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Au pilori des réseaux sociaux

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cyber justice chaton

La dernière affaire remonte à la semaine dernière. Le scénario n’est pas nouveau : un acte violent filmé et posté sur le web provoque les foudres des spectateurs du net qui condamnent à leur façon l’auteur de l’agression. La montée de ce phénomène soulève une question : les réseaux sociaux sont-ils les vecteurs d’une nouvelle forme de justice, une justice populaire appliquée par les internautes?

Les faits du dernier « procès populaire » sont les suivants. Un jeune garçon, Robin Marcheras, bat, entouré de deux complices, son petit chat à mort. La scène se déroule dans un parc. Un passant, choqué, filme l’acte de barbarie  et poste la vidéo sur Facebook. L’affaire a un tel retentissement sur les réseaux sociaux que la police s’en empare et remonte jusqu’aux coupables. Pour ce crime animalier, le tribunal correctionnel condamne le porteur des coups mortels à 6 mois de prison.

Mais c’est un autre « verdict » qui aura raison du délinquant. Harcelé, menacé, accusé par les internautes sur Facebook, le garçon ne supporte plus « cette vie de merde » comme il l’explique sur son compte, et se suicide.

Le jeune-homme de vingt-quatre ans a ainsi été l’objet d’un double procès. Le premier, officiel, appliqué par le ministère public, est proportionnel au délit. Le garçon aurait purgé sa courte peine et, de nouveau libre, n’aurait plus entendu parler de cette affaire.

À l’inverse, la vindicte des internautes, partiale et émotive, dans tous ses états, en plus, car on a touché à l’un de ses totems : le chaton, semblait l’avoir assigné à une humiliation à perpétuité. Qu’il ait déjà été condamné par la justice ne change rien. Le cyber-pilori a rendu « sa » sentence et elle a eu, aux yeux de l’accusé, plus d’importance que la décision du tribunal correctionnel.

D’après Michel Maffesoli[1. Le dernier livre de Michel Maffesoli vient de paraître : L’Ordre des choses, penser la postmodernité ; CNRS éditions], professeur de sociologie à la Sorbonne, le phénomène n’est pas spécifique à notre ère numérique : « Les réactions « justicières » du peuple s’apparentent à des comportements collectifs bien connus. Le lynchage ou la tentative de lynchage à la sortie des tribunaux d’un criminel, particulièrement quand ce dernier est malade mental a toujours existé. De même, les interventions et les harcèlements divers que subissent les parents des délinquants sont à rapprocher des harcèlements via les réseaux sociaux. »

La différence aujourd’hui, c’est le moyen d’expression. Les réseaux sociaux, ouverts à tous, sont capables de toucher un très grand nombre de personnes en un temps record. Ils sont vecteurs mais aussi amplificateurs d’une voix populaire, comme l’explique Michel Maffesoli : « Ils sont des adjuvants ou des accélérateurs des conflits tribaux, au sens où la mobilisation pour ou contre une cause y est immédiate et massive.»

L’effet de groupe, parfois néfaste, est une des conséquences de l’entre-soi virtuel. Michel Maffesoli qualifie cette forme de concentration en communautés de « tribalisme ». Or les « tribus » ont des humeurs collectives, qu’il faut réguler. En l’absence de garde-fous républicains, la communauté virtuelle  retrouve des réflexes primitifs : le choix d’un bouc-émissaire, d’une victime, pour évacuer ses colères. Le lynchage en ligne serait donc, selon le sociologue, une forme de « catharsis » numérique.

Un brin effrayant, le professeur confirme que la cyber-société, si elle n’est pas encadrée, est capable d’engendrer « le meilleur et le pire : Elans de solidarité et élans de cruauté collective, valorisation par les bonnes actions et les hauts faits comme par les actes stupides et souvent cruels. »

Le problème, c’est que le pire est toujours à venir.

*Photo : DR

Ça fait quand même cher le pain au chocolat

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Cela a toutes les allures d’un conte moral sur ce que d’autres ont appelé « la violence des échanges en milieu tempéré ». On apprend que la direction d’un magasin Lidl, près de Nancy, saisie d’une sainte vertu, avait licencié en 2012 une caissière pour faute grave .

Cette sinistre voleuse était accusée d’avoir mangé un pain au chocolat au rayon viennoiserie du magasin sans l’avoir payé. Nous sommes là dans la grande tradition des enseignes qui, d’Auchan à Mac Donald, n’hésitent pas à sévir de manière extrême contre ces salariés parasites  se servant honteusement sur la bête, par exemple en donnant en fin de journée à des SDF des hamburgers promis à la poubelle. C’est vrai quoi, qui vole un pain au chocolat finira bien un jour ou l’autre par voler une machine à laver ou un écran plat.

Las, la salariée a porté l’affaire devant les Prud’hommes qui existent encore malgré les menaces récurrentes qui pèsent sur eux . Ils viennent de trancher en sa faveur, non seulement dans l’affaire du pain au chocolat où rien n’a pu être prouvé mais aussi parce que les juges ont découvert que les employeurs, qui auraient peut-être mieux fait de s’abstenir de jouer les cadors, avaient fait enquiller à la caissière 40 CDD, oui 40, avant de daigner l’embaucher définitivement…

Bref, qui fait le malin tombe dans le ravin, sans doute par excès de confiance dans des rapports sociaux très défavorables aux salariés par les temps qui courent. Je ne sais pas comment Lidl recrute ses managers, mais il se trouve que l’affaire revient un peu cher quand même au magasin en question qui en a pour 8800 euros de licenciement abusif et 7000 euros d’indemnités diverses. On rappellera, juste pour mémoire, que le pain au chocolat qui a déclenché toute l’affaire était estimé, lui, à 0, 37 euros…

Baby Loup sort de l’eau !

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creche baby loup

La crèche Baby Loup sise à Conflans-Sainte-Honorine passera l’hiver, et même, semble-t-il,  les saisons suivantes. Son financement est assuré pour 2015 et 2016, a-t-on appris au terme d’une réunion « dernière chance » qui s’est tenue mercredi soir à la préfecture des Yvelines, à Versailles. Tout le monde y a visiblement  mis du sien. Tout le monde ? En premier lieu le maire de Conflans, l’UMP Laurent Brosse, qui s’estimait non concerné par ce dossier au motif qu’il avait été amené par l’ancienne majorité municipale de gauche, battue aux dernières municipales. Il a finalement accepté de porter la subvention de la Ville de 90 000 euros à 225 000 euros par an, dès 2015 – la crèche espérait 400 000 euros annuellement, soit le montant qu’était prêt à lui accorder l’ex-maire PRG Philippe Esnol.

La mairie n’est pas seule à faire un effort. Le Conseil général présidé par l’UMP Pierre Bédier augmentera également sa part et versera d’abord « 25 000 euros, solde de l’année 2013 », explique Natalia Baleato, la directrice générale de la crèche. À quoi s’ajouteront 125 000 euros, comme subvention destinée à « l’accueil d’urgence », l’une des prestations fournies par la crèche aux parents en grande difficulté, notamment des femmes battues. La Caisse des allocations familiale s’est engagée de son côté, toujours selon Natalia Baleato, à verser « dans les plus brefs délais, une avance de prestations de service pour permettre de commencer 2015 dans de bonnes conditions financières ». Le Grand Orient, pour sa part,  à annoncé qu’il faisait un don de 50 000 euros. Beau geste !

L’œuf de Colomb, dans cet imbroglio, c’est l’agrément accordé par le Conseil général à la crèche concernant les capacités d’accueil de cette dernière. À Baby Loup, tout avait été prévu, à commencer par le nombre de salariés – vingt-cinq –, pour l’accueil en simultané d’au moins trente-huit enfants. Or des raisons touchant aux conditions d’accueil de la petite enfance ne permettaient pas, selon le Conseil général, de dépasser le seuil de vingt bambins, synonyme d’un « manque à gagner » pour Baby Loup et, à terme, de licenciement d’une partie de son personnel. Cette barrière est aujourd’hui levée.

Mathieu Frappier, l’un des représentants du Comité de parents de Baby Loup, reçoit la nouvelle avec prudence. « J’ai envie d’y croire, confie-t-il à Causeur. Je n’ai pas encore pris connaissance de toutes les conditions de l’accord trouvé. »

Pour la députée des Yvelines Valérie Pécresse, chef du groupe UMP au Conseil régional d’Île-de-France, « C’est une très bonne nouvelle ». « Le président du Conseil général et le maire (de Conflans-Sainte-Honorine, NDLR) ont pris la mesure de l’importance symbolique de la crèche », dit à Causeur celle qui, dans ce dossier, a mobilisé des énergies poussives au démarrage. Le symbole en question, c’est évidemment la laïcité, et donc aussi une certaine idée de la femme et de son indépendance économique.

*Photo : POUZET20MN/WPA/SIPA 00463561_000006

Au nom de la République

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assemblee nationale debat

D’ordinaire, il n’est pas domaine plus clivant que la politique. Il est comme une tradition, au sein de bon nombre de foyers français, de ne pas parler de politique entre personnes de sensibilités et de convictions différentes. Sans même chercher à convaincre l’autre, tout dialogue paraît impossible entre gauchos et droitards autrement que par isoloir interposé ou par invectives sous pseudonymes sur quelque forum en ligne. Toutefois, ce constat se vérifie de moins en moins dans la logique des partis. Chose impensable il y a encore quelques années : il est actuellement des sujets qui fédèrent les extrêmes sans que ceux-ci veuillent se l’avouer. Il est aussi des principes qui, dorénavant, s’assument tout autant au PS qu’à l’UMP, tant et si bien que leurs électeurs confondus ont de plus en plus de mal à différencier deux enseignes qui semblent leur vendre exactement les mêmes produits. Ne faut-il y voir qu’une intention malveillante de certains à brouiller les pistes ? N’est-ce pas plutôt l’épilogue pathétique d’une comédie qui a assez duré ?

Qu’est-ce qu’être de gauche ? Qu’est-ce qu’être de droite ? Au-delà des apparences, n’y a-t-il pas davantage une commodité de langage qu’autre chose dans cette partition historique et sociale ? Y a-t-il vraiment une panoplie complète et rigoureuse à posséder pour se réclamer de l’un ou l’autre camp, ou peut-on chipoter ? Pour me dire de gauche sans le moindre complexe, puis-je par exemple échanger le droit d’être peu soucieux du sort des pauvres contre une défense ardente et tapageuse de la cause homosexuelle ? En vis-à-vis, suis-je tout de même de droite si, ayant épousé une femme musulmane, j’expie ma faute en plaçant beaucoup d’argent en bourse ? Peut-on déroger « à la carte », afin de pouvoir conserver l’aura d’un engagement idéologique sans les désagréments de la rigidité dogmatique que cela induit ? Si la réponse est non, est-on condamné à faire semblant en approuvant tout ce que notre « famille politique » produit de peur d’être vu comme un tiède, voire un traitre à la cause ? La seule alternative serait-elle de ne plus s’exprimer en public sur des sujets sociaux pour ne pas se voir opposer le reproche d’inconséquence ou certains noms d’oiseau ?

En règle générale, une fracture se produit spontanément entre ceux pour lesquels prime le souci de soi, et ceux qui entretiennent le souci des autres. Plus exactement entre ceux qui ont à cœur de faire savoir qu’ils font partie des seconds et ceux, beaucoup plus discrets sur ce thème, qui de ce fait se retrouvent classés à droite. Ainsi l’altruisme est-il une valeur mieux représentée à gauche, avec de bons côtés qui vont de soi, mais également de mauvais. Car lorsqu’il est sans conditions, le souci des autres en vient aisément à faire d’eux de sempiternelles victimes, oblitérant par là même le poids de leur responsabilité propre dans leur condition ordinaire. La générosité manifestée cache alors très mal ce qu’elle doit à la charité chrétienne tout en la rebaptisant « justice sociale ». Inversement, le souci de soi, lorsqu’il ne confine pas à l’égoïsme, inclut une certaine forme de civisme servi par un réflexe introspectif et un minimum de décence en société. En d’autres termes, l’altruisme coûte que coûte vise à la communion des hommes, quitte à ce qu’ils soient rendus totalement irresponsables.

De ceci découle deux tendances qui semblent emprunter des voies opposées. L’ouverture aux autres enjoint à la découverte, au renouveau et au mouvement ; le scrupule identitaire garantit quant à lui l’ordre, la fixité et la sécurité. La première s’inquiète de l’extension et du respect des droits, le second de la permanence d’un sentiment d’obligation. Progrès d’un côté, tradition de l’autre. Mises sèchement en opposition lors même qu’elles sont complémentaires, ces deux tendances font de la politique une discipline schizophrène. Et en sommant les électeurs de choisir gauche ou droite, on leur demande ni plus ni moins que de solliciter et d’affermir une moitié d’eux-mêmes au détriment de l’autre. Comme la partie aux dehors généreux est aussi, pour cette raison même, la plus exubérante, il y a risque de voir l’autre partie se perdre dans une colère sclérosante lorsqu’à ses yeux la coupe est pleine. C’est donc la possibilité d’une pensée plus subtile qui se voit sacrifiée sur l’autel de l’alternance en politique, ce triste vaudeville qui scande le développement des démocraties contemporaines.

« La République ! » nous avait-on pourtant promis. Étymologiquement, la res publica est la chose commune, c’est-à-dire le sort du tout, ce qui concerne et son essor, et sa survie, soit les deux modalités d’une pérennité sans laquelle les parties comptent pour du beurre. Se référer à la République, c’est tenir ces deux exigences ensemble, les faire cohabiter et donc, forcément, relativiser ce débat gauche-droite qui, en temps de crise majeure, devient obscène et insulte le bon sens. D’aucuns invoqueront l’ordre et l’ordre est essentiel ; d’autres demanderont qu’advienne la justice et la justice est primordiale. Mais l’ordre n’est pas fatalement l’inertie et la justice ne mène pas nécessairement à l’égalité. Il y a des médiétés difficiles à appréhender. Elles sont rendues plus inaccessibles encore par la perte de valeurs communes qui seules peuvent de temps en temps nous permettre un semblant d’objectivité et un attachement au bien commun. Pas au bien « social » ni à un bien « libéral ». Au bien commun.

Pour autant, l’esprit de République n’est pas un irénisme. Il faut se satisfaire des conflits et du choc des idées comme témoignages de la démocratie à l’œuvre. Mais si l’esprit de chapelle prend le dessus, si l’incohérence et le sectarisme se trouvent être les ultimes éléments communs aux forces en présence, alors l’état de crise n’est plus une anomalie malencontreuse, il devient la règle. Quelle que soit l’obédience politique que l’on se choisit, il faut conserver à l’esprit qu’une part de légitimité se glisse dans la propriété privée et qu’une autre est du ressort de choses à partager, que ce n’est pas trahir la laïcité que de reconnaître ce que la France doit au christianisme, que le principe d’identité n’est pas rendu immuable en faisant de la nation son objet, et que faire l’expérience de la curiosité, mère de tous les changements, c’est éprouver l’altérité. Cette axiomatique rudimentaire, dans son ensemble, ne peut être et ne sera jamais celle d’un parti quelconque. Elle est celle d’une vision républicaine que l’individu intéressé au bien commun peut seul défendre et promouvoir. La gauche et la droite, dans leur opposition frontale et théâtrale, à l’Assemblée comme au bistrot, font obstacle à la fluidité des échanges, à la finesse des points de vue, donc par répercussion à la recherche de solutions adéquates à des problèmes de dimension nationale. La nuance n’est pas l’affaire des partis, elle est l’attribut d’individus responsables, c’est-à-dire au moins autant soucieux de réussir individuellement que de partager un sort commun.

*Photo:  VINCENT WARTNER/20 MINUTE/SIPA.00655743_000014

Enfants, animaux : tous égaux !

