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Classes prépa, Mandela, intégration : le journal d’Alain Finkielkraut

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Vincent Peillon face aux profs de prépa

Vincent Peillon veut-il en finir avec les classes préparatoires ? Fin novembre, il annonçait que les décharges dont bénéficient certains de leurs 6500 professeurs, payés en moyenne  4800 euros par mois, seraient supprimées, les économies ainsi réalisées, 20 à 30 millions d’euros selon Le Monde, devant être affectées aux enseignants des ZEP. Il a suffit d’une journée de  grève, le 9 décembre, pour que le projet soit abandonné. Malgré cette reculade tactique, ce projet était-il symptomatique d’une idéologie qui assimile l’excellence à un privilège ?

Alain Finkielkraut. Marie-Claude Blais a opportunément sorti de l’oubli Charles Renouvier, le philosophe de la République naissante. Renouvier dénonçait la tendance de la bourgeoisie à usurper pour ses enfants des places qui devaient être réservées aux meilleurs, toutes origines confondues.[access capability= »lire_inedits »] Il s’élevait contre ces bourgeois qui cherchaient à pousser leur progéniture vers des positions qu’elle ne pouvait pas toujours tenir. Ami de l’égalité, il donnait pour mission à l’État républicain d’instaurer sans complaisance ni relâchement une forme de sélection et de donner ainsi à chacun sa juste place selon ses aptitudes et son mérite.

Nous sommes aujourd’hui séparés de la pensée de Renouvier par celle de Bourdieu. La méritocratie, nous  a-t-il appris dans Les Héritiers, est un mirage. Sous couvert de sélectionner les meilleurs, l’École assure la reproduction sociale. Elle homologue le capital culturel que les enfants des classes favorisées doivent à leur milieu familial et le transmue en don personnel.

Ces thèses étaient iconoclastes en 1964. Elles sont maintenant officielles et tout le monde fait du Bourdieu. Camille Peugny, jeune sociologue de la pétulante République des idées, écrit par exemple : « La glorification du mérite est le corollaire logique de l’invisibilité du social. Dès lors que les antagonismes sociaux sont niés, chaque individu est érigé en acteur responsable de ses choix, de ses réussites et de ses échecs. » Docile élève de la critique sociale, l’institution fait donc l’inverse : elle supprime la distribution des prix, elle soupçonne les bons élèves de délit d’initié, elle fournit un alibi à ceux qui ne savent ni bien écrire ni bien compter en imputant leurs mauvais résultats à l’injustice du système, et voici que le ministre de l’Éducation nationale laisse entendre que les professeurs des classes préparatoires s’en mettent plein les poches alors même qu’ils désertent les zones d’éducation prioritaire pour les enfants gâtés des centres-villes.

À en croire la vulgate bourdivine, les héritiers n’ont pas d’efforts à faire pour entrer à Normale sup ou devenir avocat : il leur suffirait de produire leur certificat d’état civil. Cependant, la sollicitude déployée pour les « défavorisés », depuis la création du collège unique jusqu’à la suppression des redoublements, va à l’encontre des buts qu’elle affiche : on se règle sur les capacités des plus faibles pour n’abandonner personne en route.

Ainsi, l’École s’effondre et seuls les privilégiés échappent au désastre. Les réformes engagées contre les inégalités aggravent les inégalités. Conclusion des réformateurs : il faut aller plus loin dans les réformes.

Vincent Peillon a dû faire marche arrière, mais on interprète déjà ce recul comme une capitulation devant le corporatisme syndical et le puissant lobby des anciens élèves des grandes écoles. Ce n’est donc, hélas, que partie remise. Un gouvernement, de droite ou de gauche, aura un jour la peau des « prépas » et les meilleurs élèves français seront obligés de s’exiler pour faire de bonnes études.

Nelson Mandela

Nelson Mandela vient de mourir à l’âge de 95 ans. Dans ma jeunesse, il était le plus vieux prisonnier politique du monde puisqu’il était rentré à Robben Island en 1962 pour sortir de son dernier lieu de détention le 11 février 1990. Prix Nobel de la paix avec Frederik de Klerk en 1993, Mandela est élu Président de la République en 1994. Malgré des difficultés énormes, il parvient à éviter à son pays la faillite sanglante du Zimbabwe voisin, et quittera le pouvoir après un seul mandat. Bref, on dirait que la vie de cet homme a été un sans-faute moral et politique. Est-ce possible qu’il n’est pas de face sombre.

Mandela n’a pas toujours prêché la tolérance et l’ANC a fait preuve, avec ceux qu’elle considérait comme des traîtres ou des rivaux, d’une cruauté implacable. Il n’en reste pas moins que le premier président de la nouvelle Afrique du Sud est un grand homme, l’un des plus grands du XXe siècle. Mais si ce qui atteste la maturité d’une époque, c’est sa résistance à l’idolâtrie, alors il faut dire que la nôtre est retombée en enfance, ou plus exactement, en adolescence. Certes, quitte à diviniser un homme, on peut se réjouir que le choix se soit porté unanimement sur Nelson Mandela et non sur un Führer ou un « Petit  père des peuples ». Mandela n’est pas l’objet d’un culte totalitaire, c’est la démocratie qui, en lui, célèbre son accomplissement.

La religion séculière qui fait de « Madiba » le Dieu de notre temps est la religion de l’humanité universelle. C’est la nôtre. L’autre homme n’est pas autre que l’homme : telle est l’idée qu’il a victorieusement opposée à l’apartheid. Plutôt que la vengeance qui aurait conduit à remplacer la domination blanche par la domination noire, il a choisi la voie de la réconciliation et du pardon. « La vengeance, dit Hannah Arendt, […] laisse la réaction en chaîne dont l’action est grosse suivre librement son cours […] » Eh bien, Mandela a interrompu ce cours. Il a stoppé l’escalade, il a conjuré le cercle infernal de la vengeance. Frederik de Klerk a joué un rôle très important dans la réconciliation, mais l’initiative du pardon après l’apartheid est venue de Mandela.

Et comme l’écrit Jankélévitch, le pardon, véritable miracle humain, « fait époque […] : il suspend l’ordre ancien, il inaugure l’ordre nouveau […] La nuit de la faute, chez le gracié, présage une toute neuve aurore ; l’hiver de la rancune, chez celui qui gracie, annonce un tout neuf printemps. C’est le temps du renouveau et de la seconde jeunesse. Hic incipit vita nova. »

Mais c’est là que commence l’idolâtrie. Nous ne nous préoccupons pas de la réalité de cet ordre nouveau. Peu nous importent la violence qui explose, la continuation de la nuit, de l’hiver de la rancune au sein du printemps de l’ordre nouveau, l’in- sécurité, la corruption : l’inaltérable sourire du vieux Mandela tient lieu d’Afrique du Sud. La piété remplace la curiosité, la légende efface tout ce qui, dans le passé et le présent, pour- rait la problématiser ou la démentir. Et quand on veut bien admettre qu’il y a encore des problèmes, on invoque la persistance de l’apartheid.

Ce qui décharge un peu facilement l’ANC et le président Zuma de leurs effrayantes turpitudes. Et plutôt que d’interroger J.M. Coetzee, l’auteur de Disgrâce, le chef-d’œuvre sur la tragédie de l’Afrique du Sud contemporaine, on passe et on repasse les images du grand concert rock qui eut lieu à Wembley en 1988 pour obtenir la libération de Nelson Mandela. Dans l’imaginaire collectif, le concert extatique a remplacé la grande marche. Et nous avons trouvé en Mandela l’icône de la nouvelle fraternité souriante. Non plus la société sans classes, mais la société arc-en-ciel, le métissage de toutes les races, le mélange de toutes les cultures.

Qui a dit que le monde mondialisé n’avait plus d’utopie ? Il en a une : « United Colors of Benetton ». Mandela, malgré lui peut-être, l’incarne. Il indique la voie que nous devons suivre. Et tout reste à faire. Au lendemain de sa mort, le président français a dit, devant un parterre de dirigeants africains, que nous devions continuer à lutter contre les discriminations, et sur les plateaux de télévision, des personnalités du sport ou du show-biz ont dénoncé, le plus sérieusement du monde, l’apartheid qui sévit en France. Au lieu d’opposer le choix réconciliateur de Mandela à celui de l’Algérie ou du Zimbabwe qui ont éradiqué toute présence européenne sur leur sol, on invoque cette haute figure pour justifier la transformation de la planète entière, Europe comprise, en une gigantesque société multiculturelle. Je suis trop attaché à l’héritage européen pour m’enchanter de cette utopie et suis assez lucide pour voir ce qu’elle dissimule : le séparatisme culturel et la montée des tensions communautaires.

Ayrault et les rapports sur l’intégration

Les rapports sur la politique d’intégration remis à Jean-Marc Ayrault, analysés par Malika Sorel dans le précédent numéro de CAUSEUR, ont été publiés par Le Figaro. Les synthèses de ces cinq groupes d’experts ont mis le feu aux poudres. Citons les plus spectaculaires de leurs propositions : abrogation de la loi proscrivant les signes religieux à l’école, création d’une autorité de lutte contre les discriminations qui devrait évaluer les institutions culturelles selon la connaissance et la reconnaissance de la culture plurielle, etc. Est-ce pure folie ?

Ces rapports ne sont pas plus tombés du ciel qu’ils n’ont chu d’un bureau obscur. Les experts qui les ont rédigés ont suivi la voie tracée dans un précédent rapport par le conseiller d’État Thierry Tuot. Ce qui leur était demandé, c’était de faire les préconisations nécessaires pour en finir avec le concept unilatéral et normatif d’« intégration », et le remplacer par un « nous inclusif et solidaire ». Le moins que l’on puisse dire est qu’ils ont été au rendez-vous. Ils ont rétrogradé la langue française au rang de « langue dominante » dans un pays plurilingue, ils ont appelé à la généralisation sur tout le territoire de l’enseignement de l’arabe et des langues d’origine. Réécrivant l’Histoire à la lumière de l’actualité plurielle, ils ont invité la France à assumer sa dimension arabo-orientale et demandé que les noms des nouvelles rues de nos villes et villages soient donnés en écho à l’histoire des migrations. Comme l’affirme Esther Benbassa dans Le Figaro, il s’agit de « faire prendre conscience aux élites que la France est un pays aux populations hétérogènes. Cela a été le cas tout au long de son histoire. Sa richesse vient de cette hétérogénéité, de Chagall à Yves Montand ! » Ni Poussin donc, ni Degas, ni Monet, Vuillard, Bonnard ou Matisse, mais seulement Chagall. Yves Montand chantant Les Feuilles mortes mais pas Prévert, Rutebeuf,  Nerval ou Mallarmé. Quand on lit des choses pareilles, on pense à Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs : « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. » Et ces « cons », aujourd’hui, sont sénateurs, ministres ou sociologues. Ils nous expliquent depuis des lustres que la France doit aux étrangers l’essentiel de son génie. Mais heureusement, ils sont allés tellement loin dans ces rapports que l’opinion s’est révoltée. Elle n’a pas voulu du 2084 que lui dessinait l’antiracisme totalitaire. Et l’avion du changement qui croyait avoir rejoint son altitude de croisière a dû atterrir en catastrophe. Mais d’autres préconisations du même type nous menacent. L’Union européenne n’a-t-elle pas défini l’intégration comme un « processus dynamique à double sens d’acceptation mutuelle de la part de tous les immigrants et résidents des États-membres » ? En d’autres termes, aucune discrimination ne doit demeurer entre la culture

européenne et celles des nouveaux arrivants. Les institutions de l’UE veillent même à remplacer la civilisation européenne par les valeurs de respect et de tolérance.

Je pense à cette confidence de Levinas : « C’est le sol de la langue française qui est pour moi le sol français ; je parle très bien le russe encore, assez bien l’allemand et l’hébreu, je lis l’anglais, mais j’ai souvent pensé au début de la guerre de 1939 que l’on fait la guerre pour défendre le français ! […] C’est dans cette langue que je sens les sucs du sol. »

À ceux qui croient pouvoir en finir avec les privilèges de la langue et les sucs du sol, je ne peux répondre que par cette question : Est-ce ainsi que les hommes vivent ? [/access]

*Photo: MEUNIER AURELIEN/SIPA.00671094_000028.

Et si la monarchie, c’était la solution?

juan carlos espagne

Moi, j’aime les monarchies, comme tout Français républicain, vraiment républicain. Ce sont les démocrates qui n’aiment pas les monarchies parce que les démocrates sont persuadés que la somme des intérêts particuliers est supérieure à l’intérêt général. Le républicain, lui, est certain du contraire. Pour lui, la nation est une donnée spirituelle de l’histoire, quelque chose qui lui survivra, qui survivra à la puissance dissolvante de la mondialisation spectaculaire-marchande, aux éphémères constructions supranationales, à l’instar de l’UE,  qui vivront ce que vivent les roses du libéralisme. Et ce quand nous serons enfin sortis de l’irréalité de la valeur d’échange, aurait dit Marx, pour retrouver la jolie figure de cette jeune fille séquestrée depuis des lustres dans les culs-de-bas de fosse du capitalisme : la valeur d’usage.

C’est pourquoi on peut aimer les monarchies en étant républicain, les monarchies qui sont une façon d’incarner la nation, de lui donner un corps réel, légitimé par l’histoire. Et l’histoire, c’est un mode de légitimation tout de même un peu moins cheap qu’un scrutin qui donne temporairement à un clan le droit d’imposer sa volonté à un autre. Péguy, qui s’exclamait, « La république, notre royaume de France » avait parfaitement compris la chose.

C’est ces quelques ronchonneries un peu réacs, j’en conviens, qui me sont venues à l’esprit quand j’ai appris, assez chagriné, le  discrédit grandissant dont souffre Juan Carlos. Pour ses 76 ans, la presse espagnole lui a fait un vilain cadeau : un sondage indiquait dans El Mundo de dimanche que 62% des espagnols souhaitaient que le roi abdique en faveur de son fils, et, pire encore ; qu’une courte majorité, pour la première fois depuis son accession au trône en novembre 75 où Franco est définitivement allé mieux en allant au cimetière à pied[1. Ceux qui ont connu la presse satirique des années 70 saisiront l’allusion. Les autres n’ont qu’à chercher.], rejette la monarchie dans son ensemble. Je comprends le mélange de colère et d’écœurement des Espagnols. Depuis deux ans, Juan Carlos, ce n’est plus ça. Il s’est fait photographier non pas en fumant des cigarettes avec des SDF sur les Quais (un roi n’est jamais démagogue, contrairement à un élu, car un roi a un plus joli costume, parfois même un uniforme et n’a donc pas besoin de flatter le chaland par des menteries électoralistes) mais au Botswana devant un éléphant mort au cours d’un safari qui devait valoir à la journée quelques centaines de salaires moyens espagnols, enfin pour ceux qui ont un salaire et ne suicident pas dans un appartement avec un crédit sur cinquante ans dont ils vont pourtant être expulsés par des banques – par ailleurs renflouées par leurs impôts.

