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Les traces du passé

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exposition passe simple

Les expositions sur la notion d’archive et le statut des images se multiplient depuis plusieurs mois dans le monde de l’art contemporain, il s’agit donc d’une tendance lourde en 2014. Au risque d’une certaine lassitude pour des spectateurs confrontés à des procédés assez semblables d’une exposition à l’autre… Heureusement ici les œuvres évitent les répétitions, car les artistes trouvent en général la bonne distance avec le réel, même lorsqu’ils sont originaires de pays politiquement instables (Liban, Irak).

La sélection fait la part belle à la création libanaise, et les trois artistes présentés se complètent l’un l’autre dans leur démarche. Lamia Joreige (1972) a créé une installation composée d’un mur de documents et de deux vidéos : une approche conceptuelle qui explore les traumatismes du passé libanais avec des textes, des images d’archive et des photographies, reliés entre eux par des schémas logiques dessinés à même le mur. Les deux vidéos recomposent le littoral de Beyrouth à différentes époques du passé ou du futur. Difficile de déterminer ce qui relève des archives officielles, des souvenirs personnels ou des œuvres de fiction…

Ali Cherri (1976) choisit une approche plus sensible du même sujet dans sa vidéo The Disquiet (L’Intranquille) : à partir des dates des séismes qui ont frappé le Liban il entremêle photographies d’époque, cartes géographiques, errances dans les montagnes et citations de Maurice Blanchot. Peu à peu une réflexion sur la catastrophe et le désastre s’échafaude pour aboutir à une clairière au crépuscule où flottent dans les arbres des ailes noires de corbeau : funeste présage ! Ces mêmes ailes constituent l’essentiel de la seconde œuvre présentée dans une salle attenante tendue de rideaux noirs : au centre de la pièce pend une grande aile faite de plumages dorés. En s’approchant, les spectateurs pourront voir que des projecteurs disposés de part et d’autre de l’aile dessinent au sol une ombre double, comme les ailes d’un ange disparu. L’atmosphère calfeutrée rappelle fortement celle des sanctuaires antiques, peut-être un temple phénicien…

Les salles suivantes, également plongées dans le noir, présentent les œuvres de Bill Balaskas (Grèce, 1983) et Siska (Liban, 1984). Le premier donne une vision hallucinée et angoissante du Parthénon la nuit, dans une vidéo digne d’un film noir expressionniste : le bâtiment est illuminé par des éclairs violents sur une musique qui accompagne l’accélération des lumières. Balaskas s’est inspiré de la seule nuit dans l’année où le site est ouvert au public : les touristes mitraillent alors le Parthénon de leurs flashes agressifs. Dans la vidéo le bâtiment semble lutter pour rester intact. Siska s’intéresse lui aussi à un bâtiment emblématique, celui d’Electricité du Liban (EDL). La question de l’auto suffisance du pays en électricité se pose en effet depuis la guerre civile et ressurgit régulièrement dans l’actualité, surtout depuis les bombardements israéliens de 2006. L’artiste présente une petite maquette du bâtiment éclairée à la bougie, puis une vidéo granuleuse dans laquelle il déambule dans les couloirs déserts et les salles vides. À la limite du rétro futurisme le bâtiment semble surgir d’une temporalité parallèle où tout est déjà obsolète.

Quelques salles plus loin se trouvent les œuvres d’Adel Abidin (Irak, 1973). A travers une vidéo d’animation et une sculpture monumentale il explore la symbolique de la colombe comme représentation de l’âme. Les oiseaux ici sont empêchés de s’envoler librement car un fil ou une corde les relie à une pierre ou à des cadavres : derrière le symbole inspiré d’un texte d’Avicenne un message politique affleure. En effet par la vidéo Symphony I  l’artiste dit vouloir rendre hommage à des jeunes hommes androgynes lapidés récemment à Bagdad… Au-delà d’une certaine poésie les deux oeuvres souffrent d’une faiblesse conceptuelle qui pose la question de leur sélection dans cette exposition.

En comparaison, le travail de Larissa Sansour (Cisjordanie, 1973) paraît plus structuré. Grâce à une vidéo futuriste très soignée et une série de photographies retouchées, elle imagine un avenir où les Palestiniens disposeraient d’un Etat « vertical ». Une immense tour high-tech située près de Jérusalem-est regrouperait tous les sites des territoires palestiniens sur des dizaines d’étages, face au territoire réel à l’extérieur. La carte et le territoire, réinterprétés par l’utopie politique à la sauce pop…

La dernière artiste vient d’un peu plus loin que le Proche orient. Estefania Penafiel Loaiza (Equateur, 1978) a entassé des papiers sur une table éclairée par une suspension rouge dont la lumière tamisée remplit toute la pièce. Les papiers ainsi posés dans une salle vide évoquent des archives abandonnées dans une république soviétique ou une dictature sud américaine. Chaque visiteur peut emporter un papier et constater une fois sorti qu’une image apparaît à la lumière du jour. L’artiste a imprimé en rouge des photographies d’incendies qui ne se révèlent qu’en lumière naturelle : cette installation joue habilement sur les vies successives d’une image en inversant le cycle habituel impression/exposition/effacement… Un résumé « lumineux » des problématiques liées aux traces du passé et à la mémoire !

Passé simple, futur composé au Centquatre (Paris, 19ème) jusqu’au 24 octobre 2014

*Photo :  Marc Domage / Courtesy de l’artiste et de la Galerie Alain Gutharc Paris

Occupazione, la commedia de l’art engagé

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THEATRE ROME VALLE

Depuis une vingtaine d’années, l’occupy culture est une des vaches sacrées de la gauche culturelle italienne. On ne peut comprendre ce phénomène sans une petite précision lexicale : en Italie, « occupazione » est un mot fort, chargé d’histoire, qui, ironiquement et significativement, occupe le même champ sémantique et imaginaire que le mot « résistance » en France.

L’occupazione est née dans les années 1919-1920, au cours du Biennio Rosso (la biennale rouge), une révolte ouvrière et paysanne noyée dans le sang. Ce mouvement de remise en question du capitalisme fut l’un des premiers à pratiquer des occupations massives de terres et d’usines. Et en 1968, dans le sillage du Mai français, l’occupation générale des universités engendra une révolution culturelle. Tragédies et justice, drames et victoires, privations et reconquêtes, pillages et réappropriations se condensent dans le mot « occupazione »[access capability= »lire_inedits »]

L ’occupazione est donc, chez nous, à la fois un symbole de tragédie et de combat. En revanche, l’occupy culture a toujours été une farce. Mais au fait, qu’entend-on exactement par là ? Un peu d’histoire encore. À Rome, pendant les années 1990, les initiatives culturelles qui se veulent « d’en bas » et « au service des citoyens » prolifèrent, s’attirant, cela va de soi, les sympathies de la gauche organique, passée depuis longtemps dans un monde post-idéologique et bénéficiant de l’onction de ceux que le grand journaliste et historien Indro Montanelli appelle perfidement les « firmaioli », intellectuels alignés qui ne vivent que pour apposer leur firma, leur signature, tel un sceau aristocratique, au bas de n’importe quel manifeste ou pétition comportant les formules « Bien commun » ou « Intérêt public » – en France, on parlerait de pétitionnaires professionnels. C’est dans ce contexte balisé que des militants autoproclamés « défenseurs du patrimoine culturel italien » et surtout « ultimes remparts contre la régression culturelle provoquée par vingt ans de Berlusconi » multiplient les occupations de théâtres et de cinémas.

Ces dernières années, le phénomène a essaimé dans tout le pays, mais la bataille la plus homérique a eu lieu à Rome autour du Théâtre Valle, le plus ancien théâtre encore en activité de la ville, là où, en 1921, Luigi Pirandello présenta pour la première fois Six personnages en quête d’auteur. Jusqu’à son évacuation le 10 août dernier, le Valle a été durant trois ans le symbole le plus éclatant de l’ânerie conformiste de l’occupy culture et de l’hypocrisie qui se cache derrière la formule « Bien commun ».

Le 14 juin 2011, les « communardes », selon leur propre appellation contrôlée, font irruption dans le théâtre pour « empêcher sa privatisation et l’ouvrir aux citoyens à travers de nouvelles formes de démocratie », avant de constituer la Fondazione Teatro Valle Bene Comune. Elles promettent la « première institution de l’imprudence », un « saut dans le vide », la « folie lucide »…

Faut-il préciser qu’aucune privatisation n’avait jamais été envisagée ? Au-delà de l’illégalité de l’occupation et des dettes accumulées – 3 millions d’euros de loyer, eau et électricité – payées bien sûr par la Mairie et donc par les contribuables romains, au fil de ces trois ans, l’initiative, qui se voulait « d’en bas » et « ouverte au public », s’est transformée en oligarchie, où quiconque ne s’alignait pas était mis dehors. C’est ainsi que la volonté initiale de secouer le système théâtral italien à travers de fumeuses « nouvelles formes de production culturelle, durables et participatives » a abouti à créer un autre système de domination, qui a appliqué les bonnes vieilles méthodes d’exclusion envers tous ceux qui osaient contester la dérive autoritaire de la gestion « communarde ». Le refrain trompeur du « Bien commun à conquérir » et de la « réappropriation par la communauté » (c’est-à-dire la communauté de ceux qui pensent de la même façon) a rythmé ces trois ans d’occupation pendant lesquelles, les « bien-communistes » ont été chouchoutés par la crème du gauchisme radical-chic : les cinéastes Nanni Moretti, Roberto Benigni et Francesca Comencini, les acteur Elio Germano et Rocco Papaleo, les chanteurs Jovanotti et Carmen Consoli, les écrivains Erri De Luca et Andrea Camilleri, le Prix Nobel Dario Fo et les juristes Stefano Rodotà, garant moral de l’occupation, et Ugo Mattei, théoricien du concept de « Bien commun ».

Mais malgré ces prestigieux parrainages, le Valle ne s’est pas uniquement attiré des soutiens enthousiastes. Des dissidents ont ouvert une brèche, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du théâtre, qui a conduit à la liquidation de cette bouffonnerie. De nombreux artistes et journalistes, de droite comme de gauche, qui pendant les premiers jours avaient soutenu les occupants du Valle, se sont vite éloignés, en raison de l’agressivité et de l’intransigeance de ces derniers face à la moindre critique. Vous ne pensez pas comme nous ? Vous ne partagez pas la ligne de l’occupation à outrance ? Vous faites partie du système. Dégagez, disaient les « communardes ». C’est ainsi que, tout en dénonçant la lâcheté des institutions, les intellectuels exclus du « système Valle » ont lancé un appel pour la libération du théâtre des prétendus gardiens de l’Engagement et du Bien, afin de le mettre réellement au service de tous les citoyens.

L’un des signataires est Fulvio Abbate, intellectuel inclassable et trouble-fête des salons de la gauche romaine, à laquelle il a consacré plusieurs pamphlets assassins, dont le plus célèbre est « Sul conformismo di sinistra ». Malade de « morettisme », la gauche, et plus encore la gauche romaine, est un réseau, une loge, dénonce-t-il, qui se répartit les collaborations dans les journaux, les apparitions à la télé, s’autoproclame dans les festivals du journalisme, s’échange les prix littéraires, et prétend être, comme dans le cas du Valle, le garant moral des défenseurs du prétendu « Bien commun ». Ex-maoïste, ancien journaliste de la défunte Unità, fondateur en 2012 du mouvement politique Situationnisme et liberté, Abbate est un apostat de la gauche qui s’est intéressé aux batailles de la droite intellectuelle italienne via la lecture de Céline. Un parcours éclectique et pourtant cohérent avec son esprit libertaire, mais bien trop suspect pour être au goût des « bien-communistes ». Enrico Greppi, leader du groupe de musique rock-folk Bandabardò, s’exprima ainsi durant un concert tenu dans le Valle : « Pour nous, c’est un plaisir et un devoir de soutenir ce théâtre occupé, car la liberté d’expression est vraiment en danger en Italie. » On dirait que la défense du Bien commun fait perdre à certains tout sens commun.[/access]

*Photo : Teatro Valle occupato.

Mire-moi !

