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Snowden/Assange : la renaissance des idoles

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Les dieux vont et viennent dans le Panthéon des modernes. Jadis la jeunesse idolâtrait des chanteurs engagés à cheveux longs et regards pensifs, des héros révolutionnaires sud-américains dont le visage s’étalait sur les t-shirts du monde entier, accompagné de slogans positifs ; on se réunissait à Woodstock ou sur l’île de Wight pour célébrer l’amour, les drogues douces et la musique de hippie. Mais c’en est terminé des t-shirt Che-Guevara et des héros prônant simplement la non-violence et le rock and roll… La jeunesse veut des idoles connectées, des idoles 2.0, des fétiches de la transparence. Ainsi, nous apprenons qu’il sera bientôt possible de porter des t-shirts, et même toute une ligne de vêtements, aux couleurs de « Wikileaks », le nébuleux site web « lanceur d’alertes »© qui donne un écho planétaire à tous les documents volés qui sont susceptibles de faire scandale, et si possible de gêner les Etats-Unis… Afin de poursuivre sa croisade en faveur du Bien, Julian Assange a décidé de donner dans le chiffon. D’après le Washington Post le bouillonnant cher-leader décoloré, réfugié actuellement dans les murs de l’ambassade équatorienne à Londres, va lancer une ligne de mode « haut de gamme« , ainsi que des « objets design« . D’après Kristinn Hrafnsson, porte-parole de l’organisation, jointe par le Washington Post, la manœuvre aurait deux buts bien distincts : « L’un est d’essayer de stopper l’abus qui est fait du logo WikiLeaks » Mais c’est également « un moyen de générer des revenus pour notre organisation et permettre à nos supporters de faire des dons indirects. » On ne sait pas encore si un t-shirt « Julian Assange » est envisagé… mais outre l’exploitation mercantile de produits dérivés, une dimension de l’opération semble être aussi d’alimenter le grand culte de la transparence, et sa déclinaison en parade (pardon en pride !) vestimentaire…

Dans le même temps, l’informaticien américain Edward Snowden, à l’origine de révélations médiatiques tapageuses sur les pratiques de la NSA, et plus largement sur les programmes de surveillance de masse mis en œuvre par certains pays occidentaux (essentiellement les Etats-Unis et la Grande Bretagne), s’est vu ériger une statue à New-York… aux pieds de laquelle son culte pourra être rendu. Il s’agit cependant d’une statue sans domicile fixe, pirate, qui circule dans la ville, au gré des pérégrinations des fidèles. Cette colossale sculpture-fétiche de 2,7 mètres, créée par l’artiste américain Jim Dessicino, a notamment été exposée dans le parc d’Union Square à Manhattan, avant que les dévots ne soient chassés par la police. L’œuvre, définie par son auteur comme réalisant la « réconciliation entre l’éthique punk et la sculpture figurative« , va désormais circuler dans tous les Etats-Unis, dans une vaste procession mystique… Malheureusement Edward Snowden ne pourra pas voir cela de ses yeux. À l’instar de Julian Assange, le chevalier blanc de la NSA a choisi la protection d’une grande démocratie :  la Russie, où il vit aujourd’hui en exil. Mais ce n’est là qu’un premier pas. Quand le culte de la transparence, des lanceurs d’alertes, des Anonymous© etc. aura bien prospéré, ce sont des statues officielles qui seront érigées – et elles atteindront les hauteurs himalayennes que seules les vraies religions permettent d’atteindre, comme celle de Nelson Mandela éclairant le monde à Johannesburg qui fait plus de 6 mètres. Il ne faudra plus plaisanter, alors, avec les Pères fondateurs, et le port du t-shirt Wikileaks sera obligatoire… 

Le catholicisme entre deux fondamentalismes

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Comme jadis à la Samaritaine, on trouve de tout dans la postmodernité. Tous les scepticismes, tous les désenchantements, tous les narcissismes, toutes les  utopies vintages semblent s’y être donné rendez-vous. Et, surprise ! tous les fanatismes également. C’est ainsi  que dans le domaine religieux, le fondamentalisme le plus obtus peut côtoyer l’entreprise de démolition de la métaphysique la plus avancée sur le terrain théologique.

Ces deux extrêmes ne peuvent laisser le catholicisme indifférent. L’actualité médiatique se fait l’écho chaque jour des ravages que produit le littéralisme islamiste. Quant à la déconstruction de la métaphysique, même si son impact politique n’a pas la puissance du fondamentalisme, sa prégnance dans les esprits n’est pas négligeable non plus. Que l’on songe par exemple à l’air honteux que prend un homme public dès lors qu’il est dans l’obligation de prononcer le mot « Dieu », ou bien des scrupules qui assaillent les théologiens  lorsqu’ils ont à se prononcer au sujet de la toute-puissance divine.

Le catholicisme se trouve pris ainsi entre deux feux. D’un côté, sa conception de l’inspiration de l’Ecriture lui interdit de concevoir la Bible comme une météorite tombée du Ciel, un livre incréé dont l’écrivain sacré assurerait la transcription passive sous la dictée. D’un autre côté, notre religion ne peut pas renoncer aux attributs habituels de Dieu : éternité, omniscience, toute-puissance, providence, sous prétexte que le mal radical qui s’est déchaîné durant le vingtième siècle (Shoah, Kolyma) nous aurait définitivement désillusionnés à leur sujet. Le catholicisme navigue entre deux eaux, entre le fanatisme islamiste (islamiste, et non  musulman, je précise) et la sécularisation intégrale de nos sociétés.

Loin de représenter une opération de compromis tactique, fruit d’un positionnement qui voudrait concilier la chèvre et le chou, cette situation possède au contraire toute sa cohérence, sans qu’il soit besoin pour l’expliquer d’avoir recours au contexte actuel. Elle ne résulte pas d’un « calcul », afin de satisfaire les uns et les autres, ou servir de plate-forme à une possible conciliation à venir. Le rejet de ces deux extrêmes est tout simplement contenu dans la pensée de la théologie catholique.

Il serait d’ailleurs très utile que l’on entende davantage les hommes d’Eglise sur le sujet crucial de l’inspiration des textes sacrés. Cette contribution permettrait d’informer le grand public de la différence entre Bible et Coran par exemple, ou du moins entre ce que disent les théologiens des deux religions au sujet du statut  de leur Livre respectif.

Ceci sans esprit polémique, ni dessein d’attiser la confrontation, encore moins afin de marquer un quelconque signe de supériorité, mais par souci d’éclairer nos contemporains sur un sujet crucial. Car si l’ignorance en matière théologique est grande dans l’opinion, il n’est pas certain toutefois que les citoyens de nos pays déchristianisés aient pris le parti définitif de se désintéresser tout à fait de ces questions. Aux chrétiens de forcer le barrage politico-médiatique, la censure de l’intégrisme laïciste, afin de donner au public autre chose à penser que les éternelles confrontations des egos politiques,  ou les incantations pieuses des appels à la paix, placées davantage sous les auspices de Sa Majesté Bisounours que sous ceux de l’intelligence.

Contrer le fondamentalisme ne s’opérera pas en effet  seulement à coups d’étalage public de bons sentiments, de protestations contre la guerre des civilisations. Si nos hommes politiques sont ignorants en matière de théologie, les chrétiens devront prendre en charge eux-mêmes la tâche d’informer le public sur les causes du danger du fondamentalisme (en brisant la clôture de la stratégie de containment du laïcisme à l’égard de toute parole religieuse). Or ces causes, avant d’être politiques ou sociales, relèvent avant tout de la théologie. On ne peut pas se focaliser toujours sur les effets de l’intégrisme, se complaire dans des dénonciations convenues, sans jamais se donner la peine d’en détecter les causes profondes. Dans ce domaine également les postures finissent par être stériles.

Examinons par exemple la façon d’opérer de la Bible avec son lecteur lorsqu’elle désire l’initier aux modalités d’accueil du salut qu’elle lui apporte. L’Ecriture biblique ne décrit pas seulement le salut : elle l’opère – mais jamais sans le concours actif et créatif de son destinataire. C’est la raison pour laquelle on constate en elle cette « imprécision » objective au sujet du Royaume (de Dieu). Il existe la même différence entre la description du salut et son opération qu’entre une recette et l’inspiration. Les récits bibliques ne délivrent pas une recette à appliquer à la lettre pour « être sauvé ». Ils restent au contraire au service d’une inspiration pour celui qui les lit. La Bible ne formule pas de procédés infaillibles, de formules quasi-magiques, elle éveille des désirs, lance des appels. La Rédemption est affaire de liberté, non d’application d’une loi. Le Christ n’a pas dressé un catalogue d’actions licites et illicites à réaliser. Sans doute l’angoisse ressentie par l’homme devant la liberté qui lui est laissée explique-t-elle en partie cette prégnance des religions prêchant cette dichotomie du licite et de l’illicite.

Cette focalisation sur le couple permis-défendu émane parfois d’une certaine approche sacrale du Livre, tenu pour le fondement de la religion par la piété fondamentaliste. Un livre où Dieu livrerait d’un seul coup ses volontés. La Bible, elle, est autant parole de Dieu que récit de l’expérience d’un peuple. Livre dont la rédaction s’étale sur plusieurs siècles. Pédagogie du Dieu de la Bible…

Les religions à Livre parfait, à Livre sacré, dont l’auteur divin ne désire pas partager la paternité, risquent au contraire d’enfermer leurs adeptes dans un fondamentalisme mortifère. « L’univers mental du sectaire est collé à un texte sacré, quasiment divinisé. Ce malheureux homme ne peut aller au-delà, car il est hors du texte. Il est aussi hors de lui, car son rapport au monde est d’ extériorité. Le sectaire n’a pas reçu l’intelligence de la foi, tant l’ affectivité religieuse l’ enchaîne à ce monde extérieur qui le domine. Cette dépersonnalisation est la source de tout les fondamentalismes ».[1. Cl et J. Lagarde, « Renaître en catéchèse », Lethielleux, Paris, 2006.]

Le danger du fondamentalisme ne résulte donc pas d’une mauvaise manière de croire, d’une perversion de la foi. Il dérive de l’objet même de la foi. Autrement dit, le fondamentaliste ne croit pas mal. C’est plutôt l’objet même de sa foi qui pose problème. Les causes sociales ou politiques n’épuisent pas à elles seules l’explication du fanatisme islamique. Celui-ci naît du sentiment religieux – un sentiment religieux à qui on aurait indiqué une mauvaise direction, un objectif erroné vers lequel tendre. Cependant, cela ne signifie pas que la qualité de la foi des musulmans soit ici en cause, ni que le Coran ne soit un très grand livre. Cependant, cette absolutisation du binôme permis-défendu n’est pas sans conséquence sur les rapports qu’entretiennent les « vrais » croyants avec ceux qui ne pensent pas comme eux, qui n’observent pas leurs règles de pureté. On peut aussi s’interroger sur la place que laisse aux autres livres ce Livre parfait, muré dans son statut d’entité incréée.  Alors que le christianisme reconnaît qu’il est une religion « seconde » par rapport au judaïsme, et avoir subi l’influence de la culture grecque, qu’il est une religion « métissée » dès le départ, le fondamentalisme islamique conçoit de son côté le Livre comme un tout, une entité autosuffisante, n’ayant subi aucune influence extérieure. Cette caractéristique ne peut manquer d’influer sur sa conception du rapport à entretenir avec son Autre, ses autres.

À l’autre bout de l’échiquier du monde religieux se situe un autre fondamentalisme auquel se trouve confronté le catholicisme : celui de la déconstruction de la théologie. Quel projet poursuit-il ? En quoi consiste son dessein ? Ce fondamentalisme séculier désire épurer « Dieu » des derniers relents d’onto-théologie, en le délestant de sa fonction de cause et de fondement de l’étant. C’était déjà le dessein spéculatif de Heidegger : « Depuis que l’être a été interprété comme idea, la pensée tournée vers l’être de l’étant est métaphysique, et la métaphysique est théologique. Par théologie, il faut entendre ici, et l’interprétation pour laquelle la cause de l’étant est Dieu, et le transfert de l’ être dans cette cause, qui contient en soi l’être et le fait jaillir de soi, parce qu’elle est, de tout ce qui est, l’ Etant maximum. »[2. M. Heidegger, La doctrine de Platon sur la vérité, Questions II, Gallimard, Paris, 1968.]

Afin de lutter contre cette identification de Dieu à l’Etant Suprême, et par voie de conséquence contre la réduction du mystère de l’être à une cause « divine » et efficiente du monde créé, ce fondamentalisme poursuit le projet utopique de rejoindre spéculativement le mouvement kénotique par lequel le Fils de Dieu se vide de lui-même, de sa divinité, dans l’Incarnation et sa mort sur la Croix. En privant Dieu de ses attributs superlatifs traditionnels (toute-puissance, éternité, providence), en laissant la religion moribonde, exténuée, ce sécularisme fanatique espère retrouver le Fils de l’Homme tel qu’il se présente face à Pilate lors de son procès, dans sa royauté « faible », dépouillé de ses vêtements, une couronne d’épines sur la tête.

Malheureusement, sous prétexte de rejeter une Eglise glorieuse, puissante, triomphante, ce mouvement en arrive à dissoudre le christianisme dans le monde séculier. Ce n’est plus la faiblesse assumée, évangélique, solidaire des laissés-pour-compte, qui dicte pareille attitude à cette idéologie, mais la macabre volupté de brûler tous les symboles et accessoires de la religion positive et de la théologie : dogmes, traditions, rites, magistère, métaphysique, piété mariale.

Comme si l’Eglise ne pouvait se conformer à son Maître qu’en se faisant hara-kiri, en se rendant avec armes et bagages au monde qui ne l’aime pas beaucoup, ou sinon en proportion du silence qu’elle garde sur ce à quoi elle croit. Comme si accoler la notion de l’Être à Dieu revenait à le parer des attributs païens de la puissance, à en faire un Jupiter tonnant. Comme si soigner la liturgie, consentir au désir de beauté ressenti par les fidèles, équivalait pour le catholicisme à se complaire dans une religion triomphaliste, à vouloir renouer avec un passé glorieux révolu. Comme si, en disant « non » à l’avortement, aux recherches sur l’embryon, à l’euthanasie, au « mariage pour tous », à la distorsion des règles de la filiation, l’Eglise renouait avec son ancienne pratique d’intrusion dans les consciences. Comme si tout discours catéchétique articulé était synonyme de domination logocentrique d’un Sens supérieur, Sens s’appuyant sur la domination occidentale pour refuser aux sens périphériques des espaces colonisés jadis, d’avoir leur mot à dire. Comme si toute théologie rationnelle  camouflait un rapport de domination en interdisant aux désirs hétérodoxes de s’exprimer. Comme si la théologie était l’alliée de la Raison conquérante, alors même que ce fondamentalisme fustige dans le même temps les croyants comme d’incorrigibles obscurantistes !

Ainsi, entre les fous de Dieu, ou plutôt du Livre, et les obsédés de la repentance pour lesquels les croyants ne seront jamais assez transparents, assez diaphanes, ne participeront jamais assez du non-être de l’évidement de soi de la divinité, du Dieu suicidaire sous la tutelle duquel se place la rupture avec « l’onto-théologie », ne raseront jamais assez les murs, ne s’excuseront jamais assez d’exister, la voie est étroite pour un catholicisme qui désire de nouveau poser son empreinte sur la cité, tout en respectant la laïcité. D’un côté un Dieu jaloux, qui dicte Ses volontés d’un au-delà stratosphérique par l’intermédiaire d’un Livre parfait, sans appel possible, d’un autre côté une religion qui devrait se complaire dans l’ impuissance afin de mieux se conformer au Dieu exténué du Calvaire…

Mais si l’homme de la rue peut  faire l’économie, dans l’immédiat, de s’interroger sur les effets à long terme de la sécularisation de la foi, en revanche il ne lui est plus loisible de fermer les yeux, de se boucher les oreilles plus longtemps, au sujet des conséquences de la conception de l’inspiration du livre sacré de la religion musulmane. Comme nous l’avons vu, ce point de doctrine va bien au-delà de la simple problématique théologique. Il conditionne le rapport des croyants à l’altérité, c’est-à-dire à ceux qui ne croient pas comme eux. Et cette question regarde éminemment la politique.

*Photo : STEFANO CAROFEI/AGF/AGF/SIPA. 00676487_000017

 

Plug anal de la Place Vendôme : est-il indigne de ne pas s’indigner?

