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Ma lettre au Père Noël

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Cher Père Noël,

Il y a un an, je t’avais demandé de repousser la fin du monde. T’en souvient-il, vieux débris ? J’escomptais  devenir un peu meilleur dans un monde pire, et pour cela, il me fallait gratter du temps de partie supplémentaire. Quelle déconvenue, papinou, cela n’a pas du tout marché !  Nib ! J’ai creusé mon découvert, acheté l’album des Daft Punk, sifflé des CRS esplanade des Invalides et même signé le manifeste des 343 salauds. C’est dire à quel point je me suis taillé une âme de damné. L’aurait mieux valu pour moi crever sous le fameux vrombissement du ciel promis à Bugarach.

Cette année, je récidive.  J’y crois encore, et même, je t’ai barbouillé la liste de mes cadeaux en un catalogue bien senti, que j’ai rangé par rubrique, pour que tes lutins de panurge s’y retrouvent. Avec cette bienveillance qui ne m’est pas de coutume : tu as une année entière pour me réunir tout ce bazar.  Si j’ai été sage comme une image ? Tu sais bien que non, et même, tu sais que je m’en fous. Il y a déjà bien trop d’images et d’idoles dans ce monde, et elles nous supplantent, hein Père-Noël. Voici ma liste :

Politique 

Avant toute chose, je souhaite qu’après les élections européennes et les municipales, l’expression « tirer des leçons de ces résultats » ne soit plus employée pour jeter insidieusement le déshonneur sur ceux qui n’ont pas bien voté. Mais pour tirer des leçons de ces résultats.

Culture

Je voudrais qu’Aurélie Filippetti ne pipe mot du centenaire de la mort de Péguy. Merci pour lui. Comme tu le sais, les œuvres de Günther Anders n’ont pas encore été intégralement traduites dans ma langue maternelle, qui est le français. Si tu peux veiller à ce que cela soit fait avant mars, dans une petite maison d’édition qui aurait petite mine.

Société

Pour la prochaine guerre mondiale contre l’euthanasie, qui approche. Je souhaite que le camp des gentils, qui est celui d’en face donc, ne se défende pas par un usage excessif de vidéos et de photos de vieillards agonisants, la bave au menton, les yeux vides, le sang qui coule par les oreilles etc. Ce qui serait déloyal.

Religion

Derechef, le pape François élu homme de l’année 2014 par tous les médias dominants, à une écrasante majorité. Et aussi, pour l’équilibre, que les médias dominés élisent un homme d’autant d’importance, mais moins connu ; style Michéa, Philippe Jaccottet, ou Fabrice Hadjadj.

Mon papili Noël, peux-tu faire en sorte que la nouvelle génération de catholiques, qui est bien, faut le dire,  ne se planque pas comme ses aînés dans les grandes entreprises françaises, les boites de com, de conseil, de management et tout le pataquès. Plutôt qu’elle aille faire du théâtre privé, de l’ébénisterie, de la musique et du chant, de l’enseignement voire, au pire, du journalisme.

Médias

Que Fabrice Luchini ait une émission hebdomadaire sur une grande chaine, à 20h. Le format de l’émission serait assez simple : un journaliste ; quatre heures d’antenne avec le fils spirituel de Cochet.

Et puis aussi que Gaspard Proust soit prolongé à vie. Dis, tu peux ?

 

 

 

Edouard Martin : enfin un sidérurgiste de Mittal reclassé!

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edouard martin ps

La scène se déroule dans le bureau du Général de Gaulle début juin 1968. L’Union pour la Défense de la République (UDR) vient d’être créée et c’est sous cette toute nouvelle étiquette que les gaullistes iront se présenter aux élections législatives provoquées par la dissolution de l’Assemblée nationale. Robert Poujade, le secrétaire général de l’UDR, a une idée folle. Il propose au Général d’investir Daniel Cohn-Bendit dans la circonscription parisienne qui comprend le quartier latin. « Bonne idée, Poujade ! Proposez-lui donc ! Il ne refusera pas une offre aussi tentante ! »

Cette scène est, vous l’avez deviné, complètement imaginaire. C’est pour cette raison que lors de mes deux derniers articles qui évoquaient la circonscription européenne du Grand Est, vous n’avez jamais trouvé le nom d’Edouard Martin. J’avais certes lu que le PS, comme mon Poujade imaginaire, faisait des avances à celui qui accusait François Hollande de trahison il y a encore quinze mois. Mais j’étais loin d’imaginer que le leader charismatique des ouvriers Mittal de Florange accepterait de porter la parole du parti d’un président qu’il vouait aux gémonies. En septembre 2012, il promettait à François Hollande : « Nous serons votre malheur ! », la larme à l’oeil. Mon imagination a des limites, voyez-vous. Quand la nouvelle a commencé à bruisser sur le net, j’ai pensé à cette blague de Coluche : « Un chômeur qui va voter, ça me fait penser à un crocodile qui entre dans une maroquinerie. » Là, le crocodile ouvre carrément une enseigne franchisée de maroquinerie !

On en plaisante. On ne devrait pas. Quelle image cela donne-t-il de la politique et du syndicalisme ? Le Grand Est n’a-t-il pas assez souffert pour voir les deux principaux partis français offrir comme têtes d’affiches une bateleuse recalée du suffrage universel et un syndicaliste défroqué ? Florian Philippot pouvait-il rêver plus belle concurrence, même dans ses rêves les plus fous ? Sans doute pas. Sans attendre, il a tweeté, impitoyable : «  Un parfait candidat du PS face à moi dans le grand-Est aux européennes : l’incarnation de la trahison ».

On aurait dû s’en douter. Edouard Martin est membre de la CFDT, qui a été dirigée par Nicole Notat puis François Chérèque. Et toujours garder en tête cette vieille blague cégétiste : «  Si le Pouvoir rétablissait l’esclavage, la CFDT se précipiterait pour négocier le poids des chaînes. »


L’appel d’Edouard Martin à François Hollande par ITELE

*Photo : G. VARELA/20 MINUTES/SIPA. 00652309_000028.

Karl Marx aurait-il aimé le pape François?

pape francois marxisme

À la suite de son Exhortation apostolique du 26 novembre dans laquelle le Saint-Père avait fustigé le libéralisme « qui tue », une vague de protestations et d’accusations venues des Etats-Unis l’avait soupçonné d’être marxiste, notamment à cause de sa dénonciation de la théorie dite de la « rechute favorable » laissant croire que l’alliance des pouvoirs et du marché serait forcément bénéfique pour les classes modestes, pour les pauvres (Le Figaro).

Pour mettre fin à cette polémique, le pape a accordé une interview exclusive au quotidien italien La Stampa. Il a rappelé que ses positions économiques et sa méfiance de l’argent corrupteur quand il en est fait un mauvais usage ne dérogeaient pas à ce qui avait toujours été la doctrine sociale de l’Eglise.

Au-delà de cette controverse qui est infiniment signifiante parce qu’elle vise et touche de plein fouet une personnalité atypique, généralement respectée et qu’il lui est fait reproche de penser et de contester sous l’influence d’un immense esprit pour lequel la religion était « l’opium du peuple, le coeur d’un monde sans coeur », Karl Marx, ce dialogue marque bien les difficultés d’un discours libre et honnête, d’une vision progressiste du monde et des rapports humains quand ils sont immédiatement étiquetés de révolutionnaires, de marxistes et, plus banalement, de gauche par des contradicteurs qui eux-mêmes sont enfermés dans des convictions antagonistes.

La comparaison est profane mais il me semble qu’elle est stimulante.

Sur le plan politique, il y a des idées, des concepts, des valeurs dont j’ai la faiblesse de croire qu’ils appartiennent à tous dans une sorte d’immense vivier intellectuel et social où chacun a le droit de puiser sans que sa démarche l’encaserne forcément dans un camp.

La justice sociale, par exemple, a le droit d’être à ce titre une exigence conservatrice comme la volonté de sécurité et de justice, vigoureusement incarnée, ne devrait pas être étrangère au parti du mouvement historiquement ancré à gauche.

La France, la patrie, l’armée, les frontières, l’identité nationale : autant de communautés, de signes, de repères, de socles, d’institutions que personne ne peut revendiquer comme sa seule propriété parce qu’alors ils sortiraient de l’universel pour entrer dans le champ du partisan et du sectarisme. Si le FN est apparu ces dernières années comme le dépositaire de ces notions et de ces lignes de force, c’est d’abord parce qu’elles lui ont été abandonnées au point qu’ensuite, pour que d’autres familles politiques se les réapproprient, ç’a été, c’est un travail de Titan !

Quand le pape évoque misère, pauvreté, injustice et la faillite de telle ou telle doctrine qui avait pour vocation d’éradiquer le pire de notre univers, de nos sociétés, il ne fait rien d’autre qu’un constat et développe une analyse fondée avec beaucoup de scrupule et de vigilance sur les impératifs et les injonctions de la religion.

Ce n’est pas parce que forcément, dans ses interventions qui concernent souvent les drames et les infortunes, les solitudes démunies et les violences intolérables, le pape est amené à faire référence à tout ce qui nourrit habituellement les politiques de gauche et, je l’espère, de la droite quand elle est intelligente et sensible, qu’il se définit par une quelconque idéologie. Il n’est pas plus marxiste que libéral s’il lui plaisait, lors d’une autre exhortation, de mentionner les bienfaits du libéralisme comme Marx lui-même les a soulignés.

Si on veut bien s’attacher à cette distinction, on comprendra mieux le partage à établir, à dénoncer entre, d’une part, des religieux ayant clairement choisi une faction, un parti, une lutte, la révolution, un habillage sectaire pour des exigences de justice et d’égalité et, d’autre part, des personnalités conscientes des tragédies du monde mais refusant de s’inscrire si peu que ce soit dans le champ de l’opératoire et du pragmatique pour offrir une parole universelle et une lumière pure.

Le pape n’est pas marxiste.

Si de telles absurdités surgissaient à chaque fois qu’une liberté de conscience et d’intelligence, une obsession de vérité et d’équité s’acharne à se dépouiller du contingent pour appréhender le nécessaire, a l’audace de se situer juste à la frontière entre l’humain dans toutes ses manifestations et l’idéologique avec tous ses risques, plus rien ne serait à espérer. Il n’y aurait plus personne pour battre en brèche les accommodements, les compromis, les approximations. Plus personne pour déplorer, pour exalter.

Pour dire ce qui est et ce qui doit être dit.

Que les camps et les partisans en prennent possession après, c’est leur problème.

Le pape François n’est pas marxiste parce qu’il a effrayé quelques Américains. L’intolérable de Marx est la terreur communiste qui s’est recommandée de lui.

Le pape François n’est pas marxiste certes mais il n’est pas iconoclaste de supposer que Karl Marx, s’il l’avait connu, l’aurait aimé.

La religion, alors, pour lui : l’opium du pape.

*Photo : UNIMEDIA/SIPA. 00666635_000009.

Nouveau clergé, nouveaux bûchers

bobo feminisme 343

Naturellement, il y a un parfum de cynisme libéral dans le Manifeste des 343 salauds. À lire ces lignes, on entend : laissez-nous décider souverainement de notre comportement moral, notre corps nous appartient, ma liberté s’arrête où commence celle des autres, si la personne d’en face est consentante tout est permis, et que le diable emporte les moralistes ! Plus encore, on entend : nous sommes des hommes (au sens du masculin), il faut donc nous laisser assouvir nos besoins sexuels irrépressibles, après tout les femmes sont faites pour ça et la prostitution, ça sert à ça ! En réalité, ce ton violent recèle la violence de l’ironie.

L’orthodoxie régnante finit par être si ridicule qu’elle ne mérite que le sarcasme. Nous n’en pouvons plus de subir ces professeurs de vertu qui, sur un ton inspiré, nous dictent sans cesse notre conduite. Et qui viennent traiter de tous les noms ceux qui n’obéissent pas à leurs diktats.

Cette moralisation permanente de tous nos comportements est tombée des mains du clergé pour apparaître entre les mains de ce nouveau clergé : l’engeance bobo.[access capability= »lire_inedits »] Ce sont des gens qui ont passé leur existence à vilipender  l’ordre moral des religions, pour recréer aussitôt un ordre moral constitué par eux-mêmes et maintenu avec une intransigeance inquisitoriale. Au fond, ce qu’ils refusaient, ce n’était pas l’ordre moral, c’était le fait de n’en être pas les maîtres.