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Voilà une bonne nouvelle : les députés se préparent à voter une loi qui va donner à l’animal un statut. Nos amies les bêtes ne seront pas tout à fait considérées comme des humains, ce que je trouve injuste quand je compare la façon dont mon chat et mon banquier me regardent, mais on cessera de les considérer comme des choses. Cela prouve que nous sommes un pays moderne, ouvert, intelligent. La cause animale, d’Elisabeth de Fontenay à Brigitte Bardot a su mobiliser les plus grands noms de la pensée. Vingt quatre intellectuels comme Luc Ferry, Alain Finkielkraut, Edgar Morin ou Michel Onfray ont signé l’année dernière un Manifeste dans lequel était notamment affirmée la nécessité  « que les animaux bénéficient d’un régime juridique conforme à leur nature d’êtres vivants et sensibles et que l’amélioration de leur condition puisse suivre son juste cours, une catégorie propre doit leur être ménagée dans le code civil entre les personnes et les biens » On déplore l’absence d’Aymeric Caron dans les signataires, mais on ne peut pas tout avoir non plus en matière de fine fleur de l’intelligence puisqu’on trouvait déjà Didier van Cauwelaert.

Cette loi, on le souhaite évidemment, empêchera les imbéciles sadiques de torturer leur chat sur You Tube et les agriculteurs de la FNSEA de créer des colonies pénitentiaires façon ferme des Mille Vaches. La FNSEA, d’ailleurs, après s’être fait tirer l’oreille semble se résigner au vote de cette loi qui va, à leurs yeux, éviter le pire. Les députés vont reconnaître que l’animal est « doué de sensibilité » mais reste soumis au régime de bien meuble. Bref, le paysan demeure juridiquement propriétaire de  ses animaux mais devra les exploiter avec humanité et sensibilité, c’est-à-dire éviter de se comporter avec son cochon comme une grande marque du textile avec une ouvrière bengali.

C’est vrai que les animaux ont de la chance, en France. Ils ne traversent pas la Méditerranée en se noyant par milliers quand ils viennent chez nous et quand on les entasse dans des usines à viande, les médias sont alertés pendant le scandale et non après comme lorsqu’on pratique la chasse aux immigrés du côté de Calais ou qu’on démantèle un camp Rom.

C’est pour cela que j’aimerais qu’un député propose un  élargissement du statut de l’animal, par exemple, au 440 000 enfants pauvres  en  plus dénombrés  chez nous entre 2008 et 2012 par l’Unicef qui les appelle « les enfants de la récession » et décrit un quotidien qui n’a rien à envier à celui d’un poulet élevé en batterie : «Au-delà des niveaux de revenu et d’emploi, la récession a affecté un certain nombre d’autres aspects importants de la vie, comme l’accès à la nourriture, à l’éducation ou aux soins, le sentiment d’insécurité et de stress. » détaille l’Unicef.

Bien sûr, en échange, rien n’empêchera de transformer l’enfant pauvre en viande de boucherie comme le suggérait déjà le grand Jonathan Swift, l’auteur des Voyages de Gulliver, dans sa Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public. Le texte a beau dater de 1729, il reste d’une singulière actualité. Swift remarque qu’une telle mesure empêcherait les avortements des mères et la délinquance des enfants tout en réglant le problème de la démographie galopante, bien mieux que ne le  tente la trop timide politique familiale du gouvernement. Et puis, comme les animaux, les enfants pauvres pourraient  trouver une fin digne dans des conditions d’hygiène parfaite : « Des abattoirs peuvent être affectés à cet emploi dans les endroits les plus convenables, et les bouchers ne manqueront pas assurément ; toutefois je recommande d’acheter de préférence des enfants vivants, et de les préparer tout chauds sortant du couteau, comme nous faisons pour les porcs à rôtir. »

On ressort beaucoup, à propos de cette loi, la phrase de Gandhi sur les pays que l’on peut juger à la manière dont ils traitent leurs animaux. Eh bien, en adoptant cette proposition swiftienne, on ne pourra pas dire que nous, en France, on traite les enfants moins bien que les animaux, ce qui est la moindre des choses pour la patrie des Droits de l’Homme et de la Vache.

*Photo: Rob Griffith/AP/SIPA.AP20736109_000001

Croissance, le paradigme perdu

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« Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste » : si l’auteur de cette formule, l’économiste anglo-américain Kenneth Boulding, a raison, alors, depuis plus de deux siècles, notre planète est un gigantesque asile. Même aujourd’hui, pour la plupart d’entre nous, le débat économique se résume au choix suivant : Valls ou Montebourg, Keynes ou Friedman, modèle allemand ou scandinave ? Autrement dit, à gauche comme à droite, chez les capitalistes comme chez les marxistes, de Mélenchon à Marine Le Pen, l’absence de croissance est communément considérée comme une panne, une « crise », une parenthèse entre deux périodes « normales ». La croissance, c’est la règle, l’environnement naturel de l’homme. Pour les citoyens, un dû de leurs gouvernants, et pour les gouvernants, l’horizon de toute politique.

Cependant, ce paradigme universel ne relève pas tant de la folie que de la croyance. La croissance s’apparente à une religion, ancrée dans la grande promesse des Lumières : le Progrès. Le crédo est simple : le paradis est possible sur terre, grâce à l’accumulation de biens et de services, elle-même rendue possible par des machines et procédés inventés par la science et la technique. Attention, l’objectif est noble : il s’agit d’encourager l’otium du peuple, ce temps libre consacré à l’amélioration de soi, qui est l’opposé du negotium, racine de notre « commerce », qui désigne toutes les activités nécessaires à notre survie matérielle. Dans l’avenir radieux du progrès, les machines remplaceront les domestiques et esclaves de l’Antiquité pour que chacun, et non seulement une infime minorité, puisse accéder à ce luxe.

Dans « Des progrès futurs de l’esprit humain », Condorcet promettait à l’humanité qui s’engageait dans la voie de la science et de la technique une expansion des richesses dont l’unique limite serait la capacité d’innover : en un mot, la croissance perpétuelle. Condorcet était-il fou ?[access capability= »lire_inedits »]

Il est vrai que, dans sa première acception, la croissance n’était pas un choix, mais une nécessité : il fallait produire plus pour nourrir plus d’humains. Irréfutable. Si nous sommes de plus en plus nombreux, il faut de plus en plus pour que chacun ait autant. Seulement, la machine s’est emballée, et la croissance est devenue la loi du « toujours plus » pour tout le monde : plus pour chacun tout au long de sa vie, plus pour les enfants que pour les parents. On en a presque oublié qu’il n’y aurait pas plus d’air, d’eau, de pétrole, bref, que la planète, elle, était limitée. Le bonheur a été définitivement associé au confort et à la possession. D’une croissance simple qui court après la démographie, on est ainsi passé à une croissance exponentielle qui court après les résultats trimestriels des entreprises.

Or pour les enfants de l’après-guerre, le fantasme d’une croissance illimitée s’est réalisé. « Illimitée », c’est un bien grand mot pour trente malheureuses années – 1945-1974. Mais en à peine une génération nous avons pris des habitudes. Jean Fourastié, l’auteur des Trente Glorieuses, un livre qui a donné son nom à l’époque, n’y voyait pas autre chose qu’une transition entre deux phases de très faible croissance : la première, allant de 1800 à 1945, est celle de la double révolution – agricole d’abord et industrielle ensuite ; la seconde, la nôtre, qui a commencé dans les années 1970, annonçant l’âge postindustriel dans lequel l’essentiel de la force de travail et de la consommation serait concentré dans le secteur tertiaire.

Cependant, ces dernières décennies ont mis à mal la vision idyllique d’un avenir toujours plus abondant. Pour la majorité des Occidentaux, principaux bénéficiaires du progrès et de la croissance d’après-guerre, le premier des trouble-fête a été l’écologie : on s’est inquiété de la dégradation de l’environnement – pollution des mers, des rivières et de l’atmosphère –, qui menaçait la santé et la qualité de la vie, avant de découvrir avec un effroi pénitentiel les risques autrement plus graves que l’homme faisait courir à l’homme – réchauffement climatique, disparition accélérée des espèces, catastrophes nucléaires. Sont ensuite venues les critiques du tourbillon de la consommation, d’autant plus bruyantes que les gagnants étaient moins nombreux. Technologie, décoration, vêtements, voitures, alimentation, voyages : la classe moyenne occidentale, à la suite de son homologue américaine, a adopté un mode de vie dont on perçoit instinctivement qu’il n’est pas « universalisable sans contradictions », selon la formule de Michéa, qui démontre l’impossibilité d’un monde dans lequel il y aurait la même proportion de piscines privées qu’aux États-Unis. Mais après tout, selon certaines prévisions de la fin du xixe siècle, le problème majeur du xxe devait être les gigantesques quantités de crottes de cheval qu’allait produire le transport urbain en plein boom…

Les prophètes occidentaux de la fin de la croissance sont-ils affligés d’un pessimisme culturel qui leur fait redouter à tort le déclin économique de leur civilisation et la montée en puissance des nouveaux acteurs asiatiques et africains ? Sont-ils des Malthus du xxie siècle, constatant, à partir d’une extrapolation du passé, l’impossibilité de « continuer comme ça » ou des esprits lucides qui tentent de nous ramener à la raison ? Et, finalement, le pasteur britannique de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe a-t-il eu tort ou raison trop tôt ?

Pour essayer d’apporter des éléments de réponse à des questions qui dessinent notre futur, j’ai rencontré trois penseurs qui conjuguent enseignement, réflexion économique et participation active au débat public, et dont les positions sur le sujet permettent de faire une sorte de tour d’horizon. Jean-Hervé Lorenzi, professeur émérite en économie à Dauphine, se situe plutôt dans le camp de Condorcet : il pense qu’une « croissance durable » est non seulement possible, mais aussi souhaitable. Pour Aurélien Bernier, intellectuel et militant appartenant à la gauche radicale, non seulement la croissance n’est plus possible, mais elle n’est pas souhaitable. Enfin, l’économiste et mathématicien Gaël Giraud estime qu’il faut carrément abandonner ce critère et cesser de penser en termes de PIB.

Lorenzi, qui est également président du Cercle des économistes (qualifiés d’officiels par les courants critiques), est convaincu que le système a les moyens de sortir du marasme actuel : « La situation est grave, dit-il, mais le monde ne va pas s’effondrer. » Le titre de son dernier ouvrage (écrit avec Mickaël Berrebi), Un monde de violences, 2015-2030, n’est pourtant pas d’une folle gaieté. Il se dit convaincu qu’on trouvera de nouveaux moteurs de croissance durable, en même temps que le moyen d’atténuer les tensions qui caractérisent la période actuelle – comme le chômage ou la rareté de certaines ressources. « De plus, rappelle-t-il, nous vivons une nouvelle révolution démographique : en 1980, les démographes prédisaient que la Terre compterait 30 milliards d’humains en 2050 tandis que, selon les prévisions les plus récentes, nous ne serons que 9.5 milliards. » Même pas 10 milliards…Excellente nouvelle certes, bien qu’on ne sache pas comment on nourrira toutes ces bouches.

Jean-Hervé Lorenzi invite par ailleurs ses collègues à faire preuve de prudence dans leurs prédictions, car « les économistes n’ont jamais été confrontés à des incertitudes aussi lourdes ». Auteur de Comment la mondialisation a tué l’écologie (2012), Aurélien Bernier ne le contredira pas sur ce point.

Sans surprise, cet ancien militant d’Attac ne croit pas que le capitalisme soit le seul et inéluctable horizon de l’humanité. Avec un peu de retard sur les prévisions de Marx et de ses multiples disciples, il pense que les contradictions inhérentes au capitalisme sont en train de l’achever. D’après ce décroissant marxien, ce qui change radicalement la donne, c’est la double question de la dépendance à l’énergie fossile et de l’environnement. Il observe qu’il y a de plus en plus de pauvres, qui ne cessent de s’appauvrir, et de moins en moins de riches, qui ne cessent de s’enrichir. En supposant que cette concentration de la richesse soit une réalité (le débat sur le livre de Thomas Piketty montre que ce diagnostic n’est pas unanimement partagé), Bernier reconnaît que, contrairement aux prédictions de Marx, elle n’est pas – encore ? – venue à bout du capitalisme. En revanche, toujours selon Bernier, celui-ci n’a aucune chance d’échapper au péril mortel de la dégradation de l’environnement. Sa logique profonde, dans laquelle les intérêts privés – les « eaux boueuses du calcul égoïste »… – l’emportent sur l’intérêt général, le mène à sa perte. Dans les années 1920, les principaux fabricants d’ampoules s’étaient mis d’accord pour réduire la durée de vie de leurs produits de façon à pouvoir en vendre plus : ils ont inventé l’obsolescence programmée ! Presque un siècle plus tard, 60 % des marchandises consommées aux États-Unis sont produites en Chine par des multinationales américaines délocalisées. On ralentit la pollution en Occident, mais à l’échelle de la planète son augmentation est dramatique ! En somme, on a déplacé le problème. Or il arrivera un moment où on ne pourra plus le déplacer, car la planète entière aura été arraisonnée par l’industrie.

Plus radical encore d’une certaine façon, Gaël Giraud, mathématicien, économiste et membre de la Compagnie de Jésus, conteste la base matérialiste de ces analyses avec une question aussi faussement simple que celle posée jadis par l’abbé Sieyès : Qu’est-ce que la croissance ? Pour lui, le PIB (produit intérieur brut), qui permet de la mesurer, est un très mauvais indice. Développé dans les années 1930 – grâce notamment à une importante contribution française – cet indicateur visait alors à mesurer l’aptitude des nations – surtout l’Allemagne – à faire la guerre. C’est pour cette raison qu’il n’inclut pas le travail domestique des femmes : il ne permet pas de faire la guerre (encore qu’on pourrait le discuter !). De plus, le PIB ignore les nuisances et les dégâts écologiques. Si vous polluez une rivière, vous accroissez deux fois le PIB : la première en rendant les riverains malades, ce qui augmente l’activité du secteur de la santé, la deuxième en finançant la dépollution. À la place de cet outil dépassé, Giraud propose de mesurer la qualité du lien social, qui est, selon lui, un bien meilleur indicateur du développement et de la prospérité. Comme le dit l’adage populaire, « l’argent ne fait pas le bonheur ». Sans doute, mais cela n’empêche pas la plupart des humains d’en vouloir toujours plus. Le travail de Giraud n’est malheureusement pas d’un très grand secours pour comprendre et peut-être combattre cet universel anthropologique.

En attendant, si nos villes n’ont pas été envahies par le crottin au début du xxe siècle, qui nous dit que nous n’aurons pas tous des piscines à la fin du xxie ? Sans dénier aux travaux de ces estimables chercheurs leurs qualités scientifiques, la réponse à cette question repose in fine sur un noyau dur indécidable – donc sur un acte de foi. Il y a en effet une inconnue qui, jusque-là, a toujours donné tort à Malthus. Pour sortir d’une situation inextricable, le théâtre italien de la Renaissance a inventé le deus ex machina. Depuis trois siècles, en Occident, le rôle du deus ex machina est assigné à l’innovation technologique. De la machine à vapeur au téléphone intelligent (plus que nous ?), en passant par le moteur à essence, l’informatique et le nucléaire, de multiples inventions ont permis à l’homme de sortir des pétrins où il s’était fourré.

Étant admis que c’est l’innovation qui rend la croissance possible, reste une question de taille qui divise les chercheurs : relève-t-elle, cette innovation, du hasard ou de la nécessité ? Peut-on la provoquer ou faut-il se contenter de l’invoquer ? Pour Jean-Hervé Lorenzi, il n’y a pas de mystère : l’innovation est une question d’argent. On investit, on gagne. Si, aujourd’hui, « malgré les apparences, l’innovation est en baisse », c’est à cause du manque de financement, lui-même imputable au vieillissement de nos sociétés. « Nous avons de plus en plus de rentiers et de moins en moins d’investisseurs, poursuit-il. Or, le progrès technique dépend de l’investissement, c’est-à-dire de la possibilité de prendre des risques. À 50 ou à 60 ans, un individu cherche à sécuriser l’épargne pour s’assurer sa retraite et préfère des placements peu risqués. » Pour résoudre ce problème, il faut trouver des formes innovantes de financement qui garantissent le niveau de vie des retraités tout en drainant leur épargne vers les investissements à haut risque aptes à encourager les ruptures technologiques porteuses de croissance. Facile, dirait-on. Sauf que, jusqu’à présent, nul n’a trouvé le moyen de miser l’épargne d’honnêtes retraités à la roulette du progrès sans risquer de la voir disparaître en fumée – ou plutôt en vapeur dans l’explosion de mémorables « bulles ».