C’était la première vraie maladresse d’une série d’un roi qui avait pourtant été jusque-là un modèle et non seulement avait assuré la transition démocratique mais avait déjoué plusieurs tentatives de putsch, dont celle, bouffonne mais potentiellement dangereuse, du colonel Tejero un jour de février 81[2. On pourra lire sur le sujet le grand roman de Javier Cercas, Anatomie d’un instant (Actes Sud)]. Il avait suffi qu’il paraisse à l’écran, qu’il explique qu’il était le garant de la constitution et qu’il faudrait lui passer sur le corps si l’on voulait en finir avec la constitution. Essayez d’imaginer au hasard aujourd’hui la même scène et la même situation avec un chef d’Etat postmoderne dont tout le monde sait qu’il est là pour servir avec plus ou moins de zèle des intérêts supranationaux et financiers qui se présentent comme indispensables à la marche du monde. Ce ne sont pas avec leurs discours calibrés de technocrates tous identiques d’un pays l’autre, leur charisme d’huitres à lunettes, qu’ils pourraient empêcher des blindés de prendre position aux carrefours stratégiques. Et Juan Carlos avait ainsi gagné une légitimité autrement plus forte que celle donnée par des élections ou même un referendum. La preuve, le lendemain du putsch, la principale force antimonarchiste, celle du parti communiste espagnol, par la voix du vieux loup rouge Santiago Carrillo qui avait en son temps participé aux combats républicains de fin 36 pour défendre Madrid contre les fascistes, s’inclinait devant le jeune monarque et murmurait en lui serrant la main « Dieu sauve le roi ».

Oui, on peut comprendre l’exaspération du peuple espagnol à qui on a pourtant envie de dire : « ne jetez pas le bébé de la monarchie avec l’eau du bain de quelques scandales. »  Il faudrait aussi leur rappeler que l’Union Européenne  a tout intérêt à casser les nations, à favoriser les ethnorégionalismes, (cf la charte sur les langues régionales) et à regarder d’un œil faussement neutre mais avec une lueur de joie mauvaise au fond de la pupille, l’arrogance catalane, ou ailleurs la nouvelle étape de fédéralisation qui arrive en Belgique sous la pression nationaliste flamande, vidant un peu plus l’état de sa substance.

En Espagne, en Belgique mais aussi au Royaume-Uni où un referendum écossais sur l’indépendance s’annonce à haut risque, qu’est-ce qui permet à ces pays ne  pas se déliter complètement, façon Yougoslavie : le corps du roi, sa présence réelle. C’est toujours plus compliqué d’en finir avec un chef d’Etat qui est à la fois un être humain et un symbole. L’UE a beau se montrer de plus en plus impérieuse, on ne bouscule pas comme ça un monarque. On remarquera d’ailleurs que les trois pays qui pourraient l’être mais ne sont pas dans la zone euro de leur propre volonté sont trois monarchies : Royaume-Uni, Danemark et Suède. Il est vrai que remplacer une reine ou un roi sur les faces des billets par des monuments qui n’existent pas, ce n’est pas très sexy. Je porte moi-même le deuil de Montesquieu, Delacroix, Quentin de la Tour remplacés par des aqueducs dessinés par ordinateur.

Et puis l’autre avantage d’une monarchie, ce n’est pas seulement d’incarner, d’avoir de beaux billets, c’est de rendre impossible que soient un jour chef de l’Etat, je ne sais pas moi, Nadine Morano par exemple. Ne riez pas, un accident électoral est vite arrivé. Vous avez bien, les deux dernières fois, élu des présidents qui n’aiment ni le vin ni les romans, autant dire des contrôleurs de gestion, en fait. Si c’est comme ça que vous croyez éviter la dissolution définitive dans une Union Européenne qui transforme un continent en galerie commerciale, vous vous faites des illusions.

Non, par moment, je me demande s’il ne nous faudrait pas un roi. Il suffirait juste de lui expliquer de ne pas aller de faire de parties de chasse au Botswana et de prendre des ministres communistes.

*Photo : TabascoEye.

Syrie : guerres civiles en cascade

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syrie arabie iran

Le mois dernier, il neigeait sur Damas. Les montagnes du Qalamoun, barrière naturelle entre la capitale syrienne et le Mont Liban, se couvraient de blanc et de rouge, pendant que l’Armée Syrienne Libre essuyait revers sur revers. L’ASL existe-t-elle encore ? Minée par ses divisions, rongée par les rivalités entre ses parrains sunnites (qataris, turcs et saoudiens) l’opposition syrienne laïque et « islamiste modérée » a littéralement explosé en vol ces derniers mois, laissant le régime de Damas dans un face à face avec les jihadistes. Alliés objectifs, les divers groupes affiliés à Al-Qaïda qui contrôlent le nord du pays et l’armée loyaliste syrienne tenaient les dernières troupes de l’ASL en tenaille fin 2013.

Mais voilà qu’avec le passage à la nouvelle année, le rapport de force interne à l’opposition s’inverse : alors que les jihadistes avaient fait main basse sur l’arsenal de l’ASL, les combattants rebelles assiègent aujourd’hui l’état-major d’Al-Qaïda au Levant, à Raqqa, au bord de l’Euphrate, dans le centre-est de la Syrie. Dans le grand écheveau régional, la mainmise des jihadistes irakiens sur la ville irakienne de Fallouja a sans doute dessillé les Occidentaux, qui observaient jusqu’alors les succès de l’armée syrienne avec une neutralité bienveillante, ne haussant les sourcils qu’en cas d’exactions trop flagrantes.

Au cours des dernières semaines, avec le concours du Hezbollah, des gardiens de la Révolution iraniens aidés d’une petite milice chiite irakienne, la soldatesque fidèle à Assad a ainsi reconquis la majeure partie du corridor qui sépare Damas de la frontière libanaise. Qui suit les combats sur une carte observe que les pilonnages quotidiens d’Alep, seconde ville du pays en plein sur la ligne de front, contrastent avec le calme relatif qui prévaut à Damas, où le quotidien n’est perturbé que par des tirs sporadiques d’obus de mortier, lancés par des rebelles postés aux portes de la ville. Au fil de l’entretien qu’il a accordé au journal libanais L’Hebdo Magazine, Fabrice Balanche nous livre quelques éléments indispensables pour comprendre la partition effective de la Syrie. D’après ce fin connaisseur de la région alaouite, Bachar Al-Assad serait sur le point de remporter une victoire à la Pyrrhus : « Sauf revirement géopolitique, je pense que la Syrie va encore subir deux ans de combats, dans le scénario le plus optimiste (…)  Quand l’armée syrienne reprend des zones, elle n’est pas rejetée. Si, toutefois, le conflit devait s’éterniser, les zones tenues par les rebelles vont être complètement vidées de leurs habitants. Les Kurdes tiendraient le nord, les rebelles la vallée de l’Euphrate et les environs d’Alep, et le régime, du sud d’Alep jusqu’à la frontière jordanienne. Il n’y aurait plus de zones libres à 100%. Les Syriens auraient le choix entre le chaos et le retour du régime. »

Un constat que partage la flopée de chercheurs et de militants favorables à la rébellion signataires de l’ouvrage collectif Pas de printemps pour la Syrie (La Découverte, 2013), prenant acte de l’échec de l’Armée Syrienne Libre à faire vaciller le pouvoir baathiste. Par une savante combinaison de répression ultraviolente et de  manœuvres confessionnelles, le régime de Damas a teinté de nationalisme un machiavélisme dont les résultats ne cessent de surprendre.

Face à cette reconquête, la mal-nommée « communauté internationale »  agite un serpent de mer rampe aux portes de la Syrie : Genève-2, conférence internationale à laquelle seraient conviés l’Union Européenne, les Etats-Unis, l’opposition syrienne, la Ligue arabe mais aussi le régime de Damas et la République islamique d’Iran. Pour quels résultats : signer un cessez-le-feu, garantir le statu quo, pousser le pouvoir syrien à se démettre ? L’événement signerait en tout cas le grand retour des mollahs sur la scène internationale.

Les pasdaran pourraient en effet bientôt suppléer les maigres forces irakiennes pour reprendre Fallouja aux mains d’Al-Qaïda. Ils avancent également leurs pions au Liban, à feu et à sang depuis la fin de l’année. Les règlements de compte ont repris de plus belle à Beyrouth. Il y a à peine deux semaines, l’assassinat ciblé de Mohamed Chatah, proche collaborateur du clan Hariri et féal de l’Arabie Saoudite, a précédé de quelques jours un nouvel attentat contre un quartier chiite de Beyrouth. Le commanditaire saoudien de l’attaque contre la représentation diplomatique iranienne, Maged al-Maged, ayant opportunément été emporté par la maladie après son arrestation, il ne livrera pas ses secrets. De nouvelles actions violentes prévues contre les intérêts libanais du Hezbollah et de l’Iran ne sont pourtant pas à exclure.

Comme Alep flambe sous les bombes, la clé de la crise syrienne se trouve plus que jamais à mi-chemin entre Riyad et Téhéran. Entre ces deux gardiens de l’islam, la guerre froide ne fait que (re)commencer…

*Photo : Jaber al-Helo/AP/SIPA. AP21488091_000015.

Et si on commençait par le parler-ensemble?

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On a vite fait de crier haro sur le baudet. Voyez le rapport sur l’intégration commandé par Jean-Marc Ayrault. Étourdiment, le Premier ministre s’est félicité de l’excellent travail mené par les cinq groupes d’experts qui ont planché sur la question. Vu les réactions de l’UMP, du FN et d’une partie de la presse, il s’est félicité très étourdiment, Jean-Marc Ayrault, de ce travail trop considérable, trop minutieux pour qu’il l’ait lu. Tout au plus feuilleté, et encore. Il s’en félicite donc, et là-dessus, vlan ! Indignations en vrac.[access capability= »lire_inedits »]

Pilori. Recadrage immédiat par le président Hollande. Relance instantanée de rumeurs sur un changement accéléré de premier ministre. Il suffit d’un coup d’essai raté pour vous transformer en torche vivante.

Réactions un peu rudes. Se justifient-elles ? L’ensemble forme une masse indigeste, certes. Mais j’imagine la tête de ces femmes et de ces hommes qui se sont donné beaucoup de peine pour repenser une politique d’intégration en faillite et qui se voient traités d’hurluberlus, de grotesques, de moins que rien. Or, même s’ils sont peu connus, ces gens sont estimables. On n’a pas l’impression, à consulter la liste, d’avoir affaire à une bande d’olibrius ou à un ramassis d’illuminés. Il s’agit de cadres supérieurs de l’administration, d’universitaires sérieux, de présidents d’associations certifiées d’utilité publique, de gens de théâtre, de démographes, d’architectes, de médecins, en un mot d’individus a priori raisonnables.

En outre, beaucoup de patronymes, parmi les personnes auditionnées, trahissent une origine étrangère, maghrébine surtout, mais pas uniquement. Cela explique sans doute que les synthèses laissent percer une sensibilité aiguë aux défaillances de l’intégration. Loin d’être des charlatans, ces gens savent de quoi ils parlent. Quand ils déplorent les discriminations qu’ils constatent ou dont ils souffrent, ils savent de quoi ils parlent. Quand ils réclament une forte « politique d’égalité et de lutte contre les discriminations sociales et ethno-raciales », ils savent pourquoi ils la souhaitent. On peut être en désaccord radical avec eux, mais il est juste, il est même indispensable de les écouter. Des militants ? Certainement, pour la plupart. Néanmoins, pousser aussitôt des cris d’orfraie contre ce qu’ils préconisent révèle une étrange conception du dialogue démocratique.

Leurs suggestions doivent s’apprécier non sous l’effet d’un effroi irréfléchi, mais sous l’angle des attendus sur lesquels elles reposent et des conséquences qu’entraînerait le passage à l’acte législatif. Lesquelles, évidemment, se révéleraient désastreuses si le gouvernement s’engageait dans les voies ouvertes. Il ne le fera pas, ou à la marge. Le rapport a beau proclamer son attachement aux principes fondateurs de la République, le risque d’une mosaïque communautaire nous pendrait au nez. Les commentateurs ont pointé à raison cette dérive. La France des Français « de souche » victimes de la crise, des abandonnés des périphéries urbaines, des républicains authentiques, des laïques fervents, des simples particuliers attachés à leurs coutumes, à leurs traditions, à leur cadre de vie, toute cette France prendrait feu. Et ce serait légitime. Les discriminations dont pâtissent les populations immigrées justifient de nouveaux remèdes, pas que le pays se focalise dessus au point de tout chambouler. Même si une petite minorité considère qu’elles exigent une tabula rasa dont naîtra un monde auréolé d’une égalité parfaite, la grande majorité refuserait le prix à payer en termes de formation historique, d’unité nationale, de destin collectif, de fidélité à soi-même. Et ce serait légitime.

Ce sont les présupposés du rapport qui expliquent le caractère non pas extravagant mais impraticable des solutions qu’il envisage. D’une part, il pose un diagnostic essentiellement à charge. Comme si la France, par une indifférence hautaine et pingre, ne consentait qu’une vague attention à ses populations immigrées. Comme si, coupable d’un passé atroce et d’un présent odieux, elle leur devait une réparation inexpiable. Comme si enfin ces populations s’évertuaient, de tout leur être, à s’intégrer dans le creuset commun : on en est loin.

D’autre part, ces présupposés oublient le corps même du pays, ce qui de la France fait la France et pas autre chose. À titre d’illustration, ils rappellent l’approche qu’Alain Badiou développe dans son opuscule Portées du mot « juif »[1. Éditions Lignes et Manifestes, 2005]. Badiou prend soin de blâmer l’antisémitisme, de condamner le nazisme et la destruction des juifs d’Europe.

On ne peut l’accuser, en la matière, d’aucune complaisance. À la rigueur, on peut louer son rêve d’une Palestine où juifs et Palestiniens coexisteraient au sein d’un seul État sur une terre unique, fraternellement unis dans une harmonie digne de l’Éden, et dont l’exemple admirable servirait à l’humanité entière. Cependant, la condition qu’il y met pèse fort lourd : « Si l’on veut résoudre le problème de la guerre infinie au Moyen-Orient, il faudra arriver – et je sais que c’est quelque chose de difficile – à oublier l’Holocauste. » C’est une manière de parler : Badiou veut dire qu’il faudrait mettre l’Holocauste entre parenthèses, afin de « fonder une nouvelle sorte de paix par les moyens d’une nouvelle sorte de subjectivité politique ». Effort quasi surhumain, « dur ascétisme », dit-il. N’insistons pas : le projet procède d’une totale vue de l’esprit. Oublier l’Holocauste, autant prier les juifs de s’arracher le cœur.