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culture tv musée

On ne finit pas d’en faire le tour. Suis-je la plus belle ? Répète-t-elle en boucle. Egocentrique, la télévision se suffit à elle-même. Mégalo, elle génère des émissions sur elle, ses animateurs et, en ce moment, une plaisante expo au Musée des arts et métiers à Paris, ouverte jusqu’au 8 mars 2015. Culture TV revient sur 80 ans de télévision française avec le concours de l’INA. Tous les thèmes y sont abordés : la diversité des programmes (fiction, actu, sport, jeu, etc…), les (r)évolutions techniques (belle collection de téléviseurs, de caméras, de magnétoscopes, etc…) et surtout des dizaines d’archives forcément inoubliables (JT, émissions cultes, bêtisier, etc…). Un zapping géant qui raconte l’histoire de France en accéléré. Courez-voir cet étrange centre de visionnage où chacun retrouvera sa Madeleine.

Car, qu’on le veuille ou non, nous sommes tous des enfants de la télé. Même si pour la première fois, on enregistre une baisse du temps moyen passé devant le poste, la télé de papa fait toujours de la résistance. Et elle a les moyens de nous la faire encore regarder ! L’ORTF, n’était-elle pas la voix de la France selon la célèbre formule de Pompidou ? À la vue de tous ces extraits, on sourit souvent, on est ému parfois, agacé aussi et on replonge direct dans les Trente Glorieuses. Nous n’en sortirons jamais, c’est bien durant cette parenthèse enchantée que la télé a été la plus créative, audacieuse et vénéneuse. Le macaron « Vu à la TV » faisait entrer l’homme politique, le comédien ou le journaliste dans la mémoire collective et la salle à manger des téléspectateurs était la véritable antichambre du pouvoir. Les plus talentueux ou les plus roublards pouvaient même se constituer une jolie rente de situation. Malheur à celui qui passait mal à l’image, de prometteuses carrières ont ainsi péri dans le tube cathodique.

Aujourd’hui, c’est différent, il y a pléthore de canaux, embouteillage d’égos et, reconnaissons-le, un abaissement général du niveau. Où sont les Daisy de Galard, les Jean-Christophe Averty, les Max-Pol Fouchet, les Roger Couderc ? La télé déverse du flux, un jet continu souvent inaudible. N’importe quelle dramatique des années 60/70 donnerait des complexes aux derniers césarisés. Qui n’a pas vu Fanny Ardant dans Les Dames de la côte ou Micheline Presle dans Les Saintes chéries ne connait rien à l’art de jouer. L’expo fait donc la part belle aux moments constitutifs de notre nation télévisuelle : Marchais mouchant le jeune loup Chirac, Gicquel annonçant de sa voix d’outre-tombe la mort d’un doux enfant au regard profond, Giscard en cardiologue avisé devisant sur le monopole du cœur, Tazieff au milieu des volcans, Piccoli dans le Dom Juan de Marcel Bluwal, Rosy Varte en Maguy ou Jean Richard en Commissaire Maigret. Une expo à voir cet été en famille qui retrace les grandes étapes du petit écran en s’amusant. Les plus jeunes joueront au présentateur télé grâce à un fond vert et un prompteur permettant d’enregistrer un bulletin météo comme un vrai pro. Les plus téléphages ou nostalgiques d’entre nous regretterons sûrement certains oublis. En matière de goûts télé comme de sensibilité littéraire, chacun cultive ses propres terres d’affinités. Certains rêvent la nuit aux aventures de Jacquou le Croquant, d’autres à celles des Brigades du Tigre ou de L’Homme du Picardie. Cette expo fait surtout remonter nos souvenirs télé. Je n’oublierai jamais Georges Descrières au volant de son Excalibur dans Sam et Sally, Pierre Mondy et Marie-Christine Barrault en hôteliers de fortune dans Petit déjeuner compris ou les poétiques Roses de Dublin, scénario de Pierre Rey, musique de Vladimir Cosma, qui nous ont initiés aux amours irlandaises. Si quelqu’un a des nouvelles de l’actrice Berenice Toolan, l’inoubliable Spring Kavanaugh, je suis preneur !

Exposition Culture TV – Saga de la télévision française – Musée des arts et métiers – jusqu’au 8 mars 2015 – 60, rue Réaumur 75 003 Paris  – www.arts-et-metiers.net

 

Une belle mécanique un peu creuse

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gone girl poster

Je ne sais plus qui était le critique qui prétendait qu’on pouvait juger les films à la manière dont le cinéaste traitait les scènes d’amour. Essayons d’entrer par ce biais dans le nouveau film de Fincher. Première scène d’amour : Nick rencontre Amy et c’est le coup de foudre. L’harmonie est donc parfaite : on voit que l’homme prend en compte le désir de la femme et qu’elle a un bel orgasme. Deuxième scène d’amour : les années ont passé et le couple formé par Nick et Amy se délite. L’homme ne pense désormais plus qu’à son propre plaisir et besogne laborieusement sa femme (par derrière, évidemment) qui se tient debout contre un mur sans que le moindre frisson ne fasse vibrer son corps. Par la simple description de ces deux moments « amoureux », on comprend très vite que Fincher n’est pas un cinéaste d’une grande finesse, que sa vision du couple est à la fois convenue, un poil caricaturale et qu’il prend bien soin de souligner chaque élément de son récit. D’une certaine manière, le film pourrait s’appeler L’amour dure trois ans si le titre n’était pas déjà homologué ! Dans le même ordre d’idée, le fait que Ben Affleck rapporte, au début du film, un Mastermind annonce d’emblée que Fincher va nous embarquer dans un jeu « mental » pour essayer de montrer ce qu’il y a dans la tête d’une femme, en l’occurrence, celle jouée par une excellente Rosamund Pike.

Soyons honnête : la virtuosité du cinéaste est évidente. Gone girl a beau durer 2h30, on ne s’ennuie pas une minute. Le récit est mené de main de maître et on prend un vrai plaisir à suivre les invraisemblables rebondissements de ce thriller qui n’en manque pas. La mise en scène est au diapason et s’avère souvent brillante. Je dis « souvent » parce que le début du film ne m’a pas trop emballé, Fincher se contentant d’une action filmée comme dans une banale série policière (une succession de champs/contrechamps filmés en longues focales). Mais au bout de 30 à 45 minutes, la mise en scène prend plus d’ampleur et le cinéaste donne la pleine mesure de son talent : ellipses qui tombent comme des couperets, montage parallèle, jeu sur les points de vue successifs… Tout se passe comme si les manipulations orchestrées par les personnages ne pouvaient exister que grâce au règne sans partage des images et du leurre qu’elles constituent.

C’est d’ailleurs, à mon sens, la dimension la plus intéressante du film , à savoir cette manière qu’a Fincher de déplacer les enjeux traditionnels du récit (la résolution de l’intrigue, la clarification des manipulations…) vers une description d’une manipulation beaucoup plus généralisée (notamment celle opérée par les médias). La dénonciation des méthodes médiatiques est un peu une tarte à la crème mais Fincher la traite de manière assez savoureuse et montre de façon assez cynique que, finalement, ce que recèlent profondément en eux les individus vaut désormais moins que l’image qu’ils vont pouvoir donner d’eux-mêmes. L’homme est peut-être un meurtrier en puissance et la femme une « vamp » fatale : peu importe ! Ce qu’il faut, c’est qu’ils fassent bonne figure à la télévision et soient « populaires ».

Tandis que s’échafaudent les plus incroyables manipulations (que je ne révélerai pas), Fincher nous mène également en bateau par son sens de la mise en scène. Il pourrait y avoir un côté à la De Palma puisqu’au bout du compte, tout n’est qu’image.

Il manque cependant quelque chose à Fincher pour égaler la rigueur théorique d’un De Palma lorsqu’il tourne Redacted ou Passion. Sa vision du couple et d’une Amérique décervelée par le pouvoir médiatique me semble un peu schématique. Et sa virtuosité finit par ne déboucher que sur un cynisme bon teint qui empêche qu’on s’attache à ces deux personnages. Il aurait fallu, à mon sens, une ambiguïté et un trouble que cette machine parfaitement huilée ne parvient pas à créer.

On aura beau jeu ensuite de citer des références : Hitchcock pour le côté mythomane et sociopathe de l’héroïne (Pas de printemps pour Marnie), Lang pour les retournements de situation incroyables, etc. Pour ma part, j’ai pensé au brillant Le médaillon de John Brahm, film gigogne à la construction extrêmement sophistiquée (un emboîtement de flash-back), centré sur un personnage de femme fatale cleptomane.

Le film de Fincher est un peu ça : un bel objet très bien fichu mais qui, au bout du compte, laisse un peu sur sa faim. Les thèmes sont là : l’image d’une Amérique peu rutilante derrière la façade qu’elle tente d’échafauder, le goût pour le jeu et la mise en scène mais tout ça est trop huilé, trop mécanique pour vraiment toucher.

Gone girl (2014) de David Fincher avec Rosamund Pike, Ben Affleck ( en salle depuis le 8 octobre

Osez l’auto !

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salon auto versailles

Tous les deux ans, aux abords du périphérique parisien, l’automobile a droit à son quart d’heure de célébrité. Gloire à l’auto ! Les halls de la Porte de Versailles accueillent les derniers adorateurs d’une étrange secte dans une ambiance débridée. Atmosphère de luna-park et garage des miracles. Sous la chaleur des projecteurs, le rimmel des hôtesses ne coule jamais et les visiteurs arpentent, sans faiblir, les allées à la recherche du prospectus magique. Des maniaques, des fous certainement, des imbéciles qui croient encore aux vertus civilisatrices de la voiture particulière, dernière expression d’une liberté individuelle largement entamée ces trente dernières années.

Il ne fait pas bon aimer l’automobile en France comme la littérature de qualité, les filles à lunettes et les plats en sauce. La chasse aux plaisirs est devenue un sport national où excellent des censeurs à bicyclettes. On commence par criminaliser l’automobiliste et on finit tous par se retrouver à pinces, admirable progrès. Vive Mao ! Le piéton étant l’avenir de l’Homme et l’ouvrier, fantôme des usines désertes, une illusion des Trente Glorieuses. Mais, gare aux dérapages et aux sorties de route ! Car les autorités morales du pays veillent au grain durant cette quinzaine « électrique » (4-19 octobre). Une consigne claire a été donnée aux présentateurs de journaux télévisés : « Vous ne parlerez de l’automobile que sous l’angle du respect de l’environnement et du collectivisme ! C’est bien compris. De l’utile et du raisonnable. Bannissez de votre vocabulaire les mots abjects que sont : vitesse et émotion. L’automobile pollue, tue et dérange. C’est écrit dans tous les rapports internationaux. Nous ne voudrions pas passer, à l’antenne, pour d’affreux rétrogrades, des possédés du talon-pointe, nous sommes modernes, urbains et connectés !». Les premiers reportages, en direct des stands, sont, à cet égard, édifiants de platitudes, gavés de préciosité sémantique, tout simplement hors-sol.

Comment a-t-on pu transformer ce fantastique objet de désir en moyen de locomotion aussi insipide ? Comment a-t-on pu détourner une réalité sociale, quotidienne, partagée par des millions de français, c’est-à-dire l’utilisation d’un véhicule pour travailler, voyager, s’amuser (horreur, malheur) en une notion aussi abstraite, un concept marketing dénué de sens ? Désormais, l’auto partage avec l’art contemporain et la cuisine moléculaire le même charabia clinique. Les médias en ont fait un produit désincarné, technologique, efficient et sûr comme si la plus belle invention industrielle du XIXème siècle se résumait à un amas de tôles et de boulons. Leur rêve secret : des ersatz d’autos qui ne roulent pas donc qui ne consomment pas ! Une auto virtuelle sur tablette règlerait en effet tous les problèmes de circulation. Cette vision robotisée, orwellienne ne peut séduire que des technocrates sans chair. L’automobile a beau traîner toute une série de casseroles que même ses plus fervents adeptes ne nient pas, son pouvoir d’attraction demeure intact. Pourquoi résiste-t-elle dans le cœur de milliers d’hommes, toutes classes et générations confondues ? Il y a une part d’enfance, d’enchantement à se trouver devant des chromes luisants, des formes felliniennes, des promesses d’ivresse. Une part d’absolu aussi. Il y a des bruits (mécaniques survoltées) et des odeurs (cuir et bois précieux) qui ne s’oublient pas. L’automobile, ce sont des émotions physiques mais aussi des souvenirs, un patrimoine (voir absolument le splendide Pavillon 8 réservé aux voitures de collection) et du lien social évidemment. Tant que des hommes la vénéreront, l’humanité ne sera pas complètement perdue. Au mois d’octobre, tous les chemins mènent donc au Mondial.