Gaël Giraud est plus sceptique : pour notre Jésuite, l’innovation relève du miracle. On ne sait pas d’où ça vient. Ce sont les banquiers qui veulent nous endormir en nous racontant qu’il suffit d’injecter de l’argent dans la machine pour fabriquer du progrès. Et puis, si on vide les océans de leurs poissons, si les abeilles disparaissent, le fait de pouvoir rouler mille kilomètres en consommant un verre d’eau sera une faible consolation. L’image est un peu facile. De toute façon, Giraud pense que le poids de l’innovation dans la croissance est largement surestimé. Il faut, selon lui, inverser les proportions : deux tiers de la croissance dépendent de l’énergie, et un tiers seulement dépend des innovations. Depuis le xviiie siècle, l’expansion économique repose sur l’exploitation croissante des énergies fossiles. Or, s’agissant du pétrole, avant même l’épuisement des réserves, la consommation mondiale approche la capacité maximale d’extraction : 90 millions de barils par jour. Le pétrole et le gaz de schiste constituent-ils le miracle énergétique qui permettrait d’échapper à cette équation implacable ? Aujourd’hui, on ne conseillera à personne de miser sa retraite sur ce tapis.

En réalité, nous n’avons pas le choix : il nous faut apprendre à vivre dans un monde aux ressources limitées. Que ce diagnostic fasse consensus au-delà des profondes divergences d’analyse montre bien que nous entrons, au minimum, dans un nouvel âge de la croissance.

Dans cet environnement proche de la rupture, l’allocation des ressources rares sera nécessairement plus autoritaire, c’est pourquoi elle devra être confiée exclusivement aux acteurs publics. Aussi observe-t-on une convergence politique assez surprenante de nos trois penseurs : nos institutions ne sont pas à la hauteur des choix auxquels nous sommes confrontés. Comment la démocratie libérale tiendra-t-elle le choc si la panne de la croissance se poursuit indéfiniment ou, pire encore, si nous devons entrer dans une période de décroissance qui, en plus de multiples difficultés, exigera une révision radicale de nos cadres de pensée ? Rassurons-nous : aucun de nos interlocuteurs ne propose de renoncer au suffrage universel et à nos libertés. Reste que nous devrons peut-être réinventer – et accepter – des pouvoirs forts.

Aurélien Bernier est – sans surprise – le plus radical. Pour lui, le système actuel tourne en rond, car l’impératif de rentabilité interdit la mise en œuvre de toute solution – technologique ou politique. Le coupable, c’est le libre-échange, qui met en concurrence toutes les économies de la planète et crée les conditions d’un chantage permanent à la délocalisation. Chaque fois qu’un gouvernement essaie d’imposer des contraintes sociales et environnementales, les entreprises américaines et européennes menacent d’aller produire – et embaucher – ailleurs. La seule solution est donc de nationaliser les entreprises et les banques. Quand on lui objecte que qui dit « nationalisation » dit « nation », il convient que la gauche paie au prix fort son erreur d’analyse sur l’État-nation : on ne peut lutter contre le système actuel qu’au niveau planétaire, ce qui est aujourd’hui un pur fantasme, ou à celui de nos chers et vieux pays. Si nous voulons reprendre les commandes politiques aux forces économiques, il faut sortir de l’Union européenne et imposer une politique protectionniste dans des frontières clairement définies et reconnues – bref, agir à l’échelle de la France.

À l’écouter, on se demande ce qu’il restera de nos libertés individuelles de peuples riches. Aurions-nous le choix entre Soleil vert et 1984 ? Bernier se récrie : pour peu que l’on admette que la possession d’une grosse cylindrée ou d’un sac Louis Vuitton ne fait pas partie des droits de l’homme inaliénables, la politique qu’il appelle de ses vœux est, assure-t-il, parfaitement démocratique. Il est légitime d’obliger l’industrie automobile à se réorienter vers le transport public, ou d’exploiter le savoir-faire exceptionnel de l’industrie du luxe pour produire des biens utiles et durables destinés à tous et pas seulement aux plus riches. Ainsi pourra-t-on faire la révolution écologique et sociale dans un seul pays – avant de l’étendre à l’humanité tout entière.

Pour Gaël Giraud, le nécessaire changement de donne politique passe en premier lieu par une conversion collective à l’« économie de circularité », qui repose sur la réutilisation de l’énergie perdue dans le processus de production. Les gros producteurs de gaz à effet de serre, les transporteurs aériens, mais aussi les gigantesques data centers informatiques sont à l’origine d’énormes déperditions de chaleur. Tôt ou tard, il faudra obliger Air France, Google, Facebook et les autres à recycler cette chaleur, et ce n’est pas le marché qui le fera !

Giraud va plus loin et prône une rupture presque anthropologique qui permette de repenser la propriété en dehors du couple binaire « public-privé », par exemple en développant les biens communs pour lesquels ce n’est pas la propriété qui importe mais le droit d’usage – c’est le modèle Vélib. À en croire Giraud, le succès d’entreprises comme BlaBlaCar montre que beaucoup de jeunes sont prêts pour cette révolution. Il faut alors espérer qu’elle saura acclimater la démocratie libérale. Gaël Giraud veut le croire.

Jean-Hervé Lorenzi ne croit pas, pour sa part, que le salut viendra de la nationalisation. Le rôle de l’État, rappelle-t-il, est de créer les conditions de l’innovation en prenant une partie du risque. À cette fin, il faut penser et imposer un mode de régulation qui (re)connecte le secteur financier à l’économie réelle.

Cette rapide incursion dans la fabrique des idées contemporaines montre que, pendant que nos gouvernants continuent de psalmodier le mantra de la croissance, les intellectuels prennent la mesure du changement en cours, à défaut de pouvoir rendre lisible le monde qui vient. Il ne suffit pas de briser les idoles d’hier pour faire advenir de nouveaux dieux.

À l’issue de ces trois passionnantes conversations, la conclusion qui s’impose est que nous ne savons rien, en tout cas pas grand-chose, de ce qui nous arrive. Les vieilles cartes correspondent de moins en moins aux territoires qui se déploient sous nos yeux, les commandes ne répondent plus. Que faire ? Se fier à la voix rassurante du pilote ? Exiger un changement de cap ? Saisir un parachute et courir vers l’issue de secours – mais où se trouve-t-elle ? Plutôt que d’avoir à répondre à ces questions vertigineuses, on aimerait continuer à regarder le film en attendant l’atterrissage.

Pour conclure cette réflexion sur le présent, il faut revenir au moment où nous avons mis le doigt dans cet engrenage de la croissance. Notre espèce a-t-elle franchi ce cap décisif il y a dix ou quinze milliers d’années, quand nos ancêtres chasseurs et cueilleurs sont devenus agriculteurs ?

Le premier chapitre de la Genèse conserve peut-être un écho lointain de ce passé dans lequel des hommes habitués à cueillir des fruits cultivés par Dieu durent s’adapter à la pénible existence de laboureurs et pasteurs, marquée par la jalousie et la violence meurtrière. D’après les archéologues, nos premiers ancêtres sédentaires travaillaient plus, souffraient de plus nombreuses pathologies et jouissaient d’un régime alimentaire moins varié que les derniers chasseurs-cueilleurs, sans pour autant bénéficier de plus de sécurité face à la violence et à la famine. La raison en est simple : l’humanité était tombée dans le piège démographique. L’enchaînement est connu : le rendement de l’agriculture s’améliore ; très vite, une petite vallée capable de soutenir quelques dizaines de chasseurs-cueilleurs voit sa population augmenter, les nouvelles bouches à nourrir absorbant le surplus initialement créé, ce qui impose une nouvelle augmentation de la production. C’est ainsi que, dans cette course sans fin entre la population et les ressources, l’homme est devenu esclave des techniques qui étaient supposées le libérer, sans avoir jamais la possibilité d’un retour en arrière – pour retrouver l’équilibre perdu des chasseurs-cueilleurs, il aurait fallu tuer neuf personnes sur dix…

C’est ce passage à une économie de surplus (donc au principe même de la croissance) qui a donné naissance à la politique, c’est-à-dire à l’ensemble de principes, de règles et d’usages qui permettent de gérer des communautés humaines sédentaires de plus en plus complexes. Cela signifie que, loin d’être une donnée technique, le paradigme de la croissance imprègne nos représentations et nos modes de vie. On a longtemps pu croire, en tout cas en Occident, que l’abondance de ressources avait libéré l’humanité du spectre de la pénurie et de l’impératif du partage. Mais aujourd’hui, nous ne pouvons plus éluder les choix fondamentaux. Malgré nos impressionnantes capacités, pour la première fois de l’histoire, nous sommes obligés de répondre à la question : « Où voulons-nous aller ? ».[/access]

*Photo: Flickr/Colectivo Desazkundea

Chrétiens d’Orient : Silence, on tue !

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À cheval sur l’Irak et la Syrie, le sinistrement célèbre Daech, ou Etat islamique, ou « Califat », fait régner depuis maintenant plus de six mois la terreur. Minorités, hérétiques et « infidèles », il humilie, massacre ou force à l’exil les populations qui n’ont pas l’heur de lui plaire. Parmi elles, au premier rang, les chrétiens d’Orient. Ce sont les grands oubliés de la géopolitique mondiale, ceux que l’on passe par pertes et profits depuis plus de vingt ans. On les salue régulièrement, on loue leur rôle irremplaçable dans un monde compliqué, leur apport à l’une des plus vieilles civilisations du monde, on se plaint de leur progressive disparition. Et pourtant, dans les faits, dans la communauté internationale, tout cela reste lettre morte. Qui se risque à les défendre, enfin, au-delà des mots ? Les bombardements de la « coalition », comme l’on dit, faute d’un autre mot, où se bousculent Américains, Européens – surtout la France – et émirats arabo-pétroliques, dont certain qu’on ne nommera pas une fois de plus finançait hier encore les mêmes djihadistes qu’aujourd’hui on le force à combattre, apportent certainement une bouffée d’oxygène bienvenue aux dernières forces armées du coin qui n’aient que du sang impur sur les mains, les peshmergas kurdes.

Reste que le fond du problème, c’est-à-dire l’épuration, lente d’abord et accélérée récemment, de tout ce qui n’est pas musulman orthodoxe dans la région – et quelle région ! elle s’étend de Constantinople à Bagdad, car notre pseudo-allié turc, celui que l’on nous sommait d’intégrer dans cette Europe qui ne devait pas rester un « club chrétien », quand il poignarde les Kurdes dans le dos aujourd’hui ne fait que poursuivre son antique politique de turcisation générale – n’a pas été réglé. Il y a un écho historique indéniable entre cette disparition des chrétiens d’Orient et celle des juifs d’Europe : on gomme par les armes et l’intimidation plusieurs millénaires de civilisation sous nos yeux.

Le cercle Charles Péguy accueillera Monseigneur Pascal Gollnisch, directeur de l’Oeuvre d’Orient pour en parler, le Jeudi 30 octobre – 19h45
Théâtre Saint-Leon  11, place du Cardinal Amette – 75015 Paris Entrée libre sur réservation: contact@cercle-charles-peguy.fr

Tunisie : Ennahda n’a pas tout perdu

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La Tunisie a apparemment déjoué la malédiction arabe. Trois ans après les premières élections libres de l’histoire du pays, voilà les islamistes d’Ennahda relégués en seconde position (31% des voix), derrière le parti néo-bourguibiste L’Appel de la Tunisie (Nidaa Tunes, 38%), ce qui leur attribue respectivement 68 et 83 des 217 sièges de l’Assemblée nationale. Cette demi-surprise montre bien que de l’eau a coulé sous les ponts depuis la fuite du clan Ben Ali le 14 janvier 2011. Malgré leur habile tour de passe-passe du début de l’année, à la faveur duquel ils abandonnaient le gouvernement au technocrate Medhi Jomaa, les islamistes de gouvernement, au pouvoir pendant deux ans et demi, n’ont pu s’exonérer de leur bilan désastreux en matières économique, social et sécuritaire. À l’époque, les hommes du parti à la colombe craignaient de finir comme leurs amis égyptiens, balayés par Al-Sissi, une grande peur qui explique qu’ils aient si facilement cédé les rênes du pouvoir à un cabinet apolitique.

Quelques mois plus tard, de Tunis à Tataouine, les emmerdes volent en escadrille : l’insécurité mine l’activité touristique, laquelle plombe la croissance et l’emploi, donc la popularité des Manuel Valls et Michel Sapin locaux. Il y a un peu moins d’un an, lorsque le vent tournait à la défaveur des Ghannouchi et Jebali, je n’aurai pas pour autant mis un millime sur le parti Nidaa Tunes du vétéran Beji Caïd Essebsi, chef du gouvernement intérimaire de février à décembre 2011. Casseroles pour casseroles, je pensais celles de l’Appel de la Tunisie plus pesantes  que le service en cuivre d’Ennahda – au choix : des soupçons de collusion avec les salafistes, d’inertie après les assassinats politiques de l’an dernier. Et pour cause, mise à part une commune hostilité aux islamistes, rien ne semble fédérer cet aréopage d’anciens bourguibistes – Caïd Essebsi fut ministre de la Défense, de l’Intérieur et des Affaires étrangères du père de l’indépendance -, de benalistes recyclés et de démocrates réprimés sous l’ancien régime. Il n’empêche, ces « laïcs » ont terrassé les ennahdistes jusque dans la communauté tunisienne de France , à la grande joie des éditorialistes tricolores. 

Beji Caïd Essebsi ne tient pourtant pas le discours des grands soirs. Sa réaction pour le moins mesurée à l’annonce de sa victoire annonce un troisième tour à l’issue imprévisible. « Le mouvement Ennahdha n’est pas un ennemi mais un concurrent et un des constituants de la scène politique », a déclaré BCE en sous-entendant l’ouverture de négociations tous azimuts. La mathématique électorale a ses lois qui empêchent Nidaa Tunes de gouverner seul. Bien qu’une floppée de petits partis centristes suive les deux grands leaders d’opinion, avee à leur flanc gauche un Front populaire obtenant 15 sièges, tout dépendra de l’attitude d’Ennahda. Essebsi ne voudra pas se mettre à dos un tiers de la population en excluant ses représentants du jeu politique, d’autant que tout un arrière-pays rural et traditionnel apporte encore largement sa confiance aux candidats islamistes. Ayant ce rapport de force en tête, on peut dégager plusieurs scénarios :

–  La cure d’opposition : Ennahda cherchant à se refaire une virginité électorale,  sa direction pourrait bouder les propositions de BCE. « Assieds-toi au bord de la rivière, tu verras le cadavre de ton ennemi passer », dit le proverbe. Passer son tour et parier sur l’échec de ses adversaires est une technique éprouvée. C’est d’ailleurs ce que fit Nidaa Tunes ces deux dernières années, alors qu’Ennahda courtisait ses cadres. La déconfiture électorale des petits alliés de centre-gauche d’Ennahda que sont le Congrès pour la République du président Marzouki, et Etakattol du président de l’Assemblée Moustapha Ben Jaafar a refroidi bien des ardeurs. Morale de l’histoire : pour un mouvement de centre-gauche, former un gouvernement en position minoritaire contre une assiette au beurre, c’est la déculottée assurée…

–  Le soutien critique au gouvernement : Soutien sans participation, à l’instar du Parti communiste période 1981-1983, ou participation sans soutien, comme les Verts s’y essayèrent de 2012 à 2014, Ennahda a l’embarras du choix pour co-piloter le navire sans se mouiller. Si j’étais Rached Ghannouchi, j’accepterais la distribution des rôles suivantes : à Nida Tunes l’économique et le social (et les ennuis qui vont avec), à Ennahda le monopole de la morale. Le contrôle du ministère des waqf (biens religieux), voire l’Education ou la culture permettrait aux ennahdistes de marquer leur territoire identitaire tout en se prémunissant des dommages collatéraux du pouvoir.