C’est au fond ce que demandent les auteurs du rapport : oublier la France afin de fonder une nouvelle sorte de République grâce à une nouvelle sorte de subjectivité politique. Une révolution, en fin de compte. Pas sûr que l’actuelle République soit prête à renoncer à elle-même pour entrer dans la lumière d’une égalité irénique entre tous ses membres et servir ainsi de modèle au reste du monde. Constat regrettable sans aucun doute, qui affligerait les premiers chrétiens dévorés par les lions, mais personne, sauf les saints, les idéalistes et les masochistes, ne se laisse déchiqueter par pure charité envers son prochain.

A fortiori si ce prochain, voué moins à s’intégrer qu’à s’inclure, entend se maintenir en partie dans une position d’étranger. Finalement, c’est à ce bloc de réalité que de futurs travaux devront s’attaquer pour bâtir sur des compromis possibles, recevables, une politique de l’intégration qui permette de remédier aux faiblesses aujourd’hui constatées.[/access]

*Photo: soleil

Dieudonné : le nouveau cap du gouvernement

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Alors qu’on glose encore sur la légendaire prestation du Président pour ses vœux au bon peuple, la France, par la voix de Manuel Valls, s’est enfin trouvé un but, un cap, un dessein qui vaille… Faire taire l’abominable Dieudonné et son irrecevable antisémitisme.

Un Hollande blafard et bouffi sur fond de décor d’opérette, égrenait mardi soir avec lassitude des pseudo-projets dont tout le monde sait qu’il ne fera rien. En réaction à ces vœux présidentiels si convaincants, les politologues de tous bords annonçaient qu’après les prochaines échéances électorales, le Président n’aurait plus le choix de faire certaines réformes –ah bon, il l’avait jusqu’ici ?- et que, comme par miracle, il allait s’y coller dès qu’il aurait changé son gouvernement… Un gouvernement resserré naturellement, comme il est de mise pour les grandes batailles… Bref, c’est la magie de la Saint-Sylvestre dont les effets rosissent tous les mois de janvier : tout les espoirs sont permis, jusqu’aux fantasmes les plus dénués de fondement.

N’empêche, en attendant ces progrès annoncés comme autant de vœux pieux, il faut occuper le terrain. Dès lors, trouver un bouc émissaire pour les malheurs endurés en 2013 et l’offrir à la vindicte nationale parait un avantageux hochet pour détourner l’attention. Nous y voilà ! Si Dieudonné n’était pas là, tout irait pour le mieux sans doute.

Sans excuser des propos qui effectivement, sont souvent de nature à choquer –comme c’est d’ailleurs leur but clairement affiché-  il faut tout de même souligner la disproportion qui existe dans le traitement de cette affaire. Notre laïcité à géométrie variable fait qu’il est dangereux d’insulter l’islam, honteux d’offenser le judaïsme et permis de moquer le christianisme[1. Extrait de la circulaire : « Vous veillerez notamment dans ce cadre à susciter, proposer ou valoriser des initiatives de sensibilisation et de pédagogie préventive contre les comportements racistes, antisémites, antimusulmans ou intolérants »…Et pourquoi pas antichrétiens ?]. D’ailleurs, la fameuse quenelle de Dieudonné qui a mis le feu aux poudres ne parait pas si nettement destinée à blesser : dans sa version originelle (depuis 2005) elle ressemblait certes à un geste obscène, mais son arrière-pensée idéologique n’est pas si évidente.

Quoi qu’il en soit, on a trouvé notre homme et on ne le lâchera pas, Manuel Valls et Christiane Taubira en ont fait le serment… Et pour prouver leur ardeur, ils ont même pondu une circulaire « M’bala M’bala » rappelant aux préfets les outils dont ils disposent pour faire interdire le sulfureux spectacle.

Ainsi peut-on lire dans cette circulaire que : « l’existence de risques de graves troubles à l’ordre public induits par cette manifestation »et « l’impossibilité de prévenir ces troubles par des mesure de police appropriées moins attentatoires aux libertés que l’interdiction »… sont deux des raisons qui peuvent être invoquées pour interdire le show. On aurait aimé un Manuel Valls aussi motivé quand il s’agissait de fêter le PSG au Trocadéro le 13 mai dernier.

Dieudonné est un prétexte. Une manœuvre énorme pour tenter de faire oublier que c’est l’absence de représentation nationale qui crée l’anxiété et divise. Et pour faire bonne mesure, les Femen peuvent se livrer tranquillement à leurs obscénités dans les églises en toute impunité. Hasard de la programmation télévisuelle, Anne Hidalgo leur déclare son respect et sa bienveillance en pleine polémique Dieudonnesque et après leur happening trash de la Madeleine…

 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00671407_000010.

Bouffée de cheesophrénie chez McDo

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Ce sont décidément des mauvaises langues, ceux qui disent que McDonald’s est l’apôtre de la malbouffe et traite ses salariés américains comme des ouvriers chinois. Pas aux USA, en tout cas, où pendant quelques temps, mais quelques temps seulement, le site « McDonald’s Ressource Line » s’est fendu d’une véritable « encyclopédie de la santé » afin d’éviter le surpoids et les infarctus afférents. Le premier conseil, qui aurait enchanté tous les diététiciens mais désespéré les cardiologues, était d’éviter les aliments gras et sucrés, notamment… ceux des fast-foods ! Sous un dessin barrant d’un grand très rouge un menu « hamburger-frites-boisson gazeuse », on pouvait lire les recommandations suivantes : « Remplacez les aliments qui ne sont pas sains par des produits diététiques comme les fruits et les légumes. »

Il est inutile de préciser que le site en question était évidemment réservé aux employés et que ce sont de mauvais esprits, de vraies vipères réchauffées au sein de l’entreprise, qui ont laissé fuiter ces recommandations schizophrènes. Il est vrai que dans un monde où auraient été subitement suivies les recommandations de McDonald’s Resource Line, les employés de McDo se seraient retrouvés au chômage et se seraient rappelé, devant une assiette de radis ou une barquette de carottes râpées au citron, les jours heureux où l’on pouvait déguster, comme cela était récemment proposé dans les McDo France, le Double Shiny Bacon composé d’un double steak avec du fromage fondu et des tranches de bacon, bel exemple d’arme de destruction massive pour les artères.

Assez prudemment, sans doute pour justement éviter de passer pour aussi hypocrite que les marchands d’armes qui prétendent aider la paix, le site « McDonald’s Ressource Line » a  fermé ses portes sans sommation.

 

Le droit à la paresse

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« M. Thiers, dans le sein de la Commission sur l’instruction primaire de 1849, disait : « Je veux rendre toute puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : « Jouis ». M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l’égoïsme féroce et l’intelligence étroite.»

Il est loin, le temps où Lafargue écrivait le Droit à la paresse (1883). Loin l’époque où « Jouissez sans entraves » était un slogan recevable (1968). Nous ne sommes plus là pour rigoler. D’ailleurs, « jouir » est un gros mot — sauf pour les patrons, auxquels François Hollande vient de souhaiter une bonne année.

Pas à nous. Rarement entendu une cérémonie des vœux aussi cynique sous ses airs papelards. « Pas convaincus », les Français, paraît-il. Ils sont bien difficiles.

Le capitalisme a ceci en commun avec l’islamisme qu’il progresse volontiers à petits pas feutrés, en faisant croire que ses objectifs (grignoter tout ce qui pouvait entraver sa marche triomphale vers le Toujours plus) sont les nôtres (avoir la liberté de se faire empapaouter).

Nous travaillerons donc le dimanche, à Bricorama d’abord et ailleurs ensuite. En attendant de travailler la nuit, et aussi pendant les vacances, que nous ne prendrons plus. Un peu mieux payés, promettent les sirènes : mais quand ce sera devenu une habitude, les salaires du dimanche rejoindront les autres, qui d’ailleurs baisseront. La loi de l’offre et le droit de mourir de faim. Le jour des saigneurs.

Sept sur sept. Oh, dans le respect des 35 heures, mais dans la pratique des heures sup jamais payées entièrement. Huit heures de boulot, trois heures de transport. Vous embrasserez vos gosses l’année prochaine, vous aurez tout le temps de vous reposer quand vous serez mort. On en arrive à prendre pour un acquis social le droit d’aller attraper le cancer à la pause. Ou pour une promenade dominicale la possibilité d’aller se perdre dans une aire commerciale. Plan-de-campagne forever ! Sûr que ça va plaire aux mômes ! Sûr que le lendemain, ils travailleront en classe — la vraie motivation, ce n’est pas en travaillant qu’on la trouve, c’est justement en ne travaillant pas. À l’âge où ils devraient rêver de « fuir ! là-bas, fuir ! », on leur propose une virée chez Barnéoud, avec restauration chez McMerde. Et l’on s’étonne qu’ils préfèrent dealer du shit ?

Je n’aurais jamais cru en arriver à défendre le jour du Seigneur. La justification des Trois-huit se fonda d’abord sur la nécessité de ne pas éteindre les hauts-fourneaux, puis de ne pas briser les chaînes — puis de ne pas interrompre le flux de fric, qui, d’ailleurs, coule toujours dans les mêmes poches. Jamais les milliardaires n’ont été si milliardaires, jamais ils ne se sont tant plaints des « charges patronales » — excusez-moi, je sors pour pleurer sur leur sort.

Afin de maintenir la pression, on n’embauche plus en CDI. On n’embauche plus à temps plein. Un SMIC, c’est trop — deux-tiers de SMIC, c’est plus raisonnable. En plus, embaucher quelqu’un pour quelques heures par semaine camoufle la réalité du chômage, mais dissimule mal la réalité — le nombre effarant de vrais pauvres.

Chance : le centre commercial a été construit dans une lointaine banlieue où sévissaient jusqu’à hier des champs de betteraves. Juste là où ils habitent, les travailleurs pauvres (pléonasme, depuis quelque temps) qui sont accessoirement les consommateurs privilégiés desdits centres — c’est pour mieux exploiter ceux qui n’ont pas grand-chose que l’on restera ouvert le dimanche en faisant travailler ceux qui n’ont presque rien.

Allez, je parierais que parmi eux, il y en a pas mal qui ont voté à gauche… Mais pas mal aussi qui votent à l’extrême-droite. Ce n’est pas prioritairement la peur du Noir ou le dégoût du Beur qui draine les foules chez la Marine. C’est la misère, y compris la misère endimanchée qui va traîner le week-end chez Bricorama and co. En se posant des questions existentielles sur le choix du lino imitation parquet flottant. N’oublie pas le cutter de tapissier, Josette. Que j’aie quelque chose pour me couper la gorge. Chic, ils sont soldés ! Suicidez-vous le dimanche, il y a des promos.

Evidemment, le tir de barrage médiatique a été impressionnant. Pauvres centres commerciaux, qui réalisent en un jour 50% de leur chiffre d’affaires hebdomadaire ! Pauvres patrons (oxymore, cette fois…) !

Quand vous rentrerez de votre promenade chez Mr Bricolage, il y aura du foot à la télé. Byzance !

Je ne crois pas être le seul à penser que TF1 (99 des 100 meilleures audiences sur l’année 2013, mais France 2 fait de son mieux pour descendre aussi bas — déjà son Journal est devenu invisible) sera bientôt insuffisant à contenir la nausée qui monte. Les élections municipales seront une raclée pour les partis de gouvernement, les européennes un bain de sang. Ça va voter FN sans complexe — comme si le FN avait un autre programme que le libéralisme fou (pléonasme !). Enfin, pas si fou que ça : l’argent que nous n’avons pas coule à flots dans leurs poches — je m’inquiétais pour eux.

À moins que ça ne se passe dans la rue : à la violence patronale ou gouvernementale répond toujours, à un moment ou un autre, la violence populaire. Aveugle.

*Photo: V. WARTNER/20 MINUTES/SIPA.00649565_000001.

Français contre Français

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Le plus consternant, dans cette affaire de rapports sur l’intégration, est peut-être qu’on les ait fait disparaître du site de Matignon – qui plus est alors que le scandale avait déjà eu lieu –, c’est ballot. Ces rapports sont formidables, ces rapports ne nous engagent en rien, il n’y a jamais eu de rapports : décidément, on ne sort pas de cette histoire de chaudron. [access capability= »lire_inedits »]

Ce n’est pas très glorieux, mais le 13 décembre, lorsque la manchette du Figaro sur « Le rapport qui veut autoriser le voile à l’école » a lancé la polémique, je m’en suis atrocement voulu d’avoir raté un « scoop ». En effet, ce n’est pas pour nous vanter mais, grâce à la vigilance de Malika Sorel, vous avez été, chers lecteurs, les premiers informés de l’existence et du contenu de ces rapports, dont nous affirmions qu’on y retrouvait « tous les poncifs de la propagande anti-laïque, y compris l’autorisation du voile à l’école. » Mais quoique ces textes nous aient passablement enragés, nous n’avons pas cru bon de faire monter la sauce en « une » dès lors qu’ils ne constituaient pas une politique et que nous étions convaincus qu’ils n’étaient pas près de le devenir.

Ces scrupules nous ont-ils conduits à sous-estimer leur importance ? Ce n’est pas sûr. Certes, il peut être de bonne politique, et de bonne politique éditoriale, de crier avant d’avoir mal ou d’en rajouter dans le catastrophisme – le lecteur, comme l’électeur, ne déteste pas qu’on confirme ses plus sombres anticipations. Mais s’agissant d’une matière aussi inflammable que l’intégration des Français de souche récente, la situation est déjà assez inquiétante pour qu’on s’interdise de jeter de l’huile sur le feu en s’adonnant à un lectoralisme de mauvais aloi.

L’avenir de Causeur nous préoccupe, mais celui de la France tout autant. Si nous voulons mener la bataille des idées, et nous le voulons, il est temps de chercher à comprendre l’adversaire plutôt que de nous tenir chaud en le noyant sous un flot d’invectives ou en brandissant les mots « laïcité » ou « République » comme d’autres des crucifix ou des gousses d’ail. Nos coups porteront mieux dans un combat à la loyale.

Dès que nous avons pris connaissance des propositions extravagantes formulées par les fameux « groupes d’experts », il nous a paru clair que le gouvernement s’empresserait d’en jeter la plus grande partie à la poubelle, non pas parce que nous lui faisons une confiance aveugle pour défendre la laïcité et, plus généralement, le modèle républicain, mais parce qu’en politique, on a généralement raison de tabler sur l’intérêt bien compris des acteurs. En clair, on voit mal ce qui pousserait un Président déjà fort impopulaire à heurter frontalement des électeurs dont ses sondeurs doivent bien lui expliquer qu’ils sont franchement crispés par les revendications identitaires d’une partie de leurs concitoyens, notamment musulmans. Jean-François Copé a sorti les mots du dimanche pour promettre qu’il ne laisserait pas le Président « brader le modèle républicain » et accusé le gouvernement de faire du Mitterrand en « agitant le chiffon rouge pour faire monter le FN ».