Comment définir cette vulgate du nouvel ordre moral ? C’est d’abord un égalitarisme forcené au point de récuser les différences, considérées comme des discriminations. C’est ensuite un profond matérialisme, qui n’accorde d’importance qu’aux biens comptables et à la biologie, jamais aux biens de l’esprit – fumer est un crime, mais laisser les enfants contempler des dizaines de crimes par jour à la TV n’en est pas un. Enfin c’est une idéologie de l’apostat, au sens où tout ce qui peut contredire la morale précédente est légitime. Fumer est un crime, mais on s’indigne que la loi n’ait pas encore légalisé les drogues douces. Le contenu de la nouvelle morale importe cependant peu au regard de l’essentiel : le fait qu’un ordre moral se soit installé sans crier gare, dans le paysage même des Lumières légitimées.

Nos professeurs de vertu sont si ridicules avec leurs grands airs outrés, qu’on a envie en les écoutant de pleurer de rire. Il suffit de regarder les réponses au Manifeste sur le Net, ces cris de saintes-nitouches. Ce sont des gens qu’on ne peut traiter que par la dérision et la raillerie : ils sont grotesques. On ne discute pas avec la fausse vertu. Et il s’agit bien de fausse vertu, plutôt en réalité une idéologie – un discours bien rodé et servant des buts bien précis quoique dissimulés.

Avec cette affaire de bordels, nous nous situons encore une fois dans l’atmosphère de pression égalitaire et émancipatrice bien visible à tout propos au sein de nos sociétés. Il faut éliminer définitivement le machisme, et la prostitution en est l’une des expressions. Pour garantir et certifier cette évolution censée nous faire sortir d’une histoire mauvaise et à jeter, il faut tordre, briser, écraser, injurier les anciens comportements. C’est pourquoi le Manifeste indigne nos bobos jusqu’à la colère noire : les signataires ne sont pas seulement de pauvres réacs qui n’ont pas encore compris l’évolution, mais bien pire, des citoyens qui refusent brutalement l’Orthodoxie et même –ô parjure – s’en moquent. Si la cléricature bobo pouvait les tuer directement, elle le ferait sans doute avec bonheur.

Je dirais que ces inquisiteurs nous entraînent vers une situation de guerre civile. Si tant de gens nous signalent qu’ils vont finir par voter Le Pen, c’est pour faire aller si loin la dérision que l’Inquisition nous laissera tranquilles.

Au fond, ce que réclament les signataires du Manifeste derrière la façade provocatrice, c’est de n’être pas considérés comme des enfants, et ils le disent à la fin. Ce que les Lumières réclamaient (il suffit de lire le texte de Kant), c’est que la cléricature religieuse cesse de considérer les citoyens comme des enfants immatures auxquels il faudrait en permanence dicter leur conduite. L’État impose les lois, mais confondre les lois et la morale, c’est totalitaire. Lénine, dont nos bobos sont les héritiers, n’avait rien fait d’autre.

Et les gouvernements scandinaves, qui régentent à un cheveu près la vie morale de leurs citoyens, règnent sur des sociétés stérilisées et décervelées. La nouvelle cléricature bobo prétend nous dicter nos conduites comme à des enfants. En cela, elle retourne à la société pré-moderne qu’elle récuse. Raillerie, persiflage, brocard, dérision. Comme elle est sûre d’avoir raison ![/access]

*Photo : GIRAUD FLORE/SIPA. 00654197_000003.

Ukraine : Osez le Klitschko !

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Chez nous, le courageux Jean Lassalle vient d’achever son tour de France pedibus, à la rencontre de ses concitoyens, pour tâter l’atmosphère, humer les effluves de révolte et finalement s’inquiéter d’un désastre qui gronde.

De l’autre côté des Alpes, on brandit des fourches virtuelles comme jadis le mouvement paysan de Dorgères , dans l’indifférence générale au-delà des Alpes, et réclamant, -tiens comme c’est curieux- que cessent les pressions fiscales et que les pourris (entendez les politiciens) s’en aillent au diable (j’espère que comme moi, vous vous repassez en boucle cette vidéo des policiers enlevant leur casque pour rejoindre la foule).


Les policiers enlèvent leur casque et… par Spi0n

Bref, les populismes aussi divers que les pays font entendre leurs voix ; de l’Ukraine actuellement pacifiquement insurgée contre son président trop inféodé au grand frère (ennemi) russe nous vient une figure originale, façonnée au propre comme au figuré par les coups reçus, mais dans la pratique du noble art de la boxe. J’ai nommé Vitali Klitschko, l’un des leaders les plus populaires de l’opposition et pour cause : c’est un ancien champion et le peuple, généralement, aime ses champions. Abondamment relayé par les médias allemands, c’est au pays de Goethe et des Eros Center qu’il fit carrière, lui qui naquit au Kirghizstan d’un père aviateur, alors que son petit frère Wladimir (1.95m seulement contre 2m.02 pour le grand frère) naquit au Kazakhstan : de vrais enfants de la défunte Union Soviétique !

Vitali parle couramment l’idiome d’Angela quoiqu’avec un accent qui rappellerait légèrement celui de Francis Blanche. Ajoutons que l’actuel satrape Ianoukovitch lui met, si j’ose dire, des bâtons dans les roues, arguant qu’il n’est pas Ukrainien de « souche ».

Une jolie Ukrainienne me parle aujourd’hui de son pays et de Vitali, son héros. Elle est blonde évidemment et souriante comme peu de mes compatriotes savent encore l’être. Il y a un espoir à l’Est, prenons-en de la graine et osons le Klitschko…

L’intégration ne passera pas par la repentance

integration immigration taubira

L’actualité remet le couvert sur le discours de Chirac de juillet 1995 reconnaissant les crimes de Vichy contre les Juifs.

D’une part, le documentaire consacré à Pétain sur France 2 présente cette reconnaissance comme une réponse à une demande de la communauté juive.

Ce qui n’est pas le cas.

D’autre part, ce discours est invoqué dans tous les débats sur l’intégration comme exemple à suivre, un exemple de repentance de la France envers les descendants de l’esclavage et de la colonisation.

Une mise au point s’impose sur ce deux plans.

La demande de reconnaissance des crimes de l’État français de Vichy n’est pas venue de la communauté juive en 1995, comme le donne à penser le documentaire consacré à Pétain, excellent par ailleurs.

En juin 1992, parut dans Le Monde un appel du comité Vel’ d’Hiv’ 42 composé de 11 citoyens français juifs et non-juifs, qui demandait au président Mitterand de reconnaître officiellement les crimes de l’État français de Vichy contre les Juifs de France à l’occasion du cinquantième anniversaire de la rafle du Vel’ d’Hiv’.

Le Monde publiait en même temps les noms de deux cents personnalités intellectuelles et artistiques qui soutenaient l’appel de ce comité.

Le 14 juillet 1992, dans l’interview qu’on voit dans le documentaire, Paul Amar demanda à Mitterrand s’il comptait répondre à cet appel. Son refus déclencha une vaste polémique dans tous les médias, qui contribua aux huées qui accueillirent Mitterrand quand il se résigna à venir à la cérémonie de commémoration du Vel’ d’Hiv’, mais sans y prendre la parole.

La demande de reconnaissance officielle formulée d’une façon très précise par le Comité Vel’ d’Hiv’ 42 n’était pas une demande de repentance, mais de vérité. L’important était que la vérité déjà établie par les historiens soit proclamée officiellement au nom de la France, pour devenir la mémoire commune de tous les Français. La reconnaissance officielle de la vérité historique est la condition d’une mémoire partagée. C’est ce que le discours de Chirac a parfaitement accompli, d’un seul coup.

Tel est également le seul usage légitime de ce discours : que la vérité historique ne soit l’objet d’un non dit officiel, qu’elle soit officiellement reconnue.

Car de même qu’il y a en France des Juifs français dont les parents ont vécu  cette période, il y a en France des Français ayant des ascendants Arabes et Noirs issus de pays hier colonisés et en particulier de parents ayant connu la guerre d’Algérie.

S’il existait un non-dit officiel sur ce passé colonial, comme c’était le cas avant 1995 en ce qui concerne la responsabilité de l‘État français de Vichy, il faudrait impérativement supprimer officiellement ce non-dit officiel. Et si ce non dit officiel était avéré, et si la vérité restait à reconnaître officiellement, il faudrait encore qu’elle ne soit pas tronquée, réduite à nos seules fautes, en raison de la mauvaise conscience de l’ex-colonisateur. Il faudrait aussi que la vérité sur les aspects négatifs de la colonisation et de la décolonisation soit reconnue toute, par la France et par les pays hier colonisés. Dans la guerre et l’après-guerre d’Algérie, la France n’a pas eu le monopole des crimes.

De même pour l’esclavage. Les Européens n’en ont pas eu le monopole.

Le discours prononcé par Chirac en 1995 ne doit pas servir à nourrir la demande de repentance et le ressentiment au détriment de la vérité.

 

*Photo : LEMOUTON-POOL/SIPA. 00641069_000014.

De la culture des navets en général

kechiche von trier cinema

À l’instigation de mes élèves, à qui l’on avait absolument recommandé, pour des raisons pédagogiques, d’aller voir la Vie d’Adèle, j’ai donc visionné le film d’Abdellatif Kechiche. Palme d’or du dernier Festival de Cannes.

170 mn. C’est long. C’est très long. C’est même interminable.
Ça ne l’est pas quand il s’agit du Guépard (205mn — Palme d’or 1963), d’Apocalypse now ou du Tambour (respectivement 221 et 162 mn, Palmes ex-aequo 1979). Mais n’est pas utilement long qui veut…

C’est un film de cul (si, si, et ceux qui vous disent qu’il s’agit d’un documentaire sur les valeurs gustatives de l’huître et des spaghetti bolognaise mentent — j’y reviendrai).
Ce ne serait pas grave s’il s’agissait de Blow up (Palme d’or 1967), de All that jazz (ah, le chef d’œuvre de Bob Fosse, primé en 1980) ou de la Leçon de piano (1993), trois films qui savent ce que baiser veut dire, et qui le disent bien.
C’est un film « social », avec toutes les caractéristiques techniques — pseudo-réalisme, caméra portée, jeu approximatif de tous les seconds rôles — du genre.
Ça ne me gênerait pas si La Vie d’Adèle avait, dans le genre social, la force de l’Affaire Mattei (1972) ou de l’Homme de fer (Wajda, 1981).
Mais depuis qu’il a primé Entre les murs, dont j’ai eu l’occasion de dire ici même tout le bien que j’en pensais, le Festival de Cannes n’est plus une référence.
Ou il est comme le pédagogisme : une boussole qui indique constamment le Sud.

La Vie d’Adèle un film fait par un Franco-Tunisien. Ça ne devrait avoir aucune importance — nous avons tous salué en son temps la Palme donnée à Chronique des années de braise, de Lakhdar-Hamina. Mais dans les éloges forcés accordés par une certaine presse bien-pensante, j’entends rugir le politiquement correct. Je l’entends même dans le silence médiatique sur le conflit entre Kechiche et la CGT du Spectacle — le metteur en scène ayant accablé l’équipe technique sous les heures sup non payées, dans un milieu où l’exploitation est pourtant la règle. Je l’entends aussi dans le silence gêné qui a accompagné les révélations des deux actrices principales sur le harcèlement auquel les a soumises le génie de Tunis. Ce ne sont pas toutes les jeunes femmes qui disent qu’elles se sont senties souillées comme des prostituées…

C’est une Palme de discrimination positive, je ne vois pas d’autre explication.
Kechiche d’ailleurs, ardemment soutenu par la pensée unique telle qu’elle s’exprime sur Rue89, enthousiaste dès la première heure (ont-ils regardé les deux suivantes ?), n’admet pas, en autocrate qu’il est apparemment, et en paranoïaque affirmé, la moindre contestation. Le Huffington Post s’est amusé des emballements hargneux de cet autocrate au petit pied. Franchement, invoquer la lutte des classes pour justifier sa violence, ce serait comique si ça ne témoignait pas d’une distorsion gravissime des valeurs. Un réalisateur peut-il tout se permettre, dès lors qu’il est franco-tunisien ? N’est pas Maurice Pialat qui veut…

La lutte des classes, parlons-en. Eliminons d’abord ce qui a fait polémique auprès de la presse bien-pensante : La Vie d’Adèle n’est pas un film lesbien — mais alors, pas du tout. C’est une suite de scènes d’échanges lesbiens jouées par deux hétérosexuelles et filmées par un Grand Mâle Dominant — autant aller sur des sites pornos spécialisés : « Pushing her tongue deep inside », sur RedTube, cela vous a une autre gueule que La Vie d’Adèle. Pour un hétéro.