Cette dernière option paraîtra invraisemblable aux idéologues et autres critiques essentialistes d’Ennahda. On m’objectera que des divergences indéracinables séparent Nidaa Tunes de son concurrent islamiste. Mouais… Aymen Hacen a bien raison de nuancer les jugements péremptoires qui font des bourguibistes et des ennahdistes des ennemis irréductibles. Historiquement juste, cette analyse paraît aujourd’hui plus que datée. Tous les partis tunisiens se sont mis d’accord sur une Constitution consensuelle, à la fois séculière et respectueuse de l’identité islamique du pays, ce qui estompe les clivages idéologiques entre les plus hautes personnalités de l’Etat. Rétrospectivement, de grands intellectuels tunisiens un tantinet provocs qualifient d’islamiste la politique religieuse de feu Habib Bourguiba. L’islam traditionnel des marabouts, ésotérique et très hétérodoxe, n’a pas toujours survécu au centralisme du parti unique et de ses commissaires politiques. Il ne s’agit pas de nier l’extraordinaire bilan social du Combattant suprême, libérateur de la femme et modernisateur du pays. Simplement, s’agissant de l’islam, Bourguiba avait l’intelligence tactique de ne pas tomber dans les excès de son idole Atatürk, y compris dans ses discours contre le Ramadan, il prêchait l’esprit contre la lettre du Coran – à l’en croire, le vrai Jihad consistait à travailler pour la prospérité nationale au lieu de jeûner ! Si les islamistes subissaient une persécution méthodique, il ne faisait pas non plus très bon être communiste, gauchiste, athée militant dans la Tunisie laïque, tant et si bien que Ghannouchi a aujourd’hui tout loisir de fustiger la guerre de tous contre tous qu’avait orchestrée Bourguiba.

Enrégimentant la religion, contrôlant à marche forcée la vieille institution de la Zitouna, nommant directement le mufti de la République, les despotes éclairés Bourguiba et  Ben Ali[1. Quoi qu’il ait si peu en commun avec l’homme de culture que fut son prédécesseur, au début des années 1990, Ben Ali avait lancé avec son ministre Mohamed Charfi une ambitieuse réforme des programmes scolaires introduisant les notions d’égalité homme/femme et de droits de l’homme (!) dans le socle éducatif commun. Vingt ans plus tard, à force de reptation, son clan familial en a payé le prix fort…] ne sont certes pas allés aussi loin que l’égyptien Moubarak, lequel avait concédé aux Frères musulmans le contrôle un véritable deal : aux barbus la société, aux nationalistes corrompus l’Etat. Ces vingt dernières années, un mouvement d’islamisation par le bas a pénétré la société tunisienne par tous les pores. Les gourmands comme votre serviteur qui aiment siroter un verre de Boga en sont pour leurs frais, lorsqu’ils ne se résignent pas à manger sur le pouce dans une sandwicherie, à l’abri d’un rideau de fer…

Hélas, ces considérations gastronomiques ne désespèrent pas La Goulette. Admettons que les chômeurs, prolos et chefs de PME ont d’autres chats à fouetter. Sur le terrain identitaire et religieux, Ennahda se coule parfaitement dans le modèle jacobin tunisien, qu’il n’entend corriger qu’à la marche, en encourageant l’expression d’un surcroît de religiosité dans la sphère publique, en tracassant davantage les mauvais musulmans, et plus si affinités… Autant dire qu’entre les ennahdistes les plus pragmatiques et les néo-bourguibistes les plus timorés,  au-delà des querelles picrocholines, l’entente sur un programme commun n’a rien d’impossible. À 88 ans bien sonnés, Beji Caïd Essebsi pointe en tête des sondages présidentiels, loin devant ses vingt-six concurrents[2. Toutes proportions gardées, si l’offre politique hexagonale atteignait ces sommets, les Français devraient départager quelque 120 candidats à la magistrature suprême en 2017…]

En attendant l’échéance cruciale du 30 novembre, l’ancien ministre devra multiplier les tractations pour former un gouvernement de rassemblement. Qui a dit que la IVe République ne faisait plus rêver? 

*Photo : HAMMI/SIPA. 00657287_000002.

Touche pas à ma Ve République!

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republique reforme constitution

Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg, Claude Bartolone, mais aussi François Bayrou, les Verts, Ségolène Royal, le FN… et même Simone Veil en son temps :  ils ont tous appelé à l’instauration d’une Sixième République. Si chacun y va de ses propres propositions constitutionnelles, un point commun relie tous ces projets : la confiscation des pouvoirs étendus du président de la République, au profit d’une chambre si possible sans majorité claire. C’est devenu le thème politique à la mode.

Comment en est-on arrivé là ? Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande ont-ils été entraînés dans une dérive autocratique à la Poutine ? Le président de la République française est-il devenu un potentat qui nous entraîne dans un bouleversement de la vie nationale ? Sommes-nous guettés par un fascisme rampant ? Ou même un colbertisme débridé ? Certes non. C’est plutôt l’impuissance toujours plus patente de nos gouvernants qui se fait jour. Nos constitutionnalistes en chambre sont pourtant suffisamment fins analystes de notre vie politique pour ne pas percevoir la perte de substance du pouvoir en France. Elle tient en trois renoncements :

Le renoncement à la souveraineté, avant tout. Il va sans dire, mais il vaut toujours mieux le rappeler. Le transfert continu de pans entiers de la souveraineté nationale vers les institutions européennes constitue le fait le plus marquant de la vie politique française depuis plusieurs siècles. Il date de l’instauration du marché unique, poursuivi par la monnaie unique et plus récemment par la soumission de notre budget aux instances communautaires. Que reste-t-il comme marges de manœuvres au président de la République  dans ce contexte ? Rien ou presque rien. Quelques timides interventions dans le sociétal, tout au plus (euthanasie, mariage homosexuel, laïcité, etc.). Et encore, la Cour européenne des droits de l’homme veille !…

Le renoncement au dirigisme, ensuite. Il y a encore trente ans, le président avait un pouvoir de nomination et d’intervention sur les plus grandes entreprises nationales (et internationales). Dans l’aéronautique, dans la banque, dans la chimie, dans l’automobile, dans le pétrole et l’énergie… Jusqu’aux « noyaux durs » mis en place par Balladur, le président de la République pouvait orienter la vie économique en s’appuyant sur des groupes puissants qui structuraient en profondeur des secteurs économiques entiers. Là encore, l’injonction faite à l’Etat, au tournant des années 90, de se désengager de la puissance économique prive le président d’un levier d’action essentiel. De Gaulle disait que la politique de la France ne se faisait pas à la Corbeille. Elle se fait pourtant désormais dans les conseils d’administration que président l’élite des directeurs de cabinets ministériels passés au privé, moyennant quelques millions d’euros.

Le renoncement à l’ambition, enfin. Dans la Cinquième République, le président n’est pas seulement un gouvernant, c’est aussi un catalyseur des énergies populaires. Son rôle est de dégager l’horizon, d’ouvrir des perspectives, de redonner une ardeur. Jacques Chirac qui s’avouait impuissant sur la politique intérieure a cantonné son rôle à maintenir l’indépendance de la France. La réintégration de la France dans les organes de commandement de l’Otan, puis l’alignement de notre politique étrangère sur les Européens les plus atlantistes (dans l’affaire ukrainienne) on sonné le glas de la petite musique originale que jouait la France dans le concert des nations. Il n’y a plus donc d’ambition interne, ni d’ambition externe explicites. Juste des obligations qui s’ajoutent aux contraintes, sans éclaircissements à l’horizon. Aucun projet un tant soit peu exaltant n’est possible parce qu’on nous serine qu’aucune alternative n’est possible. C’est le compromis européen ou la Corée du nord. La mondialisation ou le repli sur soi.

La classe politique a donc renoncé à la souveraineté, à diriger l’économie du pays et finalement à toute ambition nationale. Mais le président de la République conserve nominalement de pouvoirs dont il ne se sert plus.  Il faut donc les lui retirer définitivement car leur survivance même est un témoignage de son incapacité à en user. Quand le président ne pourra plus dissoudre l’Assemblée Nationale, quand celle-ci sera élue au scrutin proportionnel, quand le président sera révoqué par la chambre (c’est désormais possible avec l’entrée en vigueur de la loi organique qui permet de destituer le président « pour manquement à sa fonction »… !), alors on pourra enfin abandonner toute velléité de gouverner ce pays. S’il en reste encore.

Le pouvoir ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’une nouvelle république, mais d’un vrai président. Qui restaure ses pouvoirs au lieu de les abandonner à l’air du temps.

*Photo : wikicommons.

Tunisie : rien n’est joué

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tunisie elections ennahda

Il faut partir du constat suivant : les élections législatives du 26 octobre 2014 en Tunisie n’ont pas été concluantes et ce que l’on présente mensongèrement comme la victoire d’un parti laïque sur un parti religieux est une demi-vérité, pour ne pas la qualifier de mensonge à part entière.

Commençons, s’il vous plaît, par la prétendue victoire dudit parti laïque — Nidaa Tounès —, laquelle victoire demeure relative autant d’après le nombre de sièges conquis, les 85 désormais confirmés sur 217 contre 69 pour Ennahdha. Les chiffres sont éloquents — et de loin — dans la mesure où les 20 sièges de retard des derniers sont, pour les acteurs locaux, susceptibles, non pas de changer la donne penchant la balance du côté de Nidaa Tounès, mais bien au contraire en la pénalisant parce que la troisième force révélée par ces élections est un parti littéralement « bâtard », pour ne pas dire inexistant, qui, comme tout l’indique, en a remplacé un autre qui a été classé deuxième en 2011. Cette nouvelle surprise porte un nom : les 17 sièges arrachés par l’Union Patriotique Libre (UPL) de Slim Riahi, homme d’affaires, président d’un club sportif et candidat à la magistrature suprême, dont les affaires semblent être des plus intrigantes.

Avec lesdites 17 voix du « phénomène » Riahi, qui, disons-le, en rappelle un autre, Hechmi Hamdi, exilé à Londres et pourtant cl  assé deuxième lors des élections de 2011, avec son mouvement baptisé la Pétition populaire pour la liberté, la justice et le développement, Nidaa Tounès aura du mal à garantir sa primauté. Loin s’en faut, l’équilibre même sera fragile, dans la mesure où l’on constate un véritable émiettement au niveau du scrutin avec deux autres nouvelles surprises, le Front populaire avec 12 chaires et une nouvelle révélation, le parti libéral d’Afek Tounès, qui en a recueilli 9. C’est que le jeu des alliances sera complexe entre ceux que la presse française, européenne et internationale divisent faussement en deux grands clans, les laïques et les religieux. Rien n’est de fait clair, quand bien même la différence entre Nidaa Tounès et Ennahdha serait visible à l’œil nu, parce que tout simplement la société civile, du moins une grande partie de celle-ci a fait ce choix contre la menace réelle de l’islam politique portée par Ennahdha, ainsi que ces deux alliés entre octobre 2011 et octobre 2014, dans le cadre de la « troïka », soit avec deux partis dits républicains et prétendus laïques, le Congrès Pour la République (CPR) de Moncef Marzouki et le Forum Pour le Travail et les Libertés de Mustapha Ben Jâafar. Or l’effacement de ces deux derniers témoigne de la soif de laïcité revendiqué par la société tunisienne. Soif certes, mais division, vu qu’une bonne partie semblant revendiquer l’héritage religieux.

L’équilibre est fragile et sera presque impossible à maintenir. On présente certes Nidaa Tounès et son leader Béji Caïd Essebssi, né le 29 novembre 1926, comme les dignes héritiers du bourguibisme, mais là encore il est des notions, peut-être des concepts à définir, la figure de Bourguiba, si emblématique et fédératrice soit-elle, n’en demeure pas moins problématique, car, comme les résultats des élections l’ont montré en 2011 et 2014, elle est capable de diviser comme d’assembler, d’élargir l’horizon du dialogue politique, social et identitaire comme de le faire se recroqueviller. Et Béji Caïd Essebssi, en trop s’inspirant de Bourguiba, risque de perdre le fil, car non seulement n’est pas Bourguiba qui veut, mais encore la question d’équilibre sur laquelle se fonde le bourguibisme, qui cherche à réconcilier nord et sud, orient et occident, tradition et modernité, s’est révélée fragile, pour ne pas dire impossible en l’absence d’une vision, donc d’un questionnement clair sur la question. À ce titre, le Général de Gaulle n’a pas tort d’écrire : « Bourguiba demande à me voir. Nous passons ensemble à Rambouillet la journée du 27 février. J’ai devant moi un lutteur, un politique, un chef d’État, dont l’envergure et l’ambition dépassent la dimension de son pays. »

N’en déplaise à certains agitateurs d’idées, la Tunisie n’a donc pas voté laïque car c’est la peur qui a voté en Tunisie. Les chiffres des résultats le montrent, c’est-à-dire la disparité de ceux-là, parce que, comme pour les deux grands partis (Nidaa Tounès et Ennahdha) et les trois petits dauphins (l’Union Patriotique Libérale, le Front populaire et Afek Tounès), l’émiettement est représentatif du régionalisme, des clivages, des angoisses et des différences existant entre les régions du pays et jusque dans les accents tribaux disséminés depuis plusieurs générations dans les grandes villes. Si Hechmi Hamdi et son mouvement en ont tiré profit en 2011, c’est aujourd’hui Slim Riahi qui en a fait son cheval de bataille. Comme d’autres avec d’autres manœuvres aussi subtiles que malhonnêtes. Mais l’Histoire retiendra du scrutin actuel quelques points qui, peut-être un jour, seront utiles à l’analyse des printemps arabes d’une part et à l’avènement de la démocratie d’autre part : quelques grandes figures appartenant à des partis historiques de l’opposition ont perdu leur place, elles qui ont contribué à la rédaction de la présente constitution (26 janvier 2014), et ce malgré leurs qualités évidentes. Qu’est-ce à dire ? Trois phénomènes existent dans le monde arabe et musulman, et ceux-ci ont été étayés par les élections tunisiennes du 23 octobre 2011 pour l’Assemblée constituante et celles du 26 octobre 2014 pour le Parlement : d’abord, la difficulté axiologique d’un processus démocratique pourtant simple à être mis en place ; ensuite, la question de la religion avec laquelle il faut trancher car cette question ontologique semble être au cœur du processus qui a eu lieu ; enfin, la question pressante du savoir, lequel est inéluctablement derrière les bavures, les bévues et les drames risquant de se transformer en tragédie quotidienne.

En un mot, le chemin n’est ni long ni court. Il est tout juste à faire dans les règles de l’art. L’art auquel il faut penser est celui d’une « révolution » ayant été à l’origine d’un vrai tsunami. Peu semblent s’en souvenir. Beaucoup agissent cependant comme si de rien n’était. Mais peut-être faut-il considérer les dernières élections tunisiennes comme un exercice de style, grâce auquel un acheminement va avoir lieu, doit avoir lieu, parce qu’il est nécessaire, vu qu’il a eu lieu de l’intérieur. Nombreuses et nombreux sont qui ont trempé leur doigt dans l’encre et voté pour ceci contre cela, pour sanctionner les uns sans vraiment trop savoir si les autres sont capables d’assurer la relève. Ou inversement. C’est tâtonner et peut-être se tromper de nouveau, les intérêts personnels ou claniques prévalant sur tout le reste. Sans doute est-ce légitime, m’objectera-t-on, mais le vrai chemin à prendre est celui d’un pays, d’une nation entière. La démocratie l’exige et beaucoup comptent veiller sur elle. Même les amis qui nous observent de loin doivent s’y atteler.

*Photo : Pablo Garrigos/ISOPIX/SIPA. 00694393_000001.

