En 2014, la Catalogne commémorera la guerre de… 1714[1. Barcelone vit alors la défaite de ses troupes face à celles des Bourbons – au terme de la Guerre de succession d’Espagne.]! L’an prochain, on vient aussi de l’apprendre, la région pourrait décider de son indépendance par référendum puis connaître, selon les plus rêveurs, un destin comparable à celui du Portugal[2. Né au Moyen Âge, le Portugal a été rattaché à la couronne d’Espagne entre 1580 et 1640.]. Dans les librairies de Barcelone, fleurissent déjà les ouvrages pour la jeunesse fleurant bon l’exaltation nationaliste. Seulement, la manière dont les Catalans questionnent leur Nation – qui ne pourra jamais être qu’espagnole pour les uns, ou encore en devenir, pour les autres – ne doit pas nous laisser indifférents. Pour preuve, le dernier ouvrage[3. Xavier Casals. El pueblo contra el parlamento. El nuevo populismo en España, 1989-2013. Barcelone : Pasado & Presente, 2013. Ouvrage encore non traduit.] d’un politologue de Barcelone, qui revient sur les origines d’un mouvement nationaliste puisant ses racines au XIXe siècle et qui semble aujourd’hui s’inspirer de pratiques authentiquement populistes.

Pour nous inscrire dans un schéma connu de tous, Xavier Casals, l’auteur, compare les velléités d’indépendance défendues à Barcelone contre Madrid à celles qui opposent Milan et Rome, dans ce « Nord du Sud » européen, si fier de ses résultats économiques et jaloux d’étoffer des prérogatives politiques durement acquises au cours des siècles. Le politologue pointe les causes historiques de l’accélération ou du bégaiement – selon le camp d’où on l’observe – du phénomène nationaliste. Il nous rappelle que l’Italie comme l’Espagne sont, au XIXe siècle, des « constructions nationales inachevées », du fait de l’extension tardive des administrations de l’État et des frustrations endurées dans leurs politiques étrangères : la première est privée d’empire africain à l’époque où l’autre est définitivement chassée des Amériques. Pour s’en tenir à son pays, le politologue signale l’apparition d’un « nationalisme alternatif » catalan, se nourrissant des succès économiques de la région de Barcelone, sentiment qui ne cessera, dès lors, de s’opposer au sentiment national espagnol. La langue catalane en sera le signe le plus flamboyant.

Le terrible tunnel franquiste, au XXe siècle, éloigne durablement la Catalogne  de la « Patrie » des vainqueurs de la Guerre civile, qui déchaînèrent une impitoyable répression, durant trente années. Xavier Casals note, pour le second XXe siècle espagnol, l’échec de ce qu’il décrit comme une tentative de domestication des nationalismes périphériques par la constitution démocratique de 1977. Cette dernière aurait finement essayé de jouer les « nationalités » contre les nationalismes, avec la complicité des progressistes de gauche comme de droite – soucieux d’imposer la paix des braves à la mort de Franco.

La crise de 2008 marque donc un brusque retour de balancier. Se réveillent, depuis, les querelles refoulées par trente années de prospérité et par l’intégration européenne, censée faciliter le passage à une démocratie postnationale. Le réveil du sentiment national catalan signifie-t-il le délitement de la nation telle qu’elle a été conçue au XIXe siècle, ou sa reconfiguration, selon de nouvelles normes populistes ? L’avenir nous le dira.

Force est de constater que, pour l’instant, les forces politiques traditionnelles semblent bien impuissantes à reprendre la main. Le refus de la Couronne d’une sorte de Commonwealth à l’espagnole peut aussi paraître inquiétant. En septembre 2012, Artur Mas, le président de la Generalitat de Catalogne, avait pourtant lancé un ballon d’essai dans ce sens, en laissant entendre qu’une Catalogne indépendante pouvait ne pas être « nécessairement une République ». Le roi Juan Carlos avait vivement réagi en dénonçant des « chimères » qui divisent plus qu’elles n’unissent. L’année 2014 sera, en Espagne, riche en rebondissements… et en leçons pour toute l’Europe.


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