Le choix d’une prise de vue constamment extérieure aux personnages est d’ailleurs révélateur du voyeurisme touche-pipi de Kechiche et de ceux qui l’encensent.
Les lesbiennes que je connais se sont étonnées de la très très longue séquence de kamasutra lesbien dès le premier contact (alors que ce qui précédait, les émois, les reculades, les effleurements, n’était pas dépourvu d’intérêt). L’absence d’hésitation. La récitation, en quelque sorte, d’exercices gymnastiques. L’amour se réduit-il à une feuille de rose ?

Ajoutez à cela que si vous imaginez un couple d’hétéros à la place des deux héroïnes, le film se révèle être ce qu’il est : un entassement sans intérêt de scènes plus ou moins hard, L’Amant en pire. Et je ne croyais pas possible de faire pire que L’Amant.

Sans compter que le réalisateur croit compenser la pornographie (au sens propre) du film par un romantisme de bazar — Adèle contemplant le soleil à travers les feuilles des arbres, cela rappelle furieusement Emma (Bovary…) trouvant dans le même plan un prétexte pour coucher avec Rodolphe dans la campagne humide… Sauf que Flaubert y mettait une ironie sauvage, montrait justement comment on succombe à un cliché — et que le film de Kechiche est bourré de clichés insérés là pour faire joli. Ou parce qu’il y croit.
Le « joli » est d’ailleurs la caractéristique de ce film pour bobos et midinettes. Elles sont mignonnes, elles n’ont pas un poil de cellulite, elles ont la perfection que confèrent automatiquement les clairs-obscurs, bref, c’est l’érotisme du papier glacé. Rien de vraiment charnel là-dedans.
Reste l’aspect « social ». Emma aime les huîtres (elle insiste lourdement pour bien nous faire comprendre ce qu’elle y boit, au point que le spectateur se demande quelle pudeur soudaine a empêché Kechiche de lui faire aimer les moules) et Adèle les spaghettis bolognaise — oui, et alors ? La lutte des classes réduite à un conflit gastronomique, ça me semble un peu court. On pouvait mieux attendre d’un film situé dans le Nord de la France, dans des zones sans emploi ni espérance — mais nous n’en saurons rien : la géographie, ici, est purement décorative.

C’est cet aspect, paraît-il, qui a incité un prof de Sciences Economiques et Sociales de mes connaissances à conseiller (imposer serait presque plus juste) le film à ses élèves. C’est de la sociologie comme certains en font aujourd’hui : un exemple, tirez-en les conclusions générales. À ce niveau, n’importe qui est sociologue.

Pour bien faire « social » (mais n’est pas Ken Loach qui veut), Kechiche filme avec la caméra sur l’épaule — un truc déjà utilisé dans l’Esquive, et qui donne mal au cœur en trois minutes. Comme dans l’Esquive, où des adolescents inaudibles ânonnaient le Jeu de l’amour et du hasard, ça commence par du Marivaux — quinze lignes de La Vie de Marianne, le seul moment réellement glamour du film. Pour tenir le choc, encore aurait-il fallu que le reste du dialogue fût à la hauteur. Mais bon, n’est pas Michel Deville qui veut : revoyez donc Raphaël ou le débauché, ça vous rafraîchira l’haleine et les tympans après La Vie d’Adèle.
Ne soyons pas absolument négatif : un vrai metteur en scène tirera le meilleur d’Adèle Exarchopoulos, qui a du talent. Mais un vrai producteur ne fera rien avec Abdellatif Kechiche, qui croit avoir du talent. Comme le résumait assez bien Le Figaro, il lui a manqué un Selznick (le producteur d’Autant en emporte le vent) pour l’obliger à tenir le cap, et à couper une heure et demie de son film.

Quant aux Sciences sociales… Ma foi, pour ce qui est de la lutte des classes, autant retourner voir la Part des anges, qui est un vrai film — où le whisky hors d’âge est un marqueur bien plus évident que les spaghettis bolognaise. Pour les amours lesbiennes, autant en revenir à Mulholland Drive, où les corps font sens. Pour le réalisme social, autant revoir À nos amours, où Pialat découvrait pour nous Sandrine Bonnaire. Et pour les chroniques saignantes sur le Nord de la France, voir L’humanité, de Bruno Dumont — Grand Prix à Cannes en 1999, l’année où avait triomphé Rosetta, autre vrai film social comme on les aime.

Peut-être pourrait-on insérer un petit cours de cinéma dans la formation des profs de SES ? Mais je ne veux pas les mettre tous dans le même sac : il en est qui ne s’aventureraient pas à proposer un film nul en exemple à des élèves qui ne lui ont rien fait. Mais il en est d’autres, les pauvres, qui s’enthousiasment sur trois fois rien. Défaut de culture ? Mais qu’ils poussent des élèves à partager leurs enthousiasmes adolescents, cela ne s’apparente-t-il pas à de la manipulation ?

 

Au poteau, les salauds!

343 salauds feminisme

Parfois, chez Causeur, on est un peu poseur. C’est ce que m’a d’abord inspiré votre opération « 343 salauds », jusqu’à ce que je réalise qu’elle vous avait fait tomber le ciel sur la tête. N’étant pas amateur d’amours tarifées, je ne m’intéressais guère à ce qui me paraissait une espèce d’improvisation d’après-dîner, à l’heure du cognac. On discute en s’échauffant (ou l’inverse), on s’excite en rigolant, on écrit sur la nappe un manifeste « à la manière de », chipant la sémantique libertaire pour faire la nique à Libé et au Nouvel Obs, et pour finir on trouve archi-génial (avec un digestif dans le pif) un slogan comme « Touche pas à ma pute ». Pourquoi pas ?

Et voilà qu’on se retrouve sur un champ de bataille avec des balles qui sifflent de tous côtés. Pourtant, l’ex-chanteur et ex-lunettier Antoine, initiateur d’une pétition parfaitement identique sur le fond, ne ramasse pas le moindre Scud. Le problème, c’était la forme, trop vulgaire paraît-il, et plus encore les auteurs, non homologués comme provocateurs. Les libertaires se sont vexés. La rébellion, c’est leur chasse gardée depuis quarante-cinq ans. Ils ont vieilli et les vieux, voyez-vous, n’aiment pas qu’on change leurs habitudes. Or, au lieu de se faire courser par les juges et les flics, ce sont eux qui, devenus dominants, les lancent aux trousses des nouveaux chenapans. La honte. Et que cette leçon soit administrée sur le mode rigolard par des réacs-fachos-omniphobes, encore plus la honte.[access capability= »lire_inedits »]

Bref, si vous cherchiez la publicité, à Causeur, vous l’avez eue. Vous avez fait chauffer le braillomètre au rouge. Et comme si on avait voulu vous prouver que vous étiez des bouffons en matière de vulgarité de préau, on vous a traités de « connards ». Les vieux enfants sont des tyrans. Ils ne combattent pas des idées par d’autres idées, ils insultent et menacent. Épouvantés, deux salauds se sont « repentis », comme l’affiche triomphalement un site délateur, barrant leurs noms d’un rouge de honte.

Et puis la farce est devenue sinistre. En voyant, sur ce site, ces photos alignées comme au banc d’infamie et ces bandeaux rouges, en découvrant cet appel à la vindicte et au harcèlement, j’ai eu froid dans le dos. Certes, cette violence n’est pas physique, mais elle s’exerce contre des personnes, et ce n’est pas du tout bon signe dans un pays démocratique.

Pis encore, les concepteurs du site prétendent, avec une sidérante hypocrisie, qu’ils peuvent « appeler connards ceux qui se sont eux-mêmes érigés en “ salauds ” sans pour autant faire appel à la haine ». Désolé, mais c’est de la haine, ni plus ni moins. Ah oui, j’oubliais que la haine est le monopole du Front national. Les grandes consciences du Progrès ne sauraient haïr, puisqu’elles défendent ce qui est juste.

Qu’une telle initiative, d’inspiration totalitaire, n’émeuve personne, que les pouvoirs publics s’y montrent indifférents a de quoi inquiéter. N’est-ce pas là une vraie dérive, pire que les « dérapages » traqués sans relâche par les porte-voix du « politiquement correct » échauffés par leur ivresse inquisitoriale ? Ils réclament l’indulgence pour les propos haineux de rappeurs, mais les signataires du « Manifeste des 343 salauds », dont on ne sache pas qu’ils aient cautionné la moindre atteinte aux droits humains, doivent être dûment dénoncés et sanctionnés : ils ont « dérapé ». Et le camp du Progrès ne rigole pas avec les dérapeurs. Il mène une guerre sainte, les amis. Comme l’armée américaine en Irak, il utilise la tactique « Choc et effroi » : écraser l’adversaire sous un déluge de feu (en l’occurrence, d’imprécations et de menaces), dominer le champ de bataille (ici, les médias), multiplier les démonstrations de force pour paralyser l’ennemi et anéantir chez lui toute volonté de combattre.

L’empoignade emblématique de l’année 2013, autour de la loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe, a illustré de façon paroxystique le recours à cette tactique guerrière dans le débat public. En plaçant le « mariage pour tous » sous le signe de la lutte contre l’homophobie, les promoteurs du texte ont transformé d’emblée la légitime controverse entre partisans et opposants en combat sans merci entre les bons et les méchants. Je m’en suis rendu compte lorsque j’ai pris position, dans un article de Causeur, contre le projet de loi, avant de changer d’avis plusieurs semaines plus tard, parce que ma réflexion avait évolué.

Naïf que j’étais ! La violence des réactions m’a donné l’impression d’être un chat dans le tambour d’une machine à laver. Doublement traître, à une faction puis à l’autre, j’étais impardonnable. Il se trouve que, dans mon entourage, certains étaient contre le « mariage pour tous » et d’autres plutôt pour. En fin de compte, ce ne sont pas les commentaires énervés, voire hystériques, des lecteurs, qui m’ont le plus fait mal, mais la violence du cadrage idéologique au nom duquel on me sommait de renier une partie de mes proches – en l’occurrence les « anti-mariage gay ».

J’ai failli céder, avant de me ressaisir et de me rappeler ce que je savais : ce ne sont pas des salauds. Pour revenir à l’actualité, j’ai du mal à imaginer que Causeur n’ait pas prévu la dégelée qu’allait susciter le manifeste litigieux, qui refuse la logique binaire du bien et du mal. Les mécanismes à l’oeuvre dans cette affaire ont pourtant été analysés par une certaine Élisabeth Lévy, d’abord dans Les Maîtres censeurs, puis dans Notre métier a mal tourné, essai critique sur sa profession, écrit avec Philippe Cohen. (À l’intention des professionnels du soupçon, je n’ai aucun intérêt financier dans Causeur ni dans les maisons où ont paru ces deux ouvrages.)

La méthode de verrouillage est désormais bien rodée et interdit, dans la logosphère médiatique, tout débat digne de ce nom. Il faut faire preuve de courage pour émerger de la bouillabaisse politiquement correcte, car la peur est perceptible partout, même si elle ne s’avoue jamais. Peur de voir sa réputation ruinée, de perdre toute audience du jour au lendemain, d’être harcelé par des persécuteurs, voire traîné devant les tribunaux. Le public sent cette peur, ce couvercle de plomb, qui n’étouffe pas seulement la discussion politique, mais aussi la vie intellectuelle et le divertissement. Du jour au lendemain, n’importe qui, connu ou pas, et dans n’importe quel domaine, peut être cloué au pilori. Une personnalité politique. Un acteur. Un journaliste. Un historien. Vous, moi. Ce réprouvé subira les formes modernes du déshonneur : la ringardisation et la disqualification, le concert de ricanements qui, en France, ont remplacé l’humour.