Mondial de l’Automobile – (4/19 octobre). 

«Madame le président… – Oui ?, Monsieur l’intéressant…»

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Alors, « Madame le président » ou « Madame la présidente » ? « Madame la présidente », bien sûr. Bien sûr, parce que cette manière de dire est entrée dans l’usage depuis belle lurette et qu’il ne semble pas qu’elle ait fait beaucoup polémique depuis. Quand bien même « Madame la présidente » désigne la femme du président, l’usage ou si l’on préfère la coutume, renvoie à la fonction incarnée et exercée par une femme. Et cette coutume n’a rien de choquant. D’autres féminisations de mots peuvent heurter, déranger, ne pas passer le cap de l’usage, parce que l’oreille s’y fait moins ou parce que les gens dans leur ensemble comprennent qu’il y a surtout de l’idéologie derrière cela.

L’idéologie, c’est exactement ce dans quoi le député UMP du Vaucluse Julien Aubert a versé en appelant « Madame le président » la personne qui présidait la séance de l’Assemblée nationale lundi soir 6 octobre, Sandrine Mazetier. On ne fera croire à personne que cet homme n’a pas voulu là faire un effet. Sandrine Mazetier a eu raison de sanctionner cet intéressant qui par le passé lui avait déjà servi du « Madame le président ». Le député Aubert estime peut-être qu’il ne restera bientôt plus rien des valeurs traditionnelles de la France. A ce propos, il a milité contre le « mariage pour tous » – chose qui, a priori, ne le prédispose pas à mettre du masculin là où l’on attend du féminin.

Dans le cas qui nous occupe, ce ne sont pas les valeurs profondes de la France qui sont en cause, mais l’esprit de système. L’élu du Vaucluse, avec son « Madame le président », en a fait preuve d’une façon un peu bébête. Comme d’autres à sa suite prenant son parti. En masculinisant la fonction remplie ce soir-là par Sandrine Mazetier, Julien Aubert n’a pas fait avancer d’un centimètre ce qu’on suppose être sa cause. Il a juste manqué d’élégance et de courtoisie, quels que peuvent être par ailleurs les penchants sociétaux de la socialiste et vice-présidente de l’Assemblée nationale. En l’espèce, c’est plus la goujaterie qui a été punie qu’un manquement au progrès.

Hervé Roten, le patrimoine à fleur de peau

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herve roten musique juive

C’était d’abord rue de Bellechasse, dans le 7eme arrondissement de Paris. Un jour du printemps 2011, Hervé Roten vous reçoit à l’Institut européen des musiques juives. Le collecteur des sonorités juives venait d’acquérir un appareil de numérisation. Tous les jours, par la poste comme par des dépôts, Hervé Roten reçoit des trésors immatériels. Il ouvre un dossier, et voilà un lot d’une dame qui lui confie des archives de son père originaire de l’est du Maroc. Elle l’accompagne d’un fascicule écrit à la main, décrivant son émotion après avoir découvert une poésie chantée du patrimoine maghrébin, le melhoun. « Bensoussan », une histoire hippique de ce jeune judéo-oranais qui a mis fin à la vie de sa bien-aimée chrétienne espagnole tombée amoureuse d’un matador, avant d’être cueilli par les gendarmes. Chez les musulmans de l’ouest maghrébin, on pleure encore le malheureux « Bensoussan » interprété dans les mariages par des artistes en herbe de musique andalouse. Sur disque, « Bensoussan », c’est cette incroyable saga du catalogue de musiques algériennes de la maison de disques lyonnaise Teppaz. Dans un discours en 1958, dans la ville de Cheikh Raymond, le Général de Gaulle lance le Plan de Constantine, celui de la dernière chance. Au-delà des infrastructures un budget a été dédié à la culture algérienne et la maison de disque classique a bénéficié d’un financement pour créer son catalogue des musiques d’Algérie.  Maalem Zouzou, l’aveugle judéo-oranais considéré comme un maître du haouzi (un dérivé populaire de la musique andalouse) dans l’ouest algérien, fait partie de ce catalogue d’artistes (Noura, Kamal Hamadi, Guerrouabi, Reinette l’Oranaise, …), qui allait, en 1959, enregistrer le meilleur du patrimoine musical algérien. Un catalogue qu’on trouve aujourd’hui sur les plates-formes vidéo d’Internet, après avoir été distribué sur 45 tours, cassettes et CD.

C’est en 2006 que l’Institut européen des musiques juives (IEMJ) est né. Avec trois marraines,  la Fondation du judaïsme français, l’Association Yuval et la Fondation Henriette Halphen, Hervé Roten a déjà constitué un fonds à rendre jaloux bien des bibliothèques nationales et autres institutions publiques ou privées de l’archivage. « Plus de 6 000 heures d’enregistrements (audio et vidéo) réalisés en France et à l’étrangers, plus de 150 000 pages de partitions, des monographies d’artistes et de compositeurs, des documents rares (gravures, affiches, photos, etc) », est-il écrit sur le site web de l’IEMJ.

Dans une période où le numérique s’impose comme passage obligé de la transmission de la mémoire, le cas d’Hervé Roten est intéressant à plus d’un titre. Est-il un simple chartiste, un gestionnaire dont la fonction est de monétiser au maximum le patrimoine dont il a la charge ? Ou sinon, est-il un passeur de culture, un musicologue qui a conscience de ce qu’il a et reçoit comme trésors des familles juives de toute la planète ? Il y a quelques semaines, Hervé Roten était dans tous ses états. Une excitation que ne peuvent ressentir que les collecteurs sonores, comme l’Europe en a connu à la fin du XIXe siècle et durant le XXe. Une dame lui envoie de Panama trois colis d’enregistrements sur disque 78 tours et de partitions de son grand père Otto Stransky, compositeur autrichien d’opérettes, de chansons et de musique de films, décédé à Berlin en 1932 et dont la famille à fuit le nazisme pour l’Amérique du Sud.

Mais le particularisme de l’Institut européen des musiques juives, c’est d’aller au-delà de la simple numérisation et du simple classement de l’héritage sonore. C’est cette capacité rare à donner une deuxième vie aux fonds confiés. Sur support CD ou en téléchargement, sinon dans des émissions mensuels sur Judaïques-FM, Hervé Roten organise, édite et met en exergue les trajectoires artistiques, allant de Shalom Berlinski, ministre-officiant, jusqu’en 1979, de la plus grande synagogue de France, rue de la Victoire à Paris, à Alberto Hemsi, enfant des environs de Smyrne qui, dans les années 30 à Alexandrie, composa des chants sépharades dans la langue Ladino. Une langue qui, partie d’Andalousie, s’est acclimatée sur les bords de la mer Méditerranée. Sans pour autant oublier les sonorités de l’ancien Yiddishland (Europe de l’est). Dans l’univers de l’archivage sonore, où il existe de plus en plus une tendance à tomber dans la facilité d’une offre de fichiers musicaux sur les plates-formes numériques des géants de l’Internet californien sans accompagnement textuel, bref, sans mémoire, Hervé Roten, tel un artisan des mellahs, offre des booklets (livrets) aux textes d’une précision ethnomusicologique absolue sur les itinéraires artistiques et les titres interprétés.

Aujourd’hui installé dans le XIIIe arrondissement, l’IEMJ continue à offrir une tradition mise à mal par le tsunami de la digitalisation des patrimoines immatériels. Dans la continuité des collecteurs, des Hongrois Vikar Bela et Bela Bartok et des Américains Alan Lomax et Henry Cowell, l’artisan Hervé Roten nous offre tous les jours un pan entier des musiques juives, et cela jusque dans l’édition d’ouvrages, comme celui dédié, en 2000, aux traditions musicales judéo-portugaises en France, paru chez Maisonneuve et Larose, le grand éditeur orientaliste de France.

*Photo:DR

Québec, le doute souverain

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drapeau quebec dqg

« Montréal, c’est l’fun ! » Le petit vieux contemple d’un air ravi le défilé d’une quinzaine de danseuses brésiliennes qui traversent au feu rouge après avoir donné un spectacle sur la scène en plein air du festival Nuits d’Afrique, dans l’un des nombreux parcs de la métropole. Il est difficile de savoir combien de festivals Montréal accueille en été. « L’hiver est rude, alors l’été on en profite », me dit-on ici. Quelques rues plus bas, un tronçon de la rue Sainte-Catherine, l’une des artères les plus animées de la ville, est occupé par le festival «Juste pour rire», ses one-man-show et ses baudruches en forme de tentacules de pieuvre géante ou de fusées lunaires. Le soir venu, une foule disciplinée et joyeuse se rend sur les bords du Saint-Laurent pour assister aux impressionnants feux d’artifice du festival Loto-Québec, durant lequel le Canada, les États-Unis ou encore la France rivalisent de prouesses pyrotechniques.[access capability= »lire_inedits »]

« Si Philippe Muray avait vécu à Montréal, il aurait écrit au moins trente volumes », résume en riant Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur au Journal de Montréal. Montréal, vitrine du multiculturalisme canadien, dont l’ancien Premier ministre Pierre Elliott Trudeau fut un actif promoteur. Fédéraliste convaincu arrivé au pouvoir en 1980, « Trudeau a souhaité “déterritorialiser” la pratique du français, puisqu’en bon libéral il estimait que la culture était une affaire privée et non collective, explique l’universitaire Marc Chevrier. La pratique du français devait ainsi se résumer pour lui à un choix individuel et non demeurer la spécificité du peuple québécois ». Si cette politique a eu pour effet d’encourager la pratique du français au Canada anglophone et l’affichage bilingue jusqu’à Calgary, elle a aussi favorisé l’affirmation de nombreuses « minorités visibles » aux côtés des francophones, notamment à Montréal, où l’expression de la diversité s’apparente à une religion, à laquelle on communie avec d’autant plus de ferveur qu’au cosmopolitisme de la société québécoise s’ajoute un autre trait marquant, son pacifisme. Cette particularité, visible dans les statistiques de la criminalité, parmi les plus faibles au monde, caractérise les mœurs de la société civile : « Ici, tout se règle dans la paix, dit Mathieu Bock-Côté. Quel que soit le différend, le débat est systématiquement neutralisé par la passion du consensus. La médaille a son revers, cela signifie aussi que nos talk-shows sont un peu mornes comparés aux vôtres. »

La violence n’a pourtant pas toujours été bannie de la société civile et de la politique. Au 82, rue Sherbrooke, le monument qui se dresse devant les bureaux de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal rappelle les centaines de personnes arrêtées en vertu de l’état de guerre instauré par le gouvernement fédéral en octobre 1970, après l’enlèvement du diplomate James Richard Cross et l’assassinat du vice-Premier ministre du Québec Pierre Laporte.

Le mouvement indépendantiste a pris son essor dans les années 1960, après la disparition de Maurice Duplessis, Premier ministre du Québec, auquel son style autoritaire avait valu le surnom simple et évocateur de « chef ». Sa mort, le 7 septembre 1959, a inauguré la « Révolution tranquille », qui a abouti à l’émergence de l’État-providence – et à l’effondrement brutal du catholicisme. Le mouvement indépendantiste est lui-même composé de deux courants : l’un défendant l’idée d’un Québec assumant hors du Canada sa destinée francophone, l’autre plus arrimé aux mouvements anticapitalistes et anticolonialistes. La grande figure du souverainisme reste René Lévesque, fondateur en 1969 du Parti québécois, qui défendait l’idée d’un Québec indépendant, associé économiquement au Canada sur le modèle de la CEE. L’une de ses grandes victoires est l’adoption en 1977 de la Charte de la langue française et de la loi 101, qui consacre le français comme langue officielle du Québec. Un an après l’adoption de la loi 101, les plaques minéralogiques ont abandonné la mention « La Belle Province » au profit de la simple phrase « Je me souviens », dont une lectrice du Montréal Star rappela en 1978 qu’elle se terminait, à l’origine, par les mots : « que je suis née sous le lys et que j’ai grandi sous la rose ». Mais la Belle Province est-elle aujourd’hui toujours disposée à grandir seule ?