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plug place vendome

Pour en revenir à l’affaire du plug anal sur la place Vendôme que des rigolos bien avisés ont perforé l’autre jour (et même si ce n’est pas bien de saccager une installation artistique et gna gna gna), outre que cette intervention seyante rappelle celle, dans un autre domaine, d’un José Bové et de ses amis saccageant un McDo, ce qui frappe le plus ici est la collision que la démocratie d’opinion permet désormais entre des mondes qui naguère s’ignoraient souverainement, voire se méprisaient de loin mais sans s’affronter directement, mais qui aujourd’hui, du fait même qu’il n’y ait plus ni compartimentation ni hiérarchie des opinions,  se découvrent face à face et s’affrontent sans pitié. J’entends pas là que dans une démocratie de plus en plus transparente et participative, le point de vue du pékin moyen est aussi important, sinon beaucoup plus du fait qu’il soit majoritaire, que celui de l’artiste subversif.

Mieux : dans une démocratie intégriste, ce à quoi nous tendons, peut-être pas politiquement mais au moins idéologiquement, ce sont tous les domaines qui avaient jusqu’à présent la chance d’y échapper, qui sont touchés par la démocratie – art contemporain compris. Or, lorsque les bonnes gens s’en mêlent, ce sont certains credo culturels qui risquent d’en prendre un sacré coup. Passe encore pour la baudruche de McCarthy dont on a sanctionné moins l’obscénité que l’infantilisme (et moins parce que l’on est contre le porno que parce l’on en ras le bol du « porno culturel » et de ses prétentions « évolutives ») mais s’il venait un jour à l’esprit de ces saccageurs de s’en prendre à des icônes comme Francis Bacon, Picasso ou encore Sade, à l’honneur en ce moment à Orsay, et pas simplement via un coup de force mais via une proposition de référendum (du genre « faut-il brûler Sade ? »), je ne vois pas ce qu’au nom de la démocratie on pourrait faire pour les empêcher. Au fond, ce qui se passe aujourd’hui, et qui rend notre monde si violent et si passionnant, est que tous les milieux se mélangent, toutes les forces s’affrontent, tous les credo se font la guerre – et au nom de ce que précisément nous chérissons le plus, que l’on soit populo ou intello, plébéien ou élitiste, c’est-à-dire la liberté et l’égalité d’avoir et d’exprimer son opinion.

Quand nous étions dans un monde encore vaguement aristocratique, inégalitaire et pacifique, l’underground et le normatif vivaient leur vie chacun de leur côté. Du jour où l’on a permis que l’un pouvait s’inviter dans la vie de l’autre, il y a eu désordre. Et ce désordre a conduit à quelques virulentes réactions du type de celle qu’on a vu la semaine dernière contre le soi-disant sapin de Noël en plastique et dont le message était clair : « arrêtez de nous souiller le paysage avec vos saloperies ! ».

Si l’on n’est pas sûr que la beauté sauvera le monde, au moins a-t-elle gagné cette nuit-là une petite victoire contre la laideur.

*Photo : ANTOINE CAU/SIPA. 00695636_000003. 

Quand l’art contemporain sent le sapin

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Paul McCarthy est paraît-il un artiste. L’installation très controversée d’un Sex Toy géant sur la place Vendôme, me semblait relever plutôt de la provocation. Mais on m’a expliqué, que la provocation faisait précisément partie de l’œuvre d’art. Je me suis un peu penché sur le travail de McCarthy. Effectivement, la provocation, reposant essentiellement sur la transgression, est au cœur de son œuvre. En plus cela plaît aux oligarques qui le couvrent d’or.

La baudruche s’étant (ayant été ?) dégonflée, Fleur Pellerin, ministre préposée à l’art officiel nous a fort intelligemment informé que ce geste n’était que la continuation de l’autodafé des livres organisé à Berlin le 10 mai 1933 par la Ligue des enseignants nazis.

L’artiste, semble-t-il un peu surpris des réactions, a renoncé à la réinstaller, et a indiqué qu’il allait se rattraper en érigeant un étron géant (70 m.) gonflable, dans le jardin des Tuileries. N’étant pas complètement imperméable à l’humour caca prout, j’aurais tendance à trouver ça marrant. On trouve, sur le net des photos de ses œuvres précédentes, dont une qui nous éclaire sur son projet et fort justement appelée : « le triomphe de la merde ». Très sincèrement, cela me fait plutôt rire, et j’y vois (oui oui) une certaine audace.

Mais dites, si je comprends bien, McCarthy veut nous fourguer un truc d’occasion. C’est là que ça ne va plus. Et puisque c’est de l’art, et que l’art c’est de la provocation et de la transgression, j’aurai une proposition à faire.

La structure devant être gonflée, pourquoi ne pas imaginer que le gaz qui serait utilisé soit le produit des pets des gens qui viendraient admirer l’œuvre ? Il devrait être assez facile de prévoir un système permettant de récupérer les flatulences des badauds (volontaires). Pour ensuite injecter le gaz ainsi recueilli dans l’œuvre d’art. On imagine, tout près du Louvre, une file de gens de toutes conditions, pressés d’apporter leur contribution au progrès de l’art contemporain. Il faudra prévoir des buffets à volonté de cassoulet arrosé d’eau gazeuse. On imagine la convivialité de ces après-midi en famille et le plaisir teinté d’exaltation des gens simples qui auront ainsi le sentiment d’apporter leur petite contribution à un grand moment culturel.

Le Président de la République nous a clairement montré la voie. En indiquant que l’incident de la place Vendôme avait « souillé McCarthy dans son œuvre ». Nous lui devons réparation. Peut-on mieux le faire qu’en permettant à sa sculpture qui a volontairement l’aspect de la merde, d’en avoir également l’odeur ?

 

Gaza, Thomas Thévenoud, François Hollande: le journal d’Alain Finkielkraut

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francois hollande conference

Les retombées de la guerre de Gaza en France (31 août)

Élisabeth Levy. Dès les premiers jours de la guerre de Gaza, en juillet, les manifestations françaises de soutien au peuple palestinien sont largement apparues comme des cortèges pro-Hamas. Le 13 juillet, deux synagogues parisiennes ont été attaquées à Paris, quelques jours avant l’incendie d’une pharmacie à Sarcelles. Les juifs ont-ils raison d’avoir peur ?

 Alain Finkielkraut. On a qualifié de « poussée de fièvre » la violence antisémite qui s’est déchaînée en France à l’occasion de la guerre de Gaza. La métaphore est trompeuse, car lorsque la fièvre retombe et que les émeutiers reprennent une activité normale, la haine demeure. Deux journalistes de Libération ont eu la judicieuse idée de revenir, quelques semaines après, sur les lieux de la fureur. Et ce que leur ont dit leurs interlocuteurs, calmés, c’est que la France était, comme Israël, une « demicratie » (tout pour les juifs, rien pour les musulmans) et que la situation des Gazaouis entrait en résonance avec l’abandon des banlieues françaises par les pouvoirs publics. Étrange abandon que les 40 milliards d’euros dépensés pour la rénovation des quartiers qui ont acquis le label de « populaires » et qui mobilisent l’attention générale tandis que le vieux peuple, relégué à la périphérie de la périphérie, n’a même pas le droit de nommer son malheur. Encore une fois, les juifs et les autres Français sont la cible des mêmes attaques. Ce qui enchante les progressistes car ils critiquent avec autant d’ardeur l’occupation sioniste que « la France aux relents coloniaux ». Et le jour est proche où le maire d’une ville française, désireux d’expier le passé criminel de son pays et de promouvoir comme il se doit la nouvelle diversité, s’exprimera comme George Galloway, député anglais de la circonscription de Bradford : « Nous ne voulons pas de produits israéliens, nous ne voulons pas des services israéliens, nous ne voulons pas que des universitaires israéliens viennent dans nos universités. Nous ne voulons même pas que des touristes israéliens entrent à Bradford. » Bradford, concluait-il, doit être une « Israel free zone ».[access capability= »lire_inedits »]

Cette version sioniste du « judenrein » est hélas promise à un bel avenir, mais elle ne met pas pour autant Israël au-dessus de tout soupçon. Cet État ne pouvait laisser sans réponse les roquettes et les missiles du Hamas qui désignent tous ses habitants comme des occupants, mais il a eu le grand tort d’annexer quatre cents hectares en Cisjordanie pour apaiser une extrême droite insatisfaite de l’issue mitigée de la guerre. L’opération « Bordure protectrice » dirigée contre le Hamas aurait dû s’accompagner d’une politique de soutien à l’Autorité palestinienne. Il fallait tirer profit de l’opposition à l’islamisme radical qui se développe aujourd’hui dans le monde arabo-musulman. Si les gouvernements israéliens s’interdisent de combiner l’intransigeance et l’ouverture, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont peur de voir, un jour ou l’autre, les islamistes prendre le pouvoir dans un État palestinien, c’est parce que ce pays hyper-démocratique n’a pas de politique étrangère. Les coalitions survivent au prix de la perpétuation du statu quo. La crainte d’un affrontement avec les colons paralyse toute initiative, et Israël se dirige ainsi vers la dissolution du sionisme au profit de la guerre des communautés dans un État binational.

Le cas de Thomas Thévenoud (14 septembre)

Le secrétaire d’État Thomas Thévenoud, lyncheur d’hier, est devenu le lynché d’aujourd’hui. Après sa démission du gouvernement en raison de ses retards d’impôt, le voilà lynché en place publique.

Un croisé de la transparence vient, à peine nommé, de perdre son maroquin ministériel parce qu’en oubliant de remplir ses déclarations de revenus et de payer son loyer il s’exemptait lui-même des règles dont il réclamait l’application rigoureuse. Fallait-il pour autant déclarer solennellement que sa voix ne serait pas comptabilisée si d’aventure il allait au Palais-Bourbon voter la confiance ?

Voyant ainsi la vertu s’étaler pour dissimuler l’impuissance, j’aurais aimé trouver du réconfort dans la nostalgie du passé et dans la perspective du retour de la droite aux affaires. Mais j’ai lu Au cœur du volcan, le livre de Maxime Tandonnet, qui a été conseiller pour la sécurité au cabinet du président de la République de 2007 à 2011. Et, page 171, j’ai découvert le compte-rendu du séminaire gouvernemental destiné à finaliser le grand débat sur l’identité nationale. Le voici :

« Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture : “Il faut jouer sur l’affectif. J’ai retrouvé une chanson de Charles Trenet qui pourrait nous être utile : Douce France…”
Xavier Darcos : “Dommage que tu nous la chantes pas.”
Les ministres se mettent alors à le supplier : “Chante, chante !” Sur un ton lyrique, déclamatoire, comme au théâtre, le ministre de la Culture déploie ses ailes : “Mettons résolument l’accent sur l’apport de l’u-ni-ver-sel à la création française. Léonard de Vinci ! Michel-Ange ! Chagall ! Picasso ! Beethoven ! Mozart ! Schubert ! Cervantès ! Shakespeare ! Tolstoï ! Combien de prix Nobel devons-nous à l’apport de l’extérieur ? Songeons à Julien Green. Mais aussi à Jacques Brel qui était belge, comme Annie Cordy !”
Les ministres : “Chante ! Chante !”
Frédéric Mitterrand : “Tout cela compte. Pas plus, mais pas moins que La Marseillaise !”
Les ministres : “Chante ! Chante !”
Frédéric Mitterrand : “Oui, il faut introduire cette idée ! Rappeler tout ce que notre pays doit à l’u-ni-ver-sel ! Édith Piaf, proclame-t-il, c’est la France ! Or son père était kabyle !”
Les ministres : “Chante ! Chante !”
Fadela Amara, dans un invraisemblable brouhaha : “Oui ! Qui le sait que son père était kabyle ?”
(…)
Fadela Amara : “J’insiste sur le problème récurrent du lien entre la police et les jeunes des quartiers qui n’ont aucun sentiment d’appartenance à la nation. Je ne parle pas seulement de ‘Mohammed’ mais tout autant du ‘petit Benoît’.”
Benoist Apparu, secrétaire d’État au logement : “Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait encore ?”
La salle explose de rire.
Fadela Amara : “L’identité nationale se fera avec tout le monde, sans exclure. Frédéric (Mitterrand) a raison. Il faut aussi parler du raï, mettre l’accent sur les grandes vagues d’immigration qui ont forgé la France.”
(…)
Eric Woerth : “Dans les traits constitutifs de l’identité nationale, n’oublions pas la persistance de nos déficits publics !”
L’hilarité du comité ministériel s’amplifie.
Bernard Kouchner, sentencieux, solennel : “La tournure prise par le débat sur l’identité nationale me semble tournée vers le passé, un état d’esprit défensif. Parlons ‘d’identification’ plutôt que d’identité, insistons sur les valeurs nouvelles. Fadela ! c’est très justement que tu as parlé du rap…”
Les ministres, dans un tonnerre d’exclamations et d’éclats de rire : “Du raï, du raï ! Pas du rap, du raï !”
Bernard Kouchner, vexé : “Bon…, c’est pareil ! (Non, non ! font ses collègues.) Il faut réfléchir à l’identité nationale sous l’angle de ce que nous voulons proposer aux autres, et avant tout, l’Europe. L’identité nationale ne vaut que dans le regard des autres. Donnons une vision dynamique de ce que représente, pour nous, l’Europe !”
Christian Blanc, secrétaire d’État chargé du Grand Paris, ironique : “Plus on avance dans la discussion, et plus c’est intelligent !”
Une nouvelle crise d’hystérie secoue la salle.
Christian Blanc : “Notre dernière grande fierté : la victoire en Coupe du monde de football en 1998…”
Les ministres : “Aaaaaaah !…”
Christian Blanc : “On ne sait pas valoriser ce que nous sommes et nos réussites, par exemple les prix Nobel de mathématiques.”
Le Premier ministre : “Une seule remarque, il n’y a pas de prix Nobel de mathématiques…”
Christian Blanc : “Non, je sais, j’ai dit la médaille Fields, pas le prix Nobel…”
Les ministres : “Non, non, tu as bien dit le prix Nobel…”
(…)
Nadine Morano, ministre de la famille : “Ne pourrait-on prévoir une cérémonie solennelle de remise de la première carte d’électeur ? Pour reprendre l’intervention de Frédéric, je voudrais rajouter My Way de Claude François à Douce France de Charles Trenet, comme symboles de notre identité nationale.”
Frédéric Mitterrand : “Il faut aussi rappeler qu’être français, ce n’est pas forcément parler français. La France, ce n’est pas la langue française. Le monde entier connaît la France à travers les mots de French Doctors. De même, nous avons oublié de parler de la télévision, et de la contribution de l’émission Star Academy à notre identité.” »

Cette scène surpasse en drôlerie tout ce que peuvent imaginer les amuseurs professionnels. Et si je la cite in extenso, c’est parce qu’elle lève le voile sur le mystère de la politique. Derrière la scène, nulle machination ne se trame. Dans la coulisse, il n’y a rien. Le masque des éléments de langage dissimule le néant des pensées profondes. On attendait la vilénie des combines cyniques, ou du fascisme débridé. Au lieu de cela, à droite comme à gauche, on trouve le vide. Et c’est la pire des mauvaises nouvelles qui pouvait nous arriver.

La conférence de presse présidentielle (21 septembre)

Je me trouvais à l’Élysée lors de la conférence de presse de François Hollande, et j’ai notamment appris qu’être président, « c’est pas facile… ». Je vous poserai la question rituelle que l’on pose aux journalistes : comment avez-vous trouvé le président ?

Quand un président de la République donne une conférence de presse, sa prestation est regardée à la loupe. A-t-il été terne ou brillant ? Offensif ou plaintif ? En l’occurrence, les commentaires sont plutôt sévères pour François Hollande. Et les meilleurs exégètes n’ont pas manqué de comparer la glorieuse anaphore d’hier au « c’est pas facile » piteux d’aujourd’hui. Mais il en va du dialogue comme du tennis. La qualité de votre jeu dépend de celle de votre partenaire. Or, le 17 septembre 2014, les journalistes n’ont pas été bons. Tout à leur volonté de transparence et de purification de la classe politique, ils ont oublié la politique elle-même. Et, par exemple, le scandale que constitue la suppression des bourses au mérite à l’Université. Qu’est-ce que la République en effet ? C’est l’ouverture des carrières aux talents. Mais les porte-parole de la démocratie radicale que sont aujourd’hui les sociologues ne se résignent pas au partage inégal de la pensée entre les hommes. L’intelligence, disent-ils, n’est pas un mérite mais un don, c’est-à-dire une sorte de piston intérieur. Et n’y a-t-il pas d’autres mérites que les bons résultats scolaires ? La camaraderie, la drôlerie, la virtuosité dans le maniement des technologies nouvelles… Et puis, il faut penser à ceux qui n’ont pas de livres chez eux et qui grandissent dans des familles monoparentales. On remplace donc le critère du mérite par celui de l’origine sociale, et les élèves issus de milieux modestes sont conviés, avec les meilleures intentions, à cultiver leurs griefs plutôt qu’à développer l’amour de la culture et à réclamer, dès leur plus jeune âge, des dédommagements plutôt que de faire des efforts.