Pendant ce temps, on s’obstine à chercher les racines de la crise française du côté de l’économie, du vivre-ensemble, sans oublier le climat rendu « délétère » par l’éternel retour de la Bête immonde. Mais sur les pratiques qui tétanisent le débat politique et médiatique, sur l’intimidation qui décourage toute velléité de divergence, pas un mot. Ces méthodes expliquent pourtant la difficulté de plus en plus grande des Français à échanger de façon policée dans l’espace commun – la politesse étant étymologiquement l’art de se conduire dans la Cité. En réalité, cette façon de les diviser arbitrairement entre vainqueurs et vaincus, modernes et ringards, salauds et héros, révolte nos compatriotes autant que l’injustice fiscale. La scène publique offre ainsi un spectacle brutal où l’agressivité, la vulgarité du langage, l’intimidation tuent ce qui fut si français : la recherche d’une vérité commune. Le siècle des Lumières l’appelait conversation et les salons célébraient celles et ceux qui y excellaient. Notre siècle, avec véhémence, promeut surtout des enragés (et peut-être plus encore des enragées) de l’interdit. Est-cela, vraiment, que nos brillants ancêtres appelaient Progrès ?[/access]

Quand le FN réécrit l’Histoire

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martel philippot fn

Dans l’entretien qu’il a accordé à Causeur, Philippe Martel, chef de cabinet de Marine Le Pen, apporte sa contribution à un travail entrepris par la direction du Front National depuis quelques mois. Il s’agit de mettre en avant des gens qui, en se revendiquant de leur passé, contribuent à l’entreprise de respectabilisation du parti. Qui ancien UMP, qui ex-chevènementiste, ex-séguiniste, gaulliste vous disent : « Nous n’avons pas changé, c’est le Front qui l’a fait ». Petit exercice, qui répond d’ailleurs à celui, caricatural et dérisoire, actuellement entrepris par Libération qui met en scène et donne la parole à des gens qui ont été au FN de bonne foi et en sont revenus tout chose…

Alors, nous dit Monsieur Martel, après Florian Philippot, le Front National serait un parti comme les autres, qui poserait les bonnes questions, dont les dirigeants seraient fréquentables et qu’il faudrait considérer comme appartenant à « l’arc républicain ». Désolé, mais tout ceci nécessite d’accepter au préalable une imposture. Les glapissements des antifascistes de pacotille de la petite gauche à l’égard du FN sont insupportables, mais ce n’est pas une raison pour marcher dans la combine. Entendre des apostats, aux parcours tout de sinuosités, tout d’aller-retours bizarres, titulaires de préférence d’un passage (vrai ou faux) dans l’aventure Chevènement du début des années 2000 ou se revendiquant de Philippe Séguin, venir nous donner des leçons, de républicanisme, de laïcité, de préoccupations sociales, et le pire, des leçons de gaullisme, voire de marxisme, c’est profondément énervant ! Pour qui connaît un peu l’histoire, voir annexer Valmy, le « petit père Combes », et maintenant Charles de Gaulle ne peut que mettre en rage. Comme de voir Philippot avec des fleurs à Colombey !

Cela oblige d’ailleurs ces petits télégraphistes à des contorsions risibles. Que nous dit l’interviewé ? «C’est ce que j’ai, hélas, mis du temps à comprendre : derrière les traités européens se cachent des politiques économiques et sociales ultralibérales » Sans blague ? Depuis Jean Monnet, le représentant en cognac, fourrier, dès la deuxième guerre mondiale, d’une intégration européenne strictement économique,  libérale, et au service de la puissance américaine, on sait très bien à quoi s’en tenir. Eh bien, dites donc, ou Monsieur Martel est spécialement « dur à la comprenette » comme on dit à Toulouse, ou il nous prend pour des imbéciles !

Qu’est le Front National, d’hier et d’aujourd’hui (car c’est le même) ? En aucun cas un parti fasciste ou fascisant, cette accusation est (volontairement ?) infondée. Il s’enracine en fait dans un vieux courant qui existe depuis longtemps dans notre pays, que l’on va qualifier en se référant à René Rémond, de droite réactionnaire entretenant avec le siècle des lumières et la Révolution un rapport de rejet. Courant éminemment français, qui a produit écrivains et penseurs parfois de grande qualité, mais rarement des hommes politiques dignes de ce nom. Le 6 février 1934, il y eut dans la société française des tentations autoritaires, mais le fascisme y était étranger. Et d’ailleurs ce spasme particulier a donné naissance à l’inverse, c’est-à-dire le Front Populaire. C’est juste après que se produira la souillure. Celle de la trahison de 1940 et de l’installation d’un régime de droite réactionnaire spécifique dans les fourgons de l’étranger. Il y avait bien sûr quelques nazis français dans les collaborationnistes, mais l’idée centrale était celle d’une revanche sur le Front Populaire et aussi sur la Révolution française. Les actes constitutionnels du 10 juillet 40 commencèrent par supprimer le mot de République. Dès ce moment-là, tout ce qui composait ce courant, vouait à de Gaulle qui était leur antithèse, une exécration qui ne s’est jamais démentie.

Pour des raisons d’unité nationale face aux prétentions américaines, de Gaulle n’enclencha pas immédiatement une épuration sévère même s’il s’opposa à l’amnistie de 1953. La IVe République fut bonne fille. Grâce à la guerre froide ce courant n’eut de cesse que de préparer sa revanche. En construisant la légende mensongère d’une épuration sanglante et aveugle, en amalgamant, en noyautant, comme par exemple le mouvement poujadiste dont Jean-Marie Le Pen fut un des premiers députés. La guerre d’Algérie lui fournit une occasion en or. La lâcheté socialiste de 1956 donnant les pleins pouvoirs à une armée divisée, désorientée et prise en main parfois par des officiers issus de l’armée de Vichy qui avaient prudemment attendu 1944 pour combattre l’ennemi. La France ne passa pas si loin d’une guerre civile que nous évita la virtuosité politique de Charles de Gaulle en 1958. La haine à son égard redoubla. L’exécration prit des proportions délirantes, les tentatives d’assassinats se multipliant. À ce sujet, j’invite à lire la déclaration liminaire de Jean-Marie Bastien Thiry à son procès. On pourra la comparer avec celle de Hélie Denoix de Saint Marc au sien, après l’échec du putsch d’Alger de 1961 (celle d’un homme d’honneur). L’hégémonie politique du gaullisme fit basculer ensuite l’extrême droite française dans un revanchisme groupusculaire. Dont elle ne sortit qu’avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981… Aidé par le cynisme mitterrandien qui vit là une belle opportunité tactique de gêner la droite républicaine.

Jean-Marie Le Pen appartient, personnellement, culturellement, politiquement à ce courant. Toute sa trajectoire, ses prises de position, ses emportements, sa vie même en témoignent. Ce parti a été créé par ces gens-là, dirigé par ces gens-là (il l’est toujours), façonné par eux. Et l’élection de sa fille à la présidence aurait, d’un coup de baguette magique, aboli le passé, et fait de ce parti le représentant actuel d’un gaullisme social mâtiné de chevènementisme? Un mouvement défenseur acharné de la laïcité alors qu’il comporte son lot de cathos intégristes, un parti républicain alors que ses dirigeants sont les héritiers de ceux qui ont assassiné la République en 1940 ? Mais de qui se moque-t-on ? Nous sommes en présence d’une imposture strictement opportuniste. D’un mensonge.

Les électeurs du Front National ne sont pas des « salauds », sûrement pas des fascistes. Ils ne méritent aucun mépris. Les motivations de leur vote sont diverses, mais elles sont souvent l’expression d’une rage, d’une colère, d’un sentiment d’abandon. Leur but n’est pas d’amener ces gens-là au pouvoir d’État. Les élections européennes, sans enjeu institutionnel direct, et grâce à l’abstention vont en être la démonstration.

C’est la raison pour laquelle l’attitude actuelle de la « petite gauche » qui s’imagine s’en sortir en réactivant les vieilles recettes des années 80, en essayant d’enrôler des antifascistes naïfs, est particulièrement scandaleuse. Crier au loup fasciste, cela ne marche plus. Et au contraire, compte tenu du niveau de disqualification de ces élites roses, cela produit l’effet inverse. Et c’est probablement ce qui est cyniquement recherché pour tenter de sauver les meubles aux élections municipales. Bravo la conscience civique !

Mais pour autant la réaction ne doit pas consister à faire du Front National un parti comme les autres. Sous prétexte qu’Harlem Désir et David Assouline en disent des âneries, lui décerner des brevets d’honorabilité. Ne nous laissons pas abuser par Philippe Martel, Florian Philippot et consorts. Il ne faut pas leur refuser la parole, mais dénoncer l’imposture.

*Photo : BAUDET ERIC/JDD/SIPA. 00650197_000005.

Catalogne : questions pour une Nation

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En 2014, la Catalogne commémorera la guerre de… 1714[1. Barcelone vit alors la défaite de ses troupes face à celles des Bourbons – au terme de la Guerre de succession d’Espagne.]! L’an prochain, on vient aussi de l’apprendre, la région pourrait décider de son indépendance par référendum puis connaître, selon les plus rêveurs, un destin comparable à celui du Portugal[2. Né au Moyen Âge, le Portugal a été rattaché à la couronne d’Espagne entre 1580 et 1640.]. Dans les librairies de Barcelone, fleurissent déjà les ouvrages pour la jeunesse fleurant bon l’exaltation nationaliste. Seulement, la manière dont les Catalans questionnent leur Nation – qui ne pourra jamais être qu’espagnole pour les uns, ou encore en devenir, pour les autres – ne doit pas nous laisser indifférents. Pour preuve, le dernier ouvrage[3. Xavier Casals. El pueblo contra el parlamento. El nuevo populismo en España, 1989-2013. Barcelone : Pasado & Presente, 2013. Ouvrage encore non traduit.] d’un politologue de Barcelone, qui revient sur les origines d’un mouvement nationaliste puisant ses racines au XIXe siècle et qui semble aujourd’hui s’inspirer de pratiques authentiquement populistes.

Pour nous inscrire dans un schéma connu de tous, Xavier Casals, l’auteur, compare les velléités d’indépendance défendues à Barcelone contre Madrid à celles qui opposent Milan et Rome, dans ce « Nord du Sud » européen, si fier de ses résultats économiques et jaloux d’étoffer des prérogatives politiques durement acquises au cours des siècles. Le politologue pointe les causes historiques de l’accélération ou du bégaiement – selon le camp d’où on l’observe – du phénomène nationaliste. Il nous rappelle que l’Italie comme l’Espagne sont, au XIXe siècle, des « constructions nationales inachevées », du fait de l’extension tardive des administrations de l’État et des frustrations endurées dans leurs politiques étrangères : la première est privée d’empire africain à l’époque où l’autre est définitivement chassée des Amériques. Pour s’en tenir à son pays, le politologue signale l’apparition d’un « nationalisme alternatif » catalan, se nourrissant des succès économiques de la région de Barcelone, sentiment qui ne cessera, dès lors, de s’opposer au sentiment national espagnol. La langue catalane en sera le signe le plus flamboyant.

Le terrible tunnel franquiste, au XXe siècle, éloigne durablement la Catalogne  de la « Patrie » des vainqueurs de la Guerre civile, qui déchaînèrent une impitoyable répression, durant trente années. Xavier Casals note, pour le second XXe siècle espagnol, l’échec de ce qu’il décrit comme une tentative de domestication des nationalismes périphériques par la constitution démocratique de 1977. Cette dernière aurait finement essayé de jouer les « nationalités » contre les nationalismes, avec la complicité des progressistes de gauche comme de droite – soucieux d’imposer la paix des braves à la mort de Franco.

La crise de 2008 marque donc un brusque retour de balancier. Se réveillent, depuis, les querelles refoulées par trente années de prospérité et par l’intégration européenne, censée faciliter le passage à une démocratie postnationale. Le réveil du sentiment national catalan signifie-t-il le délitement de la nation telle qu’elle a été conçue au XIXe siècle, ou sa reconfiguration, selon de nouvelles normes populistes ? L’avenir nous le dira.

Force est de constater que, pour l’instant, les forces politiques traditionnelles semblent bien impuissantes à reprendre la main. Le refus de la Couronne d’une sorte de Commonwealth à l’espagnole peut aussi paraître inquiétant. En septembre 2012, Artur Mas, le président de la Generalitat de Catalogne, avait pourtant lancé un ballon d’essai dans ce sens, en laissant entendre qu’une Catalogne indépendante pouvait ne pas être « nécessairement une République ». Le roi Juan Carlos avait vivement réagi en dénonçant des « chimères » qui divisent plus qu’elles n’unissent. L’année 2014 sera, en Espagne, riche en rebondissements… et en leçons pour toute l’Europe.