Au pilori des réseaux sociaux

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cyber justice chaton

cyber justice chaton

La dernière affaire remonte à la semaine dernière. Le scénario n’est pas nouveau : un acte violent filmé et posté sur le web provoque les foudres des spectateurs du net qui condamnent à leur façon l’auteur de l’agression. La montée de ce phénomène soulève une question : les réseaux sociaux sont-ils les vecteurs d’une nouvelle forme de justice, une justice populaire appliquée par les internautes?

Les faits du dernier « procès populaire » sont les suivants. Un jeune garçon, Robin Marcheras, bat, entouré de deux complices, son petit chat à mort. La scène se déroule dans un parc. Un passant, choqué, filme l’acte de barbarie  et poste la vidéo sur Facebook. L’affaire a un tel retentissement sur les réseaux sociaux que la police s’en empare et remonte jusqu’aux coupables. Pour ce crime animalier, le tribunal correctionnel condamne le porteur des coups mortels à 6 mois de prison.

Mais c’est un autre « verdict » qui aura raison du délinquant. Harcelé, menacé, accusé par les internautes sur Facebook, le garçon ne supporte plus « cette vie de merde » comme il l’explique sur son compte, et se suicide.

Le jeune-homme de vingt-quatre ans a ainsi été l’objet d’un double procès. Le premier, officiel, appliqué par le ministère public, est proportionnel au délit. Le garçon aurait purgé sa courte peine et, de nouveau libre, n’aurait plus entendu parler de cette affaire.

À l’inverse, la vindicte des internautes, partiale et émotive, dans tous ses états, en plus, car on a touché à l’un de ses totems : le chaton, semblait l’avoir assigné à une humiliation à perpétuité. Qu’il ait déjà été condamné par la justice ne change rien. Le cyber-pilori a rendu « sa » sentence et elle a eu, aux yeux de l’accusé, plus d’importance que la décision du tribunal correctionnel.

D’après Michel Maffesoli[1. Le dernier livre de Michel Maffesoli vient de paraître : L’Ordre des choses, penser la postmodernité ; CNRS éditions], professeur de sociologie à la Sorbonne, le phénomène n’est pas spécifique à notre ère numérique : « Les réactions « justicières » du peuple s’apparentent à des comportements collectifs bien connus. Le lynchage ou la tentative de lynchage à la sortie des tribunaux d’un criminel, particulièrement quand ce dernier est malade mental a toujours existé. De même, les interventions et les harcèlements divers que subissent les parents des délinquants sont à rapprocher des harcèlements via les réseaux sociaux. »

La différence aujourd’hui, c’est le moyen d’expression. Les réseaux sociaux, ouverts à tous, sont capables de toucher un très grand nombre de personnes en un temps record. Ils sont vecteurs mais aussi amplificateurs d’une voix populaire, comme l’explique Michel Maffesoli : « Ils sont des adjuvants ou des accélérateurs des conflits tribaux, au sens où la mobilisation pour ou contre une cause y est immédiate et massive.»

L’effet de groupe, parfois néfaste, est une des conséquences de l’entre-soi virtuel. Michel Maffesoli qualifie cette forme de concentration en communautés de « tribalisme ». Or les « tribus » ont des humeurs collectives, qu’il faut réguler. En l’absence de garde-fous républicains, la communauté virtuelle  retrouve des réflexes primitifs : le choix d’un bouc-émissaire, d’une victime, pour évacuer ses colères. Le lynchage en ligne serait donc, selon le sociologue, une forme de « catharsis » numérique.

Un brin effrayant, le professeur confirme que la cyber-société, si elle n’est pas encadrée, est capable d’engendrer « le meilleur et le pire : Elans de solidarité et élans de cruauté collective, valorisation par les bonnes actions et les hauts faits comme par les actes stupides et souvent cruels. »

Le problème, c’est que le pire est toujours à venir.

*Photo : DR

Ça fait quand même cher le pain au chocolat

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Cela a toutes les allures d’un conte moral sur ce que d’autres ont appelé « la violence des échanges en milieu tempéré ». On apprend que la direction d’un magasin Lidl, près de Nancy, saisie d’une sainte vertu, avait licencié en 2012 une caissière pour faute grave .

Cette sinistre voleuse était accusée d’avoir mangé un pain au chocolat au rayon viennoiserie du magasin sans l’avoir payé. Nous sommes là dans la grande tradition des enseignes qui, d’Auchan à Mac Donald, n’hésitent pas à sévir de manière extrême contre ces salariés parasites  se servant honteusement sur la bête, par exemple en donnant en fin de journée à des SDF des hamburgers promis à la poubelle. C’est vrai quoi, qui vole un pain au chocolat finira bien un jour ou l’autre par voler une machine à laver ou un écran plat.

Las, la salariée a porté l’affaire devant les Prud’hommes qui existent encore malgré les menaces récurrentes qui pèsent sur eux . Ils viennent de trancher en sa faveur, non seulement dans l’affaire du pain au chocolat où rien n’a pu être prouvé mais aussi parce que les juges ont découvert que les employeurs, qui auraient peut-être mieux fait de s’abstenir de jouer les cadors, avaient fait enquiller à la caissière 40 CDD, oui 40, avant de daigner l’embaucher définitivement…

Bref, qui fait le malin tombe dans le ravin, sans doute par excès de confiance dans des rapports sociaux très défavorables aux salariés par les temps qui courent. Je ne sais pas comment Lidl recrute ses managers, mais il se trouve que l’affaire revient un peu cher quand même au magasin en question qui en a pour 8800 euros de licenciement abusif et 7000 euros d’indemnités diverses. On rappellera, juste pour mémoire, que le pain au chocolat qui a déclenché toute l’affaire était estimé, lui, à 0, 37 euros…

Baby Loup sort de l’eau !

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creche baby loup

creche baby loup

La crèche Baby Loup sise à Conflans-Sainte-Honorine passera l’hiver, et même, semble-t-il,  les saisons suivantes. Son financement est assuré pour 2015 et 2016, a-t-on appris au terme d’une réunion « dernière chance » qui s’est tenue mercredi soir à la préfecture des Yvelines, à Versailles. Tout le monde y a visiblement  mis du sien. Tout le monde ? En premier lieu le maire de Conflans, l’UMP Laurent Brosse, qui s’estimait non concerné par ce dossier au motif qu’il avait été amené par l’ancienne majorité municipale de gauche, battue aux dernières municipales. Il a finalement accepté de porter la subvention de la Ville de 90 000 euros à 225 000 euros par an, dès 2015 – la crèche espérait 400 000 euros annuellement, soit le montant qu’était prêt à lui accorder l’ex-maire PRG Philippe Esnol.

La mairie n’est pas seule à faire un effort. Le Conseil général présidé par l’UMP Pierre Bédier augmentera également sa part et versera d’abord « 25 000 euros, solde de l’année 2013 », explique Natalia Baleato, la directrice générale de la crèche. À quoi s’ajouteront 125 000 euros, comme subvention destinée à « l’accueil d’urgence », l’une des prestations fournies par la crèche aux parents en grande difficulté, notamment des femmes battues. La Caisse des allocations familiale s’est engagée de son côté, toujours selon Natalia Baleato, à verser « dans les plus brefs délais, une avance de prestations de service pour permettre de commencer 2015 dans de bonnes conditions financières ». Le Grand Orient, pour sa part,  à annoncé qu’il faisait un don de 50 000 euros. Beau geste !

L’œuf de Colomb, dans cet imbroglio, c’est l’agrément accordé par le Conseil général à la crèche concernant les capacités d’accueil de cette dernière. À Baby Loup, tout avait été prévu, à commencer par le nombre de salariés – vingt-cinq –, pour l’accueil en simultané d’au moins trente-huit enfants. Or des raisons touchant aux conditions d’accueil de la petite enfance ne permettaient pas, selon le Conseil général, de dépasser le seuil de vingt bambins, synonyme d’un « manque à gagner » pour Baby Loup et, à terme, de licenciement d’une partie de son personnel. Cette barrière est aujourd’hui levée.

Mathieu Frappier, l’un des représentants du Comité de parents de Baby Loup, reçoit la nouvelle avec prudence. « J’ai envie d’y croire, confie-t-il à Causeur. Je n’ai pas encore pris connaissance de toutes les conditions de l’accord trouvé. »

Pour la députée des Yvelines Valérie Pécresse, chef du groupe UMP au Conseil régional d’Île-de-France, « C’est une très bonne nouvelle ». « Le président du Conseil général et le maire (de Conflans-Sainte-Honorine, NDLR) ont pris la mesure de l’importance symbolique de la crèche », dit à Causeur celle qui, dans ce dossier, a mobilisé des énergies poussives au démarrage. Le symbole en question, c’est évidemment la laïcité, et donc aussi une certaine idée de la femme et de son indépendance économique.

*Photo : POUZET20MN/WPA/SIPA 00463561_000006

Au nom de la République

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assemblee nationale debat

assemblee nationale debat

D’ordinaire, il n’est pas domaine plus clivant que la politique. Il est comme une tradition, au sein de bon nombre de foyers français, de ne pas parler de politique entre personnes de sensibilités et de convictions différentes. Sans même chercher à convaincre l’autre, tout dialogue paraît impossible entre gauchos et droitards autrement que par isoloir interposé ou par invectives sous pseudonymes sur quelque forum en ligne. Toutefois, ce constat se vérifie de moins en moins dans la logique des partis. Chose impensable il y a encore quelques années : il est actuellement des sujets qui fédèrent les extrêmes sans que ceux-ci veuillent se l’avouer. Il est aussi des principes qui, dorénavant, s’assument tout autant au PS qu’à l’UMP, tant et si bien que leurs électeurs confondus ont de plus en plus de mal à différencier deux enseignes qui semblent leur vendre exactement les mêmes produits. Ne faut-il y voir qu’une intention malveillante de certains à brouiller les pistes ? N’est-ce pas plutôt l’épilogue pathétique d’une comédie qui a assez duré ?

Qu’est-ce qu’être de gauche ? Qu’est-ce qu’être de droite ? Au-delà des apparences, n’y a-t-il pas davantage une commodité de langage qu’autre chose dans cette partition historique et sociale ? Y a-t-il vraiment une panoplie complète et rigoureuse à posséder pour se réclamer de l’un ou l’autre camp, ou peut-on chipoter ? Pour me dire de gauche sans le moindre complexe, puis-je par exemple échanger le droit d’être peu soucieux du sort des pauvres contre une défense ardente et tapageuse de la cause homosexuelle ? En vis-à-vis, suis-je tout de même de droite si, ayant épousé une femme musulmane, j’expie ma faute en plaçant beaucoup d’argent en bourse ? Peut-on déroger « à la carte », afin de pouvoir conserver l’aura d’un engagement idéologique sans les désagréments de la rigidité dogmatique que cela induit ? Si la réponse est non, est-on condamné à faire semblant en approuvant tout ce que notre « famille politique » produit de peur d’être vu comme un tiède, voire un traitre à la cause ? La seule alternative serait-elle de ne plus s’exprimer en public sur des sujets sociaux pour ne pas se voir opposer le reproche d’inconséquence ou certains noms d’oiseau ?

En règle générale, une fracture se produit spontanément entre ceux pour lesquels prime le souci de soi, et ceux qui entretiennent le souci des autres. Plus exactement entre ceux qui ont à cœur de faire savoir qu’ils font partie des seconds et ceux, beaucoup plus discrets sur ce thème, qui de ce fait se retrouvent classés à droite. Ainsi l’altruisme est-il une valeur mieux représentée à gauche, avec de bons côtés qui vont de soi, mais également de mauvais. Car lorsqu’il est sans conditions, le souci des autres en vient aisément à faire d’eux de sempiternelles victimes, oblitérant par là même le poids de leur responsabilité propre dans leur condition ordinaire. La générosité manifestée cache alors très mal ce qu’elle doit à la charité chrétienne tout en la rebaptisant « justice sociale ». Inversement, le souci de soi, lorsqu’il ne confine pas à l’égoïsme, inclut une certaine forme de civisme servi par un réflexe introspectif et un minimum de décence en société. En d’autres termes, l’altruisme coûte que coûte vise à la communion des hommes, quitte à ce qu’ils soient rendus totalement irresponsables.

De ceci découle deux tendances qui semblent emprunter des voies opposées. L’ouverture aux autres enjoint à la découverte, au renouveau et au mouvement ; le scrupule identitaire garantit quant à lui l’ordre, la fixité et la sécurité. La première s’inquiète de l’extension et du respect des droits, le second de la permanence d’un sentiment d’obligation. Progrès d’un côté, tradition de l’autre. Mises sèchement en opposition lors même qu’elles sont complémentaires, ces deux tendances font de la politique une discipline schizophrène. Et en sommant les électeurs de choisir gauche ou droite, on leur demande ni plus ni moins que de solliciter et d’affermir une moitié d’eux-mêmes au détriment de l’autre. Comme la partie aux dehors généreux est aussi, pour cette raison même, la plus exubérante, il y a risque de voir l’autre partie se perdre dans une colère sclérosante lorsqu’à ses yeux la coupe est pleine. C’est donc la possibilité d’une pensée plus subtile qui se voit sacrifiée sur l’autel de l’alternance en politique, ce triste vaudeville qui scande le développement des démocraties contemporaines.

« La République ! » nous avait-on pourtant promis. Étymologiquement, la res publica est la chose commune, c’est-à-dire le sort du tout, ce qui concerne et son essor, et sa survie, soit les deux modalités d’une pérennité sans laquelle les parties comptent pour du beurre. Se référer à la République, c’est tenir ces deux exigences ensemble, les faire cohabiter et donc, forcément, relativiser ce débat gauche-droite qui, en temps de crise majeure, devient obscène et insulte le bon sens. D’aucuns invoqueront l’ordre et l’ordre est essentiel ; d’autres demanderont qu’advienne la justice et la justice est primordiale. Mais l’ordre n’est pas fatalement l’inertie et la justice ne mène pas nécessairement à l’égalité. Il y a des médiétés difficiles à appréhender. Elles sont rendues plus inaccessibles encore par la perte de valeurs communes qui seules peuvent de temps en temps nous permettre un semblant d’objectivité et un attachement au bien commun. Pas au bien « social » ni à un bien « libéral ». Au bien commun.

Pour autant, l’esprit de République n’est pas un irénisme. Il faut se satisfaire des conflits et du choc des idées comme témoignages de la démocratie à l’œuvre. Mais si l’esprit de chapelle prend le dessus, si l’incohérence et le sectarisme se trouvent être les ultimes éléments communs aux forces en présence, alors l’état de crise n’est plus une anomalie malencontreuse, il devient la règle. Quelle que soit l’obédience politique que l’on se choisit, il faut conserver à l’esprit qu’une part de légitimité se glisse dans la propriété privée et qu’une autre est du ressort de choses à partager, que ce n’est pas trahir la laïcité que de reconnaître ce que la France doit au christianisme, que le principe d’identité n’est pas rendu immuable en faisant de la nation son objet, et que faire l’expérience de la curiosité, mère de tous les changements, c’est éprouver l’altérité. Cette axiomatique rudimentaire, dans son ensemble, ne peut être et ne sera jamais celle d’un parti quelconque. Elle est celle d’une vision républicaine que l’individu intéressé au bien commun peut seul défendre et promouvoir. La gauche et la droite, dans leur opposition frontale et théâtrale, à l’Assemblée comme au bistrot, font obstacle à la fluidité des échanges, à la finesse des points de vue, donc par répercussion à la recherche de solutions adéquates à des problèmes de dimension nationale. La nuance n’est pas l’affaire des partis, elle est l’attribut d’individus responsables, c’est-à-dire au moins autant soucieux de réussir individuellement que de partager un sort commun.

*Photo:  VINCENT WARTNER/20 MINUTE/SIPA.00655743_000014

Enfants, animaux : tous égaux !