L’autre question qui n’a pas été posée porte sur la ferme dite des « mille vaches » installée à Drucat, dans la Somme. Ferme est d’ailleurs un mot mensonger. Il s’agit d’une usine à lait de deux cent trente mètres de long, aux allures d’aérogare, selon Laure Girard, journaliste du Monde. Les vaches vivent dans des logettes séparées par des barrières vertes – délicate attention, sans doute, pour des bêtes qui ne verront jamais un brin d’herbe. Trois fois par jour, elles vont dans un autre bâtiment pour la traite. Cette prétendue ferme est en rupture complète avec le modèle français d’élevage familial. Je ne vois pas d’événement plus considérable que la mainmise absolue de l’industrie sur l’agriculture. Pourquoi la politique, qui est souci du monde, ne s’en soucie-t-elle pas ? Pourquoi n’y a-t-il pas un journaliste, pas un responsable, pour vouloir entraver la marche des choses vers l’annulation des bêtes ? Parce que celles-ci ont déjà disparu. Dès 1948, Claudel écrivait : « Maintenant, une vache est un laboratoire vivant, qu’on nourrit par un bout et qu’on trait, à l’électricité, par l’autre. Sont-ce encore des animaux, des créatures de Dieu, des frères et sœurs de l’Homme, des significations de la Sagesse divine que l’on doit traiter avec respect ? Qu’a-t-on fait de ces pauvres serviteurs ? L’Homme les a cruellement licenciés. Il n’y a plus de lien entre eux et nous. Et ceux qu’il a gardés, il leur a enlevé l’âme. Ce sont des machines, il a abaissé la brute au-dessous d’elle-même. Et voilà la Cinquième Plaie : Tous les animaux sont morts, il n’y en a plus avec l’Homme. »

Je demande aux libres penseurs que ce vocabulaire chrétien fait sourire de relire Michelet, Victor Hugo, Clemenceau, tous les grands républicains du xixe siècle. Et surtout, je les adjure de « podcaster », comme on dit, le documentaire de Frédéric Mergey sur l’élevage intensif, c’est-à-dire concentrationnaire. Toutes les images sont insoutenables, sauf celle-ci, miraculeuse : un paysan français qui refuse de se plier au critère de la rentabilité contemporaine sort les vaches de l’étable quand reviennent les beaux jours. Ces bêtes sont folles d’impatience. Et quand elles entrent dans le pré, elles gambadent avec la légèreté aérienne des grosses dames de Picasso. Ces animaux, qu’on a l’habitude de voir immobiles, suivant « de leurs yeux languissants et superbes le songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais », sont soudain saisis d’une excitation enfantine : c’est la danse des vaches, et le paysan confie en les regardant qu’il gagne peut-être moins d’argent mais qu’un spectacle comme celui-ci n’a pas de prix. C’est un grand malheur pour la cité, pour la terre et pour le monde que cette voix-là ne se fasse pas entendre.[/access]

*Photo: CHAMUSSY/SIPA.00636142_000008

Synode : les signes des temps font bégayer l’Église

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pape francois synode famille

La première session du synode sur la famille s’est conclue samedi avec l’adoption d’un texte final qui semble bien destiné à ne contenter personne. Ni les “progressistes” (puisque le pape a repris lui-même ces catégories schématiques mais pratiques lors de son discours de clôture du synode, pourquoi nous priverions-nous d’en user ?), déçus d’un texte très en retrait sur les “ouvertures pastorales” du rapport de synthèse élaboré à mi-parcours et rendu public le 13 octobre, qui insistait entre autres sur « les aspects positifs dans les unions civiles et les concubinages », mais aussi dans les unions homosexuelles, et semblait conclure à une évolution inéluctable vers l’accès à la communion des divorcés remariés. Les “conservateurs”, qui ont réussi à éliminer les thèses les plus controversées du rapport final, n’en sortent pas moins meurtris d’avoir dû lutter pied à pied contre un rapport intermédiaire que le préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal Müller, a qualifié d’« indigne, honteux et parfaitement erroné », et que le président de la conférence épiscopale polonaise, Mgr Stanislaw Gadecki, a jugé « inacceptable pour de nombreux évêques et s’éloignant de l’enseignement des papes précédents ». « Durant le synode, j’ai eu l’impression que les textes étaient déjà préparés, les conclusions déjà faites, et que les pères synodaux n’avaient plus qu’à donner leur validation. Mais ils s’en sont aperçus et ont réagi », a pour sa part déclaré le cardinal Burke. Ce rapport écrit avant même les débats, comme le fait que les représentants de leurs thèses soient systématiquement tenus à l’écart des conférences de presse ou des réunions de synthèse, ont par ailleurs donné aux conservateurs le sentiment, comme l’a exprimé notamment le cardinal Sarah, que certains « ont voulu manipuler le synode » et « déstabiliser l’Église ».

Quant aux simples fidèles, ils ont suivi avec incompréhension, et souvent consternation, cet étalage de divisions internes, qui leur a semblé d’autant plus inutile que le texte final n’apporte pas de nouveauté notable. De ce point de vue, la communication du pape François, si vantée, ne semble pas meilleure que celle si critiquée du pape Benoît – sauf à penser, ce que certains soutiennent quasi ouvertement, que ce désordre a été soigneusement organisé par le pape lui-même pour mettre les pères synodaux sous la pression de l’opinion publique, et placer les conservateurs en porte-à-faux vis-à-vis de celle-ci, les obligeant à apparaître comme des freins vis-à-vis de la “modernisation” en marche de l’Église. Face à « un corps épiscopal nettement conservateur » qui le privait « de toute marge de manœuvre », comme le note Odon Vallet, le fameux spécialiste des religions, dans une interview à 20 minutes, François a pu avoir la tentation de jouer l’opinion en tablant sur son immense popularité.

Il est vrai que si, dans son discours de clôture, le pape a paru renvoyer dos à dos conservateurs et progressistes, il n’a cessé, durant et avant ce synode, d’indiquer où allaient ses vœux et ses sympathies : louant la « théologie à genoux » du cardinal Kasper quand celui-ci proposait d’ouvrir la communion aux divorcés remariés, fustigeant « les mauvais pasteurs [qui] chargent sur les épaules des gens des fardeaux insupportables qu’eux-mêmes ne déplaceraient pas avec un doigt », auxquels il oppose « les vrais pasteurs », ceux qui « qui portent sagement dans le cœur les joies et les larmes de leurs fidèles », insistant à temps et à contretemps sur l’ouverture à la « nouveauté », à laquelle il oppose le « raidissement » sur la doctrine… Le rapport intermédiaire, si contesté par les conservateurs, n’avait-il pas été rédigé par une commission de six prélats choisis par le pape parmi ses proches ?

Ce discours du pape François a été salué comme novateur par les médias, toujours avide de pointer des ruptures dans l’Église – mais l’est-il tant que ça ? En ouverture du synode, lorsque le pape a déclaré que « nous devons prêter l’oreille aux pulsations de notre époque et percevoir “l’odeur” des hommes de ce temps », son discours n’était pas sans évoquer le ton employé par Paul VI pour inciter les pères conciliaires à s’ouvrir au monde. Le 8 décembre 1965, Paul VI se félicitait ainsi de cette ouverture opérée par le Concile : « Une sympathie sans borne pour les hommes l’a envahi tout entier », lançant même aux humanistes athées : « Nous aussi, nous avons le culte de l’homme ! »

A plusieurs reprises durant le synode, le pape François a repris une expression chère aux pères du Concile : “les signes des temps”. Durant la messe de béatification de Paul VI, il a ainsi cité une phrase de celui-ci, extraite du motu proprio de 1965 Apostolica Sollicitudo instituant les synodes : « En observant attentivement les signes des temps, nous nous efforçons d’adapter les voies et les moyens de l’apostolat aux besoins pressants de nos jours et aux nouvelles conditions de la vie sociale ». Qu’est-ce que “les signes des temps” ? L’expression est employée deux fois par le Christ, pour stigmatiser l’incapacité des pharisiens à reconnaître les signes de sa divinité ; elle a été sécularisée par la théologie des années 1940 pour désigner l’écoute que l’Église se doit d’apporter aux préoccupations concrètes des contemporains. C’est ainsi que l’utilise Vatican II dans la constitution Gaudium et Spes : « L’Église a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Évangile, de telle sorte qu’elle puisse répondre, d’une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques ».

La perspective est inversée : là où, pour le Christ, il s’agit pour les hommes d’être à l’écoute des signes de la présence divine, il s’agit désormais pour les représentants du Christ d’adapter leur discours aux attentes de chaque génération. En langue de buis ecclésiale, on dit qu’à une méthode “déductive” (l’enseignement part de la parole de Dieu pour être proposé aux fidèles) a succédé une méthode “inductive” (on part du vécu des fidèles pour décider quel enseignement peut leur être proposé de manière audible). Proche collaborateur du pape et principal rédacteur du rapport de synthèse du synode, Mgr Bruno Forte confirme cette filiation en confessant avoir vu souffler sur le synode « l’esprit du Concile » – et en soulignant que, comme durant le Concile, l’essentiel entre ne se passait pas au synode durant les sessions, mais « entre les sessions » : les décisions ne résultant pas réellement des débats entre évêques, mais des travaux préparatoires qui en fixent le cadre et en limitent la portée, manière de dire que le synode n’est qu’un jeu de rôles destiné à avaliser des décisions prises en dehors de lui.

Cet “esprit du Concile” dont Benoît XVI disait dans son discours à la Curie du 22 décembre 2005 que, séparé du texte véritable du Concile, il ouvrait « la porte à toutes les fantaisies », il avait pour ambition de réconcilier l’Église avec « les hommes de ce temps », comme le synode est censé la rapprocher de fidèles jugeant son discours sur la famille trop éloigné de leur vécu concret.

Mais les “signes des temps”, tels qu’ils ont été entendus et mis en œuvre par “l’esprit du Concile”, ont-ils porté leurs fruits ? Bien loin de célébrer des noces joyeuses entre l’Église et le monde, ils n’ont pu empêcher la désertification des églises et des séminaires, la chute brutale de la pratique religieuse en Occident, l’effondrement des baptêmes, « l’apostasie silencieuse » dénoncée par Benoît XVI ; pas plus qu’ils n’ont présidé à la réconciliation du catholicisme et du monde moderne, toujours prompt à instruire le procès d’une Église jamais à ses yeux assez démocratique, assez progressiste, assez relativiste. Les polémiques qui ont émaillé les deux derniers pontificats l’ont assez démontré : l’Église catholique reste pour le monde moderne un scandale, un bastion irréductible de transcendance et de croyance en une vérité absolue, choquant et répulsif pour une époque qui veut professer que tout se vaut et que rien n’a d’importance.

Prêter attention à « “l’odeur” des hommes de ce temps », aujourd’hui sur les divorcés remariés, l’homosexualité ou le concubinage, demain peut-être sur le célibat des prêtres ou sur la contraception, n’y changera rien, si ce n’est peut-être de gagner une courte faveur médiatique, destinée à s’éteindre rapidement comme tout ce qui est médiatique. Mais il est vain d’en attendre un renouveau de ferveur religieuse, quand les foules modernes n’en concluront qu’une chose : que l’Église n’a rien à leur apporter qu’elles ne sachent déjà. Car ce que les hommes de ce temps attendent de l’Église, ce n’est pas un discours de compréhension béate, mais une exigence ; ce n’est pas de les rejoindre “là où ils en sont”, mais de les guider vers le Ciel. Ce qu’ils attendent des apôtres du Christ, ce n’est pas qu’ils se coulent dans la logorrhée ambiante, mais qu’ils les emmènent vers un radical ailleurs, qu’ils témoignent de l’étrangeté fondamentale du Royaume de Dieu.

A la modernisation de la pastorale, à l’écoute docile des “signes des temps”, le pontificat de Benoît XVI avait préféré le rappel incessant des vérités transcendantes de la théologie chrétienne, et la puissance mystérieuse et silencieuse de l’Adoration. Ce n’est certes pas ce que les “pulsations de l’époque” réclamaient, mais c’est ce dont les enfants de Dieu ont un besoin pressant. On est en droit de penser que c’est plus essentiel.

*Photo : Vatican/Pool/Galazka/SIPA. 00695908_000004. 

Culinaires

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semaine gout-ecole

La semaine qui vient de s’achever a été la Semaine du goût : en théorie dans toutes les écoles (particulièrement les écoles primaires), les élèves ont été confrontés aux produits du terroir, invités à mettre la main à la pasta, et à sortir de la routine des cantines où on les gave de Sodexo.

Fort bien — à ceci près que la Semaine du goût, ce devrait être chaque semaine. Si un jour vous mangez autre chose que la vache sans âme des supermarchés, mettons un faux-filet de salers ayant vélé deux fois ou une côte de black angus élevé dans « l’île verte » de Magny-lès-Jussey, en Haute-Saône, vous ne pouvez plus, en conscience, redescendre au niveau des entrecôtes de chez Charral et des steacks hachés pré-vomis de tous les autres. Quitte à faire précéder votre merveilleuse viande d’une salade de tomates en vrai cœur-de-bœuf, et non de ces tomates bretonnes striées (tout le monde sent bien que « tomate bretonne » est forcément un oxymore gustatif : la tomate, c’est du soleil longuement concentré, pas de la brume de serre) qui usurpent l’appellation et constituent aujourd’hui 90% du marché de la contrefaçon culinaire : les industriels du ketcup n’en veulent même pas pour fabriquer leur produit, tant elles contiennent peu de sucres. Ou tomates ananas, noires de Crimée, zebra, cornues des Andes, et j’en passe. Mais la vraie cœur-de-bœuf reste ma préférée — celle qui ne se conserve que quelques jours, qui a été élevée en pleine terre et qui souvent ne mûrit dans les potagers que fin août, quand elle a patiemment absorbé l’été et qu’elle est prête à le restituer dans votre assiette.
Et sans la noyer sous un déluge de sauce, nom de Zeus ! Neuf fois sur dix la vinaigrette — particulièrement les variétés industrielles — n’est là que pour corriger la fadeur du produit, comme le dit très bien mon excellent ami Périco Legasse. Une giclée d’huile d’olives, un peu de sel, suffisent à exalter la tomate. Tout comme le vrai filet se passe fort bien de béarnaise ou de sauce au poivre. L’essayer à la Côte de bœuf, cours d’Estienne d’Orves, à Marseille, c’est l’adopter — contrairement à ce que l’on affirme, il n’est pas bon bec que de Paris. Leur Angus vient d’Aberdeen, et leur cave est absolument prestigieuse.

