et Alain Escada, le directeur de Civitas. Comme on peut le deviner, les entretiens ne sont pas vraiment destinés à donner la parole aux personnes interrogées mais uniquement à mettre en valeur le comique-chroniqueur doté d’un humour aussi léger qu’une charge de T-34 dans la plaine de Koursk. « Quitte à taper sur des cloches, est-ce qu’il ne vaut pas mieux taper sur de vraies cloches que sur Christine Boutin ? », demande-t-il à Escada. En arrière-plan, on entend le reste de l’équipe s’esclaffer.

Les deux interlocuteurs de Meurice font ce qu’ils peuvent pour rester polis tandis que le journaliste fait le maximum pour obtenir son petit scandale, ou au moins un petit éclat, à l’antenne : « Pourquoi vous ne tendez pas l’autre joue ? », « est-ce que le Christ aurait mis un coup de boule à une Femen ? » Dans le studio, on entend une collègue de Meurice faire part de ses analyses lumineuses à propos des catholiques : « ouah dès qu’on leur parle de l’enfer ils flippent ». Tempête sous un crâne.

Les deux exemples paraissent presque banals dans une société qui fait de l’outrance une institution et de l’insolence une entreprise à but lucratif, néanmoins il n’est pas inutile d’avoir, de temps à autre, une petite piqûre de rappel pour garder à l’esprit que des bataillons de rebelles de commande, comme l’ont montré cet été, dans un autre registre, Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, sont toujours prêts à déployer leurs talents pour faire triompher en toute occasion les deux mots d’ordres inscrits en lettres d’or au fronton de notre société du spectacle : bête et méchant.

Peut-on parler de Pascal sans grâce?

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blaise pascal jansenite

blaise pascal jansenite

Il n’y a pas de Grand Siècle français sans Pascal, c’est une évidence. Mais le souffreteux et teigneux génie amoureux de Jésus a eu tendance à trépasser dans la mémoire historique et culturelle française, ne laissant derrière lui qu’un antique billet de banque – que l’on rêvait tous de posséder petits, non tant pour la promesse de fortune qu’il annonçait mais pour sa texture soyeuse, sa taille disproportionnée et sa couleur indéfinissable –, une mesure de pression atmosphérique et un pari bien galvaudé. C’est le premier aveu de Xavier Patier dans sa Nuit de l’extase : arrivé à l’âge d’homme, quoique catholique, écrivain et éditeur, il en savait si peu sur l’insolent Blaise que, dans un mouvement de retrait du monde, délaissant carrière, honneurs et autres instruments électroniques, c’est dans le gouffre des Messieurs de Port-Royal et de leur plus illustre pensionnaire qu’il est tombé. Il en est ressorti illuminé par le Mémorial comme s’il en eût jusqu’ici ignoré la saveur. C’est autour de celui-ci qu’il bâtit entièrement son livre, autour de ce fameux texte de la nuit du 23 novembre 1654 que l’on découvrit cousu dans le pourpoint même de Pascal à sa mort, où sont les mots trop célèbres « Joye, joye et pleurs de joye ». Où le philosophe et mathématicien surdoué, à peine âgé de trente ans, délaisse enfin sa morgue d’être supérieur pour s’abandonner à la simple condition humaine devant son Créateur.[access capability= »lire_inedits »]

L’auteur promène donc son lecteur, avec une délicieuse légèreté, celle qu’on acquiert nécessairement devant le mystère, dans la vie d’un siècle où s’entrechoquent les découvertes de la science, mathématiques et physiques principalement, et la plus profonde piété, du cardinal de Bérulle à Fénelon, en passant par Bossuet et Vincent de Paul, sans qu’à l’encontre de nos croyances contemporaines rien ne vînt troubler l’égalité de la foi et de la dévotion. Seules les attirances mondaines, habituelles à tous les temps, arrachent parfois les « libertins » au sûr chemin de leur salut éternel. Succédant au siècle des guerres, et quelles guerres, civiles parce que religieuses, ou l’inverse, le XVIIe français surmonte la Fronde puis les expéditions extérieures et répétées du Roi-Soleil avec longanimité. En apparence, du moins, parce que dans l’intérieur des âmes, ou des Sorbonnes, de non moindres conflits brûlent sous la cendre.