A posteriori, cette victoire culturelle annonçait la défaite politique. Près de quarante ans après, le souverainisme semble marquer le pas. Le Québec veut parler français, pas être une autre France. Signe des temps ? « Si le Québec devient indépendant un jour, je fais mes bagages et j’embarque la famille au Canada anglais, parce qu’ici ça serait les communistes au pouvoir, un peu comme chez vous, jure un cuisinier des environs de Trois-Rivières, qui se réjouit de pouvoir discuter avec un auto-stoppeur français. En France, vous n’avez que des partis de gauche, une armée de fonctionnaires, une Sécurité sociale ruinée et une dette publique incroyable. Malheureusement, au Québec, c’est un peu comme ça aussi, et si les indépendantistes reprenaient le pouvoir, ils feraient en sorte que ça empire. Alors, on a voté en masse aux dernières élections pour le Parti libéral, le parti le plus corrompu qui soit. Mais tout sauf le PQ ! Avec eux, c’est la ruine assurée ! » De quoi calmer toute tentation cocardière. Tandis que les forêts majestueuses et les champs de maïs défilent de chaque côté de la route, la radio diffuse un vieux tube local, Remède miracle, qui fait ironiquement l’éloge de la chaîne de pharmacie Jean Coutu : « Une pilule, une ‘tite granule, une crème, une pommade, y a rien de mieux mon vieux, si tu te sens malade. » Comme pour contredire la chanson, mon interlocuteur vilipende les errements de l’État-providence et d’une génération qui a, selon lui, dilapidé les ressources du pays : « Moi, je suis de ceux qu’on appelle la génération X, née dans les années 1970-1980. On se retrouve coincés entre les baby-boomers, qui veulent pas partir, et ceux de la génération Y, qui voudraient bien prendre les places qu’on n’a pas encore eues. Personne ne veut nous les laisser parce que ceux qui les ont encore savent qu’on est une génération de droite qui mettra un terme aux gaspillages ! » Je repense soudain à cet article satirique, envoyé par un ami québécois, sur un touriste français qui, échappant aux circuits touristiques, « s’est plutôt arrêté dans un Couche-Tard de la rue Ontario pour y acheter un exemplaire du Lundi, un paquet de Peter Jackson rouge king size et une douzaine de bières Pabst Blue Ribbon avant de s’écraser devant la télé en chialant qu’il fait trop chaud, comme les Québécois pure laine». Ainsi, précise l’article, le Français a-t-il vécu le vrai rêve québécois « en développant un diabète de type A tout en critiquant le système de santé qui allait lui sauver la vie gratuitement ».

Le projet indépendantiste n’est guère plus flamboyant que le modèle social québécois. Les élections d’avril 2013, un désastre électoral pour le Parti québécois, ont enterré le projet d’un nouveau référendum sur l’indépendance, après les échecs de 1980 (60 % de non) et 1995 (50,5 % de non). « Il y a un climat dépressionnaire au Québec. On sent que vos problèmes sont aussi les nôtres : une dissolution du collectif de plus en plus difficile à éviter », analyse Mathieu Bock-Côté. « La culture du Je a remplacé celle du Nous, renchérit Pierre-Paul Noreau, journaliste au Soleil, et on peut dire que les 25-40 ans se désintéressent complètement de la question de la souveraineté : seuls les problèmes économiques retiennent leur attention. »

Dans le discours médiatique, le nationalisme québécois est résolument assigné au mauvais camp – au même titre que la défense de la laïcité. Évoquer l’identité nationale québécoise, c’est se faire l’avocat de la xénophobie et du repli sur soi, au point que même le Parti québécois a préféré mettre ce thème en sourdine durant sa dernière campagne électorale. Le cœur de son électorat ne lui a pas pardonné cette concession au consensus. Pour Marc Chevrier, cette extension récente du « politiquement correct » consacre peut-être le triomphe paradoxal du projet multiculturaliste de Trudeau : « Pour oublier que le Québec se dissout progressivement dans l’ensemble canadien, les jeunes générations se réfugient dans une conception idéalisée du multiculturalisme, se réclamant d’une culture mondiale, plutôt que québécoise ou canadienne. » D’où la pratique de plus en plus répandue du franglais, « une sorte de globish qui traduit les aspirations mondialistes de cette jeune classe moyenne », analyse Antoine Robitaille, éditorialiste au Devoir. « Il y aurait pourtant de la place pour un Québec indépendant dans le contexte économique mondial actuel : si le centre de gravité économique du Canada anglophone se déplace vers l’ouest, le Québec profite, lui, d’une double orientation, à la fois est-ouest et nord-sud, ce qui en fait un pont culturel et économique entre l’Europe et l’Amérique et une région motrice de la façade nord-américaine jusqu’au golfe du Mexique. »

Le Premier ministre Stephen Harper privilégie plutôt l’exploitation des ressources pétrolières de l’Alberta, pénalisant l’économie manufacturière et tertiaire de la province – qui n’est pas épargnée par la folie de l’or noir qui s’est emparée de l’Amérique du Nord. Beaucoup ont les yeux rivés sur l’île d’Anticosti, havre naturel de 250 kilomètres de long, au large de la somptueuse côte nord du Saint-Laurent. Le sous-sol de l’île aux Chevreuils pourrait renfermer des réserves de pétrole équivalant à celles de l’Arabie saoudite. Une hypothèse qui inquiète beaucoup les environnementalistes, que les fanatiques du forage surnomment aimablement les « enverdeurs ». Selon ces derniers, les mirifiques réserves sont trop profondes ; pour que leur exploitation soit rentable, il faudrait forer une vingtaine de puits, au prix d’une dégradation de l’environnement aux conséquences incalculables. Les biologistes du MICS (Mingan Island Cetacean Study) s’inquiètent pour les grands cétacés qui trouvent refuge dans le fleuve Saint-Laurent; tout comme Simon Danea, employé du Projet de la rivière Romaine destiné à assurer le renouvellement des ressources piscicoles de cette partie du Québec : « Les populations de saumons que nous essayons de protéger sont déjà directement menacées par la pêche industrielle encore pratiquée par le Groenland ou Terre-Neuve, alors vous imaginez bien qu’on ne voit pas d’un très bon œil non plus le projet de forage à Anticosti. Mais les enjeux sont énormes et le consortium pétrolier canadien puissant. » Le choix énergétique prend une coloration nettement politique quand on sait qu’une grande partie de l’approvisionnement énergétique du Québec est assurée par l’entreprise publique Hydro-Québec, dont les milliers de pylônes enjambent les étendues boisées de la région du Saint-Laurent. « Hydro-Québec est devenu un monstre au fonctionnement très opaque. Nous sommes en surproduction en matière d’électricité, et pourtant l’électricité coûte très cher aux Québécois. Notre patrimoine naturel est immense, mais nous nous devons d’exploiter également toutes nos ressources énergétiques », explique Pierre-Paul Noreau, du Soleil. En 2011, la direction d’Hydro-Québec a été mise en cause pour avoir cédé trop facilement en 2008 à l’entreprise Petrolia ses droits d’exploitation sur le gisement d’Anticosti. Cette brèche consentie dans le monopole énergétique d’Hydro-Québec rompt avec le choix de l’indépendance énergétique énoncé en 1962 par le Premier ministre québécois Jean Lesage en ces termes : « C’est maintenant ou jamais que nous serons maîtres chez nous. » Le rêve québécois pourrait bien s’enliser dans le pétrole canadien. Ce n’est pas l’avis de Pierre-Paul Noreau : « Les choses ne seront pas faites à la légère, le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) a été mandaté pour étudier sérieusement la question, et je pense que les décisions seront réfléchies. Quant à la gestion des revenus pétroliers, nos voisins de Terre-Neuve ont très bien négocié l’exploitation d’une ressource qui en a fait aujourd’hui une province riche. Il faut se montrer réaliste : il n’y a certes plus à l’heure actuelle de héros politiques comme Lévesque, mais il y a d’autres perspectives. Je suis optimiste, notre société est arrivée à maturité, elle a un bel avenir. » Reste à savoir si cet avenir sera dessiné par un Québec soucieux de défendre sa spécificité au sein de l’ensemble nord-américain ou dicté par un Canada caressant des rêves de pétromonarchie.[/access]

*Photo: wikicommons/Quebec/flag

La Belgique s’éclate

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charles michel belgique

Dans quelques jours, Charles Michel obtiendra l’investiture du parlement belge et remplacera au 16 rue de la Loi, le fantasque socialiste Elio Di Rupo.

Ascension fulgurante pour le fils de l’ancien ministre libéral francophone, Louis Michel. Comme quoi, il n’y a pas qu’au Palais de Laeken qu’on succède à Papa. Mais une victoire en trompe l’œil puisque le président du Mouvement Réformateur (MR) sera bien seul à assumer les réformes côté francophone. À  38 ans, le rival de Didier Reynders a choisi de faire alliance avec la sulfureuse N-VA du nationaliste flamand et bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever. Couper le “cordon sanitaire”, c’était le prix à payer pour obtenir ce poste prestigieux. Pour être le premier Premier ministre libéral francophone depuis 1938, il a fallu briser un tabou wallon: s’appuyer sur les nationalistes flamands pour écarter les socialistes. Joëlle Milquet et son petit parti centriste (CdH) n’ont pas osé suivre, car la N-VA est chez nos cousins belges un épouvantail pas encore tout à fait dédiabolisé.

Après sa victoire aux élections de 2010, Bart De Wever, qui dirige le principal parti flamand de la Chambre belge (N-VA), avait préféré laisser Elio Di Rupo s’enliser dans les méandres du gouvernement fédéral et obtenu la scission de l’arrondissement électoral et judiciaire BHV. Délice du parlementarisme, il choisit aujourd’hui de laisser les libéraux francophones s’octroyer la plus haute fonction (et de se contenter d’une participation a minima) en échange de la réforme de l’Etat-providence. Retraite à 67 ans, budget à l’équilibre, réduction des postes dans la fonction publique…

Pour son électorat, tirer les ficelles d’un premier ministre francophone a une vertu pédagogique; montrer que la Flandre, qu’il codirige, fonctionne, pendant que la politique fédérale s’épuise à résoudre la crise économique et politique. Il joue de la rivalité communautaire et de sa position incontournable pour obtenir l’essentiel de ses intérêts. En laissant les libéraux francophones en première ligne, il va concentrer sur Charles Michel les mécontentements et l’opposition des socialistes francophones. En 2018 (ou avant en cas de démission anticipée), il pourra prendre à témoin ses électeurs flamands sur l’air de “On vous l’avez bien dit qu’on ne peut rien faire avec ces feignants de francophones, alors demandez une sortie de la Belgique.”

Les socialistes, pourtant opposés à la droite flamande, ont paradoxalement choisi une stratégie conforme à la N-VA. Laisser le fédéral aux libéraux, faire une cure d’opposition, et se recroqueviller sur ses bastions en attendant le retour de balancier et la revanche électorale. En écartant d’emblée les libéraux des gouvernements wallon et bruxellois dès cet été, ils se sont d’ailleurs exclus d’eux mêmes du gouvernement fédéral. Pour mieux se placer en embuscade au côté des syndicats.

Au gré de ces combinaisons tacticiennes, le fossé continue de se creuser en Belgique entre les deux communautés linguistiques. La  Belgique fédérale devient une coquille vide dont personne ne semble savoir quoi faire. La droite dirige la Flandre, les socialistes belgicains dirigent la Wallonie et Bruxelles. Résultat : deux politiques économiques antagonistes de part et d’autre de la frontière linguistique. Les libéraux francophones obtiennent ce qui reste, un Premier ministre fédéral. La répartition des postes est assez équitable, mais elle ne manquera pas d’alimenter la méfiance à l’égard d’une classe politique déjà discréditée. Cette coalition dite “suédoise”, sans rapport avec les derniers résultats électoraux en Wallonie et Bruxelles où le MR reste minoritaire, a aussi un autre nom: “coalition kamikaze”. Tout un programme.