Dans cette optique se tient samedi prochain la 28ème édition du Concours de Cuisine des Grandes Ecoles.
À l’origine, ce fut une initiative des Ecoles d’Agro, dont les étudiants se confrontaient à la fois aux produits mécanisés de l’industrie et à ceux de l’artisanat agricole. Puis se joignirent à elles des Ecoles de commerce, HEC en tête, soucieuses de faire comprendre à leurs étudiants qu’un déjeuner d’affaires se prépare en amont, et qu’on ne discute pas gros sous au-dessus d’un McDo. Il y aura donc cette année 12 équipes qui rivaliseront de créativité pour époustoufler les papilles du jury. Tout cela se passe à l’Ecole de gastronomie Ferrandi, 28 rue de l’Abbé Grégoire, Paris VIème. Entrée libre. Les candidats devront composer un menu sur un thème donné, avec des ingrédients pré-imposés, autour d’un vin précis.
La seule chose qui m’attriste, c’est que ce défi ne concerne que les grandes écoles d’Agro et quelques autres regroupées au sein de ce que l’on appelle désormais ParisTech — la crème de l’excellence. Je serais partisan d’étendre l’idée à tous les établissements, des prépas aux collèges (il est peut-être délicat de laisser des enfants plus jeunes jouer avec les allumettes), pour apprendre aux uns la différence entre un carré de porc basque et les saloperies industrielles qui nous arrivent de… Bretagne, aux autres l’écart entre un prizuttu corse d’origine et les horreurs vendues sous le nom de « bayonne », maintenant que l’appellation remonte quasiment jusqu’à Limoges.
Quoi, encore du cochon ? Mais enfin, je vous parlais de bœuf, plus haut ! Si vous préférez l’agneau de prés-salés du Mont Saint-Michel cuit comme chez Sébillon (Porte Maillot — une institution ! Gigot à volonté sur lit de lingots, un délice), à votre guise !
– M’sieur Brighelli, elles ne sont ni hallal, ni casher, vos viandes…
– J’sais bien — et les vins qui les accompagnent ne sont pas hallal non plus. Mais mon job, c’est d’enseigner la culture française, et aussi la culture culinaire (deux mots qui commencent bien, s’il n’y a pas de désir dans la cuisine, vous pouvez vous la garder), enseigner aux élèves non seulement à gérer leurs repas d’affaires, mais à cuisiner au jour le jour. Je déplore profondément que sous des prétextes futiles de sécurité on ait supprimé les cours de cuisine au collège, qui voyaient en fin de journée des élèves fiers comme Artaban ramener à la maison une quiche un peu spongieuse ou un cake aux lardons et aux olives. Cela permettait au prof de Lettres que je suis d’expliquer ensuite à des initiés le repas de noces d’Emma ou de Gervaise, ou les merveilles gastronomiques de Proust, de la madeleine au bœuf aux carottes. Cela permettrait aux profs de chimie de faire comprendre à leurs loupiots la réaction de Maillard ou l’action du jus d’ananas frais sur le sauté de porc dans les cuisines exotiques.
– Mais enfin, il n’y a donc rien d’autre que du cochon au menu !
– Il y a tout ce que vous voulez : la cuisine est un continent, une galaxie, un autre monde. L’espace du rêve — et du rêve réalisé. Et j’aimerais beaucoup que l’Ecole, telle que je la rêve parfois, soit elle aussi la fabrique des songes. Le couscous me séduit aussi, pourvu qu’il soit à l’orge et abondant, comme au Femina (1, rue du musée, Marseille Ier — une boutique obscure comme les aime Modiano). La vraie sociabilité n’est pas dans l’apprentissage forcé du respect, qui ne mène jamais qu’au renforcement des préjugés, mais dans l’art de la table et des bonnes manières, dans l’apprentissage du goût, et du bon goût.
Parce qu’il n’y en a qu’un, qui se décline sous bien des formes et des saveurs, et que j’apprécie de la même manière un texte savoureux longuement mâché (essayez de dire lentement « le plus beau vers de la langue française », et vous sentirez en même temps le jus des J et le rire vous couler dans la bouche) et la suavité d’une choucroute intelligemment grasse. Je me délecte pareillement au chinon de Rabelais ou au vin d’Anjou d’Athos. Il faut être singulièrement pervers pour penser que la gourmandise est un défaut, quand elle est le sel de la terre — une fleur de sel de Guérande et de Camargue réunies.
En fait, si j’en veux tant aux pédagogues modernes, c’est qu’ils ont joué au fond la carte industrielle de l’uniformisation : le même socle a minima pour tous, le même hamburger pour toutes. À l’entendre, on ne croirait pas que Meirieu est lyonnais — ou plutôt, je l’ai toujours suspecté de l’être pour lui, d’aller en suisse au Café des fédérations (8 rue Major Martin, Lyon Ier — un délice) et d’imposer le rata sans âme de la pédagogie aux autres. L’élite, je la veux pour tous — pas seulement pour les fils de bourgeois ou les fils d’apôtres, comme disait Brel.

Tiens, à propos, un quarteron de docteurs en sciences de l’éduc et de pseudo-historiens m’allument méchamment dans une tribune à laquelle, par bonté, je consens à faire un peu de pub : allez donc leur dire leur fait. Pauvres gens !

*Photo: SAURA PASCAL/SIPA.00500989_000003

Martine Aubry, chef des frondeurs?

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aubry lille valls

Depuis son entretien au JDD, Martine Aubry a fait bruisser le landerneau politique durant tout le week-end. Ce n’est pas compliqué, il n’y en avait que pour elle, au point que fut oubliée la prestation pourtant excellente et presque apaisée d’un Mélenchon à On n’est pas couché. Qu’avait donc fait la maire de Lille, repliée depuis un certain temps sur le bastion de la métropole lilloise pourtant bien ébranlé lors des dernières municipales ? Elle avait ressuscité l’espoir à gauche, rien que ça, d’un claquement de doigt. Et que je te dénonce l’impasse libérale du gouvernement, et que je t’appelle à une « social-démocratie rénovée », à la relance et à l’union des forces de gauches, même très à gauche.

Et, par la magie de son verbe, la voilà à coups de tweets et de déclarations comme celle de Laurent Baumel, intronisée par les frondeurs du PS eux-mêmes comme la nouvelle Eva Peron de ce qu’on pourrait appeler « la gauche un peu à gauche quand même ». Ils ne sont pas rancuniers, les frondeurs… Ils s’épuisent depuis des mois à dire ce que dit Aubry en ce beau dimanche d’octobre, ils passent pour des traîtres, ils sont instrumentalisés par la droite comme bélier contre la politique gouvernementale, ils voient des ministres qui parlent comme eux se faire virer et ils vivent dans la schizophrénie qui consiste à rester dans une majorité qu’ils détestent mais avec laquelle ils ne peuvent rompre pour des raisons de scrutin majoritaire qui les feraient aller à l’abattoir électoral après une éventuelle dissolution.

Nous voudrions apporter quelques nuances à ce portait d’une Martine Aubry ripolinée en rose soutenu, presque en rouge. Pour commencer en rappelant des choses que tout le monde sait. Martine Aubry est au moins aussi copine avec les patrons que Manuel Valls ou le banquier Macron (je sais, oui, ce n’est pas bien, je parle comme Mélenchon mais ça soulage et pour ma peine, la prochaine fois, je ferais Lille-Paris en car avec les pauvres). Ce n’est pas un défaut en soi d’être copine avec des patrons, moi-même j’ai des amis de droite, par exemple, voire très à droite. En revanche, quand on en fait une ennemie historique du patronat parce qu’elle a fait voter les 35 heures, il faudrait rappeler que l’idée, à l’origine, est de… Strauss-Kahn, qu’elle y était opposée vu ses liens avec le chef du Medef de l’époque, Jean Gandois, et qu’elle ne les a défendues en 1997 que par loyauté gouvernementale.

L’autre nuance que nous aimerions faire connaître à nos aimables lecteurs est le comportement de Martine Aubry vis–à-vis de sa propre gauche, ses propres frondeurs lors des dernières élections municipales. En 2008, elle avait été élue avec  66, 5% des voix au second tour à la tête d’une liste classique d’union de la gauche (PS-PC) qu’elle avait élargie entre les deux tours aux écolos (11, 5%), ce qui était prévu et au Modem (7, 8%), ce qui ne l’était pas et ce qui avait fait grincer, déjà, quelques dents communistes. Elle avait donc gagné contre son challenger de l’UMP qui n’avait rassemblé qu’un peu plus de 33% des suffrages exprimés. En 2014, le paysage était très différent. Non seulement la droite était en forme mais les sortants communistes, au nom de la stratégie du Front de gauche, décidèrent de faire une liste autonome avec le PG. Cela rendit furieuse la maire de Lille qui vit là la trahison d’une alliance pluridécennale. Aussitôt, la chasse aux cocos fut décrétée à Lille, mais aussi dans tous le départements par Gilles Pargneaux, l’homme à tout faire, adjoint au maire et aussi député européen. Plus une équipe socialiste, partout dans le département du Nord, ne devait accepter de communistes sur ses listes. La consigne ne fut pas suivie la plupart du temps mais c’est l’intention qui compte. La liste FDG de Lille eut beau jeu de faire remarquer que les écolos avaient eux le droit de se présenter seuls au premier tour avant de fusionner au second, Aubry objecta que ce n’était pas la même chose, que les communistes étaient des traîtres et qu’ils allaient le payer.

Quand le premier tour arrive, c’est à Lille comme ailleurs, une catastrophe pour les listes socialistes. Aubry de 46% au premier tour en 2008 se retrouve à 34, 8%. Plus de onze points dans les dents. La liste FDG, elle, pour son premier tour de piste, fait 6,2% et les Verts restent stables à 11%. Et, comme partout, le FN fait son apparition en force avec 17%. Et si Aubry regarde en plus les résultats de la Métropole, elle comprend en voyant ce qui se passe à Roubaix et Tourcoing, villes socialistes déjà virtuellement perdues, que ce sera très dur de rester présidente de la communauté urbaine. Mais les grandes politiques cachent leur dépit et leur fureur. Devant les télés nationales, elle compte large, additionne les voix socialistes, vertes, FDG et même l’extrême gauche et elle explique que le total gauche reste stable à 60%.

Très heureux, le FDG se présente aux négociations d’entre deux tours (on a trente-six heures pour boucler les listes en préfecture) et négocie sur la base de 10% de sièges puisqu’il représente 10% du total gauche. Reçus par le fameux Gille Pargneaux,  les candidats du FDG, y compris les élus sortants se voient opposés une fi de non-recevoir. Les écolos, eux, reçus par Aubry, se font aussi incendier au point que le FDG et les écolos pensent un instant à élaborer une liste rouge verte. Aubry l’apprenant, et comprenant que dans ce cas de figure elle serait confrontée à une quadruganlaire PS/UMP/FN/ Rouge-Vert, accepte les conditions des écolos mais reste inflexible sur l’éradication totale du FDG et de ses anciens adjoints cocos qui n’avaient pas démérité pourtant, que ce soit au logement ou aux handicapés.

Bref, le communiste lillois, il a comme un sourire amer quand il voit Martine Aubry se refaire une virginité à gauche quand il sait qu’elle a préféré de fait, alors que le FN entrait en force au conseil municipal, se priver de conseillers Front de Gauche uniquement par orgueil blessé.  Aubry à gauche nationalement ? Je ne sais pas. Mais aubryste à Lille, assurément.

*Photo : Michel Spingler/AP/SIPA. AP21568267_000009. 

Les habits neufs du camarade Mélenchon

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Nous étions enfin, samedi soir dans l’émission de Ruquier, entre gens de bonne compagnie, c’est-à-dire républicains dans l’âme et de gauche par conviction. Pour l’occasion, Jean-Luc Mélenchon avait revêtu des habits neufs, plus écolos et moins productivistes. Evidemment quand il parlait des voitures qui allaient dépolluer la planète et des gisements d’énergie qui se trouvaient dans l’Océan, il avait un petit côté Professeur Tournesol qui le rendait sympathique, même s’il se perdait dans ses explications. Personne n’aurait songé à le lui reprocher. Il parla aussi du Peuple, cet agrégat d’individus qu’il faut rassembler autour d’un projet, de la démographie galopante, de la décroissance et même de son nouveau pote, Nicolas Hulot, auquel il rendit un hommage appuyé. Plus quelques estocades attendues contre Hollande et le banquier Macron pour chauffer la salle et ne pas faire oublier qu’il était encore un révolutionnaire. Tout cela était très convenu et très ennuyeux.

Si j’en parle, c’est que le 30 novembre le peuple suisse sera amené à se prononcer sur une initiative populaire de l’Association  » Écologie ou Population  » ( Ecopop pour les intimes ) visant pour des raisons écologiques et de dumping salarial à réduire drastiquement le nombre d’étrangers en Suisse, quitte à se mettre au ban de l’ Union Européenne. Tous les grands partis, y compris l’UDC, y sont opposés, mais j’aurais aimé savoir ce que Jean-Luc Mélenchon en pensait. Apparemment, les journalistes ignorent l’initiative d’Ecopop ou préfèrent ne pas évoquer un sujet sulfureux qui lie décroissance, anti-natalisme, préservation du bien -être des populations, malthusianisme aggravé par une substantielle aide financière en matière de planning familial pour les pays qui en ont le plus besoin. Un politicien français sensible comme il l’est ou prétend l’être à une surpopulation impossible à maîtriser aurait peut-être pu nous en dire un peu plus sur le sujet plutôt que de parler de ses chaussettes ou de son exécration pour Hollande. Mais nous sommes en France….

 

 

 

Cigales, vos papiers!

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thomas thevenoud levy

Si j’ai bien compris, j’ai le choix entre « criminelle » et « grande malade ». Depuis l’affaire Thévenoud, je rase les murs. Tout de même, ce n’est pas rien, le président a dit que je devrais être inéligible, et qu’il en toucherait un mot à sa « Hautoto sur la Transparence ». Heureusement, je n’avais pas prévu de me présenter à une élection. N’empêche, 300 journalistes ont entendu sans broncher François Hollande proclamer que les gens qui n’étaient pas à jour de leurs obligations financières étaient la lie de la société, qu’ils n’étaient pas dignes de la République. Je dois dire que je me suis sentie visée, je ne devais pas être la seule. J’ai tenté de récapituler mentalement les factures en retard, les prélèvements refusés, les chèques en attente d’envoi – c’est qu’on trouve de moins en moins de timbres dans les bureaux de tabac. Je me suis souvenue que, dans le dossier Thévenoud, un médecin très à cheval sur la trésorerie se plaignait dans un grand journal d’avoir une facture en souffrance. Oublier de payer le kiné de sa fille, quel infamie ! On commence comme ça et on finit par mentir sur sa licence de sociologie.[access capability= »lire_inedits »]

J’ai vite renoncé à tout calcul. Je sais que les gens raisonnables, ceux qui n’appartiennent pas à la grande famille des cigales – pour être aimable et dénué de connotation médicale –, ne comprennent pas qu’on ignore le solde de son compte bancaire. C’est que, par définition, la situation financière du retardataire fluctue sans cesse, puisqu’il s’épuise à gagner l’argent qu’il a déjà dépensé, colmatant les brèches quand il peut. Quand il a tant procrastiné qu’il est trop tard pour envoyer sa déclaration de revenus, même avec les 10 % d’usage, il sait qu’il sera taxé d’office mais se dit qu’il trouvera une solution d’ici là. Ce rapport irrationnel au monde matériel se paie souvent de pas mal d’angoisses et d’intérêts joufflus. Le mauvais payeur finit toujours par payer, et au prix fort. Le fraudeur vous vole, chers concitoyens, mais nous, nous vous empruntons de l’argent et pas au taux du marché.

Il n’y a aucune fierté à tirer du fait d’être un piètre gestionnaire. J’ignorais jusque-là qu’il fallût en avoir honte – disons que cela ne me semble pas la plus grave des défaillances humaines. Dans le cas de Thévenoud, on ne saurait exclure d’emblée la dimension pathologique qu’il a lui-même invoquée (rassurez-vous, mon cas est beaucoup moins grave). De telles dispositions ne prédisposent peut-être pas à la gestion d’une administration ou d’une entreprise, et Thévenoud, comme on l’a dit abondamment, aurait dû le comprendre. Il aurait surtout dû comprendre que, sous l’impitoyable régime de la transparence qu’il a contribué à instaurer, personne n’est innocent. La véritable faute de Thomas Thévenoud, c’est son pharisianisme. À moins qu’il ne soit, pour le coup, complètement à l’ouest, ses imprécations contre Cahuzac font penser à madame Claude lapidant Marie-Madeleine.