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Voilà une bonne nouvelle : les députés se préparent à voter une loi qui va donner à l’animal un statut. Nos amies les bêtes ne seront pas tout à fait considérées comme des humains, ce que je trouve injuste quand je compare la façon dont mon chat et mon banquier me regardent, mais on cessera de les considérer comme des choses. Cela prouve que nous sommes un pays moderne, ouvert, intelligent. La cause animale, d’Elisabeth de Fontenay à Brigitte Bardot a su mobiliser les plus grands noms de la pensée. Vingt quatre intellectuels comme Luc Ferry, Alain Finkielkraut, Edgar Morin ou Michel Onfray ont signé l’année dernière un Manifeste dans lequel était notamment affirmée la nécessité  « que les animaux bénéficient d’un régime juridique conforme à leur nature d’êtres vivants et sensibles et que l’amélioration de leur condition puisse suivre son juste cours, une catégorie propre doit leur être ménagée dans le code civil entre les personnes et les biens » On déplore l’absence d’Aymeric Caron dans les signataires, mais on ne peut pas tout avoir non plus en matière de fine fleur de l’intelligence puisqu’on trouvait déjà Didier van Cauwelaert.

Cette loi, on le souhaite évidemment, empêchera les imbéciles sadiques de torturer leur chat sur You Tube et les agriculteurs de la FNSEA de créer des colonies pénitentiaires façon ferme des Mille Vaches. La FNSEA, d’ailleurs, après s’être fait tirer l’oreille semble se résigner au vote de cette loi qui va, à leurs yeux, éviter le pire. Les députés vont reconnaître que l’animal est « doué de sensibilité » mais reste soumis au régime de bien meuble. Bref, le paysan demeure juridiquement propriétaire de  ses animaux mais devra les exploiter avec humanité et sensibilité, c’est-à-dire éviter de se comporter avec son cochon comme une grande marque du textile avec une ouvrière bengali.

C’est vrai que les animaux ont de la chance, en France. Ils ne traversent pas la Méditerranée en se noyant par milliers quand ils viennent chez nous et quand on les entasse dans des usines à viande, les médias sont alertés pendant le scandale et non après comme lorsqu’on pratique la chasse aux immigrés du côté de Calais ou qu’on démantèle un camp Rom.

C’est pour cela que j’aimerais qu’un député propose un  élargissement du statut de l’animal, par exemple, au 440 000 enfants pauvres  en  plus dénombrés  chez nous entre 2008 et 2012 par l’Unicef qui les appelle « les enfants de la récession » et décrit un quotidien qui n’a rien à envier à celui d’un poulet élevé en batterie : «Au-delà des niveaux de revenu et d’emploi, la récession a affecté un certain nombre d’autres aspects importants de la vie, comme l’accès à la nourriture, à l’éducation ou aux soins, le sentiment d’insécurité et de stress. » détaille l’Unicef.

Bien sûr, en échange, rien n’empêchera de transformer l’enfant pauvre en viande de boucherie comme le suggérait déjà le grand Jonathan Swift, l’auteur des Voyages de Gulliver, dans sa Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public. Le texte a beau dater de 1729, il reste d’une singulière actualité. Swift remarque qu’une telle mesure empêcherait les avortements des mères et la délinquance des enfants tout en réglant le problème de la démographie galopante, bien mieux que ne le  tente la trop timide politique familiale du gouvernement. Et puis, comme les animaux, les enfants pauvres pourraient  trouver une fin digne dans des conditions d’hygiène parfaite : « Des abattoirs peuvent être affectés à cet emploi dans les endroits les plus convenables, et les bouchers ne manqueront pas assurément ; toutefois je recommande d’acheter de préférence des enfants vivants, et de les préparer tout chauds sortant du couteau, comme nous faisons pour les porcs à rôtir. »

On ressort beaucoup, à propos de cette loi, la phrase de Gandhi sur les pays que l’on peut juger à la manière dont ils traitent leurs animaux. Eh bien, en adoptant cette proposition swiftienne, on ne pourra pas dire que nous, en France, on traite les enfants moins bien que les animaux, ce qui est la moindre des choses pour la patrie des Droits de l’Homme et de la Vache.

*Photo: Rob Griffith/AP/SIPA.AP20736109_000001

Croissance, le paradigme perdu

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croissance decroissance

croissance decroissance

« Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste » : si l’auteur de cette formule, l’économiste anglo-américain Kenneth Boulding, a raison, alors, depuis plus de deux siècles, notre planète est un gigantesque asile. Même aujourd’hui, pour la plupart d’entre nous, le débat économique se résume au choix suivant : Valls ou Montebourg, Keynes ou Friedman, modèle allemand ou scandinave ? Autrement dit, à gauche comme à droite, chez les capitalistes comme chez les marxistes, de Mélenchon à Marine Le Pen, l’absence de croissance est communément considérée comme une panne, une « crise », une parenthèse entre deux périodes « normales ». La croissance, c’est la règle, l’environnement naturel de l’homme. Pour les citoyens, un dû de leurs gouvernants, et pour les gouvernants, l’horizon de toute politique.

Cependant, ce paradigme universel ne relève pas tant de la folie que de la croyance. La croissance s’apparente à une religion, ancrée dans la grande promesse des Lumières : le Progrès. Le crédo est simple : le paradis est possible sur terre, grâce à l’accumulation de biens et de services, elle-même rendue possible par des machines et procédés inventés par la science et la technique. Attention, l’objectif est noble : il s’agit d’encourager l’otium du peuple, ce temps libre consacré à l’amélioration de soi, qui est l’opposé du negotium, racine de notre « commerce », qui désigne toutes les activités nécessaires à notre survie matérielle. Dans l’avenir radieux du progrès, les machines remplaceront les domestiques et esclaves de l’Antiquité pour que chacun, et non seulement une infime minorité, puisse accéder à ce luxe.

Dans « Des progrès futurs de l’esprit humain », Condorcet promettait à l’humanité qui s’engageait dans la voie de la science et de la technique une expansion des richesses dont l’unique limite serait la capacité d’innover : en un mot, la croissance perpétuelle. Condorcet était-il fou ?[access capability= »lire_inedits »]

Il est vrai que, dans sa première acception, la croissance n’était pas un choix, mais une nécessité : il fallait produire plus pour nourrir plus d’humains. Irréfutable. Si nous sommes de plus en plus nombreux, il faut de plus en plus pour que chacun ait autant. Seulement, la machine s’est emballée, et la croissance est devenue la loi du « toujours plus » pour tout le monde : plus pour chacun tout au long de sa vie, plus pour les enfants que pour les parents. On en a presque oublié qu’il n’y aurait pas plus d’air, d’eau, de pétrole, bref, que la planète, elle, était limitée. Le bonheur a été définitivement associé au confort et à la possession. D’une croissance simple qui court après la démographie, on est ainsi passé à une croissance exponentielle qui court après les résultats trimestriels des entreprises.

Or pour les enfants de l’après-guerre, le fantasme d’une croissance illimitée s’est réalisé. « Illimitée », c’est un bien grand mot pour trente malheureuses années – 1945-1974. Mais en à peine une génération nous avons pris des habitudes. Jean Fourastié, l’auteur des Trente Glorieuses, un livre qui a donné son nom à l’époque, n’y voyait pas autre chose qu’une transition entre deux phases de très faible croissance : la première, allant de 1800 à 1945, est celle de la double révolution – agricole d’abord et industrielle ensuite ; la seconde, la nôtre, qui a commencé dans les années 1970, annonçant l’âge postindustriel dans lequel l’essentiel de la force de travail et de la consommation serait concentré dans le secteur tertiaire.

Cependant, ces dernières décennies ont mis à mal la vision idyllique d’un avenir toujours plus abondant. Pour la majorité des Occidentaux, principaux bénéficiaires du progrès et de la croissance d’après-guerre, le premier des trouble-fête a été l’écologie : on s’est inquiété de la dégradation de l’environnement – pollution des mers, des rivières et de l’atmosphère –, qui menaçait la santé et la qualité de la vie, avant de découvrir avec un effroi pénitentiel les risques autrement plus graves que l’homme faisait courir à l’homme – réchauffement climatique, disparition accélérée des espèces, catastrophes nucléaires. Sont ensuite venues les critiques du tourbillon de la consommation, d’autant plus bruyantes que les gagnants étaient moins nombreux. Technologie, décoration, vêtements, voitures, alimentation, voyages : la classe moyenne occidentale, à la suite de son homologue américaine, a adopté un mode de vie dont on perçoit instinctivement qu’il n’est pas « universalisable sans contradictions », selon la formule de Michéa, qui démontre l’impossibilité d’un monde dans lequel il y aurait la même proportion de piscines privées qu’aux États-Unis. Mais après tout, selon certaines prévisions de la fin du xixe siècle, le problème majeur du xxe devait être les gigantesques quantités de crottes de cheval qu’allait produire le transport urbain en plein boom…

Les prophètes occidentaux de la fin de la croissance sont-ils affligés d’un pessimisme culturel qui leur fait redouter à tort le déclin économique de leur civilisation et la montée en puissance des nouveaux acteurs asiatiques et africains ? Sont-ils des Malthus du xxie siècle, constatant, à partir d’une extrapolation du passé, l’impossibilité de « continuer comme ça » ou des esprits lucides qui tentent de nous ramener à la raison ? Et, finalement, le pasteur britannique de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe a-t-il eu tort ou raison trop tôt ?

Pour essayer d’apporter des éléments de réponse à des questions qui dessinent notre futur, j’ai rencontré trois penseurs qui conjuguent enseignement, réflexion économique et participation active au débat public, et dont les positions sur le sujet permettent de faire une sorte de tour d’horizon. Jean-Hervé Lorenzi, professeur émérite en économie à Dauphine, se situe plutôt dans le camp de Condorcet : il pense qu’une « croissance durable » est non seulement possible, mais aussi souhaitable. Pour Aurélien Bernier, intellectuel et militant appartenant à la gauche radicale, non seulement la croissance n’est plus possible, mais elle n’est pas souhaitable. Enfin, l’économiste et mathématicien Gaël Giraud estime qu’il faut carrément abandonner ce critère et cesser de penser en termes de PIB.

Lorenzi, qui est également président du Cercle des économistes (qualifiés d’officiels par les courants critiques), est convaincu que le système a les moyens de sortir du marasme actuel : « La situation est grave, dit-il, mais le monde ne va pas s’effondrer. » Le titre de son dernier ouvrage (écrit avec Mickaël Berrebi), Un monde de violences, 2015-2030, n’est pourtant pas d’une folle gaieté. Il se dit convaincu qu’on trouvera de nouveaux moteurs de croissance durable, en même temps que le moyen d’atténuer les tensions qui caractérisent la période actuelle – comme le chômage ou la rareté de certaines ressources. « De plus, rappelle-t-il, nous vivons une nouvelle révolution démographique : en 1980, les démographes prédisaient que la Terre compterait 30 milliards d’humains en 2050 tandis que, selon les prévisions les plus récentes, nous ne serons que 9.5 milliards. » Même pas 10 milliards…Excellente nouvelle certes, bien qu’on ne sache pas comment on nourrira toutes ces bouches.

Jean-Hervé Lorenzi invite par ailleurs ses collègues à faire preuve de prudence dans leurs prédictions, car « les économistes n’ont jamais été confrontés à des incertitudes aussi lourdes ». Auteur de Comment la mondialisation a tué l’écologie (2012), Aurélien Bernier ne le contredira pas sur ce point.

Sans surprise, cet ancien militant d’Attac ne croit pas que le capitalisme soit le seul et inéluctable horizon de l’humanité. Avec un peu de retard sur les prévisions de Marx et de ses multiples disciples, il pense que les contradictions inhérentes au capitalisme sont en train de l’achever. D’après ce décroissant marxien, ce qui change radicalement la donne, c’est la double question de la dépendance à l’énergie fossile et de l’environnement. Il observe qu’il y a de plus en plus de pauvres, qui ne cessent de s’appauvrir, et de moins en moins de riches, qui ne cessent de s’enrichir. En supposant que cette concentration de la richesse soit une réalité (le débat sur le livre de Thomas Piketty montre que ce diagnostic n’est pas unanimement partagé), Bernier reconnaît que, contrairement aux prédictions de Marx, elle n’est pas – encore ? – venue à bout du capitalisme. En revanche, toujours selon Bernier, celui-ci n’a aucune chance d’échapper au péril mortel de la dégradation de l’environnement. Sa logique profonde, dans laquelle les intérêts privés – les « eaux boueuses du calcul égoïste »… – l’emportent sur l’intérêt général, le mène à sa perte. Dans les années 1920, les principaux fabricants d’ampoules s’étaient mis d’accord pour réduire la durée de vie de leurs produits de façon à pouvoir en vendre plus : ils ont inventé l’obsolescence programmée ! Presque un siècle plus tard, 60 % des marchandises consommées aux États-Unis sont produites en Chine par des multinationales américaines délocalisées. On ralentit la pollution en Occident, mais à l’échelle de la planète son augmentation est dramatique ! En somme, on a déplacé le problème. Or il arrivera un moment où on ne pourra plus le déplacer, car la planète entière aura été arraisonnée par l’industrie.

Plus radical encore d’une certaine façon, Gaël Giraud, mathématicien, économiste et membre de la Compagnie de Jésus, conteste la base matérialiste de ces analyses avec une question aussi faussement simple que celle posée jadis par l’abbé Sieyès : Qu’est-ce que la croissance ? Pour lui, le PIB (produit intérieur brut), qui permet de la mesurer, est un très mauvais indice. Développé dans les années 1930 – grâce notamment à une importante contribution française – cet indicateur visait alors à mesurer l’aptitude des nations – surtout l’Allemagne – à faire la guerre. C’est pour cette raison qu’il n’inclut pas le travail domestique des femmes : il ne permet pas de faire la guerre (encore qu’on pourrait le discuter !). De plus, le PIB ignore les nuisances et les dégâts écologiques. Si vous polluez une rivière, vous accroissez deux fois le PIB : la première en rendant les riverains malades, ce qui augmente l’activité du secteur de la santé, la deuxième en finançant la dépollution. À la place de cet outil dépassé, Giraud propose de mesurer la qualité du lien social, qui est, selon lui, un bien meilleur indicateur du développement et de la prospérité. Comme le dit l’adage populaire, « l’argent ne fait pas le bonheur ». Sans doute, mais cela n’empêche pas la plupart des humains d’en vouloir toujours plus. Le travail de Giraud n’est malheureusement pas d’un très grand secours pour comprendre et peut-être combattre cet universel anthropologique.

En attendant, si nos villes n’ont pas été envahies par le crottin au début du xxe siècle, qui nous dit que nous n’aurons pas tous des piscines à la fin du xxie ? Sans dénier aux travaux de ces estimables chercheurs leurs qualités scientifiques, la réponse à cette question repose in fine sur un noyau dur indécidable – donc sur un acte de foi. Il y a en effet une inconnue qui, jusque-là, a toujours donné tort à Malthus. Pour sortir d’une situation inextricable, le théâtre italien de la Renaissance a inventé le deus ex machina. Depuis trois siècles, en Occident, le rôle du deus ex machina est assigné à l’innovation technologique. De la machine à vapeur au téléphone intelligent (plus que nous ?), en passant par le moteur à essence, l’informatique et le nucléaire, de multiples inventions ont permis à l’homme de sortir des pétrins où il s’était fourré.

Étant admis que c’est l’innovation qui rend la croissance possible, reste une question de taille qui divise les chercheurs : relève-t-elle, cette innovation, du hasard ou de la nécessité ? Peut-on la provoquer ou faut-il se contenter de l’invoquer ? Pour Jean-Hervé Lorenzi, il n’y a pas de mystère : l’innovation est une question d’argent. On investit, on gagne. Si, aujourd’hui, « malgré les apparences, l’innovation est en baisse », c’est à cause du manque de financement, lui-même imputable au vieillissement de nos sociétés. « Nous avons de plus en plus de rentiers et de moins en moins d’investisseurs, poursuit-il. Or, le progrès technique dépend de l’investissement, c’est-à-dire de la possibilité de prendre des risques. À 50 ou à 60 ans, un individu cherche à sécuriser l’épargne pour s’assurer sa retraite et préfère des placements peu risqués. » Pour résoudre ce problème, il faut trouver des formes innovantes de financement qui garantissent le niveau de vie des retraités tout en drainant leur épargne vers les investissements à haut risque aptes à encourager les ruptures technologiques porteuses de croissance. Facile, dirait-on. Sauf que, jusqu’à présent, nul n’a trouvé le moyen de miser l’épargne d’honnêtes retraités à la roulette du progrès sans risquer de la voir disparaître en fumée – ou plutôt en vapeur dans l’explosion de mémorables « bulles ».