Les traces du passé

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exposition passe simple

exposition passe simple

Les expositions sur la notion d’archive et le statut des images se multiplient depuis plusieurs mois dans le monde de l’art contemporain, il s’agit donc d’une tendance lourde en 2014. Au risque d’une certaine lassitude pour des spectateurs confrontés à des procédés assez semblables d’une exposition à l’autre… Heureusement ici les œuvres évitent les répétitions, car les artistes trouvent en général la bonne distance avec le réel, même lorsqu’ils sont originaires de pays politiquement instables (Liban, Irak).

La sélection fait la part belle à la création libanaise, et les trois artistes présentés se complètent l’un l’autre dans leur démarche. Lamia Joreige (1972) a créé une installation composée d’un mur de documents et de deux vidéos : une approche conceptuelle qui explore les traumatismes du passé libanais avec des textes, des images d’archive et des photographies, reliés entre eux par des schémas logiques dessinés à même le mur. Les deux vidéos recomposent le littoral de Beyrouth à différentes époques du passé ou du futur. Difficile de déterminer ce qui relève des archives officielles, des souvenirs personnels ou des œuvres de fiction…

Ali Cherri (1976) choisit une approche plus sensible du même sujet dans sa vidéo The Disquiet (L’Intranquille) : à partir des dates des séismes qui ont frappé le Liban il entremêle photographies d’époque, cartes géographiques, errances dans les montagnes et citations de Maurice Blanchot. Peu à peu une réflexion sur la catastrophe et le désastre s’échafaude pour aboutir à une clairière au crépuscule où flottent dans les arbres des ailes noires de corbeau : funeste présage ! Ces mêmes ailes constituent l’essentiel de la seconde œuvre présentée dans une salle attenante tendue de rideaux noirs : au centre de la pièce pend une grande aile faite de plumages dorés. En s’approchant, les spectateurs pourront voir que des projecteurs disposés de part et d’autre de l’aile dessinent au sol une ombre double, comme les ailes d’un ange disparu. L’atmosphère calfeutrée rappelle fortement celle des sanctuaires antiques, peut-être un temple phénicien…

Les salles suivantes, également plongées dans le noir, présentent les œuvres de Bill Balaskas (Grèce, 1983) et Siska (Liban, 1984). Le premier donne une vision hallucinée et angoissante du Parthénon la nuit, dans une vidéo digne d’un film noir expressionniste : le bâtiment est illuminé par des éclairs violents sur une musique qui accompagne l’accélération des lumières. Balaskas s’est inspiré de la seule nuit dans l’année où le site est ouvert au public : les touristes mitraillent alors le Parthénon de leurs flashes agressifs. Dans la vidéo le bâtiment semble lutter pour rester intact. Siska s’intéresse lui aussi à un bâtiment emblématique, celui d’Electricité du Liban (EDL). La question de l’auto suffisance du pays en électricité se pose en effet depuis la guerre civile et ressurgit régulièrement dans l’actualité, surtout depuis les bombardements israéliens de 2006. L’artiste présente une petite maquette du bâtiment éclairée à la bougie, puis une vidéo granuleuse dans laquelle il déambule dans les couloirs déserts et les salles vides. À la limite du rétro futurisme le bâtiment semble surgir d’une temporalité parallèle où tout est déjà obsolète.

Quelques salles plus loin se trouvent les œuvres d’Adel Abidin (Irak, 1973). A travers une vidéo d’animation et une sculpture monumentale il explore la symbolique de la colombe comme représentation de l’âme. Les oiseaux ici sont empêchés de s’envoler librement car un fil ou une corde les relie à une pierre ou à des cadavres : derrière le symbole inspiré d’un texte d’Avicenne un message politique affleure. En effet par la vidéo Symphony I  l’artiste dit vouloir rendre hommage à des jeunes hommes androgynes lapidés récemment à Bagdad… Au-delà d’une certaine poésie les deux oeuvres souffrent d’une faiblesse conceptuelle qui pose la question de leur sélection dans cette exposition.

En comparaison, le travail de Larissa Sansour (Cisjordanie, 1973) paraît plus structuré. Grâce à une vidéo futuriste très soignée et une série de photographies retouchées, elle imagine un avenir où les Palestiniens disposeraient d’un Etat « vertical ». Une immense tour high-tech située près de Jérusalem-est regrouperait tous les sites des territoires palestiniens sur des dizaines d’étages, face au territoire réel à l’extérieur. La carte et le territoire, réinterprétés par l’utopie politique à la sauce pop…

La dernière artiste vient d’un peu plus loin que le Proche orient. Estefania Penafiel Loaiza (Equateur, 1978) a entassé des papiers sur une table éclairée par une suspension rouge dont la lumière tamisée remplit toute la pièce. Les papiers ainsi posés dans une salle vide évoquent des archives abandonnées dans une république soviétique ou une dictature sud américaine. Chaque visiteur peut emporter un papier et constater une fois sorti qu’une image apparaît à la lumière du jour. L’artiste a imprimé en rouge des photographies d’incendies qui ne se révèlent qu’en lumière naturelle : cette installation joue habilement sur les vies successives d’une image en inversant le cycle habituel impression/exposition/effacement… Un résumé « lumineux » des problématiques liées aux traces du passé et à la mémoire !

Passé simple, futur composé au Centquatre (Paris, 19ème) jusqu’au 24 octobre 2014

*Photo :  Marc Domage / Courtesy de l’artiste et de la Galerie Alain Gutharc Paris

Occupazione, la commedia de l’art engagé

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THEATRE ROME VALLE

THEATRE ROME VALLE

Depuis une vingtaine d’années, l’occupy culture est une des vaches sacrées de la gauche culturelle italienne. On ne peut comprendre ce phénomène sans une petite précision lexicale : en Italie, « occupazione » est un mot fort, chargé d’histoire, qui, ironiquement et significativement, occupe le même champ sémantique et imaginaire que le mot « résistance » en France.

L’occupazione est née dans les années 1919-1920, au cours du Biennio Rosso (la biennale rouge), une révolte ouvrière et paysanne noyée dans le sang. Ce mouvement de remise en question du capitalisme fut l’un des premiers à pratiquer des occupations massives de terres et d’usines. Et en 1968, dans le sillage du Mai français, l’occupation générale des universités engendra une révolution culturelle. Tragédies et justice, drames et victoires, privations et reconquêtes, pillages et réappropriations se condensent dans le mot « occupazione »[access capability= »lire_inedits »]

L ’occupazione est donc, chez nous, à la fois un symbole de tragédie et de combat. En revanche, l’occupy culture a toujours été une farce. Mais au fait, qu’entend-on exactement par là ? Un peu d’histoire encore. À Rome, pendant les années 1990, les initiatives culturelles qui se veulent « d’en bas » et « au service des citoyens » prolifèrent, s’attirant, cela va de soi, les sympathies de la gauche organique, passée depuis longtemps dans un monde post-idéologique et bénéficiant de l’onction de ceux que le grand journaliste et historien Indro Montanelli appelle perfidement les « firmaioli », intellectuels alignés qui ne vivent que pour apposer leur firma, leur signature, tel un sceau aristocratique, au bas de n’importe quel manifeste ou pétition comportant les formules « Bien commun » ou « Intérêt public » – en France, on parlerait de pétitionnaires professionnels. C’est dans ce contexte balisé que des militants autoproclamés « défenseurs du patrimoine culturel italien » et surtout « ultimes remparts contre la régression culturelle provoquée par vingt ans de Berlusconi » multiplient les occupations de théâtres et de cinémas.

Ces dernières années, le phénomène a essaimé dans tout le pays, mais la bataille la plus homérique a eu lieu à Rome autour du Théâtre Valle, le plus ancien théâtre encore en activité de la ville, là où, en 1921, Luigi Pirandello présenta pour la première fois Six personnages en quête d’auteur. Jusqu’à son évacuation le 10 août dernier, le Valle a été durant trois ans le symbole le plus éclatant de l’ânerie conformiste de l’occupy culture et de l’hypocrisie qui se cache derrière la formule « Bien commun ».

Le 14 juin 2011, les « communardes », selon leur propre appellation contrôlée, font irruption dans le théâtre pour « empêcher sa privatisation et l’ouvrir aux citoyens à travers de nouvelles formes de démocratie », avant de constituer la Fondazione Teatro Valle Bene Comune. Elles promettent la « première institution de l’imprudence », un « saut dans le vide », la « folie lucide »…

Faut-il préciser qu’aucune privatisation n’avait jamais été envisagée ? Au-delà de l’illégalité de l’occupation et des dettes accumulées – 3 millions d’euros de loyer, eau et électricité – payées bien sûr par la Mairie et donc par les contribuables romains, au fil de ces trois ans, l’initiative, qui se voulait « d’en bas » et « ouverte au public », s’est transformée en oligarchie, où quiconque ne s’alignait pas était mis dehors. C’est ainsi que la volonté initiale de secouer le système théâtral italien à travers de fumeuses « nouvelles formes de production culturelle, durables et participatives » a abouti à créer un autre système de domination, qui a appliqué les bonnes vieilles méthodes d’exclusion envers tous ceux qui osaient contester la dérive autoritaire de la gestion « communarde ». Le refrain trompeur du « Bien commun à conquérir » et de la « réappropriation par la communauté » (c’est-à-dire la communauté de ceux qui pensent de la même façon) a rythmé ces trois ans d’occupation pendant lesquelles, les « bien-communistes » ont été chouchoutés par la crème du gauchisme radical-chic : les cinéastes Nanni Moretti, Roberto Benigni et Francesca Comencini, les acteur Elio Germano et Rocco Papaleo, les chanteurs Jovanotti et Carmen Consoli, les écrivains Erri De Luca et Andrea Camilleri, le Prix Nobel Dario Fo et les juristes Stefano Rodotà, garant moral de l’occupation, et Ugo Mattei, théoricien du concept de « Bien commun ».

Mais malgré ces prestigieux parrainages, le Valle ne s’est pas uniquement attiré des soutiens enthousiastes. Des dissidents ont ouvert une brèche, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du théâtre, qui a conduit à la liquidation de cette bouffonnerie. De nombreux artistes et journalistes, de droite comme de gauche, qui pendant les premiers jours avaient soutenu les occupants du Valle, se sont vite éloignés, en raison de l’agressivité et de l’intransigeance de ces derniers face à la moindre critique. Vous ne pensez pas comme nous ? Vous ne partagez pas la ligne de l’occupation à outrance ? Vous faites partie du système. Dégagez, disaient les « communardes ». C’est ainsi que, tout en dénonçant la lâcheté des institutions, les intellectuels exclus du « système Valle » ont lancé un appel pour la libération du théâtre des prétendus gardiens de l’Engagement et du Bien, afin de le mettre réellement au service de tous les citoyens.

L’un des signataires est Fulvio Abbate, intellectuel inclassable et trouble-fête des salons de la gauche romaine, à laquelle il a consacré plusieurs pamphlets assassins, dont le plus célèbre est « Sul conformismo di sinistra ». Malade de « morettisme », la gauche, et plus encore la gauche romaine, est un réseau, une loge, dénonce-t-il, qui se répartit les collaborations dans les journaux, les apparitions à la télé, s’autoproclame dans les festivals du journalisme, s’échange les prix littéraires, et prétend être, comme dans le cas du Valle, le garant moral des défenseurs du prétendu « Bien commun ». Ex-maoïste, ancien journaliste de la défunte Unità, fondateur en 2012 du mouvement politique Situationnisme et liberté, Abbate est un apostat de la gauche qui s’est intéressé aux batailles de la droite intellectuelle italienne via la lecture de Céline. Un parcours éclectique et pourtant cohérent avec son esprit libertaire, mais bien trop suspect pour être au goût des « bien-communistes ». Enrico Greppi, leader du groupe de musique rock-folk Bandabardò, s’exprima ainsi durant un concert tenu dans le Valle : « Pour nous, c’est un plaisir et un devoir de soutenir ce théâtre occupé, car la liberté d’expression est vraiment en danger en Italie. » On dirait que la défense du Bien commun fait perdre à certains tout sens commun.[/access]

*Photo : Teatro Valle occupato.

Mire-moi !