Reste que Cahuzac et Thévenoud, ce n’est pas la même chose. Le premier est passible des tribunaux, l’autre pas. Alors, quand le président dénonce publiquement comme un crime moral ce que la loi ne qualifie même pas de délit, quand le Premier ministre affirme qu’il ne comptera pas sa voix lors du vote de confiance, comme si elle allait le souiller, oui, j’ai un peu la frousse. Faudra-t-il écarter de toute responsabilité publique les désorganisés, les insouciants, les fumistes, les gens un peu déglingués, les équilibristes, les rêveurs, au profit exclusif de ceux qui sont dans les clous ? En somme, en France, on peut être ministre en étant stupide, cynique, opportuniste, déloyal, inculte. Tout pour peu qu’on ne rigole pas avec l’argent. Il fallait bien que la gauche du mariage pour tous finisse par (ré)inventer la République des bons pères de famille.[/access]

Snowden/Assange : la renaissance des idoles

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snowden assange transparence

snowden assange transparence

Les dieux vont et viennent dans le Panthéon des modernes. Jadis la jeunesse idolâtrait des chanteurs engagés à cheveux longs et regards pensifs, des héros révolutionnaires sud-américains dont le visage s’étalait sur les t-shirts du monde entier, accompagné de slogans positifs ; on se réunissait à Woodstock ou sur l’île de Wight pour célébrer l’amour, les drogues douces et la musique de hippie. Mais c’en est terminé des t-shirt Che-Guevara et des héros prônant simplement la non-violence et le rock and roll… La jeunesse veut des idoles connectées, des idoles 2.0, des fétiches de la transparence. Ainsi, nous apprenons qu’il sera bientôt possible de porter des t-shirts, et même toute une ligne de vêtements, aux couleurs de « Wikileaks », le nébuleux site web « lanceur d’alertes »© qui donne un écho planétaire à tous les documents volés qui sont susceptibles de faire scandale, et si possible de gêner les Etats-Unis… Afin de poursuivre sa croisade en faveur du Bien, Julian Assange a décidé de donner dans le chiffon. D’après le Washington Post le bouillonnant cher-leader décoloré, réfugié actuellement dans les murs de l’ambassade équatorienne à Londres, va lancer une ligne de mode « haut de gamme« , ainsi que des « objets design« . D’après Kristinn Hrafnsson, porte-parole de l’organisation, jointe par le Washington Post, la manœuvre aurait deux buts bien distincts : « L’un est d’essayer de stopper l’abus qui est fait du logo WikiLeaks » Mais c’est également « un moyen de générer des revenus pour notre organisation et permettre à nos supporters de faire des dons indirects. » On ne sait pas encore si un t-shirt « Julian Assange » est envisagé… mais outre l’exploitation mercantile de produits dérivés, une dimension de l’opération semble être aussi d’alimenter le grand culte de la transparence, et sa déclinaison en parade (pardon en pride !) vestimentaire…

Dans le même temps, l’informaticien américain Edward Snowden, à l’origine de révélations médiatiques tapageuses sur les pratiques de la NSA, et plus largement sur les programmes de surveillance de masse mis en œuvre par certains pays occidentaux (essentiellement les Etats-Unis et la Grande Bretagne), s’est vu ériger une statue à New-York… aux pieds de laquelle son culte pourra être rendu. Il s’agit cependant d’une statue sans domicile fixe, pirate, qui circule dans la ville, au gré des pérégrinations des fidèles. Cette colossale sculpture-fétiche de 2,7 mètres, créée par l’artiste américain Jim Dessicino, a notamment été exposée dans le parc d’Union Square à Manhattan, avant que les dévots ne soient chassés par la police. L’œuvre, définie par son auteur comme réalisant la « réconciliation entre l’éthique punk et la sculpture figurative« , va désormais circuler dans tous les Etats-Unis, dans une vaste procession mystique… Malheureusement Edward Snowden ne pourra pas voir cela de ses yeux. À l’instar de Julian Assange, le chevalier blanc de la NSA a choisi la protection d’une grande démocratie :  la Russie, où il vit aujourd’hui en exil. Mais ce n’est là qu’un premier pas. Quand le culte de la transparence, des lanceurs d’alertes, des Anonymous© etc. aura bien prospéré, ce sont des statues officielles qui seront érigées – et elles atteindront les hauteurs himalayennes que seules les vraies religions permettent d’atteindre, comme celle de Nelson Mandela éclairant le monde à Johannesburg qui fait plus de 6 mètres. Il ne faudra plus plaisanter, alors, avec les Pères fondateurs, et le port du t-shirt Wikileaks sera obligatoire… 

Le catholicisme entre deux fondamentalismes

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pape francois integrisme islam

pape francois integrisme islam

Comme jadis à la Samaritaine, on trouve de tout dans la postmodernité. Tous les scepticismes, tous les désenchantements, tous les narcissismes, toutes les  utopies vintages semblent s’y être donné rendez-vous. Et, surprise ! tous les fanatismes également. C’est ainsi  que dans le domaine religieux, le fondamentalisme le plus obtus peut côtoyer l’entreprise de démolition de la métaphysique la plus avancée sur le terrain théologique.

Ces deux extrêmes ne peuvent laisser le catholicisme indifférent. L’actualité médiatique se fait l’écho chaque jour des ravages que produit le littéralisme islamiste. Quant à la déconstruction de la métaphysique, même si son impact politique n’a pas la puissance du fondamentalisme, sa prégnance dans les esprits n’est pas négligeable non plus. Que l’on songe par exemple à l’air honteux que prend un homme public dès lors qu’il est dans l’obligation de prononcer le mot « Dieu », ou bien des scrupules qui assaillent les théologiens  lorsqu’ils ont à se prononcer au sujet de la toute-puissance divine.

Le catholicisme se trouve pris ainsi entre deux feux. D’un côté, sa conception de l’inspiration de l’Ecriture lui interdit de concevoir la Bible comme une météorite tombée du Ciel, un livre incréé dont l’écrivain sacré assurerait la transcription passive sous la dictée. D’un autre côté, notre religion ne peut pas renoncer aux attributs habituels de Dieu : éternité, omniscience, toute-puissance, providence, sous prétexte que le mal radical qui s’est déchaîné durant le vingtième siècle (Shoah, Kolyma) nous aurait définitivement désillusionnés à leur sujet. Le catholicisme navigue entre deux eaux, entre le fanatisme islamiste (islamiste, et non  musulman, je précise) et la sécularisation intégrale de nos sociétés.

Loin de représenter une opération de compromis tactique, fruit d’un positionnement qui voudrait concilier la chèvre et le chou, cette situation possède au contraire toute sa cohérence, sans qu’il soit besoin pour l’expliquer d’avoir recours au contexte actuel. Elle ne résulte pas d’un « calcul », afin de satisfaire les uns et les autres, ou servir de plate-forme à une possible conciliation à venir. Le rejet de ces deux extrêmes est tout simplement contenu dans la pensée de la théologie catholique.

Il serait d’ailleurs très utile que l’on entende davantage les hommes d’Eglise sur le sujet crucial de l’inspiration des textes sacrés. Cette contribution permettrait d’informer le grand public de la différence entre Bible et Coran par exemple, ou du moins entre ce que disent les théologiens des deux religions au sujet du statut  de leur Livre respectif.

Ceci sans esprit polémique, ni dessein d’attiser la confrontation, encore moins afin de marquer un quelconque signe de supériorité, mais par souci d’éclairer nos contemporains sur un sujet crucial. Car si l’ignorance en matière théologique est grande dans l’opinion, il n’est pas certain toutefois que les citoyens de nos pays déchristianisés aient pris le parti définitif de se désintéresser tout à fait de ces questions. Aux chrétiens de forcer le barrage politico-médiatique, la censure de l’intégrisme laïciste, afin de donner au public autre chose à penser que les éternelles confrontations des egos politiques,  ou les incantations pieuses des appels à la paix, placées davantage sous les auspices de Sa Majesté Bisounours que sous ceux de l’intelligence.

Contrer le fondamentalisme ne s’opérera pas en effet  seulement à coups d’étalage public de bons sentiments, de protestations contre la guerre des civilisations. Si nos hommes politiques sont ignorants en matière de théologie, les chrétiens devront prendre en charge eux-mêmes la tâche d’informer le public sur les causes du danger du fondamentalisme (en brisant la clôture de la stratégie de containment du laïcisme à l’égard de toute parole religieuse). Or ces causes, avant d’être politiques ou sociales, relèvent avant tout de la théologie. On ne peut pas se focaliser toujours sur les effets de l’intégrisme, se complaire dans des dénonciations convenues, sans jamais se donner la peine d’en détecter les causes profondes. Dans ce domaine également les postures finissent par être stériles.

Examinons par exemple la façon d’opérer de la Bible avec son lecteur lorsqu’elle désire l’initier aux modalités d’accueil du salut qu’elle lui apporte. L’Ecriture biblique ne décrit pas seulement le salut : elle l’opère – mais jamais sans le concours actif et créatif de son destinataire. C’est la raison pour laquelle on constate en elle cette « imprécision » objective au sujet du Royaume (de Dieu). Il existe la même différence entre la description du salut et son opération qu’entre une recette et l’inspiration. Les récits bibliques ne délivrent pas une recette à appliquer à la lettre pour « être sauvé ». Ils restent au contraire au service d’une inspiration pour celui qui les lit. La Bible ne formule pas de procédés infaillibles, de formules quasi-magiques, elle éveille des désirs, lance des appels. La Rédemption est affaire de liberté, non d’application d’une loi. Le Christ n’a pas dressé un catalogue d’actions licites et illicites à réaliser. Sans doute l’angoisse ressentie par l’homme devant la liberté qui lui est laissée explique-t-elle en partie cette prégnance des religions prêchant cette dichotomie du licite et de l’illicite.

Cette focalisation sur le couple permis-défendu émane parfois d’une certaine approche sacrale du Livre, tenu pour le fondement de la religion par la piété fondamentaliste. Un livre où Dieu livrerait d’un seul coup ses volontés. La Bible, elle, est autant parole de Dieu que récit de l’expérience d’un peuple. Livre dont la rédaction s’étale sur plusieurs siècles. Pédagogie du Dieu de la Bible…

Les religions à Livre parfait, à Livre sacré, dont l’auteur divin ne désire pas partager la paternité, risquent au contraire d’enfermer leurs adeptes dans un fondamentalisme mortifère. « L’univers mental du sectaire est collé à un texte sacré, quasiment divinisé. Ce malheureux homme ne peut aller au-delà, car il est hors du texte. Il est aussi hors de lui, car son rapport au monde est d’ extériorité. Le sectaire n’a pas reçu l’intelligence de la foi, tant l’ affectivité religieuse l’ enchaîne à ce monde extérieur qui le domine. Cette dépersonnalisation est la source de tout les fondamentalismes ».[1. Cl et J. Lagarde, « Renaître en catéchèse », Lethielleux, Paris, 2006.]

Le danger du fondamentalisme ne résulte donc pas d’une mauvaise manière de croire, d’une perversion de la foi. Il dérive de l’objet même de la foi. Autrement dit, le fondamentaliste ne croit pas mal. C’est plutôt l’objet même de sa foi qui pose problème. Les causes sociales ou politiques n’épuisent pas à elles seules l’explication du fanatisme islamique. Celui-ci naît du sentiment religieux – un sentiment religieux à qui on aurait indiqué une mauvaise direction, un objectif erroné vers lequel tendre. Cependant, cela ne signifie pas que la qualité de la foi des musulmans soit ici en cause, ni que le Coran ne soit un très grand livre. Cependant, cette absolutisation du binôme permis-défendu n’est pas sans conséquence sur les rapports qu’entretiennent les « vrais » croyants avec ceux qui ne pensent pas comme eux, qui n’observent pas leurs règles de pureté. On peut aussi s’interroger sur la place que laisse aux autres livres ce Livre parfait, muré dans son statut d’entité incréée.  Alors que le christianisme reconnaît qu’il est une religion « seconde » par rapport au judaïsme, et avoir subi l’influence de la culture grecque, qu’il est une religion « métissée » dès le départ, le fondamentalisme islamique conçoit de son côté le Livre comme un tout, une entité autosuffisante, n’ayant subi aucune influence extérieure. Cette caractéristique ne peut manquer d’influer sur sa conception du rapport à entretenir avec son Autre, ses autres.

À l’autre bout de l’échiquier du monde religieux se situe un autre fondamentalisme auquel se trouve confronté le catholicisme : celui de la déconstruction de la théologie. Quel projet poursuit-il ? En quoi consiste son dessein ? Ce fondamentalisme séculier désire épurer « Dieu » des derniers relents d’onto-théologie, en le délestant de sa fonction de cause et de fondement de l’étant. C’était déjà le dessein spéculatif de Heidegger : « Depuis que l’être a été interprété comme idea, la pensée tournée vers l’être de l’étant est métaphysique, et la métaphysique est théologique. Par théologie, il faut entendre ici, et l’interprétation pour laquelle la cause de l’étant est Dieu, et le transfert de l’ être dans cette cause, qui contient en soi l’être et le fait jaillir de soi, parce qu’elle est, de tout ce qui est, l’ Etant maximum. »[2. M. Heidegger, La doctrine de Platon sur la vérité, Questions II, Gallimard, Paris, 1968.]

Afin de lutter contre cette identification de Dieu à l’Etant Suprême, et par voie de conséquence contre la réduction du mystère de l’être à une cause « divine » et efficiente du monde créé, ce fondamentalisme poursuit le projet utopique de rejoindre spéculativement le mouvement kénotique par lequel le Fils de Dieu se vide de lui-même, de sa divinité, dans l’Incarnation et sa mort sur la Croix. En privant Dieu de ses attributs superlatifs traditionnels (toute-puissance, éternité, providence), en laissant la religion moribonde, exténuée, ce sécularisme fanatique espère retrouver le Fils de l’Homme tel qu’il se présente face à Pilate lors de son procès, dans sa royauté « faible », dépouillé de ses vêtements, une couronne d’épines sur la tête.

Malheureusement, sous prétexte de rejeter une Eglise glorieuse, puissante, triomphante, ce mouvement en arrive à dissoudre le christianisme dans le monde séculier. Ce n’est plus la faiblesse assumée, évangélique, solidaire des laissés-pour-compte, qui dicte pareille attitude à cette idéologie, mais la macabre volupté de brûler tous les symboles et accessoires de la religion positive et de la théologie : dogmes, traditions, rites, magistère, métaphysique, piété mariale.

Comme si l’Eglise ne pouvait se conformer à son Maître qu’en se faisant hara-kiri, en se rendant avec armes et bagages au monde qui ne l’aime pas beaucoup, ou sinon en proportion du silence qu’elle garde sur ce à quoi elle croit. Comme si accoler la notion de l’Être à Dieu revenait à le parer des attributs païens de la puissance, à en faire un Jupiter tonnant. Comme si soigner la liturgie, consentir au désir de beauté ressenti par les fidèles, équivalait pour le catholicisme à se complaire dans une religion triomphaliste, à vouloir renouer avec un passé glorieux révolu. Comme si, en disant « non » à l’avortement, aux recherches sur l’embryon, à l’euthanasie, au « mariage pour tous », à la distorsion des règles de la filiation, l’Eglise renouait avec son ancienne pratique d’intrusion dans les consciences. Comme si tout discours catéchétique articulé était synonyme de domination logocentrique d’un Sens supérieur, Sens s’appuyant sur la domination occidentale pour refuser aux sens périphériques des espaces colonisés jadis, d’avoir leur mot à dire. Comme si toute théologie rationnelle  camouflait un rapport de domination en interdisant aux désirs hétérodoxes de s’exprimer. Comme si la théologie était l’alliée de la Raison conquérante, alors même que ce fondamentalisme fustige dans le même temps les croyants comme d’incorrigibles obscurantistes !

Ainsi, entre les fous de Dieu, ou plutôt du Livre, et les obsédés de la repentance pour lesquels les croyants ne seront jamais assez transparents, assez diaphanes, ne participeront jamais assez du non-être de l’évidement de soi de la divinité, du Dieu suicidaire sous la tutelle duquel se place la rupture avec « l’onto-théologie », ne raseront jamais assez les murs, ne s’excuseront jamais assez d’exister, la voie est étroite pour un catholicisme qui désire de nouveau poser son empreinte sur la cité, tout en respectant la laïcité. D’un côté un Dieu jaloux, qui dicte Ses volontés d’un au-delà stratosphérique par l’intermédiaire d’un Livre parfait, sans appel possible, d’un autre côté une religion qui devrait se complaire dans l’ impuissance afin de mieux se conformer au Dieu exténué du Calvaire…

Mais si l’homme de la rue peut  faire l’économie, dans l’immédiat, de s’interroger sur les effets à long terme de la sécularisation de la foi, en revanche il ne lui est plus loisible de fermer les yeux, de se boucher les oreilles plus longtemps, au sujet des conséquences de la conception de l’inspiration du livre sacré de la religion musulmane. Comme nous l’avons vu, ce point de doctrine va bien au-delà de la simple problématique théologique. Il conditionne le rapport des croyants à l’altérité, c’est-à-dire à ceux qui ne croient pas comme eux. Et cette question regarde éminemment la politique.

*Photo : STEFANO CAROFEI/AGF/AGF/SIPA. 00676487_000017

 

Plug anal de la Place Vendôme : est-il indigne de ne pas s’indigner?