Gaël Giraud est plus sceptique : pour notre Jésuite, l’innovation relève du miracle. On ne sait pas d’où ça vient. Ce sont les banquiers qui veulent nous endormir en nous racontant qu’il suffit d’injecter de l’argent dans la machine pour fabriquer du progrès. Et puis, si on vide les océans de leurs poissons, si les abeilles disparaissent, le fait de pouvoir rouler mille kilomètres en consommant un verre d’eau sera une faible consolation. L’image est un peu facile. De toute façon, Giraud pense que le poids de l’innovation dans la croissance est largement surestimé. Il faut, selon lui, inverser les proportions : deux tiers de la croissance dépendent de l’énergie, et un tiers seulement dépend des innovations. Depuis le xviiie siècle, l’expansion économique repose sur l’exploitation croissante des énergies fossiles. Or, s’agissant du pétrole, avant même l’épuisement des réserves, la consommation mondiale approche la capacité maximale d’extraction : 90 millions de barils par jour. Le pétrole et le gaz de schiste constituent-ils le miracle énergétique qui permettrait d’échapper à cette équation implacable ? Aujourd’hui, on ne conseillera à personne de miser sa retraite sur ce tapis.

En réalité, nous n’avons pas le choix : il nous faut apprendre à vivre dans un monde aux ressources limitées. Que ce diagnostic fasse consensus au-delà des profondes divergences d’analyse montre bien que nous entrons, au minimum, dans un nouvel âge de la croissance.

Dans cet environnement proche de la rupture, l’allocation des ressources rares sera nécessairement plus autoritaire, c’est pourquoi elle devra être confiée exclusivement aux acteurs publics. Aussi observe-t-on une convergence politique assez surprenante de nos trois penseurs : nos institutions ne sont pas à la hauteur des choix auxquels nous sommes confrontés. Comment la démocratie libérale tiendra-t-elle le choc si la panne de la croissance se poursuit indéfiniment ou, pire encore, si nous devons entrer dans une période de décroissance qui, en plus de multiples difficultés, exigera une révision radicale de nos cadres de pensée ? Rassurons-nous : aucun de nos interlocuteurs ne propose de renoncer au suffrage universel et à nos libertés. Reste que nous devrons peut-être réinventer – et accepter – des pouvoirs forts.

Aurélien Bernier est – sans surprise – le plus radical. Pour lui, le système actuel tourne en rond, car l’impératif de rentabilité interdit la mise en œuvre de toute solution – technologique ou politique. Le coupable, c’est le libre-échange, qui met en concurrence toutes les économies de la planète et crée les conditions d’un chantage permanent à la délocalisation. Chaque fois qu’un gouvernement essaie d’imposer des contraintes sociales et environnementales, les entreprises américaines et européennes menacent d’aller produire – et embaucher – ailleurs. La seule solution est donc de nationaliser les entreprises et les banques. Quand on lui objecte que qui dit « nationalisation » dit « nation », il convient que la gauche paie au prix fort son erreur d’analyse sur l’État-nation : on ne peut lutter contre le système actuel qu’au niveau planétaire, ce qui est aujourd’hui un pur fantasme, ou à celui de nos chers et vieux pays. Si nous voulons reprendre les commandes politiques aux forces économiques, il faut sortir de l’Union européenne et imposer une politique protectionniste dans des frontières clairement définies et reconnues – bref, agir à l’échelle de la France.

À l’écouter, on se demande ce qu’il restera de nos libertés individuelles de peuples riches. Aurions-nous le choix entre Soleil vert et 1984 ? Bernier se récrie : pour peu que l’on admette que la possession d’une grosse cylindrée ou d’un sac Louis Vuitton ne fait pas partie des droits de l’homme inaliénables, la politique qu’il appelle de ses vœux est, assure-t-il, parfaitement démocratique. Il est légitime d’obliger l’industrie automobile à se réorienter vers le transport public, ou d’exploiter le savoir-faire exceptionnel de l’industrie du luxe pour produire des biens utiles et durables destinés à tous et pas seulement aux plus riches. Ainsi pourra-t-on faire la révolution écologique et sociale dans un seul pays – avant de l’étendre à l’humanité tout entière.

Pour Gaël Giraud, le nécessaire changement de donne politique passe en premier lieu par une conversion collective à l’« économie de circularité », qui repose sur la réutilisation de l’énergie perdue dans le processus de production. Les gros producteurs de gaz à effet de serre, les transporteurs aériens, mais aussi les gigantesques data centers informatiques sont à l’origine d’énormes déperditions de chaleur. Tôt ou tard, il faudra obliger Air France, Google, Facebook et les autres à recycler cette chaleur, et ce n’est pas le marché qui le fera !

Giraud va plus loin et prône une rupture presque anthropologique qui permette de repenser la propriété en dehors du couple binaire « public-privé », par exemple en développant les biens communs pour lesquels ce n’est pas la propriété qui importe mais le droit d’usage – c’est le modèle Vélib. À en croire Giraud, le succès d’entreprises comme BlaBlaCar montre que beaucoup de jeunes sont prêts pour cette révolution. Il faut alors espérer qu’elle saura acclimater la démocratie libérale. Gaël Giraud veut le croire.

Jean-Hervé Lorenzi ne croit pas, pour sa part, que le salut viendra de la nationalisation. Le rôle de l’État, rappelle-t-il, est de créer les conditions de l’innovation en prenant une partie du risque. À cette fin, il faut penser et imposer un mode de régulation qui (re)connecte le secteur financier à l’économie réelle.

Cette rapide incursion dans la fabrique des idées contemporaines montre que, pendant que nos gouvernants continuent de psalmodier le mantra de la croissance, les intellectuels prennent la mesure du changement en cours, à défaut de pouvoir rendre lisible le monde qui vient. Il ne suffit pas de briser les idoles d’hier pour faire advenir de nouveaux dieux.

À l’issue de ces trois passionnantes conversations, la conclusion qui s’impose est que nous ne savons rien, en tout cas pas grand-chose, de ce qui nous arrive. Les vieilles cartes correspondent de moins en moins aux territoires qui se déploient sous nos yeux, les commandes ne répondent plus. Que faire ? Se fier à la voix rassurante du pilote ? Exiger un changement de cap ? Saisir un parachute et courir vers l’issue de secours – mais où se trouve-t-elle ? Plutôt que d’avoir à répondre à ces questions vertigineuses, on aimerait continuer à regarder le film en attendant l’atterrissage.

Pour conclure cette réflexion sur le présent, il faut revenir au moment où nous avons mis le doigt dans cet engrenage de la croissance. Notre espèce a-t-elle franchi ce cap décisif il y a dix ou quinze milliers d’années, quand nos ancêtres chasseurs et cueilleurs sont devenus agriculteurs ?

Le premier chapitre de la Genèse conserve peut-être un écho lointain de ce passé dans lequel des hommes habitués à cueillir des fruits cultivés par Dieu durent s’adapter à la pénible existence de laboureurs et pasteurs, marquée par la jalousie et la violence meurtrière. D’après les archéologues, nos premiers ancêtres sédentaires travaillaient plus, souffraient de plus nombreuses pathologies et jouissaient d’un régime alimentaire moins varié que les derniers chasseurs-cueilleurs, sans pour autant bénéficier de plus de sécurité face à la violence et à la famine. La raison en est simple : l’humanité était tombée dans le piège démographique. L’enchaînement est connu : le rendement de l’agriculture s’améliore ; très vite, une petite vallée capable de soutenir quelques dizaines de chasseurs-cueilleurs voit sa population augmenter, les nouvelles bouches à nourrir absorbant le surplus initialement créé, ce qui impose une nouvelle augmentation de la production. C’est ainsi que, dans cette course sans fin entre la population et les ressources, l’homme est devenu esclave des techniques qui étaient supposées le libérer, sans avoir jamais la possibilité d’un retour en arrière – pour retrouver l’équilibre perdu des chasseurs-cueilleurs, il aurait fallu tuer neuf personnes sur dix…

C’est ce passage à une économie de surplus (donc au principe même de la croissance) qui a donné naissance à la politique, c’est-à-dire à l’ensemble de principes, de règles et d’usages qui permettent de gérer des communautés humaines sédentaires de plus en plus complexes. Cela signifie que, loin d’être une donnée technique, le paradigme de la croissance imprègne nos représentations et nos modes de vie. On a longtemps pu croire, en tout cas en Occident, que l’abondance de ressources avait libéré l’humanité du spectre de la pénurie et de l’impératif du partage. Mais aujourd’hui, nous ne pouvons plus éluder les choix fondamentaux. Malgré nos impressionnantes capacités, pour la première fois de l’histoire, nous sommes obligés de répondre à la question : « Où voulons-nous aller ? ».[/access]

*Photo: Flickr/Colectivo Desazkundea

Chrétiens d’Orient : Silence, on tue !

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À cheval sur l’Irak et la Syrie, le sinistrement célèbre Daech, ou Etat islamique, ou « Califat », fait régner depuis maintenant plus de six mois la terreur. Minorités, hérétiques et « infidèles », il humilie, massacre ou force à l’exil les populations qui n’ont pas l’heur de lui plaire. Parmi elles, au premier rang, les chrétiens d’Orient. Ce sont les grands oubliés de la géopolitique mondiale, ceux que l’on passe par pertes et profits depuis plus de vingt ans. On les salue régulièrement, on loue leur rôle irremplaçable dans un monde compliqué, leur apport à l’une des plus vieilles civilisations du monde, on se plaint de leur progressive disparition. Et pourtant, dans les faits, dans la communauté internationale, tout cela reste lettre morte. Qui se risque à les défendre, enfin, au-delà des mots ? Les bombardements de la « coalition », comme l’on dit, faute d’un autre mot, où se bousculent Américains, Européens – surtout la France – et émirats arabo-pétroliques, dont certain qu’on ne nommera pas une fois de plus finançait hier encore les mêmes djihadistes qu’aujourd’hui on le force à combattre, apportent certainement une bouffée d’oxygène bienvenue aux dernières forces armées du coin qui n’aient que du sang impur sur les mains, les peshmergas kurdes.

Reste que le fond du problème, c’est-à-dire l’épuration, lente d’abord et accélérée récemment, de tout ce qui n’est pas musulman orthodoxe dans la région – et quelle région ! elle s’étend de Constantinople à Bagdad, car notre pseudo-allié turc, celui que l’on nous sommait d’intégrer dans cette Europe qui ne devait pas rester un « club chrétien », quand il poignarde les Kurdes dans le dos aujourd’hui ne fait que poursuivre son antique politique de turcisation générale – n’a pas été réglé. Il y a un écho historique indéniable entre cette disparition des chrétiens d’Orient et celle des juifs d’Europe : on gomme par les armes et l’intimidation plusieurs millénaires de civilisation sous nos yeux.

Le cercle Charles Péguy accueillera Monseigneur Pascal Gollnisch, directeur de l’Oeuvre d’Orient pour en parler, le Jeudi 30 octobre – 19h45
Théâtre Saint-Leon  11, place du Cardinal Amette – 75015 Paris Entrée libre sur réservation: contact@cercle-charles-peguy.fr

Tunisie : Ennahda n’a pas tout perdu

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ennahda tunisie essebsi egypte

ennahda tunisie essebsi egypte

La Tunisie a apparemment déjoué la malédiction arabe. Trois ans après les premières élections libres de l’histoire du pays, voilà les islamistes d’Ennahda relégués en seconde position (31% des voix), derrière le parti néo-bourguibiste L’Appel de la Tunisie (Nidaa Tunes, 38%), ce qui leur attribue respectivement 68 et 83 des 217 sièges de l’Assemblée nationale. Cette demi-surprise montre bien que de l’eau a coulé sous les ponts depuis la fuite du clan Ben Ali le 14 janvier 2011. Malgré leur habile tour de passe-passe du début de l’année, à la faveur duquel ils abandonnaient le gouvernement au technocrate Medhi Jomaa, les islamistes de gouvernement, au pouvoir pendant deux ans et demi, n’ont pu s’exonérer de leur bilan désastreux en matières économique, social et sécuritaire. À l’époque, les hommes du parti à la colombe craignaient de finir comme leurs amis égyptiens, balayés par Al-Sissi, une grande peur qui explique qu’ils aient si facilement cédé les rênes du pouvoir à un cabinet apolitique.

Quelques mois plus tard, de Tunis à Tataouine, les emmerdes volent en escadrille : l’insécurité mine l’activité touristique, laquelle plombe la croissance et l’emploi, donc la popularité des Manuel Valls et Michel Sapin locaux. Il y a un peu moins d’un an, lorsque le vent tournait à la défaveur des Ghannouchi et Jebali, je n’aurai pas pour autant mis un millime sur le parti Nidaa Tunes du vétéran Beji Caïd Essebsi, chef du gouvernement intérimaire de février à décembre 2011. Casseroles pour casseroles, je pensais celles de l’Appel de la Tunisie plus pesantes  que le service en cuivre d’Ennahda – au choix : des soupçons de collusion avec les salafistes, d’inertie après les assassinats politiques de l’an dernier. Et pour cause, mise à part une commune hostilité aux islamistes, rien ne semble fédérer cet aréopage d’anciens bourguibistes – Caïd Essebsi fut ministre de la Défense, de l’Intérieur et des Affaires étrangères du père de l’indépendance -, de benalistes recyclés et de démocrates réprimés sous l’ancien régime. Il n’empêche, ces « laïcs » ont terrassé les ennahdistes jusque dans la communauté tunisienne de France , à la grande joie des éditorialistes tricolores. 

Beji Caïd Essebsi ne tient pourtant pas le discours des grands soirs. Sa réaction pour le moins mesurée à l’annonce de sa victoire annonce un troisième tour à l’issue imprévisible. « Le mouvement Ennahdha n’est pas un ennemi mais un concurrent et un des constituants de la scène politique », a déclaré BCE en sous-entendant l’ouverture de négociations tous azimuts. La mathématique électorale a ses lois qui empêchent Nidaa Tunes de gouverner seul. Bien qu’une floppée de petits partis centristes suive les deux grands leaders d’opinion, avee à leur flanc gauche un Front populaire obtenant 15 sièges, tout dépendra de l’attitude d’Ennahda. Essebsi ne voudra pas se mettre à dos un tiers de la population en excluant ses représentants du jeu politique, d’autant que tout un arrière-pays rural et traditionnel apporte encore largement sa confiance aux candidats islamistes. Ayant ce rapport de force en tête, on peut dégager plusieurs scénarios :

–  La cure d’opposition : Ennahda cherchant à se refaire une virginité électorale,  sa direction pourrait bouder les propositions de BCE. « Assieds-toi au bord de la rivière, tu verras le cadavre de ton ennemi passer », dit le proverbe. Passer son tour et parier sur l’échec de ses adversaires est une technique éprouvée. C’est d’ailleurs ce que fit Nidaa Tunes ces deux dernières années, alors qu’Ennahda courtisait ses cadres. La déconfiture électorale des petits alliés de centre-gauche d’Ennahda que sont le Congrès pour la République du président Marzouki, et Etakattol du président de l’Assemblée Moustapha Ben Jaafar a refroidi bien des ardeurs. Morale de l’histoire : pour un mouvement de centre-gauche, former un gouvernement en position minoritaire contre une assiette au beurre, c’est la déculottée assurée…

–  Le soutien critique au gouvernement : Soutien sans participation, à l’instar du Parti communiste période 1981-1983, ou participation sans soutien, comme les Verts s’y essayèrent de 2012 à 2014, Ennahda a l’embarras du choix pour co-piloter le navire sans se mouiller. Si j’étais Rached Ghannouchi, j’accepterais la distribution des rôles suivantes : à Nida Tunes l’économique et le social (et les ennuis qui vont avec), à Ennahda le monopole de la morale. Le contrôle du ministère des waqf (biens religieux), voire l’Education ou la culture permettrait aux ennahdistes de marquer leur territoire identitaire tout en se prémunissant des dommages collatéraux du pouvoir.