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culture tv musée

culture tv musée

On ne finit pas d’en faire le tour. Suis-je la plus belle ? Répète-t-elle en boucle. Egocentrique, la télévision se suffit à elle-même. Mégalo, elle génère des émissions sur elle, ses animateurs et, en ce moment, une plaisante expo au Musée des arts et métiers à Paris, ouverte jusqu’au 8 mars 2015. Culture TV revient sur 80 ans de télévision française avec le concours de l’INA. Tous les thèmes y sont abordés : la diversité des programmes (fiction, actu, sport, jeu, etc…), les (r)évolutions techniques (belle collection de téléviseurs, de caméras, de magnétoscopes, etc…) et surtout des dizaines d’archives forcément inoubliables (JT, émissions cultes, bêtisier, etc…). Un zapping géant qui raconte l’histoire de France en accéléré. Courez-voir cet étrange centre de visionnage où chacun retrouvera sa Madeleine.

Car, qu’on le veuille ou non, nous sommes tous des enfants de la télé. Même si pour la première fois, on enregistre une baisse du temps moyen passé devant le poste, la télé de papa fait toujours de la résistance. Et elle a les moyens de nous la faire encore regarder ! L’ORTF, n’était-elle pas la voix de la France selon la célèbre formule de Pompidou ? À la vue de tous ces extraits, on sourit souvent, on est ému parfois, agacé aussi et on replonge direct dans les Trente Glorieuses. Nous n’en sortirons jamais, c’est bien durant cette parenthèse enchantée que la télé a été la plus créative, audacieuse et vénéneuse. Le macaron « Vu à la TV » faisait entrer l’homme politique, le comédien ou le journaliste dans la mémoire collective et la salle à manger des téléspectateurs était la véritable antichambre du pouvoir. Les plus talentueux ou les plus roublards pouvaient même se constituer une jolie rente de situation. Malheur à celui qui passait mal à l’image, de prometteuses carrières ont ainsi péri dans le tube cathodique.

Aujourd’hui, c’est différent, il y a pléthore de canaux, embouteillage d’égos et, reconnaissons-le, un abaissement général du niveau. Où sont les Daisy de Galard, les Jean-Christophe Averty, les Max-Pol Fouchet, les Roger Couderc ? La télé déverse du flux, un jet continu souvent inaudible. N’importe quelle dramatique des années 60/70 donnerait des complexes aux derniers césarisés. Qui n’a pas vu Fanny Ardant dans Les Dames de la côte ou Micheline Presle dans Les Saintes chéries ne connait rien à l’art de jouer. L’expo fait donc la part belle aux moments constitutifs de notre nation télévisuelle : Marchais mouchant le jeune loup Chirac, Gicquel annonçant de sa voix d’outre-tombe la mort d’un doux enfant au regard profond, Giscard en cardiologue avisé devisant sur le monopole du cœur, Tazieff au milieu des volcans, Piccoli dans le Dom Juan de Marcel Bluwal, Rosy Varte en Maguy ou Jean Richard en Commissaire Maigret. Une expo à voir cet été en famille qui retrace les grandes étapes du petit écran en s’amusant. Les plus jeunes joueront au présentateur télé grâce à un fond vert et un prompteur permettant d’enregistrer un bulletin météo comme un vrai pro. Les plus téléphages ou nostalgiques d’entre nous regretterons sûrement certains oublis. En matière de goûts télé comme de sensibilité littéraire, chacun cultive ses propres terres d’affinités. Certains rêvent la nuit aux aventures de Jacquou le Croquant, d’autres à celles des Brigades du Tigre ou de L’Homme du Picardie. Cette expo fait surtout remonter nos souvenirs télé. Je n’oublierai jamais Georges Descrières au volant de son Excalibur dans Sam et Sally, Pierre Mondy et Marie-Christine Barrault en hôteliers de fortune dans Petit déjeuner compris ou les poétiques Roses de Dublin, scénario de Pierre Rey, musique de Vladimir Cosma, qui nous ont initiés aux amours irlandaises. Si quelqu’un a des nouvelles de l’actrice Berenice Toolan, l’inoubliable Spring Kavanaugh, je suis preneur !

Exposition Culture TV – Saga de la télévision française – Musée des arts et métiers – jusqu’au 8 mars 2015 – 60, rue Réaumur 75 003 Paris  – www.arts-et-metiers.net

 

Une belle mécanique un peu creuse

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gone girl poster

gone girl poster

Je ne sais plus qui était le critique qui prétendait qu’on pouvait juger les films à la manière dont le cinéaste traitait les scènes d’amour. Essayons d’entrer par ce biais dans le nouveau film de Fincher. Première scène d’amour : Nick rencontre Amy et c’est le coup de foudre. L’harmonie est donc parfaite : on voit que l’homme prend en compte le désir de la femme et qu’elle a un bel orgasme. Deuxième scène d’amour : les années ont passé et le couple formé par Nick et Amy se délite. L’homme ne pense désormais plus qu’à son propre plaisir et besogne laborieusement sa femme (par derrière, évidemment) qui se tient debout contre un mur sans que le moindre frisson ne fasse vibrer son corps. Par la simple description de ces deux moments « amoureux », on comprend très vite que Fincher n’est pas un cinéaste d’une grande finesse, que sa vision du couple est à la fois convenue, un poil caricaturale et qu’il prend bien soin de souligner chaque élément de son récit. D’une certaine manière, le film pourrait s’appeler L’amour dure trois ans si le titre n’était pas déjà homologué ! Dans le même ordre d’idée, le fait que Ben Affleck rapporte, au début du film, un Mastermind annonce d’emblée que Fincher va nous embarquer dans un jeu « mental » pour essayer de montrer ce qu’il y a dans la tête d’une femme, en l’occurrence, celle jouée par une excellente Rosamund Pike.

Soyons honnête : la virtuosité du cinéaste est évidente. Gone girl a beau durer 2h30, on ne s’ennuie pas une minute. Le récit est mené de main de maître et on prend un vrai plaisir à suivre les invraisemblables rebondissements de ce thriller qui n’en manque pas. La mise en scène est au diapason et s’avère souvent brillante. Je dis « souvent » parce que le début du film ne m’a pas trop emballé, Fincher se contentant d’une action filmée comme dans une banale série policière (une succession de champs/contrechamps filmés en longues focales). Mais au bout de 30 à 45 minutes, la mise en scène prend plus d’ampleur et le cinéaste donne la pleine mesure de son talent : ellipses qui tombent comme des couperets, montage parallèle, jeu sur les points de vue successifs… Tout se passe comme si les manipulations orchestrées par les personnages ne pouvaient exister que grâce au règne sans partage des images et du leurre qu’elles constituent.

C’est d’ailleurs, à mon sens, la dimension la plus intéressante du film , à savoir cette manière qu’a Fincher de déplacer les enjeux traditionnels du récit (la résolution de l’intrigue, la clarification des manipulations…) vers une description d’une manipulation beaucoup plus généralisée (notamment celle opérée par les médias). La dénonciation des méthodes médiatiques est un peu une tarte à la crème mais Fincher la traite de manière assez savoureuse et montre de façon assez cynique que, finalement, ce que recèlent profondément en eux les individus vaut désormais moins que l’image qu’ils vont pouvoir donner d’eux-mêmes. L’homme est peut-être un meurtrier en puissance et la femme une « vamp » fatale : peu importe ! Ce qu’il faut, c’est qu’ils fassent bonne figure à la télévision et soient « populaires ».

Tandis que s’échafaudent les plus incroyables manipulations (que je ne révélerai pas), Fincher nous mène également en bateau par son sens de la mise en scène. Il pourrait y avoir un côté à la De Palma puisqu’au bout du compte, tout n’est qu’image.

Il manque cependant quelque chose à Fincher pour égaler la rigueur théorique d’un De Palma lorsqu’il tourne Redacted ou Passion. Sa vision du couple et d’une Amérique décervelée par le pouvoir médiatique me semble un peu schématique. Et sa virtuosité finit par ne déboucher que sur un cynisme bon teint qui empêche qu’on s’attache à ces deux personnages. Il aurait fallu, à mon sens, une ambiguïté et un trouble que cette machine parfaitement huilée ne parvient pas à créer.

On aura beau jeu ensuite de citer des références : Hitchcock pour le côté mythomane et sociopathe de l’héroïne (Pas de printemps pour Marnie), Lang pour les retournements de situation incroyables, etc. Pour ma part, j’ai pensé au brillant Le médaillon de John Brahm, film gigogne à la construction extrêmement sophistiquée (un emboîtement de flash-back), centré sur un personnage de femme fatale cleptomane.

Le film de Fincher est un peu ça : un bel objet très bien fichu mais qui, au bout du compte, laisse un peu sur sa faim. Les thèmes sont là : l’image d’une Amérique peu rutilante derrière la façade qu’elle tente d’échafauder, le goût pour le jeu et la mise en scène mais tout ça est trop huilé, trop mécanique pour vraiment toucher.

Gone girl (2014) de David Fincher avec Rosamund Pike, Ben Affleck ( en salle depuis le 8 octobre

Osez l’auto !

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salon auto versailles

salon auto versailles

Tous les deux ans, aux abords du périphérique parisien, l’automobile a droit à son quart d’heure de célébrité. Gloire à l’auto ! Les halls de la Porte de Versailles accueillent les derniers adorateurs d’une étrange secte dans une ambiance débridée. Atmosphère de luna-park et garage des miracles. Sous la chaleur des projecteurs, le rimmel des hôtesses ne coule jamais et les visiteurs arpentent, sans faiblir, les allées à la recherche du prospectus magique. Des maniaques, des fous certainement, des imbéciles qui croient encore aux vertus civilisatrices de la voiture particulière, dernière expression d’une liberté individuelle largement entamée ces trente dernières années.

Il ne fait pas bon aimer l’automobile en France comme la littérature de qualité, les filles à lunettes et les plats en sauce. La chasse aux plaisirs est devenue un sport national où excellent des censeurs à bicyclettes. On commence par criminaliser l’automobiliste et on finit tous par se retrouver à pinces, admirable progrès. Vive Mao ! Le piéton étant l’avenir de l’Homme et l’ouvrier, fantôme des usines désertes, une illusion des Trente Glorieuses. Mais, gare aux dérapages et aux sorties de route ! Car les autorités morales du pays veillent au grain durant cette quinzaine « électrique » (4-19 octobre). Une consigne claire a été donnée aux présentateurs de journaux télévisés : « Vous ne parlerez de l’automobile que sous l’angle du respect de l’environnement et du collectivisme ! C’est bien compris. De l’utile et du raisonnable. Bannissez de votre vocabulaire les mots abjects que sont : vitesse et émotion. L’automobile pollue, tue et dérange. C’est écrit dans tous les rapports internationaux. Nous ne voudrions pas passer, à l’antenne, pour d’affreux rétrogrades, des possédés du talon-pointe, nous sommes modernes, urbains et connectés !». Les premiers reportages, en direct des stands, sont, à cet égard, édifiants de platitudes, gavés de préciosité sémantique, tout simplement hors-sol.

Comment a-t-on pu transformer ce fantastique objet de désir en moyen de locomotion aussi insipide ? Comment a-t-on pu détourner une réalité sociale, quotidienne, partagée par des millions de français, c’est-à-dire l’utilisation d’un véhicule pour travailler, voyager, s’amuser (horreur, malheur) en une notion aussi abstraite, un concept marketing dénué de sens ? Désormais, l’auto partage avec l’art contemporain et la cuisine moléculaire le même charabia clinique. Les médias en ont fait un produit désincarné, technologique, efficient et sûr comme si la plus belle invention industrielle du XIXème siècle se résumait à un amas de tôles et de boulons. Leur rêve secret : des ersatz d’autos qui ne roulent pas donc qui ne consomment pas ! Une auto virtuelle sur tablette règlerait en effet tous les problèmes de circulation. Cette vision robotisée, orwellienne ne peut séduire que des technocrates sans chair. L’automobile a beau traîner toute une série de casseroles que même ses plus fervents adeptes ne nient pas, son pouvoir d’attraction demeure intact. Pourquoi résiste-t-elle dans le cœur de milliers d’hommes, toutes classes et générations confondues ? Il y a une part d’enfance, d’enchantement à se trouver devant des chromes luisants, des formes felliniennes, des promesses d’ivresse. Une part d’absolu aussi. Il y a des bruits (mécaniques survoltées) et des odeurs (cuir et bois précieux) qui ne s’oublient pas. L’automobile, ce sont des émotions physiques mais aussi des souvenirs, un patrimoine (voir absolument le splendide Pavillon 8 réservé aux voitures de collection) et du lien social évidemment. Tant que des hommes la vénéreront, l’humanité ne sera pas complètement perdue. Au mois d’octobre, tous les chemins mènent donc au Mondial.