L’irrésistible ascension de la Compagnie de Jésus, née à peine cent ans plus tôt, a excité les jalousies de ses adversaires comme l’orgueil de ses membres. Les soldats du Christ, perinde ac cadaver, qui ont déjà évangélisé la moitié du monde et fourni aux papes une nouvelle élite, tel le cardinal Bellarmin, tiennent une forme de théologie qui, pas moins juste et pas moins erronée que la pensée janséniste, va s’affronter férocement avec elle.

Xavier Patier, avec sans doute l’ardeur du nouveau converti, s’abandonne lui aussi, derrière le merveilleux tableau de l’époque qu’il dresse, à la coutume historiquement et intellectuellement pesante qui consiste à ne voir en un siècle si complexe et si tiraillé qu’une voie lumineuse et glorieuse, celle de ces jansénistes dont, parce qu’ils surent manier la langue avec une habileté sans pareille, on déduit qu’ils avaient reçu, et seuls, le dépôt sacré de la civilisation. Attribuer comme il le fait aux méchants jésuites – ces incultes qui les premiers, par exemple, entrèrent en Chine pour y conseiller l’empereur – la condamnation de Galilée, c’est reprendre une fort vieille thèse de longtemps controuvée. Ajouter qu’« il suffisait d’un peu de science pour savoir que Galilée disait vrai », c’est prendre des chemins de traverse un peu risqués, en oubliant que le système copernicien, jusqu’au début du XIXe siècle, sera resté une hypothèse intellectuelle qu’on ne pouvait positivement prouver.

Bref, quand Pascal, et avec lui le siècle qu’il fuyait, s’y précipite, le choc entre molinistes[1.  Disciples du jésuite espagnol Luis de Molina] et jansénistes est frontal. Querelle de sorbonnards, dira le chaland. Voire. Toute politique européenne est fille d’une hérésie chrétienne, aurait pu dire Chesterton. En réalité, de même que Descartes est l’héritier d’une scolastique dégénérée, ainsi que l’a montré Étienne Gilson, les forces théologiennes en présence sont les filles mal nées d’un débat sur les rapports de la grâce et du libre-arbitre qui parcourt l’Occident (et même le monde musulman, à travers Avicenne notamment) depuis saint Augustin et dont la solution n’a pas été vraiment trouvée. Ou plutôt a été oubliée, puisqu’elle est déjà, comme d’habitude, chez Thomas d’Aquin[2. « Après le péché, l’homme a besoin de la grâce pour plus de choses qu’avant, mais il n’en a pas davantage besoin. »]  , qu’aucun contemporain libéré ne se soucie de lire. Alors que, quoi qu’il en pense, il est aussi le fruit de cette controverse où à la natura pura des jésuites, c’est-à-dire à cette conception moderne d’un homme qui pourrait trouver la béatitude dans une fin naturelle, les jansénistes opposèrent cet autre homme, qui finalement lui ressemble étrangement, entièrement déchu, qui sans la grâce ne peut ni ne veut rien de grand. Ainsi, ces « théologies séparées » précédèrent les philosophies séparées du monde moderne, où la question surnaturelle est, pour la première fois dans l’histoire humaine peut-être, rejetée dans les ténèbres extérieures de la foi, hobby de quelques pâles séminaristes rongeant leur inquiétude existentielle dans les couloirs de la Catho.

Voltaire et nombre de ses compagnons des Lumières ne s’y trompèrent pas, qui virent dans les jansénistes leurs borgnes prédécesseurs, premiers sapeurs des fondations du monde chrétien. Le Grand Siècle, avec Pascal, discourait de la grandeur de l’homme devant Dieu, il ignorait qu’après lui, mais par lui, on ne causerait plus que de la grandeur de l’homme sans Dieu.[/access]

Blaise Pascal – La nuit de l’extase, de Xavier Patier, Cerf, 2014.