Ma lettre au Père Noël

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Cher Père Noël,

Il y a un an, je t’avais demandé de repousser la fin du monde. T’en souvient-il, vieux débris ? J’escomptais  devenir un peu meilleur dans un monde pire, et pour cela, il me fallait gratter du temps de partie supplémentaire. Quelle déconvenue, papinou, cela n’a pas du tout marché !  Nib ! J’ai creusé mon découvert, acheté l’album des Daft Punk, sifflé des CRS esplanade des Invalides et même signé le manifeste des 343 salauds. C’est dire à quel point je me suis taillé une âme de damné. L’aurait mieux valu pour moi crever sous le fameux vrombissement du ciel promis à Bugarach.

Cette année, je récidive.  J’y crois encore, et même, je t’ai barbouillé la liste de mes cadeaux en un catalogue bien senti, que j’ai rangé par rubrique, pour que tes lutins de panurge s’y retrouvent. Avec cette bienveillance qui ne m’est pas de coutume : tu as une année entière pour me réunir tout ce bazar.  Si j’ai été sage comme une image ? Tu sais bien que non, et même, tu sais que je m’en fous. Il y a déjà bien trop d’images et d’idoles dans ce monde, et elles nous supplantent, hein Père-Noël. Voici ma liste :

Politique 

Avant toute chose, je souhaite qu’après les élections européennes et les municipales, l’expression « tirer des leçons de ces résultats » ne soit plus employée pour jeter insidieusement le déshonneur sur ceux qui n’ont pas bien voté. Mais pour tirer des leçons de ces résultats.

Culture

Je voudrais qu’Aurélie Filippetti ne pipe mot du centenaire de la mort de Péguy. Merci pour lui. Comme tu le sais, les œuvres de Günther Anders n’ont pas encore été intégralement traduites dans ma langue maternelle, qui est le français. Si tu peux veiller à ce que cela soit fait avant mars, dans une petite maison d’édition qui aurait petite mine.

Société

Pour la prochaine guerre mondiale contre l’euthanasie, qui approche. Je souhaite que le camp des gentils, qui est celui d’en face donc, ne se défende pas par un usage excessif de vidéos et de photos de vieillards agonisants, la bave au menton, les yeux vides, le sang qui coule par les oreilles etc. Ce qui serait déloyal.

Religion

Derechef, le pape François élu homme de l’année 2014 par tous les médias dominants, à une écrasante majorité. Et aussi, pour l’équilibre, que les médias dominés élisent un homme d’autant d’importance, mais moins connu ; style Michéa, Philippe Jaccottet, ou Fabrice Hadjadj.

Mon papili Noël, peux-tu faire en sorte que la nouvelle génération de catholiques, qui est bien, faut le dire,  ne se planque pas comme ses aînés dans les grandes entreprises françaises, les boites de com, de conseil, de management et tout le pataquès. Plutôt qu’elle aille faire du théâtre privé, de l’ébénisterie, de la musique et du chant, de l’enseignement voire, au pire, du journalisme.

Médias

Que Fabrice Luchini ait une émission hebdomadaire sur une grande chaine, à 20h. Le format de l’émission serait assez simple : un journaliste ; quatre heures d’antenne avec le fils spirituel de Cochet.

Et puis aussi que Gaspard Proust soit prolongé à vie. Dis, tu peux ?

 

 

 

Edouard Martin : enfin un sidérurgiste de Mittal reclassé!

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edouard martin ps

edouard martin ps

La scène se déroule dans le bureau du Général de Gaulle début juin 1968. L’Union pour la Défense de la République (UDR) vient d’être créée et c’est sous cette toute nouvelle étiquette que les gaullistes iront se présenter aux élections législatives provoquées par la dissolution de l’Assemblée nationale. Robert Poujade, le secrétaire général de l’UDR, a une idée folle. Il propose au Général d’investir Daniel Cohn-Bendit dans la circonscription parisienne qui comprend le quartier latin. « Bonne idée, Poujade ! Proposez-lui donc ! Il ne refusera pas une offre aussi tentante ! »

Cette scène est, vous l’avez deviné, complètement imaginaire. C’est pour cette raison que lors de mes deux derniers articles qui évoquaient la circonscription européenne du Grand Est, vous n’avez jamais trouvé le nom d’Edouard Martin. J’avais certes lu que le PS, comme mon Poujade imaginaire, faisait des avances à celui qui accusait François Hollande de trahison il y a encore quinze mois. Mais j’étais loin d’imaginer que le leader charismatique des ouvriers Mittal de Florange accepterait de porter la parole du parti d’un président qu’il vouait aux gémonies. En septembre 2012, il promettait à François Hollande : « Nous serons votre malheur ! », la larme à l’oeil. Mon imagination a des limites, voyez-vous. Quand la nouvelle a commencé à bruisser sur le net, j’ai pensé à cette blague de Coluche : « Un chômeur qui va voter, ça me fait penser à un crocodile qui entre dans une maroquinerie. » Là, le crocodile ouvre carrément une enseigne franchisée de maroquinerie !

On en plaisante. On ne devrait pas. Quelle image cela donne-t-il de la politique et du syndicalisme ? Le Grand Est n’a-t-il pas assez souffert pour voir les deux principaux partis français offrir comme têtes d’affiches une bateleuse recalée du suffrage universel et un syndicaliste défroqué ? Florian Philippot pouvait-il rêver plus belle concurrence, même dans ses rêves les plus fous ? Sans doute pas. Sans attendre, il a tweeté, impitoyable : «  Un parfait candidat du PS face à moi dans le grand-Est aux européennes : l’incarnation de la trahison ».

On aurait dû s’en douter. Edouard Martin est membre de la CFDT, qui a été dirigée par Nicole Notat puis François Chérèque. Et toujours garder en tête cette vieille blague cégétiste : «  Si le Pouvoir rétablissait l’esclavage, la CFDT se précipiterait pour négocier le poids des chaînes. »


L’appel d’Edouard Martin à François Hollande par ITELE

*Photo : G. VARELA/20 MINUTES/SIPA. 00652309_000028.

Karl Marx aurait-il aimé le pape François?

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pape francois marxisme

pape francois marxisme

À la suite de son Exhortation apostolique du 26 novembre dans laquelle le Saint-Père avait fustigé le libéralisme « qui tue », une vague de protestations et d’accusations venues des Etats-Unis l’avait soupçonné d’être marxiste, notamment à cause de sa dénonciation de la théorie dite de la « rechute favorable » laissant croire que l’alliance des pouvoirs et du marché serait forcément bénéfique pour les classes modestes, pour les pauvres (Le Figaro).

Pour mettre fin à cette polémique, le pape a accordé une interview exclusive au quotidien italien La Stampa. Il a rappelé que ses positions économiques et sa méfiance de l’argent corrupteur quand il en est fait un mauvais usage ne dérogeaient pas à ce qui avait toujours été la doctrine sociale de l’Eglise.

Au-delà de cette controverse qui est infiniment signifiante parce qu’elle vise et touche de plein fouet une personnalité atypique, généralement respectée et qu’il lui est fait reproche de penser et de contester sous l’influence d’un immense esprit pour lequel la religion était « l’opium du peuple, le coeur d’un monde sans coeur », Karl Marx, ce dialogue marque bien les difficultés d’un discours libre et honnête, d’une vision progressiste du monde et des rapports humains quand ils sont immédiatement étiquetés de révolutionnaires, de marxistes et, plus banalement, de gauche par des contradicteurs qui eux-mêmes sont enfermés dans des convictions antagonistes.

La comparaison est profane mais il me semble qu’elle est stimulante.

Sur le plan politique, il y a des idées, des concepts, des valeurs dont j’ai la faiblesse de croire qu’ils appartiennent à tous dans une sorte d’immense vivier intellectuel et social où chacun a le droit de puiser sans que sa démarche l’encaserne forcément dans un camp.

La justice sociale, par exemple, a le droit d’être à ce titre une exigence conservatrice comme la volonté de sécurité et de justice, vigoureusement incarnée, ne devrait pas être étrangère au parti du mouvement historiquement ancré à gauche.

La France, la patrie, l’armée, les frontières, l’identité nationale : autant de communautés, de signes, de repères, de socles, d’institutions que personne ne peut revendiquer comme sa seule propriété parce qu’alors ils sortiraient de l’universel pour entrer dans le champ du partisan et du sectarisme. Si le FN est apparu ces dernières années comme le dépositaire de ces notions et de ces lignes de force, c’est d’abord parce qu’elles lui ont été abandonnées au point qu’ensuite, pour que d’autres familles politiques se les réapproprient, ç’a été, c’est un travail de Titan !

Quand le pape évoque misère, pauvreté, injustice et la faillite de telle ou telle doctrine qui avait pour vocation d’éradiquer le pire de notre univers, de nos sociétés, il ne fait rien d’autre qu’un constat et développe une analyse fondée avec beaucoup de scrupule et de vigilance sur les impératifs et les injonctions de la religion.

Ce n’est pas parce que forcément, dans ses interventions qui concernent souvent les drames et les infortunes, les solitudes démunies et les violences intolérables, le pape est amené à faire référence à tout ce qui nourrit habituellement les politiques de gauche et, je l’espère, de la droite quand elle est intelligente et sensible, qu’il se définit par une quelconque idéologie. Il n’est pas plus marxiste que libéral s’il lui plaisait, lors d’une autre exhortation, de mentionner les bienfaits du libéralisme comme Marx lui-même les a soulignés.

Si on veut bien s’attacher à cette distinction, on comprendra mieux le partage à établir, à dénoncer entre, d’une part, des religieux ayant clairement choisi une faction, un parti, une lutte, la révolution, un habillage sectaire pour des exigences de justice et d’égalité et, d’autre part, des personnalités conscientes des tragédies du monde mais refusant de s’inscrire si peu que ce soit dans le champ de l’opératoire et du pragmatique pour offrir une parole universelle et une lumière pure.

Le pape n’est pas marxiste.

Si de telles absurdités surgissaient à chaque fois qu’une liberté de conscience et d’intelligence, une obsession de vérité et d’équité s’acharne à se dépouiller du contingent pour appréhender le nécessaire, a l’audace de se situer juste à la frontière entre l’humain dans toutes ses manifestations et l’idéologique avec tous ses risques, plus rien ne serait à espérer. Il n’y aurait plus personne pour battre en brèche les accommodements, les compromis, les approximations. Plus personne pour déplorer, pour exalter.

Pour dire ce qui est et ce qui doit être dit.

Que les camps et les partisans en prennent possession après, c’est leur problème.

Le pape François n’est pas marxiste parce qu’il a effrayé quelques Américains. L’intolérable de Marx est la terreur communiste qui s’est recommandée de lui.

Le pape François n’est pas marxiste certes mais il n’est pas iconoclaste de supposer que Karl Marx, s’il l’avait connu, l’aurait aimé.

La religion, alors, pour lui : l’opium du pape.

*Photo : UNIMEDIA/SIPA. 00666635_000009.

Nouveau clergé, nouveaux bûchers

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bobo feminisme 343

bobo feminisme 343

Naturellement, il y a un parfum de cynisme libéral dans le Manifeste des 343 salauds. À lire ces lignes, on entend : laissez-nous décider souverainement de notre comportement moral, notre corps nous appartient, ma liberté s’arrête où commence celle des autres, si la personne d’en face est consentante tout est permis, et que le diable emporte les moralistes ! Plus encore, on entend : nous sommes des hommes (au sens du masculin), il faut donc nous laisser assouvir nos besoins sexuels irrépressibles, après tout les femmes sont faites pour ça et la prostitution, ça sert à ça ! En réalité, ce ton violent recèle la violence de l’ironie.

L’orthodoxie régnante finit par être si ridicule qu’elle ne mérite que le sarcasme. Nous n’en pouvons plus de subir ces professeurs de vertu qui, sur un ton inspiré, nous dictent sans cesse notre conduite. Et qui viennent traiter de tous les noms ceux qui n’obéissent pas à leurs diktats.

Cette moralisation permanente de tous nos comportements est tombée des mains du clergé pour apparaître entre les mains de ce nouveau clergé : l’engeance bobo.[access capability= »lire_inedits »] Ce sont des gens qui ont passé leur existence à vilipender  l’ordre moral des religions, pour recréer aussitôt un ordre moral constitué par eux-mêmes et maintenu avec une intransigeance inquisitoriale. Au fond, ce qu’ils refusaient, ce n’était pas l’ordre moral, c’était le fait de n’en être pas les maîtres.

