À la suite de son Exhortation apostolique du 26 novembre dans laquelle le Saint-Père avait fustigé le libéralisme « qui tue », une vague de protestations et d’accusations venues des Etats-Unis l’avait soupçonné d’être marxiste, notamment à cause de sa dénonciation de la théorie dite de la « rechute favorable » laissant croire que l’alliance des pouvoirs et du marché serait forcément bénéfique pour les classes modestes, pour les pauvres (Le Figaro).

Pour mettre fin à cette polémique, le pape a accordé une interview exclusive au quotidien italien La Stampa. Il a rappelé que ses positions économiques et sa méfiance de l’argent corrupteur quand il en est fait un mauvais usage ne dérogeaient pas à ce qui avait toujours été la doctrine sociale de l’Eglise.

Au-delà de cette controverse qui est infiniment signifiante parce qu’elle vise et touche de plein fouet une personnalité atypique, généralement respectée et qu’il lui est fait reproche de penser et de contester sous l’influence d’un immense esprit pour lequel la religion était « l’opium du peuple, le coeur d’un monde sans coeur », Karl Marx, ce dialogue marque bien les difficultés d’un discours libre et honnête, d’une vision progressiste du monde et des rapports humains quand ils sont immédiatement étiquetés de révolutionnaires, de marxistes et, plus banalement, de gauche par des contradicteurs qui eux-mêmes sont enfermés dans des convictions antagonistes.

La comparaison est profane mais il me semble qu’elle est stimulante.

Sur le plan politique, il y a des idées, des concepts, des valeurs dont j’ai la faiblesse de croire qu’ils appartiennent à tous dans une sorte d’immense vivier intellectuel et social où chacun a le droit de puiser sans que sa démarche l’encaserne forcément dans un camp.

La justice sociale, par exemple, a le droit d’être à ce titre une exigence conservatrice comme la volonté de sécurité et de justice, vigoureusement incarnée, ne devrait pas être étrangère au parti du mouvement historiquement ancré à gauche.

La France, la patrie, l’armée, les frontières, l’identité nationale : autant de communautés, de signes, de repères, de socles, d’institutions que personne ne peut revendiquer comme sa seule propriété parce qu’alors ils sortiraient de l’universel pour entrer dans le champ du partisan et du sectarisme. Si le FN est apparu ces dernières années comme le dépositaire de ces notions et de ces lignes de force, c’est d’abord parce qu’elles lui ont été abandonnées au point qu’ensuite, pour que d’autres familles politiques se les réapproprient, ç’a été, c’est un travail de Titan !

Quand le pape évoque misère, pauvreté, injustice et la faillite de telle ou telle doctrine qui avait pour vocation d’éradiquer le pire de notre univers, de nos sociétés, il ne fait rien d’autre qu’un constat et développe une analyse fondée avec beaucoup de scrupule et de vigilance sur les impératifs et les injonctions de la religion.

Ce n’est pas parce que forcément, dans ses interventions qui concernent souvent les drames et les infortunes, les solitudes démunies et les violences intolérables, le pape est amené à faire référence à tout ce qui nourrit habituellement les politiques de gauche et, je l’espère, de la droite quand elle est intelligente et sensible, qu’il se définit par une quelconque idéologie. Il n’est pas plus marxiste que libéral s’il lui plaisait, lors d’une autre exhortation, de mentionner les bienfaits du libéralisme comme Marx lui-même les a soulignés.

Si on veut bien s’attacher à cette distinction, on comprendra mieux le partage à établir, à dénoncer entre, d’une part, des religieux ayant clairement choisi une faction, un parti, une lutte, la révolution, un habillage sectaire pour des exigences de justice et d’égalité et, d’autre part, des personnalités conscientes des tragédies du monde mais refusant de s’inscrire si peu que ce soit dans le champ de l’opératoire et du pragmatique pour offrir une parole universelle et une lumière pure.

Le pape n’est pas marxiste.

Si de telles absurdités surgissaient à chaque fois qu’une liberté de conscience et d’intelligence, une obsession de vérité et d’équité s’acharne à se dépouiller du contingent pour appréhender le nécessaire, a l’audace de se situer juste à la frontière entre l’humain dans toutes ses manifestations et l’idéologique avec tous ses risques, plus rien ne serait à espérer. Il n’y aurait plus personne pour battre en brèche les accommodements, les compromis, les approximations. Plus personne pour déplorer, pour exalter.

Pour dire ce qui est et ce qui doit être dit.

Que les camps et les partisans en prennent possession après, c’est leur problème.

Le pape François n’est pas marxiste parce qu’il a effrayé quelques Américains. L’intolérable de Marx est la terreur communiste qui s’est recommandée de lui.

Le pape François n’est pas marxiste certes mais il n’est pas iconoclaste de supposer que Karl Marx, s’il l’avait connu, l’aurait aimé.

La religion, alors, pour lui : l’opium du pape.

*Photo : UNIMEDIA/SIPA. 00666635_000009.

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