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plug place vendome

plug place vendome

Pour en revenir à l’affaire du plug anal sur la place Vendôme que des rigolos bien avisés ont perforé l’autre jour (et même si ce n’est pas bien de saccager une installation artistique et gna gna gna), outre que cette intervention seyante rappelle celle, dans un autre domaine, d’un José Bové et de ses amis saccageant un McDo, ce qui frappe le plus ici est la collision que la démocratie d’opinion permet désormais entre des mondes qui naguère s’ignoraient souverainement, voire se méprisaient de loin mais sans s’affronter directement, mais qui aujourd’hui, du fait même qu’il n’y ait plus ni compartimentation ni hiérarchie des opinions,  se découvrent face à face et s’affrontent sans pitié. J’entends pas là que dans une démocratie de plus en plus transparente et participative, le point de vue du pékin moyen est aussi important, sinon beaucoup plus du fait qu’il soit majoritaire, que celui de l’artiste subversif.

Mieux : dans une démocratie intégriste, ce à quoi nous tendons, peut-être pas politiquement mais au moins idéologiquement, ce sont tous les domaines qui avaient jusqu’à présent la chance d’y échapper, qui sont touchés par la démocratie – art contemporain compris. Or, lorsque les bonnes gens s’en mêlent, ce sont certains credo culturels qui risquent d’en prendre un sacré coup. Passe encore pour la baudruche de McCarthy dont on a sanctionné moins l’obscénité que l’infantilisme (et moins parce que l’on est contre le porno que parce l’on en ras le bol du « porno culturel » et de ses prétentions « évolutives ») mais s’il venait un jour à l’esprit de ces saccageurs de s’en prendre à des icônes comme Francis Bacon, Picasso ou encore Sade, à l’honneur en ce moment à Orsay, et pas simplement via un coup de force mais via une proposition de référendum (du genre « faut-il brûler Sade ? »), je ne vois pas ce qu’au nom de la démocratie on pourrait faire pour les empêcher. Au fond, ce qui se passe aujourd’hui, et qui rend notre monde si violent et si passionnant, est que tous les milieux se mélangent, toutes les forces s’affrontent, tous les credo se font la guerre – et au nom de ce que précisément nous chérissons le plus, que l’on soit populo ou intello, plébéien ou élitiste, c’est-à-dire la liberté et l’égalité d’avoir et d’exprimer son opinion.

Quand nous étions dans un monde encore vaguement aristocratique, inégalitaire et pacifique, l’underground et le normatif vivaient leur vie chacun de leur côté. Du jour où l’on a permis que l’un pouvait s’inviter dans la vie de l’autre, il y a eu désordre. Et ce désordre a conduit à quelques virulentes réactions du type de celle qu’on a vu la semaine dernière contre le soi-disant sapin de Noël en plastique et dont le message était clair : « arrêtez de nous souiller le paysage avec vos saloperies ! ».

Si l’on n’est pas sûr que la beauté sauvera le monde, au moins a-t-elle gagné cette nuit-là une petite victoire contre la laideur.

*Photo : ANTOINE CAU/SIPA. 00695636_000003. 

Quand l’art contemporain sent le sapin

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Paul McCarthy est paraît-il un artiste. L’installation très controversée d’un Sex Toy géant sur la place Vendôme, me semblait relever plutôt de la provocation. Mais on m’a expliqué, que la provocation faisait précisément partie de l’œuvre d’art. Je me suis un peu penché sur le travail de McCarthy. Effectivement, la provocation, reposant essentiellement sur la transgression, est au cœur de son œuvre. En plus cela plaît aux oligarques qui le couvrent d’or.

La baudruche s’étant (ayant été ?) dégonflée, Fleur Pellerin, ministre préposée à l’art officiel nous a fort intelligemment informé que ce geste n’était que la continuation de l’autodafé des livres organisé à Berlin le 10 mai 1933 par la Ligue des enseignants nazis.

L’artiste, semble-t-il un peu surpris des réactions, a renoncé à la réinstaller, et a indiqué qu’il allait se rattraper en érigeant un étron géant (70 m.) gonflable, dans le jardin des Tuileries. N’étant pas complètement imperméable à l’humour caca prout, j’aurais tendance à trouver ça marrant. On trouve, sur le net des photos de ses œuvres précédentes, dont une qui nous éclaire sur son projet et fort justement appelée : « le triomphe de la merde ». Très sincèrement, cela me fait plutôt rire, et j’y vois (oui oui) une certaine audace.

Mais dites, si je comprends bien, McCarthy veut nous fourguer un truc d’occasion. C’est là que ça ne va plus. Et puisque c’est de l’art, et que l’art c’est de la provocation et de la transgression, j’aurai une proposition à faire.

La structure devant être gonflée, pourquoi ne pas imaginer que le gaz qui serait utilisé soit le produit des pets des gens qui viendraient admirer l’œuvre ? Il devrait être assez facile de prévoir un système permettant de récupérer les flatulences des badauds (volontaires). Pour ensuite injecter le gaz ainsi recueilli dans l’œuvre d’art. On imagine, tout près du Louvre, une file de gens de toutes conditions, pressés d’apporter leur contribution au progrès de l’art contemporain. Il faudra prévoir des buffets à volonté de cassoulet arrosé d’eau gazeuse. On imagine la convivialité de ces après-midi en famille et le plaisir teinté d’exaltation des gens simples qui auront ainsi le sentiment d’apporter leur petite contribution à un grand moment culturel.

Le Président de la République nous a clairement montré la voie. En indiquant que l’incident de la place Vendôme avait « souillé McCarthy dans son œuvre ». Nous lui devons réparation. Peut-on mieux le faire qu’en permettant à sa sculpture qui a volontairement l’aspect de la merde, d’en avoir également l’odeur ?

 

Gaza, Thomas Thévenoud, François Hollande: le journal d’Alain Finkielkraut

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francois hollande conference

francois hollande conference

Les retombées de la guerre de Gaza en France (31 août)

Élisabeth Levy. Dès les premiers jours de la guerre de Gaza, en juillet, les manifestations françaises de soutien au peuple palestinien sont largement apparues comme des cortèges pro-Hamas. Le 13 juillet, deux synagogues parisiennes ont été attaquées à Paris, quelques jours avant l’incendie d’une pharmacie à Sarcelles. Les juifs ont-ils raison d’avoir peur ?

 Alain Finkielkraut. On a qualifié de « poussée de fièvre » la violence antisémite qui s’est déchaînée en France à l’occasion de la guerre de Gaza. La métaphore est trompeuse, car lorsque la fièvre retombe et que les émeutiers reprennent une activité normale, la haine demeure. Deux journalistes de Libération ont eu la judicieuse idée de revenir, quelques semaines après, sur les lieux de la fureur. Et ce que leur ont dit leurs interlocuteurs, calmés, c’est que la France était, comme Israël, une « demicratie » (tout pour les juifs, rien pour les musulmans) et que la situation des Gazaouis entrait en résonance avec l’abandon des banlieues françaises par les pouvoirs publics. Étrange abandon que les 40 milliards d’euros dépensés pour la rénovation des quartiers qui ont acquis le label de « populaires » et qui mobilisent l’attention générale tandis que le vieux peuple, relégué à la périphérie de la périphérie, n’a même pas le droit de nommer son malheur. Encore une fois, les juifs et les autres Français sont la cible des mêmes attaques. Ce qui enchante les progressistes car ils critiquent avec autant d’ardeur l’occupation sioniste que « la France aux relents coloniaux ». Et le jour est proche où le maire d’une ville française, désireux d’expier le passé criminel de son pays et de promouvoir comme il se doit la nouvelle diversité, s’exprimera comme George Galloway, député anglais de la circonscription de Bradford : « Nous ne voulons pas de produits israéliens, nous ne voulons pas des services israéliens, nous ne voulons pas que des universitaires israéliens viennent dans nos universités. Nous ne voulons même pas que des touristes israéliens entrent à Bradford. » Bradford, concluait-il, doit être une « Israel free zone ».[access capability= »lire_inedits »]

Cette version sioniste du « judenrein » est hélas promise à un bel avenir, mais elle ne met pas pour autant Israël au-dessus de tout soupçon. Cet État ne pouvait laisser sans réponse les roquettes et les missiles du Hamas qui désignent tous ses habitants comme des occupants, mais il a eu le grand tort d’annexer quatre cents hectares en Cisjordanie pour apaiser une extrême droite insatisfaite de l’issue mitigée de la guerre. L’opération « Bordure protectrice » dirigée contre le Hamas aurait dû s’accompagner d’une politique de soutien à l’Autorité palestinienne. Il fallait tirer profit de l’opposition à l’islamisme radical qui se développe aujourd’hui dans le monde arabo-musulman. Si les gouvernements israéliens s’interdisent de combiner l’intransigeance et l’ouverture, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont peur de voir, un jour ou l’autre, les islamistes prendre le pouvoir dans un État palestinien, c’est parce que ce pays hyper-démocratique n’a pas de politique étrangère. Les coalitions survivent au prix de la perpétuation du statu quo. La crainte d’un affrontement avec les colons paralyse toute initiative, et Israël se dirige ainsi vers la dissolution du sionisme au profit de la guerre des communautés dans un État binational.

Le cas de Thomas Thévenoud (14 septembre)

Le secrétaire d’État Thomas Thévenoud, lyncheur d’hier, est devenu le lynché d’aujourd’hui. Après sa démission du gouvernement en raison de ses retards d’impôt, le voilà lynché en place publique.

Un croisé de la transparence vient, à peine nommé, de perdre son maroquin ministériel parce qu’en oubliant de remplir ses déclarations de revenus et de payer son loyer il s’exemptait lui-même des règles dont il réclamait l’application rigoureuse. Fallait-il pour autant déclarer solennellement que sa voix ne serait pas comptabilisée si d’aventure il allait au Palais-Bourbon voter la confiance ?

Voyant ainsi la vertu s’étaler pour dissimuler l’impuissance, j’aurais aimé trouver du réconfort dans la nostalgie du passé et dans la perspective du retour de la droite aux affaires. Mais j’ai lu Au cœur du volcan, le livre de Maxime Tandonnet, qui a été conseiller pour la sécurité au cabinet du président de la République de 2007 à 2011. Et, page 171, j’ai découvert le compte-rendu du séminaire gouvernemental destiné à finaliser le grand débat sur l’identité nationale. Le voici :

« Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture : “Il faut jouer sur l’affectif. J’ai retrouvé une chanson de Charles Trenet qui pourrait nous être utile : Douce France…”
Xavier Darcos : “Dommage que tu nous la chantes pas.”
Les ministres se mettent alors à le supplier : “Chante, chante !” Sur un ton lyrique, déclamatoire, comme au théâtre, le ministre de la Culture déploie ses ailes : “Mettons résolument l’accent sur l’apport de l’u-ni-ver-sel à la création française. Léonard de Vinci ! Michel-Ange ! Chagall ! Picasso ! Beethoven ! Mozart ! Schubert ! Cervantès ! Shakespeare ! Tolstoï ! Combien de prix Nobel devons-nous à l’apport de l’extérieur ? Songeons à Julien Green. Mais aussi à Jacques Brel qui était belge, comme Annie Cordy !”
Les ministres : “Chante ! Chante !”
Frédéric Mitterrand : “Tout cela compte. Pas plus, mais pas moins que La Marseillaise !”
Les ministres : “Chante ! Chante !”
Frédéric Mitterrand : “Oui, il faut introduire cette idée ! Rappeler tout ce que notre pays doit à l’u-ni-ver-sel ! Édith Piaf, proclame-t-il, c’est la France ! Or son père était kabyle !”
Les ministres : “Chante ! Chante !”
Fadela Amara, dans un invraisemblable brouhaha : “Oui ! Qui le sait que son père était kabyle ?”
(…)
Fadela Amara : “J’insiste sur le problème récurrent du lien entre la police et les jeunes des quartiers qui n’ont aucun sentiment d’appartenance à la nation. Je ne parle pas seulement de ‘Mohammed’ mais tout autant du ‘petit Benoît’.”
Benoist Apparu, secrétaire d’État au logement : “Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait encore ?”
La salle explose de rire.
Fadela Amara : “L’identité nationale se fera avec tout le monde, sans exclure. Frédéric (Mitterrand) a raison. Il faut aussi parler du raï, mettre l’accent sur les grandes vagues d’immigration qui ont forgé la France.”
(…)
Eric Woerth : “Dans les traits constitutifs de l’identité nationale, n’oublions pas la persistance de nos déficits publics !”
L’hilarité du comité ministériel s’amplifie.
Bernard Kouchner, sentencieux, solennel : “La tournure prise par le débat sur l’identité nationale me semble tournée vers le passé, un état d’esprit défensif. Parlons ‘d’identification’ plutôt que d’identité, insistons sur les valeurs nouvelles. Fadela ! c’est très justement que tu as parlé du rap…”
Les ministres, dans un tonnerre d’exclamations et d’éclats de rire : “Du raï, du raï ! Pas du rap, du raï !”
Bernard Kouchner, vexé : “Bon…, c’est pareil ! (Non, non ! font ses collègues.) Il faut réfléchir à l’identité nationale sous l’angle de ce que nous voulons proposer aux autres, et avant tout, l’Europe. L’identité nationale ne vaut que dans le regard des autres. Donnons une vision dynamique de ce que représente, pour nous, l’Europe !”
Christian Blanc, secrétaire d’État chargé du Grand Paris, ironique : “Plus on avance dans la discussion, et plus c’est intelligent !”
Une nouvelle crise d’hystérie secoue la salle.
Christian Blanc : “Notre dernière grande fierté : la victoire en Coupe du monde de football en 1998…”
Les ministres : “Aaaaaaah !…”
Christian Blanc : “On ne sait pas valoriser ce que nous sommes et nos réussites, par exemple les prix Nobel de mathématiques.”
Le Premier ministre : “Une seule remarque, il n’y a pas de prix Nobel de mathématiques…”
Christian Blanc : “Non, je sais, j’ai dit la médaille Fields, pas le prix Nobel…”
Les ministres : “Non, non, tu as bien dit le prix Nobel…”
(…)
Nadine Morano, ministre de la famille : “Ne pourrait-on prévoir une cérémonie solennelle de remise de la première carte d’électeur ? Pour reprendre l’intervention de Frédéric, je voudrais rajouter My Way de Claude François à Douce France de Charles Trenet, comme symboles de notre identité nationale.”
Frédéric Mitterrand : “Il faut aussi rappeler qu’être français, ce n’est pas forcément parler français. La France, ce n’est pas la langue française. Le monde entier connaît la France à travers les mots de French Doctors. De même, nous avons oublié de parler de la télévision, et de la contribution de l’émission Star Academy à notre identité.” »

Cette scène surpasse en drôlerie tout ce que peuvent imaginer les amuseurs professionnels. Et si je la cite in extenso, c’est parce qu’elle lève le voile sur le mystère de la politique. Derrière la scène, nulle machination ne se trame. Dans la coulisse, il n’y a rien. Le masque des éléments de langage dissimule le néant des pensées profondes. On attendait la vilénie des combines cyniques, ou du fascisme débridé. Au lieu de cela, à droite comme à gauche, on trouve le vide. Et c’est la pire des mauvaises nouvelles qui pouvait nous arriver.

La conférence de presse présidentielle (21 septembre)

Je me trouvais à l’Élysée lors de la conférence de presse de François Hollande, et j’ai notamment appris qu’être président, « c’est pas facile… ». Je vous poserai la question rituelle que l’on pose aux journalistes : comment avez-vous trouvé le président ?

Quand un président de la République donne une conférence de presse, sa prestation est regardée à la loupe. A-t-il été terne ou brillant ? Offensif ou plaintif ? En l’occurrence, les commentaires sont plutôt sévères pour François Hollande. Et les meilleurs exégètes n’ont pas manqué de comparer la glorieuse anaphore d’hier au « c’est pas facile » piteux d’aujourd’hui. Mais il en va du dialogue comme du tennis. La qualité de votre jeu dépend de celle de votre partenaire. Or, le 17 septembre 2014, les journalistes n’ont pas été bons. Tout à leur volonté de transparence et de purification de la classe politique, ils ont oublié la politique elle-même. Et, par exemple, le scandale que constitue la suppression des bourses au mérite à l’Université. Qu’est-ce que la République en effet ? C’est l’ouverture des carrières aux talents. Mais les porte-parole de la démocratie radicale que sont aujourd’hui les sociologues ne se résignent pas au partage inégal de la pensée entre les hommes. L’intelligence, disent-ils, n’est pas un mérite mais un don, c’est-à-dire une sorte de piston intérieur. Et n’y a-t-il pas d’autres mérites que les bons résultats scolaires ? La camaraderie, la drôlerie, la virtuosité dans le maniement des technologies nouvelles… Et puis, il faut penser à ceux qui n’ont pas de livres chez eux et qui grandissent dans des familles monoparentales. On remplace donc le critère du mérite par celui de l’origine sociale, et les élèves issus de milieux modestes sont conviés, avec les meilleures intentions, à cultiver leurs griefs plutôt qu’à développer l’amour de la culture et à réclamer, dès leur plus jeune âge, des dédommagements plutôt que de faire des efforts.