Comment définir cette vulgate du nouvel ordre moral ? C’est d’abord un égalitarisme forcené au point de récuser les différences, considérées comme des discriminations. C’est ensuite un profond matérialisme, qui n’accorde d’importance qu’aux biens comptables et à la biologie, jamais aux biens de l’esprit – fumer est un crime, mais laisser les enfants contempler des dizaines de crimes par jour à la TV n’en est pas un. Enfin c’est une idéologie de l’apostat, au sens où tout ce qui peut contredire la morale précédente est légitime. Fumer est un crime, mais on s’indigne que la loi n’ait pas encore légalisé les drogues douces. Le contenu de la nouvelle morale importe cependant peu au regard de l’essentiel : le fait qu’un ordre moral se soit installé sans crier gare, dans le paysage même des Lumières légitimées.

Nos professeurs de vertu sont si ridicules avec leurs grands airs outrés, qu’on a envie en les écoutant de pleurer de rire. Il suffit de regarder les réponses au Manifeste sur le Net, ces cris de saintes-nitouches. Ce sont des gens qu’on ne peut traiter que par la dérision et la raillerie : ils sont grotesques. On ne discute pas avec la fausse vertu. Et il s’agit bien de fausse vertu, plutôt en réalité une idéologie – un discours bien rodé et servant des buts bien précis quoique dissimulés.

Avec cette affaire de bordels, nous nous situons encore une fois dans l’atmosphère de pression égalitaire et émancipatrice bien visible à tout propos au sein de nos sociétés. Il faut éliminer définitivement le machisme, et la prostitution en est l’une des expressions. Pour garantir et certifier cette évolution censée nous faire sortir d’une histoire mauvaise et à jeter, il faut tordre, briser, écraser, injurier les anciens comportements. C’est pourquoi le Manifeste indigne nos bobos jusqu’à la colère noire : les signataires ne sont pas seulement de pauvres réacs qui n’ont pas encore compris l’évolution, mais bien pire, des citoyens qui refusent brutalement l’Orthodoxie et même –ô parjure – s’en moquent. Si la cléricature bobo pouvait les tuer directement, elle le ferait sans doute avec bonheur.

Je dirais que ces inquisiteurs nous entraînent vers une situation de guerre civile. Si tant de gens nous signalent qu’ils vont finir par voter Le Pen, c’est pour faire aller si loin la dérision que l’Inquisition nous laissera tranquilles.

Au fond, ce que réclament les signataires du Manifeste derrière la façade provocatrice, c’est de n’être pas considérés comme des enfants, et ils le disent à la fin. Ce que les Lumières réclamaient (il suffit de lire le texte de Kant), c’est que la cléricature religieuse cesse de considérer les citoyens comme des enfants immatures auxquels il faudrait en permanence dicter leur conduite. L’État impose les lois, mais confondre les lois et la morale, c’est totalitaire. Lénine, dont nos bobos sont les héritiers, n’avait rien fait d’autre.

Et les gouvernements scandinaves, qui régentent à un cheveu près la vie morale de leurs citoyens, règnent sur des sociétés stérilisées et décervelées. La nouvelle cléricature bobo prétend nous dicter nos conduites comme à des enfants. En cela, elle retourne à la société pré-moderne qu’elle récuse. Raillerie, persiflage, brocard, dérision. Comme elle est sûre d’avoir raison ![/access]

*Photo : GIRAUD FLORE/SIPA. 00654197_000003.

Ukraine : Osez le Klitschko !

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Chez nous, le courageux Jean Lassalle vient d’achever son tour de France pedibus, à la rencontre de ses concitoyens, pour tâter l’atmosphère, humer les effluves de révolte et finalement s’inquiéter d’un désastre qui gronde.

De l’autre côté des Alpes, on brandit des fourches virtuelles comme jadis le mouvement paysan de Dorgères , dans l’indifférence générale au-delà des Alpes, et réclamant, -tiens comme c’est curieux- que cessent les pressions fiscales et que les pourris (entendez les politiciens) s’en aillent au diable (j’espère que comme moi, vous vous repassez en boucle cette vidéo des policiers enlevant leur casque pour rejoindre la foule).


Les policiers enlèvent leur casque et… par Spi0n

Bref, les populismes aussi divers que les pays font entendre leurs voix ; de l’Ukraine actuellement pacifiquement insurgée contre son président trop inféodé au grand frère (ennemi) russe nous vient une figure originale, façonnée au propre comme au figuré par les coups reçus, mais dans la pratique du noble art de la boxe. J’ai nommé Vitali Klitschko, l’un des leaders les plus populaires de l’opposition et pour cause : c’est un ancien champion et le peuple, généralement, aime ses champions. Abondamment relayé par les médias allemands, c’est au pays de Goethe et des Eros Center qu’il fit carrière, lui qui naquit au Kirghizstan d’un père aviateur, alors que son petit frère Wladimir (1.95m seulement contre 2m.02 pour le grand frère) naquit au Kazakhstan : de vrais enfants de la défunte Union Soviétique !

Vitali parle couramment l’idiome d’Angela quoiqu’avec un accent qui rappellerait légèrement celui de Francis Blanche. Ajoutons que l’actuel satrape Ianoukovitch lui met, si j’ose dire, des bâtons dans les roues, arguant qu’il n’est pas Ukrainien de « souche ».

Une jolie Ukrainienne me parle aujourd’hui de son pays et de Vitali, son héros. Elle est blonde évidemment et souriante comme peu de mes compatriotes savent encore l’être. Il y a un espoir à l’Est, prenons-en de la graine et osons le Klitschko…

L’intégration ne passera pas par la repentance

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integration immigration taubira

integration immigration taubira

L’actualité remet le couvert sur le discours de Chirac de juillet 1995 reconnaissant les crimes de Vichy contre les Juifs.

D’une part, le documentaire consacré à Pétain sur France 2 présente cette reconnaissance comme une réponse à une demande de la communauté juive.

Ce qui n’est pas le cas.

D’autre part, ce discours est invoqué dans tous les débats sur l’intégration comme exemple à suivre, un exemple de repentance de la France envers les descendants de l’esclavage et de la colonisation.

Une mise au point s’impose sur ce deux plans.

La demande de reconnaissance des crimes de l’État français de Vichy n’est pas venue de la communauté juive en 1995, comme le donne à penser le documentaire consacré à Pétain, excellent par ailleurs.

En juin 1992, parut dans Le Monde un appel du comité Vel’ d’Hiv’ 42 composé de 11 citoyens français juifs et non-juifs, qui demandait au président Mitterand de reconnaître officiellement les crimes de l’État français de Vichy contre les Juifs de France à l’occasion du cinquantième anniversaire de la rafle du Vel’ d’Hiv’.

Le Monde publiait en même temps les noms de deux cents personnalités intellectuelles et artistiques qui soutenaient l’appel de ce comité.

Le 14 juillet 1992, dans l’interview qu’on voit dans le documentaire, Paul Amar demanda à Mitterrand s’il comptait répondre à cet appel. Son refus déclencha une vaste polémique dans tous les médias, qui contribua aux huées qui accueillirent Mitterrand quand il se résigna à venir à la cérémonie de commémoration du Vel’ d’Hiv’, mais sans y prendre la parole.

La demande de reconnaissance officielle formulée d’une façon très précise par le Comité Vel’ d’Hiv’ 42 n’était pas une demande de repentance, mais de vérité. L’important était que la vérité déjà établie par les historiens soit proclamée officiellement au nom de la France, pour devenir la mémoire commune de tous les Français. La reconnaissance officielle de la vérité historique est la condition d’une mémoire partagée. C’est ce que le discours de Chirac a parfaitement accompli, d’un seul coup.

Tel est également le seul usage légitime de ce discours : que la vérité historique ne soit l’objet d’un non dit officiel, qu’elle soit officiellement reconnue.

Car de même qu’il y a en France des Juifs français dont les parents ont vécu  cette période, il y a en France des Français ayant des ascendants Arabes et Noirs issus de pays hier colonisés et en particulier de parents ayant connu la guerre d’Algérie.

S’il existait un non-dit officiel sur ce passé colonial, comme c’était le cas avant 1995 en ce qui concerne la responsabilité de l‘État français de Vichy, il faudrait impérativement supprimer officiellement ce non-dit officiel. Et si ce non dit officiel était avéré, et si la vérité restait à reconnaître officiellement, il faudrait encore qu’elle ne soit pas tronquée, réduite à nos seules fautes, en raison de la mauvaise conscience de l’ex-colonisateur. Il faudrait aussi que la vérité sur les aspects négatifs de la colonisation et de la décolonisation soit reconnue toute, par la France et par les pays hier colonisés. Dans la guerre et l’après-guerre d’Algérie, la France n’a pas eu le monopole des crimes.

De même pour l’esclavage. Les Européens n’en ont pas eu le monopole.

Le discours prononcé par Chirac en 1995 ne doit pas servir à nourrir la demande de repentance et le ressentiment au détriment de la vérité.

 

*Photo : LEMOUTON-POOL/SIPA. 00641069_000014.

De la culture des navets en général

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kechiche von trier cinema

kechiche von trier cinema

À l’instigation de mes élèves, à qui l’on avait absolument recommandé, pour des raisons pédagogiques, d’aller voir la Vie d’Adèle, j’ai donc visionné le film d’Abdellatif Kechiche. Palme d’or du dernier Festival de Cannes.

170 mn. C’est long. C’est très long. C’est même interminable.
Ça ne l’est pas quand il s’agit du Guépard (205mn — Palme d’or 1963), d’Apocalypse now ou du Tambour (respectivement 221 et 162 mn, Palmes ex-aequo 1979). Mais n’est pas utilement long qui veut…

C’est un film de cul (si, si, et ceux qui vous disent qu’il s’agit d’un documentaire sur les valeurs gustatives de l’huître et des spaghetti bolognaise mentent — j’y reviendrai).
Ce ne serait pas grave s’il s’agissait de Blow up (Palme d’or 1967), de All that jazz (ah, le chef d’œuvre de Bob Fosse, primé en 1980) ou de la Leçon de piano (1993), trois films qui savent ce que baiser veut dire, et qui le disent bien.
C’est un film « social », avec toutes les caractéristiques techniques — pseudo-réalisme, caméra portée, jeu approximatif de tous les seconds rôles — du genre.
Ça ne me gênerait pas si La Vie d’Adèle avait, dans le genre social, la force de l’Affaire Mattei (1972) ou de l’Homme de fer (Wajda, 1981).
Mais depuis qu’il a primé Entre les murs, dont j’ai eu l’occasion de dire ici même tout le bien que j’en pensais, le Festival de Cannes n’est plus une référence.
Ou il est comme le pédagogisme : une boussole qui indique constamment le Sud.

La Vie d’Adèle un film fait par un Franco-Tunisien. Ça ne devrait avoir aucune importance — nous avons tous salué en son temps la Palme donnée à Chronique des années de braise, de Lakhdar-Hamina. Mais dans les éloges forcés accordés par une certaine presse bien-pensante, j’entends rugir le politiquement correct. Je l’entends même dans le silence médiatique sur le conflit entre Kechiche et la CGT du Spectacle — le metteur en scène ayant accablé l’équipe technique sous les heures sup non payées, dans un milieu où l’exploitation est pourtant la règle. Je l’entends aussi dans le silence gêné qui a accompagné les révélations des deux actrices principales sur le harcèlement auquel les a soumises le génie de Tunis. Ce ne sont pas toutes les jeunes femmes qui disent qu’elles se sont senties souillées comme des prostituées…

C’est une Palme de discrimination positive, je ne vois pas d’autre explication.
Kechiche d’ailleurs, ardemment soutenu par la pensée unique telle qu’elle s’exprime sur Rue89, enthousiaste dès la première heure (ont-ils regardé les deux suivantes ?), n’admet pas, en autocrate qu’il est apparemment, et en paranoïaque affirmé, la moindre contestation. Le Huffington Post s’est amusé des emballements hargneux de cet autocrate au petit pied. Franchement, invoquer la lutte des classes pour justifier sa violence, ce serait comique si ça ne témoignait pas d’une distorsion gravissime des valeurs. Un réalisateur peut-il tout se permettre, dès lors qu’il est franco-tunisien ? N’est pas Maurice Pialat qui veut…

La lutte des classes, parlons-en. Eliminons d’abord ce qui a fait polémique auprès de la presse bien-pensante : La Vie d’Adèle n’est pas un film lesbien — mais alors, pas du tout. C’est une suite de scènes d’échanges lesbiens jouées par deux hétérosexuelles et filmées par un Grand Mâle Dominant — autant aller sur des sites pornos spécialisés : « Pushing her tongue deep inside », sur RedTube, cela vous a une autre gueule que La Vie d’Adèle. Pour un hétéro.