Mondial de l’Automobile – (4/19 octobre). 

«Madame le président… – Oui ?, Monsieur l’intéressant…»

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Alors, « Madame le président » ou « Madame la présidente » ? « Madame la présidente », bien sûr. Bien sûr, parce que cette manière de dire est entrée dans l’usage depuis belle lurette et qu’il ne semble pas qu’elle ait fait beaucoup polémique depuis. Quand bien même « Madame la présidente » désigne la femme du président, l’usage ou si l’on préfère la coutume, renvoie à la fonction incarnée et exercée par une femme. Et cette coutume n’a rien de choquant. D’autres féminisations de mots peuvent heurter, déranger, ne pas passer le cap de l’usage, parce que l’oreille s’y fait moins ou parce que les gens dans leur ensemble comprennent qu’il y a surtout de l’idéologie derrière cela.

L’idéologie, c’est exactement ce dans quoi le député UMP du Vaucluse Julien Aubert a versé en appelant « Madame le président » la personne qui présidait la séance de l’Assemblée nationale lundi soir 6 octobre, Sandrine Mazetier. On ne fera croire à personne que cet homme n’a pas voulu là faire un effet. Sandrine Mazetier a eu raison de sanctionner cet intéressant qui par le passé lui avait déjà servi du « Madame le président ». Le député Aubert estime peut-être qu’il ne restera bientôt plus rien des valeurs traditionnelles de la France. A ce propos, il a milité contre le « mariage pour tous » – chose qui, a priori, ne le prédispose pas à mettre du masculin là où l’on attend du féminin.

Dans le cas qui nous occupe, ce ne sont pas les valeurs profondes de la France qui sont en cause, mais l’esprit de système. L’élu du Vaucluse, avec son « Madame le président », en a fait preuve d’une façon un peu bébête. Comme d’autres à sa suite prenant son parti. En masculinisant la fonction remplie ce soir-là par Sandrine Mazetier, Julien Aubert n’a pas fait avancer d’un centimètre ce qu’on suppose être sa cause. Il a juste manqué d’élégance et de courtoisie, quels que peuvent être par ailleurs les penchants sociétaux de la socialiste et vice-présidente de l’Assemblée nationale. En l’espèce, c’est plus la goujaterie qui a été punie qu’un manquement au progrès.

Hervé Roten, le patrimoine à fleur de peau

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herve roten musique juive

herve roten musique juive

C’était d’abord rue de Bellechasse, dans le 7eme arrondissement de Paris. Un jour du printemps 2011, Hervé Roten vous reçoit à l’Institut européen des musiques juives. Le collecteur des sonorités juives venait d’acquérir un appareil de numérisation. Tous les jours, par la poste comme par des dépôts, Hervé Roten reçoit des trésors immatériels. Il ouvre un dossier, et voilà un lot d’une dame qui lui confie des archives de son père originaire de l’est du Maroc. Elle l’accompagne d’un fascicule écrit à la main, décrivant son émotion après avoir découvert une poésie chantée du patrimoine maghrébin, le melhoun. « Bensoussan », une histoire hippique de ce jeune judéo-oranais qui a mis fin à la vie de sa bien-aimée chrétienne espagnole tombée amoureuse d’un matador, avant d’être cueilli par les gendarmes. Chez les musulmans de l’ouest maghrébin, on pleure encore le malheureux « Bensoussan » interprété dans les mariages par des artistes en herbe de musique andalouse. Sur disque, « Bensoussan », c’est cette incroyable saga du catalogue de musiques algériennes de la maison de disques lyonnaise Teppaz. Dans un discours en 1958, dans la ville de Cheikh Raymond, le Général de Gaulle lance le Plan de Constantine, celui de la dernière chance. Au-delà des infrastructures un budget a été dédié à la culture algérienne et la maison de disque classique a bénéficié d’un financement pour créer son catalogue des musiques d’Algérie.  Maalem Zouzou, l’aveugle judéo-oranais considéré comme un maître du haouzi (un dérivé populaire de la musique andalouse) dans l’ouest algérien, fait partie de ce catalogue d’artistes (Noura, Kamal Hamadi, Guerrouabi, Reinette l’Oranaise, …), qui allait, en 1959, enregistrer le meilleur du patrimoine musical algérien. Un catalogue qu’on trouve aujourd’hui sur les plates-formes vidéo d’Internet, après avoir été distribué sur 45 tours, cassettes et CD.

C’est en 2006 que l’Institut européen des musiques juives (IEMJ) est né. Avec trois marraines,  la Fondation du judaïsme français, l’Association Yuval et la Fondation Henriette Halphen, Hervé Roten a déjà constitué un fonds à rendre jaloux bien des bibliothèques nationales et autres institutions publiques ou privées de l’archivage. « Plus de 6 000 heures d’enregistrements (audio et vidéo) réalisés en France et à l’étrangers, plus de 150 000 pages de partitions, des monographies d’artistes et de compositeurs, des documents rares (gravures, affiches, photos, etc) », est-il écrit sur le site web de l’IEMJ.

Dans une période où le numérique s’impose comme passage obligé de la transmission de la mémoire, le cas d’Hervé Roten est intéressant à plus d’un titre. Est-il un simple chartiste, un gestionnaire dont la fonction est de monétiser au maximum le patrimoine dont il a la charge ? Ou sinon, est-il un passeur de culture, un musicologue qui a conscience de ce qu’il a et reçoit comme trésors des familles juives de toute la planète ? Il y a quelques semaines, Hervé Roten était dans tous ses états. Une excitation que ne peuvent ressentir que les collecteurs sonores, comme l’Europe en a connu à la fin du XIXe siècle et durant le XXe. Une dame lui envoie de Panama trois colis d’enregistrements sur disque 78 tours et de partitions de son grand père Otto Stransky, compositeur autrichien d’opérettes, de chansons et de musique de films, décédé à Berlin en 1932 et dont la famille à fuit le nazisme pour l’Amérique du Sud.

Mais le particularisme de l’Institut européen des musiques juives, c’est d’aller au-delà de la simple numérisation et du simple classement de l’héritage sonore. C’est cette capacité rare à donner une deuxième vie aux fonds confiés. Sur support CD ou en téléchargement, sinon dans des émissions mensuels sur Judaïques-FM, Hervé Roten organise, édite et met en exergue les trajectoires artistiques, allant de Shalom Berlinski, ministre-officiant, jusqu’en 1979, de la plus grande synagogue de France, rue de la Victoire à Paris, à Alberto Hemsi, enfant des environs de Smyrne qui, dans les années 30 à Alexandrie, composa des chants sépharades dans la langue Ladino. Une langue qui, partie d’Andalousie, s’est acclimatée sur les bords de la mer Méditerranée. Sans pour autant oublier les sonorités de l’ancien Yiddishland (Europe de l’est). Dans l’univers de l’archivage sonore, où il existe de plus en plus une tendance à tomber dans la facilité d’une offre de fichiers musicaux sur les plates-formes numériques des géants de l’Internet californien sans accompagnement textuel, bref, sans mémoire, Hervé Roten, tel un artisan des mellahs, offre des booklets (livrets) aux textes d’une précision ethnomusicologique absolue sur les itinéraires artistiques et les titres interprétés.

Aujourd’hui installé dans le XIIIe arrondissement, l’IEMJ continue à offrir une tradition mise à mal par le tsunami de la digitalisation des patrimoines immatériels. Dans la continuité des collecteurs, des Hongrois Vikar Bela et Bela Bartok et des Américains Alan Lomax et Henry Cowell, l’artisan Hervé Roten nous offre tous les jours un pan entier des musiques juives, et cela jusque dans l’édition d’ouvrages, comme celui dédié, en 2000, aux traditions musicales judéo-portugaises en France, paru chez Maisonneuve et Larose, le grand éditeur orientaliste de France.

*Photo:DR

Québec, le doute souverain

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drapeau quebec dqg

drapeau quebec dqg

« Montréal, c’est l’fun ! » Le petit vieux contemple d’un air ravi le défilé d’une quinzaine de danseuses brésiliennes qui traversent au feu rouge après avoir donné un spectacle sur la scène en plein air du festival Nuits d’Afrique, dans l’un des nombreux parcs de la métropole. Il est difficile de savoir combien de festivals Montréal accueille en été. « L’hiver est rude, alors l’été on en profite », me dit-on ici. Quelques rues plus bas, un tronçon de la rue Sainte-Catherine, l’une des artères les plus animées de la ville, est occupé par le festival «Juste pour rire», ses one-man-show et ses baudruches en forme de tentacules de pieuvre géante ou de fusées lunaires. Le soir venu, une foule disciplinée et joyeuse se rend sur les bords du Saint-Laurent pour assister aux impressionnants feux d’artifice du festival Loto-Québec, durant lequel le Canada, les États-Unis ou encore la France rivalisent de prouesses pyrotechniques.[access capability= »lire_inedits »]

« Si Philippe Muray avait vécu à Montréal, il aurait écrit au moins trente volumes », résume en riant Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur au Journal de Montréal. Montréal, vitrine du multiculturalisme canadien, dont l’ancien Premier ministre Pierre Elliott Trudeau fut un actif promoteur. Fédéraliste convaincu arrivé au pouvoir en 1980, « Trudeau a souhaité “déterritorialiser” la pratique du français, puisqu’en bon libéral il estimait que la culture était une affaire privée et non collective, explique l’universitaire Marc Chevrier. La pratique du français devait ainsi se résumer pour lui à un choix individuel et non demeurer la spécificité du peuple québécois ». Si cette politique a eu pour effet d’encourager la pratique du français au Canada anglophone et l’affichage bilingue jusqu’à Calgary, elle a aussi favorisé l’affirmation de nombreuses « minorités visibles » aux côtés des francophones, notamment à Montréal, où l’expression de la diversité s’apparente à une religion, à laquelle on communie avec d’autant plus de ferveur qu’au cosmopolitisme de la société québécoise s’ajoute un autre trait marquant, son pacifisme. Cette particularité, visible dans les statistiques de la criminalité, parmi les plus faibles au monde, caractérise les mœurs de la société civile : « Ici, tout se règle dans la paix, dit Mathieu Bock-Côté. Quel que soit le différend, le débat est systématiquement neutralisé par la passion du consensus. La médaille a son revers, cela signifie aussi que nos talk-shows sont un peu mornes comparés aux vôtres. »

La violence n’a pourtant pas toujours été bannie de la société civile et de la politique. Au 82, rue Sherbrooke, le monument qui se dresse devant les bureaux de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal rappelle les centaines de personnes arrêtées en vertu de l’état de guerre instauré par le gouvernement fédéral en octobre 1970, après l’enlèvement du diplomate James Richard Cross et l’assassinat du vice-Premier ministre du Québec Pierre Laporte.

Le mouvement indépendantiste a pris son essor dans les années 1960, après la disparition de Maurice Duplessis, Premier ministre du Québec, auquel son style autoritaire avait valu le surnom simple et évocateur de « chef ». Sa mort, le 7 septembre 1959, a inauguré la « Révolution tranquille », qui a abouti à l’émergence de l’État-providence – et à l’effondrement brutal du catholicisme. Le mouvement indépendantiste est lui-même composé de deux courants : l’un défendant l’idée d’un Québec assumant hors du Canada sa destinée francophone, l’autre plus arrimé aux mouvements anticapitalistes et anticolonialistes. La grande figure du souverainisme reste René Lévesque, fondateur en 1969 du Parti québécois, qui défendait l’idée d’un Québec indépendant, associé économiquement au Canada sur le modèle de la CEE. L’une de ses grandes victoires est l’adoption en 1977 de la Charte de la langue française et de la loi 101, qui consacre le français comme langue officielle du Québec. Un an après l’adoption de la loi 101, les plaques minéralogiques ont abandonné la mention « La Belle Province » au profit de la simple phrase « Je me souviens », dont une lectrice du Montréal Star rappela en 1978 qu’elle se terminait, à l’origine, par les mots : « que je suis née sous le lys et que j’ai grandi sous la rose ». Mais la Belle Province est-elle aujourd’hui toujours disposée à grandir seule ?