On ne jurera pas que nos dirigeants soient incapables de calcul d’aussi bas étage, mais c’est peut-être leur prêter un machiavélisme qui s’accorde mal avec l’amateurisme dont on peut voir d’innombrables manifestations. Les cris d’orfraie poussés par la droite sont peut-être de bonne guerre. Il n’en reste pas moins vrai que l’abrogation de la loi sur l’interdiction des signes religieux à l’école est aussi peu d’actualité que la réalisation du 50e engagement de François Hollande sur l’ouverture du droit de vote aux élections locales aux étrangers non communautaires.

Reste qu’en la matière, la minimisation serait aussi irresponsable que l’exagération. Si ces textes, qualifiés de « jargonnants » par Le Monde, ne révèlent pas les noirs desseins du Président, ils témoignent bel et bien de la progression d’une idéologie ouvertement différentialiste dans certains milieux, notamment associatifs, et dans certaines sphères du pouvoir et de la haute administration, en particulier au Conseil d’État, corps auquel appartiennent Christophe Chantepy, le directeur de cabinet du Premier ministre, ainsi que Thierry Tuot. En février 2013, celui-ci avait déjà remis à Jean-Marc Ayrault un Rapport sur la refondation des politiques d’intégration [1. Thierry Tuot, « La grande nation : pour une société inclusive », Rapport au Premier ministre sur la refondation des politiques d’intégration, février 2013.] dans lequel on pouvait lire ce passage, fort édifiant sur la vision que certains commis présumés de l’État ont de l’État qu’ils servent : « Droits et devoirs ! Citoyenneté ! Histoire ! Œuvre ! Civilisation française ! Patrie ! Identité ! France ! […] Dans quel monde faut-il vivre pour croire un instant opérante la frénétique invocation du drapeau ? […] Au XXIe siècle, on ne peut plus parler en ces termes à des générations de migrants […] On ne peut plus leur tenir un discours qui fait sourire nos compatriotes par son archaïsme et sa boursouflure. » Thierry Tuot a parfaitement le droit de penser que les termes « civilisation française », « patrie », ou même « France » relèvent de l’« archaïsme » et de la « boursouflure ». Mais les citoyens de ce pays ont aussi le droit de savoir qui le Premier ministre choisit pour le guider alors qu’il mijote une vaste réforme de la politique d’intégration. On n’a pas besoin d’être complotiste pour savoir que trois points, ça fait une ligne.

Quoi qu’il en soit, on peut penser, comme votre servante, que la sociologie militante et l’énarchie repentante se trompent radicalement, tant sur les causes du mal et sur les remèdes qu’il convient de lui apporter. Mais on doit au moins se mettre d’accord sur le diagnostic : une proportion notable des descendants d’immigrés récents peine à trouver sa place dans la société française. À partir de ce constat, deux visions de l’intégration s’affrontent en France et c’est de cela dont nous devons parler en admettant préalablement que toutes les deux ont leur légitimité.

Notre conception de l’appartenance, que l’on nommera « républicaine » pour faire court, est connue : elle repose sur l’alchimie du droit et de l’histoire, le droit qui fait de nous des égaux, l’histoire qui confère à certaines cultures un droit d’aînesse – « À Rome, fais comme les Romains ». On aurait pourtant tort de croire que l’on peut, au nom de l’antériorité et de notre préférence assumée pour l’aimable libéralisme de nos mœurs, balayer l’argument invoqué, par exemple, par les Indigènes de la République.

Nous sommes aussi français que vous, nous disent-ils, et à ce titre, notre façon de vivre, de nous habiller ou de nous marier est aussi légitime que la vôtre. Et de fait, votre copain Mohamed et votre copine Samira n’ont pas plus d’attaches ailleurs que la plupart des Français. Au nom de quoi leur imposerait-on d’accepter d’être soigné par une femme ou de se dévoiler à l’école ? Je comprends que Samira et Mohamed veuillent vivre comme leurs parents. Seulement, cela veut dire que, dans trois ou quatre générations, il y aura toujours, pour leurs descendants, un « vous » et un « nous ». Alors, je ne sais pas comment les convaincre, Samira et Mohamed, que justement, c’est ça la France : un pays où deux mariages et trois enterrements font de n’importe quel individu un « desouche » comme les autres. Échapper à ses parents n’interdit pas de les respecter.[/access]

*Photo: BAZIZ CHIBANE/SIPA.00644184_000006.

Dieudonné, ça suffit!

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Au fait, ça a commencé quand ?

Quand Complément d’enquête sur France 2 a rapporté, le 19 décembre, les propos odieux tenus par Dieudonné, lors d’un spectacle, à l’encontre de Patrick Cohen ?

Quand le ministre de l’Intérieur piqué par je ne sais quelle mouche à la fois de confort éthique et de tactique politique, mal conseillé en tout cas, a déclaré le 27 décembre qu’il envisageait de faire interdire les réunions publiques de Dieudonné ?

Quand Jean-François Copé en l’occurrence plus attaché au communautarisme qu’à l’état de droit a approuvé sans l’ombre d’une réserve la démarche de Manuel Valls ?

Quand l’inénarrable Arno Klarsfeld, personnalité discutable et avocat médiocre – je me souviens de lui, ânonnant et lisant sa plaidoirie lors du procès par contumace d’Aloïs Brunner – a appelé, le 2 janvier, à manifester dans la rue contre les spectacles de Dieudonné comme si une telle injonction, émanant de lui, avait la moindre chance d’être suivie d’effet ? Quand, absurdement, il s’est félicité de ne porter plainte que pour les crimes contre l’humanité et pas à l’encontre « d’un antisémite nauséeux » ? Comprenne qui pourra : ajouter du désordre au scandaleux, ce serait bien ? Se priver de l’état de droit pour manifester ses muscles de moralité, ce serait républicain ?

Et cela continue puisque SOS Racisme, en retard d’une indignation, portera plainte contre tous ceux accomplissant le geste de « la quenelle » s’il n’y a pas d’équivoque sur son sens antisémite. Bon courage aux tribunaux et beau « terrain de je » pour les mis en cause!

Ce qui est sûr, c’est qu’on parle trop de Dieudonné et que cela a trop duré.

Il y en a quelques-uns, peut-être plus qu’on ne croit, qui refusent l’alternative de rire grassement à l’humour de Dieudonné ou d’étouffer sa liberté d’expression même quand elle n’est pas provocatrice, transgressive ou délictuelle. Et cela lui arrive.

Comment ne pas s’étonner – et ce serait risible si cette cause, qui est pourtant tout sauf prioritaire, n’était pas empreinte de gravité – de l’évolution si rapide d’un ministre de l’Intérieur, passant de l’envie d’interdire immédiatement, brutalement, et justement contestée, au souci de voir exécuter les sanctions contre Dieudonné, ce qui, il faut le reconnaître, est enfin la bonne approche ? Pour garder un peu de constance, une circulaire sera adressée aux préfets pour les inciter sans doute à présumer ou à exagérer le trouble !

Il est piquant d’entendre Manuel Valls exprimer sa certitude de la solidarité de la garde des Sceaux pour nous donner l’impression, avec cette entente de façade, d’un parfait petit couple techniquement efficient et politiquement soudé.

Moins drôle, plus saumâtre est la focalisation opérée sur le fait que Dieudonné organiserait son insolvabilité et qu’ainsi il ne payerait aucune des amendes l’ayant sanctionné. L’exécution des peines concernant Dieudonné n’est certes pas un problème négligeable – il s’agit même en l’occurrence de la seule stratégie pénale cohérente – mais on souhaiterait que cette vigilance puisse s’élargir aux 80 000 sanctions en attente d’effectivité pour des délits, sans prétendre offenser personne, d’une gravité bien supérieure à celle de paroles dévoyées.

Christiane Taubira a qualifié les propos de Dieudonné de « pitreries obscènes d’un antisémite récidiviste ». Pourquoi pas ?

Maintenant que le projet d’interdiction est retourné aux oubliettes où végètent beaucoup d’annonces inspirées par la bienséance morale plus que par la rigueur juridique et la lucidité démocratique, que faire ?

D’abord remplacer ce tintamarre qui implacablement donne du grain à moudre, du ressentiment à exploiter, de la colère à manipuler à Dieudonné, à ses séides, à ses partisans, à ces seuls spectateurs qu’il ne fait rire que pour le pire et qu’à cause de lui, par une discrétion répressive énergique, efficace et fondée. Aussi bien pour les peines, leur aggravation par récidive que pour leur exécution.

Pas si simple, tant le commun des citoyens et des juristes plus pulsionnels que raisonnables ont tendance à assimiler ce que l’éthique réprouve à ce que le droit interdit. Ce n’est pas toujours vrai et il faut s’en féliciter. Car c’est cet écart, cette distance qui permettent la liberté et empêchent qu’une chape de plomb totale et étouffante pèse sur nous, nos pensées, nos écrits, nos paroles et nos actes. Notre société. Il est plus important, en ce sens, de respecter à toute force, en se défendant de la moindre entorse, l’état de droit, les armes dont il dispose et les limites qu’il pose, que de s’abandonner à la volupté sombre de tout pénaliser au risque de violer non seulement des droits individuels mais l’esprit même de notre République.

Prenons l’exemple de la phrase odieuse proférée à l’encontre de Patrick Cohen. Plainte a été portée et une enquête a été ordonnée. Pour incitation à la haine raciale. Procédure normale, attendue. Ce propos qui regrettait que les chambres à gaz aient « oublié » en quelque sorte ce journaliste ne vise évidemment que lui et, strictement et juridiquement entendu, ne caractérise pas forcément l’infraction retenue. C’est de l’humour atroce, une dérision nauséabonde, une offense par ricochet faite à la mémoire des victimes de l’Holocauste, une dénonciation sarcastique, mais une incitation à la haine raciale, je ne sais pas, incitation et expression étant des concepts différents.

Il me paraît cependant évident que Dieudonné sera renvoyé devant le tribunal correctionnel et qu’il sera condamné parce que, pour des juges, il faut un courage inouï pour savoir résister à la légitimité de la condamnation morale en ne privilégiant que la légalité de l’incrimination pénale. Une appréhension au cas par cas épuisante, alors que faire fond sur l’opprobre publique autorise la paresse intellectuelle et l’approximation en droit.

Ce n’est pas discuter du sexe des anges. C’est à la fois réprimer quand c’est nécessaire et sauvegarder parce que c’est capital. Ne pas penser qu’à Dieudonné mais au bien de tous.

Ceux qui ont assisté à l’une de ses représentations en font un compte rendu – par exemple Stéphane Jourdain pour l’AFP, même si sa perception a été contredite par plusieurs intervenants sur Twitter ni excités ni racistes – qui montre que le spectacle de Dieudonné est fortement, intensément provocateur, parfois drôle et, à certains moments, une enclave antisémite dans un monde, une société qui se retiennent, se dominent et ont honte quand ils s’égarent lamentablement sur ce terrain (Nouvel Observateur). Il y a aussi des sketchs qui ne sont pas du tout inspirés par « le petit entrepreneur de la haine »  » dénoncé par Valls.

Si on continue à réagir si maladroitement, si bêtement, aux offensives d’un Dieudonné jubilant, si la gauche continue à lui faire ce cadeau quasiment au quotidien depuis la mi-décembre, si on n’entrave pas Dieudonné tout en violant nos principes, il gagnera. Depuis quelque temps, grâce à ces adversaires, il y a déjà affluence chez lui!

J’attends que le combat à mener devienne en même temps vigoureux et banal. Tranquille.

Sinon, l’enclave deviendra un royaume. Même s’il est pervers.

Dieudonné en effet, ça suffit, monsieur le ministre !

 

*Photo : Remy de la Mauviniere/AP/SIPA. AP21502996_000003.

Transsubstantiation de la Yougoslavie

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C’est un pays « où les autobus ont la vie plus longue que les frontières », nous avertit le narrateur en guise d’incipit. Et déjà se font sentir ces odeurs si particulières au pays des Balkans, mélange de sève de pin, de frênes, d’exhalations de la Save et du Danube mais aussi les âcres relents de fer et de poudre qui se dégagent des bombes qui pleuvent sur la Krajina serbe. Après la proclamation d’indépendance de la Croatie, la Yougoslavie et ses peuples se déchirent : une guerre « qui suspend le code pénal et même le décalogue », un temps où la vie se cultive « comme de la chair à sacrifices ».

Un homme, Nikola, a décidé de s’extraire de cette tragédie humaine en trouvant refuge sur les contreforts du mont Velebit, au milieu des abeilles qu’il élève consciencieusement depuis des années et qui lui offrent un miel « qui adoucit tout, dissout tout, enrichit tout ». Pour Vesko qui s’est décidé à ramener le paternel à Belgrade, commence un long périple, entre la Serbie, la Hongrie et la Croatie où s’entremêlent des sentiments d’angoisses et de colères qui se choquent à la sérénité du « vieux ». C’est que Nikola a choisi de ne pas connaître « ce qui ne lui était pas destiné » et sursoit à toutes les violences rencontrées sur le chemin du retour en distribuant son miel, quand le fils accroche à cette guerre tout « l’excédent d’humeurs ». Un excédent qui l’aurait conduit au parricide sans l’intervention providentielle d’une herboriste philosophe, Vera– un nom signifiant la Foi en langue slave.  « Chacun de nos gestes compte » conclut l’herboriste qui a entrepris de raconter cette histoire aux accents de parabole au narrateur venu consulter.

Le narrateur est un enfant de ces peuples écartelés mais cette guerre, il ne l’a pas vécue. Sinon dans les montagnes helvètes, où enfant, il s’imaginait les formes de la Yougoslavie et les arpentait à mesure que la matrice se réduisait. Y a-t-il un lien entre cette absence, ce sentiment de culpabilité que l’on devine pudique mais réel, et ce mal physique intense qui conduit le narrateur à visiter, six jours durant, Vera, au sixième étage d’un immeuble reculé ? De Vesko le Teigneux ou de Nikola, que faut-il prendre ?

Dans ce premier roman placé sous le signe du miel –jusqu’au titre de l’œuvre – Slobodan Despot a osé un acte de foi qui transpire de lignes ciselées au scalpel : réécrire le mystère de la transsubstantiation – le sang en miel – et en dépeindre les effets qu’en d’autres temps Bloy ou Maistre auraient nommés la réversibilité des mérites et que le catéchisme appelle la communion des saints. Lui-même d’origine serbe, lui-même spectateur éloigné d’un conflit où il aurait pu jouer, Despot soulèverait-il là les vieux démons de la diaspora serbe qui en est peut-être encore à son examen de conscience ? Si chaque acte engage, alors sans doute il faut préférer à la mélasse rouge, la substance sucrée du nectar dont le Livre des Juges raconte qu’il se fabrique même dans la carcasse d’un lion. Et alors, la logique du don prend tout son sens : donner, recevoir, rendre. Qui d’autre que Vera, pour en avoir fait l’expérience, saurait le raconter ?

Le Miel, Slobodan Despot, Gallimard, 2013.

 

*Photo : PHOTO/SIPA. 00507534_000013.