Le choix d’une prise de vue constamment extérieure aux personnages est d’ailleurs révélateur du voyeurisme touche-pipi de Kechiche et de ceux qui l’encensent.
Les lesbiennes que je connais se sont étonnées de la très très longue séquence de kamasutra lesbien dès le premier contact (alors que ce qui précédait, les émois, les reculades, les effleurements, n’était pas dépourvu d’intérêt). L’absence d’hésitation. La récitation, en quelque sorte, d’exercices gymnastiques. L’amour se réduit-il à une feuille de rose ?

Ajoutez à cela que si vous imaginez un couple d’hétéros à la place des deux héroïnes, le film se révèle être ce qu’il est : un entassement sans intérêt de scènes plus ou moins hard, L’Amant en pire. Et je ne croyais pas possible de faire pire que L’Amant.

Sans compter que le réalisateur croit compenser la pornographie (au sens propre) du film par un romantisme de bazar — Adèle contemplant le soleil à travers les feuilles des arbres, cela rappelle furieusement Emma (Bovary…) trouvant dans le même plan un prétexte pour coucher avec Rodolphe dans la campagne humide… Sauf que Flaubert y mettait une ironie sauvage, montrait justement comment on succombe à un cliché — et que le film de Kechiche est bourré de clichés insérés là pour faire joli. Ou parce qu’il y croit.
Le « joli » est d’ailleurs la caractéristique de ce film pour bobos et midinettes. Elles sont mignonnes, elles n’ont pas un poil de cellulite, elles ont la perfection que confèrent automatiquement les clairs-obscurs, bref, c’est l’érotisme du papier glacé. Rien de vraiment charnel là-dedans.
Reste l’aspect « social ». Emma aime les huîtres (elle insiste lourdement pour bien nous faire comprendre ce qu’elle y boit, au point que le spectateur se demande quelle pudeur soudaine a empêché Kechiche de lui faire aimer les moules) et Adèle les spaghettis bolognaise — oui, et alors ? La lutte des classes réduite à un conflit gastronomique, ça me semble un peu court. On pouvait mieux attendre d’un film situé dans le Nord de la France, dans des zones sans emploi ni espérance — mais nous n’en saurons rien : la géographie, ici, est purement décorative.

C’est cet aspect, paraît-il, qui a incité un prof de Sciences Economiques et Sociales de mes connaissances à conseiller (imposer serait presque plus juste) le film à ses élèves. C’est de la sociologie comme certains en font aujourd’hui : un exemple, tirez-en les conclusions générales. À ce niveau, n’importe qui est sociologue.

Pour bien faire « social » (mais n’est pas Ken Loach qui veut), Kechiche filme avec la caméra sur l’épaule — un truc déjà utilisé dans l’Esquive, et qui donne mal au cœur en trois minutes. Comme dans l’Esquive, où des adolescents inaudibles ânonnaient le Jeu de l’amour et du hasard, ça commence par du Marivaux — quinze lignes de La Vie de Marianne, le seul moment réellement glamour du film. Pour tenir le choc, encore aurait-il fallu que le reste du dialogue fût à la hauteur. Mais bon, n’est pas Michel Deville qui veut : revoyez donc Raphaël ou le débauché, ça vous rafraîchira l’haleine et les tympans après La Vie d’Adèle.
Ne soyons pas absolument négatif : un vrai metteur en scène tirera le meilleur d’Adèle Exarchopoulos, qui a du talent. Mais un vrai producteur ne fera rien avec Abdellatif Kechiche, qui croit avoir du talent. Comme le résumait assez bien Le Figaro, il lui a manqué un Selznick (le producteur d’Autant en emporte le vent) pour l’obliger à tenir le cap, et à couper une heure et demie de son film.

Quant aux Sciences sociales… Ma foi, pour ce qui est de la lutte des classes, autant retourner voir la Part des anges, qui est un vrai film — où le whisky hors d’âge est un marqueur bien plus évident que les spaghettis bolognaise. Pour les amours lesbiennes, autant en revenir à Mulholland Drive, où les corps font sens. Pour le réalisme social, autant revoir À nos amours, où Pialat découvrait pour nous Sandrine Bonnaire. Et pour les chroniques saignantes sur le Nord de la France, voir L’humanité, de Bruno Dumont — Grand Prix à Cannes en 1999, l’année où avait triomphé Rosetta, autre vrai film social comme on les aime.

Peut-être pourrait-on insérer un petit cours de cinéma dans la formation des profs de SES ? Mais je ne veux pas les mettre tous dans le même sac : il en est qui ne s’aventureraient pas à proposer un film nul en exemple à des élèves qui ne lui ont rien fait. Mais il en est d’autres, les pauvres, qui s’enthousiasment sur trois fois rien. Défaut de culture ? Mais qu’ils poussent des élèves à partager leurs enthousiasmes adolescents, cela ne s’apparente-t-il pas à de la manipulation ?

 

Au poteau, les salauds!

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343 salauds feminisme

343 salauds feminisme

Parfois, chez Causeur, on est un peu poseur. C’est ce que m’a d’abord inspiré votre opération « 343 salauds », jusqu’à ce que je réalise qu’elle vous avait fait tomber le ciel sur la tête. N’étant pas amateur d’amours tarifées, je ne m’intéressais guère à ce qui me paraissait une espèce d’improvisation d’après-dîner, à l’heure du cognac. On discute en s’échauffant (ou l’inverse), on s’excite en rigolant, on écrit sur la nappe un manifeste « à la manière de », chipant la sémantique libertaire pour faire la nique à Libé et au Nouvel Obs, et pour finir on trouve archi-génial (avec un digestif dans le pif) un slogan comme « Touche pas à ma pute ». Pourquoi pas ?

Et voilà qu’on se retrouve sur un champ de bataille avec des balles qui sifflent de tous côtés. Pourtant, l’ex-chanteur et ex-lunettier Antoine, initiateur d’une pétition parfaitement identique sur le fond, ne ramasse pas le moindre Scud. Le problème, c’était la forme, trop vulgaire paraît-il, et plus encore les auteurs, non homologués comme provocateurs. Les libertaires se sont vexés. La rébellion, c’est leur chasse gardée depuis quarante-cinq ans. Ils ont vieilli et les vieux, voyez-vous, n’aiment pas qu’on change leurs habitudes. Or, au lieu de se faire courser par les juges et les flics, ce sont eux qui, devenus dominants, les lancent aux trousses des nouveaux chenapans. La honte. Et que cette leçon soit administrée sur le mode rigolard par des réacs-fachos-omniphobes, encore plus la honte.[access capability= »lire_inedits »]

Bref, si vous cherchiez la publicité, à Causeur, vous l’avez eue. Vous avez fait chauffer le braillomètre au rouge. Et comme si on avait voulu vous prouver que vous étiez des bouffons en matière de vulgarité de préau, on vous a traités de « connards ». Les vieux enfants sont des tyrans. Ils ne combattent pas des idées par d’autres idées, ils insultent et menacent. Épouvantés, deux salauds se sont « repentis », comme l’affiche triomphalement un site délateur, barrant leurs noms d’un rouge de honte.

Et puis la farce est devenue sinistre. En voyant, sur ce site, ces photos alignées comme au banc d’infamie et ces bandeaux rouges, en découvrant cet appel à la vindicte et au harcèlement, j’ai eu froid dans le dos. Certes, cette violence n’est pas physique, mais elle s’exerce contre des personnes, et ce n’est pas du tout bon signe dans un pays démocratique.

Pis encore, les concepteurs du site prétendent, avec une sidérante hypocrisie, qu’ils peuvent « appeler connards ceux qui se sont eux-mêmes érigés en “ salauds ” sans pour autant faire appel à la haine ». Désolé, mais c’est de la haine, ni plus ni moins. Ah oui, j’oubliais que la haine est le monopole du Front national. Les grandes consciences du Progrès ne sauraient haïr, puisqu’elles défendent ce qui est juste.

Qu’une telle initiative, d’inspiration totalitaire, n’émeuve personne, que les pouvoirs publics s’y montrent indifférents a de quoi inquiéter. N’est-ce pas là une vraie dérive, pire que les « dérapages » traqués sans relâche par les porte-voix du « politiquement correct » échauffés par leur ivresse inquisitoriale ? Ils réclament l’indulgence pour les propos haineux de rappeurs, mais les signataires du « Manifeste des 343 salauds », dont on ne sache pas qu’ils aient cautionné la moindre atteinte aux droits humains, doivent être dûment dénoncés et sanctionnés : ils ont « dérapé ». Et le camp du Progrès ne rigole pas avec les dérapeurs. Il mène une guerre sainte, les amis. Comme l’armée américaine en Irak, il utilise la tactique « Choc et effroi » : écraser l’adversaire sous un déluge de feu (en l’occurrence, d’imprécations et de menaces), dominer le champ de bataille (ici, les médias), multiplier les démonstrations de force pour paralyser l’ennemi et anéantir chez lui toute volonté de combattre.

L’empoignade emblématique de l’année 2013, autour de la loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe, a illustré de façon paroxystique le recours à cette tactique guerrière dans le débat public. En plaçant le « mariage pour tous » sous le signe de la lutte contre l’homophobie, les promoteurs du texte ont transformé d’emblée la légitime controverse entre partisans et opposants en combat sans merci entre les bons et les méchants. Je m’en suis rendu compte lorsque j’ai pris position, dans un article de Causeur, contre le projet de loi, avant de changer d’avis plusieurs semaines plus tard, parce que ma réflexion avait évolué.

Naïf que j’étais ! La violence des réactions m’a donné l’impression d’être un chat dans le tambour d’une machine à laver. Doublement traître, à une faction puis à l’autre, j’étais impardonnable. Il se trouve que, dans mon entourage, certains étaient contre le « mariage pour tous » et d’autres plutôt pour. En fin de compte, ce ne sont pas les commentaires énervés, voire hystériques, des lecteurs, qui m’ont le plus fait mal, mais la violence du cadrage idéologique au nom duquel on me sommait de renier une partie de mes proches – en l’occurrence les « anti-mariage gay ».

J’ai failli céder, avant de me ressaisir et de me rappeler ce que je savais : ce ne sont pas des salauds. Pour revenir à l’actualité, j’ai du mal à imaginer que Causeur n’ait pas prévu la dégelée qu’allait susciter le manifeste litigieux, qui refuse la logique binaire du bien et du mal. Les mécanismes à l’oeuvre dans cette affaire ont pourtant été analysés par une certaine Élisabeth Lévy, d’abord dans Les Maîtres censeurs, puis dans Notre métier a mal tourné, essai critique sur sa profession, écrit avec Philippe Cohen. (À l’intention des professionnels du soupçon, je n’ai aucun intérêt financier dans Causeur ni dans les maisons où ont paru ces deux ouvrages.)

La méthode de verrouillage est désormais bien rodée et interdit, dans la logosphère médiatique, tout débat digne de ce nom. Il faut faire preuve de courage pour émerger de la bouillabaisse politiquement correcte, car la peur est perceptible partout, même si elle ne s’avoue jamais. Peur de voir sa réputation ruinée, de perdre toute audience du jour au lendemain, d’être harcelé par des persécuteurs, voire traîné devant les tribunaux. Le public sent cette peur, ce couvercle de plomb, qui n’étouffe pas seulement la discussion politique, mais aussi la vie intellectuelle et le divertissement. Du jour au lendemain, n’importe qui, connu ou pas, et dans n’importe quel domaine, peut être cloué au pilori. Une personnalité politique. Un acteur. Un journaliste. Un historien. Vous, moi. Ce réprouvé subira les formes modernes du déshonneur : la ringardisation et la disqualification, le concert de ricanements qui, en France, ont remplacé l’humour.