* Photo : wikicommons

La nuit et toutes les autres nuits

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brifitte bardot nuit

brifitte bardot nuit

Si certains écrivains cultivent le même sillon, retournent sans cesse la même terre jusqu’à la rendre infertile, Franck Maubert pratique l’assolement triennal. Il varie les plaisirs, les impressions, sans jamais forcer le trait, instillant, avec une économie de mots, une atmosphère tendre et ambiguë. Qu’il parte à la recherche du Dernier Modèle de Giacometti (Prix Renaudot Essai 2012) ou qu’il enquête sur le taux de mortalité anormalement élevé d’une cité tourangelle (Ville Close en 2013), il dessine une œuvre à mi-chemin entre pudeur et déclaration. Un va-et-vient très agréable à l’oreille. Une sorte de Chardonne sous LSD, de Freustié au zinc.

C’est un art délicat, fait de touches sensibles et d’accès de vérité, que de raconter la vie d’un ami disparu, emporté par une balle de 22 long rifle, l’artiste Robert Malaval né en 1937, suicidé en 1980. Sans trahir et sans racoler, « Visible la nuit » tient à la fois du journal intime et d’une longue déambulation dans Paris, la nuit. Maubert vient d’écrire le roman des années 70, cette décennie charnière qui a vu la Capitale basculer dans la normalité. On sait depuis combien elle est mortifère et indécente. Le Vieux Paris enseveli, les Halles démontées laissant un trou béant d’incertitudes pour une jeunesse partagée entre réalisme économique et paradis artificiels. Cet après-68 ne fut pas seulement cette parenthèse enchantée tant fantasmée par une poignée de nostalgiques. Du boulot, il y en avait bien sûr, du mal-être aussi. Les enfants du baby-boom biberonnés à la société de consommation peinaient à trouver leur place sur cet implacable échiquier social. Toutes les générations ne sont-elles pas sacrifiées sur l’autel du rendement et du voyeurisme ?

Maubert raconte la vie chaotique de Malaval, disciple turbulent de l’Ecole de Nice, inventeur, entre autres, de l’étrange « aliment blanc qui mange les meubles ». Si l’art contemporain vous indispose, cette biographie romancée vous réconciliera avec ce créateur édenté et mal embouché dont les errances touchent en plein cœur. En grand spécialiste de la peinture, Maubert explique certaines œuvres, décode la démarche artistique, mais là ne réside pas l’essentiel. Son roman est celui d’une certaine jeunesse, d’un Paris underground, chic et intello, vagabond et rock, d’une dérive somnambule entre le Palace et le Gibus, la FIAC et le bistrot du coin.

Autodidacte, ancien chevrier des Basses-Alpes devenu un temps chouchou de la critique arty, Malaval n’est pas du genre malléable, artiste conventionné, ambianceur du système. Plutôt le gars brutal, sans illusions, romanesque en somme. « La peinture c’était fini, plus personne n’en avait rien à foutre d’accrocher un tableau dans son salon », et il ajoutait « être artiste aujourd’hui, est devenu une position assez impossible, c’est être devenu commerçant ». Un garçon lucide malgré les excès et pas assez roublard comme certains de ses confrères pour continuer à faire semblant. La dernière scène du livre qui décrit une exposition à Créteil, mouroir pictural, est crépusculaire sur la fin de toutes les illusions. « Visible la nuit » est aussi strident qu’un riff de Keith Richards, chahuté qu’une virée en DS et émouvant qu’un vers d’Aragon. Et puis, Maubert, name-dropper élégant, égrène une galerie de portraits de cette époque-là. Vous croiserez plein de filles sensas, Jean-Marc Roberts, Jean-Pierre Léaud, Dalí et même Bokassa ! Dans cette rentrée littéraire où les copistes sont de retour sur les étalages, Maubert préfère l’original.

Visible la nuit de Franck Maubert – Fayard

*Photo: GINIES/SIPA.00010967_000001

Le paradis, c’est les autres!