L’autre question qui n’a pas été posée porte sur la ferme dite des « mille vaches » installée à Drucat, dans la Somme. Ferme est d’ailleurs un mot mensonger. Il s’agit d’une usine à lait de deux cent trente mètres de long, aux allures d’aérogare, selon Laure Girard, journaliste du Monde. Les vaches vivent dans des logettes séparées par des barrières vertes – délicate attention, sans doute, pour des bêtes qui ne verront jamais un brin d’herbe. Trois fois par jour, elles vont dans un autre bâtiment pour la traite. Cette prétendue ferme est en rupture complète avec le modèle français d’élevage familial. Je ne vois pas d’événement plus considérable que la mainmise absolue de l’industrie sur l’agriculture. Pourquoi la politique, qui est souci du monde, ne s’en soucie-t-elle pas ? Pourquoi n’y a-t-il pas un journaliste, pas un responsable, pour vouloir entraver la marche des choses vers l’annulation des bêtes ? Parce que celles-ci ont déjà disparu. Dès 1948, Claudel écrivait : « Maintenant, une vache est un laboratoire vivant, qu’on nourrit par un bout et qu’on trait, à l’électricité, par l’autre. Sont-ce encore des animaux, des créatures de Dieu, des frères et sœurs de l’Homme, des significations de la Sagesse divine que l’on doit traiter avec respect ? Qu’a-t-on fait de ces pauvres serviteurs ? L’Homme les a cruellement licenciés. Il n’y a plus de lien entre eux et nous. Et ceux qu’il a gardés, il leur a enlevé l’âme. Ce sont des machines, il a abaissé la brute au-dessous d’elle-même. Et voilà la Cinquième Plaie : Tous les animaux sont morts, il n’y en a plus avec l’Homme. »

Je demande aux libres penseurs que ce vocabulaire chrétien fait sourire de relire Michelet, Victor Hugo, Clemenceau, tous les grands républicains du xixe siècle. Et surtout, je les adjure de « podcaster », comme on dit, le documentaire de Frédéric Mergey sur l’élevage intensif, c’est-à-dire concentrationnaire. Toutes les images sont insoutenables, sauf celle-ci, miraculeuse : un paysan français qui refuse de se plier au critère de la rentabilité contemporaine sort les vaches de l’étable quand reviennent les beaux jours. Ces bêtes sont folles d’impatience. Et quand elles entrent dans le pré, elles gambadent avec la légèreté aérienne des grosses dames de Picasso. Ces animaux, qu’on a l’habitude de voir immobiles, suivant « de leurs yeux languissants et superbes le songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais », sont soudain saisis d’une excitation enfantine : c’est la danse des vaches, et le paysan confie en les regardant qu’il gagne peut-être moins d’argent mais qu’un spectacle comme celui-ci n’a pas de prix. C’est un grand malheur pour la cité, pour la terre et pour le monde que cette voix-là ne se fasse pas entendre.[/access]

*Photo: CHAMUSSY/SIPA.00636142_000008

Synode : les signes des temps font bégayer l’Église

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pape francois synode famille

pape francois synode famille

La première session du synode sur la famille s’est conclue samedi avec l’adoption d’un texte final qui semble bien destiné à ne contenter personne. Ni les “progressistes” (puisque le pape a repris lui-même ces catégories schématiques mais pratiques lors de son discours de clôture du synode, pourquoi nous priverions-nous d’en user ?), déçus d’un texte très en retrait sur les “ouvertures pastorales” du rapport de synthèse élaboré à mi-parcours et rendu public le 13 octobre, qui insistait entre autres sur « les aspects positifs dans les unions civiles et les concubinages », mais aussi dans les unions homosexuelles, et semblait conclure à une évolution inéluctable vers l’accès à la communion des divorcés remariés. Les “conservateurs”, qui ont réussi à éliminer les thèses les plus controversées du rapport final, n’en sortent pas moins meurtris d’avoir dû lutter pied à pied contre un rapport intermédiaire que le préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal Müller, a qualifié d’« indigne, honteux et parfaitement erroné », et que le président de la conférence épiscopale polonaise, Mgr Stanislaw Gadecki, a jugé « inacceptable pour de nombreux évêques et s’éloignant de l’enseignement des papes précédents ». « Durant le synode, j’ai eu l’impression que les textes étaient déjà préparés, les conclusions déjà faites, et que les pères synodaux n’avaient plus qu’à donner leur validation. Mais ils s’en sont aperçus et ont réagi », a pour sa part déclaré le cardinal Burke. Ce rapport écrit avant même les débats, comme le fait que les représentants de leurs thèses soient systématiquement tenus à l’écart des conférences de presse ou des réunions de synthèse, ont par ailleurs donné aux conservateurs le sentiment, comme l’a exprimé notamment le cardinal Sarah, que certains « ont voulu manipuler le synode » et « déstabiliser l’Église ».

Quant aux simples fidèles, ils ont suivi avec incompréhension, et souvent consternation, cet étalage de divisions internes, qui leur a semblé d’autant plus inutile que le texte final n’apporte pas de nouveauté notable. De ce point de vue, la communication du pape François, si vantée, ne semble pas meilleure que celle si critiquée du pape Benoît – sauf à penser, ce que certains soutiennent quasi ouvertement, que ce désordre a été soigneusement organisé par le pape lui-même pour mettre les pères synodaux sous la pression de l’opinion publique, et placer les conservateurs en porte-à-faux vis-à-vis de celle-ci, les obligeant à apparaître comme des freins vis-à-vis de la “modernisation” en marche de l’Église. Face à « un corps épiscopal nettement conservateur » qui le privait « de toute marge de manœuvre », comme le note Odon Vallet, le fameux spécialiste des religions, dans une interview à 20 minutes, François a pu avoir la tentation de jouer l’opinion en tablant sur son immense popularité.

Il est vrai que si, dans son discours de clôture, le pape a paru renvoyer dos à dos conservateurs et progressistes, il n’a cessé, durant et avant ce synode, d’indiquer où allaient ses vœux et ses sympathies : louant la « théologie à genoux » du cardinal Kasper quand celui-ci proposait d’ouvrir la communion aux divorcés remariés, fustigeant « les mauvais pasteurs [qui] chargent sur les épaules des gens des fardeaux insupportables qu’eux-mêmes ne déplaceraient pas avec un doigt », auxquels il oppose « les vrais pasteurs », ceux qui « qui portent sagement dans le cœur les joies et les larmes de leurs fidèles », insistant à temps et à contretemps sur l’ouverture à la « nouveauté », à laquelle il oppose le « raidissement » sur la doctrine… Le rapport intermédiaire, si contesté par les conservateurs, n’avait-il pas été rédigé par une commission de six prélats choisis par le pape parmi ses proches ?

Ce discours du pape François a été salué comme novateur par les médias, toujours avide de pointer des ruptures dans l’Église – mais l’est-il tant que ça ? En ouverture du synode, lorsque le pape a déclaré que « nous devons prêter l’oreille aux pulsations de notre époque et percevoir “l’odeur” des hommes de ce temps », son discours n’était pas sans évoquer le ton employé par Paul VI pour inciter les pères conciliaires à s’ouvrir au monde. Le 8 décembre 1965, Paul VI se félicitait ainsi de cette ouverture opérée par le Concile : « Une sympathie sans borne pour les hommes l’a envahi tout entier », lançant même aux humanistes athées : « Nous aussi, nous avons le culte de l’homme ! »

A plusieurs reprises durant le synode, le pape François a repris une expression chère aux pères du Concile : “les signes des temps”. Durant la messe de béatification de Paul VI, il a ainsi cité une phrase de celui-ci, extraite du motu proprio de 1965 Apostolica Sollicitudo instituant les synodes : « En observant attentivement les signes des temps, nous nous efforçons d’adapter les voies et les moyens de l’apostolat aux besoins pressants de nos jours et aux nouvelles conditions de la vie sociale ». Qu’est-ce que “les signes des temps” ? L’expression est employée deux fois par le Christ, pour stigmatiser l’incapacité des pharisiens à reconnaître les signes de sa divinité ; elle a été sécularisée par la théologie des années 1940 pour désigner l’écoute que l’Église se doit d’apporter aux préoccupations concrètes des contemporains. C’est ainsi que l’utilise Vatican II dans la constitution Gaudium et Spes : « L’Église a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Évangile, de telle sorte qu’elle puisse répondre, d’une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques ».

La perspective est inversée : là où, pour le Christ, il s’agit pour les hommes d’être à l’écoute des signes de la présence divine, il s’agit désormais pour les représentants du Christ d’adapter leur discours aux attentes de chaque génération. En langue de buis ecclésiale, on dit qu’à une méthode “déductive” (l’enseignement part de la parole de Dieu pour être proposé aux fidèles) a succédé une méthode “inductive” (on part du vécu des fidèles pour décider quel enseignement peut leur être proposé de manière audible). Proche collaborateur du pape et principal rédacteur du rapport de synthèse du synode, Mgr Bruno Forte confirme cette filiation en confessant avoir vu souffler sur le synode « l’esprit du Concile » – et en soulignant que, comme durant le Concile, l’essentiel entre ne se passait pas au synode durant les sessions, mais « entre les sessions » : les décisions ne résultant pas réellement des débats entre évêques, mais des travaux préparatoires qui en fixent le cadre et en limitent la portée, manière de dire que le synode n’est qu’un jeu de rôles destiné à avaliser des décisions prises en dehors de lui.

Cet “esprit du Concile” dont Benoît XVI disait dans son discours à la Curie du 22 décembre 2005 que, séparé du texte véritable du Concile, il ouvrait « la porte à toutes les fantaisies », il avait pour ambition de réconcilier l’Église avec « les hommes de ce temps », comme le synode est censé la rapprocher de fidèles jugeant son discours sur la famille trop éloigné de leur vécu concret.

Mais les “signes des temps”, tels qu’ils ont été entendus et mis en œuvre par “l’esprit du Concile”, ont-ils porté leurs fruits ? Bien loin de célébrer des noces joyeuses entre l’Église et le monde, ils n’ont pu empêcher la désertification des églises et des séminaires, la chute brutale de la pratique religieuse en Occident, l’effondrement des baptêmes, « l’apostasie silencieuse » dénoncée par Benoît XVI ; pas plus qu’ils n’ont présidé à la réconciliation du catholicisme et du monde moderne, toujours prompt à instruire le procès d’une Église jamais à ses yeux assez démocratique, assez progressiste, assez relativiste. Les polémiques qui ont émaillé les deux derniers pontificats l’ont assez démontré : l’Église catholique reste pour le monde moderne un scandale, un bastion irréductible de transcendance et de croyance en une vérité absolue, choquant et répulsif pour une époque qui veut professer que tout se vaut et que rien n’a d’importance.

Prêter attention à « “l’odeur” des hommes de ce temps », aujourd’hui sur les divorcés remariés, l’homosexualité ou le concubinage, demain peut-être sur le célibat des prêtres ou sur la contraception, n’y changera rien, si ce n’est peut-être de gagner une courte faveur médiatique, destinée à s’éteindre rapidement comme tout ce qui est médiatique. Mais il est vain d’en attendre un renouveau de ferveur religieuse, quand les foules modernes n’en concluront qu’une chose : que l’Église n’a rien à leur apporter qu’elles ne sachent déjà. Car ce que les hommes de ce temps attendent de l’Église, ce n’est pas un discours de compréhension béate, mais une exigence ; ce n’est pas de les rejoindre “là où ils en sont”, mais de les guider vers le Ciel. Ce qu’ils attendent des apôtres du Christ, ce n’est pas qu’ils se coulent dans la logorrhée ambiante, mais qu’ils les emmènent vers un radical ailleurs, qu’ils témoignent de l’étrangeté fondamentale du Royaume de Dieu.

A la modernisation de la pastorale, à l’écoute docile des “signes des temps”, le pontificat de Benoît XVI avait préféré le rappel incessant des vérités transcendantes de la théologie chrétienne, et la puissance mystérieuse et silencieuse de l’Adoration. Ce n’est certes pas ce que les “pulsations de l’époque” réclamaient, mais c’est ce dont les enfants de Dieu ont un besoin pressant. On est en droit de penser que c’est plus essentiel.

*Photo : Vatican/Pool/Galazka/SIPA. 00695908_000004. 

Culinaires

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semaine gout-ecole

semaine gout-ecole

La semaine qui vient de s’achever a été la Semaine du goût : en théorie dans toutes les écoles (particulièrement les écoles primaires), les élèves ont été confrontés aux produits du terroir, invités à mettre la main à la pasta, et à sortir de la routine des cantines où on les gave de Sodexo.

Fort bien — à ceci près que la Semaine du goût, ce devrait être chaque semaine. Si un jour vous mangez autre chose que la vache sans âme des supermarchés, mettons un faux-filet de salers ayant vélé deux fois ou une côte de black angus élevé dans « l’île verte » de Magny-lès-Jussey, en Haute-Saône, vous ne pouvez plus, en conscience, redescendre au niveau des entrecôtes de chez Charral et des steacks hachés pré-vomis de tous les autres. Quitte à faire précéder votre merveilleuse viande d’une salade de tomates en vrai cœur-de-bœuf, et non de ces tomates bretonnes striées (tout le monde sent bien que « tomate bretonne » est forcément un oxymore gustatif : la tomate, c’est du soleil longuement concentré, pas de la brume de serre) qui usurpent l’appellation et constituent aujourd’hui 90% du marché de la contrefaçon culinaire : les industriels du ketcup n’en veulent même pas pour fabriquer leur produit, tant elles contiennent peu de sucres. Ou tomates ananas, noires de Crimée, zebra, cornues des Andes, et j’en passe. Mais la vraie cœur-de-bœuf reste ma préférée — celle qui ne se conserve que quelques jours, qui a été élevée en pleine terre et qui souvent ne mûrit dans les potagers que fin août, quand elle a patiemment absorbé l’été et qu’elle est prête à le restituer dans votre assiette.
Et sans la noyer sous un déluge de sauce, nom de Zeus ! Neuf fois sur dix la vinaigrette — particulièrement les variétés industrielles — n’est là que pour corriger la fadeur du produit, comme le dit très bien mon excellent ami Périco Legasse. Une giclée d’huile d’olives, un peu de sel, suffisent à exalter la tomate. Tout comme le vrai filet se passe fort bien de béarnaise ou de sauce au poivre. L’essayer à la Côte de bœuf, cours d’Estienne d’Orves, à Marseille, c’est l’adopter — contrairement à ce que l’on affirme, il n’est pas bon bec que de Paris. Leur Angus vient d’Aberdeen, et leur cave est absolument prestigieuse.