Classes prépa, Mandela, intégration : le journal d’Alain Finkielkraut

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Vincent Peillon face aux profs de prépa

Vincent Peillon veut-il en finir avec les classes préparatoires ? Fin novembre, il annonçait que les décharges dont bénéficient certains de leurs 6500 professeurs, payés en moyenne  4800 euros par mois, seraient supprimées, les économies ainsi réalisées, 20 à 30 millions d’euros selon Le Monde, devant être affectées aux enseignants des ZEP. Il a suffit d’une journée de  grève, le 9 décembre, pour que le projet soit abandonné. Malgré cette reculade tactique, ce projet était-il symptomatique d’une idéologie qui assimile l’excellence à un privilège ?

Alain Finkielkraut. Marie-Claude Blais a opportunément sorti de l’oubli Charles Renouvier, le philosophe de la République naissante. Renouvier dénonçait la tendance de la bourgeoisie à usurper pour ses enfants des places qui devaient être réservées aux meilleurs, toutes origines confondues.[access capability= »lire_inedits »] Il s’élevait contre ces bourgeois qui cherchaient à pousser leur progéniture vers des positions qu’elle ne pouvait pas toujours tenir. Ami de l’égalité, il donnait pour mission à l’État républicain d’instaurer sans complaisance ni relâchement une forme de sélection et de donner ainsi à chacun sa juste place selon ses aptitudes et son mérite.

Nous sommes aujourd’hui séparés de la pensée de Renouvier par celle de Bourdieu. La méritocratie, nous  a-t-il appris dans Les Héritiers, est un mirage. Sous couvert de sélectionner les meilleurs, l’École assure la reproduction sociale. Elle homologue le capital culturel que les enfants des classes favorisées doivent à leur milieu familial et le transmue en don personnel.

Ces thèses étaient iconoclastes en 1964. Elles sont maintenant officielles et tout le monde fait du Bourdieu. Camille Peugny, jeune sociologue de la pétulante République des idées, écrit par exemple : « La glorification du mérite est le corollaire logique de l’invisibilité du social. Dès lors que les antagonismes sociaux sont niés, chaque individu est érigé en acteur responsable de ses choix, de ses réussites et de ses échecs. » Docile élève de la critique sociale, l’institution fait donc l’inverse : elle supprime la distribution des prix, elle soupçonne les bons élèves de délit d’initié, elle fournit un alibi à ceux qui ne savent ni bien écrire ni bien compter en imputant leurs mauvais résultats à l’injustice du système, et voici que le ministre de l’Éducation nationale laisse entendre que les professeurs des classes préparatoires s’en mettent plein les poches alors même qu’ils désertent les zones d’éducation prioritaire pour les enfants gâtés des centres-villes.

À en croire la vulgate bourdivine, les héritiers n’ont pas d’efforts à faire pour entrer à Normale sup ou devenir avocat : il leur suffirait de produire leur certificat d’état civil. Cependant, la sollicitude déployée pour les « défavorisés », depuis la création du collège unique jusqu’à la suppression des redoublements, va à l’encontre des buts qu’elle affiche : on se règle sur les capacités des plus faibles pour n’abandonner personne en route.

Ainsi, l’École s’effondre et seuls les privilégiés échappent au désastre. Les réformes engagées contre les inégalités aggravent les inégalités. Conclusion des réformateurs : il faut aller plus loin dans les réformes.

Vincent Peillon a dû faire marche arrière, mais on interprète déjà ce recul comme une capitulation devant le corporatisme syndical et le puissant lobby des anciens élèves des grandes écoles. Ce n’est donc, hélas, que partie remise. Un gouvernement, de droite ou de gauche, aura un jour la peau des « prépas » et les meilleurs élèves français seront obligés de s’exiler pour faire de bonnes études.

Nelson Mandela

Nelson Mandela vient de mourir à l’âge de 95 ans. Dans ma jeunesse, il était le plus vieux prisonnier politique du monde puisqu’il était rentré à Robben Island en 1962 pour sortir de son dernier lieu de détention le 11 février 1990. Prix Nobel de la paix avec Frederik de Klerk en 1993, Mandela est élu Président de la République en 1994. Malgré des difficultés énormes, il parvient à éviter à son pays la faillite sanglante du Zimbabwe voisin, et quittera le pouvoir après un seul mandat. Bref, on dirait que la vie de cet homme a été un sans-faute moral et politique. Est-ce possible qu’il n’est pas de face sombre.

Mandela n’a pas toujours prêché la tolérance et l’ANC a fait preuve, avec ceux qu’elle considérait comme des traîtres ou des rivaux, d’une cruauté implacable. Il n’en reste pas moins que le premier président de la nouvelle Afrique du Sud est un grand homme, l’un des plus grands du XXe siècle. Mais si ce qui atteste la maturité d’une époque, c’est sa résistance à l’idolâtrie, alors il faut dire que la nôtre est retombée en enfance, ou plus exactement, en adolescence. Certes, quitte à diviniser un homme, on peut se réjouir que le choix se soit porté unanimement sur Nelson Mandela et non sur un Führer ou un « Petit  père des peuples ». Mandela n’est pas l’objet d’un culte totalitaire, c’est la démocratie qui, en lui, célèbre son accomplissement.

La religion séculière qui fait de « Madiba » le Dieu de notre temps est la religion de l’humanité universelle. C’est la nôtre. L’autre homme n’est pas autre que l’homme : telle est l’idée qu’il a victorieusement opposée à l’apartheid. Plutôt que la vengeance qui aurait conduit à remplacer la domination blanche par la domination noire, il a choisi la voie de la réconciliation et du pardon. « La vengeance, dit Hannah Arendt, […] laisse la réaction en chaîne dont l’action est grosse suivre librement son cours […] » Eh bien, Mandela a interrompu ce cours. Il a stoppé l’escalade, il a conjuré le cercle infernal de la vengeance. Frederik de Klerk a joué un rôle très important dans la réconciliation, mais l’initiative du pardon après l’apartheid est venue de Mandela.

Et comme l’écrit Jankélévitch, le pardon, véritable miracle humain, « fait époque […] : il suspend l’ordre ancien, il inaugure l’ordre nouveau […] La nuit de la faute, chez le gracié, présage une toute neuve aurore ; l’hiver de la rancune, chez celui qui gracie, annonce un tout neuf printemps. C’est le temps du renouveau et de la seconde jeunesse. Hic incipit vita nova. »

Mais c’est là que commence l’idolâtrie. Nous ne nous préoccupons pas de la réalité de cet ordre nouveau. Peu nous importent la violence qui explose, la continuation de la nuit, de l’hiver de la rancune au sein du printemps de l’ordre nouveau, l’in- sécurité, la corruption : l’inaltérable sourire du vieux Mandela tient lieu d’Afrique du Sud. La piété remplace la curiosité, la légende efface tout ce qui, dans le passé et le présent, pour- rait la problématiser ou la démentir. Et quand on veut bien admettre qu’il y a encore des problèmes, on invoque la persistance de l’apartheid.

Ce qui décharge un peu facilement l’ANC et le président Zuma de leurs effrayantes turpitudes. Et plutôt que d’interroger J.M. Coetzee, l’auteur de Disgrâce, le chef-d’œuvre sur la tragédie de l’Afrique du Sud contemporaine, on passe et on repasse les images du grand concert rock qui eut lieu à Wembley en 1988 pour obtenir la libération de Nelson Mandela. Dans l’imaginaire collectif, le concert extatique a remplacé la grande marche. Et nous avons trouvé en Mandela l’icône de la nouvelle fraternité souriante. Non plus la société sans classes, mais la société arc-en-ciel, le métissage de toutes les races, le mélange de toutes les cultures.

Qui a dit que le monde mondialisé n’avait plus d’utopie ? Il en a une : « United Colors of Benetton ». Mandela, malgré lui peut-être, l’incarne. Il indique la voie que nous devons suivre. Et tout reste à faire. Au lendemain de sa mort, le président français a dit, devant un parterre de dirigeants africains, que nous devions continuer à lutter contre les discriminations, et sur les plateaux de télévision, des personnalités du sport ou du show-biz ont dénoncé, le plus sérieusement du monde, l’apartheid qui sévit en France. Au lieu d’opposer le choix réconciliateur de Mandela à celui de l’Algérie ou du Zimbabwe qui ont éradiqué toute présence européenne sur leur sol, on invoque cette haute figure pour justifier la transformation de la planète entière, Europe comprise, en une gigantesque société multiculturelle. Je suis trop attaché à l’héritage européen pour m’enchanter de cette utopie et suis assez lucide pour voir ce qu’elle dissimule : le séparatisme culturel et la montée des tensions communautaires.

Ayrault et les rapports sur l’intégration

Les rapports sur la politique d’intégration remis à Jean-Marc Ayrault, analysés par Malika Sorel dans le précédent numéro de CAUSEUR, ont été publiés par Le Figaro. Les synthèses de ces cinq groupes d’experts ont mis le feu aux poudres. Citons les plus spectaculaires de leurs propositions : abrogation de la loi proscrivant les signes religieux à l’école, création d’une autorité de lutte contre les discriminations qui devrait évaluer les institutions culturelles selon la connaissance et la reconnaissance de la culture plurielle, etc. Est-ce pure folie ?

Ces rapports ne sont pas plus tombés du ciel qu’ils n’ont chu d’un bureau obscur. Les experts qui les ont rédigés ont suivi la voie tracée dans un précédent rapport par le conseiller d’État Thierry Tuot. Ce qui leur était demandé, c’était de faire les préconisations nécessaires pour en finir avec le concept unilatéral et normatif d’« intégration », et le remplacer par un « nous inclusif et solidaire ». Le moins que l’on puisse dire est qu’ils ont été au rendez-vous. Ils ont rétrogradé la langue française au rang de « langue dominante » dans un pays plurilingue, ils ont appelé à la généralisation sur tout le territoire de l’enseignement de l’arabe et des langues d’origine. Réécrivant l’Histoire à la lumière de l’actualité plurielle, ils ont invité la France à assumer sa dimension arabo-orientale et demandé que les noms des nouvelles rues de nos villes et villages soient donnés en écho à l’histoire des migrations. Comme l’affirme Esther Benbassa dans Le Figaro, il s’agit de « faire prendre conscience aux élites que la France est un pays aux populations hétérogènes. Cela a été le cas tout au long de son histoire. Sa richesse vient de cette hétérogénéité, de Chagall à Yves Montand ! » Ni Poussin donc, ni Degas, ni Monet, Vuillard, Bonnard ou Matisse, mais seulement Chagall. Yves Montand chantant Les Feuilles mortes mais pas Prévert, Rutebeuf,  Nerval ou Mallarmé. Quand on lit des choses pareilles, on pense à Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs : « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. » Et ces « cons », aujourd’hui, sont sénateurs, ministres ou sociologues. Ils nous expliquent depuis des lustres que la France doit aux étrangers l’essentiel de son génie. Mais heureusement, ils sont allés tellement loin dans ces rapports que l’opinion s’est révoltée. Elle n’a pas voulu du 2084 que lui dessinait l’antiracisme totalitaire. Et l’avion du changement qui croyait avoir rejoint son altitude de croisière a dû atterrir en catastrophe. Mais d’autres préconisations du même type nous menacent. L’Union européenne n’a-t-elle pas défini l’intégration comme un « processus dynamique à double sens d’acceptation mutuelle de la part de tous les immigrants et résidents des États-membres » ? En d’autres termes, aucune discrimination ne doit demeurer entre la culture

européenne et celles des nouveaux arrivants. Les institutions de l’UE veillent même à remplacer la civilisation européenne par les valeurs de respect et de tolérance.

Je pense à cette confidence de Levinas : « C’est le sol de la langue française qui est pour moi le sol français ; je parle très bien le russe encore, assez bien l’allemand et l’hébreu, je lis l’anglais, mais j’ai souvent pensé au début de la guerre de 1939 que l’on fait la guerre pour défendre le français ! […] C’est dans cette langue que je sens les sucs du sol. »

À ceux qui croient pouvoir en finir avec les privilèges de la langue et les sucs du sol, je ne peux répondre que par cette question : Est-ce ainsi que les hommes vivent ? [/access]

*Photo: MEUNIER AURELIEN/SIPA.00671094_000028.

Et si la monarchie, c’était la solution?

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juan carlos espagne

juan carlos espagne

Moi, j’aime les monarchies, comme tout Français républicain, vraiment républicain. Ce sont les démocrates qui n’aiment pas les monarchies parce que les démocrates sont persuadés que la somme des intérêts particuliers est supérieure à l’intérêt général. Le républicain, lui, est certain du contraire. Pour lui, la nation est une donnée spirituelle de l’histoire, quelque chose qui lui survivra, qui survivra à la puissance dissolvante de la mondialisation spectaculaire-marchande, aux éphémères constructions supranationales, à l’instar de l’UE,  qui vivront ce que vivent les roses du libéralisme. Et ce quand nous serons enfin sortis de l’irréalité de la valeur d’échange, aurait dit Marx, pour retrouver la jolie figure de cette jeune fille séquestrée depuis des lustres dans les culs-de-bas de fosse du capitalisme : la valeur d’usage.

C’est pourquoi on peut aimer les monarchies en étant républicain, les monarchies qui sont une façon d’incarner la nation, de lui donner un corps réel, légitimé par l’histoire. Et l’histoire, c’est un mode de légitimation tout de même un peu moins cheap qu’un scrutin qui donne temporairement à un clan le droit d’imposer sa volonté à un autre. Péguy, qui s’exclamait, « La république, notre royaume de France » avait parfaitement compris la chose.

C’est ces quelques ronchonneries un peu réacs, j’en conviens, qui me sont venues à l’esprit quand j’ai appris, assez chagriné, le  discrédit grandissant dont souffre Juan Carlos. Pour ses 76 ans, la presse espagnole lui a fait un vilain cadeau : un sondage indiquait dans El Mundo de dimanche que 62% des espagnols souhaitaient que le roi abdique en faveur de son fils, et, pire encore ; qu’une courte majorité, pour la première fois depuis son accession au trône en novembre 75 où Franco est définitivement allé mieux en allant au cimetière à pied[1. Ceux qui ont connu la presse satirique des années 70 saisiront l’allusion. Les autres n’ont qu’à chercher.], rejette la monarchie dans son ensemble. Je comprends le mélange de colère et d’écœurement des Espagnols. Depuis deux ans, Juan Carlos, ce n’est plus ça. Il s’est fait photographier non pas en fumant des cigarettes avec des SDF sur les Quais (un roi n’est jamais démagogue, contrairement à un élu, car un roi a un plus joli costume, parfois même un uniforme et n’a donc pas besoin de flatter le chaland par des menteries électoralistes) mais au Botswana devant un éléphant mort au cours d’un safari qui devait valoir à la journée quelques centaines de salaires moyens espagnols, enfin pour ceux qui ont un salaire et ne suicident pas dans un appartement avec un crédit sur cinquante ans dont ils vont pourtant être expulsés par des banques – par ailleurs renflouées par leurs impôts.