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ordinateur desert paradis

ordinateur desert paradis

Vitupérer son époque est un exercice à haut risque : pratiquée sans talent, la diatribe sur les folies du temps présent peut vous renvoyer très vite sur le banc de touche social des vieux ronchons réacs répétant en boucle «  c’était mieux avant ! ». Il faut le souffle d’un Alain Finkielkraut ou le pessimisme transcendantal d’un Régis Debray pour s’en tirer sans trop de dommages.

Benoît Duteurtre est un pessimiste gai, et son dernier roman L’ordinateur du paradis  est à la production littéraire de cette rentrée ce que son émission hebdomadaire sur France Musique « Etonnez-moi, Benoît !» représente dans le monde compassé de la musique dite sérieuse : une oasis de fraîcheur et d’impertinence.

Il aborde sous la forme d’un conte philosophique alerte la question, sérieuse et angoissante, des effets de la tyrannie de la transparence, de la visibilité de chacun d’entre nous jusqu’aux tréfonds de son être rendue possible, et effective, par l’usage de nos «  exo-cerveaux » (internet, téléphone portable), et l’omniprésence de capteurs de son et d’image. Le nouveau Candide (la référence à Voltaire est voulue et assumée) s’appelle Samuel Laroche, brillant technocrate, secrétaire général d’une «  Commission nationale des libertés », qui ressemble comme une sœur à l’un de ces comités Théodule dont le pouvoir fait usage pour masquer son impuissance à préserver les citoyens du viol permanent de leur intimité par les maîtres de la toile et des réseaux.

Invité à participer à une émission de radio pour débattre à propos des «  nouveaux droits » des femmes et des homosexuels, il se laisse aller, hors antenne, à un mouvement d’humeur : « La cause des femmes ! La cause des gays ! J’en ai marre de ces agités qui s’excitent pour des combats déjà gagnés. Il vaudrait mieux se battre pour la femme et les gays d’Arabie saoudite ! » Une caméra traînait dans les couloir de cette radio, qui se livre aujourd’hui, comme la plupart de ses consœurs, à la production d’images du «  making off » de ses émissions phares pour faire le buzz sur la toile et les réseaux sociaux. Tronquée de la dernière partie, qui en atténue largement la portée, cette incorrection politique est lancée dans la cybersphère comme un os jeté aux chiens affamés gardiens de la bonne pensée. L’enchaînement implacable des lâchetés du pouvoir, de la panique familiale face l’opprobre frappant Samuel,  et quelques autres péripéties, amènent ce dernier à choisir de quitter ce monde devenu pour lui une impasse, pour tenter sa chance dans l’autre. Les tribulations de Samuel dans l’antichambre du paradis lui révèlent que les instances du jugement dernier n’ont pas été épargnées par l’air du temps ici-bas.

Les dossiers des aspirants à la félicité éternelle sont exclusivement nourris de leurs petites phrases, tirées de leur contexte, qui on été transmises directement au « cloud » par tous ceux qui ne vous veulent pas de bien. Saint Pierre est devenu un escroc, metteur en scène de sa fausse puissance à ouvrir les portes du paradis. Fin connaisseur de la bonne variété française, Benoît Duteurtre doit conserver dans les plis de son inconscient l’immortel «  On n’est pas là pour se faire engueuler ! » de Boris Vian pour avoir su clore en beauté sa fable tragi-comique. Assommé pour le compte par une épouse furieuse de le voir rentrer éméché, un brave homme de la France d’avant raconte :

« Ma femme a cogné si dur cette fois là

Qu’on a trépassé le soir même et voilà

Qu’on se retrouve au paradis vers minuit

Devant Monsieur saint Pierre

Il y avait quelques élus qui rentraient

Mais sitôt que l’on s’approche du guichet

On est refoulé et saint Pierre se met à râler alors j’ai dit:

On n’est pas là pour se faire engueuler

On est venu essayer l’auréole

On n’est pas là pour se faire renvoyer

On est mort, il est temps qu’on rigole

Si vous jetez les ivrognes à la porte

Y doit pas vous rester beaucoup de monde

Portez-vous bien mais nous on se barre».

*Photo: DINODIA PICTURE AGENC/SIPA.00400377_000009