Dans cette optique se tient samedi prochain la 28ème édition du Concours de Cuisine des Grandes Ecoles.
À l’origine, ce fut une initiative des Ecoles d’Agro, dont les étudiants se confrontaient à la fois aux produits mécanisés de l’industrie et à ceux de l’artisanat agricole. Puis se joignirent à elles des Ecoles de commerce, HEC en tête, soucieuses de faire comprendre à leurs étudiants qu’un déjeuner d’affaires se prépare en amont, et qu’on ne discute pas gros sous au-dessus d’un McDo. Il y aura donc cette année 12 équipes qui rivaliseront de créativité pour époustoufler les papilles du jury. Tout cela se passe à l’Ecole de gastronomie Ferrandi, 28 rue de l’Abbé Grégoire, Paris VIème. Entrée libre. Les candidats devront composer un menu sur un thème donné, avec des ingrédients pré-imposés, autour d’un vin précis.
La seule chose qui m’attriste, c’est que ce défi ne concerne que les grandes écoles d’Agro et quelques autres regroupées au sein de ce que l’on appelle désormais ParisTech — la crème de l’excellence. Je serais partisan d’étendre l’idée à tous les établissements, des prépas aux collèges (il est peut-être délicat de laisser des enfants plus jeunes jouer avec les allumettes), pour apprendre aux uns la différence entre un carré de porc basque et les saloperies industrielles qui nous arrivent de… Bretagne, aux autres l’écart entre un prizuttu corse d’origine et les horreurs vendues sous le nom de « bayonne », maintenant que l’appellation remonte quasiment jusqu’à Limoges.
Quoi, encore du cochon ? Mais enfin, je vous parlais de bœuf, plus haut ! Si vous préférez l’agneau de prés-salés du Mont Saint-Michel cuit comme chez Sébillon (Porte Maillot — une institution ! Gigot à volonté sur lit de lingots, un délice), à votre guise !
– M’sieur Brighelli, elles ne sont ni hallal, ni casher, vos viandes…
– J’sais bien — et les vins qui les accompagnent ne sont pas hallal non plus. Mais mon job, c’est d’enseigner la culture française, et aussi la culture culinaire (deux mots qui commencent bien, s’il n’y a pas de désir dans la cuisine, vous pouvez vous la garder), enseigner aux élèves non seulement à gérer leurs repas d’affaires, mais à cuisiner au jour le jour. Je déplore profondément que sous des prétextes futiles de sécurité on ait supprimé les cours de cuisine au collège, qui voyaient en fin de journée des élèves fiers comme Artaban ramener à la maison une quiche un peu spongieuse ou un cake aux lardons et aux olives. Cela permettait au prof de Lettres que je suis d’expliquer ensuite à des initiés le repas de noces d’Emma ou de Gervaise, ou les merveilles gastronomiques de Proust, de la madeleine au bœuf aux carottes. Cela permettrait aux profs de chimie de faire comprendre à leurs loupiots la réaction de Maillard ou l’action du jus d’ananas frais sur le sauté de porc dans les cuisines exotiques.
– Mais enfin, il n’y a donc rien d’autre que du cochon au menu !
– Il y a tout ce que vous voulez : la cuisine est un continent, une galaxie, un autre monde. L’espace du rêve — et du rêve réalisé. Et j’aimerais beaucoup que l’Ecole, telle que je la rêve parfois, soit elle aussi la fabrique des songes. Le couscous me séduit aussi, pourvu qu’il soit à l’orge et abondant, comme au Femina (1, rue du musée, Marseille Ier — une boutique obscure comme les aime Modiano). La vraie sociabilité n’est pas dans l’apprentissage forcé du respect, qui ne mène jamais qu’au renforcement des préjugés, mais dans l’art de la table et des bonnes manières, dans l’apprentissage du goût, et du bon goût.
Parce qu’il n’y en a qu’un, qui se décline sous bien des formes et des saveurs, et que j’apprécie de la même manière un texte savoureux longuement mâché (essayez de dire lentement « le plus beau vers de la langue française », et vous sentirez en même temps le jus des J et le rire vous couler dans la bouche) et la suavité d’une choucroute intelligemment grasse. Je me délecte pareillement au chinon de Rabelais ou au vin d’Anjou d’Athos. Il faut être singulièrement pervers pour penser que la gourmandise est un défaut, quand elle est le sel de la terre — une fleur de sel de Guérande et de Camargue réunies.
En fait, si j’en veux tant aux pédagogues modernes, c’est qu’ils ont joué au fond la carte industrielle de l’uniformisation : le même socle a minima pour tous, le même hamburger pour toutes. À l’entendre, on ne croirait pas que Meirieu est lyonnais — ou plutôt, je l’ai toujours suspecté de l’être pour lui, d’aller en suisse au Café des fédérations (8 rue Major Martin, Lyon Ier — un délice) et d’imposer le rata sans âme de la pédagogie aux autres. L’élite, je la veux pour tous — pas seulement pour les fils de bourgeois ou les fils d’apôtres, comme disait Brel.

Tiens, à propos, un quarteron de docteurs en sciences de l’éduc et de pseudo-historiens m’allument méchamment dans une tribune à laquelle, par bonté, je consens à faire un peu de pub : allez donc leur dire leur fait. Pauvres gens !

*Photo: SAURA PASCAL/SIPA.00500989_000003

Martine Aubry, chef des frondeurs?

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aubry lille valls

aubry lille valls

Depuis son entretien au JDD, Martine Aubry a fait bruisser le landerneau politique durant tout le week-end. Ce n’est pas compliqué, il n’y en avait que pour elle, au point que fut oubliée la prestation pourtant excellente et presque apaisée d’un Mélenchon à On n’est pas couché. Qu’avait donc fait la maire de Lille, repliée depuis un certain temps sur le bastion de la métropole lilloise pourtant bien ébranlé lors des dernières municipales ? Elle avait ressuscité l’espoir à gauche, rien que ça, d’un claquement de doigt. Et que je te dénonce l’impasse libérale du gouvernement, et que je t’appelle à une « social-démocratie rénovée », à la relance et à l’union des forces de gauches, même très à gauche.

Et, par la magie de son verbe, la voilà à coups de tweets et de déclarations comme celle de Laurent Baumel, intronisée par les frondeurs du PS eux-mêmes comme la nouvelle Eva Peron de ce qu’on pourrait appeler « la gauche un peu à gauche quand même ». Ils ne sont pas rancuniers, les frondeurs… Ils s’épuisent depuis des mois à dire ce que dit Aubry en ce beau dimanche d’octobre, ils passent pour des traîtres, ils sont instrumentalisés par la droite comme bélier contre la politique gouvernementale, ils voient des ministres qui parlent comme eux se faire virer et ils vivent dans la schizophrénie qui consiste à rester dans une majorité qu’ils détestent mais avec laquelle ils ne peuvent rompre pour des raisons de scrutin majoritaire qui les feraient aller à l’abattoir électoral après une éventuelle dissolution.

Nous voudrions apporter quelques nuances à ce portait d’une Martine Aubry ripolinée en rose soutenu, presque en rouge. Pour commencer en rappelant des choses que tout le monde sait. Martine Aubry est au moins aussi copine avec les patrons que Manuel Valls ou le banquier Macron (je sais, oui, ce n’est pas bien, je parle comme Mélenchon mais ça soulage et pour ma peine, la prochaine fois, je ferais Lille-Paris en car avec les pauvres). Ce n’est pas un défaut en soi d’être copine avec des patrons, moi-même j’ai des amis de droite, par exemple, voire très à droite. En revanche, quand on en fait une ennemie historique du patronat parce qu’elle a fait voter les 35 heures, il faudrait rappeler que l’idée, à l’origine, est de… Strauss-Kahn, qu’elle y était opposée vu ses liens avec le chef du Medef de l’époque, Jean Gandois, et qu’elle ne les a défendues en 1997 que par loyauté gouvernementale.

L’autre nuance que nous aimerions faire connaître à nos aimables lecteurs est le comportement de Martine Aubry vis–à-vis de sa propre gauche, ses propres frondeurs lors des dernières élections municipales. En 2008, elle avait été élue avec  66, 5% des voix au second tour à la tête d’une liste classique d’union de la gauche (PS-PC) qu’elle avait élargie entre les deux tours aux écolos (11, 5%), ce qui était prévu et au Modem (7, 8%), ce qui ne l’était pas et ce qui avait fait grincer, déjà, quelques dents communistes. Elle avait donc gagné contre son challenger de l’UMP qui n’avait rassemblé qu’un peu plus de 33% des suffrages exprimés. En 2014, le paysage était très différent. Non seulement la droite était en forme mais les sortants communistes, au nom de la stratégie du Front de gauche, décidèrent de faire une liste autonome avec le PG. Cela rendit furieuse la maire de Lille qui vit là la trahison d’une alliance pluridécennale. Aussitôt, la chasse aux cocos fut décrétée à Lille, mais aussi dans tous le départements par Gilles Pargneaux, l’homme à tout faire, adjoint au maire et aussi député européen. Plus une équipe socialiste, partout dans le département du Nord, ne devait accepter de communistes sur ses listes. La consigne ne fut pas suivie la plupart du temps mais c’est l’intention qui compte. La liste FDG de Lille eut beau jeu de faire remarquer que les écolos avaient eux le droit de se présenter seuls au premier tour avant de fusionner au second, Aubry objecta que ce n’était pas la même chose, que les communistes étaient des traîtres et qu’ils allaient le payer.

Quand le premier tour arrive, c’est à Lille comme ailleurs, une catastrophe pour les listes socialistes. Aubry de 46% au premier tour en 2008 se retrouve à 34, 8%. Plus de onze points dans les dents. La liste FDG, elle, pour son premier tour de piste, fait 6,2% et les Verts restent stables à 11%. Et, comme partout, le FN fait son apparition en force avec 17%. Et si Aubry regarde en plus les résultats de la Métropole, elle comprend en voyant ce qui se passe à Roubaix et Tourcoing, villes socialistes déjà virtuellement perdues, que ce sera très dur de rester présidente de la communauté urbaine. Mais les grandes politiques cachent leur dépit et leur fureur. Devant les télés nationales, elle compte large, additionne les voix socialistes, vertes, FDG et même l’extrême gauche et elle explique que le total gauche reste stable à 60%.

Très heureux, le FDG se présente aux négociations d’entre deux tours (on a trente-six heures pour boucler les listes en préfecture) et négocie sur la base de 10% de sièges puisqu’il représente 10% du total gauche. Reçus par le fameux Gille Pargneaux,  les candidats du FDG, y compris les élus sortants se voient opposés une fi de non-recevoir. Les écolos, eux, reçus par Aubry, se font aussi incendier au point que le FDG et les écolos pensent un instant à élaborer une liste rouge verte. Aubry l’apprenant, et comprenant que dans ce cas de figure elle serait confrontée à une quadruganlaire PS/UMP/FN/ Rouge-Vert, accepte les conditions des écolos mais reste inflexible sur l’éradication totale du FDG et de ses anciens adjoints cocos qui n’avaient pas démérité pourtant, que ce soit au logement ou aux handicapés.

Bref, le communiste lillois, il a comme un sourire amer quand il voit Martine Aubry se refaire une virginité à gauche quand il sait qu’elle a préféré de fait, alors que le FN entrait en force au conseil municipal, se priver de conseillers Front de Gauche uniquement par orgueil blessé.  Aubry à gauche nationalement ? Je ne sais pas. Mais aubryste à Lille, assurément.

*Photo : Michel Spingler/AP/SIPA. AP21568267_000009. 

Les habits neufs du camarade Mélenchon

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Nous étions enfin, samedi soir dans l’émission de Ruquier, entre gens de bonne compagnie, c’est-à-dire républicains dans l’âme et de gauche par conviction. Pour l’occasion, Jean-Luc Mélenchon avait revêtu des habits neufs, plus écolos et moins productivistes. Evidemment quand il parlait des voitures qui allaient dépolluer la planète et des gisements d’énergie qui se trouvaient dans l’Océan, il avait un petit côté Professeur Tournesol qui le rendait sympathique, même s’il se perdait dans ses explications. Personne n’aurait songé à le lui reprocher. Il parla aussi du Peuple, cet agrégat d’individus qu’il faut rassembler autour d’un projet, de la démographie galopante, de la décroissance et même de son nouveau pote, Nicolas Hulot, auquel il rendit un hommage appuyé. Plus quelques estocades attendues contre Hollande et le banquier Macron pour chauffer la salle et ne pas faire oublier qu’il était encore un révolutionnaire. Tout cela était très convenu et très ennuyeux.

Si j’en parle, c’est que le 30 novembre le peuple suisse sera amené à se prononcer sur une initiative populaire de l’Association  » Écologie ou Population  » ( Ecopop pour les intimes ) visant pour des raisons écologiques et de dumping salarial à réduire drastiquement le nombre d’étrangers en Suisse, quitte à se mettre au ban de l’ Union Européenne. Tous les grands partis, y compris l’UDC, y sont opposés, mais j’aurais aimé savoir ce que Jean-Luc Mélenchon en pensait. Apparemment, les journalistes ignorent l’initiative d’Ecopop ou préfèrent ne pas évoquer un sujet sulfureux qui lie décroissance, anti-natalisme, préservation du bien -être des populations, malthusianisme aggravé par une substantielle aide financière en matière de planning familial pour les pays qui en ont le plus besoin. Un politicien français sensible comme il l’est ou prétend l’être à une surpopulation impossible à maîtriser aurait peut-être pu nous en dire un peu plus sur le sujet plutôt que de parler de ses chaussettes ou de son exécration pour Hollande. Mais nous sommes en France….

 

 

 

Cigales, vos papiers!

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thomas thevenoud levy

thomas thevenoud levy

Si j’ai bien compris, j’ai le choix entre « criminelle » et « grande malade ». Depuis l’affaire Thévenoud, je rase les murs. Tout de même, ce n’est pas rien, le président a dit que je devrais être inéligible, et qu’il en toucherait un mot à sa « Hautoto sur la Transparence ». Heureusement, je n’avais pas prévu de me présenter à une élection. N’empêche, 300 journalistes ont entendu sans broncher François Hollande proclamer que les gens qui n’étaient pas à jour de leurs obligations financières étaient la lie de la société, qu’ils n’étaient pas dignes de la République. Je dois dire que je me suis sentie visée, je ne devais pas être la seule. J’ai tenté de récapituler mentalement les factures en retard, les prélèvements refusés, les chèques en attente d’envoi – c’est qu’on trouve de moins en moins de timbres dans les bureaux de tabac. Je me suis souvenue que, dans le dossier Thévenoud, un médecin très à cheval sur la trésorerie se plaignait dans un grand journal d’avoir une facture en souffrance. Oublier de payer le kiné de sa fille, quel infamie ! On commence comme ça et on finit par mentir sur sa licence de sociologie.[access capability= »lire_inedits »]

J’ai vite renoncé à tout calcul. Je sais que les gens raisonnables, ceux qui n’appartiennent pas à la grande famille des cigales – pour être aimable et dénué de connotation médicale –, ne comprennent pas qu’on ignore le solde de son compte bancaire. C’est que, par définition, la situation financière du retardataire fluctue sans cesse, puisqu’il s’épuise à gagner l’argent qu’il a déjà dépensé, colmatant les brèches quand il peut. Quand il a tant procrastiné qu’il est trop tard pour envoyer sa déclaration de revenus, même avec les 10 % d’usage, il sait qu’il sera taxé d’office mais se dit qu’il trouvera une solution d’ici là. Ce rapport irrationnel au monde matériel se paie souvent de pas mal d’angoisses et d’intérêts joufflus. Le mauvais payeur finit toujours par payer, et au prix fort. Le fraudeur vous vole, chers concitoyens, mais nous, nous vous empruntons de l’argent et pas au taux du marché.

Il n’y a aucune fierté à tirer du fait d’être un piètre gestionnaire. J’ignorais jusque-là qu’il fallût en avoir honte – disons que cela ne me semble pas la plus grave des défaillances humaines. Dans le cas de Thévenoud, on ne saurait exclure d’emblée la dimension pathologique qu’il a lui-même invoquée (rassurez-vous, mon cas est beaucoup moins grave). De telles dispositions ne prédisposent peut-être pas à la gestion d’une administration ou d’une entreprise, et Thévenoud, comme on l’a dit abondamment, aurait dû le comprendre. Il aurait surtout dû comprendre que, sous l’impitoyable régime de la transparence qu’il a contribué à instaurer, personne n’est innocent. La véritable faute de Thomas Thévenoud, c’est son pharisianisme. À moins qu’il ne soit, pour le coup, complètement à l’ouest, ses imprécations contre Cahuzac font penser à madame Claude lapidant Marie-Madeleine.

Reste que Cahuzac et Thévenoud, ce n’est pas la même chose. Le premier est passible des tribunaux, l’autre pas. Alors, quand le président dénonce publiquement comme un crime moral ce que la loi ne qualifie même pas de délit, quand le Premier ministre affirme qu’il ne comptera pas sa voix lors du vote de confiance, comme si elle allait le souiller, oui, j’ai un peu la frousse. Faudra-t-il écarter de toute responsabilité publique les désorganisés, les insouciants, les fumistes, les gens un peu déglingués, les équilibristes, les rêveurs, au profit exclusif de ceux qui sont dans les clous ? En somme, en France, on peut être ministre en étant stupide, cynique, opportuniste, déloyal, inculte. Tout pour peu qu’on ne rigole pas avec l’argent. Il fallait bien que la gauche du mariage pour tous finisse par (ré)inventer la République des bons pères de famille.[/access]