C’était la première vraie maladresse d’une série d’un roi qui avait pourtant été jusque-là un modèle et non seulement avait assuré la transition démocratique mais avait déjoué plusieurs tentatives de putsch, dont celle, bouffonne mais potentiellement dangereuse, du colonel Tejero un jour de février 81[2. On pourra lire sur le sujet le grand roman de Javier Cercas, Anatomie d’un instant (Actes Sud)]. Il avait suffi qu’il paraisse à l’écran, qu’il explique qu’il était le garant de la constitution et qu’il faudrait lui passer sur le corps si l’on voulait en finir avec la constitution. Essayez d’imaginer au hasard aujourd’hui la même scène et la même situation avec un chef d’Etat postmoderne dont tout le monde sait qu’il est là pour servir avec plus ou moins de zèle des intérêts supranationaux et financiers qui se présentent comme indispensables à la marche du monde. Ce ne sont pas avec leurs discours calibrés de technocrates tous identiques d’un pays l’autre, leur charisme d’huitres à lunettes, qu’ils pourraient empêcher des blindés de prendre position aux carrefours stratégiques. Et Juan Carlos avait ainsi gagné une légitimité autrement plus forte que celle donnée par des élections ou même un referendum. La preuve, le lendemain du putsch, la principale force antimonarchiste, celle du parti communiste espagnol, par la voix du vieux loup rouge Santiago Carrillo qui avait en son temps participé aux combats républicains de fin 36 pour défendre Madrid contre les fascistes, s’inclinait devant le jeune monarque et murmurait en lui serrant la main « Dieu sauve le roi ».

Oui, on peut comprendre l’exaspération du peuple espagnol à qui on a pourtant envie de dire : « ne jetez pas le bébé de la monarchie avec l’eau du bain de quelques scandales. »  Il faudrait aussi leur rappeler que l’Union Européenne  a tout intérêt à casser les nations, à favoriser les ethnorégionalismes, (cf la charte sur les langues régionales) et à regarder d’un œil faussement neutre mais avec une lueur de joie mauvaise au fond de la pupille, l’arrogance catalane, ou ailleurs la nouvelle étape de fédéralisation qui arrive en Belgique sous la pression nationaliste flamande, vidant un peu plus l’état de sa substance.

En Espagne, en Belgique mais aussi au Royaume-Uni où un referendum écossais sur l’indépendance s’annonce à haut risque, qu’est-ce qui permet à ces pays ne  pas se déliter complètement, façon Yougoslavie : le corps du roi, sa présence réelle. C’est toujours plus compliqué d’en finir avec un chef d’Etat qui est à la fois un être humain et un symbole. L’UE a beau se montrer de plus en plus impérieuse, on ne bouscule pas comme ça un monarque. On remarquera d’ailleurs que les trois pays qui pourraient l’être mais ne sont pas dans la zone euro de leur propre volonté sont trois monarchies : Royaume-Uni, Danemark et Suède. Il est vrai que remplacer une reine ou un roi sur les faces des billets par des monuments qui n’existent pas, ce n’est pas très sexy. Je porte moi-même le deuil de Montesquieu, Delacroix, Quentin de la Tour remplacés par des aqueducs dessinés par ordinateur.

Et puis l’autre avantage d’une monarchie, ce n’est pas seulement d’incarner, d’avoir de beaux billets, c’est de rendre impossible que soient un jour chef de l’Etat, je ne sais pas moi, Nadine Morano par exemple. Ne riez pas, un accident électoral est vite arrivé. Vous avez bien, les deux dernières fois, élu des présidents qui n’aiment ni le vin ni les romans, autant dire des contrôleurs de gestion, en fait. Si c’est comme ça que vous croyez éviter la dissolution définitive dans une Union Européenne qui transforme un continent en galerie commerciale, vous vous faites des illusions.

Non, par moment, je me demande s’il ne nous faudrait pas un roi. Il suffirait juste de lui expliquer de ne pas aller de faire de parties de chasse au Botswana et de prendre des ministres communistes.

*Photo : TabascoEye.

Syrie : guerres civiles en cascade

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syrie arabie iran

syrie arabie iran

Le mois dernier, il neigeait sur Damas. Les montagnes du Qalamoun, barrière naturelle entre la capitale syrienne et le Mont Liban, se couvraient de blanc et de rouge, pendant que l’Armée Syrienne Libre essuyait revers sur revers. L’ASL existe-t-elle encore ? Minée par ses divisions, rongée par les rivalités entre ses parrains sunnites (qataris, turcs et saoudiens) l’opposition syrienne laïque et « islamiste modérée » a littéralement explosé en vol ces derniers mois, laissant le régime de Damas dans un face à face avec les jihadistes. Alliés objectifs, les divers groupes affiliés à Al-Qaïda qui contrôlent le nord du pays et l’armée loyaliste syrienne tenaient les dernières troupes de l’ASL en tenaille fin 2013.

Mais voilà qu’avec le passage à la nouvelle année, le rapport de force interne à l’opposition s’inverse : alors que les jihadistes avaient fait main basse sur l’arsenal de l’ASL, les combattants rebelles assiègent aujourd’hui l’état-major d’Al-Qaïda au Levant, à Raqqa, au bord de l’Euphrate, dans le centre-est de la Syrie. Dans le grand écheveau régional, la mainmise des jihadistes irakiens sur la ville irakienne de Fallouja a sans doute dessillé les Occidentaux, qui observaient jusqu’alors les succès de l’armée syrienne avec une neutralité bienveillante, ne haussant les sourcils qu’en cas d’exactions trop flagrantes.

Au cours des dernières semaines, avec le concours du Hezbollah, des gardiens de la Révolution iraniens aidés d’une petite milice chiite irakienne, la soldatesque fidèle à Assad a ainsi reconquis la majeure partie du corridor qui sépare Damas de la frontière libanaise. Qui suit les combats sur une carte observe que les pilonnages quotidiens d’Alep, seconde ville du pays en plein sur la ligne de front, contrastent avec le calme relatif qui prévaut à Damas, où le quotidien n’est perturbé que par des tirs sporadiques d’obus de mortier, lancés par des rebelles postés aux portes de la ville. Au fil de l’entretien qu’il a accordé au journal libanais L’Hebdo Magazine, Fabrice Balanche nous livre quelques éléments indispensables pour comprendre la partition effective de la Syrie. D’après ce fin connaisseur de la région alaouite, Bachar Al-Assad serait sur le point de remporter une victoire à la Pyrrhus : « Sauf revirement géopolitique, je pense que la Syrie va encore subir deux ans de combats, dans le scénario le plus optimiste (…)  Quand l’armée syrienne reprend des zones, elle n’est pas rejetée. Si, toutefois, le conflit devait s’éterniser, les zones tenues par les rebelles vont être complètement vidées de leurs habitants. Les Kurdes tiendraient le nord, les rebelles la vallée de l’Euphrate et les environs d’Alep, et le régime, du sud d’Alep jusqu’à la frontière jordanienne. Il n’y aurait plus de zones libres à 100%. Les Syriens auraient le choix entre le chaos et le retour du régime. »

Un constat que partage la flopée de chercheurs et de militants favorables à la rébellion signataires de l’ouvrage collectif Pas de printemps pour la Syrie (La Découverte, 2013), prenant acte de l’échec de l’Armée Syrienne Libre à faire vaciller le pouvoir baathiste. Par une savante combinaison de répression ultraviolente et de  manœuvres confessionnelles, le régime de Damas a teinté de nationalisme un machiavélisme dont les résultats ne cessent de surprendre.

Face à cette reconquête, la mal-nommée « communauté internationale »  agite un serpent de mer rampe aux portes de la Syrie : Genève-2, conférence internationale à laquelle seraient conviés l’Union Européenne, les Etats-Unis, l’opposition syrienne, la Ligue arabe mais aussi le régime de Damas et la République islamique d’Iran. Pour quels résultats : signer un cessez-le-feu, garantir le statu quo, pousser le pouvoir syrien à se démettre ? L’événement signerait en tout cas le grand retour des mollahs sur la scène internationale.

Les pasdaran pourraient en effet bientôt suppléer les maigres forces irakiennes pour reprendre Fallouja aux mains d’Al-Qaïda. Ils avancent également leurs pions au Liban, à feu et à sang depuis la fin de l’année. Les règlements de compte ont repris de plus belle à Beyrouth. Il y a à peine deux semaines, l’assassinat ciblé de Mohamed Chatah, proche collaborateur du clan Hariri et féal de l’Arabie Saoudite, a précédé de quelques jours un nouvel attentat contre un quartier chiite de Beyrouth. Le commanditaire saoudien de l’attaque contre la représentation diplomatique iranienne, Maged al-Maged, ayant opportunément été emporté par la maladie après son arrestation, il ne livrera pas ses secrets. De nouvelles actions violentes prévues contre les intérêts libanais du Hezbollah et de l’Iran ne sont pourtant pas à exclure.

Comme Alep flambe sous les bombes, la clé de la crise syrienne se trouve plus que jamais à mi-chemin entre Riyad et Téhéran. Entre ces deux gardiens de l’islam, la guerre froide ne fait que (re)commencer…

*Photo : Jaber al-Helo/AP/SIPA. AP21488091_000015.

Et si on commençait par le parler-ensemble?

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On a vite fait de crier haro sur le baudet. Voyez le rapport sur l’intégration commandé par Jean-Marc Ayrault. Étourdiment, le Premier ministre s’est félicité de l’excellent travail mené par les cinq groupes d’experts qui ont planché sur la question. Vu les réactions de l’UMP, du FN et d’une partie de la presse, il s’est félicité très étourdiment, Jean-Marc Ayrault, de ce travail trop considérable, trop minutieux pour qu’il l’ait lu. Tout au plus feuilleté, et encore. Il s’en félicite donc, et là-dessus, vlan ! Indignations en vrac.[access capability= »lire_inedits »]

Pilori. Recadrage immédiat par le président Hollande. Relance instantanée de rumeurs sur un changement accéléré de premier ministre. Il suffit d’un coup d’essai raté pour vous transformer en torche vivante.

Réactions un peu rudes. Se justifient-elles ? L’ensemble forme une masse indigeste, certes. Mais j’imagine la tête de ces femmes et de ces hommes qui se sont donné beaucoup de peine pour repenser une politique d’intégration en faillite et qui se voient traités d’hurluberlus, de grotesques, de moins que rien. Or, même s’ils sont peu connus, ces gens sont estimables. On n’a pas l’impression, à consulter la liste, d’avoir affaire à une bande d’olibrius ou à un ramassis d’illuminés. Il s’agit de cadres supérieurs de l’administration, d’universitaires sérieux, de présidents d’associations certifiées d’utilité publique, de gens de théâtre, de démographes, d’architectes, de médecins, en un mot d’individus a priori raisonnables.

En outre, beaucoup de patronymes, parmi les personnes auditionnées, trahissent une origine étrangère, maghrébine surtout, mais pas uniquement. Cela explique sans doute que les synthèses laissent percer une sensibilité aiguë aux défaillances de l’intégration. Loin d’être des charlatans, ces gens savent de quoi ils parlent. Quand ils déplorent les discriminations qu’ils constatent ou dont ils souffrent, ils savent de quoi ils parlent. Quand ils réclament une forte « politique d’égalité et de lutte contre les discriminations sociales et ethno-raciales », ils savent pourquoi ils la souhaitent. On peut être en désaccord radical avec eux, mais il est juste, il est même indispensable de les écouter. Des militants ? Certainement, pour la plupart. Néanmoins, pousser aussitôt des cris d’orfraie contre ce qu’ils préconisent révèle une étrange conception du dialogue démocratique.

Leurs suggestions doivent s’apprécier non sous l’effet d’un effroi irréfléchi, mais sous l’angle des attendus sur lesquels elles reposent et des conséquences qu’entraînerait le passage à l’acte législatif. Lesquelles, évidemment, se révéleraient désastreuses si le gouvernement s’engageait dans les voies ouvertes. Il ne le fera pas, ou à la marge. Le rapport a beau proclamer son attachement aux principes fondateurs de la République, le risque d’une mosaïque communautaire nous pendrait au nez. Les commentateurs ont pointé à raison cette dérive. La France des Français « de souche » victimes de la crise, des abandonnés des périphéries urbaines, des républicains authentiques, des laïques fervents, des simples particuliers attachés à leurs coutumes, à leurs traditions, à leur cadre de vie, toute cette France prendrait feu. Et ce serait légitime. Les discriminations dont pâtissent les populations immigrées justifient de nouveaux remèdes, pas que le pays se focalise dessus au point de tout chambouler. Même si une petite minorité considère qu’elles exigent une tabula rasa dont naîtra un monde auréolé d’une égalité parfaite, la grande majorité refuserait le prix à payer en termes de formation historique, d’unité nationale, de destin collectif, de fidélité à soi-même. Et ce serait légitime.

Ce sont les présupposés du rapport qui expliquent le caractère non pas extravagant mais impraticable des solutions qu’il envisage. D’une part, il pose un diagnostic essentiellement à charge. Comme si la France, par une indifférence hautaine et pingre, ne consentait qu’une vague attention à ses populations immigrées. Comme si, coupable d’un passé atroce et d’un présent odieux, elle leur devait une réparation inexpiable. Comme si enfin ces populations s’évertuaient, de tout leur être, à s’intégrer dans le creuset commun : on en est loin.

D’autre part, ces présupposés oublient le corps même du pays, ce qui de la France fait la France et pas autre chose. À titre d’illustration, ils rappellent l’approche qu’Alain Badiou développe dans son opuscule Portées du mot « juif »[1. Éditions Lignes et Manifestes, 2005]. Badiou prend soin de blâmer l’antisémitisme, de condamner le nazisme et la destruction des juifs d’Europe.

On ne peut l’accuser, en la matière, d’aucune complaisance. À la rigueur, on peut louer son rêve d’une Palestine où juifs et Palestiniens coexisteraient au sein d’un seul État sur une terre unique, fraternellement unis dans une harmonie digne de l’Éden, et dont l’exemple admirable servirait à l’humanité entière. Cependant, la condition qu’il y met pèse fort lourd : « Si l’on veut résoudre le problème de la guerre infinie au Moyen-Orient, il faudra arriver – et je sais que c’est quelque chose de difficile – à oublier l’Holocauste. » C’est une manière de parler : Badiou veut dire qu’il faudrait mettre l’Holocauste entre parenthèses, afin de « fonder une nouvelle sorte de paix par les moyens d’une nouvelle sorte de subjectivité politique ». Effort quasi surhumain, « dur ascétisme », dit-il. N’insistons pas : le projet procède d’une totale vue de l’esprit. Oublier l’Holocauste, autant prier les juifs de s’arracher le cœur.