Pendant ce temps, on s’obstine à chercher les racines de la crise française du côté de l’économie, du vivre-ensemble, sans oublier le climat rendu « délétère » par l’éternel retour de la Bête immonde. Mais sur les pratiques qui tétanisent le débat politique et médiatique, sur l’intimidation qui décourage toute velléité de divergence, pas un mot. Ces méthodes expliquent pourtant la difficulté de plus en plus grande des Français à échanger de façon policée dans l’espace commun – la politesse étant étymologiquement l’art de se conduire dans la Cité. En réalité, cette façon de les diviser arbitrairement entre vainqueurs et vaincus, modernes et ringards, salauds et héros, révolte nos compatriotes autant que l’injustice fiscale. La scène publique offre ainsi un spectacle brutal où l’agressivité, la vulgarité du langage, l’intimidation tuent ce qui fut si français : la recherche d’une vérité commune. Le siècle des Lumières l’appelait conversation et les salons célébraient celles et ceux qui y excellaient. Notre siècle, avec véhémence, promeut surtout des enragés (et peut-être plus encore des enragées) de l’interdit. Est-cela, vraiment, que nos brillants ancêtres appelaient Progrès ?[/access]

Quand le FN réécrit l’Histoire

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martel philippot fn

Dans l’entretien qu’il a accordé à Causeur, Philippe Martel, chef de cabinet de Marine Le Pen, apporte sa contribution à un travail entrepris par la direction du Front National depuis quelques mois. Il s’agit de mettre en avant des gens qui, en se revendiquant de leur passé, contribuent à l’entreprise de respectabilisation du parti. Qui ancien UMP, qui ex-chevènementiste, ex-séguiniste, gaulliste vous disent : « Nous n’avons pas changé, c’est le Front qui l’a fait ». Petit exercice, qui répond d’ailleurs à celui, caricatural et dérisoire, actuellement entrepris par Libération qui met en scène et donne la parole à des gens qui ont été au FN de bonne foi et en sont revenus tout chose…

Alors, nous dit Monsieur Martel, après Florian Philippot, le Front National serait un parti comme les autres, qui poserait les bonnes questions, dont les dirigeants seraient fréquentables et qu’il faudrait considérer comme appartenant à « l’arc républicain ». Désolé, mais tout ceci nécessite d’accepter au préalable une imposture. Les glapissements des antifascistes de pacotille de la petite gauche à l’égard du FN sont insupportables, mais ce n’est pas une raison pour marcher dans la combine. Entendre des apostats, aux parcours tout de sinuosités, tout d’aller-retours bizarres, titulaires de préférence d’un passage (vrai ou faux) dans l’aventure Chevènement du début des années 2000 ou se revendiquant de Philippe Séguin, venir nous donner des leçons, de républicanisme, de laïcité, de préoccupations sociales, et le pire, des leçons de gaullisme, voire de marxisme, c’est profondément énervant ! Pour qui connaît un peu l’histoire, voir annexer Valmy, le « petit père Combes », et maintenant Charles de Gaulle ne peut que mettre en rage. Comme de voir Philippot avec des fleurs à Colombey !

Cela oblige d’ailleurs ces petits télégraphistes à des contorsions risibles. Que nous dit l’interviewé ? «C’est ce que j’ai, hélas, mis du temps à comprendre : derrière les traités européens se cachent des politiques économiques et sociales ultralibérales » Sans blague ? Depuis Jean Monnet, le représentant en cognac, fourrier, dès la deuxième guerre mondiale, d’une intégration européenne strictement économique,  libérale, et au service de la puissance américaine, on sait très bien à quoi s’en tenir. Eh bien, dites donc, ou Monsieur Martel est spécialement « dur à la comprenette » comme on dit à Toulouse, ou il nous prend pour des imbéciles !

Qu’est le Front National, d’hier et d’aujourd’hui (car c’est le même) ? En aucun cas un parti fasciste ou fascisant, cette accusation est (volontairement ?) infondée. Il s’enracine en fait dans un vieux courant qui existe depuis longtemps dans notre pays, que l’on va qualifier en se référant à René Rémond, de droite réactionnaire entretenant avec le siècle des lumières et la Révolution un rapport de rejet. Courant éminemment français, qui a produit écrivains et penseurs parfois de grande qualité, mais rarement des hommes politiques dignes de ce nom. Le 6 février 1934, il y eut dans la société française des tentations autoritaires, mais le fascisme y était étranger. Et d’ailleurs ce spasme particulier a donné naissance à l’inverse, c’est-à-dire le Front Populaire. C’est juste après que se produira la souillure. Celle de la trahison de 1940 et de l’installation d’un régime de droite réactionnaire spécifique dans les fourgons de l’étranger. Il y avait bien sûr quelques nazis français dans les collaborationnistes, mais l’idée centrale était celle d’une revanche sur le Front Populaire et aussi sur la Révolution française. Les actes constitutionnels du 10 juillet 40 commencèrent par supprimer le mot de République. Dès ce moment-là, tout ce qui composait ce courant, vouait à de Gaulle qui était leur antithèse, une exécration qui ne s’est jamais démentie.

Pour des raisons d’unité nationale face aux prétentions américaines, de Gaulle n’enclencha pas immédiatement une épuration sévère même s’il s’opposa à l’amnistie de 1953. La IVe République fut bonne fille. Grâce à la guerre froide ce courant n’eut de cesse que de préparer sa revanche. En construisant la légende mensongère d’une épuration sanglante et aveugle, en amalgamant, en noyautant, comme par exemple le mouvement poujadiste dont Jean-Marie Le Pen fut un des premiers députés. La guerre d’Algérie lui fournit une occasion en or. La lâcheté socialiste de 1956 donnant les pleins pouvoirs à une armée divisée, désorientée et prise en main parfois par des officiers issus de l’armée de Vichy qui avaient prudemment attendu 1944 pour combattre l’ennemi. La France ne passa pas si loin d’une guerre civile que nous évita la virtuosité politique de Charles de Gaulle en 1958. La haine à son égard redoubla. L’exécration prit des proportions délirantes, les tentatives d’assassinats se multipliant. À ce sujet, j’invite à lire la déclaration liminaire de Jean-Marie Bastien Thiry à son procès. On pourra la comparer avec celle de Hélie Denoix de Saint Marc au sien, après l’échec du putsch d’Alger de 1961 (celle d’un homme d’honneur). L’hégémonie politique du gaullisme fit basculer ensuite l’extrême droite française dans un revanchisme groupusculaire. Dont elle ne sortit qu’avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981… Aidé par le cynisme mitterrandien qui vit là une belle opportunité tactique de gêner la droite républicaine.

Jean-Marie Le Pen appartient, personnellement, culturellement, politiquement à ce courant. Toute sa trajectoire, ses prises de position, ses emportements, sa vie même en témoignent. Ce parti a été créé par ces gens-là, dirigé par ces gens-là (il l’est toujours), façonné par eux. Et l’élection de sa fille à la présidence aurait, d’un coup de baguette magique, aboli le passé, et fait de ce parti le représentant actuel d’un gaullisme social mâtiné de chevènementisme? Un mouvement défenseur acharné de la laïcité alors qu’il comporte son lot de cathos intégristes, un parti républicain alors que ses dirigeants sont les héritiers de ceux qui ont assassiné la République en 1940 ? Mais de qui se moque-t-on ? Nous sommes en présence d’une imposture strictement opportuniste. D’un mensonge.

Les électeurs du Front National ne sont pas des « salauds », sûrement pas des fascistes. Ils ne méritent aucun mépris. Les motivations de leur vote sont diverses, mais elles sont souvent l’expression d’une rage, d’une colère, d’un sentiment d’abandon. Leur but n’est pas d’amener ces gens-là au pouvoir d’État. Les élections européennes, sans enjeu institutionnel direct, et grâce à l’abstention vont en être la démonstration.

C’est la raison pour laquelle l’attitude actuelle de la « petite gauche » qui s’imagine s’en sortir en réactivant les vieilles recettes des années 80, en essayant d’enrôler des antifascistes naïfs, est particulièrement scandaleuse. Crier au loup fasciste, cela ne marche plus. Et au contraire, compte tenu du niveau de disqualification de ces élites roses, cela produit l’effet inverse. Et c’est probablement ce qui est cyniquement recherché pour tenter de sauver les meubles aux élections municipales. Bravo la conscience civique !

Mais pour autant la réaction ne doit pas consister à faire du Front National un parti comme les autres. Sous prétexte qu’Harlem Désir et David Assouline en disent des âneries, lui décerner des brevets d’honorabilité. Ne nous laissons pas abuser par Philippe Martel, Florian Philippot et consorts. Il ne faut pas leur refuser la parole, mais dénoncer l’imposture.

*Photo : BAUDET ERIC/JDD/SIPA. 00650197_000005.

Catalogne : questions pour une Nation

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En 2014, la Catalogne commémorera la guerre de… 1714[1. Barcelone vit alors la défaite de ses troupes face à celles des Bourbons – au terme de la Guerre de succession d’Espagne.]! L’an prochain, on vient aussi de l’apprendre, la région pourrait décider de son indépendance par référendum puis connaître, selon les plus rêveurs, un destin comparable à celui du Portugal[2. Né au Moyen Âge, le Portugal a été rattaché à la couronne d’Espagne entre 1580 et 1640.]. Dans les librairies de Barcelone, fleurissent déjà les ouvrages pour la jeunesse fleurant bon l’exaltation nationaliste. Seulement, la manière dont les Catalans questionnent leur Nation – qui ne pourra jamais être qu’espagnole pour les uns, ou encore en devenir, pour les autres – ne doit pas nous laisser indifférents. Pour preuve, le dernier ouvrage[3. Xavier Casals. El pueblo contra el parlamento. El nuevo populismo en España, 1989-2013. Barcelone : Pasado & Presente, 2013. Ouvrage encore non traduit.] d’un politologue de Barcelone, qui revient sur les origines d’un mouvement nationaliste puisant ses racines au XIXe siècle et qui semble aujourd’hui s’inspirer de pratiques authentiquement populistes.

Pour nous inscrire dans un schéma connu de tous, Xavier Casals, l’auteur, compare les velléités d’indépendance défendues à Barcelone contre Madrid à celles qui opposent Milan et Rome, dans ce « Nord du Sud » européen, si fier de ses résultats économiques et jaloux d’étoffer des prérogatives politiques durement acquises au cours des siècles. Le politologue pointe les causes historiques de l’accélération ou du bégaiement – selon le camp d’où on l’observe – du phénomène nationaliste. Il nous rappelle que l’Italie comme l’Espagne sont, au XIXe siècle, des « constructions nationales inachevées », du fait de l’extension tardive des administrations de l’État et des frustrations endurées dans leurs politiques étrangères : la première est privée d’empire africain à l’époque où l’autre est définitivement chassée des Amériques. Pour s’en tenir à son pays, le politologue signale l’apparition d’un « nationalisme alternatif » catalan, se nourrissant des succès économiques de la région de Barcelone, sentiment qui ne cessera, dès lors, de s’opposer au sentiment national espagnol. La langue catalane en sera le signe le plus flamboyant.

Le terrible tunnel franquiste, au XXe siècle, éloigne durablement la Catalogne  de la « Patrie » des vainqueurs de la Guerre civile, qui déchaînèrent une impitoyable répression, durant trente années. Xavier Casals note, pour le second XXe siècle espagnol, l’échec de ce qu’il décrit comme une tentative de domestication des nationalismes périphériques par la constitution démocratique de 1977. Cette dernière aurait finement essayé de jouer les « nationalités » contre les nationalismes, avec la complicité des progressistes de gauche comme de droite – soucieux d’imposer la paix des braves à la mort de Franco.

La crise de 2008 marque donc un brusque retour de balancier. Se réveillent, depuis, les querelles refoulées par trente années de prospérité et par l’intégration européenne, censée faciliter le passage à une démocratie postnationale. Le réveil du sentiment national catalan signifie-t-il le délitement de la nation telle qu’elle a été conçue au XIXe siècle, ou sa reconfiguration, selon de nouvelles normes populistes ? L’avenir nous le dira.

Force est de constater que, pour l’instant, les forces politiques traditionnelles semblent bien impuissantes à reprendre la main. Le refus de la Couronne d’une sorte de Commonwealth à l’espagnole peut aussi paraître inquiétant. En septembre 2012, Artur Mas, le président de la Generalitat de Catalogne, avait pourtant lancé un ballon d’essai dans ce sens, en laissant entendre qu’une Catalogne indépendante pouvait ne pas être « nécessairement une République ». Le roi Juan Carlos avait vivement réagi en dénonçant des « chimères » qui divisent plus qu’elles n’unissent. L’année 2014 sera, en Espagne, riche en rebondissements… et en leçons pour toute l’Europe.