Cette dernière option paraîtra invraisemblable aux idéologues et autres critiques essentialistes d’Ennahda. On m’objectera que des divergences indéracinables séparent Nidaa Tunes de son concurrent islamiste. Mouais… Aymen Hacen a bien raison de nuancer les jugements péremptoires qui font des bourguibistes et des ennahdistes des ennemis irréductibles. Historiquement juste, cette analyse paraît aujourd’hui plus que datée. Tous les partis tunisiens se sont mis d’accord sur une Constitution consensuelle, à la fois séculière et respectueuse de l’identité islamique du pays, ce qui estompe les clivages idéologiques entre les plus hautes personnalités de l’Etat. Rétrospectivement, de grands intellectuels tunisiens un tantinet provocs qualifient d’islamiste la politique religieuse de feu Habib Bourguiba. L’islam traditionnel des marabouts, ésotérique et très hétérodoxe, n’a pas toujours survécu au centralisme du parti unique et de ses commissaires politiques. Il ne s’agit pas de nier l’extraordinaire bilan social du Combattant suprême, libérateur de la femme et modernisateur du pays. Simplement, s’agissant de l’islam, Bourguiba avait l’intelligence tactique de ne pas tomber dans les excès de son idole Atatürk, y compris dans ses discours contre le Ramadan, il prêchait l’esprit contre la lettre du Coran – à l’en croire, le vrai Jihad consistait à travailler pour la prospérité nationale au lieu de jeûner ! Si les islamistes subissaient une persécution méthodique, il ne faisait pas non plus très bon être communiste, gauchiste, athée militant dans la Tunisie laïque, tant et si bien que Ghannouchi a aujourd’hui tout loisir de fustiger la guerre de tous contre tous qu’avait orchestrée Bourguiba.

Enrégimentant la religion, contrôlant à marche forcée la vieille institution de la Zitouna, nommant directement le mufti de la République, les despotes éclairés Bourguiba et  Ben Ali[1. Quoi qu’il ait si peu en commun avec l’homme de culture que fut son prédécesseur, au début des années 1990, Ben Ali avait lancé avec son ministre Mohamed Charfi une ambitieuse réforme des programmes scolaires introduisant les notions d’égalité homme/femme et de droits de l’homme (!) dans le socle éducatif commun. Vingt ans plus tard, à force de reptation, son clan familial en a payé le prix fort…] ne sont certes pas allés aussi loin que l’égyptien Moubarak, lequel avait concédé aux Frères musulmans le contrôle un véritable deal : aux barbus la société, aux nationalistes corrompus l’Etat. Ces vingt dernières années, un mouvement d’islamisation par le bas a pénétré la société tunisienne par tous les pores. Les gourmands comme votre serviteur qui aiment siroter un verre de Boga en sont pour leurs frais, lorsqu’ils ne se résignent pas à manger sur le pouce dans une sandwicherie, à l’abri d’un rideau de fer…

Hélas, ces considérations gastronomiques ne désespèrent pas La Goulette. Admettons que les chômeurs, prolos et chefs de PME ont d’autres chats à fouetter. Sur le terrain identitaire et religieux, Ennahda se coule parfaitement dans le modèle jacobin tunisien, qu’il n’entend corriger qu’à la marche, en encourageant l’expression d’un surcroît de religiosité dans la sphère publique, en tracassant davantage les mauvais musulmans, et plus si affinités… Autant dire qu’entre les ennahdistes les plus pragmatiques et les néo-bourguibistes les plus timorés,  au-delà des querelles picrocholines, l’entente sur un programme commun n’a rien d’impossible. À 88 ans bien sonnés, Beji Caïd Essebsi pointe en tête des sondages présidentiels, loin devant ses vingt-six concurrents[2. Toutes proportions gardées, si l’offre politique hexagonale atteignait ces sommets, les Français devraient départager quelque 120 candidats à la magistrature suprême en 2017…]

En attendant l’échéance cruciale du 30 novembre, l’ancien ministre devra multiplier les tractations pour former un gouvernement de rassemblement. Qui a dit que la IVe République ne faisait plus rêver? 

*Photo : HAMMI/SIPA. 00657287_000002.

Touche pas à ma Ve République!

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republique reforme constitution

republique reforme constitution

Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg, Claude Bartolone, mais aussi François Bayrou, les Verts, Ségolène Royal, le FN… et même Simone Veil en son temps :  ils ont tous appelé à l’instauration d’une Sixième République. Si chacun y va de ses propres propositions constitutionnelles, un point commun relie tous ces projets : la confiscation des pouvoirs étendus du président de la République, au profit d’une chambre si possible sans majorité claire. C’est devenu le thème politique à la mode.

Comment en est-on arrivé là ? Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande ont-ils été entraînés dans une dérive autocratique à la Poutine ? Le président de la République française est-il devenu un potentat qui nous entraîne dans un bouleversement de la vie nationale ? Sommes-nous guettés par un fascisme rampant ? Ou même un colbertisme débridé ? Certes non. C’est plutôt l’impuissance toujours plus patente de nos gouvernants qui se fait jour. Nos constitutionnalistes en chambre sont pourtant suffisamment fins analystes de notre vie politique pour ne pas percevoir la perte de substance du pouvoir en France. Elle tient en trois renoncements :

Le renoncement à la souveraineté, avant tout. Il va sans dire, mais il vaut toujours mieux le rappeler. Le transfert continu de pans entiers de la souveraineté nationale vers les institutions européennes constitue le fait le plus marquant de la vie politique française depuis plusieurs siècles. Il date de l’instauration du marché unique, poursuivi par la monnaie unique et plus récemment par la soumission de notre budget aux instances communautaires. Que reste-t-il comme marges de manœuvres au président de la République  dans ce contexte ? Rien ou presque rien. Quelques timides interventions dans le sociétal, tout au plus (euthanasie, mariage homosexuel, laïcité, etc.). Et encore, la Cour européenne des droits de l’homme veille !…

Le renoncement au dirigisme, ensuite. Il y a encore trente ans, le président avait un pouvoir de nomination et d’intervention sur les plus grandes entreprises nationales (et internationales). Dans l’aéronautique, dans la banque, dans la chimie, dans l’automobile, dans le pétrole et l’énergie… Jusqu’aux « noyaux durs » mis en place par Balladur, le président de la République pouvait orienter la vie économique en s’appuyant sur des groupes puissants qui structuraient en profondeur des secteurs économiques entiers. Là encore, l’injonction faite à l’Etat, au tournant des années 90, de se désengager de la puissance économique prive le président d’un levier d’action essentiel. De Gaulle disait que la politique de la France ne se faisait pas à la Corbeille. Elle se fait pourtant désormais dans les conseils d’administration que président l’élite des directeurs de cabinets ministériels passés au privé, moyennant quelques millions d’euros.

Le renoncement à l’ambition, enfin. Dans la Cinquième République, le président n’est pas seulement un gouvernant, c’est aussi un catalyseur des énergies populaires. Son rôle est de dégager l’horizon, d’ouvrir des perspectives, de redonner une ardeur. Jacques Chirac qui s’avouait impuissant sur la politique intérieure a cantonné son rôle à maintenir l’indépendance de la France. La réintégration de la France dans les organes de commandement de l’Otan, puis l’alignement de notre politique étrangère sur les Européens les plus atlantistes (dans l’affaire ukrainienne) on sonné le glas de la petite musique originale que jouait la France dans le concert des nations. Il n’y a plus donc d’ambition interne, ni d’ambition externe explicites. Juste des obligations qui s’ajoutent aux contraintes, sans éclaircissements à l’horizon. Aucun projet un tant soit peu exaltant n’est possible parce qu’on nous serine qu’aucune alternative n’est possible. C’est le compromis européen ou la Corée du nord. La mondialisation ou le repli sur soi.

La classe politique a donc renoncé à la souveraineté, à diriger l’économie du pays et finalement à toute ambition nationale. Mais le président de la République conserve nominalement de pouvoirs dont il ne se sert plus.  Il faut donc les lui retirer définitivement car leur survivance même est un témoignage de son incapacité à en user. Quand le président ne pourra plus dissoudre l’Assemblée Nationale, quand celle-ci sera élue au scrutin proportionnel, quand le président sera révoqué par la chambre (c’est désormais possible avec l’entrée en vigueur de la loi organique qui permet de destituer le président « pour manquement à sa fonction »… !), alors on pourra enfin abandonner toute velléité de gouverner ce pays. S’il en reste encore.

Le pouvoir ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’une nouvelle république, mais d’un vrai président. Qui restaure ses pouvoirs au lieu de les abandonner à l’air du temps.

*Photo : wikicommons.

Tunisie : rien n’est joué

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tunisie elections ennahda

tunisie elections ennahda

Il faut partir du constat suivant : les élections législatives du 26 octobre 2014 en Tunisie n’ont pas été concluantes et ce que l’on présente mensongèrement comme la victoire d’un parti laïque sur un parti religieux est une demi-vérité, pour ne pas la qualifier de mensonge à part entière.

Commençons, s’il vous plaît, par la prétendue victoire dudit parti laïque — Nidaa Tounès —, laquelle victoire demeure relative autant d’après le nombre de sièges conquis, les 85 désormais confirmés sur 217 contre 69 pour Ennahdha. Les chiffres sont éloquents — et de loin — dans la mesure où les 20 sièges de retard des derniers sont, pour les acteurs locaux, susceptibles, non pas de changer la donne penchant la balance du côté de Nidaa Tounès, mais bien au contraire en la pénalisant parce que la troisième force révélée par ces élections est un parti littéralement « bâtard », pour ne pas dire inexistant, qui, comme tout l’indique, en a remplacé un autre qui a été classé deuxième en 2011. Cette nouvelle surprise porte un nom : les 17 sièges arrachés par l’Union Patriotique Libre (UPL) de Slim Riahi, homme d’affaires, président d’un club sportif et candidat à la magistrature suprême, dont les affaires semblent être des plus intrigantes.

Avec lesdites 17 voix du « phénomène » Riahi, qui, disons-le, en rappelle un autre, Hechmi Hamdi, exilé à Londres et pourtant cl  assé deuxième lors des élections de 2011, avec son mouvement baptisé la Pétition populaire pour la liberté, la justice et le développement, Nidaa Tounès aura du mal à garantir sa primauté. Loin s’en faut, l’équilibre même sera fragile, dans la mesure où l’on constate un véritable émiettement au niveau du scrutin avec deux autres nouvelles surprises, le Front populaire avec 12 chaires et une nouvelle révélation, le parti libéral d’Afek Tounès, qui en a recueilli 9. C’est que le jeu des alliances sera complexe entre ceux que la presse française, européenne et internationale divisent faussement en deux grands clans, les laïques et les religieux. Rien n’est de fait clair, quand bien même la différence entre Nidaa Tounès et Ennahdha serait visible à l’œil nu, parce que tout simplement la société civile, du moins une grande partie de celle-ci a fait ce choix contre la menace réelle de l’islam politique portée par Ennahdha, ainsi que ces deux alliés entre octobre 2011 et octobre 2014, dans le cadre de la « troïka », soit avec deux partis dits républicains et prétendus laïques, le Congrès Pour la République (CPR) de Moncef Marzouki et le Forum Pour le Travail et les Libertés de Mustapha Ben Jâafar. Or l’effacement de ces deux derniers témoigne de la soif de laïcité revendiqué par la société tunisienne. Soif certes, mais division, vu qu’une bonne partie semblant revendiquer l’héritage religieux.

L’équilibre est fragile et sera presque impossible à maintenir. On présente certes Nidaa Tounès et son leader Béji Caïd Essebssi, né le 29 novembre 1926, comme les dignes héritiers du bourguibisme, mais là encore il est des notions, peut-être des concepts à définir, la figure de Bourguiba, si emblématique et fédératrice soit-elle, n’en demeure pas moins problématique, car, comme les résultats des élections l’ont montré en 2011 et 2014, elle est capable de diviser comme d’assembler, d’élargir l’horizon du dialogue politique, social et identitaire comme de le faire se recroqueviller. Et Béji Caïd Essebssi, en trop s’inspirant de Bourguiba, risque de perdre le fil, car non seulement n’est pas Bourguiba qui veut, mais encore la question d’équilibre sur laquelle se fonde le bourguibisme, qui cherche à réconcilier nord et sud, orient et occident, tradition et modernité, s’est révélée fragile, pour ne pas dire impossible en l’absence d’une vision, donc d’un questionnement clair sur la question. À ce titre, le Général de Gaulle n’a pas tort d’écrire : « Bourguiba demande à me voir. Nous passons ensemble à Rambouillet la journée du 27 février. J’ai devant moi un lutteur, un politique, un chef d’État, dont l’envergure et l’ambition dépassent la dimension de son pays. »

N’en déplaise à certains agitateurs d’idées, la Tunisie n’a donc pas voté laïque car c’est la peur qui a voté en Tunisie. Les chiffres des résultats le montrent, c’est-à-dire la disparité de ceux-là, parce que, comme pour les deux grands partis (Nidaa Tounès et Ennahdha) et les trois petits dauphins (l’Union Patriotique Libérale, le Front populaire et Afek Tounès), l’émiettement est représentatif du régionalisme, des clivages, des angoisses et des différences existant entre les régions du pays et jusque dans les accents tribaux disséminés depuis plusieurs générations dans les grandes villes. Si Hechmi Hamdi et son mouvement en ont tiré profit en 2011, c’est aujourd’hui Slim Riahi qui en a fait son cheval de bataille. Comme d’autres avec d’autres manœuvres aussi subtiles que malhonnêtes. Mais l’Histoire retiendra du scrutin actuel quelques points qui, peut-être un jour, seront utiles à l’analyse des printemps arabes d’une part et à l’avènement de la démocratie d’autre part : quelques grandes figures appartenant à des partis historiques de l’opposition ont perdu leur place, elles qui ont contribué à la rédaction de la présente constitution (26 janvier 2014), et ce malgré leurs qualités évidentes. Qu’est-ce à dire ? Trois phénomènes existent dans le monde arabe et musulman, et ceux-ci ont été étayés par les élections tunisiennes du 23 octobre 2011 pour l’Assemblée constituante et celles du 26 octobre 2014 pour le Parlement : d’abord, la difficulté axiologique d’un processus démocratique pourtant simple à être mis en place ; ensuite, la question de la religion avec laquelle il faut trancher car cette question ontologique semble être au cœur du processus qui a eu lieu ; enfin, la question pressante du savoir, lequel est inéluctablement derrière les bavures, les bévues et les drames risquant de se transformer en tragédie quotidienne.

En un mot, le chemin n’est ni long ni court. Il est tout juste à faire dans les règles de l’art. L’art auquel il faut penser est celui d’une « révolution » ayant été à l’origine d’un vrai tsunami. Peu semblent s’en souvenir. Beaucoup agissent cependant comme si de rien n’était. Mais peut-être faut-il considérer les dernières élections tunisiennes comme un exercice de style, grâce auquel un acheminement va avoir lieu, doit avoir lieu, parce qu’il est nécessaire, vu qu’il a eu lieu de l’intérieur. Nombreuses et nombreux sont qui ont trempé leur doigt dans l’encre et voté pour ceci contre cela, pour sanctionner les uns sans vraiment trop savoir si les autres sont capables d’assurer la relève. Ou inversement. C’est tâtonner et peut-être se tromper de nouveau, les intérêts personnels ou claniques prévalant sur tout le reste. Sans doute est-ce légitime, m’objectera-t-on, mais le vrai chemin à prendre est celui d’un pays, d’une nation entière. La démocratie l’exige et beaucoup comptent veiller sur elle. Même les amis qui nous observent de loin doivent s’y atteler.

*Photo : Pablo Garrigos/ISOPIX/SIPA. 00694393_000001.