C’est au fond ce que demandent les auteurs du rapport : oublier la France afin de fonder une nouvelle sorte de République grâce à une nouvelle sorte de subjectivité politique. Une révolution, en fin de compte. Pas sûr que l’actuelle République soit prête à renoncer à elle-même pour entrer dans la lumière d’une égalité irénique entre tous ses membres et servir ainsi de modèle au reste du monde. Constat regrettable sans aucun doute, qui affligerait les premiers chrétiens dévorés par les lions, mais personne, sauf les saints, les idéalistes et les masochistes, ne se laisse déchiqueter par pure charité envers son prochain.

A fortiori si ce prochain, voué moins à s’intégrer qu’à s’inclure, entend se maintenir en partie dans une position d’étranger. Finalement, c’est à ce bloc de réalité que de futurs travaux devront s’attaquer pour bâtir sur des compromis possibles, recevables, une politique de l’intégration qui permette de remédier aux faiblesses aujourd’hui constatées.[/access]

*Photo: soleil

Dieudonné : le nouveau cap du gouvernement

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dieudonne femen valls

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Alors qu’on glose encore sur la légendaire prestation du Président pour ses vœux au bon peuple, la France, par la voix de Manuel Valls, s’est enfin trouvé un but, un cap, un dessein qui vaille… Faire taire l’abominable Dieudonné et son irrecevable antisémitisme.

Un Hollande blafard et bouffi sur fond de décor d’opérette, égrenait mardi soir avec lassitude des pseudo-projets dont tout le monde sait qu’il ne fera rien. En réaction à ces vœux présidentiels si convaincants, les politologues de tous bords annonçaient qu’après les prochaines échéances électorales, le Président n’aurait plus le choix de faire certaines réformes –ah bon, il l’avait jusqu’ici ?- et que, comme par miracle, il allait s’y coller dès qu’il aurait changé son gouvernement… Un gouvernement resserré naturellement, comme il est de mise pour les grandes batailles… Bref, c’est la magie de la Saint-Sylvestre dont les effets rosissent tous les mois de janvier : tout les espoirs sont permis, jusqu’aux fantasmes les plus dénués de fondement.

N’empêche, en attendant ces progrès annoncés comme autant de vœux pieux, il faut occuper le terrain. Dès lors, trouver un bouc émissaire pour les malheurs endurés en 2013 et l’offrir à la vindicte nationale parait un avantageux hochet pour détourner l’attention. Nous y voilà ! Si Dieudonné n’était pas là, tout irait pour le mieux sans doute.

Sans excuser des propos qui effectivement, sont souvent de nature à choquer –comme c’est d’ailleurs leur but clairement affiché-  il faut tout de même souligner la disproportion qui existe dans le traitement de cette affaire. Notre laïcité à géométrie variable fait qu’il est dangereux d’insulter l’islam, honteux d’offenser le judaïsme et permis de moquer le christianisme[1. Extrait de la circulaire : « Vous veillerez notamment dans ce cadre à susciter, proposer ou valoriser des initiatives de sensibilisation et de pédagogie préventive contre les comportements racistes, antisémites, antimusulmans ou intolérants »…Et pourquoi pas antichrétiens ?]. D’ailleurs, la fameuse quenelle de Dieudonné qui a mis le feu aux poudres ne parait pas si nettement destinée à blesser : dans sa version originelle (depuis 2005) elle ressemblait certes à un geste obscène, mais son arrière-pensée idéologique n’est pas si évidente.

Quoi qu’il en soit, on a trouvé notre homme et on ne le lâchera pas, Manuel Valls et Christiane Taubira en ont fait le serment… Et pour prouver leur ardeur, ils ont même pondu une circulaire « M’bala M’bala » rappelant aux préfets les outils dont ils disposent pour faire interdire le sulfureux spectacle.

Ainsi peut-on lire dans cette circulaire que : « l’existence de risques de graves troubles à l’ordre public induits par cette manifestation »et « l’impossibilité de prévenir ces troubles par des mesure de police appropriées moins attentatoires aux libertés que l’interdiction »… sont deux des raisons qui peuvent être invoquées pour interdire le show. On aurait aimé un Manuel Valls aussi motivé quand il s’agissait de fêter le PSG au Trocadéro le 13 mai dernier.

Dieudonné est un prétexte. Une manœuvre énorme pour tenter de faire oublier que c’est l’absence de représentation nationale qui crée l’anxiété et divise. Et pour faire bonne mesure, les Femen peuvent se livrer tranquillement à leurs obscénités dans les églises en toute impunité. Hasard de la programmation télévisuelle, Anne Hidalgo leur déclare son respect et sa bienveillance en pleine polémique Dieudonnesque et après leur happening trash de la Madeleine…

 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00671407_000010.

Bouffée de cheesophrénie chez McDo

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Ce sont décidément des mauvaises langues, ceux qui disent que McDonald’s est l’apôtre de la malbouffe et traite ses salariés américains comme des ouvriers chinois. Pas aux USA, en tout cas, où pendant quelques temps, mais quelques temps seulement, le site « McDonald’s Ressource Line » s’est fendu d’une véritable « encyclopédie de la santé » afin d’éviter le surpoids et les infarctus afférents. Le premier conseil, qui aurait enchanté tous les diététiciens mais désespéré les cardiologues, était d’éviter les aliments gras et sucrés, notamment… ceux des fast-foods ! Sous un dessin barrant d’un grand très rouge un menu « hamburger-frites-boisson gazeuse », on pouvait lire les recommandations suivantes : « Remplacez les aliments qui ne sont pas sains par des produits diététiques comme les fruits et les légumes. »

Il est inutile de préciser que le site en question était évidemment réservé aux employés et que ce sont de mauvais esprits, de vraies vipères réchauffées au sein de l’entreprise, qui ont laissé fuiter ces recommandations schizophrènes. Il est vrai que dans un monde où auraient été subitement suivies les recommandations de McDonald’s Resource Line, les employés de McDo se seraient retrouvés au chômage et se seraient rappelé, devant une assiette de radis ou une barquette de carottes râpées au citron, les jours heureux où l’on pouvait déguster, comme cela était récemment proposé dans les McDo France, le Double Shiny Bacon composé d’un double steak avec du fromage fondu et des tranches de bacon, bel exemple d’arme de destruction massive pour les artères.

Assez prudemment, sans doute pour justement éviter de passer pour aussi hypocrite que les marchands d’armes qui prétendent aider la paix, le site « McDonald’s Ressource Line » a  fermé ses portes sans sommation.

 

Le droit à la paresse

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« M. Thiers, dans le sein de la Commission sur l’instruction primaire de 1849, disait : « Je veux rendre toute puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : « Jouis ». M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l’égoïsme féroce et l’intelligence étroite.»

Il est loin, le temps où Lafargue écrivait le Droit à la paresse (1883). Loin l’époque où « Jouissez sans entraves » était un slogan recevable (1968). Nous ne sommes plus là pour rigoler. D’ailleurs, « jouir » est un gros mot — sauf pour les patrons, auxquels François Hollande vient de souhaiter une bonne année.

Pas à nous. Rarement entendu une cérémonie des vœux aussi cynique sous ses airs papelards. « Pas convaincus », les Français, paraît-il. Ils sont bien difficiles.

Le capitalisme a ceci en commun avec l’islamisme qu’il progresse volontiers à petits pas feutrés, en faisant croire que ses objectifs (grignoter tout ce qui pouvait entraver sa marche triomphale vers le Toujours plus) sont les nôtres (avoir la liberté de se faire empapaouter).

Nous travaillerons donc le dimanche, à Bricorama d’abord et ailleurs ensuite. En attendant de travailler la nuit, et aussi pendant les vacances, que nous ne prendrons plus. Un peu mieux payés, promettent les sirènes : mais quand ce sera devenu une habitude, les salaires du dimanche rejoindront les autres, qui d’ailleurs baisseront. La loi de l’offre et le droit de mourir de faim. Le jour des saigneurs.

Sept sur sept. Oh, dans le respect des 35 heures, mais dans la pratique des heures sup jamais payées entièrement. Huit heures de boulot, trois heures de transport. Vous embrasserez vos gosses l’année prochaine, vous aurez tout le temps de vous reposer quand vous serez mort. On en arrive à prendre pour un acquis social le droit d’aller attraper le cancer à la pause. Ou pour une promenade dominicale la possibilité d’aller se perdre dans une aire commerciale. Plan-de-campagne forever ! Sûr que ça va plaire aux mômes ! Sûr que le lendemain, ils travailleront en classe — la vraie motivation, ce n’est pas en travaillant qu’on la trouve, c’est justement en ne travaillant pas. À l’âge où ils devraient rêver de « fuir ! là-bas, fuir ! », on leur propose une virée chez Barnéoud, avec restauration chez McMerde. Et l’on s’étonne qu’ils préfèrent dealer du shit ?

Je n’aurais jamais cru en arriver à défendre le jour du Seigneur. La justification des Trois-huit se fonda d’abord sur la nécessité de ne pas éteindre les hauts-fourneaux, puis de ne pas briser les chaînes — puis de ne pas interrompre le flux de fric, qui, d’ailleurs, coule toujours dans les mêmes poches. Jamais les milliardaires n’ont été si milliardaires, jamais ils ne se sont tant plaints des « charges patronales » — excusez-moi, je sors pour pleurer sur leur sort.

Afin de maintenir la pression, on n’embauche plus en CDI. On n’embauche plus à temps plein. Un SMIC, c’est trop — deux-tiers de SMIC, c’est plus raisonnable. En plus, embaucher quelqu’un pour quelques heures par semaine camoufle la réalité du chômage, mais dissimule mal la réalité — le nombre effarant de vrais pauvres.

Chance : le centre commercial a été construit dans une lointaine banlieue où sévissaient jusqu’à hier des champs de betteraves. Juste là où ils habitent, les travailleurs pauvres (pléonasme, depuis quelque temps) qui sont accessoirement les consommateurs privilégiés desdits centres — c’est pour mieux exploiter ceux qui n’ont pas grand-chose que l’on restera ouvert le dimanche en faisant travailler ceux qui n’ont presque rien.

Allez, je parierais que parmi eux, il y en a pas mal qui ont voté à gauche… Mais pas mal aussi qui votent à l’extrême-droite. Ce n’est pas prioritairement la peur du Noir ou le dégoût du Beur qui draine les foules chez la Marine. C’est la misère, y compris la misère endimanchée qui va traîner le week-end chez Bricorama and co. En se posant des questions existentielles sur le choix du lino imitation parquet flottant. N’oublie pas le cutter de tapissier, Josette. Que j’aie quelque chose pour me couper la gorge. Chic, ils sont soldés ! Suicidez-vous le dimanche, il y a des promos.

Evidemment, le tir de barrage médiatique a été impressionnant. Pauvres centres commerciaux, qui réalisent en un jour 50% de leur chiffre d’affaires hebdomadaire ! Pauvres patrons (oxymore, cette fois…) !

Quand vous rentrerez de votre promenade chez Mr Bricolage, il y aura du foot à la télé. Byzance !

Je ne crois pas être le seul à penser que TF1 (99 des 100 meilleures audiences sur l’année 2013, mais France 2 fait de son mieux pour descendre aussi bas — déjà son Journal est devenu invisible) sera bientôt insuffisant à contenir la nausée qui monte. Les élections municipales seront une raclée pour les partis de gouvernement, les européennes un bain de sang. Ça va voter FN sans complexe — comme si le FN avait un autre programme que le libéralisme fou (pléonasme !). Enfin, pas si fou que ça : l’argent que nous n’avons pas coule à flots dans leurs poches — je m’inquiétais pour eux.

À moins que ça ne se passe dans la rue : à la violence patronale ou gouvernementale répond toujours, à un moment ou un autre, la violence populaire. Aveugle.

*Photo: V. WARTNER/20 MINUTES/SIPA.00649565_000001.

Français contre Français

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Le plus consternant, dans cette affaire de rapports sur l’intégration, est peut-être qu’on les ait fait disparaître du site de Matignon – qui plus est alors que le scandale avait déjà eu lieu –, c’est ballot. Ces rapports sont formidables, ces rapports ne nous engagent en rien, il n’y a jamais eu de rapports : décidément, on ne sort pas de cette histoire de chaudron. [access capability= »lire_inedits »]

Ce n’est pas très glorieux, mais le 13 décembre, lorsque la manchette du Figaro sur « Le rapport qui veut autoriser le voile à l’école » a lancé la polémique, je m’en suis atrocement voulu d’avoir raté un « scoop ». En effet, ce n’est pas pour nous vanter mais, grâce à la vigilance de Malika Sorel, vous avez été, chers lecteurs, les premiers informés de l’existence et du contenu de ces rapports, dont nous affirmions qu’on y retrouvait « tous les poncifs de la propagande anti-laïque, y compris l’autorisation du voile à l’école. » Mais quoique ces textes nous aient passablement enragés, nous n’avons pas cru bon de faire monter la sauce en « une » dès lors qu’ils ne constituaient pas une politique et que nous étions convaincus qu’ils n’étaient pas près de le devenir.

Ces scrupules nous ont-ils conduits à sous-estimer leur importance ? Ce n’est pas sûr. Certes, il peut être de bonne politique, et de bonne politique éditoriale, de crier avant d’avoir mal ou d’en rajouter dans le catastrophisme – le lecteur, comme l’électeur, ne déteste pas qu’on confirme ses plus sombres anticipations. Mais s’agissant d’une matière aussi inflammable que l’intégration des Français de souche récente, la situation est déjà assez inquiétante pour qu’on s’interdise de jeter de l’huile sur le feu en s’adonnant à un lectoralisme de mauvais aloi.

L’avenir de Causeur nous préoccupe, mais celui de la France tout autant. Si nous voulons mener la bataille des idées, et nous le voulons, il est temps de chercher à comprendre l’adversaire plutôt que de nous tenir chaud en le noyant sous un flot d’invectives ou en brandissant les mots « laïcité » ou « République » comme d’autres des crucifix ou des gousses d’ail. Nos coups porteront mieux dans un combat à la loyale.

Dès que nous avons pris connaissance des propositions extravagantes formulées par les fameux « groupes d’experts », il nous a paru clair que le gouvernement s’empresserait d’en jeter la plus grande partie à la poubelle, non pas parce que nous lui faisons une confiance aveugle pour défendre la laïcité et, plus généralement, le modèle républicain, mais parce qu’en politique, on a généralement raison de tabler sur l’intérêt bien compris des acteurs. En clair, on voit mal ce qui pousserait un Président déjà fort impopulaire à heurter frontalement des électeurs dont ses sondeurs doivent bien lui expliquer qu’ils sont franchement crispés par les revendications identitaires d’une partie de leurs concitoyens, notamment musulmans. Jean-François Copé a sorti les mots du dimanche pour promettre qu’il ne laisserait pas le Président « brader le modèle républicain » et accusé le gouvernement de faire du Mitterrand en « agitant le chiffon rouge pour faire monter le FN ».