A posteriori, cette victoire culturelle annonçait la défaite politique. Près de quarante ans après, le souverainisme semble marquer le pas. Le Québec veut parler français, pas être une autre France. Signe des temps ? « Si le Québec devient indépendant un jour, je fais mes bagages et j’embarque la famille au Canada anglais, parce qu’ici ça serait les communistes au pouvoir, un peu comme chez vous, jure un cuisinier des environs de Trois-Rivières, qui se réjouit de pouvoir discuter avec un auto-stoppeur français. En France, vous n’avez que des partis de gauche, une armée de fonctionnaires, une Sécurité sociale ruinée et une dette publique incroyable. Malheureusement, au Québec, c’est un peu comme ça aussi, et si les indépendantistes reprenaient le pouvoir, ils feraient en sorte que ça empire. Alors, on a voté en masse aux dernières élections pour le Parti libéral, le parti le plus corrompu qui soit. Mais tout sauf le PQ ! Avec eux, c’est la ruine assurée ! » De quoi calmer toute tentation cocardière. Tandis que les forêts majestueuses et les champs de maïs défilent de chaque côté de la route, la radio diffuse un vieux tube local, Remède miracle, qui fait ironiquement l’éloge de la chaîne de pharmacie Jean Coutu : « Une pilule, une ‘tite granule, une crème, une pommade, y a rien de mieux mon vieux, si tu te sens malade. » Comme pour contredire la chanson, mon interlocuteur vilipende les errements de l’État-providence et d’une génération qui a, selon lui, dilapidé les ressources du pays : « Moi, je suis de ceux qu’on appelle la génération X, née dans les années 1970-1980. On se retrouve coincés entre les baby-boomers, qui veulent pas partir, et ceux de la génération Y, qui voudraient bien prendre les places qu’on n’a pas encore eues. Personne ne veut nous les laisser parce que ceux qui les ont encore savent qu’on est une génération de droite qui mettra un terme aux gaspillages ! » Je repense soudain à cet article satirique, envoyé par un ami québécois, sur un touriste français qui, échappant aux circuits touristiques, « s’est plutôt arrêté dans un Couche-Tard de la rue Ontario pour y acheter un exemplaire du Lundi, un paquet de Peter Jackson rouge king size et une douzaine de bières Pabst Blue Ribbon avant de s’écraser devant la télé en chialant qu’il fait trop chaud, comme les Québécois pure laine». Ainsi, précise l’article, le Français a-t-il vécu le vrai rêve québécois « en développant un diabète de type A tout en critiquant le système de santé qui allait lui sauver la vie gratuitement ».

Le projet indépendantiste n’est guère plus flamboyant que le modèle social québécois. Les élections d’avril 2013, un désastre électoral pour le Parti québécois, ont enterré le projet d’un nouveau référendum sur l’indépendance, après les échecs de 1980 (60 % de non) et 1995 (50,5 % de non). « Il y a un climat dépressionnaire au Québec. On sent que vos problèmes sont aussi les nôtres : une dissolution du collectif de plus en plus difficile à éviter », analyse Mathieu Bock-Côté. « La culture du Je a remplacé celle du Nous, renchérit Pierre-Paul Noreau, journaliste au Soleil, et on peut dire que les 25-40 ans se désintéressent complètement de la question de la souveraineté : seuls les problèmes économiques retiennent leur attention. »

Dans le discours médiatique, le nationalisme québécois est résolument assigné au mauvais camp – au même titre que la défense de la laïcité. Évoquer l’identité nationale québécoise, c’est se faire l’avocat de la xénophobie et du repli sur soi, au point que même le Parti québécois a préféré mettre ce thème en sourdine durant sa dernière campagne électorale. Le cœur de son électorat ne lui a pas pardonné cette concession au consensus. Pour Marc Chevrier, cette extension récente du « politiquement correct » consacre peut-être le triomphe paradoxal du projet multiculturaliste de Trudeau : « Pour oublier que le Québec se dissout progressivement dans l’ensemble canadien, les jeunes générations se réfugient dans une conception idéalisée du multiculturalisme, se réclamant d’une culture mondiale, plutôt que québécoise ou canadienne. » D’où la pratique de plus en plus répandue du franglais, « une sorte de globish qui traduit les aspirations mondialistes de cette jeune classe moyenne », analyse Antoine Robitaille, éditorialiste au Devoir. « Il y aurait pourtant de la place pour un Québec indépendant dans le contexte économique mondial actuel : si le centre de gravité économique du Canada anglophone se déplace vers l’ouest, le Québec profite, lui, d’une double orientation, à la fois est-ouest et nord-sud, ce qui en fait un pont culturel et économique entre l’Europe et l’Amérique et une région motrice de la façade nord-américaine jusqu’au golfe du Mexique. »

Le Premier ministre Stephen Harper privilégie plutôt l’exploitation des ressources pétrolières de l’Alberta, pénalisant l’économie manufacturière et tertiaire de la province – qui n’est pas épargnée par la folie de l’or noir qui s’est emparée de l’Amérique du Nord. Beaucoup ont les yeux rivés sur l’île d’Anticosti, havre naturel de 250 kilomètres de long, au large de la somptueuse côte nord du Saint-Laurent. Le sous-sol de l’île aux Chevreuils pourrait renfermer des réserves de pétrole équivalant à celles de l’Arabie saoudite. Une hypothèse qui inquiète beaucoup les environnementalistes, que les fanatiques du forage surnomment aimablement les « enverdeurs ». Selon ces derniers, les mirifiques réserves sont trop profondes ; pour que leur exploitation soit rentable, il faudrait forer une vingtaine de puits, au prix d’une dégradation de l’environnement aux conséquences incalculables. Les biologistes du MICS (Mingan Island Cetacean Study) s’inquiètent pour les grands cétacés qui trouvent refuge dans le fleuve Saint-Laurent; tout comme Simon Danea, employé du Projet de la rivière Romaine destiné à assurer le renouvellement des ressources piscicoles de cette partie du Québec : « Les populations de saumons que nous essayons de protéger sont déjà directement menacées par la pêche industrielle encore pratiquée par le Groenland ou Terre-Neuve, alors vous imaginez bien qu’on ne voit pas d’un très bon œil non plus le projet de forage à Anticosti. Mais les enjeux sont énormes et le consortium pétrolier canadien puissant. » Le choix énergétique prend une coloration nettement politique quand on sait qu’une grande partie de l’approvisionnement énergétique du Québec est assurée par l’entreprise publique Hydro-Québec, dont les milliers de pylônes enjambent les étendues boisées de la région du Saint-Laurent. « Hydro-Québec est devenu un monstre au fonctionnement très opaque. Nous sommes en surproduction en matière d’électricité, et pourtant l’électricité coûte très cher aux Québécois. Notre patrimoine naturel est immense, mais nous nous devons d’exploiter également toutes nos ressources énergétiques », explique Pierre-Paul Noreau, du Soleil. En 2011, la direction d’Hydro-Québec a été mise en cause pour avoir cédé trop facilement en 2008 à l’entreprise Petrolia ses droits d’exploitation sur le gisement d’Anticosti. Cette brèche consentie dans le monopole énergétique d’Hydro-Québec rompt avec le choix de l’indépendance énergétique énoncé en 1962 par le Premier ministre québécois Jean Lesage en ces termes : « C’est maintenant ou jamais que nous serons maîtres chez nous. » Le rêve québécois pourrait bien s’enliser dans le pétrole canadien. Ce n’est pas l’avis de Pierre-Paul Noreau : « Les choses ne seront pas faites à la légère, le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) a été mandaté pour étudier sérieusement la question, et je pense que les décisions seront réfléchies. Quant à la gestion des revenus pétroliers, nos voisins de Terre-Neuve ont très bien négocié l’exploitation d’une ressource qui en a fait aujourd’hui une province riche. Il faut se montrer réaliste : il n’y a certes plus à l’heure actuelle de héros politiques comme Lévesque, mais il y a d’autres perspectives. Je suis optimiste, notre société est arrivée à maturité, elle a un bel avenir. » Reste à savoir si cet avenir sera dessiné par un Québec soucieux de défendre sa spécificité au sein de l’ensemble nord-américain ou dicté par un Canada caressant des rêves de pétromonarchie.[/access]

*Photo: wikicommons/Quebec/flag

La Belgique s’éclate

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charles michel belgique

charles michel belgique

Dans quelques jours, Charles Michel obtiendra l’investiture du parlement belge et remplacera au 16 rue de la Loi, le fantasque socialiste Elio Di Rupo.

Ascension fulgurante pour le fils de l’ancien ministre libéral francophone, Louis Michel. Comme quoi, il n’y a pas qu’au Palais de Laeken qu’on succède à Papa. Mais une victoire en trompe l’œil puisque le président du Mouvement Réformateur (MR) sera bien seul à assumer les réformes côté francophone. À  38 ans, le rival de Didier Reynders a choisi de faire alliance avec la sulfureuse N-VA du nationaliste flamand et bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever. Couper le “cordon sanitaire”, c’était le prix à payer pour obtenir ce poste prestigieux. Pour être le premier Premier ministre libéral francophone depuis 1938, il a fallu briser un tabou wallon: s’appuyer sur les nationalistes flamands pour écarter les socialistes. Joëlle Milquet et son petit parti centriste (CdH) n’ont pas osé suivre, car la N-VA est chez nos cousins belges un épouvantail pas encore tout à fait dédiabolisé.

Après sa victoire aux élections de 2010, Bart De Wever, qui dirige le principal parti flamand de la Chambre belge (N-VA), avait préféré laisser Elio Di Rupo s’enliser dans les méandres du gouvernement fédéral et obtenu la scission de l’arrondissement électoral et judiciaire BHV. Délice du parlementarisme, il choisit aujourd’hui de laisser les libéraux francophones s’octroyer la plus haute fonction (et de se contenter d’une participation a minima) en échange de la réforme de l’Etat-providence. Retraite à 67 ans, budget à l’équilibre, réduction des postes dans la fonction publique…

Pour son électorat, tirer les ficelles d’un premier ministre francophone a une vertu pédagogique; montrer que la Flandre, qu’il codirige, fonctionne, pendant que la politique fédérale s’épuise à résoudre la crise économique et politique. Il joue de la rivalité communautaire et de sa position incontournable pour obtenir l’essentiel de ses intérêts. En laissant les libéraux francophones en première ligne, il va concentrer sur Charles Michel les mécontentements et l’opposition des socialistes francophones. En 2018 (ou avant en cas de démission anticipée), il pourra prendre à témoin ses électeurs flamands sur l’air de “On vous l’avez bien dit qu’on ne peut rien faire avec ces feignants de francophones, alors demandez une sortie de la Belgique.”

Les socialistes, pourtant opposés à la droite flamande, ont paradoxalement choisi une stratégie conforme à la N-VA. Laisser le fédéral aux libéraux, faire une cure d’opposition, et se recroqueviller sur ses bastions en attendant le retour de balancier et la revanche électorale. En écartant d’emblée les libéraux des gouvernements wallon et bruxellois dès cet été, ils se sont d’ailleurs exclus d’eux mêmes du gouvernement fédéral. Pour mieux se placer en embuscade au côté des syndicats.

Au gré de ces combinaisons tacticiennes, le fossé continue de se creuser en Belgique entre les deux communautés linguistiques. La  Belgique fédérale devient une coquille vide dont personne ne semble savoir quoi faire. La droite dirige la Flandre, les socialistes belgicains dirigent la Wallonie et Bruxelles. Résultat : deux politiques économiques antagonistes de part et d’autre de la frontière linguistique. Les libéraux francophones obtiennent ce qui reste, un Premier ministre fédéral. La répartition des postes est assez équitable, mais elle ne manquera pas d’alimenter la méfiance à l’égard d’une classe politique déjà discréditée. Cette coalition dite “suédoise”, sans rapport avec les derniers résultats électoraux en Wallonie et Bruxelles où le MR reste minoritaire, a aussi un autre nom: “coalition kamikaze”. Tout un programme.