On ne jurera pas que nos dirigeants soient incapables de calcul d’aussi bas étage, mais c’est peut-être leur prêter un machiavélisme qui s’accorde mal avec l’amateurisme dont on peut voir d’innombrables manifestations. Les cris d’orfraie poussés par la droite sont peut-être de bonne guerre. Il n’en reste pas moins vrai que l’abrogation de la loi sur l’interdiction des signes religieux à l’école est aussi peu d’actualité que la réalisation du 50e engagement de François Hollande sur l’ouverture du droit de vote aux élections locales aux étrangers non communautaires.

Reste qu’en la matière, la minimisation serait aussi irresponsable que l’exagération. Si ces textes, qualifiés de « jargonnants » par Le Monde, ne révèlent pas les noirs desseins du Président, ils témoignent bel et bien de la progression d’une idéologie ouvertement différentialiste dans certains milieux, notamment associatifs, et dans certaines sphères du pouvoir et de la haute administration, en particulier au Conseil d’État, corps auquel appartiennent Christophe Chantepy, le directeur de cabinet du Premier ministre, ainsi que Thierry Tuot. En février 2013, celui-ci avait déjà remis à Jean-Marc Ayrault un Rapport sur la refondation des politiques d’intégration [1. Thierry Tuot, « La grande nation : pour une société inclusive », Rapport au Premier ministre sur la refondation des politiques d’intégration, février 2013.] dans lequel on pouvait lire ce passage, fort édifiant sur la vision que certains commis présumés de l’État ont de l’État qu’ils servent : « Droits et devoirs ! Citoyenneté ! Histoire ! Œuvre ! Civilisation française ! Patrie ! Identité ! France ! […] Dans quel monde faut-il vivre pour croire un instant opérante la frénétique invocation du drapeau ? […] Au XXIe siècle, on ne peut plus parler en ces termes à des générations de migrants […] On ne peut plus leur tenir un discours qui fait sourire nos compatriotes par son archaïsme et sa boursouflure. » Thierry Tuot a parfaitement le droit de penser que les termes « civilisation française », « patrie », ou même « France » relèvent de l’« archaïsme » et de la « boursouflure ». Mais les citoyens de ce pays ont aussi le droit de savoir qui le Premier ministre choisit pour le guider alors qu’il mijote une vaste réforme de la politique d’intégration. On n’a pas besoin d’être complotiste pour savoir que trois points, ça fait une ligne.

Quoi qu’il en soit, on peut penser, comme votre servante, que la sociologie militante et l’énarchie repentante se trompent radicalement, tant sur les causes du mal et sur les remèdes qu’il convient de lui apporter. Mais on doit au moins se mettre d’accord sur le diagnostic : une proportion notable des descendants d’immigrés récents peine à trouver sa place dans la société française. À partir de ce constat, deux visions de l’intégration s’affrontent en France et c’est de cela dont nous devons parler en admettant préalablement que toutes les deux ont leur légitimité.

Notre conception de l’appartenance, que l’on nommera « républicaine » pour faire court, est connue : elle repose sur l’alchimie du droit et de l’histoire, le droit qui fait de nous des égaux, l’histoire qui confère à certaines cultures un droit d’aînesse – « À Rome, fais comme les Romains ». On aurait pourtant tort de croire que l’on peut, au nom de l’antériorité et de notre préférence assumée pour l’aimable libéralisme de nos mœurs, balayer l’argument invoqué, par exemple, par les Indigènes de la République.

Nous sommes aussi français que vous, nous disent-ils, et à ce titre, notre façon de vivre, de nous habiller ou de nous marier est aussi légitime que la vôtre. Et de fait, votre copain Mohamed et votre copine Samira n’ont pas plus d’attaches ailleurs que la plupart des Français. Au nom de quoi leur imposerait-on d’accepter d’être soigné par une femme ou de se dévoiler à l’école ? Je comprends que Samira et Mohamed veuillent vivre comme leurs parents. Seulement, cela veut dire que, dans trois ou quatre générations, il y aura toujours, pour leurs descendants, un « vous » et un « nous ». Alors, je ne sais pas comment les convaincre, Samira et Mohamed, que justement, c’est ça la France : un pays où deux mariages et trois enterrements font de n’importe quel individu un « desouche » comme les autres. Échapper à ses parents n’interdit pas de les respecter.[/access]

*Photo: BAZIZ CHIBANE/SIPA.00644184_000006.

Dieudonné, ça suffit!

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dieudonne valls cohen

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Au fait, ça a commencé quand ?

Quand Complément d’enquête sur France 2 a rapporté, le 19 décembre, les propos odieux tenus par Dieudonné, lors d’un spectacle, à l’encontre de Patrick Cohen ?

Quand le ministre de l’Intérieur piqué par je ne sais quelle mouche à la fois de confort éthique et de tactique politique, mal conseillé en tout cas, a déclaré le 27 décembre qu’il envisageait de faire interdire les réunions publiques de Dieudonné ?

Quand Jean-François Copé en l’occurrence plus attaché au communautarisme qu’à l’état de droit a approuvé sans l’ombre d’une réserve la démarche de Manuel Valls ?

Quand l’inénarrable Arno Klarsfeld, personnalité discutable et avocat médiocre – je me souviens de lui, ânonnant et lisant sa plaidoirie lors du procès par contumace d’Aloïs Brunner – a appelé, le 2 janvier, à manifester dans la rue contre les spectacles de Dieudonné comme si une telle injonction, émanant de lui, avait la moindre chance d’être suivie d’effet ? Quand, absurdement, il s’est félicité de ne porter plainte que pour les crimes contre l’humanité et pas à l’encontre « d’un antisémite nauséeux » ? Comprenne qui pourra : ajouter du désordre au scandaleux, ce serait bien ? Se priver de l’état de droit pour manifester ses muscles de moralité, ce serait républicain ?

Et cela continue puisque SOS Racisme, en retard d’une indignation, portera plainte contre tous ceux accomplissant le geste de « la quenelle » s’il n’y a pas d’équivoque sur son sens antisémite. Bon courage aux tribunaux et beau « terrain de je » pour les mis en cause!

Ce qui est sûr, c’est qu’on parle trop de Dieudonné et que cela a trop duré.

Il y en a quelques-uns, peut-être plus qu’on ne croit, qui refusent l’alternative de rire grassement à l’humour de Dieudonné ou d’étouffer sa liberté d’expression même quand elle n’est pas provocatrice, transgressive ou délictuelle. Et cela lui arrive.

Comment ne pas s’étonner – et ce serait risible si cette cause, qui est pourtant tout sauf prioritaire, n’était pas empreinte de gravité – de l’évolution si rapide d’un ministre de l’Intérieur, passant de l’envie d’interdire immédiatement, brutalement, et justement contestée, au souci de voir exécuter les sanctions contre Dieudonné, ce qui, il faut le reconnaître, est enfin la bonne approche ? Pour garder un peu de constance, une circulaire sera adressée aux préfets pour les inciter sans doute à présumer ou à exagérer le trouble !

Il est piquant d’entendre Manuel Valls exprimer sa certitude de la solidarité de la garde des Sceaux pour nous donner l’impression, avec cette entente de façade, d’un parfait petit couple techniquement efficient et politiquement soudé.

Moins drôle, plus saumâtre est la focalisation opérée sur le fait que Dieudonné organiserait son insolvabilité et qu’ainsi il ne payerait aucune des amendes l’ayant sanctionné. L’exécution des peines concernant Dieudonné n’est certes pas un problème négligeable – il s’agit même en l’occurrence de la seule stratégie pénale cohérente – mais on souhaiterait que cette vigilance puisse s’élargir aux 80 000 sanctions en attente d’effectivité pour des délits, sans prétendre offenser personne, d’une gravité bien supérieure à celle de paroles dévoyées.

Christiane Taubira a qualifié les propos de Dieudonné de « pitreries obscènes d’un antisémite récidiviste ». Pourquoi pas ?

Maintenant que le projet d’interdiction est retourné aux oubliettes où végètent beaucoup d’annonces inspirées par la bienséance morale plus que par la rigueur juridique et la lucidité démocratique, que faire ?

D’abord remplacer ce tintamarre qui implacablement donne du grain à moudre, du ressentiment à exploiter, de la colère à manipuler à Dieudonné, à ses séides, à ses partisans, à ces seuls spectateurs qu’il ne fait rire que pour le pire et qu’à cause de lui, par une discrétion répressive énergique, efficace et fondée. Aussi bien pour les peines, leur aggravation par récidive que pour leur exécution.

Pas si simple, tant le commun des citoyens et des juristes plus pulsionnels que raisonnables ont tendance à assimiler ce que l’éthique réprouve à ce que le droit interdit. Ce n’est pas toujours vrai et il faut s’en féliciter. Car c’est cet écart, cette distance qui permettent la liberté et empêchent qu’une chape de plomb totale et étouffante pèse sur nous, nos pensées, nos écrits, nos paroles et nos actes. Notre société. Il est plus important, en ce sens, de respecter à toute force, en se défendant de la moindre entorse, l’état de droit, les armes dont il dispose et les limites qu’il pose, que de s’abandonner à la volupté sombre de tout pénaliser au risque de violer non seulement des droits individuels mais l’esprit même de notre République.

Prenons l’exemple de la phrase odieuse proférée à l’encontre de Patrick Cohen. Plainte a été portée et une enquête a été ordonnée. Pour incitation à la haine raciale. Procédure normale, attendue. Ce propos qui regrettait que les chambres à gaz aient « oublié » en quelque sorte ce journaliste ne vise évidemment que lui et, strictement et juridiquement entendu, ne caractérise pas forcément l’infraction retenue. C’est de l’humour atroce, une dérision nauséabonde, une offense par ricochet faite à la mémoire des victimes de l’Holocauste, une dénonciation sarcastique, mais une incitation à la haine raciale, je ne sais pas, incitation et expression étant des concepts différents.

Il me paraît cependant évident que Dieudonné sera renvoyé devant le tribunal correctionnel et qu’il sera condamné parce que, pour des juges, il faut un courage inouï pour savoir résister à la légitimité de la condamnation morale en ne privilégiant que la légalité de l’incrimination pénale. Une appréhension au cas par cas épuisante, alors que faire fond sur l’opprobre publique autorise la paresse intellectuelle et l’approximation en droit.

Ce n’est pas discuter du sexe des anges. C’est à la fois réprimer quand c’est nécessaire et sauvegarder parce que c’est capital. Ne pas penser qu’à Dieudonné mais au bien de tous.

Ceux qui ont assisté à l’une de ses représentations en font un compte rendu – par exemple Stéphane Jourdain pour l’AFP, même si sa perception a été contredite par plusieurs intervenants sur Twitter ni excités ni racistes – qui montre que le spectacle de Dieudonné est fortement, intensément provocateur, parfois drôle et, à certains moments, une enclave antisémite dans un monde, une société qui se retiennent, se dominent et ont honte quand ils s’égarent lamentablement sur ce terrain (Nouvel Observateur). Il y a aussi des sketchs qui ne sont pas du tout inspirés par « le petit entrepreneur de la haine »  » dénoncé par Valls.

Si on continue à réagir si maladroitement, si bêtement, aux offensives d’un Dieudonné jubilant, si la gauche continue à lui faire ce cadeau quasiment au quotidien depuis la mi-décembre, si on n’entrave pas Dieudonné tout en violant nos principes, il gagnera. Depuis quelque temps, grâce à ces adversaires, il y a déjà affluence chez lui!

J’attends que le combat à mener devienne en même temps vigoureux et banal. Tranquille.

Sinon, l’enclave deviendra un royaume. Même s’il est pervers.

Dieudonné en effet, ça suffit, monsieur le ministre !

 

*Photo : Remy de la Mauviniere/AP/SIPA. AP21502996_000003.

Transsubstantiation de la Yougoslavie

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despot miel yougoslavie

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C’est un pays « où les autobus ont la vie plus longue que les frontières », nous avertit le narrateur en guise d’incipit. Et déjà se font sentir ces odeurs si particulières au pays des Balkans, mélange de sève de pin, de frênes, d’exhalations de la Save et du Danube mais aussi les âcres relents de fer et de poudre qui se dégagent des bombes qui pleuvent sur la Krajina serbe. Après la proclamation d’indépendance de la Croatie, la Yougoslavie et ses peuples se déchirent : une guerre « qui suspend le code pénal et même le décalogue », un temps où la vie se cultive « comme de la chair à sacrifices ».

Un homme, Nikola, a décidé de s’extraire de cette tragédie humaine en trouvant refuge sur les contreforts du mont Velebit, au milieu des abeilles qu’il élève consciencieusement depuis des années et qui lui offrent un miel « qui adoucit tout, dissout tout, enrichit tout ». Pour Vesko qui s’est décidé à ramener le paternel à Belgrade, commence un long périple, entre la Serbie, la Hongrie et la Croatie où s’entremêlent des sentiments d’angoisses et de colères qui se choquent à la sérénité du « vieux ». C’est que Nikola a choisi de ne pas connaître « ce qui ne lui était pas destiné » et sursoit à toutes les violences rencontrées sur le chemin du retour en distribuant son miel, quand le fils accroche à cette guerre tout « l’excédent d’humeurs ». Un excédent qui l’aurait conduit au parricide sans l’intervention providentielle d’une herboriste philosophe, Vera– un nom signifiant la Foi en langue slave.  « Chacun de nos gestes compte » conclut l’herboriste qui a entrepris de raconter cette histoire aux accents de parabole au narrateur venu consulter.

Le narrateur est un enfant de ces peuples écartelés mais cette guerre, il ne l’a pas vécue. Sinon dans les montagnes helvètes, où enfant, il s’imaginait les formes de la Yougoslavie et les arpentait à mesure que la matrice se réduisait. Y a-t-il un lien entre cette absence, ce sentiment de culpabilité que l’on devine pudique mais réel, et ce mal physique intense qui conduit le narrateur à visiter, six jours durant, Vera, au sixième étage d’un immeuble reculé ? De Vesko le Teigneux ou de Nikola, que faut-il prendre ?

Dans ce premier roman placé sous le signe du miel –jusqu’au titre de l’œuvre – Slobodan Despot a osé un acte de foi qui transpire de lignes ciselées au scalpel : réécrire le mystère de la transsubstantiation – le sang en miel – et en dépeindre les effets qu’en d’autres temps Bloy ou Maistre auraient nommés la réversibilité des mérites et que le catéchisme appelle la communion des saints. Lui-même d’origine serbe, lui-même spectateur éloigné d’un conflit où il aurait pu jouer, Despot soulèverait-il là les vieux démons de la diaspora serbe qui en est peut-être encore à son examen de conscience ? Si chaque acte engage, alors sans doute il faut préférer à la mélasse rouge, la substance sucrée du nectar dont le Livre des Juges raconte qu’il se fabrique même dans la carcasse d’un lion. Et alors, la logique du don prend tout son sens : donner, recevoir, rendre. Qui d’autre que Vera, pour en avoir fait l’expérience, saurait le raconter ?

Le Miel, Slobodan Despot, Gallimard, 2013.

 

*Photo : PHOTO/SIPA. 00507534_000013.